Code n° 110 : Main coupée

(gants/sang invisible)

 


 

Main coupée dessinée par Philippe

 

 

 

 

Notice interprétative :

 

 

 


À trop s’extérioriser psychiquement, certaines personnes homosexuelles ne se voient plus agir. Les actions litigieuses qu’elles opèrent en fantasme ou en acte deviennent des événements extérieurs qu’elles subissent avec impuissance quand leur conscience ne veut pas les reconnaître. La connexion entre ce qu’elles désirent et ce qu’accomplit leur main ne se fait plus. C’est la raison pour laquelle la main coupée est un motif récurrent des œuvres homo-érotiques. L’insistance des individus homosexuels sur la main tranchée illustre l’existence en eux d’un désir égocentrique – elle renvoie notamment aux rituels de la masturbation ou du suicide, très pratiqués dans la communauté homosexuelle – et le contexte d’horreur invisible ou folklorique – pensez à la main baladeuse nommée « la Chose » dans le film « La Famille Addams ». Grâce à la main, les personnages homosexuels rentrent dans le cocon narcissique de la mort. Par exemple, l’Orphée de Jean Cocteau ne peut pénétrer dans le monde infernal du miroir qu’« en présentant d’abord les mains ».

 

 

 

"La Chose" de la Famille Addams

 

 


Le symbole de la main coupée vient rappeler l’existence d’un désir de viol (et parfois d’un viol réel) camouflé. On peut remarquer qu’un certain nombre d’auteurs homosexuels font apparaître des mains gantées dans leurs créations. Les gants habillent d’habitude ceux qui commettent les meurtres symboliques et qui ne veulent pas les assumer, c’est-à-dire l’actrice hollywoodienne et Don Juan. Dans l’iconographie homo-érotique, nous voyons très fréquemment les protagonistes homosexuels regarder leurs mains ensanglantées en étant incapables d’y voir le sang qu’ils ont pourtant fait cinématographiquement couler. Tel Philippe dans le film « La Meilleure façon de marcher » (1975) de Claude Miller, ils plantent leur couteau dans la jambe de leur amant, puis n’en finissent pas de se confondre en excuses comme s’ils n’avaient rien maîtrisé de leur acte, en regardant leurs mains pleines de sang avec impuissance. Les mains éternellement tâchées illustrent la déconnexion totale et douloureuse entre le faire et l’être, l’extérieur et l’intérieur, observable en tout désir humain dispersant (et pas uniquement homosexuel).

 

 


L’angoisse muette de la Lady Macbeth shakespearienne de ne pas parvenir à gommer le crime de son mari témoigne, au-delà du symbole, que l’excès d’extériorisation psychique de soi fait vivre l’enfer. Quand je parle d’enfer ici, cela n’a rien à voir avec une quelconque vision satanisante ou manichéenne de la géhenne. Je me réfère au véritable enfer, celui de l’absence à soi. C’est le fait de ne plus reconnaître ses actes comme les siens propres. Comme l’écrit Maurice Zundel en partant justement de l’exemple de Lady Macbeth, l’expérience de l’enfer, c’est de se frotter les mains sans se frotter la conscience, c’est la victoire du paraître sur la Réalité, c’est le refus de s’intérioriser. « C’est ça, son enfer : ses crimes lui retombent sur le crâne, comme s’ils venaient du dehors car justement elle a jeté toute sa vie au dehors. » (Maurice Zundel, Silence, Parole de Vie (1990), p. 71) Quand nous vivons l’enfer, nous nous sentons étrangers à nous-mêmes, nous ne nous reconnaissons plus, et nous trouvons que les autres nous violent en occupant la place de notre corps que nous n’avons pas voulu habiter. Nous vivons alors la pénible expérience de la « mort avant l’heure » décrite par Bernard Mercier concernant son expérience de la guerre d’Algérie : « La perte de sens était l’effet le moins visible en moi, mais certainement le plus assuré. Je pourrais la qualifier de vide existentiel ou de descente aux enfers de l’inhumain. Un profond dégoût de toutes choses. Le sentiment de l’inutilité de l’existence, de son incompréhensibilité, de sa vanité. Où était désormais le mal, où était le bien ? Comment traduire avec des mots le fait de se quitter ainsi soi-même quand plus rien ne vaut ? Rien, même pas soi-même. Ou soi-même comme une absence à soi. » (Bernard Mercier, Plongé dans les ténèbres (2002), p. 82)

 

 


L’absence à soi n’est pas proprement homosexuelle, bien sûr : comme le commun des mortels, les personnes homosexuelles la vivent à chaque fois qu’elles se font complices, dans le déni, de l’inadéquation entre leurs désirs profonds et leurs actes. Mais le problème, c’est qu’au lieu de la reconnaître, beaucoup d’entre elles la subliment. En effet, elles ont tendance à figer le questionnement sur la nature schizophrénique de leur désir homosexuel que leurs mises en scène du viol révèlent, en icône esthétique victimisante et désirable : songez par exemple à la posture catastrophée d’Isabelle Adjani dans sa robe blanche tachée de sang sur l’affiche du film « La Reine Margot » (1994) de Patrice Chéreau. Cette cristallisation de l’horreur ne fait que conforter chez certaines un sentiment de culpabilité injustifié – car les crimes visibles à l’écran, s’ils sont parfois les reproductions de viols réels antérieurement vécus, sont prioritairement fictifs et uniquement révélateurs de l’existence d’un fantasme de viol –, susciter l’indifférence face à ce qui ne semble ni vivant ni réel tant la violence est figée, extériorisée et exagérée, ou même alimenter un attrait secret pour la mort et la souffrance via une esthétique de la brutalité spectaculaire.

 

 

 

 

 

 

 

N.B. Voir également les codes "Emma Bovary « J’ai un amant ! »", "dilettantes", "clown blanc et masques", "déni", "doubles schizophréniques", "se prendre pour le diable", et "voyeur vu", dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

FICTION


 

 

 

Le personnage homosexuel se coupe la main, et est incapable de reconnaître les actes qu’il commet, ainsi que le sang qui le souille :




a) La main coupée :


 

 

 

Jean Marais dans le film "Orphée" (1950) de Cocteau

 

 


Très régulièrement, il est question de la main coupée dans les créations artistiques traitant d’homosexualité, aussi bien sur le registre comique, sexuel (masturbation ou attouchements), dramatique (suicide), que celui de l’épouvante : cf. le film « Le Sang d’un Poète » (1930) de Jean Cocteau, « La Main à couper » (1973) d’Étienne Périer, la comédie musicale Big Manoir (2007) d’Ida Gordon et d’Aurélien Berda, le film « Strangers on a Train » (« L’Inconnu du Nord-Express », 1951) d’Alfred Hitchcock (avec l’importance des mains de Bruno), le film « Poltergay » (2006) d’Éric Lavaine (avec la main baladeuse dans le tiroir), le film « Les Valeurs de la Famille Addams » (1993) de Barry Sonnenfeld (avec la main baladeuse surnommée « la Chose »), le film « Espacio 2 » (2001) de Lino Escalera (le héros dit s’être coupé la main en ponçant une pièce… En réalité, il se masturbe beaucoup, et a tenté de se suicider), le film « Anatomie de l’enfer » (2002) de Catherine Breillat (avec l’héroïne se taillant les veines dans la boîte gay au tout début), le film « Œdipe (N + 1) » (2001) d’Éric Rognard (où le clone du héros se fait soudainement trancher la main sans que le spectateur comprenne pourquoi), le film « Orphée » (1949) de Jean Cocteau (avec l’entrée d’Orphée dans le monde du miroir uniquement par les mains), le film « Almost Normal » (2005) de Marc Moody, le film « Adam et Steve » (1995) de Craig Chester, le vidéo-clip de la chanson « Sans logique » de Mylène Farmer (avec la main entaillée par les cornes-lames du taureau), le film « La Cage aux Folles II » (1981) d’Édouard Molinaro, le roman Le Joueur d’échecs (1943) de Stefan Zweig, les chansons « L’Histoire d’une Fée, c’est… », « Tristana » (« Pourquoi faut-il payer de ses veines ? »), et « Pas le temps de vivre » de Mylène Farmer, le téléfilm « Sa Raison d’être » (2008) de Renaud Bertrand, le roman La Main gauche de la nuit (1969) d’Ursula K. Le Guin, l’affiche du film « Tire encore si tu peux » (1967) de Giulio Questi, « Un de trop » (1999) de Damon Santostefano, le dessin La Main de métal (1956) d’Endre Rozsda, la pièce Cosmétique de l’ennemi (2008) d’Amélie Nothomb, le poème « Le Condamné à mort » (1942) de Jean Genet, la photo Autoportrait Main (1983) d’Andy Warhol, le film « La Main au Feu » (1989) de Jean-Daniel Cadinot, la sculpture Pénétration de Tony Riga, le tableau Les Griffes du Dormeur (1995) de Michel Giliberti, la pièce Chroniques d’un homo ordinaire (2008) de Yann Galodé (avec le bras mort de Didier), la chanson « Chacun fait c’qui lui plaît » de Chagrin d’amour, le dessin Elles s’aiment (1929) de Claude Cahun, le film « Devotee » (2008) de Rémi Lange (avec Devotee, l’homo privé de bras et de jambes), la pièce Démocratie(s) (2010) d’Harold Pinter (avec la main arrachée), la pièce Une Heure à tuer ! (2011) d’Adeline Blais et Anne-Lise Prat (où Claire a peur que Joséphine lui ait cassé le bras), la pièce Cachafaz (1993) de Copi (avec le doigt coupé de l’agent), la pièce Et puis j’ai demandé à Christian de jouer l’intro de Ziggy Stardust (2009) de Renaud Cojo, le film « Donne-moi la main » (2009) de Pascal-Alex Vincent, le film « Prête-moi ta main » (2006) d’Éric Lartigau, le film « Change pas de main » (1975) de Paul Vecchiali, le film « Nuits d’ivresse printanière » (2009) de Lou Ye, le vidéo-clip de la chanson « Ma Révolution » du groupe Cassandre, le film « Tu n’aimeras point » (2009) de Haim Tabakman, le film « Satyricon » (1969) de Federico Fellini (avec le poète à qui on coupe la main), le film d’animation « Piano Forest » (2009) de Masayuki Kojima (avec Akino, le pianiste ayant perdu son bras gauche dans un accident), la pièce L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer (1971) de Copi (avec le doigt cassé d’Irina), la pièce La Journée d’une rêveuse (1968) de Copi (avec le petit doigt de Jeanne qui la brûle), le roman La Vie est un tango (1979) de Copi (avec le doigt coupé), la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi (avec le petit doigt sectionné de l’Auteur), le concert Le Cirque des Mirages (2009) de Yanowski et Fred Parker (Freddie s’est fait greffer des mains par le Professeur), etc.




La présence de la main tranchée semble à priori incongrue et incompréhensible. « Putain, je me suis blessé au poignet. » (Ahmed dans la pièce La Tour de la Défense (1974) de Copi) ; « Ne riez pas, on trouve des antécédents célèbres dans l’histoire de la magie ! Une mauvaise manipulation et vous pourriez tout aussi bien perdre un doigt, une main ! » (Audric dans la pièce L’Héritage de la Femme-Araignée (2007) de Christophe et Stéphane Botti, p. 51) ; « Linda, j’explose ! Oh merde, il faut que je me ramasse toute seule ! Ça va être du joli pour recoller tous ces doigts ! » (Loretta Strong dans la pièce Loretta Strong (1978) de Copi) ; « On ne peut plus toucher la viande ! Merde, on se brûle les mains ! » (Raulito à Cachafaz dans la pièce Cachafaz (1993) de Copi, pp. 74-75) ; « Il naît du pétrole un petit diamant fragile d’où coule le sang d’une rencontre trop bousculée, trop prétentieuse, trop généreuse avec les doigts gantés d’un orfèvre. Un cristal saigne : son pétrole est rouge. » (la voix narrative de la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier) ; « Doucement, mon p’tit gars, ou je te fais manger ton bras. » (la religieuse à Elliot, dans la comédie musicale La Nuit d’Elliot Fall (2010) de Vincent Daenen) ; « Ma main à couper ! » (Mme Follenska, idem) ; « On va me couper les deux mains. » (l’homo noir torturé dans la comédie musicale Encore un tour de pédalos (2011) d’Alain Marcel) ; « Et si demain cette voix me commande de me couper une main, par exemple ? » (Michel parlant de sa voix intérieure, dans le film « Les Yeux fermés » (1999) d’Olivier Py)




La main telle qu’elle est décrite dans les œuvres homosexuelles n’est pas un moyen d’atteindre le concret ni un signe de Réalité. Bien au contraire : elle déforme le Réel. Par exemple, dans la pièce Se dice de mí (2010) de Stéphan Druet, quand Elsa s’étonne de la grosseur de la main de Pedro, celui-ci lui demande de la prendre vite « avant qu’elle ne rétrécisse. » La main est bien une métaphore du désir, ici. 




Le poignet cassé est un esthétisme recherché par le personnage homosexuel : « Tu ressembles à une théière cassée. » (Cherry à son amante Ada dans la pièce La Star des oublis (2009) d’Ivane Daoudi) ; « En jouant au squash : poignet cassé. » (Bonnard dans la pièce Quand je serai grand, je serai intermittent (2010) de Dzav et Bonnard) ; « Les garçons me balançaient des pommes de pin ou m’arrachaient mon sac pour le vider par terre, quand je traversais la cour. Même certaines filles, celles qui jouaient aux gros bras pour pas se faire traiter de putes, elles rigolaient sur mon passage, me traitaient de sale théière, en mettant une main sur la taille et l’autre à côté du visage, en forme de bec verseur. » (Mourad l’homo dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, p. 336) Bien plus qu’un esthétisme repris pour les caricatures de grande folle, la posture de la « théière » ou du « poignet cassé » est une manière de surjouer le viol, de sublimer/singer la faiblesse : « J’ai besoin qu’on me tienne la main. Je suis fatiguée. J’me sens tellement seule, fragile, et provisoire. » (Charlène Duval dans le spectacle Charlène Duval… entre copines, 2011) ; « Je suis trop fragile et beaucoup trop désirable. » (Ottavia la Blanca, le transsexuel de la pièce Amor, Amor, en Buenos Aires (2011) de Stéphan Druet) ; « Je je suis si fragile qu’on me tienne la main. » (cf. la chanson « Libertine » de Mylène Farmer)




La main coupée peut dire l’égocentrisme du protagoniste homo, soit parce que ce dernier veut se masturber, soit parce qu’il cherche à se suicider en se taillant les veines : « Je comprends pas mon corps. Le plaisir qu’il trouve, et qu’il prend, à savoir les yeux d’Irène dans un coin du miroir. Sa volonté de se soumettre aussi vite à la nécessité qui l’oblige. Ce que sa main droite est en train de faire sous le drap bleu, qui me donne la honte rouge. » (la voix narrative dans le roman Le Crabaudeur (2000) de Quentin Lamotta, p. 86) La main dissociée du reste du corps est celle du plaisir vicieux. « Jeux de main, jeux de M… émoi. » (cf. la chanson « L’Histoire d’une fée, c’est… » de Mylène Farmer) ; « Attends qu’une de tes compagnes de cellule te mette une bonne main au derrière. » (Louise à Sophie, dans la pièce Nationale 666 (2009) de Lilian Lloyd) ; « À la piscine, nous chahutions souvent. Mes mains s’attardaient sur sa peau et les siennes sur la mienne. J’aimais toucher son corps. Les mêmes gestes, autorisés en milieu aquatique, eurent été déplacés dans un autre contexte. Ces contacts avec sa peau me consumaient. » (Bryan à propos de Kévin, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 98) Dans le film « Black Swan » (2011) de Darren Aronofsky, alors que Nina et Veronika se retrouvent seules à l’intérieur d’un taxi, la main de Veronika vient toucher Nina par surprise pour la faire jouir à son insu. Dans le film « J’ai tué ma mère » (2009) de Xavier Dolan, les mains du fils et de la mère se poursuivant dans la forêt, déguisés en mariés, ne peuvent que se frôler face à l’interdit de l’inceste. Dans le film « Matador » (1986) de Pedro Almodóvar, Diego se masturbe devant des films d’horreur où des mains sont sectionnées à la lame de rasoir.




La main homosexuelle fictionnelle, en général, ne demeure pas : elle est furtive, volatile. « Angela tendit sa main intacte que Stephen saisit, mais avec une grande agitation. À peine avait-elle reposé un instant dans la sienne qu’elle la rendit gauchement à sa propriétaire. Alors Angela regarda sa main. Stephen pensa : ‘Ai-je eu un geste rude ou ai-je commis quelque maladresse ?’ Et son cœur battit violemment. Elle eût voulu reprendre la main perdue et la caresser. » (Marguerite Radclyffe Hall, Le Puits de Solitude (1928), p. 183)  




La main coupée annonce la découverte d’un désir homosexuel déchirant ou salissant. Par exemple, dans le roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman, Esti, perturbée par l’émoi qu’elle ressent pour Ronit, se salit maladroitement la main et file à la cuisine pour se la laver : « Elle mit sa main droite sous le robinet. L’eau était beaucoup trop chaude. Elle l’y laissa un moment. » (p. 88) Dans le roman Le Puits de Solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, Stephen, l’héroïne lesbienne, se blesse la main juste au moment de rencontrer Angela.




Il semblerait que ce soient les actes homosensuels du héros homosexuel qui lui ôtent les mains, qui le rendent manchot : « Pas question de faire l’amour avec une main en moins. » (Julie dans le roman Les Julottes (2001) de Françoise Dorin, p. 209) ; « De part et d’autre de la vitre, nous nous regardons en silence. […] Puis je pose la main, doigts écartés, sur le froid du verre. […] Comme invinciblement attirée, sa main vient se superposer très exactement à la mienne, de l’autre côté de la vitre. Je crois en percevoir la chaleur, l’imperceptible battement du sang. J’appuie un peu plus fort, à peine. Et immédiatement il n’y a plus sous mes doigts, sous ma paume, que cette surface infiniment lisse et glacée et dure comme du métal. Je prends froid au poignet comme si on venait de me le couper. Je pars vite, avec dans ma poche cette main disparue – tranchée net – qui n’a plus ni poids ni contours. » (Mireille Best, Camille en octobre (1988), p. 105) L’expérience homogénitale/homosexuelle, symboliquement, supprime les bras et les mains : « Où sont mes bras ? » (Elliot au moment d’être drogué et d’avoir couché avec le couple hétéro dans la caravane, dans le film « Hôtel Woodstock » (2009) d’Ang Lee)




Le héros homosexuel nous parle d’une main invisible, comme s’il ne se voyait plus agir/être manipulé. « Il demeura dans l’obscurité, puis sa main se posa sur une table et déplaça plusieurs objets, comme une sorte d’animal fureteur ; enfin, elle trouva la lampe dont les rayons tombèrent presque aussitôt sur la page d’un livre ouvert. » (Julien Green, Si j’étais vous (1947), p. 16) Cette main translucide invite à l’expérience immatérielle ou mortelle : « Sa main a trouvé la mienne et l’a levée en l’air, comme pour l’inspecter, même s’il faisait trop noir pour la voir. » (Ronit en parlant de sa compagne Esti, dans le roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman, p. 144) ; « Seul demeurait face à moi le jeune homme aux doigts de cristal. […] Pour tout témoin étranger à ce manège, c’eût été un spectacle risible que ces deux jeunes personnes isolées désormais dans ce wagon de chemin de fer, épiant réciproquement les tressaillements de leurs mains. […] Les mains, dis-je, sont les muqueuses du désir. » (la voix narrative de la nouvelle « Terminus Gare de Sens » (2010) d’Essobal Lenoir, pp. 64-66) ; « Stephen adorait aussi les poches, mais elles étaient défendues. » (Stephen, l’héroïne lesbienne, dans le roman Le Puits de Solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, p. 29) ; « Une invisible main la poussa vers le lit, l’abattit sur cette couche où Mathilde avait souffert, était morte. » (François Mauriac, Génitrix (1928), p. 62) ; « Je dis vraiment désolée. Une main s’est envolée. Je ne peux pas la rattraper. Trop tard pour le passé. » (cf. le poème « Le Désir du piano » (2008) d’Aude Legrand-Berriot, p. 29) Dans le film « Tomboy » (2011) de Céline Sciamma, on voit, dès le début du film, en gros plan, la main de Laure, l’héroïne lesbienne, fendant l’air. Dans le film « La Mujer Sin Cabeza » (« Une Femme sans tête », 2007) de Lucrecia Martel, c’est précisément au moment où la voiture de Véro heurte et tue un chien (ou un homme ? : sur le coup, on ne sait pas trop…) qu’on nous montre deux empreintes blanches de mains clairement imprimées sur l’un des vitres du véhicule à l’arrêt. Dans le film « Ba Wang Bie Ji » (« Adieu ma concubine », 1992) de Chen Kaige, le jeune Douzi se fait couper les mains au hachoir par sa mère parce qu’elles deviennent invisibles/insensibles : « Maman, mes mains sont froides : l’eau s’est changée en glace. »




Souvent, le personnage homosexuel n’éprouve pas le mal que sa main commet, ou la souffrance dont il pâtit à cause de celle-ci : « La douleur me rend insensible et je ne me reconnais pas. » (cf. la chanson « L’Orage » d’Étienne Daho) ; « Quelque chose, comme une main cruelle, le broyait à l’intérieur de son corps et le torturait. » (Michel del Castillo, Tanguy (1957), p. 46 et p. 152) ; « Mon Dieu que dois-je faire ? Oublier cette main qui cogne dans mon cœur ? » (Nicolas Bernardini, L’Encre (2003), p. 36) ; « Une ou deux minutes passèrent, puis, levant les yeux, il se vit soudain dans un miroir incliné au-dessus du lit et remarqua que sa cravate était de travers ; il répara aussitôt ce désordre de ses grosses mains qui tremblaient un peu. ‘Ça, par exemple !’ murmura-t-il. Plusieurs fois il répéta cette phrase sur le ton d’une grande surprise, et, sans regarder le lit, tourna les talons et gagna la porte. » (Paul Esménard après le meurtre de Berthe qu’il a étranglée, dans le roman Si j’étais vous (1947) de Julien Green, p. 117) ; « ‘Quelles mains !’ murmura-t-il. » (idem, p. 126) ; « J’ai froid. Je ne sens plus mes mains. » (Marilyn en enfer dans la pièce Elvis n’est pas mort (2008) de Benoît Masocco)




Il est fréquent que le héros gay ne connecte pas ses gestes à son cœur, ni même à son cerveau : « M’ma, pensa-t-il. M’ma, que nous est-il arrivé ? » (Pascal après son meurtre, dans le roman Le Garçon sur la colline (1980) de Claude Brami, p. 269) ; « Il avait accompli tous ces gestes, en quelques fractions de seconde. Sans y réfléchir. Il avait abattu Pierre Gravepierre à qui il aurait tout donné une minute plus tôt. Il avait supprimé un homme, une vie. Sans vraiment se rendre compte. Sans comprendre clairement pourquoi. » (idem, p. 298) ; « Pourquoi j’ai fait ça ? Comme tout le reste… Sans raison, et histoire de voir. » (Willie dans le roman La Meilleure part des hommes (2008) de Tristan Garcia, p. 177) ; « Je suis toujours frappée par le décalage pouvant exister entre l’intention et l’action. » (la voix narrative lesbienne, dans le roman Mathilde, je l’ai rencontrée dans un train (2005) de Cy Jung, p. 18) Lors de la fusillade finale du film « Abre Los Ojos » (« Ouvre les yeux », 2002) d’Alejandro Amenábar, César n’éprouve plus les crimes qu’il opère. Dans le film « Maurice » (1987) de James Ivory, Maurice mord Clive aux lèvres puis se confond en excuses. Dans le vidéo-clip de sa chanson « Plus grandir », Mylène Farmer commence par noyer sa poupée, avant de la pleurer. Dans la pièce Cosmétique de l’Ennemi (2008) d’Amélie Nothomb, Jérôme ne prend conscience de son crime que bien plus tard : « Je ne sens rien. » Dans la comédie musicale HAIR (2011) de Gérôme Ragni et James Rado, Burger tape sur sa main qui s’anime comme une bête déconnectée de lui.




La main coupée représente la conscience projetée, éloignée, tellement transférée qu’elle peut être vidée d’importance, de responsabilité, voire, à l’extrême inverse, suresponsabilisée comme un déesse diabolique. « Mais comment l’embrasser, la baiser, cette main royale, propre, tellement propre ? Comment ? Qui est-ce qui peut me le dire ? […] Je prends la main du Roi dans les miennes. Je suis courbé. Complètement. Parfaitement. Je sens la main de Hassan II. Je la respire. » (Khaled dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 17) Dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi, par exemple, le personnage du Rat est d’abord présenté comme un objet anodin : « Ce Rat n’est qu’une marionnette, il est animé par une main, vous le savez mieux que personne, puisque vous l’avez fabriqué. Il serait incapable de tuer tout seul. » (Auteur à Vicky) ; « Je sais faire beaucoup de choses d’une seule main. Ce rat, par exemple, c’est moi qui l’ai coupé, collé, cousu. » (Vicky, idem)… puis ensuite dématérialisé par Vicky : pour elle, le Rat en mousse « a un esprit. C’est le Diable. »




La main est quelquefois celle de l’androgyne satanique, cet être caché qui, face à ses écrans de télévision, appuie sur des manettes pour diriger le monde à distance, caresse son chat blanc de temps en temps (comme le Docteur Mad ou les méchants des James Bond), et s’apprête à lancer une bombe atomique en pressant le fatidique bouton rouge. On ne lui voit que la main ou le gant. C’est par exemple la main de la bourgeoise sans visage, tenant le combiné téléphonique à Steven annonçant qu’il meurt du Sida sur son lit d’hôpital, dans le film « I Love You Phillip Morris » (2009) de Glenne Ficarra et John Requa.




Dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, Bryan découvre (bien avant tout le reste du corps) la main de Kévin, son futur amant, qui le conduira inéluctablement vers la mort : « Soudain, je vis une main tendue. Et sur le poignet de cette main, un bracelet en cuir noir avec des clous, que je connaissais bien. Mon rythme cardiaque s’accéléra et je sentis une pulsion sanguine envahir mon visage. Était-ce possible ? Les yeux fixés en direction de cette main qui venait de disparaître, je n’osai plus faire un pas. […] Je fis quelques pas. J’étais mal à l’aise. Mon cœur cognait si fort dans ma poitrine que tout le monde devait l’entendre. Le poignet réapparut avec son propriétaire. C’était lui ! L’inconnu du lycée ! Un instant d’hésitation, le garçon au bracelet ouvrit de grands yeux, aussi grands que les miens, puis me fit un large sourire. J’étais surpris et déconcerté. » (pp. 8-9)




Dans les fictions homo-érotiques, rarement la main agit bien. Elle est souvent associée à la mort : « Une femme m’a soudain attrapé par la main gauche. […] Une jeune fille à la fin de l’adolescence. Et déjà veuve. Déjà dans la mort. Sa main dans la mort touchait ma main. Cette pensée m’a fait peur. » (Omar dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, pp. 44-45) Dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi, Madame Lucienne est étranglée d’une seule main.




La main tranchée est même parfois l’actrice d’une violence inouïe : « Une main invisible attrapa l’infirmière par les cheveux et la souleva en l’air de cinquante centimètres. Elle poussa un hurlement à réveiller la clinique avant de tomber sur le parquet, se foulant une cheville. » (cf. la nouvelle « Le Travesti et le Corbeau » (1983) de Copi, p. 34) ; « Ils [les penetrators violeurs] avaient des gants. Ils peuvent te faire disparaître. Comme dans un trou noir. » (Dick, l’homo violé, dans la pièce Penetrator (2009) d’Anthony Neilson)




C’est pour cela qu’elle est souvent sale : « Stephen désira la toucher et, étendant une main plutôt hésitante, se mit à la passer doucement sur sa manche. Collins prit la main et la regarda avec étonnement : ‘Oh, bonté divine ! s’exclama-t-elle, quels ongles sales !’ » (Stephen amoureuse de sa nourrice Collins, dans le roman Le Puits de Solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, p. 24)




Les mains apparaissent comme les instruments du viol. Par exemple, en parlant des backroom, Copi, dans sa nouvelle « Virginia Woolf a encore frappé » (1983), évoque « la masse humaine aux multiples mains rapaces » (p. 81) Dans le roman Babyji (2005) d’Abha Dawesar, les actes sexuels qu’opère la main d’Anamika, l’héroïne lesbienne, sur ses différentes amantes, sont présentés comme une schizophrénie, un viol inconscient, un interdit bravé dans un hallucinant sentiment d’irréalité : « Je pressai plus fort encore la chair qui emplissait mes mains. Il me vint à l’idée que je pourrais aller plus loin. J’avais peur de toucher l’espace entre ses fesses, mais finalement je laissai mes doigts s’attarder dans la fente qui les séparait jusqu’à ce que je sente ses poils. Sa respiration devint plus laborieuse. Je me scandalisais moi-même. J’étais pétrifiée. » (Anamika avec Rani, p. 36) ; « Je la regardai droit dans les yeux, comme si mon doigts n’était pas relié à ma personne. » (Anamika avec Sheela, idem, p. 97) Avec le motif de la main coupée, on touche d’emblée à la nature schizophrénique du désir homosexuel, un élan qui éloigne du Réel et de la conscience des actes : « Mon cerveau commande un truc. Ma main fait autre chose. » (Francis, le héros homo, dans la pièce Hors-piste aux Maldives (2011) d’Éric Delcourt)




La violence des mains est parfois plus assumée. Par exemple, dans le one-man-show Changez d’air (2011) de Philippe Mistral, le personnage de Paola (joué par le comédien) menace de couper les doigts aux filles de la salle.







b) Les gants :




On retrouve les gants en lien avec l’homosexualité dans la chanson « Les Gants noirs » de Charles Trénet, la pièce La Dame aux longs gants gris (1971) de Tennessee Williams, le film « My Summer of Love » (2004) de Pawel Pawlikovsky, le film « Huit Femmes » (2002) de François Ozon (avec Pierrette, la femme fatale retirant ses gants « à la Rita Hayworth »), le film « The Rocky Horror Picture Show » (1975) de Jim Sharman (avec les gants en caoutchouc enlevés comme on s’ôte rapidement un crime de la conscience), le roman Le Baiser de la Femme-Araignée (1976) de Manuel Puig, le film « Les Amitiés particulières » (1964) de Jean Delannoy, le roman Mathilde, je l’ai rencontrée dans un train (2005) de Cy Jung, la pièce La Estupidez (2008) de Rafael Spregelburd (avec les gants rouges), la pièce Érik Satie… Qui aime bien Satie bien (2009) de Brigitte Bladou, le film d’animation « Piano Forest » (2009) de Masayuki Kojima (avec les mains gantées de Shûhei), le one-woman-show Betty Speaks (2009) de Louise de Ville (avec le gant blanc), la pièce La Journée d’une rêveuse (1968) de Copi (avec les gants en dentelle de Jeanne), la pièce Les Miséreuses (2011) de Christian Dupouy (avec le gant d’Éponyme, qui s’anime tout seul), etc.

 

 

 

film "The Rocky Horror Picture Show" (1975) de Jim Sharman

 

 


En général, la main gantée vient maquiller et esthétiser un crime perpétré par la bourgeoise – ou le héros homosexuel qui s’identifie à elle : « La main gauche est gantée par une broderie de sang, et finit par blanchir ses crimes dans l’onde placide. » (Nicolas Bernardini, L’Encre (2003), p. 9)






c) Le personnage regarde ses mains tachées d’un sang invisible en se demandant, paniqué, ce que ses mains viennent de commettre :




Le motif des mains ensanglantées dont le héros homosexuel ne voit même pas le sang est omniprésent dans les fictions homo-érotiques : cf. le film « West-Side Story » (1961) de Robert Wise, le vidéo-clip de la chanson « Je te rends ton amour » de Mylène Farmer, le roman La Brasa en la Mano (1983) d’Oscar Hermes Villordo, la pièce Jerk (2008) de Dennis Cooper, les films « ¿ Qué He Hecho Yo Para Merecer Esto ? » (« Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? », 1984) et « Volver » (2006) de Pedro Almodóvar, le film « Bodas de Sangre » (1981) de Carlos Saura, la pièce Les Quatre Jumelles (1973) de Copi, le roman L’Apprenti Sorcier (1976) de François Augiéras, la pièce Ça s’en va et ça revient (2011) de Pierre Cabanis (avec le poster d’une chanteuse femme fatale avec des empreintes de mains ensanglantées sur elle, dans la chambre d’Hugo), le roman Leurs mains sont bleues (1963) de Paul Bowles, le film « Le Rideau déchiré » (1966) d’Alfred Hitchcock, la pièce Missing (2008) de Nick Hamm (avec le personnage de Gilda), la sculpture La Chambre rouge d’enfant (1994) de Louise Bourgeois (avec les gants rouges), le film « Le Roi Jean » (2009) de Jean-Philippe Labadie (avec les mains ensanglantées), la pièce Amour, gore et beauté (2009) de Marc Saez (avec la reprise de la scène du lavement de mains de Lady Macbeth par Cassandra et Lena), la pièce Cyrano intime (2009) d’Yves Morvan (avec la main égratignée de Cyrano), le roman La Cité des Rats (1979) de Copi (avec les gants rouges tricotés), le vidéo-clip de la chanson « Plus grandir » de Mylène Farmer (avec une Mylène aux gants rouges, se baladant au cimetière), etc.


 

 

 

clip "Je te rends ton amour" de Mylène Farmer

 

 


À la fin du film « Todo Sobre Mi Madre » (« Tout sur ma mère », 1999) de Pedro Almodóvar, Huma Rojo (Marisa Paredes) joue dans une pièce où elle interprète une femme qui a les mains ensanglantées à cause d’un crime qu’elle a commis ; et dans l’intrigue réelle, c’est en effet elle qui est responsable de la mort d’Esteban, car elle a refusé de lui signer un autographe. Dans le film « Black Swan » (2011) de Darren Aronofsky, il est énormément question de mains coupées ou abîmées. Celles-ci suivent les différents stades psychiques par lesquels passe l’héroïne lesbienne Nina : au moment de se blottir contre Veronika, elle dit avoir « les mains moites » ; quand elle se coupe les ongles, elle se fait saigner les doigts, et c’est l’angoisse ; après avoir poignardé Beth à l’hôpital, elle se lave nerveusement les mains et nettoie le couteau ensanglanté. À chaque fois que sa conscience la ronge, en somme, ce sont ses mains qui le payent. Dans le film « Good Boys » (2006) de Yair Hochner, Tal lave ses mains ensanglantées dans l’eau. Le protagoniste de la pièce Happy Birthday Daddy (2007) de Christophe Averlan se frotte en vain les mains pour en enlever la merde invisible. Dans le film « Le Roi et le Clown » (2005) de Lee Jun-ik, Gong-Gil observe avec horreur ses mains ensanglantées après son crime de légitime défense. Dans le film « Les Enfants terribles » (1949) de Jean-Pierre Melville, Élisabeth a commis un crime sans effusion de sang : elle a tué l’amour entre Agathe et Paul, et s’est ainsi condamnée à tenter de nettoyer sans succès le sang invisible sur ses mains : « Tous les parfums de l’Arabie ne pouvaient pas purifier cette petite main. Élisabeth baissa les yeux et lava ses mains effrayantes. » (la voix-off de Jean Cocteau)

 

 

 

film "Berlin Alexanderplatz" (1980) de Fassbinder

 

 


Le protagoniste, impuissant, fixe des yeux ses mains meurtrières rougeâtres, et se les frottent pour en effacer le sang incriminant : « Quoi ?!? Ces mains ne seront-elles jamais propres ?!? » (Lady Macbeth, Acte V, scène 1, dans la pièce Macbeth (1623) de William Shakespeare) ; « Je n’comprends plus pourquoi j’ai du sang sur les doigts. » (cf. la chanson « Beyond My Control » de Mylène Farmer) ; « Rien n’effacera les traces lâches du sang qui court des corps qui se cassent. » (cf. la chanson « Tristana » de Mylène Farmer) ; « Il me semble qu’une main m’a effleuré. […] La main revient sur mon visage. » (Cyril dans le roman Pavillon noir (2007) de Thibaut de Saint Pol, pp. 98-99) ; « Je regardai ma main. Je saignais. Je ne ressentais toutefois aucune douleur, et je me mis à rire. Les éclats semblaient venir de l’extérieur, et pourtant je ressentais leur naissance en ma poitrine. » (idem, p. 210) ; « Et vous discernez les taches qui vous recouvriront les doigts. L’encre ne s’efface pas si facilement. » (idem, p. 171 ; voir également le passage de l’encre comparée au sang rouge, idem, pp. 218-220) ; « Quand on retrouve un individu très énervé, près d’un cadavre et les mains pleines de sang, il y a forcément quelque chose de louche. » (Bryan, déjà mort, en parlant de son copain Kévin agenouillé près de son cadavre, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 450) ; « Ce sont mes mains et mes pieds qui me trahissent. » (Prior se comparant au Christ, dans la pièce Angels in America (2008) de Tony Kushner) ; « Si tu me touches, ta main risque de tomber. » (Louis à son amant Prior, idem) ; « Je ne connais pas d’autre moyen de me réconcilier… avec mes propres mains. » (Töre suite au viol de Karin, dans le film « La Source ou la fontaine de la jeune fille » (1960) d’Ingmar Bergman) ; « Les hommes sont incapables de comprendre qu’on ait du sang sur les mains sans avoir commis de crime. » (Amira Casar à Rocco Siffredi en parlant des menstruations féminines, dans le film « Anatomie de l’enfer » (2002) de Catherine Breillat) ; « La jeune prostituée s’effondra sur la chaise en formica et se mit à sangloter, se maculant les joues de ses mains inondées du sang de la boulangère. » (Copi, nouvelle « Madame Pignou » (1978), p. 55) ; « Stephen essuya le sang de sa bouche et vit que ses doigts étaient tachés ; elle les regarda sans comprendre… ce ne pouvait être les siens… comme ses pensées, ils devaient sûrement appartenir à quelqu’un d’autre. » (l’héroïne lesbienne, dans le roman Le Puits de Solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, p. 154) ; « J’ai couru longtemps. Je me suis lavé les mains dans la rivière. C’était juste une dispute. » (Abram, le héros homo, avouant avoir assassiné la Tonka au poignard, dans la pièce Scènes de chasse en Bavière (1969) de Peter Fleischmann) ; « J’avais une petite éraflure au creux de la main, de la taille d’une pièce d’un demi-penny. J’ai gratté la croûte brune et vu avec satisfaction une goutte rouge se former à la surface de ma paume. » (Ronit, l’héroïne la lesbienne, dans le roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman, p. 214) ; « Il n’y a pas eu de points de suture. J’ai lavée la plaie, l’ai refermée avec du sparadrap et j’ai dissimulé le pansement sous ma manche. » (idem, p. 219) Dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi, la vue du sang n’est pas connectée à la sensation de douleur ni à la conscience : quand la Comédienne est horrifiée par la blessure à la main de l’Auteur (« Fais voir ? Mon Dieu ! Tu t’es presque sectionné le petit doigt ! Ça te fait mal ? »), ce dernier ne peut que la constater visuellement : « Ça ne me fait pas mal mais ça pisse le sang ! »

 

 

 

 

 

 

 


------------------------------------frontière à franchir avec précaution--------------------------------



 

 



PARFOIS RÉALITÉ



 


La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :


 

 


a) La main coupée :




Je vous renvoie au documentaire « Les si douces mains de Konstantin G. » (2003) de Kanerva Cederström, au film « Enfances » (2007) de Yann Le Gal (sur Alfred Hitchcock), au dossier entièrement consacré à la main dans l’art homosexuel sur la revue Triangul’Ère 2 (2000) de Christophe Gendron (pp. 454-502), etc. Jean Genet fait référence à la main coupée dans son Journal du Voleur (1949) (pages 24 et 33). En Chine, la littérature désigne les amitiés particulières homophiles comme « l’amour de la manche coupée » (Michel Larivière, Dictionnaire des homosexuels et bisexuels célèbres (1997), p. 36). Il est, à ce titre, très étonnant qu’un article intitulé « Un Couple manchots gays adopte un petit avec succès », publié dans le journal le Monde (le 3 juin 2009), et défendant le droit à l’adoption des « familles » homoparentales, fasse le rapprochement entre les manchots et les sujets homosexuels… Pas banal !




Il existe un lien entre homosexualité et main cassée. L’exemple le plus clair est la position de la « théière » ou du « poignet cassé » habituellement attribuée aux hommes homos efféminés (cf. le documentaire « Se dire, se défaire » (2004) de Kantuta Quirós et Violeta Salvatierra).

 

 

 

Caricature du baron Fersen, avec le poignet cassé

 

 


J’analyse le code de la main coupée comme un désir de s’éloigner du Réel : « Je voudrais me débarrasser de mes mains. Abolir le toucher. » (Yukio Mishima, Correspondance 1945-1970, p. 46) d’ailleurs, on peut retrouver dans le discours de certains sujets homos la main invisible en tant que métaphore de l’assujettissement à son propre désir homosexuel : « En 2004, j’ai entrepris un voyage inouï : j’ai décidé de passer du monde des hommes à celui des femmes. […] Une main invisible semblait abattre les uns après les autres les obstacles qui se trouvaient devant moi ; je n’étais pas sûre que cette main ne soit pas celle du démon. » (Patricia, femme lesbienne, citée dans l’autobiographie Libre (2011) de Jean-Michel Dunand, p. 150)




J’ai constaté, parmi mes amis et connaissances homosexuels, qu’il y a un certain nombre (d’incorrigibles ?) tripoteurs, aux mains très baladeuses, qui, sans demander l’avis à la personne qu’ils touchent, tâtent (c’est le cas de le dire !) le terrain – toujours sous le couvert du jeu, de la camaraderie, du massage, ou du bien-être (« Je t’ai mis une main au cul ou sur l’épaule… mais c’est pas ce que tu crois… c’est parce que je suis très tactile ! » assurent-ils). Ces soi-disant « amis du plaisir et des corps » sont en général des hommes qui, bien avant de « se lâcher » et d’ouvrir leurs vannes corporelles à Monsieur-Tout-le-Monde, ont été et restent paradoxalement très mal dans leur peau : trop excités et impudiques pour être véritablement en paix avec eux-mêmes, ces mendiants d’amour, en mettant leur main sur vous, sont finalement prêts à donner la leur à n’importe qui pour se laisser abuser. Ils prêchent corporellement le faux pour savoir le vrai, abolissent un universel (celui des gestes amoureux) pour imposer le leur, testent jusqu’où ils peuvent aller dans la violation de votre intimité, vous forcent à obéir à leur propre code gestuel sans respecter votre liberté… parce qu’eux-mêmes ont jadis été certainement forcés et violentés. Ce qui me fait dire que l’attitude de leur main trahit chez eux l’existence d’un viol, c’est que malgré tout, il suffit qu’on ne leur permette pas le moindre attouchement ambigu, même présenté comme amical, pour qu’ils réagissent à fleur de peau, souvent avec cynisme (« Dis donc… T’es sensible, toi ? »), mais qu’après, ils comprennent très vite la leçon et se montrent d’une délicatesse, d’une méfiance, et d’un respect exemplaires, qui font de vous des princes (si vous vous étiez laissés faire, ils vous/se transformaient illico presto en prostituée(s)… mais en résistant à leurs mains coupées, on leur a prouvé qu’on n’était pas des filles faciles ! et ils y sont très sensibles !)

 

 

 

Photo de Laurent Askienazy

 



Je pousserai plus loin mon raisonnement sur les liens entre la main tranchée et les abus sexuels en affirmant que la main peut aussi faire office de sexe postiche lors de certaines pratiques génitales anales (très minoritaires : du moins, j’espère !), et donc d’instrument du viol : je pense par exemple à l’insertion du poing fermé dans l’anus lors des fist-fucking.






b) Les gants :




Les gants sont source de fantasme érotique chez certaines personnes homosexuelles : « Ce sont les mains masquées qui comptent. » (Julien Green en parlant de son goût pour les gants, dans l’émission « Apostrophe », sur la chaîne Antenne 2, le 20 mai 1983) ; « C’est le retour de la main gantée. » (Christophe Honoré, Le Livre pour enfants (2005), p. 15) ; « Vous savez ce que je nomme ‘gants du ciel’. Le ciel pour nous toucher sans se salir met parfois des gants. Raymond Radiguet était un gant du ciel. Sa forme allait au ciel comme un gant. Lorsque le ciel ôte sa main, c’est la mort. Prendre cette mort pour une mort véritable serait confondre un gant vide avec une main coupée. » (Jean Cocteau dans une lettre à Jacques Maritain en 1923) Il suffit de voir, de la part de beaucoup de personnes travesties, leurs nombreuses imitations de la lascivité d’une actrice hollywoodienne telle que Rita Hayworth, retirant lentement ses gants comme si elle faisait un strip-tease complet (cf. le film « Gilda » (1946) de Doris Fisher et Allan Roberts ; on pourrait aussi faire référence à Marilyn Monroe), pour comprendre que la communauté homosexuelle a vu dans les gants les premiers préservatifs !

 

 

 

film "The Cost of Love" (2011) de Carl Medland

 

 



c) Certaines personnes homosexuelles regardent leurs mains tachées d’un sang invisible en se demandant, paniquées, ce que leurs mains viennent de commettre : elles ont du mal à connecter leurs mains à leur tête




N.B. : Voir également la partie « schizophrénie » de "doubles schizophréniques", le code "Emma Bovary 'J'ai un amant'", et la partie sur le « relativisme manichéen » de "se prendre pour le diable", dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.




Le sang invisible sur les mains est décrit par certaines personnes homosexuelles réelles. Il renvoie en général à des actes mauvais dont elles ne veulent/peuvent pas porter la responsabilité : « J’ai frotté les taches de sang sur la moquette. Mission impossible, le sang ne s’efface pas. » (Christian Giudicelli, Parloir (2002), pp. 97-98) ; « Le coupable, c’est votre main. » (Jean Cocteau cité dans l’essai L’Enfant voleur (1966) de Jean-Pierre Lausel, p. 42) ; « Mon père puait la mort. Ses mains, surtout. » (Christophe Honoré, Le Livre pour enfants (2005), p. 34) ; « Quand j’essaie de me remémorer les années où j’étais au collège, je me rappelle seulement de ma main sur d’autres garçons, rarement et seulement s’ils me le demandaient, mais je ne me rappelle de la main d’aucun d’entre eux sur moi. » (J. R. Ackerley dans son autobiographie Mon Père et moi (1968), cité sur le site www.islaternura.com, consulté en janvier 2003) Dans son Journal (2008), Jean-Luc Lagarce raconte un de ses plus terribles cauchemars, dans lequel une main (« celle de la mort » écrit-il) brisait une vitre pour venir l’empoigner.




Ce déni de la gravité de leurs agissements – illustré par le motif de la main coupée – engouffre la plupart des personnes homosexuelles dans le mensonge et l’angoisse de la schizophrénie : « Si un jour tu découvres pourquoi je me suis conduit de la sorte, dis-le-moi. » (James Dean suite à une attitude incorrecte qu’il a eue envers son ami Stern, cité dans la biographie James Dean (1995) de Ronald Martinetti, p. 177) ; « De quel droit écrivais-je tout cela ? De quel droit faisais-je de telles entailles à l’amitié ? Et vis-à-vis de quelqu’un que j’adorais de tout mon cœur ? » (Hervé Guibert, À l’Ami qui ne m’a pas sauvé la vie (1990), p. 106) ; « Pourquoi tant d’agressivité, oui pourquoi ? […] Moi, je n’ai rien fait de mal. » (Christine Angot, Quitter la ville (2000), p. 30 et p. 79) ; « Les actes de Genet sont à la fois des poèmes et des crimes, parce qu’ils sont longtemps rêvés avant d’être commis et qu’il les rêve encore en les commettant. » (Jean-Paul Sartre, Saint Genet (1952), p. 183) ; « Nous avons été des déclencheurs, mais nous n’avons jamais voulu ça. Nous avons eu tort et nous avons créé des ghettos et Guy m’a dit, la dernière fois où nous nous sommes vus, au milieu des années 80 : ‘Nous sommes allés trop loin.’ » (Philippe Guy, cofondateur du FHAR avec Guy Hocquenghem, cité dans l’essai Le Rose et le Noir (1996) de Frédéric Martel, p. 294) Dans son autobiographie Un Homo dans la cité (2009), Brahim Naït-Balk, juste après avoir traîné dans les saunas, a peur que ses actions se voient physiquement sur lui : « Je craignais de rentrer à la maison. Je me demandais comment mes frères et sœurs allaient réagir, comme si la faute que je venais de commettre avait laissé une tache sur mon visage. » (p. 45)




Au bout du compte, c'est une vraie souffrance - faussement indolore - que celle de l'éloignement du Réel et de ses actes, aussi graves et lourds à porter soient-ils. Reconnaître le sang sur ses mains (sans « s’en laver les mains » comme l’a fait Ponce Pilate), c’est finalement être libre, comme le déclare le chanteur du groupe Blankass dans la chanson « La Couleur des blés »: « Un peu plus de sang sur les doigts, mais c’est ça le paradis ! » La responsabilité n’est que la conséquence de notre formidable liberté. Puissions-nous avoir la chance de le comprendre !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Écoutez la chronique radio de Philippe Ariño sur le code de la "Main coupée" à l'émission "Homo Micro" (106.3 FM) en cliquant ICI.