Code n° 130 : Noir
(pantin noir/Dix Petits Nègres/Joséphine Baker/prostituée noire)

Notice explicative :
L’identification-substitution aux pauvres est particulièrement visible à travers l’attrait des personnes homosexuelles pour les Noirs. Il n’est pas rare de voir apparaître au détour d’une scène de film à thématique homo-érotique des acteurs à la peau noire. Il ne s’agit pas toujours d’un Noir réel ; il est parfois figuré par un simple pantin sombre. On peut également souligner au passage l’influence surprenante que joue pour certains sujets homosexuels le roman Les Dix Petits Nègres (1939) d’Agatha Christie ainsi que leur dévotion pour celle qui est un déguisement de travesti à elle toute seule : Joséphine Baker. Quel est le sens de cette passion homosexuelle pour la négritude ? C'est ce que nous allons tenter de voir dans cette étude.
N.B. : Voir également les codes "« Je suis un Blanc noir »", "amour ambigu de l’étranger", "prostitution", "L’homosexuel riche/L’homosexuel pauvre", et "homosexualité noire et glorieuse", dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.
1 - PETIT « CONDENSÉ »
Homosexualité et Négritude

Il existe un lien de coïncidence entre désir homosexuel et négritude, même si, bien entendu, il ne s'agit pas de le causaliser en soutenant par exemple que « la majorité des homos sont attirés par les Noirs », ou que « tous les homos sont racistes », ou encore que « les couples mixtes homos sont forcément superficiels ».
Ce lien est peu reconnu, ni même analysé, car à mon avis, il s'appelle « viol » (ou massacres dus à une certaine colonisation ; je ne dis pas « la » colonisation dans son ensemble) ; et il renvoie inconsciemment au désir de viol qu'est le désir homosexuel. C'est pour cette raison qu'il apparaît encore flou à notre société, y compris aux yeux des personnes homosexuelles qui s'y intéressent et qui voudraient le comprendre :
« Mon prochain roman, je voudrais qu’il se passe en terre de négritude, une nouvelle histoire d’amour métissée avec pour fond une réflexion sur ce que fut la colonisation. J’ai l’intuition qu’on n’est pas allés jusqu’au bout, sur le plan anthropologique, de ce que fut la rencontre du Blanc et du Noir. Il s’est joué dans la colonisation autre chose qu’un rapport de domination-soumission. […] Cette fascination du Blanc pour le Noir, c’est chez moi de l’ordre du désir, comme l’écriture, profond, mystérieux, fascinant. Souvent je m’interroge sur cette attirance pour l’homme noir. Et mes amis blacks ne m’ont jamais vraiment éclairé là-dessus, pas plus que les Blancs d’ailleurs ! » (l’écrivain homo Hugues Pouyé, sur le site Les Toiles roses, en 2009)
Il n’est pas anodin qu’au début du XXe siècle, Harlem ait été le quartier où gravitait l’intelligentsia homosexuelle new-yorkaise et d’où a émergé le mouvement mondial de « Libération homosexuelle ». Les militants homosexuels nord-américains se sont largement appuyés sur les groupes de défense des droits des noirs tels que les Black Panthers pour ensuite montrer patte blanche. La collaboration « negro-gay » est notamment visible à travers la musique : dans les années 1950-60 existent des liens très forts entre la Beat Generation et le jazz ; le disco des années 1970-80, musique gay par excellence – normal : c’est une des premières musiques qui ne se danse pas en couple… – (je vous renvoie à l’étude de Walter Hughes sur les liens entre musique disco et homosexualité), est portée par les Noirs ; nous pouvons également parler de la passion homosexuelle pour les grosses mamies black de la soul (Ella Fitzgerald, Donna Summer), les divas de la house music des années 1990, et les bimbos noires du R’n’Bactuel (Beyoncé, Whitney Youston, Toni Braxton, Brandy, etc.).
Parfois dans les créations homosexuelles, il est fait mention de l’Afrique comme une métaphore géographique du désir homosexuel. « Je constate que je ne parle de vous qu’en relation avec l’Afrique ; car je sais bien que c’est la part qui est peut-être la plus proche de votre vérité, et à laquelle je me sens le plus fortement attaché. » (cf. une lettre privée de Foucault à Rolf Italiaander pour Noël 1960) Dans le film « Cabaret » (1972) de Bob Fosse, par exemple, ce n’est qu’au moment où Maximilien et Bryan trinquent « à l’Afrique » que nous comprenons qu’ils vont être amants (ce ne sera pas dit à un autre moment du synopsis). Il est significatif ici que la déclaration d’amour homosexuel ne passe pas par un « je t’aime » explicite mais par une adhésion orale à l’Afrique.
Beaucoup de personnes homosexuelles ont intégré et désiré incarner ce fantasme du Noir. La prostituée noire est une icône homosexuelle récurrente. « Et toi quand tu parles de cette cubaine, appuyée contre la fenêtre en face de la jetée…, je me dis que cette femme, c’est moi » dit Benigno au parloir du film « Hable con Ella » (« Parle avec elle », 2001) de Pedro Almodóvar. Le rappel de l’Afrique, c’est une manière de pointer du doigt la blessure homosexuelle : le désir d’esclavage – ou l’esclavage réel –, et plus largement le désir de violation de la/sa dignité humaine.
Pourtant, un certain nombre de personnes homosexuelles sont prêtes à qualifier le lien de coïncidence entre race noire et homosexualité de « raciste » simplement parce qu’elles le transforment en lien de causalité : du coup, c’est l’établissement du lien de causalité qui devient raciste ! Par exemple, concernant l’amant noir de l’ami d’enfance homosexuel de Billy dans le film « Billy Elliot » (1999) de Stephen Daldry, nous pouvons lire quelques critiques affirmer que « l’homme noir homosexuel est un cliché, voire même une incitation au racisme » (BohwaZ, « Billy Elliot », article écrit le 19 janvier 2001 sur le sitehttp://www.bluedolphin.tilt.eu.org, consulté en juin 2005). On se demande dans ce cas précis qui est en train de juger qui… Si lier la négritude à tout sujet qui aborde la souffrance revient à être raciste, c’est que nous considérons le Noir comme un Superman qui ne souffre jamais ou, ce qui revient au même, comme un être inhumain (personnellement, je préfère le prendre pour un Homme singulier mais foncièrement comme les autres). Il est même curieux de découvrir que la très grande majorité des hommes gay racistes qu’on est amené à rencontrer ne se trouvent pas chez les Blancs mais parmi les sujets gay noirs : il n’est absolument pas rare de voir un certain nombre d’entre eux se protéger du soleil pour ne pas, selon leurs propres termes, « noircir davantage », jouer de leur double étiquetage de monstres – en tant que personnes homosexuelles et en tant que Noirs – (rappelons-nous leur regard fou et leur gestuelle exagérément démoniaque pendant les Gay Pride ; j’aborde dans le code « vampirisme » de monDictionnaire des Codes homosexuels l’identification d’un certain nombre de Noirs homos à Dracula), poser sur Internet la question saugrenue de savoir si cela ne nous dérange pas qu’ils soient Noirs (on a envie de leur dire que leur soi-disant « différence de race » n’a d’importance que pour eux…). Fondamentalement, le racisme n’a pas de race. La meilleure arme contre celui-ci réside déjà dans le fait de ne pas s’estimer à l’abri du racisme, qui plus est quand on est né Noir ET homosexuel !
N.B. : Message perso aux amis lecteurs qui seraient tentés de me taxer de « raciste » simplement parce que je parle du lien de coïncidence entre désir homosexuel et Noir, ou parce que j’emploie les mots « Noirs » et « race » (qui ne sont pas des gros mots, je préfère préciser, on ne sait jamais : ils renvoient à des réalités visibles et concrètes) :
Je me souviens (c’était en 2010) de l’étonnante réaction qu’avaient eue mes deux classes de futures secrétaires, étudiant au lycée professionnel de Juvisy, que j’avais emmenées voir l’excellent one-woman-show de l’humoriste Bérengère Krief, Ma Mère, mon chat, et Docteur House, à Paris. Elles avaient unanimement adoré le spectacle. Il faut dire qu’il était très « girly » et particulièrement adapté à elles. Mais j’avais été surpris de voir qu’un seul des sketchs de la série n’avait pas réellement fonctionné… alors qu’il n’était pourtant pas si différent des autres, et qu’en plus, il pouvait être considéré comme un plaidoyer en faveur de la France Blacks-Blancs-Beurs que représentaient tout à fait mes élèves : ce fut le sketch sur la dénonciation du racisme (Bérengère y imitait parodiquement une raciste de base). J’ai senti à ce moment précis du spectacle que les poils de mes secrétaires, pour la plupart d’origine maghrébine et africaine noire, se hérissaient. J’ai eu, du coup, une petite sueur froide moi aussi... Ce fut de leur part une méfiance instinctive, presque animale (j’en ai reparlé à la fin du spectacle avec Bérengère, et on s’est dits que leur coup de sang – heureusement vite estompé par la bonne humeur de la fin du spectacle – était « sociologiquement très intéressant à analyser », lourd d’interprétations !). Beaucoup de mes élèves, baignées dans un racisme ordinaire mâtiné de « tolérance multiraciale de principe » (exemple : Il n’y a ni races, ni religions, ni Blancs, ni Noirs, ni Jaunes, on est tous des frères), élevées inconsciemment dans un climat de xénophobie-qui-s’ignore (car, en effet, comment puis-je être moi-même raciste, se dit le raciste, étant donné que je suis Noir et qu’on peut à tout moment m’attaquer pour ça ?), ont sorti, l’espace de 5 minutes, leurs griffes manucurées, uniquement parce qu’elles avaient entendu les mots-qui-font-peur (« Noir », « raciste », « sale Arabe »), les mots interdits d’une société qui cultive tous les tabous alors qu’elle prétend justement les pulvériser magiquement par un sourire publicitaire. La souffrance s’amuse toujours, pour se faire oublier, à brouiller les cartes entre les mots et les choses qu’ils désignent, à réduire les personnes à leurs actes et à leurs dires, afin de continuer à s’étendre. C'est inattendu, les chemins que prend la peur.
Pour les esprits faibles, ignorants, paranoïaques ou schizophrènes, c’est-à-dire ceux qui se laissent tellement bercés par leurs bonnes intentions qu’ils ne se voient plus (mal) agir, la différence entre l’explication et la justification, entre le dire et le faire, entre les mots et la réalité parfois violente qu’ils recouvrent, est abolie. Selon leur curieux schéma de pensée, le mot « eau » a le pouvoir de mouiller, le mot « feu » brûle, le mot « chien » mord, la télé dit la vérité et crée le Réel. Si tu parles de racisme, c’est forcément que tu le provoques et que tu es raciste toi-même ! ; si tu dénonces l’homophobie, c’est que tu es à coup sûr homophobe ! ; si tu traites des Juifs – en bien ou en mal, peu importe finalement ! il suffit d’en parler pour être dangereux, pas besoin d'aller chercher plus loin... –, tu es traîné en procès d’antisémitisme ! Il n’y a qu’à voir le sort qui m’est réservé actuellement par les brigades prétendument « anti-homophobie » qui me voient comme un ignoble homophobe uniquement parce que je m’attache à décrire les mécanismes de l’homophobie. Il n’y a qu’à voir les suspicions infondées de xénophobie et de racisme qui s’abattent sur un Éric Zemmour, simplement parce qu’il ose parler des étrangers et de l’identité nationale. Bientôt (c’est déjà le cas d’ailleurs), prononcer le mot « homosexualité » va devenir homophobe ! Pour notre société névrogène et superstitieuse, nous créons ce que nous disons… donc nous ne devons parler de rien : ni d’immigration, ni de souffrance, ni d’argent, ni de religions, ni de mort ! Nous sommes directement associés et contaminés par un mythique mal « tout-puissant » : parler du malheur, ça rendrait malheureux ! C’est être défaitiste ! « Je ne suis pas superstitieux, ça porte malheur… » : voilà le paradoxal crédo du parano manichéen athée. Les raccourcis moralisants des abrutis me fascineront et m'étonneront toujours...

2 - GRAND « DÉTAILLÉ »
FICTION

a) Le personnage homosexuel est souvent accompagné d’un Noir :
La négritude est un thème omniprésent dans les créations artistiques homosexuelles. C’est ce que l’on peut constater dans le poème « The Black Christ » (1929) de Countee Cullen, le film « Drool » (2009) de Nancy Kissam, le vidéo-clip de la chanson « Les Mots » de Mylène Farmer et Seal, la série Black Out (2010) de Rudee LaRue, la B.D. Pressions & Impressions (2007) de Didier Eberlé (avec Clotilde et sa compagne noire), le film « Die Bitteren Tränen der Petra von Kant » (« Les Larmes amères de Petra von Kant », 1972) de Rainer Werner Fassbinder, le film « La Cage aux Folles » (1978) d’Édouard Molinaro (avec Jacob, le domestique noir), les films « Territories » (1984), « The Passion of Remembrance » (1986), « Looking For Langston » (1988), « Young Soul Rebels » (1991), et « The Attendant » (1992) d’Isaac Julien, le film « Society » (2007) de Vincent Moloi, le film « Loin du paradis » (2002) de Todd Haynes (dans les années 1960 aux États-Unis, en pleine période de remise en question de la ségrégation raciale), la pièce Big Shoot (2008) de Koffi Kwahulé, le tableau Blacks (1997) de Philippe Barnier, le film « Embrassez qui vous voudrez » (2001) de Michel Blanc, le film « Dakan » (1997) de Mohamed Camara, le film « J’aimerais j’aimerais » (2007) de Jann Halexander, le film « Get on the Bus » (1996) de Spike Lee, le film « Portrait of Jason » (1967) de Shirley Clarke, le film « Edmond » (2005) de Stuart Gordon, le roman L’Œuvre au Noir (1968) de Marguerite Yourcenar, le film « Next Stop, Greenwich Village » (1976) de Paul Mazursky, le film « The Watermelon Woman » (1996) de Cheryl Dunye, le film « Peut-on être Noir et homosexuel aux États-Unis ? » (1989) de Marlon Riggs, le film « The Girl » (2000) de Sande Zeit, le film « Foxy Brown » (1974) de Jack Hill, le film « Esprit de famille » (2005) de Thomas Bezucha, le film « Swashbuckler » (1976) de James Goldstone, le film « La Chambre discrète » (1962) de Bryan Forbes, le film « Parallel Sons » (1995) de John G. Young, la série nord-américaine Six Feet Under (David, le cadet de la famille est en couple avec un policier noir), le film « Lettres d’amour en Somalie » (1981) de Frédéric Mitterrand, le film « Un Duplex pour trois » (2003) de Danny DeVito, le film « Prêteur sur gages » (1965) de Sidney Lumet, le film « Armaguedon » (1976) d’Alain Jessua, le tableau Impressions d’Afrique (1938) de Salvador Dalí, le film « Six degrés de séparation » (1993) de Fred Schepisi, la pièce Howlin’ (2008) d’Allen Ginsberg, le film « Un Chant d’amour » (1950) de Jean Genet, le film « Sous les verrous » (2003) de Jörg Andreas, le film « The World Unseen » (2007) de Shamin Sarif, la pièce Baby Doll (1956) de Tennessee Williams (avec Moïse, le Noir), le film « Brother to Brother » (2004) de Rodney Evans, la chanson « Tutti Frutti » de Little Richard, la comédie musicale Hairspray (2011) de John Waters, le film « Birth 3 » (2010) d’Anthony Hickling, le film « Tout ira bien » (1997) d’Angelica Maccarone, le tableau Afrique je t’aime (2006) d’Orion Delain, les tableaux du peintre Benoît Prévot (2007), le film « Strange Fruit » (2004) de Kyle Schidkner, le film « Madame Satã » (2001) de Karim Ainouz, le film « Sexe, gombo et beurre » (2007) de Mahamat-Saleh Haroun, le film « Justice pour tous » (1979) de Norman Jewison, la chanson « Billy Brown » de Mika (racontant un coming out), le film « Norman la folle » (1976) de George Schlatter, « Mon Copain Rachid » (1998) de Philippe Barassat, le film « Nos Vies bouleversées » (2003) de Shahar Rozen, le roman Confidence africaine (1931) de Roger Martin du Gard, le film « Comme des voleurs » (2007) de Lionel Baier, le roman Nouvelles impressions d’Afrique (1932) de Raymond Roussel, le film « Girlboy » (1971) de Bob Kellett, le film « Next Stop Greenwich Village » (1976) de Paul Mazursky, le film « A Rainha Diaba » (1975) de Antonio Carlos Fontoura, le film « Un de trop » (1999) de Damon Santostefano, la chanson « Bessie » de Patricia Kaas, le film « The Family Stone (« Esprit de famille », 2005) de Thomas Bezucha (dans lequel Ben a un copain noir), le film « Le Derrière » (1999) de Valérie Lemercier (avec le couple homo Claude Rich/Dieudonné), les films « Le Voyage au Congo » (1927) et « Le Blanc et le Noir » (1931) de Marc Allégret, le film « Proteus » (2003) de John Greyson et Jack Lewis, le film « Beautiful Thing » (1996) d’Hettie MacDonald (notamment avec la danse finale entre la mère blanche de Jamie et la voisine noire Leah), la pièce Bang, Bang (2009) des Lascars Gays (avec la figure de Kirikou), le sketch « Le Noir » (1989) de Muriel Robin, la pièce Les Nègres (1959) de Jean Genet, le film « Keiner Liebt Mich » (« Personne ne m’aime », 1993) de Doris Dörrie, le film « Afrika » (1973) d’Alberto Cavallone, le roman Los Negros (1959) de Julio Antonio Gómez Fraile, le roman Sur les traces de l’Afrique fantôme (1991) de Michel Cressole, le film « Le Cas d’O » (2003) d’Olivier Ciappa (avec une négritude jugée comme dangereuse), le film « 8 miles » (2002) de Curtis Hanson, le vidéo-clip de la chanson « Spinning the Wheel » de George Michael, le vidéo-clip de la chanson « Vogue » de Madonna, le roman Un Thé au Sahara (1949) de Paul Bowles, le film « Flirt » (1995) de Hal Hartley, le roman Série Black (2003) de Philippe Cassand, le roman Un Amor Fora Ciutat (1959) de Manuel de Pedrolo (avec Miquel, l’amant noir), le film « Identity Crisis » (1988) de Melvin Van Peebles, le film « Made in America » (1992) de Richard Benjamin, la pièce Entre fous émois (2008) de Gilles Tourman, le film « Insatisfaites poupées érotiques du professeur Hitchcock » (1971) de Fernando Di Leo, le film « Collateral » (2004) de Michael Mann (avec le personnage de Max), la photo Man In Polyester Suit (1980) de Robert Mapplethorpe, le roman Je suis vivant dans ma tombe (1975) de James Purdy (avec Quintus Pearch, le serviteur noir), la pièce Cosmopolitain (2009) de Philippe Nicolitch (où Rachid est comparé à un Noir), la pièce Perthus (2009) de Jean-Marie besset (avec Charlène, l’amie noire de Paul, le héros homosexuel), la pièce Confessions d’un vampire sud-africain : l’étrange histoire de Pretorius Malan (2008) de Jann Halexander, le film « Berlin Harlem » (1977) de Lothar Lambert, le film « Le Trou aux Folles » (1979) de Franco Martinelli, la pièce Les Babas Cadres (2008) de Christian Dob (avec Jeff possédant un livre illustré sur la Côte d’Ivoire), le film « La Salamandre » (1969) d’Alberto Cavallone, le film « Stir Crazy » (1980) de Sidney Poitier, le film « Zurück Auf Los ! » (1999) de Pierre Sanoussi-Bliss, le film « Alles Wird Gut » (1997) d’Angelica Maccarone, les dessins Rugbymen (2005), Foot (2006), Gymnastes (2005), Handisport (2006) de Boris X, la chanson « Joe le taxi » de Vanessa Paradis, etc.

Au détour d’un film parlant d’homosexualité, ou d’une intrigue qui ne traite absolument pas de thématiques liées au racisme ou à la culture noire, il est fréquent de voir débarquer à l’improviste un Noir. C’est apparition impromptue est étonnante. « Remontant dans son bureau, Antoine croisa un homme, visiblement Africain, vêtu d’une blouse Euroclean, aux manettes d’une grosse shampouineuse de moquette. Il le salua. L’homme baissa les yeux sans répondre. » (Vincent Petitet, Les Nettoyeurs (2006), p. 154) ; « Plus près d’elle [Esti], une jeune femme Noire coiffée d’une multitude de tresses terminées par des perles de couleur se tenait devant les crèmes hydratantes. » (Naomi Alderman, La Désobéissance (2006), p. 206) Par exemple, dans le film « Je t’aime toi » (2004) d’Olga Stolpovskay et Dmitry Troitsky, une sorte de sorcier marabout noir, habillé en costume africain traditionnel, débarque en pleine débauche sexuelle dans une boîte gay, juste pour interpeller le héros homo avec cette question : « Alors les gars, vous vous éclatez bien ? », puis repartir et ne plus apparaître dans le restant du film.
Parfois, le personnage homosexuel dit ouvertement son attachement aux Noirs et à l’Afrique : « Vive les Noirs ! les Nains ! » (Camille la lesbienne dans le one-man-show Vierge et rebelle (2008) de Camille Broquet) ; « Celui que j’aime est un garçon à la peau brune » (une réplique de la pièce La Tragi-comédie de Don Cristóbal et Doña Rosita (1935) de Federico García Lorca) ; « Tu ne veux plus de moi parce que j’ai épousé un Noir ! Raciste ! » (l’infirmière au professeur Vertudeau dans la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi) ; « Toi aussi je t’aime, même si tu es moins claire que les autres. » (Aldebert à Hud, la Noire de la comédie musicale HAIR (2011) de Gérôme Ragni et James Rado)

Curieusement, il est fait mention de l’Afrique comme une métaphore géographique du désir homosexuel : cf. le film « Entre Tinieblas » (« Dans les ténèbres », 1983) de Pedro Almodóvar (avec la fille de la Marquise, mystérieusement disparue en Afrique), la pièce Hétéropause (2007) d’Hervé Caffin et de Maria Ducceschi, la pièce Dans la solitude d’un champ de coton (1987) et Combat de Nègre et de chiens (1979) de Bernard-Marie Koltès, le film « RTT » (2008) de Frédéric Berthe (avec Peyrac qui attiré par le flic noir), etc. « Vincent McDoom, il est métisse : moitié homme, moitié femme. » (Anthony Kavanagh dans son one-man-show Anthony Kavanagh fait son coming out, 2010) Le couple homosexuel fictionnel se forme autour de l’Afrique : « Et si on essayait de se tirer là-bas en Afrique ? » (Billy à Rasso dans la pièce Guantanamour (2008) de Gérard Gelas) ; « Elle me parle de l’Afrique, de poèmes pour sa mère. » (cf. le poème « Noire et Blanche » (2008) d’Aude Legrand-Berriot) Dans le film « Cabaret » (1972) de Bob Fosse, par exemple, ce n’est qu’au moment où Maximilien et Bryan trinquent « À l’Afrique ! » que nous comprenons qu’ils vont être amants (ce ne sera pas dit à un autre moment du synopsis). Il est significatif ici que la déclaration d’amour homosexuel ne passe pas par un « je t’aime » explicite mais par une adhésion orale à l’Afrique. Dans le film « I Love You Phillip Morris » (2009) de Glenne Ficarra et John Requa, Cleavon, le gardien de cellules noir, sert de messager entre Steven et Phillip à la prison. Dans le roman Para Doxa (2011) de Laure Migliore, Ambre et Helena se rencontrent en voyage humanitaire en Namibie, et tombent amoureuses. Le roman A Glance Away (1961) de John Edgar Wideman entrelace les monologues intérieurs d’un ex-drogué noir et d’un professeur de littérature blanc et homosexuel.
b) Un métissage amoureux complexe et peu réussi :

Dans les fictions traitant d’homosexualité, la race noire et la race blanche s’unissent pour le meilleur, mais surtout pour le pire… Le métissage et la négritude sont souvent associées à la sorcellerie (cf. le film « le Cas d’O » (2003) d’Olivier Ciappa, le roman Frankie Addams (1946) de Carson McCullers – avec la cuisinière noire –, etc.), à la schizophrénie et à l’infidélité (cf. la chanson « J’ai deux amours » de Joséphine Baker, « My Beautiful Laundrette » (1985) de Stephen Frears, le film « Homme au bain » (2010) de Christophe Honoré, etc.), à la féminité diabolique (cf. le film « Huit Femmes » (2002) de François Ozon – avec le visage de Chanel éclairé par le feu de cheminée –, le vidéo-clip de la chanson « Les Mots » de Mylène Farmer et Seal, etc.), à l’union d’esclavage sadomasochiste (cf. le film « Shoot Me Angel » (1995) d’Amal Bedjaoui, le film « Salò ou les 120 journées de Sodome » (1975) de Pier Paolo Pasolini, le film « La Passion » (2004) de Mel Gibson – avec le parallélisme entre l’empereur efféminé Hérode et le gros plan d’un esclave noir –, le film « Le Lézard noir » (1968) de Kinji Fukasaku – avec le Noir poignardé –, etc.)
Il arrive que les rôles s’inversent, et que le Noir fictionnel prenne sa vengeance sur son maître blanc. Il devient bourreau à son tour (cf. le film « Blacula » (1972) de William Crain). Par exemple, dans le film « L’Immeuble Yacoubian » (2006) de Marwan Hamed, le héros homo est violé par son domestique nubien noir. Dans la pièce Cachafaz (1991) de Copi, Cachafaz est un souteneur noir qui fait travailler son amant Raulito comme travesti. Dans le film « Noir et Blanc » (1986) de Claire Devers, ou bien encore dans la pièce Désir et masseur noir (1948) de Tennessee Williams, on nous raconte la liaison SM d’un client qui se fait maltraiter par son masseur noir. Dans la pièce Dépression très nerveuse (2008) d’Augustin d’Ollone, le Dr Labrosse fantasme de se faire violer par un jeune Sénégalais de 16-17 ans nommé « Babacar ».
Dans le (très autobiographique) roman Par d’autres chemins (2009) d’Hugues Pouyé, Adrien, le héros homosexuel, s’interroge sur son attrait sexuel presque monomaniaque pour les Noirs, et notamment pour son amant Malcolm, un prostitué noir avec qui il a entamé une relation compliquée : « Souvent, dans les bras de ces amants d’un soir, Adrien pensait à lui. Malcolm avait pénétré la mémoire de son corps et il ne s’étonnait plus que son désir le portât vers des hommes à la peau noire. Ils lui ressemblaient. Les mêmes cheveux où agripper ses doigts pour incliner amoureusement la tête, la même peau à la fois douce et tendue, aux reflets mordorés, la même odeur âcre et puissante, les mêmes yeux dont la lumière vient d’autres latitudes, les mêmes muscles saillants et fins, la même allure féline et noble. Tout cela rappelait Malcolm et portait Adrien à chercher l’amour des Noirs. Il s’interrogeait souvent sur les raisons secrètes du désir de cette beauté-là. Un désir de puissance, de virilité ? D’inverser l’ordre de l’Histoire ? D’aimer l’absolument autre ? Peut-être tout cela à la fois. » (pp. 34-35) On a l’impression que le héros gay aime en l’amant noir une texture corporelle plus qu’une personne vivante, unique, avec son âme, sa personnalité, et sa liberté. Nathalie, une amie d’Adrien, lui donne justement un élément de réponse à propos de son obsession des Noirs, quand elle énonce qu’« il cherche un miroir exotique » (idem, p. 46) de lui-même, une forme d’amour abstrait qui ressemble à la mort et à l’absence. Adrien en a bien conscience, intellectuellement parlant : « Ça m’interroge cette attirance pour les Blacks. […] Toujours le lointain, l’impossible, l’inatteignable. […] J’dois pas aimer l’amour proche ! » » (idem, p. 46) Le héros homosexuel semble perpétuer un certain mépris colonialiste ancestral, qui à la fois vénère le Noir ET le traite pourtant comme une chose : « Il aimait ce corps d’homme métis. […] Adrien eut le sentiment étrange de n’être pas le seul à aimer un pareil corps. Il éprouva même une certaine gêne à l’idée que son regard s’inscrivît dans une longue chaîne de regards portés sur l’homme ébène. Désirs de Blancs fascinés par la puissance du corps du Noir, au point de vouloir la lui dérober, la posséder pour eux. N’était-il pas dans son regard comme un fils de colon, fier de tenir pour lui ce corps endormi ? » (idem, p. 50) En toile de fond, derrière l’« amour » homosexuel du Noir, le protagoniste négrophile et son amant noir sentent intérieurement qu’il y a un mépris larvé, une consommation mutuelle, une guerre cachée entre eux, un viol tacitement désiré/enfoui : « Moi, dans ton livre, je dois être le mauvais Black ! » (Malcolm à Adrien, idem, p. 62) ; « Malcolm n’est peut-être qu’un profiteur. Un esclave affranchi qui désormais possède le maître et se joue de lui. » (Adrien se rendant compte de l’opportunisme de Malcolm, idem, p. 59)

Parfois, le personnage homosexuel noir est apprécié en tant qu’amuseur complètement déjanté et grande folle. Dans le film « Rush Hour 3 » (2007) de Brett Ratner, par exemple, Carter joue le rôle de Bibiche, un costumier noir particulièrement maniéré, dans un cabaret parisien. Il y a aussi le flamboyant Ruby Rhod, le Noir très efféminé du film « Le Cinquième Élément » (1997) de Luc Besson. Mais en aucun cas ces personnages sont valorisés comme des êtres profonds et réels.
On décèle parfois dans cette vision misérabiliste ou au contraire diabolisante et frivole du Noir un racisme très ambigu, qui mélange attraction et répulsion : « On devrait peut-être adopter un p’tit Noir. Ce serait plus généreux. » (un couple gay dans la comédie musicale Encore un tour de pédalos (2011) d’Alain Marcel) ; « Un groupe de musiciens berbères est soudain apparu devant nous. Ils avaient l’air dangereux, très dangereux même, mais ils jouaient merveilleusement bien tout un répertoire du folklore du Sud marocain. […] Ils étaient tous noirs, ces musiciens. Absolument noirs. Et leur musique, fascinante, nous a obligés, Khalid et moi, à suspendre notre dialogue et à les écouter un bon moment. » (Omar et Khalid dans le roman Le Jour du roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 115) Dans le film « Occident (Statross le Magnifique 2) » (2008) de Jann Halexander, Statross Reichmann, un bourgeois métis bisexuel, vit une relation tourmentée avec un jeune homme blanc d’extrême droite, Hans.
Dès que le désir homosexuel s’insère entre le Blanc et le Noir, le métissage tourne au vinaigre, s’annonce déséquilibré/déséquilibrant pour les deux membres fictionnels du couple. On voit déjà se profiler un rapport de forces violent. Très souvent dans les créations parlant d’homosexualité, le racisme pointe le bout de son nez, aussi bien dans le cadre amoureux que dans le cadre uniquement amical ou professionnel. Le racisme anti-Noirs est fréquemment exprimé par le héros homosexuel : « Retournes-y dans ton pays si t’es pas contente ! » (Georges à Jacob, son domestique noir, dans la pièce La Cage aux folles (version 2009, avec Clavier et Bourdon) de Jean Poiret) ; « Enfin, on dit il ne faut pas faire de généralités… Je suis sûr que si on cherche bien un jour on trouvera bien un Noir dans une bibliothèque. » (la bourgeoise « raciste anti-racistes » dans la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier) ; « Bien que l’armistice ait déjà été demandé par Pétain, on murmure que des centaines de tirailleurs sénégalais ont été massacrés de sang-froid par les nazis. De cette ‘chasse aux nègres’, je ne veux rien savoir. Juste profiter de l’instant présent. » (Madeleine dans le roman À mon cœur défendant (2010) de Thibaut de Saint-Pol, p. 63) « Ayez davantage de fils incapables et nommez-les à toujours plus de postes bidons, mariez vos filles à des Arabes, faites-les engrosser par des nègres. » (le roi Rigane dans la nouvelle « L’Apocalypse des gérontes » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 135) Dans le film « Mourir comme un homme » (2009) de João Pedro Rodrigues, Tonia le transsexuel blesse « sa » collègue travesti noire Jenny en lui remontant la fermeture éclair de sa robe, et la traite de « sorcière ».
Dans le sketch « Le Couple homo » de Pierre Palmade et Michèle Laroque, les humoristes parodient un couple de bourgeois apparemment gay friendly, qui reçoit à dîner un couple gay (Alain, 48 ans, et son jeune amant brésilien Roberto, 19 ans). Une fois les invités partis, ils se lâchent et balancent des horreurs racistes. Par exemple, ils abordent la question du tourisme sexuel, en disant que Roberto est le « gigolo » d’Alain. Et ils font du milieu de la nuit cubain un repère d’homosexuels : « C’est comme dans les boîtes africaines… y’a que ça ! »
Le racisme anti-Noirs affiché par certains artistes homosexuels, dans la mesure où il n’est généralement qu’un mime soi-disant parodique (« drolatique » diraient les snobs) de l’anti-racisme bourgeois ordinaire, n’en est pas moins violent : caricature ou pas, second degré ou pas, quand on mime, on reproduit l’agression, mais on ne la dénonce pas. C’est pourquoi je trouve par exemple que les imitations de bourgeoise anti-Noirs que l’Argentin Copi met constamment en scène dans ses œuvres sont très racistes. Une ou deux fois, passe encore ; mais tout le temps, bonjour les dégâts… : « Ce qui m’inquiète […], c’est que le jour de la fête elle mette bas un négrillon ! » (Ahmed dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « Tu vas t’arrêter de remuer dans ta poussette, espèce de petite peste ? » (une mère à Vidvn, son bébé noir, dans le roman La Cité des rats (1979), p. 33) ; « Deux d’entre eux lui donnaient des coups de pied dans les reins et le bas-ventre pendant qu’un autre lui tapait à coup de matraque sur la tête. » (les CRS embarquant de force Vidvn, idem, p. 69) ; « Le cercueil est introduit debout dans une poubelle appuyé contre le mur en espérant que les éboueurs noirs du petit matin l’enlèveront même si c’est pour en voler les poignées, et qu’ils jetteront le cadavre dans une desserte avec les ordures et les gerbes. » (idem, p. 17) ; « Et tu couches avec des Noirs ? Avec de vrais Noirs ? Tu es une vraie vicieuse, maman ! » (« L. » à sa mère dans la pièce Le Frigo, 1983) ; « Dis bonjour de ma part à tes négrillons. » (idem) ; « Sa meilleure copine, une Arabe, s’est fait malmener parce qu’elle refusait de sucer la bitte d’un Nègre et après tout c’est elle qui a été condamnée parce que les Noirs avaient dit qu’elle les avait mordus aux couilles et on l’a fouettée en place publique. » (la voix narrative dans le roman L’Uruguayen (1972), pp. 64-65) ; « J’essaie de la faire parler des enfants : elle sait qu’on en a adopté trois, elle ne savait pas qu’ils étaient morts. […] Ces enfants étaient maudits de par leur race. […] C’est à cause de ça qu’ils sont morts de façon accidentelle, ils devaient expier le péché de leur père noir qui était par ailleurs trafiquant de drogue. » (la voix narrative dans le roman Le Bal des folles (1977), p. 88) ; « Le Noir est un démon. » (Silvano dans le roman La Vie est un tango, 1979) ; « Qu’est-ce que j’en ai marre de toi, saloperie de nègre ! » (Le Gros au Noir Angelino Pagano, idem) Dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986), Martin, l’agent de ville, se fait traiter de « sale Noir » par Sapho. Dans la nouvelle « Les Vieux Travelos » (1978) de Copi, le viol du prince noir Koulotô par les deux travestis est le symbole d’une Afrique dépouillée par les néo-colonisateurs homosexuels : « Gigi lui arrachait sa montre-bracelet en or ; Mimi fouillait ses poches, où elle trouva une carte postale de Koulataï : un lac où miroitait le grand palace à 363 tours du prince Koulotô, en plein centre d’Afrique. Les vieux travelos se regardèrent. Après 60 ans d’humiliations (ou presque), elles étaient tombées sur l’homme de leur vie. » (p. 90)
Dans la nouvelle « Madame Pignou » (1978) de Copi, la petite fille Nadia hébergée par la boulangère Madame Pignou se trouve d’abord « dans un état de saleté indescriptible » et couverte de chocolat « salissant ». Finalement, plus le lecteur avance dans l’intrigue et plus il découvre que le chocolat et la saleté sont naturalisées : « C’est dans la glace que Mme Pignou s’aperçut que la petite fille n’était pas couverte de chocolat, elle était de race noire. » (pp. 49-51) Plus loin encore, la boulangère apprend avec effroi que Nadia est en réalité sa petite-fille, et le fruit peccamineux de l’union illégitime de sa fille (prostituée de métier) avec un Noir ; « C’est avec un Noir qu’elle a fauté. » (idem, p. 51) Elle décide donc de se débarrasser de la gamine noire, et de cacher le cadavre dans son sac : « Mme Pignou traîna de quelques mètres le sac contenant Nadia, s’assit sur le trottoir, l’ouvrit. Du sac sortit une fumée épaisse, la petite Nadia était morte asphyxiée. Mme Pignou la déposa dans l’eau du caniveau qui coulait, abondante. » (idem, p. 56)
Dans la nouvelle « Les Potins de la femme assise » (1978), l’héroïne, une femme nommée Truddy, se trouve dans une gare parisienne qui, selon elle, semble sentir un peu trop le Nègre… : « La gare de Lyon la faisait chier, c’était vachement pollué, et puis il y avait des Noirs qui circulaient dans des espèces de machines à couper le gazon très vite, faisant semblant de nous écraser. » (p. 25) C’est dans ce lieu malfamé qu’il lui arrive toute une série de mésaventures macabres, dont une avec un agent d’entretien noir, qui l’agresse sans raison avec son véhicule nettoyant roulant : « Une de ces machines ressemblant à un train de Walt Disney faillit l’écraser. L’homme noir qui la conduisait riait, il fit demi-tour et refonça sur elle. » (idem, p. 31) Truddy se fait défendre par un autre homme, tout aussi psychopathe que le technicien de surface, puisqu’il règle son compte au Noir, justement : « Le monsieur ressemblant à Charles Boyer sortit un pistolet de sa poche et tira sur le Noir, qui tomba sur le carrelage. » (idem, p. 32) Mais le massacre raciste ne s’arrête pas là. L’histoire se termine en méchoui collectif : « Le boucher jeta le Noir sur une table en bois, le déshabilla prestement et commença à le dépecer à l’aide de différents couteaux […]. La foule criait ‘Bravo !’ à chaque fois que le boucher décollait un membre du cadavre du Noir que l’apprenti allait jeter dans le bûcher. » (idem, p. 38) Voilà. Je crois que la boucle du racisme copien est bouclée !
c) Le Noir-objet, le pantin noir :
Dans les fictions homosexuelles, le Noir n’est pas tellement considéré comme un être humain. Il est plutôt sacralisé en statuette d’ébène sacrée, en pantin noir : cf. le film « L’Ange bleu » (1930) de Josef von Sternberg, le film « Le Narcisse noir » (1947) de Powell et Pressburger, le film « Fireworks » (1947) de Kenneth Anger (avec la statue africaine), le roman À ta place (2006) de Karine Reysset (avec les deux statuettes africaines), la chanson « Ma Vénus d’Ébène » de David Jean, etc.
En général, le Noir est réifié, transformé en objet ou en image. Par exemple, l’un des personnages lesbiens de la pièce Monologues du vagin (2007) d’Eve Ensler possède un grand poster de femme noire dans sa chambre. Dans le roman La Cité des rats (1979) de Copi, Gouri décrit « la peau d’ébène » de Vidvn (p. 113). Dans le film « Plan B » (2010) de Marco Berger, une affiche d’un boxeur noir est accrochée au mur de la chambre de Bruno, le héros gay. Dans le film « Urbania » (2004) de Jon Shear, la bourgeoise fait tomber des photos d’hommes noirs sur le trottoir. On retrouve les épouvantails noirs dans le vidéo-clip de la chanson « Fuck Them All » de Mylène Farmer. Le lien entre négritude et fétichisme est clair dans « Le Cas d’O » (2003) d’Olivier Ciappa. Précisément, dans ce film, le Noir-fétiche porte malheur : Orient, depuis qu’il a acheté une statuette africaine chez un marchand noir un peu vaudou, n’a que des ennuis dans sa vie, ne connaît que des phénomènes paranormaux ; il jette même sa petite amie noire, pour finir homosexuel…
L’Afrique est tellement objetisée, mise à distance, qu’elle finit parfois par avoir la taille d’un mouchoir de poche, d’un écran de télé : « Essaie de voler, mon petit. Tu vas voir comme ce n’est pas difficile. Je te donnerai un sucre. Je te montrerai l’Afrique, tu vas voir, c’est comme un mouchoir. » (le Vrai Facteur dans le pièce La Journée d’une rêveuse (1968) de Copi)

Plus que le Noir réel, c’est l’improbable et mythique « Condensé de victimes » (que représente la Femme-Noire-Lesbienne divine) qui est célébré par le héros homosexuel : « Bon, Comment ça a commencé déjà ? Donc, quand j’étais petite, je voulais être noire… gay… et dieu ! » (Lise dans la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier) ; « Vous saviez qu’il était Noir, Résus ? Oui, 1) Il appelait tout le monde ‘mon frère’ 2) Il aimait chanter la gloire de Dieu 3) Et il n’a pas eu un procès équitable, c’est plutôt évident non ? » (idem) ; « Est-ce que les lesbiennes noires seront un jour des dieux… pas des déesses, mais des dieux ? » (idem)
Dans les fictions sur l’homosexualité, le Noir apparaît souvent comme la « transfiguration d’un état de misère » comme dirait l’écrivain Nicolas Bernardini, comme un fantasme sexuel qui instrumentalise/diabolise en même temps qu’il flatte les Noirs réels : « Allez vivre dans le tiers monde ! Riche comme vous êtes, vous devriez régner sur une cour d’éphèbes qui vous éventent les mouches à l’aide de feuilles de bananier. » (Cyrille à Hubert dans la pièce Une Visite inopportune, 1988) ; « Petit monstre, petite teigne, démon à apparence humaine, mon ballon d’oxygène, tu me plais car tu me touches beaucoup. J’aime tes fruits défendus, ton cul haut perché comme ces statues africaines. ». (cf. la chanson « Quand tu m’appelles Éden » d’Étienne Daho) ; « Oui, le pied est vraiment le nègre du corps humain […] : mal traité, sentant mauvais même chez la dame la plus élégante, déformé par les souliers, martyrisé par les fardeaux que vous lui faites supporter depuis vos premiers pas, et c’est la première partie du corps à mourir. » (James Purdy, Je suis vivant dans ma tombe (1975), pp. 21-22) ; « À nos yeux, il incarnait ce que Quentin Crisps, l’icône gay, appelée – sans référence raciale, naturellement – le ‘Great Dark Man’, le grand Noir, objet de désir mythique. » (Michael offrant à son amant Ben un « plan cul à trois » avec Patreese Johnson, un Noir-objet, dans le roman Michael Tolliver est vivant (2007) d’Armistead Maupin, p. 145) ; « Je pensais à Linde [l’amante régulière], et à la peau sombre et au sindhoor rouge sang de l’autre femme [Rani, qu’elle a rencontrée dans un bidonville]. » (Anamika, l’héroïne lesbienne évoquant ses deux amantes, dans le roman Babyji (2005) d’Abha Dawesar, p. 18) ; « Les pitoyables pitreries d’Eddie Murphy, son rire niais qu’il trimballe depuis une longue décennie et qui finit par nous faire croire que l’acteur joue toujours le même personnage – le sien –, son sourire aux dents trop courtes comme s’il se les était fait limer pour dissimuler son évidente rapacité n’arrivèrent pas à détourner mon attention du malheur que je vivais. » (Jean-Marc dans le roman Le Cœur éclaté (1989) de Michel Tremblay, p. 50)
Dans la nouvelle « Les Vieux Travelos » (1978) de Copi, le mythe du Noir-objet est complet, autant pour l’homme noir (il est question de son incroyable « carrure : un géant de presque deux mètres, beau comme un dieu. […]. Descendant de la reine de Saba par sa mère, il avait la réputation d’avoir le visage le plus parfait de la race noire. », p. 92) que pour la femme noire (« Une jeune impubère noire comme l’ébène descendit toute nue les escaliers de l’avion », idem, p. 94)
Dans la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier, c’est la puissance génitale du Noir qui est célébrée ; et cette ode se veut « solidaire », alors qu’elle n’est en réalité qu’une attitude de consommateur occidentalisé. « Elle [la bite africaine] traîne un peu les pieds, mais elle arrive toujours triomphante… Le continent qui se présente compense sa pauvreté par sa puissance créatrice ! »
d) Le roman Les Dix Petits Nègres (1939) d’Agatha Christie :
Cela pourra paraître totalement anecdotique, ou tiré par les cheveux, de parler d’un tel roman dans ce chapitre sur la négritude (il aurait d’ailleurs pu figurer aussi dans le code « bourgeoise » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels), mais en même temps, c’est CE chef d’œuvre de la littérature anglo-saxonne mondiale qui est repris dans beaucoup d’œuvres homo-érotiques, et à mon avis pas par hasard. « Notre demeure est fortement isolée. Oui, cela vous rappelle sans doute quelque chose. Agatha Christie. Chateaubriand. Daphné Du Maurier ou Scooby-Doo. Peu importe qui ou quoi. Si vous frissonnez agréablement et éprouvez le désir de mettre un gros pull ou de faire un feu de cheminée, c’est que vous êtes dans la bonne direction. » (cf. les premières lignes du roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, p. 13) ; « Gabrielle n’a pas fermé l’œil de la nuit. La compagnie de la bonne Agatha Christie n’y a pas suffi. Gabrielle a toujours été fascinée par l’œuvre de cette romancière, autant que par le personnage. » (Élisabeth Brami, Je vous écris comme je vous aime (2006), p. 97)
On retrouve des allusions plus ou moins claires au Dix Petits Nègres d’Agatha Christie dans le roman Dix Petits Phoques (2003) de Jean-Paul Tapie, le roman Riches, cruels et fardés (2002) d’Hervé Claude (qui reprend exactement la structure du livre de Christie), le roman Les Dix Gros Blancs (2005) d’Emmanuel Pierrat, l’adaptation cinématographique des Dix Petits Nègres d’Olivier Ciappa, le film « Cinq filles dans une nuit chaude d’été » (1972) de Mario Bava, le film « Huit Femmes » (2002) de François Ozon (avec une savoureuse ambiance Cluedo), la pièce Devinez qui (2003) de Sébastien Azzopardi, le film « Ten Violent Women » (1979) de Ted V. Mikels, la pièce Le Cabinet de Curiosité (2008) de Cédrick Spinassou, etc.
e) Le personnage homosexuel voue un culte à la chanteuse Joséphine Baker (1906-1975) :

Je vous renvoie à la comédie musicale À la recherche de Joséphine (2007) de Jérôme Savary, au film « Frida » (2002) de Julie Taymor (avec la supposée relation lesbienne entre Frida Kahlo et Joséphine Baker), au film « Madame Satã » (2001) de Karim Ainouz (le héros homosexuel João, qui se travestit, a pour idole Joséphine Baker), au film « Zouzou » (1934) de Marc Allégret (avec Joséphine Baker dans le rôle principal, justement), etc.
Dans le sketch « Le Couple homo » de Pierre Palmade et Michèle Laroque, Roberto (19 ans), le petit copain noir d’Alain (48 ans), est décrit comme un prostitué arriviste, notamment grâce à la comparaison avec Joséphine Baker (« Il suffit qu’Alain arrive au procès avec sa jolie Joséphine Baker derrière… »). Dans la pièce La Cage aux folles (version 2009, avec Clavier et Bourdon) de Jean Poiret, Jacob, le domestique gay, se compare à Joséphine Baker.
f) La prostituée noire revient très souvent dans l’iconographie homo-érotique :
On retrouve la prostituée noire dans le roman Lady Black (1971) d’Yves Navarre, le spectacle musical Cindy (2002) de Luc Plamondon (avec le personnage de Candela), la chanson « Ma Vénus d’ébène » de David Jean, le film « Cowboy Jesus » (1996) de Jamie Yerkes, la pièce Jupe obligatoire (2008) de Nathalie Vierne, le film « La Femme flambée » (1982) de Robert Van Ackeren, etc.
Dans le film « La Mante religieuse » (prévu pour 2012) de Natalie Saracco, Jezabel, la prostituée bisexuelle, est à diverses reprises traitée de « noire » : l’homme marié qui la pénètre en boîte finit par lui dire qu’elle a une « âme noire » ; Stan, la concernant, avertit David de la dangerosité de Jezabel : « Tu ne vois pas qu’elle est noire cette fille ? Elle sent le soufre ! » On retrouve un peu plus tard dans le même film la figure de la prostituée noire avec Loretta, le trans africain qui fait le tapin mais qui récite le chapelet et chante des psaumes pendant ses pauses.
Le personnage homosexuel considère cette putain fictive comme sa mère désirante : « Chez Adrien, chose étrange, la figure de la mère perdue aurait pris les traits de l’être métissé, les traits de l’homme à la peau noire : ceux de Malcolm. » (Adrien dans le roman Par d’autres chemins (2009) d’Hugues Pouyé, p. 40) ; « En rentrant j’ai trouvé un cadavre, celui de la dame négresse du tabac, nue avec des talons aiguilles et la gorge tranchée. » (la voix narrative dans le roman L’Uruguayen (1972) de Copi, p. 26) ; « la dame négresse du tabac (mon ancienne maîtresse morte, bien qu’elle ne l’a jamais su). » (idem, p. 47) ; « J’irai ainsi sans rien comprendre, jusqu’à la mort, avec cette haine pour cette femme mystère, noire. Complètement noire. » (Omar dans le roman Le Jour du roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 36) ; « Je me suis assis à côté d’une vieille femme noire. La seule noire. Sans la saluer. Et j’ai levé les yeux au ciel pour regarder le soleil grand et plein qui arrivait lentement vers nous. […] Le soleil de notre monde était mort. » (idem, p. 58) ; « J’aime Hadda. Elle est noire, Hadda. Elle est très grande. Je n’arrive pas à lui donner un âge. Vingt ans ? Elle ressemble à une femme que j’ai connue de loin, juste avant l’adolescence. Qui ? Où ? Une parente ? Une parente noire ? Hadda ne parle pas. On lui a coupé la langue ? Elle n’a plus rien à dire ? Elle a déjà tout dit ? Tout ? Tout ? On m’a dit qu’elle était devenue muette. […] Je l’ai suivie, Hadda. Un corps généreux, tellement noir. Un corps vaste, inédit. Beau ? Un corps pour les hommes, les saints, les dieux. Les enfants. Un appel. […] Où commencent les origines de Hadda ? De quelle forêt arrive-t-elle ? » (idem, pp. 78-79) ; « Une saveur qui me venait de ma mère allait désormais être liée à cette femme noire et sans voix. » (idem, p. 103) ; « En la regardant maintes fois, j’ai compris un peu de la beauté mystérieuse des femmes noires. » (Hadda, parlant du tableau exposé au Louvre Portrait d’une Négresse de Marie-Guillemine Benoist, idem, p. 193) ; « La Négresse du tableau ne m’aimait pas. Elle avait raison. Elle était devenue, au fil du temps, ma rivale. Mon ennemie. Des yeux qui ne se fermaient jamais. Elle avait, elle aussi, le don de voir. » (Hadda, idem, p. 196)
Omar – Hadda était une pute, elle aussi ?
Khalid – Probablement.
Omar – Qu’est-ce que cela veut dire, Khalid ?
Khalid – Je n’aime pas les putes.
Omar – Moi, oui.
(cf. un extrait de dialogue entre les deux amants homos du roman Le Jour du roi, idem, p. 117)
La femme noire célébrée par le personnage homosexuel est une figure de déchéance suprême : « Comme j’ai deux esprits, j’ai aussi deux amours. L’un est mon réconfort, l’autre mon désespoir. Mon bon ange est un homme d’une grande beauté, et mon mauvais ange est une femme bronzée. » (William Shakespeare, Les Sonnets, 1609) ; « Ourdhia était une femme et en plus, ô désolation, elle était noire ! » (la voix narrative du roman La Voyeuse interdite (1991) de Nina Bouraoui, p. 57) ; « Ce soir, je serai noire comme on a voulu que je le sois. » (Hadda la servante noire violée, dans le roman Le Jour du roi, idem, p. 207) ; « Je suis mauvaise. Une dévergondée. Une putain. » (Hadda, idem, p. 195) La négritude est envisagée comme un destin, une soumission, une invisibilité : « Je suis Hadda. Je suis noire. On ne me voyait pas. On ne me voit toujours pas. » (idem, p. 209) Dans le film « La Mante religieuse » (cité plus haut) de Natalie Saracco, Greg, l’homosexuel, imite la servante noire en reproduisant l’accent africain de la femme soumise : « Bien maîtrouesse »
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PARFOIS RÉALITÉ
La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :
a) La défense du peuple noir par la communauté homosexuelle :
Je vous renvoie au documentaire « Greta’s Girls » (1977) de Greta Schiller, au documentaire « A Darker Side of Black » (1994) d’Isaac Julien, au documentaire « Due Volte Genitori » (2008) de Claudio Cipelleti (avec Salvo, homosexuel, et son amant noir), aux photos Abandon et Ying et Yang de Jean-Daniel Cadinot, au tableau Ladies and Gentlemen (1975) et à la série polaroïds « Drag Queen Wilhelmina Ross » (1974) d’Andy Warhol, etc. J’étais également présent à la soirée Artistes noirs et métis LGBT dans la culture française et la francophonie (thème de l’événement : « Quelle place pour les artistes noir/es et métis/ses LGBT dans la culture française ? ») au Théâtre du Temps, à Paris, organisée le 23 novembre 2010 autour de Vincent Byrd le Sage, Maïk Darah, Gwladys Pallas, Jann Halexander, Rudee La Rue, Bertrand Matoko, Bruno Rodriguez-Haney, Harry Louisère, entre autres.

Bien sûr, il existe un lien fort entre homosexualité et négritude. Déjà parce qu’il y a beaucoup de personnes à la peau noire qui se sentent homosexuelles ou bisexuelles (Malcolm X, la chanteuse Billie Holliday, l’écrivain James Baldwin, l’activiste et philosophe Angela Davis, la chanteuse Tracy Chapman, le chanteur soul Luther Vandross, la chanteuse de blues Bessie Smith, l’écrivain Langston Hughes, le chanteur Johnny Mathis, la romancière Alice Walker, l’activiste Bayard Rustin, la chanteuse de blues Ma Rainey, le danseur Alvin Ailey, la chanteuse Joséphine Baker, le plongeur Greg Louganis, le chanteur Little Richard, la performeuse RuPaul, le chanteur Jann Halexander, etc.) ; et d’autre part, parce qu’un certain nombre d’intellectuels (Michel Foucault, Jean Genet, Marguerite Yourcenar, Leonard Zoe, Allen Ginsberg, Jean Cocteau, Alwin Nikolais, Marlon Brando, etc.) ont défendu/défendent les droits des Noirs, et notamment les Black Panthers dans les années 1960-1970, au moment où émergeaient les premières revendications identitaires LGBT. Par ailleurs, beaucoup d’artistes homosexuels ont contribué à l’essor du mouvement culturel noir « The Harlem Renaissance » : Bola de Nieves, Gastón Baquero, James Baldwin, Little Richard, Cole Porter, Franck O’Hara, Tennessee Williams, Claude McKay, Langston Hughes, Wallace Thurman, Gladys Bentley, Alain Locke, Carl Van Vechten, Bruce Nugent, etc.
Certaines personnes homosexuelles ont dit ouvertement leur attachement à la négritude ou à l’Afrique : « L’Afrique, ma seule alternative. » (Pier Paolo Pasolini dans le reportage « Les Fioretti de Pier Paolo Pasolini, 1922-1975 » (1997) d’Alain Bergada) Par ailleurs, le travesti noir est souvent très valorisé par certains membres de la communauté homosexuelle : « Et comment ne pas reconnaître l’homosexualité poétique de Declan Donnellan dans l’inoubliable Rosalinde incarnée avec génie par Adrian Lester, acteur noir qui joue du vocabulaire féminin avec un art consommé. » (Georges Banu, « Jeux théâtraux et enjeux de société », dans l’ouvrage collectif Le Corps travesti (2007) de Georges Banu, p. 3)

Parfois, la négritude est interprétée comme un symptôme d’homosexualité ou de lesbianisme : « Avec ton premier livre [Le Cœur est un chasseur solitaire], on a su que tu aimais les nègres, et avec celui-ci [Reflets dans un œil d’or] on comprend que tu es une gouine. » (les parents de Carson McCullers à leur fille lesbienne, cités dans la biographie Carson McCullers (1995) de Josyane Savigneau, p. 115) ; « Dans un élan fraternel nous trinquons à la santé… des nègres et des pédés. » (Lionel Vallet cité la revue Triangul’Ère 4 (2003) de Christophe Gendron, p. 50) ; « Ce qui est remarquable, c’est que l’égalité entre Noirs et Blancs, hommes et femmes, semble avoir été générée par l’homosexualité. » (Colin Spencer, « La Politique à l’âge du jazz », dans Histoire de l’homosexualité de l’Antiquité à nos jours (1998), pp. 394-397)
Dans les années 1970 aux États-Unis, pour certains artistes, dire qu’ils étaient en faveur des droits des Noirs, cela revenait à faire un coming out officiel, comme l’explique avec humour Eric Burdon, le chanteur gay du groupe The Animals (il raconte dans le documentaire « Sex’n’pop – Part I » (2004) de Christian Bettges comment il a été accueilli une fois dans un hôtel où il passait la nuit par une pancarte qu’il pouvait lire depuis la fenêtre de sa chambre, et où était inscrit en gros « Eric Burdon loves niggers »… ce à quoi il répond : « J’ai eu envie de descendre pour écrire en dessous : ‘Ouf course I am !’ ». Traduction : « Bien sûr que j’en suis ! »).
b) Un métissage amoureux complexe et peu réussi :
Il y a parmi les couples homosexuels réels un certain nombre d’union mixte. Parmi les plus connues, Monty Woolley a vécu les dernières années de sa vie en couple avec un de ses serviteurs noirs. Quant aux biographies écrites par Sir Roger Casement (Les Carnets noirs et Rapport sur le Congo, 1908), elles traduisent toute l’ambiguïté du colon qui veut sincèrement aimer les Noirs à partir du moment où ces derniers lui restent soumis.

L’écrivain homo Hugues Pouyé, dans un article qu’il consacre au site Les Toiles roses, en 2009, sent bien que le non-dit du viol – et du viol colonial entre autres (esclavage, traite des Noirs, ségrégation raciale, apartheid, tourisme sexuel, prostitution masculine, exploitation par le porno, etc.) – n’est toujours pas levé concernant l’attrait homosexuel pour les Noirs… et lui-même ne le dévoile qu’à demi mot, comme on avoue un péché mignon dont on ne souhaite surtout pas se débarrasser : « Mon prochain roman, je voudrais qu’il se passe en terre de négritude, une nouvelle histoire d’amour métissée avec pour fond une réflexion sur ce que fut la colonisation. J’ai l’intuition qu’on n’est pas allés jusqu’au bout, sur le plan anthropologique, de ce que fut la rencontre du Blanc et du Noir. Il s’est joué dans la colonisation autre chose qu’un rapport de domination-soumission. […] Cette fascination du Blanc pour le Noir, c’est chez moi de l’ordre du désir, comme l’écriture, profond, mystérieux, fascinant. Souvent je m’interroge sur cette attirance pour l’homme noir. Et mes amis blacks ne m’ont jamais vraiment éclairé là-dessus, pas plus que les Blancs d’ailleurs ! » Il y a chez cet auteur, mais aussi chez certaines personnes homosexuelles, une forme de fantasme embellissant mais misérabiliste du Noir, qui fait que celui-ci est aimé à terre plutôt que debout : « C’est vrai d’ailleurs, on peut être un mendiant handicapé et homosexuel, noir qui plus est, mais ça tout de même ce n’est pas si commun, ce serait la figure sublime… enfin, je plaisante, quoique… » (Hugues Pouyé, idem) Si le Noir est à l’égalité, il n’intéresse plus : il n’est plus « à sauver », « à aimer »… ou bien il est craint.
c) Le Noir-objet, le pantin noir :
L’Homme noir est très souvent utilisé comme un objet d’art par les artistes homosexuels, ou bien davantage apprécié pour ses charmes physiques d’Apollon en ébène « dominateur et bien monté », que pour sa personne et ses qualités d’âme. « Sur la terrasse où Serge T. s’est installé avec son fourbi, je le vois découper des photos de grands nègres avantageux en vue d’un collage sur Jean Genet. Cet homme-là ne s’ennuie pas, il découpe des grands nègres. » (Pascal Sevran, Le Privilège des jonquilles, Journal IV (2006), p. 160) ; « Le quatrième jour, il m’est arrivé une chose extra-ordinaire, à mes yeux extraordinaire. J’ai rencontré Karabiino. Il travaillait à notre hôtel comme garçon de chambre. Noir. Très noir. […] Un corps surprenant, tout entier dans l’allongement. Maigre, mais puissant. Solide. » (Abdellah Taïa, Une Mélancolie arabe (2008), p. 72)
Le Noir auquel se réfèrent certains auteurs ressemble plus à une marionnette, à un pantin, à un être symbolique imaginaire, qu’à un être humain de chair et de sang. Par exemple, le photographe Robert Mapplethorpe expose les pénis en érection de ses amis noirs. L’automate noir qui garde la Villa Sospir de Jean Cocteau est surnommé « Le Seigneur ». Dans son autobiographie Mon Père et moi (1968), J. R. Ackerley évoque l’existence de son pantin noir : « On a beau le rejeter, il s’arrange toujours pour revenir à la surface. » (J. R. Ackerley cité sur le site www.islaternura.com, consulté en janvier 2003) Didier Roth-Bettoni parle des films de « blaxplotation » traitant des Noirs en lien avec l’homosexualité.
De l’adulation fétichisante au mépris iconoclaste raciste, il n’y a qu’un pas… qui est souvent franchi par les membres de la communauté homosexuelle. « Pendant le dîner, nous avons appris que l’esthéticienne avait été hétérosexuelle avant d’être touchée par la grâce [= l’homosexualité]. Elle avait passé des années en Afrique avec son seigneur et maître qui s’engraissait à faire suer le burnous et elle tenait sur les Africains des propos qui m’ont stupéfiée. J’ai découvert avec surprise ce soir-là qu’on peut être encore de nos jours d’un racisme effarant. » (Paula Dumont, La Vie dure : Éducation sentimentale d’une lesbienne (2010), p. 156) Par exemple, le dessinateur argentin Copi se fait en partie évincer de la Rédaction du journal Libération le 8 août 1979 après avoir publié un dessin jugé raciste : « 1960 : l’Oncle Sam montre ses seins. En l’an 2000, je me suis fais enculer par un Noir. »

Dans le docu-fiction « Brüno » (2009) de Larry Charles, Brüno semble pétri de bonnes intentions pour le Darfour : « Je kiffe les Blacks ! […] Ça me botterait d’agir pour l’Afrique. » Mais on découvre bien vite le pot aux roses de son charity business : « Les œuvres caritatives, c’était super pour devenir célèbres ! » D’ailleurs, il se filme en train d’adopter un petit bébé noir qu’il transporte comme un colis, dans un carton, sous les yeux ahuris et choqués de la communauté noire nord-américaine.
J’aborde plus amplement le phénomène du fantasme de fusion violente entre l’Homme blanc et l’Homme noir dans le code « Je suis un Blanc-Noir » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels ; mais déjà, ce qu’on peut dire, c’est qu’il faut aussi se méfier de l’élan en apparence « amoureux » ou « solidaire » du Blanc vers le Noir (et inversement), car l’un comme l’autre peuvent se servir l’un de l’autre, homosexuellement parlant, pour au fond se centrer sur leurs propres intérêts respectifs, leurs appétits de gloire, de pouvoir, et de vengeance. Il est même possible, comme l’a vu Patrick Bougon dans le cas de Jean Genet, qu’ils s’instrumentalisent entre eux en vue de s’opposer à leurs semblables sociaux, raciaux : « La position politique de Genet est moins propalestinienne qu’anarchiste. […] Ce qui intéresse Genet chez les Black Panthers et les Feddayin, c’est qu’ils sont des vecteurs de déstabilisation du pouvoir et de l’État. » (Patrick Bougon, « Politique et Autobiographie », dans Magazine littéraire, n° 313, Paris, septembre 1993, p. 69) Attention, donc, à bien regarder si l’amour inter-racial – qui peut exister, et dans ces cas-là, c’est une grande joie – soit vraiment effectif, appuyé sur des actes, et pas uniquement un tissu de bonnes intentions.
Concernant les romans de Frantz Fanon, qui abordent souvent les rapports de cœur entre Blancs et Noirs, Stuart Hall explique que le post-colonialisme de Fanon prend la forme de l’amour incestueux : « Je crois que pour Fanon, ce qui est important, c’est le conflit avec le père. C’est ce qui est au centre du texte : le conflit entre le fils noir et le père colonisateur. C’est cette relation Noir-Blanc / père-fils qui donne cette profonde masculinité à sa vision d'ensemble, qui génère le rôle ambigu des femmes dans le texte, et explique pourquoi ses sentiments sur les relations homosexuelles sont porteurs comme souvent aux Caraïbes, du même genre d’ambiguïtés. On est donc très près du complexe d’Œdipe. »
Comme nous venons de le voir, l’adulation homosexuelle pour le Noir flirte presque systématiquement avec le racisme, le viol, la prostitution, ou l’inceste. Le pire, c’est qu’actuellement, beaucoup de personnes homosexuelles noires semblent trouver leur compte dans cette exploitation. Elles rentrent de plus en plus dans le jeu du racisme positif que certains de leurs adorateurs leur imposent, puisqu’elles découvrent dans la défense de leur statut d’« Homosexuel » et de « Noir » une double raison (voire une triple raison, quand elles sont nées femmes !) de se définir comme les plus grandes victimes interplanétaires de tous les temps, des intérêts financiers mais surtout symboliques. Le lien entre homosexualité et négritude, qu’elles causalisent en l’essentialisant autour de leur personne, leur permet de se forger une nouvelle identité de survivants de « l’ignominie occidentale », et de revendiquer un droit de vengeance sur les prétendus ennemis de leurs « libertés fondamentales ». C’est pour cela que ces semi fausses victimes, embarquées dans des conflits d’intérêts qui les dépassent mais qui les grisent aussi, pour le coup, puisqu’on leur déroule le tapis rouge et on les applaudit avec la larme à l’œil, sont de plus en plus utilisées par les associations LGBT en faveur de la propagande actuelle des « droits des homos ». Cela fait toujours son petit effet de mettre au micro « Super Victime » (comprendre = une femme lesbienne noire : ça, c’est le must !) pour défendre le mariage gay… même si, au fond, la couleur de peau n’a rien à voir avec le mariage des personnes de même sexe. On s’en fout ! On mélange tout. La victimisation fait table rase des différences ! Du moment qu’on se partage le butin (= argent, sexe, honneurs) en coulisses… Et on s’en va en vainqueur en posant la question insoluble : « Mais pourquoi diable, Dieu ne serait-il pas une lesbienne noire ? » (Albert Le Dorze, La Politisation de l’ordre sexuel (2008), p. 108)
Je me souviens, à ce propos, d’un débat intitulé « Toutes et tous citoyen-ne-s engagé-e-s » (rien que les tirets prouvaient toute l’hypocrisie de l’événement…), organisé par l’association David et Jonathan à la Mairie du XIe arrondissement de Paris le 10 octobre 2009, débat pendant lequel bizarrement on ne débattait pas du tout et on ne réfléchissait pas : l’analyse avait été supplantée par une série de témoignages émotionnels censés donner du contenu pour l’avancée des « droits LGBT ». Assis tranquillement dans mon coin, j’étais juste atterré par le niveau intellectuel des interventions, mais il y avait tellement de monde qui écoutait béatement les discours que j’ai préféré me taire ; de toute façon, l’assistance n’avait pas tellement la parole ni le cœur à parler, et il eût semblé totalement déplacé d’aller à contre-courant d’une telle effusion émotionnelle collective. Je ne vais pas vous rapporter l’intégralité des propos qui ont été tenus par les 5 invités qui se sont succédés au micro. Simplement, je ferai mention de la petite boutade qu’a sortie la toute dernière intervenante, Gisèle, une femme noire de 40 ans, car sa blagounette m’a légèrement passionné. En effet, quand elle s’est présentée, elle a d’emblée commencé par nous montrer tous ses diplômes de Victime, comme pour se prémunir de toute éventuelle attaque, et surtout pour s’offrir à elle-même la légitimité d’être le bouquet final du somptueux Feu d’artifice de la Victimisation auquel nous avions été conviés pendant près d’une heure et demie. Elle a dit ceci : « Je suis une femme noire homosexuelle… Je ne suis pas encore juive ! » La majorité du public a à peine souri, puis s’est inclinée devant de si beaux atouts, de si manifestes bleus au corps devinés, de si jolies couronnes d’épines en papier. Moi, personnellement, j’ai juste trouvé ça puant, déloyal, et finalement raciste et homophobe, un tel arrivisme. Ceux (et je sais qu’ils sont nombreux) qui ont pleuré devant la méritante athlète LESBIENNE+NOIRE+FEMME qui visiblement parcoure le marathon des droits LGBT (sponsorisé par Têtu, le SNEG, Yagg, David et Jonathan, et la Mairie de Paris) depuis des siècles et des siècles pour accumuler des droits qui ne lui reviennent pas (non du fait qu’elle soit lesbienne, ou noire, ou trisomique, ou cul-de-jatte, que sais-je encore… mais simplement du fait qu’elle est humaine !), m’auraient certainement jugé comme un sans-cœur du simple fait que cette femme – qui certainement a vécu de vraies épreuves – n’ait pas réussi à me toucher. Mais comment faire comprendre à ces gens que dans cette grande Foire à la Victime, les sans-cœurs racistes et égoïstes sont justement ceux qui ont les yeux humectés de larmes ?
Il y a un tel retard sur la compréhension de la connexion entre homosexualité et négritude ! Ce lien a été si rarement analysé ! On peut presque dire qu’on est actuellement au point mort, tout simplement par phobie de l’accusation de racisme ou de communautarisme négro-sexuel. Alors pour pallier à ce manque, en général, que fait-on ? On se met à créer de faux débats sur les fossés « culturels » et religieux entre les continents, ou bien on s’invente des différences bidons entre communauté noire et communauté homo, qui ne font pas du tout avancer les choses. On en reste au paraître, à la question creuse de la visibilité : « La différence entre être homosexuel et être Noir, c’est qu’être Noir, ça n’a pas à s’annoncer : ça se voit. L’homosexualité, ça ne se voit pas forcément. » (Lionel dans l’émission-radio Je t’aime pareil d’Harry Eliezer (thème : « Papa, maman, les copains, chéri(e)… je suis homo »), le 10 juillet 2010, sur France Inter)

Il serait tellement pertinent et plus éclairant de se limiter à lier la négritude et le désir homosexuel pour les deux seuls dénominateurs qui soient existants : le fantasme de viol d’une part, et la haine de soi d’autre part ! Car il ne suffit pas de se revendiquer fièrement Noir, ou fièrement gay, ou fièrement « Homo noir », pour s’aimer soi-même. Il ne suffit pas d’avoir la peau noire pour ne pas jamais être raciste. Par exemple l’écrivain nord-américain John Edgar Wideman, issu d’un quartier noir pauvre de Pittsburgh, écrit dans sa biographie Brothers and Keepers (1984) que « sa négritude l’accuse », qu’il vit dans « la peur qu’on découvre le diable en lui et qu’on le rejette comme un lépreux. » (pp. 56-57) N’entendons-nous pas cette haine de soi exprimée ? Et si nous l’entendons, pourquoi nous n’en parlons jamais et nous ne la réglons pas ?
Les exemples d’amis noirs homosexuels complexés pullulent autour de moi ! Et bien sûr, je ne justifie pas du tout leur auto-détestation : je suis le premier à la déplorer ; à les encourager à s’aimer un peu plus eux-mêmes ; et je suis aussi le premier à constater la manigance de certains Noirs qui, pour camoufler la honte existentielle secrète qu’ils portent depuis l’enfance au sujet de leur propre couleur de peau, vont se mettre à chanter excessivement leur coming out, comme si celui-ci allait tout réparer, comme si l’homosexualité avait le pouvoir de les réconcilier totalement avec eux-mêmes. Mais n’ont-ils pas compris que le couple homosexuel n’était qu’un cache-misère du racisme et d’une homophobie sociale galopants ?
d) L’importance du roman Les Dix Petits Nègres (1939) d’Agatha Christie :
Sans transition, je finis ce long chapitre de la négritude homosexuelle par une touche plus légère, d’une part en vous parlant à nouveau du roman Les Dix Petits Nègres (1939) d’Agatha Christie, mais du point de vue de l’actualisation, et d’autre part des liens concrets qui ont existé entre Joséphine Baker et la communauté homo.
À propos des Dix Petits Nègres, beaucoup de personnes homosexuelles aiment particulièrement ce roman d’Agatha Christie. Le Noir réel y est d’ailleurs totalement absent : aucun des personnages de l’histoire n’est de race noire. En fait, l’Homme noir est juste lointain, fétichisé, inerte comme une statue. Chacun des dix protagonistes est symbolisé par une statuette de Nègre exposée dans le salon de la villa. Et c’est avec stupeur que les invités de l’île voient tour à tour disparaître les statuettes à leur effigie à chaque fois que l’un d’eux est assassiné. Ainsi s’actualise une forme de rite vaudou créant une atmosphère inquiétante et paranormale très haletante.
Je me suis longtemps demandé pourquoi, étant adolescent, cette histoire m’avait tellement marquée ; pourquoi, de tous les romans d’Agatha Christie que j’avais lus, celui-ci avait largement ma préférence. L’intrigue des Dix Petits Nègres m’a habité très longtemps. Vers l’âge de 8 ans, j’en faisais des cauchemars (il faut dire que j’étais influencé par les réadaptations que je voyais à la télévision, dans des séries B telles qu’Amicalement vôtre, Matt Houston, Chapeau-melon et Botte de cuir, etc.), mais en même temps, ce roman me fascinait. À l’École des Beaux-Arts de Cholet, vers l’âge de 12 ans, j’ai même repris les personnages de Dix Petits Nègres pour les intégrer à une de mes sculptures éphémères (mon personnage préféré du roman étant comme par hasard la seule belle et jeune femme de l’histoire, la secrétaire Vera Claythorne).
Et quelle ne fut pas ma surprise de découvrir quelques années plus tard, au cours de mes rencontres, que les Dix Petits Nègres d’Agatha Christie n’était pas une lubbie uniquement personnelle, une vérité isolée de mon désir homosexuel, mais bien un point commun que je partageais avec bon nombre de mes frères homos ! Plus j’avançais dans mes recherches sur l’homosexualité, plus je découvrais – sans jamais en faire une règle ou une généralité sur « les » homos – que ce roman était très « gay », même s’il ne parlait à aucun moment explicitement de désir homo.
À mon avis, ce qui fait son succès dans la communauté homo, c’est qu’il renvoie directement à la beauté du viol. Les assassinats perpétrés dans cette œuvre sont faits avec une telle élégance, une telle finesse, une telle précision d’orfèvre, qu’ils finiraient par être désirés par le lecteur. Le machiavélique meurtier interne, dissimulé parmi les 10 héros, a signé LE crime parfait. L’émergence soudaine du meurtre dans le rose-bonbon bourgeois est source de fantasme chez beaucoup de personnes homosexuelles, je le crois vraiment.
De temps à autre, il m’arrive de sonder discrètement les personnes homosexuelles que je rencontre (même si maintenant, je suis un peu grillé, parce que ce code commence à être connu de mon entourage amical proche, donc l’effet de surprise s’amenuise avec le temps…). Et certaines m’ont révélé spontanément leur passion pour Les Dix Petits Nègres : c’est le cas du romancier Yannick Deron par exemple, du réalisateur Alejandro Amenábar (il avoue d’ailleurs qu’il « dévorait » littéralement les romans d’Agatha Christie quand il était adolescent). Le 22 avril 2010, j’ai demandé pendant une conversation Facebook au réalisateur français Olivier Ciappa de m’expliquer pourquoi il avait eu le projet de faire un film sur le modèle des Dix Petits Nègres : il ne s’est pas étendu en détails. Il s’est contenté de m’écrire cette phrase laconique, mais qui a suffi à faire mon bonheur : « J’adore le concept. »
e) Certaines personnes homosexuelles vouent un culte à Joséphine Baker (1906-1975) :
Ce n’est pas par hasard si la chanteuse noire Joséphine Baker est une icône gay. Elle est la première Noire-objet de l’ère contemporaine, la première femme de peau noire à devenir une grande star mondiale. Cette sulfureuse figure du music hall, née aux États-Unis et devenue française à partir de 1937, a osé revendiquer une identité minoritaire méprisée, une fierté d’être noire. Pétrie de paradoxes, elle a tout de la prostituée glorieuse et « assumée », de la figure du viol consenti (l’autre nom du désir homosexuel), de la femme phallique (avec son pagne-gode-ceinture aux multiples bananes-verges) qui exhibe fièrement sa réification. « Vous êtes le contraire de Barbette. Il cache tout, vous montrez tout ! » (Jean Cocteau à Joséphine Baker, dans la biographie La Véritable Joséphine Baker (2000) d’Emmanuel Bonini, p. 52) Pas étonnant, par conséquent, qu’elle « parle » à autant de personnes homosexuelles d’hier et d’aujourd’hui !

Joséphine Baker est d’ailleurs classée parmi les « bisexuels célèbres » dans beaucoup de répertoires dédiés à l’homosexualité. Figure majuscule des Années folles en France, elle est en lien avec beaucoup d’artistes homos planqués (par exemple, elle prendra la pose avec l’acteur Rudolf Valentino). Elle est aussi une des pionnières de la militance pour l’« égalité des droits », un concept politique très récent (elle a notamment participé à la Marche de la Liberté organisée par Martin-Luther-King) Elle a côtoyé de près le monde de la nuit homosexuel, des Folies Bergère en passant par le Palace. Par exemple, elle a remis en personne la « Coupe de la Beauté travestie » à une fausse Marlene Dietrich, à l’issue d’un concours de costumes au dancing de Magic-City en 1937.
On retrouve parmi les personnes homosexuelles beaucoup de fans de la chanteuse, toutes générations confondues : Jean-Claude Brialy, Michel Gyarmathy, Denis Daniel, Jérôme Savary, Jean-Luc Lagarce, Jean Cocteau, Jean Marais, Pierre Meyer, Marc Allégret, etc. « Fascinée comme moi par le spectacle, ma tante Germaine m’offrait régulièrement le cinéma l’après-midi. Un soir, elle eut la bonne idée de m’emmener voir Joséphine Baker aux Folies-Bergère. Ce fut un total émerveillement ! » (Jean-Claude Brialy, Le Ruisseau des singes (2000), p. 50) Panama Al Brown, l’amant du poète Jean Cocteau, jouait un temps les danseurs de claquettes dans La Revue Nègre de Joséphine Baker. Michel Simon assistera à l’enterrement de la diva.
Joséphine Baker est même parfois considérée comme une mère adoptive par certaines personnes homosexuelles : « En cette époque magique, toute notre intelligentsia se trémoussait la nuit au rythme endiablée de sa ceinture en bananes, la toute nouvelle star du music-hall : Joséphine Baker ! C’est au milieu de ce vacarme que je me décidai à venir au monde […]. » (Denis Daniel, Mon Théâtre à corps perdu (2006), p. 13) Le chanteur-compositeur britannique Bill Pritchard, par exemple, prend la défense de son idole : il distingue la « Mamma Baker » qui se ruina en adoptant une ribambelle d’orphelins, et l’artiste qui, en avance sur son temps, combattit les préjugés en assumant courageusement sa vie de femme libérée : « Nous rions tous pendant que Joséphine Baker fait le guet/À cause du Klan dans le Sud,/Nous sommes tous les formes informes/De l’état invisible. » (cf. la chanson « Mamma Baker » de Bill Pritchard)
La légende de Joséphine Baker nourrit actuellement l’univers imaginaire de beaucoup d’hommes travestis. Cette femme noire est l’un des personnages typiques des cabarets transformistes (cf. le documentaire « Nous n’irons plus au bois » (2007) de Josée Dayan, avec l’homme transsexuel Nancy). Dans les années 1960-70, Michel Catty (alias Michou) faisait des imitations burlesques de Joséphine Baker. À la Gay Pride berlinoise de 2008, un des derniers « triangles roses » encore vivants à l’époque, Rudolf Brazda, a imité la Baker au music hall. Par ailleurs, il est à noter que la chanson « La Petite Tonkinoise » de Joséphine Baker existe dans une double version, féminine et masculine ! Enfin, on retrouve aussi Joséphine Baker sur le logo du célèbre bar gay le Banana Café, qui existe encore à Paris, et qui ne désemplit pas.

Bref, je me risquerai à dire que celle que l’on surnommait parfois « Joe » ou « la Putain » quand elle était encore en vie, est symboliquement le premier modèle transgenre du XXe siècle (elle succède à la Joconde) : « Le spectateur à peine éveillé voit débouler sur la scène un morceau de caoutchouc recouvert de guenilles, salopette noire et chemise blanche en lambeaux… […] Est-ce un homme ?, est-ce une femme ? Quand le phénomène se met à se déhancher de façon diabolique au son fantastique charleston, l’assistance a le souffle coupé. ‘La Baker’ vient de naître. » (Emmanuel Bonini, La Véritable Joséphine Baker (2000), p. 40)