Code n° 177 : Ville

 

 

 

 

Ville dessinée par Philippe

 

 

 

 


Notice explicative :

 

 

 


Ce n’est pas un hasard si le Pop Art, art machinique par définition, soit venu par les artistes homosexuels, ni que la ville, lieu réifiant, constitue l’espace vital privilégié de la communauté homosexuelle. Toutes les Gay Pride et les infrastructures d’accueil de la population LGBT se concentrent dans la grande ville, cet endroit où la famille est mise à l’épreuve sur la durée, où les célibataires sont rois. 70 à 86 % des personnes homosexuelles vivent dans des métropoles de plus de 100 000 habitants (cf. l’essai Nouveaux Marketings de Jean-Paul Tréguer et Jean-Marc Segati, cité dans l’article « Y a-t-il une culture gay ? », sur la revue TÉLÉRAMA, n° 2893, le 22 juin 2005, p. 16) Le désir homosexuel semble être le produit de la société matérialiste et individualiste dans laquelle les êtres humains, au nom de la recherche boulimique de la diversité, rejette les altérités fondamentales (la différence des sexes, la différences des espaces, la différence des générations, la différence entre Créateur et créatures) pour désirer narcissiquement devenir des machines à consommer et à être consommées. Il engage au matérialisme, à l’« être objet » ou « icône vivante » éclatée, aux prétentions d’invisibilité.

 

 

 

 


N.B. : Voir également les codes "milieu homosexuel infernal", "bobo", "fan de feuilletons", "promotion « canapédé »", "patrons de l’audiovisuel", "ennemi de la Nature", "« plus que réel »", "collectionneur", la partie « automates » du code "poupées", et la partie « désir d’être un objet » du code "viol", dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 

 

 

 

 



FICTION

 

 

 


 

« Quand on arrive en ville, tout le monde change de trottoir.

On n’a pas l’air virils, mais on fait peur à voir. » (Starmania)


 

 

 


a) Urbanité et homosexualité :


 

 

 

 

film "Mon Copain de Faro" (2009) de Nana Neul

 

 


Beaucoup de films et de romans choisissent la ville pour raconter les intrigues amoureuses homosexuelles : cf. le film « My Beautiful Laundrette » (1985) de Stephen Frears, le film « L.A. Zombie » (2010) de Bruce LaBruce (montrant les coïts masculins, même entre SDF), le film « A Trip To Paris » (2003) d’Eran Koblik Kedar, le film « Expelled To Eden » (2005) d’Eran Koblik Kedar, le film « L’Attaque de la moussaka géante » (1999) de P. H. Koutras, le film « Off World » (2009) de Mateo Guez (racontant l’histoire d’un riche Canadien face à la pauvreté des bidonvilles des Philippines), la pièce Des Bobards à maman (2011) de Rémi Deval, la pièce Quand je serai grand, je serai intermittent (2010) de Dzav et Bonnard, la pièce La Star des oublis (2009) d’Ivane Daoudi (avec la mise en avant du couple Paris/Shanghai), le film « La Ville des silences » (1979) de Jean Marbœuf, le film « La Ville dont le prince est un enfant » (1996) de Christophe Malavoy, le film « La Ville » (1998) de Yousry Nasrallah, le film « Giallo Samba » (2003) de Cecilia Pagliarani, le film « Beautiful Thing » (1996) d’Hettie Macdonald, le film « Un Año Sin Amor » (2005) d’Anahi Berneni, le film « Shortbus » (2005) de John Cameron Mitchell, le film « L’Homme blessé » (1983) de Patrice Chéreau, le film « Urbania » (2004) de Jon Shear, le film « Metropolis » (1927) de Fritz Lang, la chanson « Quand on arrive en ville » de Johnny Rockfort et Sadia dans l’opéra-rock Starmania de Michel Berger, le film « Collateral » (2004) de Michael Mann, le roman Pasión Y Muerte Del Cura Deusto (1924) d’Augusto d’Halmar, les romans La Ciudad Del Amor et Las Ciudades Malditas (1922) d’Antonio de Hoyos, le roman Latin Moon In Manhattan (1990) de Jaime Manrique Ardila, le film « Bus Riley’s Back In The Town » (1965) d’Harvey Hart, le film « Dad And Dave Come To Town » (1938) de Ken G. Hal, le film « In The City » (2001) de Mike Hoolbloom, les films « Fucking City » (1982) et « Fraulein Berlin » (1983) de Lothar Lambert, le film « En La Ciudad » (2003) de Cesc Gay, le film « Let’s Love Hong Hong » (2002) de Ching Yau, le film « Positive Stories » (1996) de Ran Kotzer, la pièce Big Shoot (2008) de Koffi Kwahulé (avec la ville de New York), le film « Victor, Victoria » (1982) de Blake Edwards, le film « Hammam » (1996) de Ferzan Ozpetek, la chanson « New York City Nineteen Fifty » du Clergyman de la comédie musicale La Légende de Jimmy de Michel Berger, le film « West Side Story » (1961) de Robert Wise, etc.





En général, le personnage homosexuel semble être irrésistiblement happé par la ville : « Je vais en ville. J’ai besoin de la ville. Besoin de vitrines qui tirent l’œil. Besoin de gens surtout. » (Jean-Louis Bory, La Peau des zèbres (1969), p. 128) ; « Paris que j’adore. » (le narrateur homosexuel du roman Le Bal des folles (1977) de Copi, p. 100) ; « C’était magique. La ville une féerie futuriste, un feu d’artifice géant où le bleu sidéral de la voûte céleste serait étoilé par les pétillements d’un champagne de fête. » (cf. un extrait d'une nouvelle écrite par un ami en 2003, p. 4) ; « Avoir des amis de province… quelle horreur ! » (David, un des personnages de la pièce Comme ils disent (2008) de Christophe Dauphin et Pascal Rocher) ; « Il ne m’a fallu très longtemps pour comprendre que je n’étais pas à ma place au milieu de tout ça… et dès que j’en ai eu l’occasion, je suis parti pour la grande ville. » (Billy, le héros homosexuel du film « Billy’s Hollywood Screen Kiss » (1998) de Tommy O’Haver); etc.






Par exemple, dans le roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman, Ronit, l’héroïne lesbienne, habite et idolâtre New York. Dans le concert Le Cirque des mirages (2009) de Yanowski et Fred Parker, Freddie vole sur la ville. Dans le roman La Voyeuse interdite (1991) de Nina Bouraoui, on découvre la fascination de la voix narrative lesbienne pour la vie citadine, cristallisée par la servante Ourdhia (pp. 50-51).






La ville est même parfois considérée comme une mère : cf. le film « Mamma Roma » (1962) de Pier Paolo Pasolini. « La ville sait que je vais naître en elle une seconde fois. » (le juge Kappus dans le roman Portrait de Julien devant la fenêtre (1979) d’Yves Navarre, p. 181)






Quand ses intentions bobos et la bonne conscience arrivent à le faire migrer vers la campagne, le héros homosexuel louche toujours sur la ville : « J’ai fait mes adieux à la ville. Pourtant, j’ai eu du mal à la quitter. » (l’un des personnages homosexuels de la pièce Chroniques des temps de Sida (2009) de Bruno Dairou) Même dans la destruction iconoclaste, il s’y enchaîne encore en désir. Un rapport d’attraction-répulsion s’établit entre lui et la ville. Le désir d’exode vers la campagne se fait d’autant plus urgent et radical qu’il est douloureux et non-définitif : cf. le roman Quitter la ville (2000) de Christine Angot, la pièce La Fuite à cheval très loin de la ville (1976) de Bernard-Marie Koltès (ce titre est un trompe-l’œil car la pièce se passe pourtant dans une ville), etc.








b) L’espace du libertarisme sexuel :

 

 

 

 

vidéo-clip "California" de Mylène Farmer

 

 

 


En général, le personnage homosexuel est attiré par l’espace urbain : « Je viens de la campagne, où tous les habitants me sont familiers, et j’ai toujours cette faim de la diversité et du nombre. » (Alexandra, la narratrice lesbienne du roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, p. 215) ; « J’envie toutes les femmes que je vois dans la ville. Je les envie. Elles sont heureuses. Elles rendent leurs maris heureux. Elles vivent une vie normale, heureuse. Ils sont libres ! » (Irena dans le film « Cat People », « La Féline » (1942) de Jacques Tourneur) ; « T’as quitté ta province coincée. […] À Paris tu as débarqué. » (cf. la chanson « Petit Pédé » de Renaud) ; etc.





Le personnage homosexuel (en particulier « le gay » ; moins « la lesbienne ») est présenté comme le prototype du citadin, avec la panoplie des défauts qui l’accompagne : la superficialité, la « branchitude », la fièvre acheteuse, le goût du pouvoir, la culture branchouille, etc. (cf. la chanson « L’Enfant de la pollution » de Ziggy dans l’opéra-rock Starmania de Michel Berger) : « Ahmed est cool. Le gars de la ville connaît tellement de choses : tous les chanteurs populaires, les derniers tubes et toutes les nouvelles danses en vogue dans les discothèques d’Alger, alors qu’à la campagne, on fronce les sourcils sur tout genre de déhanchement, surtout sur des musiques américaines. » (Denis-Martin Chabot, Accointances, connaissances, et mouvances (2010), p. 42-43)






Comportements homosexuels et urbanisme sont souvent associés fictionnellement : « Pédépolis : tout le monde est gay, même la police ! » (une réplique d’une chanson de la comédie musicale Encore un tour de pédalos (2011) d’Alain Marcel). Par exemple, dans sa poésie « Oda A Walt Whitman » (1940), Federico García Lorca parle des « maricas de las ciudades » (traduction : « les pédés des villes »). L’expression « les tapettes de la ville » est également employée dans le one-man-show Entre fous émois (2008) de Gilles Tourman, et montre que l’homosexuel appartient prioritairement au monde des grandes mégapoles mondiales.






La ville représente l’El Dorado du libertarisme bisexuel et du progrès matérialiste/sentimentaliste, donc de la vie homosexuelle, un mode d’existence choisi par ceux qui veulent l’actualiser sans en entendre explicitement parler, sans assumer la responsabilité de leurs actes. Par exemple, dans le film « Circumstance » (« En secret », 2011) de Maryam Keshavarz, les deux héroïnes lesbiennes Ati et Shirin cherchent à vivre leur amour lesbien en ville (« À Dubaï, tout est possible ») pour vivre leur amour en théorie « au grand jour »… mais en réalité dans la clandestinité, l’anonymat citadin, et l’éloignement de leurs proches.







c) La ville comme métaphore de la violence réifiante du désir homosexuel :

 

 

 

 

film "Les Nuits fauves" de Cyril Collard

 

 


Loin de redorer le blason du désir homosexuel, la ville le désigne indirectement comme un élan idolâtre et mortifère. Souvent dans les fictions homo-érotiques, elle est le lieu de la désunion conjugale, des amours compliquées voire infernales, de la prostitution, du viol : cf. le film « New York City Inferno » (1978) de Jacques Scandelari, le roman L’Uruguayen (1972) de Copi (avec la thématique de la ville-fantôme après l’Apocalypse), le vidéo-clip de la chanson « California » de Mylène Farmer, etc. « J’ai vécu dans cette ville pendant quinze ans. Mes parents se disputaient souvent, pour des choses sans importance me semblait-il. Et ces petits désaccords prenaient parfois des proportions démesurées. Je détestais les voir ainsi s’entre-déchirer. » (Bryan, l’un des héros homosexuels du roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 18) ; « Y’a qu’des violeurs, y’a que des voleurs ! » (François en parlant de la ville, dans la pièce Frères du bled (2011) de Christophe Botti) ; etc.






Par exemple, dans le film « Scènes de chasse en Bavière » (2011) de Peter Fleischmann, Abram, le héros homosexuel revient de la ville « où il a fait ses cochonneries ». Dans le film « Kick-Ass » (2009) de Matthew Vaughn, Dave est suspecté d’être gay après avoir été retrouvé nu suite à une agression urbaine.






Le héros homosexuel trouve dans le désordre libertin et la décadence urbaine une occasion de s’épancher sur ses fantasmes narcissiques d’artiste maudit à la dérive : « Je m’apprête à passer des formidables vacances à Rome, j’accepte même de jouer le romantisme indispensable dans cette vieille ville entre deux coïts rapides dans un coin sombre avant d’aller boire une bière avec son partenaire Piazza Navona et lui prêter dix mille lires que vous ne reverrez plus. » (le narrateur homosexuel du roman Le Bal des folles (1977) de Copi, p. 22)

 

 

 

 

 

 



-------------------------------------frontière à franchir avec précaution----------------------------------



 



PARFOIS RÉALITÉ

 

 

 

 


La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :


 

 

 

 


 

a) Urbanité et homosexualité :






Il existe très souvent une histoire passionnelle entre les sujets homosexuels et la ville. Certains artistes homosexuels la choisissent même comme pseudonyme (exemple : l’humoriste lesbienne Louise de Ville). Elle est l’espace du caméléon, celui qui veut vivre une double vie : « La vie urbaine est pour moi une image magnifiée de la vie tout court. Comme les grandes cités qui nous proposent une infinité de voies à explorer, nous sommes multiformes. » (Bertrand Delanoë, La Vie, passionnément (2004), p. 14)






Par exemple, la romancière lesbienne Virginia Woolf parle de « la passion de sa vie, c’est-à-dire la cité de Londres » (Virginia Woolf dans une lettre à Ethel Smyth le 12 septembre 1940, citée par Cécile Wajsbrot) Dans son Journal (1992), le dramaturge Jean-Luc Lagarce passe son temps à se dédouaner de son statut hybride de provincial parisianiste : pour lui, ce qui ne vient pas de la capitale est « terriblement provincial », sa famille en première ligne.






Pour ma part, je me définis volontiers comme un citadin. Depuis que je suis arrivé à Paris, j’ai du mal à en partir ! Je ne pense pas pourtant être un consommateur né (plutôt le contraire !). Mais les villes ne me dépriment absolument pas. Leur saleté, les gens pressés ou désagréables, le bruit, la vie chère, le stress, les embouteillages, les métros bondés, tout ça m’amuse et m’attire. Je n’ai pas l’âme d’un campagnard. Dans une ville comme Paris, il y a une vie artistique, amicale, et spirituelle hors du commun. Paris renferme le meilleur comme le pire… donc quand même le meilleur !







La ville est le lieu d’homosociabilité par excellence : cf. l’autobiographie Quitter la ville (2000) de Christine Angot, le documentaire « London » (1993) de Patrick Keiller, etc. « La grande ville attire les gays. » (Didier Éribon, Retour à Reims (2010), p. 216) Les statistiques des sociologues concordent en ce point : « Les homosexuels interrogés en 1992 vivaient très majoritairement en région parisienne ou dans les villes de plus de 100 000 habitants (86 %), ce qui confirme le lien entre homosexualité et migration géographique vers les villes. La concentration urbaine des homosexuels ne fait aucun doute puisqu’elle est statistiquement significative et tranche fortement avec la répartition géographique de la population française globale. 46 % des homosexuels de l’enquête vivent en région parisienne, 40 % dans des villes de plus de 100 000 habitants, 5 % dans des villes de 20 000 à 100 000 et 9 % dans des villes inférieures à 20 000). » (Alfred Spira, Rapport Spira Bajos, cité dans l’essai Le Rose et le Noir (1996) de Frédéric Martel, p. 539) ; « Les personnes homo-bisexuelles résident plus souvent dans les grandes agglomérations de plus de 100 000 habitants (59 % ‘versus’ 39 % des femmes hétérosexuelles, 62 % versus 38 % des hommes hétérosexuels). » (Nathalie Bajos et Michel Bozon, Enquête sur la sexualité en France (2008), p. 257)







Dans son essai de sociologie urbaine Gay New York (1890-1940), George Chauncey décrit le « milieu homo » urbain des années 1890-1940 aux États-Unis, et analyse le pouvoir d’attraction de villes telles que New York ou Chicago auprès de la population LGBT. Actuellement, la ville de San Francisco aux États-Unis est, selon certains, une ville à 25 % homosexuelle (cf. le quartier gay de Castro, le quartier lesbien de Mission).






Sur les sites de rencontres Internet, on entend beaucoup de frustration des personnes homosexuelles à ne pas bénéficier de la gamme de possibilités de rencontres qu’offrent les grandes métropoles.






La ville est présentée comme l’espace de tous les possibles, de l’émulation artistique, de la pluralité cosmopolite, parfois même du retour à l’enfance : « Cher Jorge Lavelli, Je te donne cette pièce en souvenir attendri de la ville de Buenos Aires qui a été, pour nous aussi, un peu le parc de notre enfance. C’est dans un coin de rue rose de cette ville que nous avons tué à coups de marteau dix-sept facteurs, un marchand de melons et la putain du coin avant d’aller comme des gosses scier les arbres des patios de San Telmo. » (cf. lettre de Copi à Jorge Lavelli, en préface de la pièce La Journée d’une rêveuse (1968), p. 7)








b) L’espace du libertarisme sexuel :

 

 

 

 

 

 

la pièce "Quai Ouest" de Bernard-Marie Koltès

 

 

 

 

 


Loin de redorer le blason du désir homosexuel, la ville le désigne indirectement comme un élan idolâtre, superficiel et mortifère. Souvent, elle est le lieu de la désunion conjugale, des amours compliquées voire infernales, de la prostitution, du viol. Selon Philon d’Alexandrie (v. 20 av. J.-C. – 50 après J.-C.), l’homosexualité est un « vice » propre aux grandes villes.







Et il est clair que la ville, étant une zone d’activités en tous genres et de déplacements nombreux et furtifs, elle encouragent au voyeurisme, à la dispersion, aux sexualités plurielles et stériles telles que l’hétérosexualité, la bisexualité, l’homosexualité, et la transsexualité : « J’adorais déjà Paris. […] Je me retrouvai [en 1957], à l’âge de 16 ans, débarrassé des uns et des autres dans l’immense ville de Buenos Aires. Ayant appris quelques finesses de petit parisien, je me dédiai beaucoup à l’aventure sentimentale et au voyeurisme social. » (le dramaturge Copi à Paris en août 1984, cité dans la biographie de Jorge Damonte, le frère de Copi, Copi (1990), pp. 86-87) ; « Les mêmes mots, les mêmes rejets, les mêmes engouements se retrouvent chez les militants homosexuels et les féministes, au point que l’on peut parler d’alliance objective. Les rares hommes politiques qui assument ou revendiquent leur homosexualité sont aussi les féministes les plus ostentatoires. Il y a une rencontre sociologique, au cœur des grandes villes, entre homosexuels, militants ou pas, et femmes modernes, pour la plupart célibataires ou divorcées. Le cœur de cible de ce fameux électorat bobo. Mêmes revenus, mêmes modes de vie, même idéologie, ‘moderniste’, ‘tolérante’, multiculturelle. À Berlin, Hambourg et Paris, ces populations ont élu comme édiles trois maires homosexuels – et fiers de l’être – qui ont la conviction de porter un nouvel art de vivre, une nouvelle Renaissance. » (Éric Zemmour, Le Premier Sexe (2006), pp. 22-23)






Aux yeux de la société comme de la communauté interlope, les individus homosexuels sont présentés comme les prototypes des citadins, avec la panoplie des défauts qui les accompagnent : la superficialité, la « branchitude », la fièvre acheteuse, le goût du pouvoir, la culture branchouille, etc. Il n’y a qu’à voir comment beaucoup de personnes homosexuelles se déchainent sur lesdites « Maraisiennes » (cf. le portrait caustique de l’humoriste pourtant très citadin Samuel Laroque dans son one-man-show Elle est pas belle ma vie, 2012) pour comprendre qu’elles se reprochent à elles-mêmes leur propre participation chronique à l’actualisation partielle du cliché du « citadin homosexuel snob et immature ».







D’ailleurs, à quelques rares occasions, certains sujets homosexuels ne cachent pas que c’est par opportunisme et désir de vivre une ascension sociale et médiatique fulgurante qu’ils ont rejoint la capitale : « La décision de quitter la ville où je suis né et où j’avais passé toute mon adolescence pour aller vivre à Paris, quand j’avais 20 ans, signifia pour moi un changement progressif de milieu social. » (Didier Éribon, Retour à Reims (2010), p. 22) ; « Dans ma vie, en suivant le parcours typique du gay qui va vers la ville, s’inscrit dans de nouveaux réseaux de sociabilité, fait l’apprentissage de lui-même comme gay en découvrant le monde gay et en s’inventant comme gay à partir de cette découverte. » (idem, p. 25) ; « Je pourrais dire que les livres de Simone de Beauvoir et le désir de vivre librement mon homosexualité furent les deux grandes raisons qui présidèrent à mon installation à Paris. » (idem, pp. 193-194) ; « Il fallait que je parte à Paris si je voulais que le vilain petit canard que j’étais se transforme en cygne. » (Patrick Blosch, témoin homosexuel du débat « Toutes et tous citoyen-ne-s engagé-e-s » organisé dans la Salle des Fêtes de la Mairie du XIème arrondissement de Paris, le samedi 10 octobre 2009).







c) La ville comme métaphore de la violence réifiante du désir homosexuel :







En toile de fond, dans les discours et les images employés, on comprend que l’attraction de la communauté homosexuelle vers la ville est amoureusement et narcissiquement abyssale. Chez beaucoup de personnes homosexuelles, la ville éveille des instincts de mort et de mélancolie esthétisés : « Le 8 décembre 1990, la neige, à gros flocons, blanchissait la ville. […] Je déambulais au milieu des passants qui se délectaient de vins chauds et achetaient des lampions pour les enfants. […] Le contraste entre le souvenir de ma précédente visite à Fourvière et ce que j’expérimentais ce soir-là, seul et désabusé, augmenta mon sentiment d’inutilité et de gâchis de mon existence. » (Jean-Michel Dunand, Libre : De la honte à la lumière (2011), p. 99) ; « Je ne voulais pas qu’on voie que je venais à peine d’être une nouvelle fois rejeté. Que je m’étais trompé. Je ne voulais pas me donner en spectacle. J’avais envie d’errer, de respirer la nuit seul, de traverser cette ville où, depuis que j’avais quitté le Maroc poursuivant des rêves cinématographiques, je me redécouvrais heureux et triste, debout et à terre. » (Abdellah Taïa, Une Mélancolie arabe (2008), p. 45) La ville, en tant que navire à la dérive, chatouille le romantisme névrotique de l’errant homosexuel et lbertin : « Je les aime, parce qu’ils sont purs avec leur regard triste, mélancolique… leurs pas incertains, timides, perdus dans cette grande ville… s’attendrissant devant les aigles et les lions en cage… » (Jacques en parlant des soldats, dans l’autobiographie Folies-Fantômes (1997) d’Alfredo Arias, p. 220)






Par exemple, dans le documentaire « Homophobie à l’italienne » (2007) de Gustav Hofer et Luca Ragazzi, Luca, l’un des deux témoins du couple homosexuel portraituré, exprime le souhait qu’à sa mort, ses cendres soient dispersées dans le beau paysage de la ville de Rome qu’il contemple. Le poète homosexuel espagnol Federico García Lorca, quant à lui, restera marqué à vie par la ville de New York pendant la crise de 1929. Le réalisateur italien Pier Paolo Pasolini dira dans toute son œuvre son attraction pour la pègre underground des grandes villes, celle qui lui ôtera la vie : « Pasolini est fasciné par les banlieues romaines, ce qu’il décrira comme ‘un traumatisme violent, une violente charge de vitalité, l’expérience d’un monde et même, en un certain sens, du monde’. » (cf. l’article « Pier Paolo Pasolini » de Francesco Gnérre, dans le Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes (2003) de Didier Éribon, p. 353)






Dans son article « Les Happenings : Art des confrontations radicales » (1968), Susan Sontag évoque « l’aspect sombre et chaotique » des Happenings, « la tendance [des artistes camp, pour la plupart homosexuels] à utiliser le bric-à-brac et les laissés-pour-compte de la civilisation urbaine. » (p. 411) : « L’expression de William Empton, ‘pastorale urbaine’, s’appliquerait très bien à une bonne partie du Camp» (Susan Sontag, « Le Style Camp », L’Œuvre parle (1968), p. 427)






En somme, la ville est le lieu de la décadence sublimée (artistiquement et sentimentalement), de la déshumanisation bisexuelle asexualisante, donc de la haine de la sexualité, haine illustrée entre autres par la pratique de l’homosexualité. « Paris reste la capitale des efféminés. Tout comme le caractère du vrai Parisien est fait de race, de sensibilité, le vice notoire de Paris et du Parisien reste l’homosexualité. La trop grande présence de la femme, dans une ville toute entière dévouée à son culte, a fait, par répercussion, de ses représentations mâles, des êtres à l’instinct pédérastique plus ou moins développé. Paris reste malheureusement en tête, les statistiques le démontrent. » (Jean-Louis Chardans, Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970), p. 16)