Code n° 103 : Jumeaux

Notice explicative :
Il n’est pas très étonnant (même si c’est peu connu et peu valorisé, car le lien de causalité est fui comme la peste) de voir les nombreuses coïncidences qui existent entre gémellité et homosexualité. Dès qu’on commence à connaître des personnes homosexuelles, on rencontre énormément de jumeaux, c’est assez hallucinant. Moi-même, je suis né jumeau ! (je suis un « vrai jumeau », comme on dit, et je partage avec mon frère Jean le même patrimoine génétique, depuis la naissance. Il n’est, quant à lui, pas homosexuel, s’est marié et a deux enfants). Cependant, je n’aurai pas la bêtise de dire que tous les jumeaux sont des homos refoulés, ou bien qu’il y a plus de jumeaux homos que de jumeaux hétéros, ou encore que les personnes nées jumelles sont prédestinées à être homosexuelles.
En revanche, ce que nous révèle la gémellité par rapport au désir homo, c’est d’une part que l’homosexualité n’est pas QUE génétique (si tant est qu’elle le serait, ce qui reste à prouver…) – sinon, mon frère jumeau serait aussi homosexuel que moi – mais qu’en revanche elle possède des terrains porteurs (qui ne sont pas des « causes » de l’homosexualité mais uniquement des coïncidences) ; et d’autre part que le désir homo traduit une peur d’être unique (donc aimé) et un fantasme de toute-puissance ( = « J’ai été capable de m’auto-cloner tout seul »).
N.B. : Voir également les codes "solitude", "amant narcissique", "fusion", "doubles schizophréniques", "clonage", "moitié", "inceste entre frères", et "frère, fils, père, amant, maître, Dieu", dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.
FICTION

On constate dans les œuvres de fiction traitant d’homosexualité que le personnage homosexuel a souvent un frère jumeau, ou est fasciné par la gémellité. On retrouve les jumeaux dans le film « Les Dieux de la Vague » (2011) de Dan Castle, le film « Memento Mori » (1999) de Kim Tae-yong et Min Kyu-dong (avec les jumelles siamoises aquatiques), la photo Sense of Space (2000) des frères Gao, le tableau Salim et Medhi (2007) de Manuel Richard, la pièce Les Homos préfèrent les blondes (2007) d’Eleni Laiou et Franck Le Hen, le film « Les Demoiselles de Rochefort » (1967) de Jacques Demy (avec la fameuse « Chanson des jumelles »), le film « Alice au pays des merveilles » (2010) de Tim Burton, le film « JF partagerait appartement » (1992) de Barbet Schroeder, le roman Hawa (2010) de Mohamed Leftah, le vidéo-clip de la chanson « Lo Mejor De Mi Vida Eres Tú » de Ricky Martin, le film « Life Is Sweet » (1990) de Mike Leigh, le film « Hamlet » (1976) de Celestino Coronado, le film « The Maids » (1975) de Christopher Miles, le film « Deux » (2002) de Werner Schroeter, le film « Vas voir maman, papa travaille » (1077) de François Leterrier, la pièce Les Deux pieds dans le bonheur (2008) de Géraldine Therre et Erwin Zirmi, le film « Justice pour tous » (1979) de Norman Jewison, le film « Anguished Love » (1987) de Pisan Akarasainee, le one-man-show Jérôme Commandeur se fait discret (2008) de Jérôme Commandeur, la pièce Confidences entre frères (2008) de Kevin Champenois, le film « Leave Me Alone » (2004) de Danny Pang, le film « Celui par qui le scandale arrive » (1960) de Vincente Minnelli (avec Rafe et Théron), le roman Les Deux jumelles (1949) de Stefan Zweig, le film « Murmur of Youth » (1997) de Lin Cheng-sheng, le roman La Ballade du Café triste (1951) de Carson McCullers, la pièce Le Retour au désert (1988) de Bernard-Marie Koltès (avec les jumeaux noirs), les tableaux de Kinu Sekigushi, le film « The Twin Bracelets » (1990) d’Huang Yu-Shan, les photos-collage de David King (2007), la pièce Doubles (2007) de Christophe et Stéphane Botti, la pièce Son Mec à moi (2007) de Patrick Hernandez, le film « Big Business » (1988) de Jim Abrahams, le dessin Encre de Chine (2006) d’Olympe, le film d’animation « L’Ombre d’Andersen » (2000) de Jannik Hastrup, le film « Une Affaire de goût » (1999) de Bernard Rapp (avec la recherche de la gémellité parfaite de la part de Frédéric Delamont), le film « À mon frère » (2010) d’Olivier Ciappa, le film « Freak Orlando » (1981) d’Ulrike Ottinger (Lena et Leni les jumelles siamoises), le roman Bonheur fantôme (2009) d’Anne Percin, le film « Jamais deux sans trois » (1951) d’André Berthomieu, le film « Avril » (2005) de Gérald Hustache-Mathieu (avec les faux jumeaux), le film « Beautiful Thing » (1996) d’Hettie Macdonald (avec la troublante ressemblance entre Ste et Jamie), le film « X2000 » (2000) de François Ozon (avec les jumeaux à l’intérieur d’un même sac de couchage), les photographies L’Hommage à Cavafy (1978) et La Faute énorme (1978) de Duane Michals (où sont pris des jumeaux), le film « The Krays » (« Frères Kray », 1989) de Peter Medak, le film « L’Ombre des anges » (1976) de Rainer Werner Fassbinder, le roman Les Météores (1975) de Michel Tournier (avec Jean et Paul), le roman On The Black Hill (1982) de Bruce Chatwin (avec les jumeaux Lewis et Benjamin), le roman Crocodilia (1988) de Philip Ridley (avec les jumeaux Dave et Théo), le roman Mi Novia y mi Novio (1923) d’Álvaro Retana (avec Roberto et sa sœur jumelle), le film « Jubilee » (1978) de Derek Jarman (avec Angel et Sphinx), le film « Mort à Venise » (1971) de Luchino Visconti, le film « Paulo et son frère » (1997) de Jean-Philippe Labadie, le roman Thomas l’imposteur (1923) de Jean Cocteau, la pièce Entre vos murs (2008) de Samuel Ganes, le roman De Komedianten (1917) de Louis Couperus, le roman La Hermana Secreta de Angélica María (1989) de Luis Zapata, le film « Ostia » (1970) de Sergio Citti (avec Rabbino et Bandiera), le film « Ernesto » (1978) de Salvatore Samperi, le film « Double The Trouble, Twice The Fun » (1992) de Pratibha Parmar, le film « Les Jolies choses » (2001) de Gilles Paquet-Brenner, le roman Le Bateau brume (2010) de Philippe Le Guillou, la chanson « Jumelle » de Linda Lemay (avec la tentation misandre des soeurs lesbiennes), etc.

La gémellité rejoint l’homosexualité jusque dans l’homonymie des prénoms des amants gay : Jamie et Jamie dans le film « Shortbus » (2005) de John Cameron Mitchell, Chuck et Buck dans le film « Chuck & Buck » (2001) de Miguel Artera, Bryan et Brian dans le film « Together Alone » (1991) de P. J. Castellaneta, Jeff et Jeff dans le film « Adam et Steve » (1995) de Craig Chester, Jim et Jim dans le film « American Beauty » (2000) de Sam Mendes, Henri et Henriette dans la comédie musicale La Bête au bois dormant (version 2007) des Caramels fous, les Dupont et Dupond du film « The Mostly Unfabulous Social Life of Ethan Green… » (2005) de George Bamber, Marie et Marie dans le one-woman-show La Lesbienne invisible (2009) d’Océane Rose Marie, les jumeaux « Dupond et Dupont » du film « Un de trop » (1999) de Damon Santostefano, Sulky et Sulku dans le film « Musée haut, musée bas » (2007) de Jean-Michel Ribes, Jean et Juan dans la pièce Ça s’en va et ça revient (2011) de Pierre Cabanis, etc. Je vous renvoie également aux photos Le Magicien d’eau ainsi qu’Adam et Adam (1997) d’Orion Delain, au film « Él y Él » (1980) d’Eduardo Manzanos, au film « By Hook or by Crook » (2001) d’Harry Dodge et Silas Howard, au roman Cris & Cris (1992) de María Felicitas Jaime, etc. Dans la pièce Et Dieu créa les folles (2009) de Corinne Natali, Frédérique surnomme cyniquement le couple Jean-Luc/Romuald « Dupond et Ducon ».

Le personnage homosexuel a parfois un vrai jumeau de sang. Par exemple, dans le film « La Grande Zorro » (1981) de Peter Medak, Zorro, à cause d’une entorse au pied, se fait remplacer par son frère jumeau Bunny Wigglesworth, gay flamboyant et folle devant l’éternel... Parfois, les jumeaux fictionnels sont homos tous les deux : c’est le cas de Djemal et Djelal, les coiffeurs du roman Bonbon Palace (2008) d’Elil Shafak. La gémellité est prioritairement vue comme un clonage puisqu’elle repose sur l’inversion. Par exemple, dans le film « Jeu de miroir » (2002) de Harry Richard, les deux frères jumeaux (dont l’un est homo) portent des prénoms-anagrammes : Leon et Noel. Dans la pièce Le Gang des potiches (2010) de Karine Dubernet, Janis prend Nina la lesbienne et sa sœur Édith pour des sœurs jumelles.
En général, les jumeaux des fictions homosexuelles vivent une fusion destructrice. Par exemple, dans la pièce Frères du bled (2010) de Christophe Botti, François et Jasmine, frère et sœur jumeaux, ont une relation conflictuelle : « On finit toujours par se disputer. » Dans le film « Donne-moi la main » (2009) de Pascal-Alex Vincent, les jumeaux Quentin et Antoine s’en vont en voyage vers l’Espagne pour assister à l’enterrement de leur mère. En cours de route, Antoine, le frère hétéro, devient carrément le maquereau de Quentin, l’homosexuel.

Parfois, le héros homosexuel n’a pas de jumeau de sang, mais en revanche considère son (hypothétique) amant comme son jumeau symbolique, une âme sœur narcissique (qu’il jalouse la plupart du temps) : « Tu trouves pas qu’on se ressemble, Bilal et moi ? » (Malik, le héros gay, interrogeant sa mère par rapport à son futur amant Bilal, dans le film « Le Fil » (2010) de Mehdi Ben Attia) ; « Nous sommes deux sœurs jumelles nées sous le signe du plumeau. » (le couple homo dans la comédie musicale À voix et à vapeur (2011) de Christian Dupouy) ; « C’est comme si on était jumelles. » (Cécile à son amante Chloé dans le roman À ta place (2006) de Karine Reysset, p. 29) ; « Nous sommes jumelles. » (Janine à sa compagne Simone dans la pièce Burlingue (2008) de Gérard Levoyer) ; « Tu es mon jumeau de cœur, mon jumeau spirituel. » (Sven à Éric, dans le roman L’Amant de mon père (2000) d’Albert Russo, p. 138) ; « On dit que chaque être humain a un sosie de par le monde. » (Brigitte dans la pièce La Mort vous remercie d’avoir choisi sa compagnie (2010) de Philippe Cassand) ; « Je ‘lisais’ Maurice, le roman d’Edward Morgan Forster, et toi aussi, mais tu le disais vraiment, et en version originale. Qui étais-tu, que voulais-tu ? Si je m’affichais avec ce livre, qu’il me semblait avoir suffisamment lu en voyant le film qu’en avait tiré James Ivory, c’était parce que j’aspirais à un amour aussi… comment dire ? Romantique. Par ce truchement, peut-être forcerais-je le destin ? […] Ainsi la coïncidence du livre constituait-elle un signe susceptible de m’encourager à t’aborder. […] Ma confusion augmenta quand je sus que nous portions le même prénom. » (la voix narrative racontant une rencontre furtive avec un inconnu dans une gare, dans la nouvelle « Un Jeune homme timide » (2010) d’Essobal Lenoir, pp. 42-43) ; « On dirait ma sœur Olga. » (Érik Satie se regardant dans le miroir, dans la pièce musicale Érik Satie… Qui aime bien Satie bien (2009) de Brigitte Bladou) ; « Il s’avéra que même si j’étais destinée à vieillir et à mourir, je pourrais avoir une jumelle, installée dans un satellite se déplaçant à la vitesse de la lumière, qui ne vieillirait pas au même rythme que moi. » (Anamika, l’héroïne lesbienne en recherche narcissique d’« immortalité », dans le roman Babyji (2005) d’Abha Dawesar, p. 219) ; etc.

Il n’est pas rare que le couple homo apparaisse comme des jumeaux aux yeux des autres : « Elle s’approchait en compagne d’un couple de sosies de Jeremy Irons mais avec un air encore plus snob que lui. Ils ressemblaient vraiment tous les deux à l’acteur anglais et je me surpris à me demander s’ils étaient jumeaux comme les deux médecins qu’avait justement et si génialement interprétés Jeremy Irons dans ‘Dead Ringers’ de David Cronenberg. Mais non, ils portaient des noms de famille différents. Ils n’étaient qu’amants mais on devinait facilement de qui était la photo qui trônait au-dessus de leur lit… » (Jean-Marc dans le roman Le Cœur éclaté (1989) de Michel Tremblay, p. 213) ; « Nous avons fait toutes les boîtes de folles et personne ne nous a regardés, Pierre et moi nous avons l’air de deux jumeaux de Pierre Cardin. » (la voix narrative du roman Le Bal des folles (1977) de Copi, p. 53) Dans le film « Potiche » (2010) de François Ozon, Suzanne trouve que l’amant de son fils Laurent lui ressemble étrangement… sans deviner que c’est son petit ami. Dans le film « Black Swan » (2011) de Darren Aronofsky, l’analogie entre gémellité et lesbianisme est faite sans équivoque. Dans la pièce Les Amers (2008) de Mathieu Beurton, Kévin et Joe sont considérés comme des jumeaux. Dans le film « Les Joies de la famille » (2009) d’Ella Lemhagen, Patrik pense que Sven et Göran, les amants homos, sont des « demi-frères ». Dans la pièce Les Miséreuses (2011) de Christian Dupouy, le couple homo Javert/Mr Madeleine est présenté comme une paire gémellaire (ils sont d’ailleurs habillés tous les deux à l’identique). Au tout début du vidéo-clip de la chanson « En miettes » (2011) d’Oshen, deux femmes lesbiennes se font l’amour, et elles se ressemblent tellement qu’on dirait des jumelles.
Dans le film « Les Enfants terribles » (1949) de Jean-Pierre Melville, Agathe se prend pour Dargelos qu’elle aperçoit en photo. Dans le film « La Beauté du diable » (1949) de Claude Autant-Lara, Marthe apparaît dans le reflet du mitoir de François. Dans la pièce Arthur Rimbaud ne s’était pas trompée (2008) de Bruno Bisaro, le double narcissique est également interpellé. Dans le film « Saisir sa chance » (2006) de Russell P. Marleau, pour cacher à Levi qu’il le matait en secret, Chance s’invente un jumeau : « Et si j’avais un frère jumeau qui me ressemblait trait pour trait ? »
La découverte du jumeau narcissique ne se fait pas sans heurts. Dans le roman Son Frère (2001) de Philippe Besson, par exemple, on perçoit tout à fait que la crise identitaire du personnage de Lucas, qui ne se supporte pas unique, est androgynique et violente : « Je contemplais ce corps face au piano […]. J’aurais voulu que ce corps fût le mien. » (p. 17) Au moment où l’on fait subir à Thomas une ponction de moelle osseuse, Lucas lui dit à distance : « Je fais le geste de porter ma main sur mon propre torse. Ils vont réussir à nous différencier, à éliminer nos ressemblances. » (idem, p. 37) ; « Assassiner son frère, serait-ce autre chose qu’un suicide ? » (idem, p. 145)

La gémellité dans les fictions traitant d’homosexualité est rarement signe d’un phénomène positif. Au mieux elle illustre poétiquement le narcissisme, la recherche égocentrée et fusionnelle de l’androgyne (cf. le film « Bella, Ricca, Lieve Difetto Fisico, Cerca Anima Gemella » (1972) de Nando Cicero), le mythe de la fondation (cf. la pochette du single de la chanson « Adam et Yves » de Zazie), au pire elle renvoie au viol, au clonage, à la schizophrénie, à la pure baise porno, à l’inceste, à la jalousie, aux crimes, à l’absorption de drogues, à la contrefaçon mensongère, au meurtre fratricide, à la mort : cf. le film « Festen » (1998) de Thomas Vinterberg (avec Linda et Christian), le roman Deux larmes dans un peu d’eau (2006) de Mathieu Riboulet (avec les jumelles dont l’une meurt à la naissance), le roman J’ai tué mon frère dans le ventre de ma mère (2011) de Sophie Cool, le roman Cosmétique de l’ennemi (2001) d’Amélie Nothomb, la pièce Le Jour de Valentin (2009) d’Ivan Viripaev (avec la jalousie gémellaire Katia/Valentine), le film « Nés en 68 » (2008) d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau, le film « Farinelli » (1994) de Gérard Corbiau (avec les jumeaux incestueux Carlo et Ricardo), les vidéo-clips des chansons « L’Âme-Stram-Gram » (où les thèmes du suicide et de l’inceste ressortent) et « California » (là, il est question de prostitution) de Mylène Farmer, le film « The Wild Party » (1975) de James Ivory (avec les jumeaux incestueux), le film « Vies brûlées » (2000) de Marcelo Piñeyro (avec les amants homosexuels criminels surnommés « les Jumeaux »), la nouvelle « Lejana » du recueil Bestiario (1951) de Julio Cortázar (dans laquelle Alina Reyes recherche sa « jumelle du bout du monde »), le tableau Les Deux Fridas (1939) de Frida Kahlo (représentant la souffrance et l’extase schizophrénique), les jumeaux jaloux dans les dessins pornographiques de Roger Payne, le film « Imposters » (1979) de Mark Rappaport, la B.D. Dads and Boys (2007) de Josman (avec les jumeaux couchant ensemble), etc. Dans la comédie musicale Encore un tour de pédalos (2011) d’Alain Marcel, un des personnages homosexuels affirme avoir été violé dans une tournante par ses « jumeaux ». Dans la pièce Bonjour ivresse ! (2010) de Franck Le Hen, Wanda, à cause de l’alcool, croit être sortie avec des jumeaux pendant une soirée. Les jumeaux sont souvent symboles de mort : « Ce n’était pour aucun des deux jumeaux Hypnos ni Thanatos que j’étais descendu dans cet Enfer. » (le protagoniste homo parlant des « quais obscurs et des parkings déserts », dans la nouvelle « Au musée » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 107)

Quelquefois, la gémellité cinématographique provoque ou représente l’impuissance sexuelle du personnage homosexuel : « T’arrives pas à bander si ton p’tit frère te regarde pas ?! » (Claire dans le film « Faux semblants » (1988) de David Cronenberg) ; « Il fallait que je sache que nous étions deux pour prendre une consistance. Seule, je n’existe pas. Je ne sais pas être le singulier de notre pluriel d’avant. » (Anna dans le roman Un Garçon d’Italie (2003) de Philippe Besson, p. 64) Farinelli, dans le film éponyme de Gérard Corbiau (1994), s’imagine qu’il ne pourra pénétrer génitalement une femme qu’en présence de son jumeau… à tel point que la Comtesse de Novère lui demande ironiquement s’il a « besoin de son frère pour bander ».
Au sein de l’œuvre du dramaturge et dessinateur argentin Copi, la gémellité est omniprésente. Dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986), par exemple, Mimi qualifie son double travesti Fifi de « sœur jumelle ». Dans le roman Le Bal des folles (1977), Delphine et Corinne Audieu sont jumelles. Pareil pour la Duchesse d’Albe et la Duchesse de Malaga, les deux sœurs jumelles de la nouvelle « L’Autoportrait de Goya » (1978). Dans le roman La Cité des rats (1979), on trouve les deux rats femelles jumelles Iris et Carina. Il y a les deux couples de jumelles Leïla/Maria et Joséphine/Fougère dans la pièce Les Quatre jumelles (1973). On retrouve le mythe des fondateurs civilisationnels avec les jumeaux de la tribu des Boludos dans la nouvelle « La Déification de Jean-Rémy de la Salle » (1983). Dans le roman La Vie est un tango (1979), Silvanito a des jumeaux. On observe chez Copi une conception schizophrénique de la gémellité. On n’est pas du tout dans l’idée de double en tant que « semblable » ou « duplicata » (= double des clés, par exemple), mais bien dans l’idée de double en tant qu’« identique » (= deux moitiés d’un seul tout) ou de « double schizophrénique ». Un frère jumeau peut remplacer l’autre et être lui parce que le jumeau est un clone, une voix schizoïde, non un être réel : « Tu m’as étranglée ! » (Joséphine à sa jumelle Fougère dans la pièce Les Quatre jumelles) ; « Les jeux ne sont pas tout à fait faits, chère petite sœur. C’est toi ou c’est moi ! Puisque nous sommes jumelles ! On a commencé à se battre à l’intérieur du ventre de notre mère. » (la Comédienne à Vicky dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne, 1986) Généralement, les jumeaux de Copi sont violents ou représentent le viol : « Elles [les 3 Sœurs de Tchekhov] prétendent être jumelles. Tous les dimanches elles sortent arcs et flèches et elles tirent. » (Copi, Un Livre blanc (2002), p. 76) ; « La grossesse de Jacqueline fut difficile, on craignait des jumeaux. » (cf. la nouvelle « La Césarienne » (1983) de Copi, p. 73) ; « Le fait de s’habiller en jumelles leur conservait une certaine clientèle d’amateurs malgré leur soixantaine bien entamée. » (Mimi et Gigi, les deux clochards prostituées, dans la nouvelle « Les Vieux travelos » (1978), p. 87) Le jumeau copien est figure de mort. Par exemple, dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne, la femme de ménage est assassinée plus d’une fois, et sa sœur jumelle est plus bardée de prothèses qu’un mannequin surréaliste. La jumelle symbolise le spectre de l’abandon parental, du doute d’avoir été désiré, et d’être unique : « Qu’est-ce que je vous ai fait ? Parce que j’ai dû vous infliger quelque humiliation dans le passé dont je ne me souviens pas ou qui m’a échappé. Vous étiez comédienne. Je vous ai peut-être volé un rôle sans le savoir. Ou un amant. » (la Comédienne à Vicky, idem, pp. 274-275) ; « Nous sommes sœurs jumelles, Madame Brionska. » (Vicky à la Comédienne, idem, p. 275) ; « Elle [Madame Lucienne] s’est trouvée enceinte d’un légionnaire et elle l’a caché à sa famille qui était très anarchiste. Elle ne m’a pas dit qu’elle avait des jumelles mais une seule fille, qu’elle avait confiée à l’Assistance Publique. » (le Machiniste, idem, p. 275) ; « J’ai mangé un de mes yeux, le droit, et l’autre, le gauche, ma fille l’a mangé. Ainsi, nous sommes jumelles dans l’espace et dans le temps de mère en fille, et ainsi de suite. » (la Reine incestueuse dans la pièce La Pyramide !, 1975)
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PARFOIS RÉALITÉ
La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

Je vous renvoie à la photo des jumeaux à la Gay Pride parisienne de 2006 exposée dans Triangul’Ère 7 (2007) de Christophe Gendron (p. 171), au dossier « Jumeaux Homos : leurs Secrets » dans la revue Têtu (n° 130, février 2008, pp. 102-107), au docu-fiction « Brüno » (2009) de Larry Charles (avec la jumelle), au documentaire italien « Due Volte Genitori » (2008) de Claudio Cipelleti sur les parents d’enfants homos (l’un des portraits concerne Cristina, une jumelle lesbienne), à l’ouvrage collectif L’Amour du semblable (2001) de Xavier Lacroix, à la photo Henri Michaux (1925) de Claude Cahun, aux multiples parallélismes qu’on peut faire entre les Twin Parade et les Gay Pride, etc.
Le lien entre désir homosexuel et gémellité ne date pas d’hier. « À la fin du XIXe siècle, dans un premier temps, l’homosexualité féminine est définie sur le modèle de la ressemblance et désignée par la métaphore des sœurs jumelles. » (Natacha Chetcuti, Se dire lesbienne : Vie de couple, sexualité, représentation de soi (2010), p. 21)
Actuellement, il devrait nous sauter aux yeux, même si bizarrement, personne ne semble le connaître. Par exemple, dans l’industrie du porno gay (je ne parle même pas du porno lesbien, car là, la liste est interminable ! … même si celui-ci est attribué à un public « hétéro mâle »…), les jumeaux sont très présents : cf. le film « Double en jeu » (2000) de Jean-Daniel Cadinot, le film porno « Busy Boy » (1970) (avec les jumeaux Christy), le film « Twins » (1993) de Bijou Film Production, le film « The Twins » (1998) d’Odyssey Production (avec les jumeaux Perón), le film « Double Size : Double The Pleasure » (2004) de Pacific Sun Production (avec les jumeaux Dean et Dave Resnick), le film « Double Czech » (2000) (avec les jumeaux Jirka et Karel Bartok), le film « The Twins » de Marc Dorel (avec les jumeaux Alex et Ian Lynch), etc. Parmi les plus « connus », on a les jumeaux Guesdes, les jumeaux Brewer, les jumeaux Ryker, les jumeaux Hall, les jumeaux Grooch, les jumeaux Goffney, les jumeaux Mangiatti, Milo et Elie Peters, les jumeaux Carlson, etc.
Dans la réalité, il y a beaucoup d’individus nés jumeaux qui se disent homosexuels à l’âge adulte. C’est le cas de Willa Cather, de Rudgy Pajany, Emmanuel Moire, Zarko (le jumeau de l’émission de télé-réalité « Secret Story 5 »), etc. Même chez les célébrités, le lien de coïncidence entre homosexualité et gémellité est relativement vérifiable : Nicolas et Stéphane Sirkis du groupe Indochine, Christophe et Stéphane Botti, Gabriel et Oscar Perón, Willa Cather et son frère William, etc. À Cœur ouvert (2007) est l’autobiographie de l’écrivain choletais Stéphan Desbordes-Dufas : ce dernier raconte sa propre homosexualité et celle de son frère jumeau.
Dans son étude Les Jumeaux, le Couple et la Personne (1960), René Zazzo, LE Spécialiste français des jumeaux, évoque le cas d’une femme jumelle lesbienne : « Claudette est une jumelle, homosexuelle active. Elle a toujours regretté d’être une fille. Elle prenait les jouets délaissés par son frère jumeau. […] Les tendances voyeuristes ont chez elle une grande importance. »
Certains jumeaux homos témoignent ouvertement de la conjonction du désir homosexuel et de leur identité de frère jumeau : « Pour l’anecdote, une fois, je suis sorti avec un jumeau sans le savoir. Par la suite, j’ai rencontré son frère. Et je dois bien avouer que c’est assez fascinant, la ressemblance. C’étaient des ‘vrais’ et ils me plaisaient donc physiquement tous les deux. Je me suis même surpris à avoir des idées lubriques… » (Férid, lui-même jumeau homo, dans le dossier « Jumeaux Homos : leurs secrets », sur la revue Têtu, n° 130, février 2008, p. 106) ; « J’aurais adoré qu’on se tape un couple de jumeaux. » (Laurent en parlant de lui et de son frère jumeau qui est également gay, idem, p. 107)
De mon côté, c’est le rapport intime et autobiographique que j’ai avec le lien homosexualité/gémellité qui m’a au départ lancé dans mes recherches sur le désir homosexuel, j’avoue. Je me disais que la gémellité était un dénominateur commun criant que j’observais tellement dans mes rencontres et dans les films sur l’homosexualité que je voyais qu’il y avait forcément des « mystères de coïncidence » à creuser à propos du désir homosexuel, un désir si mal connu finalement. Au fur et à mesure que je me faisais des amis homos, je découvrais qu’il y avait parmi eux des jumeaux à la pelle, de toutes les catégories : des monozygotes, des dizygotes, des gars, des filles, des jeunes, des plus âgés, des Français, des Étrangers, des personnes qui souffrent du « syndrome du jumeau solitaire » (elles ont appris qu’elles ont perdu leur sœur ou leur frère à la naissance, lors de l’accouchement de leur mère : elles en éprouvent donc un manque sans tristesse, une culpabilité inconsciente), même des frères jumeaux qui couchent ensemble (tant qu’ils ne trouvent pas mieux ailleurs !), etc. Parfois, je tape en plein dans le mille sans le faire exprès quand j’aborde le sujet du lien homosexualité/gémellité en public (par exemple, lors d’un café-philo sur l’homosexualité, que j’ai tenu en début 2011 à Lorient, certains jeunes auditeurs homos, que je ne connaissais pas du tout, et qui étaient venus par hasard, se sont tout de suite sentis concernés par mon propos étant donné qu’ils étaient jumeaux !). Il m’est même arrivé de reconnaître une jeune fille lesbienne qui fréquentait le même local associatif que moi à Angers, parce qu’elle était passée avec sa sœur à une émission de télé de Mireille Dumas (« Bas les masques ») sur les jumeaux… et comme pendant toute mon adolescence, mon frère et moi épluchions toutes les émissions qui traitaient du sujet, son visage ne m’avait pas échappé !

Du côté simplement des statistiques et des études scientifiques (à prendre avec la distance et les précautions nécessaires pour ne pas causaliser l’homosexualité ni faire de généralités abusives), il est fait état d’un taux élevé de probabilité entre gémellité et homosexualité. « En 1953, Kallman constate que dans tous les cas de jumeaux monozygotes, lorsque l’un est homosexuel, l’autre l’est également. Concordance qui ne se retrouve pas chez les faux jumeaux. » (F. J. Kallman, Heredity in Health and Mental Disorder, N. Y. Norten, 1953, cité dans l’essai X Y de l’identité masculine (1992) d’Élisabeth Badinter, p. 166)
Il ressort de l’étude plus connue de Bayley et Pillard que, chez les vrais jumeaux (les monozygotes), lorsque l’un des deux frères est homosexuel, l’autre l’est aussi dans 55 % des cas… ce qui constitue une probabilité énorme ! (cf. les études de l’Université de Boston du Docteur Richard et des psychologues Bailey et Pillard, A Genetic Study of Male Sexual Orientation, Archives of General Psychiatry, Chicago, 1991). Dans « Homosexual Orientation in Twins : A Report on Sixty-One Pairs and Three Triplets Sets » (Archives of Sexual Behaviours 22, 1993, pp. 187-206), F. L. Whitam, M. Diamond et J. Martin donnent un taux de concordance de 65 % pour 34 paires de jumeaux monozygotes et de 30 % pour 23 paires de jumeaux dizygotes. Je vous renvoie également aux chiffres de concordance similaires donnés par N. Buhrich, J. M. Bailey et N. G. Martin (« Sexual Orientation, Sexual Identity and Sex-Dimorphic Behaviors in Male Twins », Behavior Genetics 21, janvier 1991, pp. 75-96).
Une équipe de chercheurs, dirigée par le Docteur Kenneth Kendler du Medical College of Virginia, a publié en 2000 les résultats d’une recherche très intéressante sur les jumeaux. Sur les 50 000 familles dont les données étaient rendues disponibles par la Foundation Midlife Development, l’équipe de Kendler a examiné les comportements sexuels de 794 paires de jumeaux et 2 907 couples de frères et sœurs. Sur cet échantillon, 2,8 % des personnes interrogées étaient homosexuelles ou bisexuelles. Parmi les 324 couples de vrais jumeaux (même patrimoine génétique), 6 reconnaissaient être tous les deux homosexuels ou bisexuels et 19 que l’un des deux était homosexuel alors que son binôme ne l’était pas. À partir de ces données, les conclusions des chercheurs dans l’American Journal of Psychiatry furent les suivantes : un vrai jumeau sur trois serait homosexuel quand son frère l’est, soit 31,6 % des jumeaux homozygotes, alors que dans le cas des faux jumeaux du même sexe le chiffre serait de 13,3 % ; et de 8,3 % si l’on considère tous les faux jumeaux. Et de conclure que : « les facteurs génétiques peuvent avoir une grande influence sur l’orientation sexuelle ». Enfin, Kenneth Kendler reconnaît que le rôle des gènes joue « en interaction avec des facteurs environnementaux ». Il se garde bien de faire une lecture de la gémellité trop scientifiquement déterministe.
La gémellité fait partie d’une des coïncidences troublantes de l’homosexualité. Le cas des jumeaux homosexuels vient déranger ceux qui pensent que le désir homosexuel est soit totalement acquis, soit totalement inné. Il prouve que l’homosexualité se manifeste plus particulièrement dans certains cadres de vie, des situations particulières qui restent à définir, et qui à elles seules ne seront jamais des « critères éternels d’homosexualité ». Le désir homosexuel est suscité par des facteurs externes réellement mais non systématiquement déterminants. S’il peut s’expliquer en partie par la gémellité par exemple, cela veut dire qu’il est relativement provoqué et construit, qu’il n’est pas qu’inné, qu’il n’est pas non plus uniquement acquis, mais qu’il peut être réveillé par des rencontres, des événements, et un contexte extérieur imparfaitement précis. Et cela inquiète bien évidemment la communauté homo, car dans ce cas-là, l’homosexualité pourrait être considérée comme un choix, ou bien comme un phénomène « opérable », qu’on pourrait ré-éduquer ou désapprendre.
Personnellement, je laisserais les statistiques au second plan, car elles encouragent à ranger du côté de la causalité ce qui n’est qu’à reléguer dans le monde des images et des fantasmes, pour me pencher sur ce que nous pouvons observer aujourd’hui dans la fantasmagorie homosexuelle et parfois dans la réalité concrète. Il est clair que le couple gémellaire est un topos de l’iconographie homosexuelle. Cela s’explique en partie par le fait qu’au niveau des désirs, jumeaux comme personnes homosexuelles ont tout, physiquement et pulsionnellement, pour se prendre pour des exceptions d’Hommes, des photocopies humaines, ou des dieux auto-créés (« J’ai été capable de faire mon frère à mon image sans l’aide de l’extérieur… »), alors que, comme l’écrivait René Zazzo, les jumeaux sont juste les cas limites d’une situation générale : « Nous sommes tous des jumeaux. » (Les Jumeaux, le couple et la personne, 1986). Et je serais tenté de rajouter que, du point de vue des désirs humains superficiels, nous sommes aussi tous partiellement hétérosexuels/bisexuels/homosexuels : les personnes jumelles ne sont pas, comme on le croit souvent, des créatures humaines à part, ni les personnes homosexuelles une espèce exceptionnelle.
Homosexualité et gémellité forment un tandem intéressant car toutes deux soulèvent les mêmes enjeux : le fantasme social du jumeau va de pair avec celui du sexe unique, et du couple fusionnel. Dans le cas des frères jumeaux comme des personnes homosexuelles, le besoin de s’affirmer comme original – donc vivant, aimable et aimant – se trouve supplanté par un désir de relation fusionnelle avec son semblable sexué présentée comme « idyllique », sous-tendant la croyance secrète d’être irréductiblement seul ou bien clone – et donc mort, incomplet, inexistant, mal-aimé, ou peu aimant.
Je crois que le désir homosexuel émerge de la peur, chez une personne, d’être une photocopie, de ne pas être unique. Ce n’est pas plus compliqué que cela.

Bien plus qu’une vérité génétique ou anthropologique figée sur l’homosexualité, bien plus qu’une réalité générale et majoritaire à étendre à toutes les personnes homos, la gémellité correspond en revanche à un désir très répandu dans la communauté homo, ET individuellement, ET au sein du couple homo. C’est le désir homosexuel, et uniquement lui, qui doit retenir notre attention. La gémellité homosexuelle est plus un fantasme qu’une réalité concrète. Parfois, la gémellité entre amants homosexuels est purement symbolique et désirante : « Je suis son frère jumeau et me prépare à me rendre au parloir, habillé exactement comme il s’habille. » (Christian en parlant de son amant Kamel de 20 ans son cadet, dans l’autobiographie Parloir (2002) de Christian Giudicelli, p. 119) ; « Je ne sais pas si le désir d’avoir un jumeau est très répandu ou si on trouve une telle attente dans certaines familles. » (Gore Vidal, Palimpseste – Mémoires (1995), p. 33) ; « Parmi les fantasmes des gays, les jumeaux arrivent dans le peloton. » (c. f. le dossier « Jumeaux Homos : leurs secrets », dans la revue Têtu, n° 130, février 2008, p. 102) ; « C’est le fantasme de pas mal d’homos de se taper des jumeaux, on adore chauffer les mecs avec ça. » (Joaquim, idem, p. 104) ; « Je ne vois pas chez un garçon de plus belle qualité ni de plus grave défaut que d’être né sous le signe des Gémeaux. » (Pascal Sevran, Le Privilège des jonquilles, Journal IV (2006), p. 206)
D’ailleurs, de l’extérieur, beaucoup de couples homos racontent qu’ils ont été pris pour des jumeaux ou des frères (cette confusion est extrêmement fréquente) : « Des personnes peu perspicaces ont souvent cru que nous étions jumelles. » (Paula Dumont en parlant de son couple avec Martine, dans son autobiographie La Vie dure : Éducation sentimentale d’une lesbienne (2010), p. 70)
Parfois, il a suffi qu’un individu ait l’impression d’avoir remplacé un frère ou une sœur aîné mort(e) prématurément dans sa famille pour se sentir jumeau : « J’ai le sentiment que ma mère s’en veut toujours du décès de mon frère, comme si elle n’avait pas bien pris soin de moi, alors qu’elle n’avait que 15 ans ! J’ai aussi le sentiment qu’elle a fait une sorte de transfert sur moi. J’ai remplacé l’enfant mort. » (Brahim Naït-Balk, Un Homo dans la cité (2009), p. 15) Tout récemment, un ami homo m’a expliqué pourquoi il se sentait homosexuel : « J’ai déjà réalisé depuis quelques années que je suis un enfant né pour remplacer un frère mort à quelques mois d’existence (et dont je porte le prénom en second) et je réalise aujourd’hui que ma mère attendait de moi que je sois vivant-mais-mort, ‘sage comme une image’, une forme d’Être au-dessus du temps désincarné. » (cf. mail reçu le 2 août 2011)

Concernant le lien de coïncidence entre gémellité et homosexualité, il est fascinant de voir que la douleur de la perte du jumeau a pu être amortie/camouflée par l’annonce prématurée et officielle d’une homosexualité… comme si la mort du jumeau coïncidait avec le désir homosexuel et ses soubresauts. Je pense au cas précis du chanteur français Emmanuel Moire, qui a presque simultanément appris la mort accidentelle de son frère jumeau (Nicolas Moire, le 12 janvier 2009 est plongé dans un profond coma après avoir été renversé par une voiture, et décède le 28 du même mois) et annoncé dans le magazine Têtu de novembre 2009 qu’il était homo (il a apparemment assumé complètement d’avoir fait son coming out quelques mois après la mort de son frère). Cela laisse supposer plein de choses sur la nature du désir homosexuel, notamment du lien entre homosexualité-gémellité-mort.
En ce sens, l’image fictionnelle des jumeaux homos farceurs ou criminels n’est pas toujours un mythe. Par exemple, les meurtriers de l’acteur gay mexicain Ramón Novarro étaient des frères jumeaux homos (Ils s’appelaient Bert et Daniel).
Si l’on sort de la sphère strictement privée de l’individu et du couple, on découvre que la recherche gémellaire homosexuelle s’étend à la communauté homosexuelle toute entière. J’aborde plus largement le thème des clones dans le code « clonage » du Dictionnaire des Codes homosexuels, mais je peux quand même vous en toucher deux mots en citant simplement l’autobiographie de Mauvais genre (2009) de Paula Dumont, qui à elle seule suffira à illustrer l’uniformisme et le conformisme spéculaire visés par beaucoup de personnes homosexuelles actuelles : « J’ai vécu assez longtemps pour savoir que j’appartiens à une certaine catégorie de femmes qui ne sont originales qu’en apparence. Quand je me rends dans une assemblée de deux cents goudous, je repère mes semblables au premier coup d’œil. Sans nous être concertées, nous arborons toutes la même panoplie, ce qui est la preuve que nous avons subi un conditionnement identique. » (p. 8) ; « Il m’est facile aujourd’hui de répondre à cette question car j’ai, au cours de mon existence, rencontré de nombreuses butchs qui n’ont jamais ouvert que L’Auto Journal ou L’Équipe et qui me ressemblent comme des sœurs jumelles. » (idem, p. 87) La communauté gay et la communauté lesbienne cherchent à se conforter et à se rassurer dans une ressemblance singée… même si parfois survient le doute sur le sens de cette pseudo gémellité : « Dans quelle mesure suis-je Paula, la sœur jumelle de Marc, lui-même et tout comme moi homosexuel exclusif ? » (idem, p. 16)

La gémellité est aussi – et je terminerai par là – le signe social tangible du viol (« viol » entendu dans son sens légal mais aussi dans le sens d’« éloignement du Réel ») et de la manipulation génétique des apprentis sorciers que nous devenons quand nous jouons avec la vie à travers les « progrès » scientitifiques. « Aujourd’hui, sa compagne va accoucher de deux jumelles. » (Jeanne Broyon à propos de Francine, une femme lesbienne qui a eu des enfants par fécondation in vitro, dans le documentaire « Des Filles entre elles » (2010) de Jeanne Broyon et Anne Gintzburger) ; « C’est tellement beau que ça en devient irréel. » (Francine en parlant de « ses » jumelles qu’elle aurait eues avec sa compagne Karen, le jour de la naissance à la maternité, idem) ; « Mon fils, je l’aime comme si je l’avais fait. » (Jeanne en parlant du fils de sa compagne, idem)
Notre société, qui ne sait plus trop qui elle est, qui s’éloigne de ses repères anthropologiques fondateurs, qui s’homosexualise de plus en plus à force de promouvoir l’indifférenciation des sexes, engendre symboliquement, et parfois concrètement, des jumeaux. On les voit, ces deux clones manichéens, s’étaler dans les pubs, les films, et les magazines ; et la procréation médicalement assistée favorise l’existence concrète des jumeaux. Lorsque nous voyons double, en général, c’est mauvais signe : soit nous avons pris une substance illicite, soit nous sommes malmenés symboliquement, psychiquement, inconsciemment, par un désir écartelant, qui nous éloigne du Réel. Le désir homosexuel fait partie justement des désirs humains les plus écartelants qui soient.