Code n° 5 : Amant diabolique

(Faust/regards/langue au chat/l'Autre)


 


Donner sa langue au chat dessiné par Philippe

 

 


Notice interprétative :



Aussi surprenant que cela puisse sembler, ce n’est pas parce que les artistes et les intellectuels homosexuels tentent maintes et maintes fois de prouver que l’amour homosexuel est merveilleux et positif qu’ils en construisent un portrait idyllique dans leurs créations. Tout le contraire ! C’est sous les traits du diable qu’est décrit par le héros homosexuel – et parfois par les personnes homosexuelles athées elles-mêmes, c’est ça le comble ! – l’amant tant désiré. Cet être-sans-nom, appelé mystérieusement « L’Autre », au regard pénétrant et troublant, peut s’incarner partiellement en un jeune adulte innocent, magnifique, muet, qui fait signer à la personne qu’il subjugue un contrat à l’encre sympathique, lui imposant ainsi une perverse loi du silence. Il est possible que le mythique héros faustique homosexuel, qui vend son âme à ce perfide « amant double » félin sous la pression de ses vils instincts, en perde sa langue... puisqu'il donne, littéralement, sa langue au chat. La métaphore du diable est une manière, pour de nombreuses personnes homosexuelles, de dire tout bas l’ambiguïté de l’amour (des amours) qu’elles sont en train de vivre : il a le goût et la forme de l’Amour vrai, mais il n’en est pas un exactement. Et c’est cette confusion qui ressemble à une lente descente aux enfers dans le couple homosexuel.





N.B.: Voir également les codes "se prendre pour Dieu", "violeur homosexuel", la partie « le diable au corps » de "ennemi de la Nature", "Liaisons dangereuses", "Homme invisible", "désir désordonné", "chat", "homosexuel homophobe", la partie « fixette sur un amant perdu et déifié » de "clonage", et "se prendre pour le diable", dans le Dictionnaire des Codes homosexuels. 






FICTION



a) L’amant homosexuel prend les traits du diable :



Dans certains films, il arrive que des personnages disent à leur amant homosexuel qu’ils voient en lui une créature qu’ils n’arrivent pas à identifier, autrement dit l’androgyne : « C’est quelque chose en toi qui me dégoûte. Je ne pense pas que ce soit directement lié au physique » entendons-nous dans le film « La Confusion des Genres » (2000) d’Ilan Duran Cohen. Parfois, la menace satanique vient directement d’un personnage homosexuel qui au départ s’adresse à son amant sur le ton de la blague, mais qui finit par s’exécuter sérieusement à la fin, comme Mona dans le film « My Summer of Love » (2004) de Pawel Pawlikovsky. Le diable cinématographique est invisible, et pourtant, certains personnages lui parlent. Par exemple, dans le film « Espacio 2 » (2001) de Lino Escalera, Roberto, pendant qu’il se masturbe tout seul dans son salon, s’adresse à quelqu’un que nous ne voyons pas à l’image mais qui le malmène (« Va te faire foutre connard ! Fils de pute ! »). Quelques voix narratives laissent entendre qu’elles ont fini par se prendre pour des êtres ayant vendu leur âme à l’antéchrist, et devenant, par contamination, le diable en personne.




film "Hellbent" (2004) d'Etheredge-Ouzts




On peut voir dans les œuvres artistiques suivantes que le personnage homosexuel a le diable pour amant : le roman Le Diable en Personne (2001) de Robert Lalonde, le film « Chloe » (2009) d’Atom Egoyan (avec la belle call-girl lesbienne intrusive), la nouvelle Ernesto (1953) d’Umberto Saba, le film « Armaguedon » (1976) d’Alain Jessua, le film « The Devil’s Playground » (1976) de Fred Schepisi, le film « Diaboliquement Vôtre » (1967) de Julien Duvivier, le tableau Ange au Couteau de Michael Sebah, le film « Hellbent » (2005) de Paul Etheredge-Ouzts, le film « Nowhere » (1997) de Gregg Araki, le film « Le Messie sauvage » (1972) de Derek Jarman, le roman L’Ange en Décomposition (1970) de Yukio Mishima, le roman Méphisto (1936) de Thomas Mann, le roman Y de Repente, un Ángel (2005) de Jaime Bayly, le film « Le Messager » (1971) de Joseph Losey, le film « Adrien et le Loup » (1999) de Sylvie Lazzarini, le film « Madame Satã » (2001) de Karim Ainouz, le film « Les Amants diaboliques » (1943) de Luchino Visconti (avec Gino, l’étranger diabolique), le film « Aniel » (1997) de Francois Roux (avec Aniel, celui par qui le trouble arrive), le film « Fraulein Doktor » (1968) d’Alberto Lattuada, le film « Rendez-vous de Satan » (1972) d’Anthony Ascott, le film « L’Amant bulgare » (2003) d’Eloy de la Iglesia (avec Kyril, la figure de l’étranger), le film « Intrusion » (2003) d’Artémio Benki (avec Florence, l’étrangère démoniaque), le film « L’Inconnu du Nord-Express » (1951) d’Alfred Hitchcock (avec Bruno, l’intrusif amant), le film « Théorème » (1968) de Pier Paolo Pasolini (avec l’étranger qui détruit une famille bourgeoise entière), le roman L’Inattendue (2003) de Karine Reysset, le film « L’Inattendue » (1987) de Patrick Mimouni, le film « Trop (peu) d’Amour » (1997) de Jacques Doillon, le film « Dallas Doll » (1993) d’Ann Turner, le film « When the Right Hand Sleeping » (2002) d’Hiroyuki Oki, le film « Nettoyage à Sec » (1997) d’Anne Fontaine, le film « En Route » (2004) de Jan Krüger (toujours avec la figure de l’étranger diabolique), le film « The Grotesque » (1995) de John-Paul Davidson, le film « Ti Kniver I Hjertet » (1995) de Marius Holst, le roman La Vallée heureuse (1939) d’Anne-Marie Schwarzenbach, le film « Amor maldito » (1986) d’Adelia Sampaio, le film « A un Dios Desconocido » (1977) de Jaime Chavarri, le film « Gypo » (2005) de Jan Dunn, la chanson « I Fell in Love with the Devil » dans le film « Wild Side » (2003) de Sébastien Lifshitz, la chanson « La Légende de Rose Latulipe » de Cindy et Ronan dans le spectacle musical Cindy de Luc Plamondon, la chanson « La Beauté du Diable » de la Diva dans le spectacle musical La Légende de Jimmy de Michel Berger, le film « Lucifer Rising » (1974) de Kenneth Anger, le film « Shoot me Angel » (1995) d’Amal Bedjaoui, le film « Love is the Devil » (1998) de John Maybury, le film « The Demon Fighter » (1982) de Chu Yin-Ping, les photos Anges et Démons de Jean-Daniel Cadinot, le film « À Cause d’un Garçon » (2001) de Fabrice Cazeneuve, la chanson « L’Adorer » d’Étienne Daho, le film « Le Masque du Démon » (1960) de Mario Bava, le film « Mort à Venise » (1971) de Luchino Visconti (avec le jeune Tadzio), le film « Wishing Stairs » (2003) de Yun Jae-yeon, le film « Créatures célestes » (1995) de Peter Jackson, la chanson « Bohemian Rhapsody » du groupe Queen, le roman Cœur de Démon (2003) de Claude Neix, le roman Petite Cuisine du Diable (2004) de Poppy Z. Brite, le film « The Pollen of Flowers » (1972) d’Ha Kil-jong, le roman Un Ange cornu avec des Ailes de Tôle (1994) de Michel Tremblay, les romans L’Ange maudit (2000) et L’Innocence du Diable (2001) d’Eyet-Chékib Djazari, le roman Un Ange est tombé (2000) de Claude Neix, le film « Amour et Mort à Long Island » (1997) de Richard Kwietniowski, les tableaux Les Démons de Manu (1998) et Bouc et Mystère (1991) de Michel Giliberti, le roman Quand tu vas chez les Femmes (1982) de Christiane Rochefort, le film « Speed Demon » (2003) de David DeCoteau, le dessin-animé « South Park, plus long, plus grand et pas coupé » (1998) de Trey Parker (avec le couple gay Saddam Hussein/Satan), le roman La Colline de l’Ange (1989) de Reinaldo Arenas, le roman L’Homme de ma Mort (2002) de Jonathan Denis, le film « Chambre 666, N’Importe Quand » (1982) de Wim Wenders, le roman La Sombra del Humo en el Espejo (1924) d’Augusto d’Halmar (avec la description de Zahir), le film « Rimbaud Verlaine » (1995) d’Agnieszka Holland, le film « Bloody Mallory » (2002) de Julien Magnat, le poème « L’Ange double » de Carson McCullers, la chanson « La Java du Diable » de Charles Trénet, le roman L’Étranger de la Famille (2001) d’Olivier Lebleu, le roman El Ángel descuidado (1965) d’Eduardo Mendicutti, le film « Le Serpent » (1972) d’Henri Verneuil, le film « De Duivel Te Slim » (traduction : « Plus Malin que le Diable ») (1960) d’Edith Kiel, le film « Toto Che Visse Due Volte » (1998) de Daniele Cripi et Franco Maresco, le film « Lucifer-Sensommer : Gul Og Sort » (1990) de Roar Skolmen, le film « L’Ange Noir » (1993) de Jean-Claude Brisseau, le roman Le Garçon sur la Colline (1980) de Claude Brami, le dessin L’Ange à l’Envers (1976) d’Endre Rozsda, le tableau Coït subliminal (2003) de Nikolaï Saoulski, les tableaux de Priscilla Cuvelier, la photo Le Diable – Pierre (1997) de Pierre et Gilles, la photo Les Affranchis (2003) de J.-P. David Ponce-Blanc, la photo Ange ou Démon… car qui veut faire l’Ange fait la Bête de Patrick Sarfati, la photo Regard d’un Ange (1986) de Jean-Claude Lagrèze, le film « Le Dénommé » (1988) de Jean-Claude Dague, le film « Le Sang du poète » (1930) de Jean Cocteau (avec l’ange noir), le film « L’Étranger » (1967) de Luchino Visconti, etc.




B.D. "Fallen Angel" de Cuho et Cantero




Dans la pièce Confessions d’un Vampire sud-africain (2011) de Jann Halexander, Pretorius tombe amoureux de Dracula (nom qui signifie « diable »). Dans le one-man-show Parigot-Brucellois (2009) de Stéphane Cuvelier, « Big Demon » est le nom du prostitué transsexuel travaillant au Bois de Boulogne. Dans la pièce Bill (2011) de Balthazar Barbaut, Lucifer est l’amant homo SM de l’archange Raphaël, défini comme « une pédale », et super efféminé. Dans le film « My Summer of Love » (2004) de Pawel Pawlikovsky, dont j'ai fait référence un peu plus haut, Mona s’adresse à son amante Tamsin en des termes explicites : « Je suis le diable et je suis venu pour te tuer. » À la fin du film, elle cherchera d’ailleurs à la noyer. Dans le film « OSS 117 : Rio ne répond plus » (2009) de Michel Hazanavicius, l’amant homosexuel apparaît comme le tentateur du personnage joué par Jean Dujardin, avec sa pomme d’amour qu’il déguste langoureusement (c’est d’ailleurs pour cette raison que l’espion lui répondra : « Serpent, je ne mange pas de ce pain-là. ») Dans la pièce Cosmétique de l’Ennemi (2008) d’Amélie Nothomb, Texor est l’étranger diabolique qui s’introduit dans la vie de Jérôme. Dans le film « Tenue de Soirée » (1987) de Bertrand Blier, Bob, un cambrioleur, débarque dans la vie d’un couple ordinaire, Antoine et Monique, pour initier Antoine à l’homosexualité, et créer le désordre. Dans la pièce L’Autre Monde, ou les États et Empires de la Lune (vers 1650, adaptée en 2008) de Savinien de Cyrano de Bergerac, le héros est visité par « le démon de Socrate », autrement dit l'amour platonicien grec. Dans la pièce Happy Birthday Daddy (2007) de Christophe Averlan, l’amant androgynique, mi-homme mi-femme, de par sa dualité, est décrit comme diabolique. Dans la pièce Angels in America (2008) de Tony Kushner, Joe, en évoquant les illustrations d’une Bible pour enfants de sa jeunesse, dit qu’il s’est depuis toujours identifié au Jacob en lutte contre un séduisant ange blond. Dans la pièce Un Barbu sur le Net (2007) de Louis Julien, la relation homosexuelle est décrite comme un « enfer », et l’amant prend la forme d’un « démon ». Le héros du ballet Alas (2008) de Nacho Duato voudrait « pouvoir être capable de s’enthousiasmer avec le diable ». Dans la pièce Hétéropause (2007) d’Hervé Caffin et de Maria Ducceschi, Hervé appelle son copain Alex « la Créature ». L’androgyne diabolique, c’est l’être invisible qui parle à l’intérieur du personnage du roman Les Mauvaises Pensées (2005) de Nina Bouraoui (« Je porte quelqu’un à l’intérieur de ma tête », p. 9) ou bien l’« implacable maître » intérieur évoqué par Truman Capote dans sa préface de Musique pour Caméléons (1979). Dans les chansons de Mylène Farmer, il est fréquemment question de la rencontre avec l’ange diabolique : « Il est entré dans mon lit sans un bruit, sans même troublé la nuit… L’Ange m’a fait croire au bonheur. » (c. f. la chanson « L’Annonciation ») ; « L’Inconnu a meurtri plus d’un cœur. » (c. f. la chanson « L’Innamoramento ») ; « Ange, parle-moi. De voir qu’en lui, ils étaient deux. Je sais ce que mentir veut dire pour moi. (…) Don’t let me die, l’Ange, don’t let me die, l’Archange. Tu sais Dieu a rompu son pacte avec cet étranger. » (c. f. la chanson « Ange, parle-moi ») Dans la pièce Angels in America (2008) de Tony Kushner, Prior prend son amant Louis pour un fantôme. Dans le roman La Confusion des Sentiments (1928) de Stefan Zweig, l’amant homosexuel, ce « cher fantôme » (p. 7), est comparé à un « hôte inquiétant » (p. 85), à « une inquiète déchirure » (p. 28) à « un homme au double aspect » (p. 34) : « Sa voix chaude et compatissante ouvrait en moi quelque chose comme une blessure. » (p. 108) Dans la chanson « Paradize » du groupe Indochine, l’amant diabolique est le double narcissique : « Toi, tu viens par ici/Je dis toi regarde moi Toi,/si tu me vis Oui,/toi, suis-moi au paradis – so far a wheel – s’éclaircir pour la dernière fois à s’introduire juste au dessus de moi et tu verras ce qu’il nous reste à faire/on revient de loin. » Voltaire, dans L’Anti-Giton (1714), parle de l'amant homo comme un imposteur amoureux : « Ce pauvre dieu courut de ville en ville (…) quittait les cieux pour éprouver les hommes. (…) D’un beau marquis il a pris le visage. (…) Trente mignons le suivent en riant. (…) Ce faux amour, (…) cet enfant jaloux, il vole parmi nous. »




Tadzio et Ashenbach dans le film "Mort à Venise" de Visconti




Dans le roman Le Moine (1796) de Matthew Lewis, le diable prend la forme d’un jeune homme d’à peine 18 ans, au visage et au corps parfait, complètement nu, avec une étoile scintillante sur son front, des ailes rouges, des boucles de cheveux soyeuses attachées par un ruban de feu multicolore qui brûle autour de sa tête. La grâce angélique de cet éphèbe est seulement trahie par la férocité de son regard et son aspect mélancolique. On retrouve cette beauté du diable dans les romans de Philippe Besson, et notamment dans Un Garçon d’Italie (2003), avec la description de Leo : « On s’y laisse forcément prendre, à cet air angélique, à ces manières de Christ, à cette négligence dans la posture, à ces yeux qui fouillent au-dedans de nous alors qu’ils paraissent à peine nous regarder. Oui, on a envie de le prendre entre nos mains, ce visage d’enfant de chœur à qui on ne donnerait pourtant aucun bon Dieu sans confession, à ce sourire qui creuse des fossettes et qui ramène à l’adolescence, à ce que nous avons perdu. » (p. 98) Le diable est véritablement diabolique de ressembler dans un premier temps à Dieu. Dans son roman La Dame à la Louve (1904), Renée Vivien évoque la séduction mortifère de l’amante lesbienne : « C’était un être bizarre. Lorsque je m’approchai d’elle pour la première fois, une grande bête dormait dans les plis traînants de sa jupe. » (p. 19) C’est bien par le biais de la beauté que le diable se rend acceptable : « Elle est canon, toi tu lui donnais le bon Dieu sans confession. » (c. f. la chanson « JBG » d’Alizée) On retrouve cette fausse innocence du diable dans la chanson de Dalida plébiscitée par la communauté gay, « Il venait d’avoir 18 ans » : « Il m’a dit ‘c’était pas si mal’ avec la candeur infernale de sa jeunesse. » Dans le film « Toto qui vécut deux fois » (1998) de Daniele Cipri et Francesco Maresto, Pietrino considère son amant Fefe (qui va le détruire) comme « un ange merveilleux. » Dans la comédie musicale HAIR (2011) de Gérôme Ragni et James Rado, Claude tombe sous le charme d’un adolescent candide et diabolique. Dans sa chanson « Vie de couple avec un chien », Jann Halexander parle d’un mystérieux inconnu à l’air ingénu. Dans son roman En l’absence des hommes (2001), Vincent a tout de Lucifer, le roi de la lumière (il s’appelle d’ailleurs « Vincent de L’Étoile ») : il est jeune, blond, et il tente Proust (« Je vous écoute dire cela : vous êtes un ange, parler de mon angélisme. », p. 54). Dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, le héros gay Jason est l’archétype du diable magnifique qui conduit à la mort : « Jason venait de faire son apparition. Il se tenait debout sur le rocher au-dessus d’eux, les mains sur les hanches, la jambe gauche s’avançant légèrement dans le vide. Il était doré comme un croissant. Ses boucles blondes flottaient dans la brise légère. Corinne, assise à ses pieds, l’observait, incrédule. Avec son maillot de bain qui représentait des têtes de mort sur fond noir, il ressemblait vraiment à un messager des dieux de l’enfer. ‘Encore une beauté d’archange, songeait Corinne. » (p. 83) Plus loin, le roman se poursuit avec la description du couple Jason/Mourad, où Mourad, tué symboliquement/oniriquement par son amant, prend le masque satanique à son tour : « Jason avait d’abord rêvé de Mourad, debout dans un paysage enneigé. De ses lèvres coulaient avec abondance un sang très rouge, et de ses yeux des larmes se mêlaient au ruisseau rubis. Jason voulait s’approcher de Mourad pour le consoler, mais ce dernier éclatait soudain d’un rire moqueur, puis disparaissait en quelques instants, fondant avec la neige. » (p. 279) Dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, Bryan dit à son amant Kévin : « Tu es beau, calme, irrésistible, mais pas de doute : envahissant. » (p. 210) Il le décrit comme un ange torturant (p. 144) : « Comment fais-tu ? T’es trop beau. T’es infernal. » (p. 317) ; « Je t’ai vu descendre du ciel, un matin d’hiver. Je t’ai vu seul, sombre et silencieux. » (p. 453) Dans son roman Par d’autres chemins (2009), Hugues Pouyé décrit toute l’ambiguïté du bel amant homosexuel Malcolm, qui subjugue le héros Adrien, et qui lui semble pourtant diabolique : « J’ai regretté quelquefois de l’avoir écouté. J’ai même pensé qu’il avait pu être l’instrument du diable. Je sais maintenant qu’il a été comme un ange, un messager. Un ange que j’aurais, peut-être, dû laisser passer, avec qui je n’aurais pas dû combattre et dont je n’aurais gardé que le souvenir du passage… Oui, j’aurais peut-être dû le laisser filer (…) ! » (p. 49) Dans le roman Vincent Garbo (2010) de Quentin Lamotta, Garbo est précisément la figure du tentateur. Il détourne d’ailleurs un prêtre qui « ne voit pas sous le masque de l’adolescent timide les deux ronds de perversité qui enluminent la gueule d’ange. » (p. 133) Dans son roman Génitrix (1928), le héros de François Mauriac narre le chantage sentimental cruel de l’ange adolescent : « Il fredonnait : ‘Non, tu ne sauras jamais – ô toi qu’aujourd’hui j’implore – si je t’aime ou si je te hais… » (p. 25)



Étant donné que le diable est un ange, il est normal qu’il n’ait pas de sexe, ou qu’il offre le visage de l’androgyne bisexuel, mi-homme mi-femme : « Quel est cet homme-femme ? L’absurde Charnel, ‘plus-que-Charnel’ ? Qui était cet homme que tu as aimé jusqu’aux larmes. (…) La Divine est ici. Elle est entrée. Elle sourit. Elle est assise à côté de moi. » (La voix narrative de la pièce Arthur Rimbaud ne s’était pas trompée (2008) de Bruno Bisaro) ; « Et puis j’ai senti que je n’étais pas seul. Un être se tenait là. (…) Puis j’ai entendu sa voix. Grave. Forte. Virile. Et pourtant une voix de femme. Elle m’appelait par mon prénom. Nous avons longuement discuté. Je lui ai promis de garder le silence sur tout ce qu’elle m’apprenait. (…) Cela fait longtemps que je discute avec Dieu, il n’y a rien là de surprenant. Seulement c’est la première fois qu’il m’apparaît sous la forme d’une femme. » (Cyril dans Thibaut de Saint Pol, Pavillon noir, Éd. Plon, Paris, 2007, pp. 60-63) ; « J’ai pris l’habitude de ses visites nocturnes. (…) Une étreinte ferme et invisible qui se voulait rassurante. » (Idem, p. 97) ; « J’irai au bout de la mission qu’il m’a confiée. (…) La tentation est toujours plus forte. » (Idem, p. 98) ; « Qui peut croire par exemple que des esprits peuvent communiquer avec nous ? Que des démons peuvent entrer dans notre chair ? Moi, j’y crois. » (Idem, p. 99)



Dans la pièce Sallinger (1977) de Bernard-Marie Koltès, le Rouquin apporte une vérité satanique, c’est-à-dire une vérité fondée non plus sur la Vérité en elle-même (en tant que priorité victorieuse sur le mal) mais sur la dénonciation des petits défauts et des faux-semblants des autres. Par purisme perfectionniste de la Vérité, il en arrive paradoxalement à détruire ce qui est juste. Son regard sur les êtres humains est dénué d’émerveillement et d’espérance. Sa « vérité » n’est pas aimante. Elle est pure opposition au Bien, jugé naïf et trop soumis. Il s'agit d'une vérité cynique qui consiste simplement à mettre son essentiel à prouver le mensonge. C’est en quelque sorte une « vérité par défaut ». L’inconnu de « Théorème » (1968) de Pier Paolo Pasolini, lui aussi, est présenté comme ce messager de la Mauvaise Nouvelle : il se contente de révéler aux autres leur bonheur illusoire, et la vanité de leur existence.




amant-marionnettiste




L’amant homosexuel diabolique est parfois un marionnettiste qui donne l’impression au manipulé d’être marionnettiste de son marionnettiste : « Il me traitait à la fois comme sa marionnette et son propre marionnettiste. » (Fermín dans la nouvelle « Primavera » de Claudia Schvartz, incluse dans Leopoldo Brizuela, Historia de un Deseo, Éd. Planeta, Argentine, 2000, p. 278) La même chose se produit dans la pièce L’Autre Monde, ou les États et Empires de la Lune de Cyrano de Bergerac (précédemment citée), dans le film « Le Roi et le Clown » (2005) de Lee Jun-ik, dans la pièce Jerk (2008) de Dennis Cooper, dans le ballet Alas (2008) de Nacho Duato, dans le spectacle Vu duo c’est différent (2008) de Garnier et Sentou, etc. Dans le film « Une Histoire sans Importance » (1980) de Jacques Duron, Philippe se sent manipuler et incompris par Claude : « Tu aimes en moi ce que je n’aime pas. » Dans le roman À ta Place (2006) de Karine Reysset, Cécile a passé son temps à décrire sa copine Chloé comme un pantin. Et, surprise, à la fin de l’histoire, c’est elle qui se fige en objet : « Je suis pétrifiée, à mon tour je suis devenue statue. » (p. 157) La poupée et le diable fusionnent souvent ensemble : « Khalid était à moi. Il s’enfonçait dans ma bouche. Je continuais de voyager dans la sienne. Des voies. Des ruelles. De l’obscurité. Des lumières, rares. J’étais devenu un sorcier : le fils de Bouhaydoura. » (Omar dans Abdellah Taïa, Le Jour du Roi, Éd. Seuil, Paris, 2010, p. 141) À la fin du roman Les Illusions perdues (1837-1843) d’Honoré de Balzac, Lucien comprend qu’il ne contrôle plus son propre destin. Il écrit à propos de Carlos Herrera, son amant homosexuel : « Au lieu de me suicider, j’ai vendu ma vie. Je ne suis plus maître de moi-même. Je ne suis que le secrétaire d’un diplomate espagnol. Je suis sa créature. » (Gregory Woods, Historia de la Literatura gay, Éd. Akal, Madrid, 1998, p. 673) Dans le roman Les Faux-Monnayeurs d’André Gide, le héros n’est pas lâché par le diable : « La famille respectait sa solitude ; le démon pas. » (p. 11)




b) Le regard diabolique est échangé entre les amants homosexuels :



On retrouve le motif du regard diabolique dans différentes œuvres homo-érotiques : le film « L’Œil du Diable » (1960) d’Ingmar Bergman, le roman Dans l’Œil de l’Ange (1998) d’Andrea H. Japp, la chanson « Les Yeux androgynes » de Jeanne Mas, les chansons « Je te rends ton Amour » et « Beyond my Control » de Mylène Farmer, le roman Les Yeux silencieux (2003) de Michel Giliberti, la chanson « Les Yeux d’un Ange » de Pascal Sevran, etc. Le regard du viol imposé par l’amant homosexuel diabolique est frénétique, triste, noir, angoissé, mécanique, sans tendresse, cannibale. On le voit particulièrement dans des films tels qu’« Une Vue imprenable » (1993) d’Amal Bedjaoui et « Espacio 2 » (2001) de Lino Escalera ; ou bien dans des chansons comme « Black Eyed » du groupe Placebo, « Les Yeux noirs » du groupe Indochine, et « Sans Contrefaçon » de Mylène Farmer (où il est fait référence au regard noir).



Les yeux du violeur ne sont pas forcément désagréables d'ailleurs : ils peuvent être, comme le décrit Marcel Jouhandeau dans Carnets de Don Juan (1957), « plus graves qu’une nuit d’amour » : « Non, je n’ai jamais été violé et abandonné comme par ce regard en une seconde et en pleine rue, subtil, sagace, sûr de son harpon et sans remords… Cet homme… s’est retourné tout d’un coup et, me dévoilant son visage d’Archange, m’adressa face à face ce message d’une langueur, d’une ferveur et à la fin d’une férocité qui n’avaient plus rien d’humain… » (p. 96)



Le diable homosexuel, en général, ne parle pas. Son unique moyen de communication est le regard (Comme en boîte de nuit gay ou dans le contexte furtif du voyage en métro) : « Déjà ce soir-là Méphisto incognito guettait sa victime en rasant les murs. Dans les vitrines se croisent leurs regards, miroirs qui se font signe, sans parole et sans signature. » (c. f. la chanson « Les Trottoirs de Los Angeles » du spectacle musical La Légende de Jimmy de Michel Berger) ; « Il a changé votre vie. Son regard pénétrant vous hantera jusqu’à la fin de vos jours. » (Thibaut de Saint Pol, N’Oubliez pas de vivre, Éd. Albin Michel, Paris, 2004, p. 246) ; « Il me dévisagea de ses grands yeux bleus comme le ciel et impitoyables. » (Garnet Montrose décrivant Daventry, dans James Purdy, Je suis vivant dans ma Tombe (1975), Éd. Le Serpent à Plumes, Paris, 1994, p. 43) ; « Diego fut fasciné, sans pouvoir détourner le regard de ce demi-dieu qui l’observait et se laisser observer. Ils n’échangèrent pas un mot : l’autre le prit par le bras, le retourna contre le mur et le posséda. ‘Je suis rentré au dortoir ma bougie éteinte, mais éclairé de l’intérieur, et avec le pressentiment d’avoir soudain compris le monde’, dit-il. » (Senel Paz, Fresa y Chocolate, Éd. Mille et une Nuits, Paris, 1991, p. 22)




c) Le personnage homosexuel faustique vend son âme au diable en l’échange de l’immortalité :




Roman "Diabolo Pacte" de Claudine Candat




Beaucoup d’auteurs homos réactivent le mythe de Faust, ce personnage qui a signé un pacte avec le diable pour devenir l’égal de Dieu, c’est-à-dire l’Amour-même : je pense en particulier au ballet Notre Faust (1976) de Maurice Béjart, au film « La Comtesse aux Pieds nus » (1954) de Joseph Mankiewicz, au roman Docteur Faust (1983) de Thomas Mann, au roman Faust (1990) de Fernando Pessoa, au roman Docteur Faustroll (1898) d’Alfred Jarry, à la pièce Dans la Solitude des champs de coton (1985) de Bernard-Marie Koltès (avec l’amant diabolique insistant), à la pièce Nietzsche, Wagner, et autres Cruautés (2008) de Gilles Tourman, au roman Le Portrait de Dorian Gray (1891) d’Oscar Wilde, au roman Faust (1594) de Christopher Marlowe, au personnage de Fausto dans le roman Portrait de Julien devant la fenêtre (1979) d’Yves Navarre, au film « Doctor Jekyll and Sister Hyde » (1971) de Roy Ward Baker, au film « Morgane et ses Nymphes » (1970) de Bruno Gantillon, au film « Ma Vie est un Enfer » (1991) de Josiane Balasko, au roman L’Autre Faust (2001) de Didier Godard, etc. D’ailleurs, le titre du roman El Lugar sin Límites (1966) de José Donoso est un clin d’œil au Docteur Faust de Christopher Marlowe où Méphistophélès déclare que l’enfer n’a pas de frontières. Dans la pièce de Lorca La Tragi-comédie de Don Cristóbal et Doña Rosita (1935), Doña Rosita est prise de souhaits faustiques : « Ah… Si je pouvais vendre mon âme au diable… » Dans les œuvres homo-érotiques, le dialogue amoureux homosexuel prend très régulièrement la forme d’un échange commercial diabolique : « As-tu vendu ton âme au diable, Jimmy Dean ? » (c. f. la chanson « Les Trottoirs de Los Angeles » dans le spectacle musical La Légende de Jimmy de Michel Berger) ; « J’ai pas eu de jeunesse. Ma jeunesse, je l’ai vendue. » (Jacques Nolot dans son film « La Chatte à deux Têtes », 2002) Le héros homo de la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier parle de son sentiment d’avoir été leurré par le diable : « Les papous ne s’embrassent jamais, ils ont peur qu’on leur vole leur âme… Moi je me sens papou bizarrement certains matins… » Dans la comédie musicale La Nuit d’Elliot Fall (2010) de Vincent Daenen, le Baron homosexuel donne du poison à Elliot, pour mieux le posséder. Dans la comédie musicale Sauna (2011) de Nicolas Guilleminot, Benji s’adresse avec impuissance à son amant Maxence qui lui a fait perdre son innocence et sa virginité : « Mon cœur, tu l’as volé, et sans détour. »




d) Le personnage homosexuel donne sa langue au chat diabolique :



N.B.: Voir également la partie « baiser de Judas » de « première fois » et la partie « tendresse » de "douceur-poignard" dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.



Il n’est pas rare de voir que l’amant homosexuel est comparé à un chat. C’est le cas dans le roman N’oubliez pas de vivre (2004) de Thibaut de Saint Pol : « Où est le chat ? C’est lui la solution. » (p. 107) Entre la voix narrative et ce « félin cajoleur » (Idem, p. 204), c’est l’histoire d’une possession : « Vous êtes tout à lui. Il a gagné. » (Idem, p. 234). D’ailleurs Quentin, l’amant homosexuel de l’histoire, a un « sourire félin » (Idem, p. 247). Dans le film « Giallo Samba » (2003) de Cecilia Pagliarani, Monica la lesbienne discute avec son meilleur ami, Joaquim, qu’elle compare à un « chat ». Dans le film « Presque rien » (2000) de Sébastien Lifshitz, Mathieu, le héros homosexuel, dit à son chat qu’il « est son p’tit Prince charmant maintenant ». Dans le concert Le Cirque des Mirages (2009) de Yanowski et Fred Parker, le diable a un chat prénommé « Chacha ».




film "Sex Crimes" (1997) de McNaughton




Il est absolument fascinant de découvrir le nombre de fois dans les œuvres homosexuelles où l’expression « donner sa langue au chat » est employée, au moment précisément du premier baiser du personnage homosexuel à son amant, qui apparaît avec un masque félin : c’est par exemple le cas dans le roman La Confusion des Sentiments (1928) de Stefan Zweig, le film « Embrasser les Tigres » (2004) de Teddi Lussi Modeste, la chanson « La Langue des Anges » de Catherine Lara dans l’opéra-rock Sand et les romantiques, dans la B.D. Journal (1) de Fabrice Neaud, etc. Dans la pièce Cosmétique de l’Ennemi (2008) d’Amélie Nothomb, Isabelle, la femme violée, dit à Texor Texel qu’elle « donne sa langue au chat. » Dans la pièce L’Opération du Saint-Esprit (2007) de Michel Heim, la Vierge Marie, en parlant du diable, dit que « c’est une méchante langue ! » Dans la pièce Transes… Sexuelles (2007) de Rina Novi, Jacques parle de « donner sa langue à la chatte ». Donner sa langue au chat est une pratique fictionnelle homosexuelle assez courante : « Il m’a fallu l’impasse, donner ma langue au chat pour contrer l’existence. » (c. f. la chanson « Méfie-toi » de Mylène Farmer) ; « Fais attention ou j’t’arrache la langue avec ma chatte ! » (Vaginette à Diego, dans la pièce Le Jardin des Dindes (2008) de Jean-Philippe Set) ; « Entre moi, entre toi, ta langue de fer ou langue de chat. » (c. f. la chanson « La Chevauchée des Champs de Blés » du groupe Indochine) ; « C’est pas d’ma faute, et quand je donne ma langue au chat, je vois les autres tout prêts à se jeter sur moi. » (c. f. la chanson « Moi… Lolita » d’Alizée) ; « Je titille à présent son sexe, à demi dressé, de coups de langue lents et mesurés, à la manière d’un félin. » (Éric dans Albert Russo, L’Amant de mon Père (2000), Éd. Cercle Poche, Paris, 2005, p. 36) ; « Sven se mit à lécher la hampe, par petites touches, comme un jeune chat qui découvre une nouvelle friandise. » (Idem, p. 98) Dans le roman Journal de Suzanne (1991) d’Hélène de Monferrand, le dialogue entre Manuela, la sœur d’Héloïse, et Suzanne, l’amante d’Héloïse, est plutôt signifiant : Suzanne, parlant des aventures amoureuses lesbiennes d’Héloïse, déclare : « Je me suis dit que cette pauvre Héloïse (…) allait y passer. Que son sort allait être réglé en deux coups de dents, et que… » Manuela l’interrompt brusquement : « Tu as de ces expressions ! » Suzanne poursuit : « Pardon. En deux coups de langue… » À nouveau, Manuela, offusqué s’interpose : « Manuela ! » Suzanne surenchérit malicieusement : « Ben quoi ! Un chat est un chat. » (p. 249) CQFD.




Si la langue de l’amant homosexuel n’est pas toujours celle du chat, en tout cas elle est souvent dangereuse ou diabolique. Dans le roman Je suis vivant dans ma Tombe (1975) de James Purdy, la langue de l’amant homosexuel est comparée à celle du serpent (p. 65). Cette langue peut être la représentation de l’emprise invisible exercée par un chanteur ou une chanteuse : « Il montre du doigt la langue de Janis Joplin qui sort de sa bouche comme un sabre ensanglanté » (c. f. réplique de la pièce Jerk (2008) de Dennis Cooper)



Symboliquement, le fait de donner sa langue au chat démontre qu’un pacte du silence et du déni du mal est instauré entre les deux amoureux homosexuels. Ils s’utilisent l’un l’autre en se jurant de prouver à la face de la Terre que ce qu’ils vivent est de l’amour… même si, concrètement, ça n’en sera pas. C’est la raison pour laquelle le diable homosexuel des fictions prend la forme de l’action des sorcières de William Shakespeare dans la pièce Macbeth (1623), c’est-à-dire d’« un faire qui n’a pas de nom » (Acte IV, scène 1, p. 163). Le contrat est conclu à l’encre sympathique : « La signature finale est illisible. » (Élisabeth Brami, Je vous écris comme je vous aime, Éd. Calmann-lévy, Paris, 2006, p. 101) Dans sa chanson « Les Passagers », Étienne Daho nous parle bien du « passager de plus qui n’a pas de nom, pas de prénom, anonyme » et qui s’immisce discrètement dans le couple homosexuel. « C’est le chat de gouttière le plus anonyme du monde. », rajoute Jean-Pierre Belone, l’homosexuel du film « Le Placard » (2001) de Francis Veber. Dans le roman de Julien Green Si j’étais vous (1947), Fabien rencontre précisément incognito l’énigmatique et diabolique Brittomart, « l’inconnu aux yeux noirs » : « La rencontre était anonyme. » (p. 23) ; leur pacte identitaire est scellé sans contrat visible : « Cette parole que vous venez de prononcer nous tiendra lieu de tous les parchemins traditionnels signés de notre sang, voulez-vous ? De telles billevesées ne sont plus de notre temps, pas plus que ce mot de diable qui vous a échappé, tout à l’heure et que vous bannirez de votre vocabulaire. » (Brittomart à Fabien, Idem, p. 75)



Le diable peut distraire de tout, y compris de lui-même (n’oublions pas qu’il se déteste et qu’il ne veut surtout pas entendre parler de lui !). Certains personnages homosexuels, en lui donnant leur langue, souffrent d’amnésie et ne peuvent plus parler (c. f. le dessin du monstre félin dans le journal intime d’Hervé dans le film « Un Año sin Amor » (2005) d’Anahi Berneni). Leur voix intérieure leur impose cette maxime : « Dis que tu viens d’un monde effacé… monde de songe… » (Manuel Puig, Le Baiser de la Femme-Araignée, Éd. Seuil, Paris, 1979, p. 219) Les mots du contrat diabolique tiennent en une consigne toute simple que Pascal Bruckner rappelle dans La Tentation de l’innocence (1995) : « Tu adopteras mes méthodes tout en me reniant. » On la retrouve édictée dans le film « Hedwig and the Angry Inch » (2001) de John Cameron Mitchell : « Deny me and be doomed. » (« Renie-moi et sois maudit. ») Le diable fait oublier le prénom tout en donnant au personnage qu’il habite l’impression de l’unifier. « Homonymes… Anonymes. » (c. f. la chanson « Les Passagers » d’Étienne Daho) Dans le film « Chloé » (2009) d’Atom Egoyan, Catherine baptise son amante Chloé de « Personne ». Dans sa nouvelle « La Queue du diable », tirée du recueil d’Essobal Lenoir Le Mariage de Bertrand (2010), le narrateur homosexuel finit par connaître l’envers du décor amoureux de son bel amant : « Le sourire éthéré dont s’auréola le visage de l’ange me fit soupçonner quelque chose de pas catholique. » (p. 114) ; mais cela ne l’empêche pas de « tirer par la queue le beau diable qui se débat derrière lui » (p. 116) ; et il conclut ainsi : « Mon histoire finit là, car avant de nous ramener dans le monde des vivants, il nous fit signer un pacte promettant le silence sur ce que nous vîmes. » (dernière phrase, p. 118) Dans la pièce Dans la Solitude des champs de coton (1985) de Bernard-Marie Koltès, le tentateur explique sa tactique : « J’ai le langage de celui qui ne se fait pas reconnaître. » Et celui qui se laisse tenter se plaint sans se plaindre, comme un parfait amnésique : « Je souffre de ne pas savoir quelle blessure vous me faites. »




e) Le personnage homosexuel évoque la présence d’une créature (généralement diabolique) appelé « L’Autre » :


Comme le héros homosexuel a donné sa langue au chat, ou a demandé sa langue à son partenaire, il ne peut plus identifier son agresseur comme le diable. En général, la parade inconsciente qu’il trouve, c’est qu’il appelle son énigmatique amant « l’Autre », ou bien qu’il se fait appeler ainsi. Pour illustrer mon observation, je vous renvoie notamment à la pièce Journal d’une Autre (2008) de Lydia Tchoukovskaïa, au roman L’Autre (1971) de Julien Green, à la chanson « Cœur déjà pris » d’Alizée, à la chanson « Si j’avais au moins » de Mylène Farmer, à la pièce À Trois (2008) de Barry Hall, au film « L’Un dans l’Autre » (1999) de Laurent Larivière, au film « La Vie des Autres » (2000) de Gabriel de Monteynard, au roman Le Nid d’Autrui (1894) de Jacento y Martinez Benavente, à « L’Autre » dont parle Jean Guidoni lors de son concert à la Boule Noire à Paris en avril 2007, à la pièce Arthur Rimbaud ne s’était pas trompée (2008) de Bruno Bisaro, à la pièce L’Autre Monde, ou les États et Empires de la Lune (vers 1650, adaptée en 2008) de Cyrano de Bergerac, au film « Le Frère, la Sœur… et l’Autre » (1970) de Douglas Hickox, au tableau L’Un de l’Autre (2004) de Charles-Louis La Salle, etc. Dans la chanson « L’Autre » de Mylène Farmer, « l’Autre » est l’androgyne, le jumeau narcissique (« Toi et moi du bout des doigts nous tisserons un autre : un autre Moi. »). Il est présenté comme une créature angélique prenant forme humaine (« Mais qui est l’Autre ? Quel étrange messager ! »). L’Autre est un dieu : « Tu m’as toujours paru si fort, si indépendant ! Tu ne faisais pas de compromis. (…) En t’observant, je ne pouvais m’empêcher de me sentir affreusement corrompu, impur : je suis si différent ! » (Christopher Isherwood, Rencontre au Bord du Fleuve, Éd. Flammarion, 1982, p. 11) Mais il s’agit d’un être imaginaire qui n’a pas vraiment réussi à s’incarner totalement : « Oh, il y eut d’autres gens pour venir, ça oui. Je ne peux pas me les rappeler tous. (…) mais vous comprenez, l’autre est venu, et c’est la vraie raison pour moi d’écrire dans ma tête ce journal. » (Garnet Montrose dans le roman Je suis vivant dans ma Tombe (1975) de James Purdy, p. 39)





-------------------------------------frontière à franchir avec précaution----------------------------------




PARFOIS RÉALITÉ


La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :




a) b) c) d) L’amant diabolique (regard/Faust) :




film "Kaboom" (2010) de Gregg Araki, avec Lorelei la lesbienne diabolique




La fantasmagorie homosexuelle du diable n’est qu’un code qui traduit un fantasme, bien avant de décrire une réalité fantasmée. Évidemment, il ne s’agit pas de diaboliser l’union homosexuelle concrète ni les individus homosexuels (ils le font déjà bien assez par eux-mêmes !). En revanche, il me semble tout de même important de souligner que l’incorporation de l’androgyne, toujours incomplète, en soi ou en la personne aimée, n’est pas toujours uniquement symbolique. La créature mythique diabolique habite fantasmatiquement les personnes humaines qui veulent se quitter elles-mêmes et se détruire par amant interposé. « J’aimais un homme et voulais qu’il me tue » écrit Olivier Py dans L’Inachevé. Le personnage de l’amant homosexuel diabolique nous dit tout bonnement que le désir homosexuel tourmente.



La présence du diable dans l’iconographie homosexuelle, si elle n’est envisagée que dans son sens symbolique, obéit en réalité à un régime de causes inconscient qui, à l’inverse de la logique de coïncidences qui lutte contre les déterminismes, peut s’actualiser dans la réalité concrète à travers un jeu amoureux libertin souvent machiavélique. Je vous renvoie par exemple au journal L’Ange sauvage de Cyril Collard, au documentaire « Devil in the Holy Water » (2001) de Joe Balass, à l’amant diabolique anonyme dans La Mauvaise Vie (2005) de Frédéric Mitterrand (p. 159), etc. Dans l’essai Rimbaud, la double vie d’un rebelle (2011) d’Edmund White, Rimbaud est défini comme « l’époux infernal » de Verlaine, sa beauté fatale qui le hantera toute sa vie. Dans son autobiographie Prélude à une Vie heureuse (2004), Alexandre Delmar aborde bien ce malaise perceptible dans beaucoup de couples homos réels, cette guerre de marionnettistes que se mènent les semblables sexués entre eux : « Mais à quoi joue-t-il à la fin ? (…) J’ai beau être persuadé que je le manipule, j’en arrive quand même à me demander si ce n’est pas moi le pantin dans l’affaire. » (p. 50) L’enfer pavé de bonnes intentions s’expriment en beauté sous la plume d’Oscar Wilde dans De Profundis (1897) : « Les Dieux sont étranges. Ce n’est pas uniquement de nos vices qu’ils font des instruments pour nous châtier. Ils nous mènent à la ruine par ce qu’il y a en nous de bonté, de douceur, d’humanité, d’amour. » Dans son essai autobiographique La Vie dure : Éducation sentimentale d’une lesbienne (2010), Paula Dumont illustre tout à fait le jeu interchangeable marionnette/marionnettiste qui s’exerce dans beaucoup de relations amoureuses homosexuelles réelles : « Catherine pensait-elle que j’étais une marionnette dont elle pouvait tirer les ficelles à son gré pour la faire gesticuler selon ses humeurs ? » (p. 124) C’est parfois à la beauté du diable que certaines personnes homosexuelles succombent, parce qu’elles-mêmes agissent à certains moments sous une emprise maléfique : « Sous un physique d’angelot, il cachait à peine une nature de gamin démoniaque. » (Frédéric Mitterrand, La Mauvaise Vvie, Éd. Robert Laffont, Paris, 2005, p. 204) ; « Jack Kerouac leva la tête de l’oreiller et me regarda par-dessus mon épaule ; juste à notre gauche, la lumière du néon rosé donnait à la chambre une couleur légèrement diabolique. » (Gore Vidal, Palimpseste – Mémoires (1995), Éd. Galaade, Paris, 2006, p. 351) Cathy Bernheim, dans son autobiographie L’Amour presque parfait (2003), évoque précisément « le petit chat échaudé qui repose en son amante. » (p. 142)



Parfois, le diable aperçu par certaines personnes homosexuelles en l’amant est uniquement le reflet de leur propre déception vengeresse sur un homme fantasmé qui ne s’est pas laissé totalement faire homosexuellement par elles, ou bien juste le reflet de la violence inconsciente de leur indécente audace. Par exemple, dans son autobiographie Une Mélancolie arabe (2008), Abdellah Taïa décrit le regard diabolique de son cousin Chouaïb dont il est amoureux, mais qui ne l’aime pas en retour : « Il était à côté de moi. Ses yeux étaient rouges, furieux. Ils me fixaient. Ils ne voyaient que moi. Ils ne m’aimaient pas. » (p. 19)



Concernant les rapprochements réels avec le mythe de Faust, on note aussi quelques correspondances troublantes : dans l’Espagne des années 1940 en Espagne, Juan Soto interprète des chansons du répertoire de la revue Si Fausto fuera Faustina ; en France, Émilienne d’Alençon tient le rôle principal du Petit Faust (1898) à l’Opéra-Comique de Paris. Diverses personnes homosexuelles parlent explicitement du diable dans leur vie. C’est le cas de Franco Brusati, qui le met en relation avec son homosexualité : « L’homosexualité m’intéresse dans la mesure où elle suppose un rapport tout à fait spécial avec sa propre image, un combat entre le réel et l’imaginaire. Le combat avec l’ange… » Jean Cocteau, quant à lui, déclare qu’il est parfois « poussé par le diable. » (c. f. le spectacle musical Un Mensonge qui dit toujours la Vérité (2008) d’Hakim Bentchouala) Christophe Tison, dans son autobiographie Il m’aimait (2004), décrit l’homme qui l’a violé comme un jumeau de Belzébuth : « Il était de dos, dans cette maison tranquille et silencieuse, et j’eus soudain terriblement peur. Peur qu’il ne se retourne en ayant un autre visage. (Le visage du diable.) » (p. 48) Gaël-Laurent Tilium, dans Recto/Verso (2007), fait un rapprochement entre son amant Sébastien, malade du Sida, et l’ange diabolique : « Sébastien me serrait la main avec la force de l’amour qu’il avait pour moi, avec la rage de la culpabilité, celle d’avoir invité parmi nous cette chose indésirable qu’il nous fallait combattre. » (pp. 238-239) ; « Il n’y a pas de possibilité. Il ne peut rien se passer. On s’aime trop. Il est trop jeune, trop mignon, c’est un ange. » (Idem, p. 235) ; « J’avais près de moi l’ennemi et l’ami, la tentation et l’innocence, le plaisir et le danger. » (Idem, pp. 159-160)




échange de sang dans le film "Les Amitiés particulières" (1964) de Jean Delannoy




e) L’Autre :



C’est bien parce que la grande majorité des personnes homosexuelles rejette en bloc la différence des sexes qu’elles établissent un rapport excessif (et diabolique, pour le coup !) d’adoration/répulsion vis à vis de l’Altérité. Cela me semble faux de dire que les personnes homosexuelles, du seul fait de ne pas intégrer dans leurs couples la différence des sexes, n’acceptent pas les différences : au contraire, elles les idolâtrent ! Comme l’écrit à juste titre Jean-Paul Sartre à propos de Jean Genet dans Saint Genet (1952) : « Étranger à lui-même, il ne peut aimer qu’un Autre-que-soi, car c’est lui-même dans son absolue altérité qu’il aime sous les espèces de l’autre. (…) Il se fascine sur l’Autre et fuit sa propre conscience de soi. » (p. 109 et p. 169) Les personnes homosexuelles vouent un culte aux différences (à défaut de vouer un culte à LA Différence, celle des sexes). Pour elles-mêmes déjà, puisqu’elles vont se rêver ultra-originales, voire divines (le Tout-Autre, c’est Dieu Lui-même). Par exemple, Emilio Barón, dans Luis Cernuda Poeta (2002), insiste sur la recherche d’altérité absolue chez le poète espagnol : « Fidèle héritier de la tradition romantique, Luis Cernuda se présente comme l’exilé, le marginal, ‘l’Autre’. » (p. 11) Mais cette quête fiévreuse d'altérité va se faire aussi pour les autres, et dans leur recherche amoureuse : « Quand je vois un homme différent de moi, je n’en reviens pas ; je suis ébloui, émerveillé par la différence des autres. » (Jean Genet cité dans Tahar Ben Jelloun, « Une Crépusculaire Odeur l’isole », dans Magazine littéraire, n° 313, Paris, septembre 1993, p. 30) Comme l’écrit très justement Jacques André, « l’homos-sexualité n’est pas la méconnaissance de l’altérité, elle en serait plutôt le savoir excessif » (Jacques André, « Le Lit de Jocaste », dans Incestes, Éd. PUF, Paris, 2001, p. 18). Ce rapport excessivement proche à l’altérité aborde de front, et sans même que les personnes homosexuelles le verbalisent consciemment, la problématique de l’inceste ou du viol, qui surviennent justement lors de l’effacement des différences par une exaltation de celles-ci : « L’Autre, c’est cet étranger qui s’est immiscé dans ma vie et dans mon corps. » (Martine Cauvent, Guérir de l’Inceste, Éd. Chronique sociale, Lyon, 2006, p. 17)