Code n° 160 : Sirène
("Je suis le fils de la femme-poisson")

Notice explicative :
Quelle est cette sirène au chant mélodieux qui a attiré le personnage homosexuel dans ses filets au point de le rendre semblable à elle et qu’il prétende être son fils ? C’est initialement la femme-objet cinématographique, … et sa jumelle humaine qui l’a imparfaitement/pâlement copiée, à savoir la femme lesbienne ou la prostituée. À ce propos, il est amusant que l’une des représentations les plus répandues de la lesbienne soit la sirène, et que les homos soient parfois figurés comme les petits poissons rouges accompagnant leur maîtresse Médusa… idole chanteuse au regard médusant. La sirène, mi-poisson mi-humain, est la déesse de paillettes, d’écailles, qui s’est substituée à Dieu dans le Panthéon homosexuel, et qui fait office de Veau d’or de la communauté LGBT. Elle est plus fondamentalement l'allégorie de l'éloignement de la sexualité.
N.B. : Voir également les codes s’homosexualiser par le matriarcat, femme-araignée, « Un Petit Poisson, Un Petit Oiseau », et la partie « poissons rouges » de eau, dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.
FICTION
Le personnage homosexuel est le fils de la femme-poisson :

« L’homosexuel » n’est pas le fils de sang de la femme forte iconographique, mais son fils d’idolâtrie, son enfant spéculaire. Nous observons la filiation fantasmagorique entre l’allégorie iconographique de la femme lesbienne, à savoir la sirène, et l’homme gay, dans bon nombre d’ouvrages : la chanson de Charles Trénet « Je suis le Fils de la Femme’Poisson » (qu’il a initialement empruntée à Fréhel) nous en fournit l’exemple le plus saillant. Mais il est question de la sirène (lesbienne ?) et de son fils homosexuel dans de nombreuses autres œuvres traitant d’homosexualité : cf. le roman Le Fils de la Sardine (1999) d’Ilan Duran Cohen, le film « Niño Pez » (2009) de Lucía Puenzo, le dessin La Sirène (2006) d’Olympe, le film « Et la tendresse… ? bordel ! » (1978) de Patrick Schulmann, les tableaux d’Alex Rochereau, le film « Madame Satã » (2001) de Karim Ainouz, le film « L’Ombre d’Andersen » (2000) de Jannik Hastrup, la chanson « La Naïade » de Jean Guidoni, le film « Freak Orlando » (1981) d’Ulrike Ottinger, le film « La Révolution sexuelle n’a pas eu lieu » (1998) de Judith Cahen, le film « Le Bal des Sirènes » (1944) de George Sidney, le roman Querelle de Brest (1947) de Jean Genet, le film « Mrs Stevens Hears The Mermaids Singing » (2004) de Linda Thornburg, la comédie musicale Le Cabaret des Hommes perdus (2006) de Christian Siméon, le film « Les Roseaux sauvages » (1994) d’André Téchiné, le roman La Confusion des sentiments (1928) de Stefan Zweig (avec la cruelle et triomphante nageuse), la pièce Sirenas mudas (1915) de Ramón Gy de Silva, le film « Le Chant des Sirènes » (1987) de Patricia Rozema, le film « Jules et Jim » (1962) de François Truffaut (avec Catherine, la nageuse), le film « Soudain l’été dernier » (1960) de Joseph Mankiewicz (avec Catherine et son maillot de bain transparent), le conte La Petite Sirène (1835) d’Hans Christian Andersen, le film « A Mermaid Called Aida » (1996) d’Aida Banaji, la chanson « Talisman » d’Étienne Daho (« Loin du chant des sirènes envoûtant… »), la pièce Nietzsche, Wagner, et autres cruautés (2008) de Gilles Tourman (avec Leni Riefenstahl la femme aquatique), le roman Sirena (1985) de Graciela Iturbide, la pièce L’Autre Monde, ou les États et Empires de la Lune (1650) de Savinien de Cyrano de Bergerac, le film « Normal Love » (1963) de Jack Smith (avec la sirène harcelée par un loup-garou), le roman Louves de mer (2007) de Zoé Valdés, le film « Naissance des Pieuvres » (2007) de Céline Sciamma, le film « La Sirène des Tropiques » (1927) de Maurice Dekobra, le film « Un Mariage de rêve » (2009) de Stephan Elliot, le concert Les Murmures du temps (2011) de Stefan Corbin, le film « Prom Queen » (« La Reine du Bal », 2004) de John L’Ecuyer (avec les premières images du film où l’on voit Marc, le héros homo, au lit, comme une sirène dans l’eau, battant la mesure avec ses pieds invisibles sous ses couvertures), le tableau La Sirène et le Marin (2007) de Pierre et Gilles, etc.

Dans le film « The Bubble » (2006) d’Eytan Fox, Noam formait partie d’un groupe musical au lycée appelé « Les Sirènes ». Dans le film « Strangers On A Train » (« L’Inconnu du Nord-Express », 1951) d’Alfred Hitchcock, Bruno dit que dans une vie antérieure il a été un poisson rouge. Dans le film « Celui par qui le scandale arrive » (1960) de Vincente Minnelli, la femme est associée à un poisson. Dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi, Solitaire Grillon est comparée par Fifi à un « gros poisson ».

La sirène est en général la figure de la séduction hypnotique ou de la tentation amoureuse homosexuelle : « Je vois des sirènes par dessus ton épaule. » (cf. la chanson « Laisse venir demain » de Bruno Bisaro) ; « Mais rien ne vaut la sirène… d’un bateau qui s’en va. » (Joséphine, la mère du personnage homosexuel Kevin, dans le spectacle musical Panique à bord (2008) de Stéphane Laporte) ; « J’ai entendu ta voix grelot qui m’appelait, chant de sirène hors de l’eau. » (Cécile à son amante Chloé, dans le roman À ta place (2006) de Karine Reysset, p. 33) ; « Dans son lit, par cette tiède nuit d’été austral, Gabrielle s’étonne des remous imprévisibles qui créent en elle les mots de la lumineuse Émilie. Égarée, emportée dans un vertigineux tourbillon, il lui revient en mémoire la détresse d’Ulysse sur le point de succomber au chant mortel des sirènes. » (Élisabeth Brami, Je vous écris comme je vous aime (2006), pp. 72-73) ; « Viens au fond de ma bassine r’pêcher ta p’tite sardine. » (le sosie homo d’Isabelle Adjani dans la comédie musicale À voix et à vapeur (2011) de Christian Dupouy)
La transformation des femmes en monstres marins par le personnage homosexuel peut être la marque de la misogynie de ce dernier : « Cette chair satisfaite qui s’accrochait à lui, par les bras et par les jambes, lui faisait maintenant l’impression d’une méduse. » (Nicolas l’homosexuel après sa nuit avec une femme, dans le roman Gaieté parisienne (1996) de Benoît Duteurtre, p. 110) Dans la pièce Les Homos préfèrent les blondes (2007) d’Eleni Laiou et Franck Le Hen, les femmes sont comparées à des « fruits de mer ». Dans la pièce Les Amers (2008) de Mathieu Beurton, Jenny est souvent comparée à une sirène (« Faudrait faire attention à ne pas se prendre pour une sirène ! » prévient Joe) ; Kevin, au contact de cette femme-poisson, devient homosexuel, et la quitte après lui avoir fait un enfant : « Elle aurait dû savoir, Jenny, que je préférais l’odeur des poissons à la sienne ! » Dans la pièce Chroniques d’un Homo ordinaire (2008) de Yann Galodé, Didier voit sa cousine/fille à pédés comme un horrible poisson.
Le motif de la sirène symbolise la peur du sexuel. « Ils étaient ainsi enlacés, torses nus, quand éclata dehors le hurlement d’une sirène. Antivol de voiture… Les deux corps se serrèrent plus fortement. […] Que signifiait ce torse nu serré contre le sien, dans l’obscurité orageuse où hululait cette sirène ? » (Benoît Duteurtre, Gaieté parisienne (1996), p. 83) Par exemple, dans le film « Faux Semblants » (1988) de David Cronenberg, l’identification des héros aux poissons renvoie au refus de la sexualité, à une peur du corporel, à une recherche de la toute-puissance par l’asexualité ; les jumeaux de l’histoire nous expliquent en effet que les poissons sont une des rares espèces à pouvoir se reproduire sans que les corps se touchent au moment du coït.

La sirène est aussi l’incarnation d’un féminisme machiste conquérant, lesbien la plupart du temps : « Tu n’es pas à la hauteur, me souffle la nageuse d’un air désabusé. » (Nina Bouraoui, La Voyeuse interdite (1991), p. 115) ; « À ce moment-là, je ressemblais sûrement à une sirène. » (Katia la prédatrice jalouse, dans la pièce Le Jour de Valentin (2009) d’Ivan Viripaev) ; « Amande était officiellement intouchable, et ne l’eût-elle pas été qu’elle eût de toute façon paralysé Cédric, avec son regard de Méduse. » (Christophe Bigot, L’Hystéricon (2010), p. 155)
Par exemple, dans le roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, Marilyn, avec « ses tentacules » (p. 100), menace et terrifie le narrateur homosexuel. Dans le roman Génitrix (1928) de François Mauriac, Fernand, le personnage gay refoulé, vit sous l’emprise de sa femme Mathilde (« La belle affaire, songe-t-elle, d’avoir su attiser le désir de ce quinquagénaire timide ! D’autant que le gros poisson avait donné, de son plein gré, dans la nasse tendue… », pp. 21-22) et surtout d’une mère despotique à « tête de Méduse » (pour le coup, Félicité est souvent présentée comme une mère-poisson).
La sirène symbolise la surféminité : c’est pourquoi elle est l’un des costumes favoris des travestis ou des transsexuels fictionnels. Dans la pièce La Cage aux Folles (1973) de Jean Poiret, notamment, Zaza est comparé(e) à un « monstre marin ». La femme marine est donc associée logiquement à la prostituée, à la courtisane dangereuse : « Les sirènes, c’est un peu les péripétassiennes de la mer. » (Mado la Niçoise déguisée en Amélie la Sirène, dans le one-woman-show Mado fait son show (2010) de Noëlle Perna) ; « Quand la porte s’est ouverte, je suis resté planté devant elle comme une grosse merde. Elle portait une robe noire moulante et décolletée, qui faisait ressortir sa peau laiteuse, ses seins pareils à deux blocs de beurre frais. Aux pieds, elle avait des mules en soie noire, avec un liseré genre plumes d’autruche de la même couleur. Elle avait des ongles vernis eux aussi de la même couleur, enfin si on considère que le noir est une couleur, aussi bien ceux des mains que ceux des pieds, comme j’ai pu m’en rendre compte quand elle a négligemment fait glisser sa mule gauche pour caresser son mollet droit avec ses orteils. Sa tenue, ça faisait limite pute du quartier rouge à Amsterdam, sauf que sur elle c’était superclasse, je sais pas comment vous dire, elle était superbelle, et superflippante. Je m’assois sur le tabouret en ébène. Elle m’apporte un verre avec une substance un peu trouble dedans, genre sirop d’orgeat ou de gingembre, vous voyez ce que je veux dire ? Je lui demande ce que c’est. Elle me dit de deviner. Je goûte. Un machin indescriptible. Amer, mais avec une note de citron, de sucre, et un arrière-goût un peu fade aussi, limite farineux, sauf que la farine ça a pas de goût, alors je dirais limite lacté, mais plus comme du lait en poudre que comme du vrai lait. Je lui dis que je ne devine pas. Et alors là, véridique, elle me fait : ‘C’est un philtre d’amour.’ […] les aréoles des seins qui pointent sous le tissu, qui ont l’air de vouloir le transpercer […] Elle me paraît minuscule, et comme en hauteur, au sommet d’une montagne, parmi les neiges éternelles. Pour couronner le tout, elle a beau être assise immobile dans le canapé, j’ai l’impression qu’elle remue ses hanches, qu’elle ondule de droite et de gauche, comme si elle faisait la danse du ventre, avec des oscillations de sirène, des variations régulières de courbe sinusoïdale. Vu d’ici, ça fait plein de petites étoiles scintillantes. L’image se décompose, à travers une sorte de filtre brumeux, un diamant taillé ou un kaléidoscope, comme dans les films psychédéliques ou les premiers épisodes de Columbo. » (Yvon en parlant de Groucha, la vénéneuse et inaccessible Russe, dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, pp. 262-264)
Le monde de la prostitution, où l’amour est mis à mort, devient la scène privilégiée des sirènes interlopes, des homosexuels fictionnels. Par exemple, dans le one-woman-show Charlène Duval… entre copines (2011) de Charlène Duval, les travestis brésiliens sont comparés à des sirènes. Dans le livre d’illustrations Un Livre blanc (2002) de Copi, une sirène baptisée « Boléro de Ravel » se trouve être en réalité un travesti qui « s’exhibe sur scène » et qui exerce son pouvoir despotique de « femme » phallique sur l’homme-objet homosexuel : « Si le subtil lecteur pouvait porter son regard plus loin, au-delà de la place, jusqu’à la fenêtre de l’hôtel particulier rose, là-haut, il apercevrait Boléro de Ravel en train de cadrer Tarzan dans le viseur meurtrier de son fusil de chasse. » (p. 104)
Entre le personnage gay et la femme-poisson, c’est souvent l’histoire d’un massacre, d’une blessure d’amour étouffée dans l’idolâtrie : « Magda tentait d’extraire une minuscule arête de la chair du poisson. La pointe du couteau travaillait délicatement le médaillon. Antoine se dit que c’était peut-être ainsi que Magda avait travaillé le cœur d’un homme, avant de se retrouver seule dans la vie. » (Vincent Petitet, Les Nettoyeurs (2006), p. 77)
Étrange cosmogonie… La femme-poisson est parfois désignée par le héros homosexuel comme sa mère, comme le terreau de son désir homosexuel : « Comment avez-vous fait pour passer d’un thon à une femme ? » (Romuald à Frédérique la lesbienne, dans la pièce, Et Dieu créa les folles (2009) de Corinne Natali) ; « Ma main est dans son ventre comme un poisson dans l’eau. » (la voix narrative dans le roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 47) ; « Les œufs de poisson poussent sur notre Terre. Au fond des temps, les poissons n’existaient pas. Alors mon ancêtre la Reine Pililili fit pleuvoir ses larmes sur notre terre, et d’une des graines de notre Terre sortit le premier poisson. Mais sa fille Palalala chassa les poissons sous prétexte qu’elle en avait marre d’avoir de l’eau jusqu’aux genoux. Néanmoins nous marchandâmes pendant mille générations. Finalement les poissons acceptèrent de revenir si je faisais le sacrifice de ma fille. À ce moment-là je pleurerai tant de larmes que la mer se refera sur la terre inca et les poissons reviendront vivre joyeux avec nous ! Et c’est très bon, croyez-moi ! J’en ai mangé un dans ma jeunesse ! » (la Reine dans la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi) ; « La sirène sculpturale représentait un symbole maléfique. […] Et, peut-être, au fond, conservait-elle un tel pouvoir… Car c’était d’elle que tout était parti. Les seins roses et pointus, au calibre exagéré, les avaient fascinés… » (Pascal à propos de Régis Bonname qui tenta de l’initier aux plaisirs homosexuels, dans le roman Le Garçon sur la colline (1980) de Claude Brami, p. 243) ; « Plus je côtoie Mme Bauer et plus je trouve qu’elle ressemble à mon père. […] Elle est une excellente nageuse. Elle passe le plus clair de son temps sous l’eau quand elle se baigne. Elle plonge en canard, ne remonte qu’une à deux minutes plus tard. » (Denis Lachaud, J’apprends l’allemand (1998), p. 130) ; « Les hommes, ils sont comme les poissons. C’est leur cul qui leur fait changer de direction. C’est pas moi qui le dit. C’est un proverbe grec… » (Mado la Niçoise déguisée en Amélie la Sirène, dans le one-woman-show Mado fait son show (2010) de Noëlle Perna) ; « Mon poisson rouge dans mon bain de mousse, je l’emmitoufle. » (cf. la chanson « J’en ai marre » d’Alizée)

La genèse de l’homosexualité semble se situer du côté des êtres immatériels que sont les sirènes. Par exemple, le film « La Robe du soir » (2010) de Myriam Aziza commence précisément par une saynète de théâtre en classe, pendant laquelle deux fillettes – dont Juliette, l’héroïne lesbienne amoureuse de sa prof de français, Mme Solenska – joue le rôle des sirènes d’Ulysse qui ligotent un homme et mettent à mort la différence des sexes. Ensuite, Mme Solenska, la prof, explique que dans certaines gravures de la Grèce Antique, les sirènes étaient représentées par des poissons. Autrement dit, ce sont des symboles d’androgynie ; et en l’occurrence, dans ce film, elles annoncent l’homosexualité naissante de Juliette.

Dans le film « Chéri » (2009) de Stephen Frears, Chéri, le protagoniste homo, est défini comme un poisson frais (« une sole ») par Léa. Dans le film « J’ai tué ma mère » (2009) de Xavier Dolan, Mme Julie Cloutier, la prof de français d’Hubert, le héros homosexuel, le compare dans une lettre à un poisson nageant en eaux profondes. Dans le film « Mon Fils à moi » (2006) de Martial Fougeron, la mère impose à son fils Julien d’aller à la piscine avec elle. Dans le one-man-show Hétéro-Kit (2011) de Yann Mercanton, la mère de François, le héros bisexuel, est prof, et se fait traiter de sirène homosexuelle par un de ses élèves : « Madame, t’es gouine comme une dorade ! » Dans la pièce Loretta Strong (1978) de Copi, Loretta Strong, l’héroïne travestie, accouche de « poissons cacatoès volants » : « Ah la saloperie de cacatoès qui me taillade le clitoris avec son bec ! »

Enfin, il est étonnant de retrouver la fameuse chanson « Je suis le fils de la femme-poisson » de Fréhel (celle dont le refrain mentionne : « Je suis le fils de la femme-poisson. Ma tante était femme à barbe. Mon grand-père était homme-tronc. Mon frère est dompteur de lions ! Ah ! Ah ! Et mon cousin tient une maison de plaisir près de Tarbes… ») dans différentes œuvres homosexuelles : c’est le cas par exemple dans le roman La Synthèse du Camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, ou bien encore dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi (à un moment, l’Auteur est assez clair dans l’intertextualité : « J’ai une grande-tante qui était femme à barbe. Je l’ai connue. ») Par ailleurs, j’ai déjà cité Charles Trénet (chanteur homosexuel notoire), et sa reprise de la chanson de Fréhel.

-------------------------------------frontière à franchir avec précaution----------------------------------
PARFOIS RÉALITÉ
La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

Les liens entre l’homosexualité et la mère-sirène sont fréquents dans le monde homosexuel, tout symboliques qu’ils soient. Je pense aux clichés d’Amanda Lear déguisé(e) en sirène écaillée étincelante, ou à Bette Midler, l’icône gay par excellence, jouant la femme-poisson pendant ses concerts (parfois en fauteuil roulant !). Ce n’est pas un hasard non plus que l’affiche choisie pour l’Euro-Pride 2010 de Warsaw (Pologne) montrant un homme torse nu posant avec une queue de sirène.

Cette sirène symbolise à mon sens la mort du désir masculin et l’émergence sociale d’un matriarcat castrateur homosexualisant. On le comprend tout à fait rien qu’en observant le tableau Le Poète et la Sirène (1894) de Gustave Moreau (peintre homosexuel), où un Orphée féminisé repose comme un almée chaste aux pieds d’une sirène au regard de feu. Cette mise à mort du désir ne rend pas nécessairement triste l’Homme symboliquement châtré. En cadeau de consolation, il repart avec une nouvelle identité postiche : son homosexualité… et un sentiment de maternité complice : « J’irais pleurer de tendresse sur les yeux de ce poisson-lune, sur cette face ronde et sotte ! […] Mais je l’adorerais cette voleuse qui est ma mère. » (Jean Genet, Journal du Voleur (1949), p. 22) ; « Maria contemple fascinée un poisson dans son aquarium, comme si elle voyait son double. » (Maria au jeune homme dans l’autobiographie Folies-Fantômes (1997) d’Alfredo Arias, p. 38) ; « Elle [l’actrice Lola Sola] était championne de natation. Une fille au physique exceptionnel. Imaginez un peu. Elle a commencé à nager à dix ans. Des jambes incroyables. Et surtout une poitrine naturelle d’une générosité… rarement vue. Quand elle a été championne, on voyait partout des photos d’elle. Le metteur en scène Carlos Sanchez a eu l’idée, en voyant ces clichés, de transformer la nageuse en sex-symbol. Et on peut dire qu’il a gagné son pari. Maintenant, elle est doublement championne : de natation et de sex-appeal. » (Fernando, idem, p. 250) ; « Tu devais rêver à une sirène, parce que, si tu me pardonnes, j’ai senti ton sexe coller à mon dos. La nature t’a bien doté. » (Jacques racontant à Pedro leur voyage en autobus collés l’un à l’autre, idem, p. 262)

Dans le secret de leur inconscient, les individus homosexuels, hommes et femmes confondus, se prennent orgueilleusement pour les enfants de la sirène, autrement dit les créatures aquatiques de la mère androgynique asexuée que le cinéma glorifie actuellement. Par exemple, dans son essai Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970), Jean-Louis Chardans fait l’inventaire des noms donnés/que se sont donnés les individus homosexuels au long du XXème siècle ; et l’un d’entre eux est fish queen (queen est, selon lui, une déformation du mot quean, qui désigne une prostituée ; p. 271) Dans la revue Bizarre de Jacques Sternberg et Jean-Pierre Castelnau, le dessinateur argentin Copi, à l’âge de 24 ans, réalise une planche de 16 dessins, dans lesquels il montre une dame se laissant caresser dans sa baignoire par un partenaire invisible qui se révèle être le poisson rouge invisible de sa petite fille.

Mais j’ai trouvé mieux comme illustration de cette drôle de généalogie homosexuelle. Dans l’article « El Pez Doncella » de Manuel Rivas, publié dans le journal El País le 18 octobre 1998, est développée une brillante et inédite « théorie de l’évolution » des temps modernes puisque cette fois, dans un monde de plus en plus mécanisé et déshumanisé, ce n’est plus la femme qui naît de la côte d’Adam, mais l’homme gay et « sauvage » qui vient de la femme lesbienne (je développe plus longuement la périphrase burroughienne des « garçons sauvages » définissant les personnes homosexuelles, dans mon code "désir désordonné" du Dictionnaire des Codes homosexuels). Cette femme-sirène asexuée, nommée Ève, décrite par Rivas comme une poupée Barbie « mi-homme mi-femme » emprisonnée sous cellophane et donnant vie à sa réplique masculine exposée elle aussi sur l’étalage des sexualités contemporaines, représente une deuxième race de femmes : celle qui crée les hommes-objets, et donc parfois les hommes homosexuels. On retrouve exactement ce lien entre la femme phallique et l’homosexuel dans le film « La Manière forte » (2003) de Ronan Burke : l’homme gay s’appelle Adam et est assailli par le couple lesbien qui veut lui voler son sperme. La filiation des personnes homosexuelles avec la femme-objet aérienne et aquatique m’apparaît, au fur et à mesure de mes recherches, incontestable… même si on continue de parler d’êtres mythiques. Le désir homosexuel n’a pas eu prioritairement besoin de Réalité pour se déclarer !
