Code n° 116 : Médecin tué
(attaque contre les scientifiques)

Notice interprétative :
Visiblement, à en croire leurs représentations dans les œuvres homosexuelles, les médecins, les chirurgiens, les infirmiers, sont des personae non gratae de la communauté homo ; et plus particulièrement les spécialistes des maladies mentales, c’est-à-dire les psychanalystes, les psychologues, et les psychiatres. Pourtant, dans la réalité, on rencontre bien plus de véritables amis des personnes homosexuelles du côté des thérapeutes qu’il n’y a d’amis des thérapeutes (et des personnes homosexuelles, par la même occasion !) dans les rangs homosexuels…
Alors que s’est-il passé entre la communauté homosexuelle et la Science ? Que leur ont-ils donc fait, ces « méchants médecins », pour qu’une majorité de personnes homosexuelles les voient d’un mauvais œil et se déchaînent autant iconographiquement sur eux ? À mon avis, c’est assez simple. D’une part, elles les ont jalousés pour leur ravir leur place (cf. le code "médecines parallèles" du Dictionnaire des Codes homosexuels). Et d’autre part, elles jugent qu’ils leur disent beaucoup trop de vérités désagréables sur leur homosexualité (et cela peut se comprendre : il n’est jamais agréable d’apprendre que le désir homosexuel est la marque d’un fantasme de viol, voire le signe de l’existence d’un viol réel). Exception faite des charlatans parmi les soignants (qui sont, comme par hasard, autant homophobes que gay friendly !), le seul « crime » des médecins est d’avoir les outils scientifiques et humains efficaces pour faire lumière sur les esclavages et la souffrance exprimés par le désir homo. Et pour la majorité des personnes homosexuelles qui s’activent à gommer toute trace de souffrance, la confrérie des savants est à la fois Dieu sur Terre (elle a le pouvoir de matérialiser leurs fantasmes les plus fous : changer de sexe, par exemple, transformer le couple homo en famille, ou bien retirer l’homosexualité du registre de la pathologie pour lui donner un statut social légitime béton) et le diable incarné : détenant de terrible pièces à conviction concernant les viols qu’elles ont/auraient subis, il n’est pas rare que les médecins soient vus comme les bêtes à abattre, des faux frères, des enquêteurs-violeurs particulièrement redoutables.
N. B. : Voir également les codes "déni", "infirmière", "médecines parallèles", "Frankenstein", "milieu psychiatrique", "faux intellectuels", et "folie", dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.
FICTION
Le personnage homosexuel s’oppose au scientifiques et va même parfois jusqu’à les tuer :

La haine de la psychanalyse est notamment exprimée dans le film « La Chatte à deux têtes » (2002) de Jacques Nolot, le film « Mi-fugue mi-raisin » (1994) de Fernando Colomo, le film « Taxi Nach Cairo » (1988) de Frank Ripploh, la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier (avec le procès de l’anthropologue), etc. Dans les fictions traitant d’homosexualité, le personnage homosexuel exprime bien souvent sa crainte du monde médical. « Irina a peur du Docteur Feydeau. » (Mme Simpson parlant de sa fille, dans la pièce L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer (1967) de Copi) Par exemple, dans le film « Chouchou » (2003) de Merzak Allouache, Chouchou regarde avec méfiance le portrait de Freud chez la psychanalyste où il/elle fait le ménage : « Tu crois que la parole elle soigne… Pfff… » Dans son roman Paradiso (1967), le romancier cubain José Lezama Lima décrit l’« épaisse vulgarité de scientifique » du docteur Selmo Copek (p. 47). Dans le film « Nés en 68 » (2008) d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau, les médecins passent pour des individus peu francs, jouant sur les mots avec un jargon scientifique entortillé pour cacher des vérités désagréables (telles que le Sida).
Ce sont les soignants du corps et surtout de l’âme – à savoir les prêtres, et ensuite les psychanalystes, les psychologues et les psychiatres – qui sont visés par les attaques. « Jolie est devenue folle, répondit le Gros. On préfère ne pas la faire traiter par les psychiatres parce que nous la haïssons autant que les curés. » (Copi, La Vie est un tango (1979) de Copi, p. 50) De manière générale, le psychanalyste est pris pour un beau parleur qui conceptualise et parle trop. « Freud, gnia gnia gnia… » (Benji, le héros homosexuel de la pièce Ça s’en va et ça revient (2011) de Pierre Cabanis) ; « L’analyse psychologique a perdu pour moi tout intérêt du jour où je me suis avisé que l’homme éprouve ce qu’il s’imagine éprouver. » (Édouard dans le roman Les Faux-Monnayeurs (1997) d’André Gide, pp. 85-86) ; « Tous ces psys qui vous parlent d’Œdipe et d’Électre… […] c’est de la superstition freudienne ! » (Héloïse et Suzanne dans le roman Journal de Suzanne (1991) d’Hélène de Monferrand, p. 327) ; « Vous ne vous rendez pas compte à quel point vous êtes agaçants, vous les toubibs, avec votre air d’en penser long. » (idem, p. 382) ; « J’en ai ras le bol d’entendre parler de mère abusive ou de référent paternel absent. Les psys commencent à nous faire chier avec leurs explications à la noix. » (Mourad, le personnage homosexuel, dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, p. 352)
Il arrive que le personnage homosexuel refuse de se laisser guérir, et trouve une certaine fierté « homosexuelle » dans la rébellion : « Le Docteur Feingold a prétendu que mon obsession vestimentaire trahissait une activité de substitution. Elle m’a dit que j’avais besoin de ritualiser mon chagrin et que cette manie de choisir des vêtements remplaçait dans mon esprit une expression plus profonde de la perte. J’ai eu envie de lui demander : ‘Et vous, docteur Feingold, vus vous êtes déjà interrogée sur ce que cela signifie, pour vous, de vivre seule dans un appartement blanc immaculé, avec un chat impeccable que vous appelez Bébé ?’ Bien sûr, je me suis contentée de l’écouter et d’acquiescer, car je n’avais aucune envie d’entamer de nouveau une conversation sur mon agressivité, mes limites et ma tendance à ‘résister au processus’, comme elle dit. Ce qu’elle ignore, c’est que ma vie est bâtie sur cette résistance au processus. » (Ronit, l’héroïne lesbienne, dans le roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman, p. 67) Dans la pièce Chroniques d’un homo ordinaire (2008) de Yann Galodé, le psy se voit rembarré par Didier, le personnage homosexuel.

Pour justifier ce rejet, le personnel soignant est souvent transformé en corporation d’êtres lubriques à la sauce libertine, de prostitués (nus sous la blouse…), bref, de violeurs : cf. le film « Hable Con Ella » (« Parle avec elle », 2001) de Pedro Almodóvar (avec Benigno, l’infirmier homosexuel, qui viole Alicia, sa patiente dans le coma), la pièce Dépression très nerveuse (2008) d’Augustin d’Ollone, le film « ¿ Qué He Hecho Yo Para Merecer Esto ? » (« Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? », 1984) de Pedro Almodóvar (avec le dentiste pédophile), etc. « J’ai un problème : c’est l’anesthésie générale. J’ai toujours peur de me faire violer par l’équipe médicale. » (une comédienne lesbienne du spectacle de scène ouverte Côté Filles au troisième Festigay au Théâtre Côté Cour, Paris, avril 2009) Dans son one-woman-show Betty speaks (2009), Louise de Ville insulte sa psy : « Mon analyste, la PUTE ! » Dans la pièce Psy Cause(s) (2011) de Josiane Pinson, les patientes se montrent particulièrement violentes avec leur psy, compte tenu qu’elles la traitent de « salope », de « pétasse », de « garce » : « Vous savez quoi ? Je me demande si on doit vous laisser sévir… » ; « Vous avez l’esprit complètement tordu, vous les psys. »
On passe vite aux menaces. « Je déteste les psychiatres. » (Cyril concernant la psychiatre, dans le roman Pavillon noir (2007) de Thibaut de Saint Pol, p. 153) ; « Tu vas t’arrêter, salope ? » (le professeur Vertudeau giflant l’infirmière dans la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi, p. 49) ; « Espèce de connard ! » (Nicolas par rapport au médecin, dans le téléfilm « Sa Raison d’être » (2008) de Renaud Bertrand) ; « Qu’on jette la médecine aux chiens ! » (Macbeth dans la pièce Macbeth (1623) de William Shakespeare)
La menace verbale ne suffisant pas, certains personnages homosexuels en viennent à l’agression physique avec leur thérapeute. Par exemple, dans le film « Ma Mère préfère les femmes (surtout les jeunes) » (2001) d’Inés Paris et Daniela Fejerman Elvira pète un câble dans le cabinet de consultation de son psychanalyste, et brise son aquarium à poissons. Dans le roman La Vie est un tango (1979) de Copi, Silvano, âgé de 100 ans, donne un coup de canne sur la tête de son médecin, le docteur Lopez, parce qu’« il le déteste » (p. 164).
Cela peut aller jusqu’au meurtre : « Ibiza poignarde l’infirmière aidé par Evita. » (cf. les didascalies de la pièce Eva Perón (1969) de Copi) ; « Y’a une semaine, j’ai descendu l’infirmière à Clairvaux et je me suis tiré avec ses frocs. » (Mimile dans le roman La Cité des Rats (1979) de Copi, p. 63) ; « Une main invisible attrapa l’infirmière par les cheveux et la souleva en l’air de cinquante centimètres. Elle poussa un hurlement à réveiller la clinique avant de tomber sur le parquet, se foulant une cheville. » (cf. la nouvelle « Le Travesti et le Corbeau » (1983) de Copi, p. 34) Dans la pièce Happy Birthday Daddy (2007) de Christophe Averlan, le psychologue est carrément défenestré. Dans le film « Cat People » (« La Féline », 1942) de Jacques Tourneur, le psychiatre est assassiné à coups de griffes. À la fin du film « Flying With One Wing » (2004) d’Asoka Handagama, l’héroïne lesbienne Manju tue au couteau le docteur qui a tenté d’abuser d’elle : elle porte un vêtement blanc maculé du sang du crime. Dans la pièce Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens (2007) de Gérald Garutti, Freud est envoyé en enfer.
Ce meurtre du médecin ressemble symboliquement à un parricide : « À seize ans, moi, j’étais encore seulement un fils. Le fils d’un très grand médecin, le saviez-vous ? […] Il ne m’a jamais réellement compris et je ne suis pas certain de l’avoir réellement aimé. » (Vincent dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, pp. 54-55) C’est tout le Réel et la Loi du Père que le personnage homosexuel rejette par son désir de destruction du médecin (comme on peut le voir encore dans le roman Tuer le père (2011) d’Amélie Nothomb).
Comme il n’a pas toujours le courage de mener ses menaces de meurtre jusqu’au bout, le personnage homosexuel se rabat sur une destruction iconoclaste : « Je produis en quelques jours, à la mine 2HB, plus de cinquante esquisses d’un diable fourchu, solidement queuté devant derrière et empalant par le troufignard une caricature chaque fois différente de ce rigolo. » (Vincent Garbo en parlant du chirurgien, dans le roman de Vincent Garbo (2010) de Quentin Lamotta, p. 62)

Le médecin est diabolisé comme un savant fou ignoble et tortionnaire : cf. le film « Nineteen Nineteen (1919) » (1984) d’Hugh Brody, le film « Créatures célestes » (1994) de Peter Jackson (avec le psychiatre méchant), le film « Fixing Frank » (2005) de Michael Selditch, etc. « Ces chirurgiens, tous les mêmes ! Tous des charcutiers ! » (Maya, l’héroïne lesbienne, dans la pièce À plein régime (2008) de François Rimbau) ; « Nous avions entendu parler des laboratoires des hommes, où ils vous percent la peau avec des instruments métalliques, soit contenant de l’électricité, soit du liquide empoisonné, pour étudier le comportement du rat face à la mort, pour en tirer des conclusions psychologiques qui leur facilitent la tâche dans les prisons et les camps humains. » (Gouri dans le roman La Cité des Rats (1979) de Copi, p. 74) Dans le roman Son Frère (2003) de Philippe Besson, Lucas compare le personnel médical à des assassins : « Thomas a eu ce corps-là, avant que les médecins ne le mutilent. » (p. 50) Jean Cocteau définit le dentiste comme « une horreur » (Jean Cocteau cité dans le spectacle musical Un Mensonge qui dit toujours la vérité (2008) d’Hakim Bentchouala).
Parfois, le meurtre du médecin s’opère symboliquement à travers le travestissement discréditant. Par exemple, dans le film « Shortbus » (2005) de John Cameron Mitchell, Sofia, la psy sexologue, « conseillère conjugale » gay friendly, se trouve être une femme inefficace et libertine complètement désorientée, à l’image de ses patients. Dans la pièce La Mort vous remercie d’avoir choisi sa compagnie (2010) de Philippe Cassand, la psychanalyste est parodiée en femme SM, avec talons aiguilles rouges, perruque verte, et fouet.
C’est parce que le héros homosexuel a basé trop d’espoirs en la Science et en l’Homme pour donner corps à ses fantasmes égoïstes et pour se supplanter à Dieu (« Je suis acteur de ma vie, je suis créateur et maître de ma propre existence. »), qu’il adopte vis à vis d’Elle une attitude de fan déçu, capable d’une dévotion démesurée comme de la plus terrible trahison. Par exemple, dans la pièce Une Saison en enfer (2008) d’Arthur Rimbaud, la voix narrative encense la science (« La science, la nouvelle noblesse ») comme elle la traîne dans la boue (« La science est trop lente ! »). Dans la pièce Fixing Frank (2011) de Kenneth Hanes, la figure du psy est à la fois adorée et haïe : Frank, le personnage homosexuel, est suivi par un psy, le Dr Apsey, qui le manipule et qu’il manipule (ils jouent ensemble au chat et à la souris), et sort par ailleurs avec un autre psy, Jonathan, un confrère rival du Dr Apsey. Jonathan et Apsey se détestent et se disputent les faveurs de Frank. Jonathan surnomme même son collègue « le monstre ». Dans la pièce Le Frigo (1983) de Copi, le psy est présenté comme une poupée vaudou transsexuelle sur lequel il est possible de se déchaîner : « Vous allez être gentille avec moi ? […] Tu ne peux pas ? Je te tue ! » La Doctoresse Freud – c’est ainsi qu’il est surnommé par le personnage de « L » – est tantôt un despote nazi (« Fraulein Freud ») et une star enviée : « Vous lui agrafez trois plumes d’oiseaux du paradis soutenues par un gros strass sur le front, comme si elle allait descendre le grand escalier des Folies Bergère ! »
La phobie homosexuelle des médecins semble s’originer dans l’endormissement paniquant de la conscience et de l’intelligence. Par exemple, dans le roman Le Puits de Solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, Adolphe Blanc explique (justifie presque) le rejet anti-médecins des « invertis » par l’ignorance : « Pensez-vous qu’ils étudient ? […] Les médecins ne peuvent faire penser les ignorants. […] Ils ne liraient pas de livres médicaux ; quels souci ces gens [les invertis] ont-ils des médecins ? » (p. 508) Et en effet, on déteste bien souvent ce qu’on ne cherche pas comprendre ou qu’on est vexés de ne pas comprendre. On reporte sur autrui la haine qu’on devrait vouer à notre propre méconnaissance.
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PARFOIS RÉALITÉ
La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :
La communauté homosexuelle, dans son ensemble, voue une haine viscérale pour les médecins, et surtout les psychanalystes :
Les personnes homosexuelles, en général, ne mâchent pas leurs mots quand elles lancent des diatribes à destination de la confrérie médicale mondiale : « Je demeure plus que sceptique à l’égard des psys, agacé de leur suffisance. » (Christian Giudicelli, Parloir (2002), p. 72) ; « Toubib, soigne-toi toi-même ! » (cf. le slogan du FHAR dans les années 1970, cité dans le Dictionnaire gay (1994) de Lionel Povert, p. 188) ; « C’est la psychologie qui est romanesque. Le seul effort d’imagination est appliqué là, non aux événements extérieurs, mais à l’analyse des sentiments. » (Raymond Radiguet, Le Bal du Comte d’Orgel (1924), p. 10) ; « La psychologie ne m’intéresse pas. Je n’y crois pas. […] L’art de vivre, c’est de tuer la psychologie, de créer avec soi-même et avec les autres des individualités, des êtres, des relations, des qualités qui soient innomés. » (Michel Foucault, « Conversation avec Werner Schroeter » (1981), dans Dits et Écrits II, 1976-1988 (2001), p. 1075) ; « Les messieurs-dames de la psychanalyse s’en vont répétant ce que nous savions déjà. » (Pascal Sevran, Le Privilège des jonquilles, Journal IV (2006), p. 84) ; « On ne voit de ‘sale pédé’ qu’au lieu où on se prend pour un petit maître, et on ne croit pas pouvoir juger de l’Autre qu’au lieu où notre propre savoir nous juge, et nous juge durement. » (Pierre Zaoui, « Psychanalyse », dans le Dictionnaire de l’homophobie (2003) de Louis-Georges Tin, p. 348) ; « Psy, ce n’est pas un métier : c’est une source de revenu. » (Blandine Lacour, Je ne suis pas un produit fini, 2011)

Par exemple, la romancière nord-américaine Carson McCullers est très hostile à l’idée d’entreprendre une psychothérapie. Dans Palimpseste – Mémoires (1995), Gore Vidal dit son « aversion pour Freud » (p. 123). Dominique Fernandez nous parle de ce qu’il appelle « les sottes théories de Freud » (Dominique Fernandez, « Pierre Herbart : Écrire le désir dans les années 50 », dans le Magazine littéraire, n° 426, décembre 2003, p. 51). Arturo Arnalte, dans son article « El Teorema del Agujero », attaque son psychologue (Juan A. Herrero Brasas, Primera Plana (2007), p. 135). Dans le documentaire « Nous n’irons plus au bois » (2007) de Josée Dayan, la psychiatrie est particulièrement décriée. Lors de la conférence « Le Lobby gay… Un bruit de couloir » organisée à l’Amphithéâtre Érignac à Sciences Po Paris (le mardi 22 février 2011), Dominique de Souza Pinto, la vice-présidente de Gay Lib, se met du côté des défenseurs de la « dépsychanalysation des trans ». Dans les B.D. de la P’tite Blan réalisées par Blandine Lacour et Galou (Coming soon : naissance d’une déviante (tome 1, 2009), Coming out : une histoire de sortie de placard (tome 2, 2010), Coming back : le retour de la lesbienne (tome 3, 2011), la psychanalyse est très souvent attaquée.
Le complexe d’Œdipe est considéré par certains intellectuels homosexuels comme une « théorie » barbante et orgueilleuse parce qu’elle aurait la prétention de tendre à l’universalité et au vrai (Martine Gross, « Homoparentalité », dans le Dictionnaire de l’homophobie (2003) de Louis-Georges Tin, p. 220). Dans l’essai L’Anti-Œdipe (1972), Gilles Deleuze et Félix Guattari sont très virulents à l’encontre de ceux qu’ils appellent les « obsédés du triangle » œdipien (p. 129).
Petite expérience personnelle : j’ai assisté à une soirée spéciale inter-sexués, organisée au Centre LGBT de Paris, le 30 mars 2011, autour du documentaire « Naître ni fille ni garçon » (2010) de Pierre Combroux ; et j’ai été frappé par l’aversion quasi collective à l’encontre des psychologues et des psychiatriques exprimée par les participants du débat qui avait suivi la projection du film. Le climat était fortement anti-médecins et anti-naturaliste.
Dans le discours de beaucoup d’individus homosexuels, les psys, par la culpabilisation qu’ils induiraient de leur éclairage sur les blessures humaines, seraient même des criminels. Par exemple, dans l’émission radiophonique Homo Micro du 13 février 2007, Jean Le Bitoux conseille aux personnes homos de ne pas aller voir les psys car « il y a des suicides après ».
Non seulement la communauté homosexuelle veut faire taire les psychanalystes, les psychologues, et les psychiatres, mais parfois, elle veut même les tuer ! « Mon premier soin, quand je serai dictateur, ce sera de faire pendre haut et court un psychiatre, de préférence un psychanalyste. » (Marcel Arland cité dans l’autobiographie Le Privilège des jonquilles, Journal IV (2006) de Pascal Sevran, p. 204) ; « Comme le dit Foucault, il faut liquider la psychologie. » (Albert Le Dorze, La Politisation de l’ordre sexuel (2008), pp. 151-152) Dans son autobiographie Impotens Deus (2006), l’écrivain français Michel Bellin décide dans sa vie de braver tous les interdits moraux sur la sexualité, « juste pour niquer papy Sigmund » (p. 56). L’écrivain polonais Witold Gombrowicz se déclare prêt à mordre la main de son psychiatre parce qu’« il ne veut pas qu’on lui vole sa vie intérieure ».
S’ils existent bien sûr des personnes homosexuelles qui consentent à rentrer dans le « travail » d’analyse (comme on va à la séance hebdomadaire de yoga), et à défendre calmement les sciences humaines/psychanalytiques, j’ai constaté souvent qu’elles y trouvaient une caution morale pour se justifier ensuite de pratiquer en toute bonne conscience les actes homosexuels. En réalité, elles singent une hypocrite collaboration avec les psychanalystes, et s’arrangent pour se trouver un analyste gay friendly (voire gay lui-même), qui se montrera suffisamment « ouvert » et complaisant pour ne leur opposer aucune résistance. En se passionnant pour les livres de psychologie (qu’elles lisent à l’envers, en y piochant çà et là les quelques idées qui leur donneront raison) ou en s’improvisant psychanalystes elles-mêmes, certaines personnes homosexuelles pratiquantes ont déniché une occasion en or de légitimer par la Nature et par la Science leur homosexualité/bisexualité, de s’épancher sur leurs propres sentiments, et de justifier l’amour homosexuel.
L’anti-psychanalyse, qui est bien souvent un repli sur soi et un égocentrisme individualiste, se présente pourtant comme une magnifique responsabilisation de l’être humain, un chemin de bien-être et de réconciliation avec soi-même, une liberté et une émancipation queer. « C’est l’antipsychiatrie correspond le mieux, au niveau conceptuel, à la pensée queer. » (Albert Le Dorze, La Politisation de l’ordre sexuel (2008), p. 193) ; « C’est en débarrassant le sujet de tout cadre qu’on donne au patient la possibilité de se retrouver. » (idem, p. 193) Par orgueil, certaines personnes homosexuelles prétendent être leur propre analyste : « Nous devrions nous conduire, Foucault nous y invite, jour après jour, en médecins de nous-mêmes. » (cf. les phrases de conclusion d’Albert Le Dorze, idem, p. 230) Je vous renvoie au n° 81 (du 1er septembre 2003) de la revue Têtu intitulée « Quand les homos analysent leurs psys ».

C’est parce que les personnes homosexuelles (et notamment les personnes transgenres) ont basé trop d’espoirs en la Science et en l’Homme pour donner corps à tous leurs fantasmes et pour se supplanter à Dieu, qu’elles adoptent vis à vis d’Elle une attitude de fans déçus, capables d’une grande dévotion comme du plus profond mépris. En général, les personnes transsexuelles sont particulièrement réfractaires aux psychanalystes, car évidemment, il y a grosse anguille sous roche les concernant, surtout du point de vue de la blessure identitaire et de l’expérience du viol. Par exemple, pour la Treizième Marche Existrans de Paris (2009), on peut lire sur certaines pancartes des slogans explicites : « Un Psy… Non merci ! » Le médecin, par son savoir et ses exigences, a le pouvoir de faire mal en même temps qu’il guérira et soulagera sur la durée son patient. Et cela, bien sûr, peut effrayer et paraît intolérable. Qui a dit qu’une libération se faisait sans souffrance ?