Code n° 127 : Mort = Épouse
(veuve)

Notice explicative :
Incroyable mais vrai : beaucoup de personnes homosexuelles croient inconsciemment qu’elles sont mariées à la mort. Ce n’est pas moi qui l’invente : ce sont elles qui le disent ! Alors bien sûr, elles prétendront que c’est faux parce qu’elles savent bien faire intellectuellement la différence entre la mort cinématographique et la mort réelle… mais dans leur cœur, c’est beaucoup moins clair.
Elles célèbrent en général la mort dans sa forme la plus parfaite : l’actrice ou la veuve (Je traite plus largement de la mort en général, et de la place du suicide en particulier, dans le code "mort" de mon Dictionnaire des Codes homosexuels). À les entendre, la Faucheuse serait l’épouse idéale et « pure » (le narrateur du roman Son Frère (2001) de Philippe Besson, pp. 46-47), le reflet narcissique qu’elles pourraient rejoindre pour gagner l’éternité et s’auto-contempler. Leur identification à la veuve drapée de sa mantille noire, portant des lunettes de soleil pour cacher sa fausse/digne peine, est relativement fréquente dans les fictions traitant d’homosexualité.
Un certain nombre de personnes homosexuelles – y compris celles qui ne se pensent pas suicidaires ou déprimées – prennent la Camarde pour leur fiancée. « Je sens que la mort m’aime et me cherche pour m’emmener dans son inframonde. » (Raúl Gómez Jattin sur le site www.islaternura.com, consulté en janvier 2003) Certaines disent même préférer la mort à leur amant, et remarquent que ce dernier aussi, comme le montrent les propos de Klaus Mann dans son Journal (1937-1949) : « Lui, il aime la mort à vrai dire davantage que moi. » (p. 53) Il s’agit d’une croyance absurde, puisque l’Amour vrai, même s’il se manifeste parfois dans des situations d’épreuves, n’a jamais eu besoin de la souffrance ni de la mort pour exister. Mais elles s’obstinent à la rendre effective par l’intermédiaire de l’esthétique, pour se créer un destin de star romantique maudite et devenir un objet sacré.
N.B. : Voir également les codes "mort", "morts-vivants", "Frankenstein", "femme-araignée", "reine", "mère possessive", "femme fellinienne géante et pantin", "Carmen", "actrice-traîtresse", "« Un Petit Poisson, Un Petit Oiseau »", "suicide", "amant triste", "vampirisme", "amant narcissique", "femme allongée", "mariée", "se prendre pour le diable", "Liaisons dangereuses", "coït homosexuel = viol", la partie « rouge et noir » de "corrida amoureuse", la partie « fixette sur un amant perdu et déifié » de "clonage", et la partie « nécrophilie » de "cannibalisme", dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.
FICTION
a) Le personnage homosexuel considère la Mort comme une épouse à qui il doit rester fidèle :

Dans les fictions homo-érotiques, la Mort est très souvent associée par le héros homosexuel à une épouse, une mère, une sœur, une star qu’il ne peut trahir : « Elle est ma sœur, la Mort ! » (l’Infirmière dans la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi, p. 63) ; « Il faut que je t’explique pourquoi j’ai peur de la photographie. Pour moi, c’est la mort. Je me rappelle Maman presque tous les jours. Je me souviens d’un après-midi en particulier. Nous étions sur les rives de la Sunshine Coast, dans le golfe d’Alaska. Partout il y avait de la neige, c’était blanc à perte de vue. Papa avait acheté un Polaroïd, Maman s’était assise sur un tas de neige. Son visage ce jour-là sera son visage pour toujours. J’entends tout à coup le ‘clic’ de l’appareil, le ‘zzz’ de la photo qui sort – petit à petit, le portrait se révèle… Je trouve ça magique. Et pourtant, lorsque les traits de Maman deviennent tout à fait nets sur le papier glacé, je ne la reconnais plus… Elle a déjà changé. Je la regarde, je regarde la photo, je la regarde, je reviens à la photo : ma mère s’enfuit ! Je pleure énormément. La photo tombe sur la neige. Quand mon père la ramasse, les couleurs ont suinté, le visage de ma mère n’est plus qu’une traînée rose. » (Chris, l’un des héros homosexuels du roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 44) ; « Je décide d’attendre sans bouger un long et profond sommeil qui ressemble à la mort comme je l’imagine. J’y vois maman dans une grande robe blanche. Elle me sourit, court dans un champ de fleurs bleues. On dirait qu’elle vole. » (le jeune narrateur du roman Le Crabaudeur (2000) de Quentin Lamotta, p. 88) ; « Je sortais avec une fille mais… elle est morte. » (Antoine, le héros, en parlant de sa meilleure amie Sophie – pourtant toujours vivante au moment où il en parle – dans le roman Les Nettoyeurs (2006) de Vincent Petitet, p. 15) ; « Sophie avait modérément apprécié qu’il la fasse passer pour morte. » (idem, p. 21) ; « Dans un dernier flash, elle [Truddy] vit le visage de sa mère, morte à sa naissance et qu’elle n’avait connue que par des photos. » (cf. la nouvelle « Les Potins de la femme assise » (1978), p. 40)

Dès l’incipit de son one-man-show Raphaël Beaumont vous invite à ses funérailles (2011), le comédien Raphaël Beaumont rentre sur scène en ayant une conversation téléphonique amoureuse avec la mort (« Non, c’est toi qui raccroches… Ah non, c’est tooooi ! »). Dans le film « Orphée » (1950) de Jean Cocteau, la Mort, personnifiée par Maria Casarès, symbolise également l’amour-glamour : « Vous vous attendiez sans doute à me voir travailler avec un suaire et une faux ? Mais mon garçon, si j’apparaissais aux vivants tel qu’ils me représentent, ils me reconnaîtraient, et cela ne faciliterait pas notre tache. » Dans la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi, la cantatrice d’Opéra, Regina Morti – dont le nom signifie « Reine des Morts » – déclare sa flamme à Cyrille, le héros homosexuel mourant du Sida sur son lit d’hôpital ; ce harcèlement de star mythomane le fait réagir (« Vous êtes folle ? Nous ne sommes pas mariés ! », p. 50) ; et elle lui donne une réponse déconcertante : « Nous le sommes dans le royaume des morts. […] Je vous attends dans l’au-delà per il grande finale ! » En bonne star paranoïaque en mal de fans et de reconnaissance, elle lui attribue même des mots doux qu’il n’a jamais écrits.

Il est très fréquent dans la fantasmagorie homosexuelle que le personnage homosexuel identifie son amant à la Mort : « J’avais l’impression que j’étais en train de mourir. Mais vue comme ça, la mort, c’était ce que j’avais connu de meilleur dans ma vie. » (Mourad, l’un des deux héros homosexuels décrivant son premier émoi amoureux pour un homme, dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, p. 339) ; « Tu vois l’amour comme un tombeau. » (la Dame Étoile à Tania l’héroïne lesbienne, dans la pièce Ma Double Vie (2009) de Stéphane Mitchell) ; « Gabrielle s’épouvantait de céder ainsi au plaisir vain de s’adresser à une morte [Émilie]. […] Là où elle était, Émilie n’attendait plus rien, Gabrielle non plus. Mortes toutes deux… toutes deux. Ou presque. » (Élisabeth Brami, Je vous écris comme je vous aime (2006), pp. 208-209) ; « J’ai rencontré la mort et j’ai pas osé l’envoyer chier. » (Frédérique Quelven dans son one-woman-show Nana vend la mèche, 2009) ; « J’ai voyagé d’une morte à l’autre. » (Laura en parlant de sa compagne Sylvia puis de sa mère, dans le roman Deux Femmes (1975) d’Harry Muslisch, p. 200) ; « La Mort prochaine et moi, nous faisons nos adieux, nous nous promenons, nous marchons la nuit dans les rues désertes légèrement embrumées et nous nous plaisons beaucoup. » (Louis dans la pièce Juste la fin du monde (1999) de Jean-Luc Lagarce) ; « Je danse avec la mort. » (la figure de Frida Kahlo dans la pièce Attention : Peinture fraîche (2007) de Lupe Velez) ; « Ce n’était ni pour sa fortune, ni pour son élégance qu’Élisabeth l’avait épousé, ni pour sa grâce. Elle l’avait épousé pour sa mort. » (la voix-off de Jean Cocteau dans le film « Les Enfants terribles » (1949) de Jean-Pierre Melville) ; « La mort seule m’aimera. » (Mino dans le film « À travers le miroir » (1961) d’Ingmar Bergman) ; « C’est la mort qui m’épouse. » (Antigone dans la pièce Antigone (1922) de Jean Cocteau) ; « L’amour, la mort, peut-être. » (cf. la chanson « L’Innamoramento » de Mylène Farmer) ; « Oui, la mort était bien là. […] Assise au bord de mon lit, les coudes relevés en os sans chair, la faux entre les jambes, la tête chauve et le crâne escarpé, du noir autour des yeux et le sexe disparu, la mort me proposa un dilemme sagement monstrueux. C’était lui, l’homme sans visage de la voiture ou elle. Elle ou lui ? Lui ou elle ! » (Nina Bouraoui, La Voyeuse interdite (1991), p. 107) ; « Je pensais que ce serait sexy de voir Dean te tuer. » (Wayne au cadavre de Jimmy, dans la pièce Jerk (2008) de Dennis Cooper) ; « Sexy coma, sexy trauma, sexy coma… » (cf. la chanson « Dégénération » de Mylène Farmer) ; « Je reconnais alors la voix d’un cher défunt, d’un défunt qui ne respire plus que par mes lèvres : toujours, quand l’enthousiasme me donne des ailes, je suis lui. » (le narrateur homosexuel du roman La Confusion des sentiments (1928) de Stefan Zweig, p. 66) ; « Jamais peut-être, ils n’avaient été aussi proches l’un de l’autre, mystérieusement aussi proches. » (Malcolm au chevet de son amant Adrien, dans le roman Par d’autres chemins (2009) d’Hugues Pouyé, p. 130) ; « Et mourir d’être mortelle, mourir d’être aimée. » (cf. la chanson « Paradis inanimé » de Mylène Farmer)
Le duo Eros et Thanatos rencontre un certain succès dans les œuvres de fiction homosexuelles, puisque très souvent, les deux amants homosexuels se retrouvent davantage dans la mort que dans la vie : cf. le roman N’oubliez pas de vivre (2004) de Thibaut de Saint Pol (dans lequel l’amant tant aimé se suicide), le film « Thelma et Louise » (1991) de Ridley Scott (avec le suicide collectif du couple lesbien), le film « La Ley Del Deseo » (« La Loi du Désir », 1986) de Pedro Almodóvar, le film « Liebe Ist Kälter Als Der Tod » (« L’Amour est plus froid que la mort », 1969) de Rainer Werner Fassbinder, la pièce Doña Macabra (1970) d’Hugo Argüelles, le film « The Bubble » (2006) d’Eytan Fox (avec les deux amants qui finissent par se faire sauter à la bombe ensemble), le film « Du sang, de la volupté et de la mort » (1947-1948) de Gregory J. Markopoulos, le film « Je t’aime, je te tue » (1971) d’Uwe Brandner, le film « Mourir d’aimer » (1970) d’André Cayatte, le film « Rites d’amour et de mort » (1965) de Yukio Mishima, le film « O Beijo No Asfalto » (1985) de Bruno Barreto, le film « La Chair et le Sang » (1985) de Paul Verhoeven, le film « Man To Man » (1992) de John Maybury, le film « Amour et mort à Long Island » (1997) de Richard Kwietniowski, le film « The Sweet Smell Of Death » (1995) de Wong Ying Git, le roman La Vallée heureuse (1939) d’Anne-Marie Schwarzenbach, la pièce Le Funambule (1958) de Jean Genet, la pièce Angels In America (2008) de Tony Kushner, le film « Nés en 68 » (2008) d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau, la pièce Elvis n’est pas mort (2008) de Benoît Masocco, le vidéo-clip de la chanson « Peut-être toi » de Mylène Farmer (dans lequel les deux amants finissent transpercés mortellement par la flèche de leur amour), le film « Mercy » (« Amours mortelles », 2001) de Damian Harris, le film « Los Abrazos Rotos » (« Étreintes brisées », 2009) de Pedro Almodóvar, les films « New Wave » (2008) (avec Romain, l’amant mort) et « Après lui » (2006) de Gaël Morel, etc.
Il n’est pas rare de voir le héros homosexuel faire l’amour à son amant décédé (cf. je vous renvoie aux codes "cannibalisme", "coït homosexuel = viol", "« Un Petit Poisson, Un Petit Oiseau »", ou encore "violeur homosexuel", dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels). Par exemple, dans le film « Drift » (2000) de Quentin Lee, les amants trouvent très romantique de s’imaginer s’aimer dans la mort : « J’aimerais mourir avec celui que j’aime. Un double suicide. On s’ouvrirait les veines dans une baignoire et on ferait l’amour, jusqu’à mourir dans nos sangs mêlés. » Dans la série nord-américaine Grey’s Anatomy, Todd embrasse sur la bouche le cadavre de Darren, son amant (et ancien camarade de front en Afghanistan) sur la table d’opération, et qui a succombé à une lourde opération de tumeur au cerveau. À la toute fin du film « A Single Man » (2009) de Tom Ford, Jim est l’allégorie de la mort qui vient chercher son amant George et lui donne le baiser mortel qui l’entraînera avec elle. Dans le roman Accointances, connaissances, et mouvances (2010) de Denis-Martin Chabot, Ahmed fait un baiser à Saïd, son copain, mort carbonisé par la foudre : « Il dépose un long baiser sur les lèvres meurtries de son ami de la campagne. » (p. 48) Dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, Kévin embrasse le cadavre de son copain Bryan : « Kévin se pencha vers moi, ses larmes coulaient sur mon visage. Il m’embrassa. Ses lèvres sur les miennes étaient chaudes et douces. » (p. 452) Dans le film « Contracorriente » (2011) de Javier Fuentes-León , Miguel pleure sur la momie de son amant Santiago avant de la jeter à jamais dans la mer.
b) La veuve est un personnage habituel de la cour des miracles homosexuelle :

La figure de la veuve est un leitmotiv des œuvres artistiques traitant de l’homosexualité : cf. le film « Átame » (« Attache-moi », 1989) de Pedro Almodóvar, la pièce Eva Perón (1970) de Copi, le film « Les Enfants terribles » (1949) de Jean-Pierre Melville (avec Élisabeth), les chansons « La Veuve noire » et « Sans Logique » de Mylène Farmer, le vidéo-clip de la chanson « Let Your Head Go » de Victoria Beckham, le film « Les Amants diaboliques » (1943) de Luchino Visconti (avec la figure de Giovanna), le film « Le Temps qui reste » (2005) de François Ozon, « Drôle de Félix » (1999) d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau (avec la comédienne Patachou), la pièce La Casa De Bernarda Alba (La Maison de Bernarda Alba, 1936) de Federico García Lorca, La Veuve joyeuse (2005) de Jérôme Savary, la pièce L’École des Veuves (2008) d’Hazem El Awadly, la nouvelle The Roman Spring Of Mrs Stone (1961) de Tennessee Williams, le film « Le Quatrième Homme » (1983) de Paul Verhoeven (avec la veuve noire), la comédie musicale Fame (2008) de David de Silva (avec la cousine Conchita), le roman Si j’étais vous (1947) de Julien Green (avec Mme Fève et Mme Especel), le film « Exposé » (1976) de James Kenelm Clarke, la pièce La Reine morte (1942) d’Henri de Montherlant, le film « Doña Macabra » (1970) d’Hugo Argüelles, le film « The War Widow » (1976) de Paul Bogart, le film « La Veuve noire » (1986) de Bob Rafelson, la pièce La Belle et la Bière (2010) d’Emmanuel Pallas, le film « Les Veufs » (1991) de Max Ficher, le film « La Vespa » (2001) de Gianlucca Fumagalli, le film « Marie Besnard, l’Empoisonneuse » (2006) de Christian Faure, le roman Les Dix Gros Blancs (2005) d’Emmanuel Pierrat (avec Lady Felicity), la pièce Une Saison en enfer (1873) d’Arthur Rimbaud, le one-man-show Jérôme Commandeur se fait discret (2008) de Jérôme Commandeur, le film « A Festa Da Menina Morta » (2008) de Matheus Nachtergaele, la comédie musicale Les Divas de l’obscur (2011) de Stephan Druet, la pièce La Mort vous remercie d’avoir choisi sa compagnie (2010) de Philippe Cassand, le film « Kika » (1993) de Pedro Almodóvar (avec Victoria Abril en présentatrice-télé sadique, en grande prêtresse de la Mort en direct), la pièce L’Orféo (2009) d’Alessandro Striggio (avec la figure sépulcrale de Sylvia), le one-man-show Petit cours d’éducation sexuelle (2009) de Samuel Ganes (avec la Princesse de la Mort), la chanson « Mourir sur scène » de Dalida, la pièce Cyrano intime (2009) d’Yves Morvan (avec la figure de Roxane en veuve inconsolable), le film « L’Enfer perverti des veuves » (1991) d’Hisayasu Sato, le film « La Bête immonde » (2010) de Jann Halexander (avec la mère endeuillée), le film « Un Mariage de rêve » (2009) de Stephan Elliot, la pièce Minuit chrétien (2008) de François Tilly, la pièce Tante Olga (2008) de Michel Heim (avec la Tante Olga), le one-man-show Les Histoires d’amour finissent mal (2009) de Jérôme Loïc, le film « Toto qui vécut deux fois » (1998) de Daniele Cipri et Francesco Maresto (avec Rosalia et Concetta, les veuves travesties), le film « Un Mariage de rêve » (2009) de Stephan Elliot (avec la veuve noire), le film « Le Refuge » (2010) de François Ozon (avec Mousse, la veuve discrète), la pièce Frères du Bled (2010) de Christophe Botti (avec Marcelle, la mère de François, le personnage homosexuel en lecture), le film « The Children’s Hour » (« La Rumeur », 1961) de William Wyler (avec la veuve noire), le vidéo-clip de la chanson « Ma Révolution » du groupe Cassandre, la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi (avec la veuve et ses lunettes noires), le roman La Cité des Rats (1979) de Copi (avec Bijou, la veuve hystérique et capricieuse surnommée « La Reine des Ombres », p. 27), la pièce La Journée d’une Rêveuse (1968) de Copi (avec la tante Louise), la pièce Eva Perón (1969) de Copi (avec Evita emmitouflée d’un foulard, avec ses lunettes noires), la nouvelle « L’Écrivain » (1978) de Copi (avec la veuve Mme Pignou), le film « Volver » (2006) de Pedro Almodóvar, la pièce Veuve la mariée ! (2011) de David Sauvage (avec Priscilla qui perd son mari le jour de son mariage), le film « Le Fil » (2010) de Mehdi Ben Attia (avec Sara, la mère veuve), le film « Potiche » (2010) de François Ozon (où l’on voit Suzanne avec son foulard et ses lunettes noires), la comédie musicale La Nuit d’Elliot Fall (2010) de Vincent Daenen (avec Mme Follenska, la veuve bourgeoise), la comédie musicale À voix et à vapeur (2011) de Christian Dupouy (avec le personnage du travesti Line, la veuve avec lunettes noires et foulard de star), le poème « Le Condamné à mort » (1942) de Jean Genet, la pièce musicale Dalida, du soleil au sommeil (2011) de Joseph Agostini (avec Dalida, « l’orchidée noire, la maudite, la veuve noire » au parcours jonché de cadavres et d’hommes suicidés), la pièce Les Oiseaux (2010) d’Alfredo Arias (avec « la Téré », la directrice de la volière), la pièce Dernier Coup de ciseaux (2011) de Marilyn Abrams et Bruce Jordan (la cantatrice Isabelle, fantôme qu’on ne voit jamais, est décrite par Romain, le coiffeur homosexuel, comme une « veuve noire »), etc.
Beaucoup de héros homosexuels s’identifient à une reine endeuillée, qui ne serait ni trop démonstrative dans sa douleur (pour conserver sa noblesse de diva, sa pudeur, son courage, son statut figé de femme-objet immortelle qui ne craquèle jamais…) ni trop discrète non plus (sa tristesse doit se voir : c’est la mort qui, grâce à la beauté, est censée vaincre/contaminer la Vie et l’Amour !) : « Lucie [l’un des héroïnes homosexuelles] cache bien sa détresse, stoïque comme la vie le lui a appris, mais elle sait qu’elle ne pourra pas tenir encore longtemps. » (Denis-Martin Chabot, Accointances, connaissances, et mouvances (2010), p. 30) ; « La mère est là. Elle est là, droite, debout devant moi, raide dans la douleur. Sa raideur ressemble à la rigidité d’un cadavre. Ce n’est pas l’expression d’une forme de dignité même si je ne doute pas un seul instant que cette femme soit d’une exemplaire dignité. C’est l’immobilité de la souffrance absolue, la position de qui lutte pour ne pas mourir. […] La mère est là. Elle est grise, comme si le visage était de cire, comme si toute lumière avait disparu, comme si l’ombre avait affaissé tous ses traits, comme si l’obscurité s’était emparée d’elle. […] On est submergé par sa douleur à elle. […] Le contact avec elle me ramène à la pureté intacte de mon chagrin, à l’épaisseur inentamée de ma tristesse. […] Une voix d’outre-tombe. » (Vincent décrivant la mère d’Arthur qui a perdu son fils à la guerre, dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, pp. 189-192)
Très souvent, le héros homosexuel se prend pour la veuve cinématographique : « Parfois il se fait des rencontres entre les vieilles veuves de folles et les vieilles folles à veuves. » (la voix narrative dans le roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 86) ; « Tu es veuve, mon pauvre enfant. » (Mère Anne du Corbeau à Maria-José le transsexuel, dans la nouvelle « Le Travesti et le Corbeau » (1983) de Copi, p. 33) ; « Elle serait sans doute la veuve la plus convoitée de la jet society mais pour quoi faire ? » (idem) ; « C’était elle, en robe de deuil » (Cocoliche dans la pièce La Tragi-comédie de Don Cristóbal et Doña Rosita (1935) de Federico García Lorca) ; « Une coupe de Veuve Cliquot ? » (le Machiniste à la Comédienne, dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi) ; « J’ai une tante qui m’adore comme si j’étais son propre fils. Une veuve. » (Lisandre dans la pièce Le Songe d’une nuit d’été (1596) de William Shakespeare) ; « Une femme entre dans le Musée des amours lointaines. Elle porte un large chapeau ainsi que de grosses lunettes noires. » (Félicia dans le roman Le Musée des amours lointaines (2008) de Jean-Philippe Vest, p. 237) ; « La veuve Nance avait été l’amour de ma jeunesse. » (Garnet Montrose, le héros homosexuel du roman Je suis vivant dans ma tombe (1975) de James Purdy, p. 11) ; « Elle [Vicky, l’actrice défigurée, alias « Vicky Fantômas » ou « Reine des Ténèbres »] était actrice, elle était une des victimes de l’attentat du drugstore, vous vous en souvenez ? Elle a été presque déchiquetée, elle a perdu l’usage d’un bras et d’une jambe. Parfois, elle vient s’asseoir dans les derniers rangs, la tête cachée dans un foulard. Je l’ai vue rôder ce soir devant le théâtre. » (le Machiniste de la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi) ; « L’ascenseur s’arrêta encore une fois pour s’ouvrir sur une femme aux épaules carrées, coiffée d’une grossière perruque de guanaco blanchâtre, vêtue d’une tunique noire comme celle des prêtres mais en tissu léger et laissant apparaître un tailleur gris uni de chez Chanel et un foulard rayé gris sur gris de chez Grès, les jambes gainées de bas strictement beiges et chaussée d’escarpins en crocodile noir. Elle ressemblait un peu par l’expression à la mère de Vidvn, en plus absente […]. » (Gouri dans le roman La Cité des Rats (1979) de Copi, pp. 79-80) ; « Une femme m’a soudain attrapé par la main gauche. […] Une jeune fille à la fin de l’adolescence. Et déjà veuve. Déjà dans la mort. Sa main dans la mort touchait ma main. Cette pensée m’a fait peur. » (Omar dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, pp. 44-45) ; « J’étais terrorisé. Elle était tout près de moi. Elle n’était plus la même jeune femme qui m’avait abordé. Plus elle parlait, plus elle devenait une autre. Avec une autre voix. Un autre âge. Elle était collée à moi. Je sentais son odeur. Je reconnaissais cette odeur. Il fallait fuir. C’était l’odeur de la mort. » (idem, p. 47)
La veuve est moteur de fantasme (esthétique, amoureux, sensuel, cinématographique, plus qu’aimant). Par exemple, dans la nouvelle « L’Autoportrait de Goya » (1978) de Copi, la duchesse d’Albe (celle qui initialement a servi de modèle au peintre espagnol Goya pour réaliser La Maja desnuda et La Maja vestida) est associée à la fois à la mort et à l’éclair de l’appareil photographique : « La maigreur de la duchesse d’Albe lui avait attiré le sobriquet peu élégant de ‘La Esqueleta’. […] Sa fille cadette ressemblait comme deux goutte d’eau à feu leur mère morte en couches. » (p. 9) ; « La Duchesse d’Albe fut bien forcée de garder le deuil pendant un an. » (idem, p. 11) ; « La duchesse d’Albe se tenait presque cachée dans l’ombre d’un jasmin, le visage dissimulé sous une mantille noire. » (idem, p. 13) ; « Ce n’était pas finalement la laideur qui impressionnait le plus chez la duchesse d’Albe, mais son extrême maigreur, sa peau collée à son crâne, ses yeux très noirs enfoncés au fond de ses orbites, la proéminence de ses dents et sa peau d’un blanc grisâtre. » (idem, p. 14) ; « Soudain, un éclair traversa le ciel. Florencio en profita pour jeter un coup d’œil sur la duchesse ; il fut presque épouvanté par l’expression cadavérique, mais se dit que c’était probablement un effet de la lumière de l’éclair. […] Florencio Goyete Solis déposa la duchesse d’Albe évanouie sur le divan, le même que dans les deux tableaux. » (idem, pp. 18-19)
La Mort, ou plutôt le fantasme de mort, figuré par l’actrice, est considérée comme plus éternelle que la Vie même : « C’est une belle journée, je vais me coucher, une si belle journée, Souveraine, donne l’envie d’aimer, mais je vais me coucher, mordre l’éternité à dents pleines. […] Belle, la vie est belle, mais la mienne, un monde emporté. Elle, j’entre en elle, et mortelle, va. » (cf. la chanson « C’est une belle journée » de Mylène Farmer)
Dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, notamment, la féminité fatale et mortelle est mise à l’honneur, autant avec le fantôme de lady Philippa, qu’avec les femmes russes castratrices (telles que Groucha), ou encore avec Amande, la peste de l’histoire qui va finalement « passer à l’échafaud » sur décision de la collectivité : « Tout le monde s’étais mis sur son trente et un pour cette soirée d’adieu. Les couleurs exaltant le bronzage étaient de sortie, environnées de parfums légers ou capiteux, boisés ou fruités. Mais Amande était à coup sûr la plus belle, une fois encore. […] Avec son turban cerise sur la tête, son débardeur assorti, sa minijupe noire et ses espadrilles à talon compensé, elle était ravageuse, et elle le savait. Une véritable reine. Mais ce qu’elle ignorait, c’est qu’elle venait en réalité de faire une toilette de condamnée à mort. » (pp. 418-419)
Dans la pièce Comme ils disent (2008) de Christophe Dauphin et Pascal Rocher, le couple homosexuel s’identifie à l’obscure et désirable Marie de Médicis, la reine que l’Histoire officielle a voulu austère, tout de noir vêtue. Dans la performance Golgotha (2009) de Steven Cohen, l’obsession de la Mort est très prégnante : elle est représentée comme une « diva des décombres », contemplant une Apocalypse (médiatique) à distance, défilant au ralenti pour afficher son impuissance solennelle. Lors du spectacle Charlène Duval… entre copines (2011) de Charlène Duval, Madame Raymonde prétend « hanter » le Vingtième Théâtre de Paris. Dans la chanson « Les Adieux d’un sex-symbol » du spectacle musical Starmania de Michel Berger, l’actrice vieillissante Stella Spotlight se définit elle-même comme la mort en personne : « Voulez-vous voir la mort en face ? Elle s’habille en technicolor. »
L’immortalisation de la Mort iconographique montre une volonté de beaucoup d’auteurs homosexuels de ne pas affronter la mort réelle, de figer la course et la réalité du temps. « La tradition veut que je ne meure jamais ! » (la Reine dans la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi)
La mort est surtout signe chez le personnage homosexuel d’un narcissisme destructeur. C’est pourquoi elle est envisagée non comme une réalité (celle de notre finitude) mais comme un déguisement (de travesti, de mannequin, de pleureuse professionnelle). « C’était une déesse. Une déesse sépulcrale régnant sur l’obscurité immense, un fantôme incolore qui avait quitté l’écran d’un film en noir et blanc. » (Nicolas Bernardini, dans sa nouvelle L’Encre (2003), p. 8) ; « Ne m’appelez pas madame. Appelez-moi mademoiselle, ou bien veuve. […] Je préfère que vous m’appeliez veuve. Bien que je ne le sois pas vraiment, mon mari n’étant pas mon mari et n’étant d’ailleurs pas vraiment mort, à vrai dire. » (Jeanne au marchand de melons, dans la pièce La Journée d’une Rêveuse (1968) de Copi, pp. 91-92) ; « Le malheur me va si bien. » (Valentine en veuve dans la pièce Le Jour de Valentin (2009) d’Ivan Viripaev) ; « Une robe noire… Il me faut une robe noire pour le voyage. » (Octavia, le héros transsexuel de la pièce Se Dice De Mí En Buenos Aires (2010) de Stéphan Druet) ; « J’accompagne un cortège funèbre. » (Vincent, le héros homosexuel du roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, p. 28) ; « Je suis assis à côté, il fait semblant de ne pas voir les larmes qui coulent sous mes lunettes. ‘Pierre, je murmure, Pietro…’ » (le narrateur parlant de son amant, dans le roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 56) ; « Pierre pousse des cris comme une Sicilienne à une veillée de mort, je la gifle. » (idem, p. 102) ; etc. Par exemple, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, Kévin pleurant la mort de son compagnon Bryan, est comparé par Laurent, l’auteur du meurtre de Bryan, à une « veuve éplorée » (p. 453). Dans le film « Dérive » (1983) d’Amos Gutmann, Robbie, le héros homosexuel, se définit comme « une veuve de guerre ». Bien plus qu’une simple attitude de Drama Queen qui voudrait se rendre intéressant(e) en pleurant sur elle, l’identification à la veuve est souvent le reflet d’une profonde déception en amour. Par exemple, dans la pièce Confessions d’un vampire sud-africain (2011) de Jann Halexander, le vampire Prétorius se plaint de perdre tous les gens qu’il aime autour de lui, d’un abandon affectif.
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PARFOIS RÉALITÉ
La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :
a) Certaines personnes homosexuelles considèrent la mort comme une épouse à qui elles doivent rester fidèles :

La Mort est associée par beaucoup de personnes homosexuelles à une épouse, une mère, une sœur, une star qu’elles ne peuvent trahir, à un amant éternel, bref, à l’Amour : « La mort est une compagne fidèle, toujours présente dans les moments de solitude. Elle ne me quitte jamais. Pas un jour ne passe sans que je ne la regarde de près avec une envie irrépressible de la toucher, de me fondre en elle. » (Alexandre Delmar, Prélude à une vie heureuse (2004), p. 64) ; « La mort toujours a été très proche de moi ; elle a toujours été pour moi une si fidèle compagne, que parfois j’ai peur de mourir seulement parce qu’alors peut-être que la mort m’abandonnera. » (Reinaldo Areinas, Antes Que Anochezca, 1992) ; « Je la connais bien et nous avons parfois flirté ensemble. » (Denis Daniel, Mon Théâtre à corps perdu (2006), p. 140) ; « Je suis enfermé, terrifié et coupable […] de la période de prétendant où je me suis cru élu, où je me suis cru le petit fiancé de la mort. » (Christophe Honoré, Le Livre pour enfants (2005), pp. 85-86) ; « Un soir, la mort est venue me voir. » (Yanowski pendant son concert Le Cirque des Mirages, 2009) ; « Le mort et le plus beau des humains m’apparaissaient confondus dans la même poussière d’or. […] Je faisais connaissance au même instant avec la mort et avec l’amour. » (Jean Genet, Journal du Voleur (1949), p. 43) ; « À sa mort, il serait moi. […] Nous étions vraiment destinés à être complémentaires… » (Gore Vidal évoquant son ami Jimmie, dans ses Mémoires (1995), p. 425) ; « J’étais dans ma deuxième vie. Je venais de rencontrer la mort. J’étais parti. Puis je suis revenu. Je courais. Je courais. Vite, vite. Vite. Vite. Vers où ? Pourquoi ? Je ne le sais pas pour l’instant. Je ne me rappelle pas tout. Je ne me rappelle rien maintenant à vrai dire. Mais ça va venir, je le sais. » (les toutes premières lignes de l’autobiographie Une Mélancolie arabe (2008) d’Abdellah Taïa, p. 9) ; « La mort m’avait choisi. » (idem, p. 14)

La Mort épousée mentalement/fantasmatiquement n’est en réalité que le reflet dévitalisé, lisse, froid et superficiel, du miroir narcissique de soi-même. Par exemple, dans l’article « Copi : on a perdu l’original » de Mathieu Lindon et Marion Scali, publié dans le journal Libération du 15 décembre 1987, l’un des dessins de Copi représente la Mort habillée en girl des Folies-Bergère, avec cette légende : « La star, c’est moi. » Dans le docu-fiction « Brüno » (2009) de Larry Charles, Brüno fait l’amour avec un mort, l’Homme invisible. Parce qu’au fond, il ne veut pas avouer qu’il veut s’adorer/se détester lui-même…
Actuellement, le duo Eros et Thanatos rencontre un certain succès dans l’esprit des personnes homosexuelles pratiquantes, puisque très souvent, elles pensent que les sentiments d’amour justifient toute pratique, y compris la chute collective à deux dans la mort : « Un jour, j’ai eu envie de baiser sans capote, de partager ce malheur avec lui. J’avais un désir assez inexplicable de sacrifice. Je savais ce que je faisais, j’ai ma part de responsabilité. » (Greg, 24 ans, test positif en avril 2001, cité dans la revue Têtu, avril 2002) Il y a dans les backroom, les lieux de « drague dure » et de prostitution, parmi les amateurs de barebacking (promoteurs du fameux « baiser sans capote »), une quête désespérée d’« amour dans la mort » qui est indéniable, et qu’on a déjà pu observer en temps d’apparition du Sida (par exemple, si on fait un bref constat des acteurs de films pornos des années 1970-1980 encore vivants, on ne peut que reconnaître l’hécatombe, et la forte imbrication entre amour homosexuel et mort). « C’est pas loin de la mort. C’était pas spécialement désagréable, en dehors de l’image que l’on a de soi. […] Il y avait un potentiel de violence possible, c’était une époque où moi, j’étais proche de la mort. » (Richard, homme homosexuel abusé évoquant le viol qu’il a vécu, cité dans l’essai Le Viol au masculin (1988) de Daniel Welzer-Lang, pp. 185-186)

b) La veuve est un motif important d’identification homosexuelle :
La veuve cinématographique est un personnage très apprécié des membres de la communauté homosexuelle. « Coco et Paquito partirent vers le théâtre, pour commencer les répétitions de La Veuve joyeuse. » (Alfredo Arias, Folies-Fantômes (1997), p. 99) Par exemple, dans le reportage « Vies et morts de Andy Warhol » (2005) de Jean-Michel Vecchiet, Andy Warhol dit être fasciné par la veuve Jackie Kennedy. Je pense également à la veuve Doña Cecilia dépeinte par Alfredo Arias dans son autobiographie Folies-Fantômes (1997), ou à l’engouement de beaucoup de personnes homosexuelles pour des chanteuses comme Mylène Farmer, Barbara, Dalida, France Gall (« la » veuve par excellence), etc. On retrouve la veuve dans l’imagerie de beaucoup d’icônes gay : chez la chanteuse Jeanne Mas (habillée avec une mantille noire), chez Madonna (cf. le vidéo-clip de la chanson « Frozen »), chez Mylène Farmer, chez Vivien Leigh (cf. le film « Gone With The Wind », « Autant en emporte le vent » (1939) de Victor Flemming), chez Jeanne Moreau (« La Mariée était en noir » (1968) de François Truffaut), chez Mika (lors de son concert du 26 avril 2010 à Paris Bercy), etc. Dans le documentaire « Nous n’irons plus au bois » (2007) de Josée Dayan, Gaétane, l’homme transsexuel M to F (avec ses lunettes noires), fait de l’actrice en deuil un modèle d’identification fort. Par ailleurs, dans certains pays du Maghreb, ce n’est par hasard si la « veuve » est un terme synonyme « homosexuel ».

Dans l’imaginaire homosexuel, la Mort est souvent envisagée comme un esthétisme amoureux. Par exemple, lors de son concert Les Murmures du temps (2011) au Théâtre parisien de L’île Saint-Louis, Stéphan Corbin explique comment la mort de la chanteuse Lassa l’a affecté autant qu’inspiré pour écrire ses chansons d’amour. Selon lui, son album a été « créé pour la nuit, dans l’esprit amoureux, à écouter des chansons nostalgiques », pour « faire revivre chacune des personnes, chacun des instants » : « J’entends les soupirs des mourants. C’était une nuit d’hiver. C’était nous deux et le temps des adieux. »

Beaucoup de personnes homosexuelles s’identifient à une reine endeuillée, qui n’est pas la veuve réelle. C’est en réalité une actrice jouant la mélancolie, qui ne serait ni trop démonstrative dans sa douleur (pour conserver sa vraisemblance, sa noblesse de diva, sa pudeur, son courage, son statut figé de femme-objet immortelle qui ne craquèle jamais…) ni trop discrète non plus (sa tristesse doit se voir : c’est la mort qui, grâce à la beauté, est censée vaincre/contaminer la Vie et l’Amour !). On la croise beaucoup chez les héroïnes désespérées MAIS NOBLES créées par des artistes romantico-bobos comme François Ozon, Gaël Morel, Pedro Almodóvar, Philippe Besson, Jann Halexander, Abdellah Taïa, etc. « Héba, la demi-sœur, est celle qui m’a le plus touché. Je pourrais même dire que, quelque part, je suis tombé amoureux d’elle. Dans une Égypte qui voile de plus en plus ses femmes, Héba était libre, avec sincérité et conviction. Elle était belle comme une star de cinéma, comme Mervat Amine, dont j’avais aimé tant de films, surtout les comédies romantiques. Elle fumait avec élégance et sans provocation. Elle était habillée en permanence en noir, ce qui donnait encore plus de charme à sa silhouette très allongée. […] Les hommes étaient subjugués, ils la mangeaient des yeux mais n’osaient pas lui manquer de respect. Elle passait, et tout le monde se posait cette question : Mais qui est cette femme ? C’était une star. Et pas que pour moi. C’était une femme-mystère avec un peu de tristesse dans les yeux. Un être exceptionnel autour duquel on pourrait construire un film, écrire un roman, un recueil de poésie. » (Abdellah Taïa, Une Mélancolie arabe (2008), pp. 69-70) ; « En présence d’une femme qui n’a rien oublié du passé et de ses blessures, qui n’a pas encore tourné la page et qui était dans cette douleur, devant nous, simple, sans manières artificielles. Digne. Belle. Belle. » (idem, p. 71) ; « Je ne sais pas pourquoi je suis allé sur sa tombe. Mais je sais que dans les allées de cet immense et magnifique cimetière en ruine, je me suis vu dans ma fin, en train de partir définitivement. J’ai vu encore une fois le monde arabe autour de moi qui n’en finissait pas de tomber. Et là, j’ai eu envie de pleurer. De crier de toute mon âme. De me jeter moi aussi d’un balcon. » (Abdellah Taïa parlant de l’actrice Souad Hosni, idem, p. 91) ; « Elle était petite de taille, sans âge et portait des habits noirs. Elle était sans doute une mendiante et elle avait hérité d’un certain pouvoir. Elle savait faire. Elle savait toucher. […] Elle était entrée en moi, dans mon esprit, mon âme lui appartenait, elle la regardait avec douceur, avec brutalité. […] Et enfin, de sa main droite, elle a bouché mes narines. Plus d’air. Le grand sommeil. Le noir paisible. […] La dame en noir a lâché mon nez et de sa bouche a soufflé sur moi. » (idem, pp. 93-94) Cette veuve homosexuelle mi-fictionnelle mi-réelle exprime de manière indirecte et voilée un isolement, une profonde déception, une désillusion réelle, en amour (homosexuel). Un mal-être existentiel mal résolu.