Code n° 10 : Androgynie bouffon/tyran

Notice interprétative :
Vous vous souvenez des dessins animés de votre enfance, ou encore des B.D. dans lesquelles on voit un héros entouré de deux marionnettes – généralement un angelot et un diablotin – qui sont ses clones, et qui se disputent sans arrêt entre elles parce qu’ils ne sont jamais d’accord ? Vous visualisez les petites voix de la Conscience et de la Culpabilité qui se livrent bataille en lui pile au moment du choix cornélien, ou quand il est sur le point de faire une grosse bêtise ? Et bien je trouve que ces mises en scène de conflit intérieur entre deux personnages bouffon/tyran qui se mènent une vie impossible, mais qui pour autant restent inséparables (d’ailleurs, ils passent leur temps à s’échanger les rôles) sont typiques dans les œuvres artistiques traitant d’homosexualité. Sûrement parce que le désir homosexuel écartèle la conscience qu’il habite et la coupe en deux. Cette schizophrénie de l’âme, elle arrive généralement quand nos actes ne sont pas conformes à notre conscience et à nos bonnes intentions ; quand nous ne voulons pas assumer ce que nous faisons. Plus on se rêve éternelle victime – pour mieux mal agir en secret et en toute impunité –, plus on devient bourreau sans même s’en rendre compte. L’existence faite de dérision et de légèreté cache bien souvent des drames et des larmes invisibles. Derrière le Jean-qui-rie pleurniche Jean-qui-pleure (… et vice et versa). Comme le désir homosexuel est plus bien-intentionnel que fondé sur le Réel, il est logique qu’il nous encourage à vouloir porter les deux masques, en apparence antithétiques, de la clownesque bataille entre le valet lourdingue et son maître psychorigide. Dans les œuvres homosexuelles, ce duo fusionnel amusant est pourtant le signe d’un désir de viol chez celui qui les met en scène, la marque de l’écartèlement d’une conscience humaine en proie à ses désirs de rupture/fusion avec les autres. Il n’est pas rare que l’inconstance du désir homosexuel prenne, dans les créations artistiques, la forme de la farce sado-masochiste.
N.B. : Voir également les codes "doubles schizophréniques", "violeur homosexuel", "adeptes des pratiques SM", "homosexuels psychorigides", "Liaisons dangereuses", "défense du tyran", "clown blanc et masques", "douceur-poignard", "homosexuel homophobe", la partie « amant-marionnette ou marionnettiste » de "amant diabolique", la partie « schizophrénie » de "désir désordonné", et la partie « Je suis fier d’être un monstre » de "homosexualité noire et glorieuse", dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.
FICTION
a) Le couple homosexuel explosif est composé de deux marionnettes grand-guignolesques figurant un tyran et un serviteur qui lui est soumis :

On peut retrouver ces personnages chamailleurs dans la pièce Bill (2011) de Balthazar Barbaut (avec le couple homo formé par Dieu et Satan, et entourant Bill), le spectacle-performance Golgotha (2009) de Steven Cohen (avec les ombres chinoises du tyran et du bouffon), le Muppet Show (avec les grands-pères Statler et Waldorf), dans le film « La Femme et le Pantin » (1931) de Josef Von Sternberg (avec le maire et son bras-droit, Alphonso et Pacco), la chanson « Egotrip » du spectacle musical Starmania de Michel Berger (avec Stella Spotlight et Zéro Janvier), le « Medley ‘Cette Année-là’ » au concert des Enfoirés en 1998 (avec Pierre Palmade et Patrick Juvet), le film « Les Enfants terribles » (1949) de Jean-Pierre Melville (avec Élisabeth et Paul), le film « My Beautiful Laundrette » (1985) de Stephen Frears (avec Omar et Johnny), le film « Vatel » (1999) de Roland Joffé, le tableau La Cour du Roi doré (2007) de Thierry Brunello, le film « Sens unique » (1987) de Roger Donaldson, le film « Mont-Dragon » (1970) de Jean Valère (avec Madame la colonelle et sa servante), la pièce Le Cri de l’Ôtruche (2007) de Claude Gisbert, le poème « República » de Néstor Perlongher, le roman La Terrasse du Roi lépreux (1969) de Yukio Mishima, la pièce Big Shoot (2008) de Koffi Kwahulé, le roman Prince et Léonardours (1987) de Mathieu Lindon, le film « Furyo » (1983) de Nagisa Oshima (Jack Celliers et le Capitaine Yonoi, jouant au chat et à la souris), le film « Une Affaire de Goût » (1999) de Bernard Rapp (avec sa Majesté Frédéric et son goûteur Nicolas), la pièce Les Quatre Jumelles (1943) de Copi, la bande dessinée homo-érotique Batman (avec Batman et Robin en lutte contre le Joker efféminé), la chanson « L’Aventurier » d’Indochine (avec Bob Morane et Bill Ballantine), le film « Huit Femmes » (2002) de François Ozon (avec Louise et sa servante Gaby), les films du duo homo-érotique Laurel et Hardy (c. f. le documentaire « The Celluloïd Closet » (1995) de Rob Epstein et Jeffrey Friedman), la chanson « Ramon et Pedro » d’Éric Morena, le roman L’Agneau carnivore (1975) d’Agustín Gómez Arcos, la pièce Guantanamour (2008) de Gérard Gelas (avec le jeu ambigu entre le geôlier et le prisonnier), le film « Jan-Ken-Senso » (1971) de Shuji Terayama, le film « It’s Love Im After » (1937) d’Archie Mayo, le film « Holy Matrimony » (1943) de John M. Stahl, le film « Mon Capitaine, un Homme d’Honneur » (1995) de Massimo Spano, les tableaux de Moktar, la pièce Macbeth (1623) de William Shakespeare (avec le couple criminel Macbeth-Lady Macbeth), la pièce Arlequin, Valet de deux Maîtres (2008) de Goldoni, etc.
Par exemple, dans la pièce On vous rappellera (2010) de François Rimbau, les deux lesbiennes Lucie et Léonore doivent, lors d’un casting, interpréter une scène entre une Reine autoritaire et une servante. Dans la pièce Lettre d’amour à Staline (2011) de Juan Mayorga, des couples étranges se forment : d’abord entre le poète Boulgakov et sa femme – qui se met dans la peau de Staline – (« Tu es la femme que j’aime. Comment puis-je imaginer que tu es Staline ? »), et ensuite entre Boulgakov et un Staline homosexuel (« C’est toi le poète et moi le lutteur. » affirme impérieusement le dictateur). Ce n’est que lorsque ces duos apparaissent dans le scénario de cette pièce que les enjeux de pouvoir se modifient entre les personnages. Les combinaisons par binôme indiquent deux choses : l’émergence d’un désir sexuel ambigu (= homosexuel) d’une part, et de la violence destructrice d’autre part.
Le dramaturge argentin Copi est le spécialiste des pièces où le personnage central est en proie à des voix intérieures délirantes, comme s’il ne s’éprouvait plus du tout jouer (d’ailleurs, quand Copi montait sur scène pour interpréter ses propres personnages, il arrivait qu’il soit complètement camé lui-même !). Il s’agit généralement d’un héros homosexuel hystérique et schizophrène, parfois transsexuel, semblant souffrir du syndrome Gilles de la Tourette : « Arrêtez ! Ma bonne m’assassine à coups de massue et mon chien afghan me mord les chevilles ! » (L. en parlant de Goliatha dans Copi, Le Frigo, Éd. Persona, Paris, 1983, p. 20) Le bouffon et le tyran de Copi sont généralement un adulte-petite fille envoyé(e) faire le tapin par une mère-transexuel despotique ; mais ils peuvent être également un rat et son maître-courtisan, ou bien une matrone bourgeoise et son domestique. Ces partenariats violents renvoient presque systématiquement à l’inceste, à l’homosexualité, au viol, à la prostitution.
La dualité bouffon/tyran dans les œuvres homosexuelles fait également référence à la différence des espaces (on le voit plus largement dans le code « L’homosexuel riche/l’homosexuel pauvre » du Dictionnaire des Codes homosexuels), c’est-à-dire à la double appartenance du personnage homosexuel à des classes sociales dites « opposées ». À la fin du film « My Own Private Idaho » (1991) de Gus Van Sant, par exemple, la juxtaposition des deux enterrements (d’un côté les funérailles carnavalesques du père des parias homosexuels, Bob ; de l’autre la mise en bière totalement guindée et triste du Maire de la ville) montre la division intérieure vécue par le personnage homosexuel de Scott (Keanu Reeves), fils du maire côté jour et délinquant queer côté nuit.

Un jeu d’honneurs à sauver s’instaure parfois entre les partenaires homosexuels. La paranoïa amoureuse aussi. L’amant gay n’accepte pas la Règle d’or de l’Amour qui consiste à consentir à appartenir, à se donner entièrement soi-même sans peur de mal se livrer : « Je l’aime beaucoup et c’est quelqu’un de très important pour moi. Mais ça ne lui donne pas le droit de régenter ma vie. » (Bryan à propos de son amant Kévin, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, Éd. Société des Écrivains, Paris, p. 192) Un bras de fer commence, en dépit du plaisir que les amants semblent partager ensemble. La comparaison (« je suis meilleur que toi/je suis un gros nul par rapport à toi ») est la condition de leur fusion, le centre névralgique de leur querelle. Ils ne peuvent rester ensemble que parce qu’ils se jaugent l’un l’autre et se reprochent sans cesse de trop se ressembler/de ne pas assez se ressembler. Leur conflit est par conséquent éminemment gémellaire, narcissique. Il suffit d’une pique de comparaison, d’une remarque-serpent où les points de suspension et les jugements implicites appuient là où ça fait mal (genre : « MOI, je suis aimable et attentionné. Contrairement à toi… ») pour réveiller l’autre de son sommeil et subir ses foudres. La comédie de pestes que se jouent le bouffon et le tyran, dans laquelle il n’y en a pas un pour rattraper l’autre, nous montre que l’amour homosexuel n’est pas un lien valorisant, mais un amour de la comparaison dépréciative : « Je me sens toujours nul à tes côtés. » (Bryan à son amant Kevin, Idem, p. 218) ; « J’ai tout pouvoir sur toi ! » (Idem, p. 163) Trop se comparer aux autres témoigne d’un gros complexe d’infériorité/de supériorité ; ne pas assez se comparer aux autres rend tout aussi orgueilleux et indifférent.
Un rapport de force s’établit très vite entre le maître et l’esclave : selon le schéma dialectique hégélien, l’esclave dépasse son bourreau et cherche à le soumettre. Montent chez le picaresque valet des désirs de symbiose avec son chef : « Voglio far il gentiluomo/Et non voglio più servir. » (« Je veux moi-même être le maître et ne veux plus servir. », c’est la première phrase de Leporello dans l’Acte I, scène I, de l’Opéra Don Juan de Mozart, 1787) Le tyran et sa laquais sont unis dans un mariage fictionnel grotesquement forcé, comme on peut le constater dans le roman Le Corps du Soldat (1993) d’Hugo Marsan, le roman Pompes funèbres (1947) de Jean Genet, le film « My Beautiful Laundrette » (1985) de Stephen Frears, le film « Mon Fils à moi » (2006) de Martial Fougeron, etc. On retrouve l’amour entre le prisonnier et le policier dans les films « East Palace West Palace » (1996) de Yuan Zhang, « Shoot me Angel » (1995) d’Amal Bedjaoui, « Mambo Italiano » (2003) d’Émile Gaudreault, « Hellbent » (2005) de Paul Etheredge-Ouzts, « À Couteau tiré » (1983) de Roberto Faenza, « Le Dernier Saut » (1969) d’Édouard Luntz, « Lang Tao Sha » (1936) de Wu Yonggang, etc. Le dominant et le dominé sont unis à l’amour à la mort ! : « Maître et esclave côte à côte : elle le maître et moi l’esclave. » (Laura par rapport à son couple avec Sylvia, dans le roman Deux Femmes (1975) de Harry Muslisch, p. 38) ; « Who is the Master ? Who is the Slave ? » (c. f. la chanson « Voices » de Madonna) ; « On n’arrive jamais à s’aimer sans se marcher sur les pieds. Moi, je suis avec toi parce que tu m’fais du bien. Toi, tu te sers de moi pour arriver à tes fins. On fait tout ce qu’on peut pour pouvoir se rendre heureux mais on n’est jamais contents tous les deux en même temps. Ego trip, toi tu fais ton Ego trip. Ego trip, moi je fais mon ego trip. Comment veux-tu qu’on s’aime ? » (Stella Spotlight et Zéro Janvier, dans la chanson « Egotrip » du spectacle musical Starmania de Michel Berger) ; « Parfois je me demande si je suis un des acteurs du scénario ou si je suis en train de rêver. Suis-je une victime, pauvre victime innocente de l’intrigue ? Ou bien suis-je, à mon corps défendant mais à mon esprit consentant, en train de manipuler les autres ? » (François dans le roman Riches, cruels et fardés (2002) d’Hervé Claude, p. 109)
Dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, la relation bouffon/tyran entre Omar et Hassan II est transposée sur le terrain amoureux, entre Khalid/Omar : « Je suis au pied du trône. Aux pieds de mon commandeur. Mon bonheur n’est plus. Mon amour n’est plus. Je suis un condamné. Un fou du Roi. » (Omar face à Hassan II, p. 13) ; « Dans la nuit du mardi au mercredi, le palais est venu à moi. Cela a duré toute la nuit. C’était comme dans une pièce de théâtre. Un casting était organisé afin de choisir un bouffon pour le Roi. Un fou du roi. On est venu me chercher. » (Omar, p. 24) ; « Non, je ne serais jamais un bouffon du roi. Pourtant, au fond de moi, j’aurais bien aimé le devenir. » (Idem, p. 25) À la fin du roman, les rapports s’inversent : Karim, l’amant riche qui couchait avec Omar, le gars du peuple, finit par devenir le bouffon : « Je n’étais pas la victime de Khalid. J’étais son bourreau. » (Idem, p. 171) Dans le film « The Servant » (1963) de Joseph Losey, on observe le même revirement brutal entre bouffon et tyran : un jeune et riche aristocrate engage un valet de chambre qui, peu à peu, exerce une totale domination sur lui. Les bourreaux et les victimes du film « Salò ou les 120 Jours de Sodome » (1975) de Pier Paolo Pasolini se mélangent également, et collaborent en vue d’illustrer la dualité violente de la dictature de Salò. Dans le roman Radcliffe (1963) de David Storey, Léonard Radcliffe, soumis au joug de son amant Vic, avoue son propre despotisme sous-jacent : « Le pire dans tout ça, c’est qu’une partie de moi l’aime et l’autre partie de moi ne lui sera jamais soumise. » (Gregory Woods, Historia de la Literatura gay, Éd. Akal, Madrid, 1998, pp. 132-133) D’ailleurs, à la fin de l’histoire, Léonard, jadis homosexuel soumis et passif, finit par tuer Vic et par devenir l’homosexuel actif et prédateur une fois incarcéré. Ici, le violé devient violeur. Presque systématiquement, l’androgynie bouffon/tyran n’est que la figuration fantasmatique d’un conflit paranoïaque et hystérique qui se joue à l’intérieur d’un même personnage, comme c’est le cas par exemple avec le protagoniste de la pièce Le Funambule (1958) de Jean Genet, qui rêve d’être « à la fois gibier et chasseur ».

b) Le bouffon :
La figure du bouffon, qui – soit dit en passant – est davantage une allégorie de la folie (dans le sens homosexuel du terme) qu’une allégorie de la joie, apparaît dans le film « Je t’aime toi » (2004) d’Olga Stolpovskay et Dmitry Troitsky (avec l’acrobate-paysan Uloomji), le film « Je vois déjà le titre » (1999) de Martial Fougeron (avec Paulo faisant le clown devant son amant), le film « Reflets dans un Œil d’Or » (1967) de John Huston (avec Anacleton, le farfelu serviteur du Major), le film « Mort à Venise » (1971) de Luchino Visconti (avec les deux bouffons viscontiens face à la grande bourgeoisie), le film « Théorème » (1968) de Pier Paolo Pasolini (avec le facteur fou), le roman Le Fou du Père (1988) de Robert Lalonde, la pièce Arthur Rimbaud ne s’était pas trompée (2008) de Bruno Bisaro, le film « Le Fou du Roi » (1983) d’Yvan Chiffre, le film « Le Roi danse » (2000) de Gérard Corbiau (avec l’attachement de Lully à Louis XIV), le film « Casanova » (1976) de Federico Fellini, etc.
Dans le film « Soudain l’été dernier » (1960) de Joseph Mankiewicz, Mrs Venable, en parlant du fauteuil de son fils homosexuel Sébastien dans lequel le Dr Cukrowiz s’assoit, signale que « c’est un siège de bouffon, très rare, qui date du XVe siècle ». Dans le film « Monsieur Max » (2007) de Gabriel Aghion, Max Jacob se définit comme un « clown triste », un « pitre ». Oscar est surnommé « bouffon » par Charles Newman, son patron, dans le film « Un de Trop » (1999) de Damon Santostefano. Dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, le protagoniste homo Jason se présente comme un « bouffon » face à une Varia despotique.
c) Le maître cruel, le gendarme Flageolet :
N.B. : Voir également le code "homosexuels psychorigides" dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.
On retrouve le motif du méchant maître dans la pièce Les Bonnes (1947) de Jean Genet (avec la coalition explosive entre les deux servantes Solange et Claire, tramant une machination pour se débarrasser de « Madame », leur maîtresse despotique et invisible), le roman Mon Valet et Moi (1991) d’Hervé Guibert, le film « Reflets dans un Œil d’Or » (1967) de John Huston (avec le glacial Major Weldon interprété par Marlon Brando), le film « Le Roi et le Clown » (2005) de Lee Jun-ik, le film « Burlesk King » (1999) de Mel Chionglo, etc.
La tyrannie s’applique au moins à l’un des deux membres du couple homosexuel, sinon aux deux : « Nous sommes deux personnes. Nous sommes deux bourreaux aussi. » (Louis et son frère siamois, dans la pièce Doubles (2007) de Christophe et Stéphane Botti) Le bouffon menteur est bien souvent le « tyran du tyran », comme c’est le cas du personnage homosexuel Frank de la pièce Fixing Frank (2011) de Kenneth Hanes : le Dr Apsey, qu’il mène en bourrique, avoue leur gémellité : « À vos yeux, je suis un tyran (…). Mais la restriction vient de vous. Pas de moi. » Les jambes de Flageolet flageolent face à son nouvel arroseur…
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PARFOIS RÉALITÉ
La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :
N.B. : Voir également le code "défense du tyran" dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.
Il est déjà arrivé dans l’histoire humaine que le serviteur et son maître « fricotent » ensemble. C’est le cas très connu des « mignons » efféminés qui entouraient rois et autres chefs. Par exemple, Lorenzo de Médicis (qui devint le personnage de la pièce d’Alfred de Musset Lorenzaccio en 1834) a été l’amant de son cousin Alexandre de Médicis, avant de l’assassiner par un complot. « La passion homosexuelle amène les accouplements les plus monstrueux. Le maître et son domestique, le voleur et l’homme sans casier judiciaire, le goujat en guenilles et l’élégant, s’acceptent comme s’ils appartenaient à la même classe de la société. Le millionnaire et le va-nu-pieds fraternisent ; le fonctionnaire et le repris de justice échangent leurs ignorantes caresses. » (Michael Sibalis, article « Criminel », dans le Dictionnaire de l’Homophobie (2003) de Louis-Georges Tin, p. 111)

La scission androgynique bouffon/tyran du psychisme homosexuel/humain est décrite par bien plus de célébrités homosexuelles qu’on ne pourrait le croire : « J’ai déjà un titre provisoire : Confession d’un Masque, et je voudrais, en écrivant là mon premier roman autobiographique, me disséquer moi-même, avec la double résolution dont parle Baudelaire : être ‘et la victime et le bourreau’. » (Yukio Mishima, Correspondance 1945-1970 (1997), Éd. Albin Michel, Paris, 2000, p. 73) ; « Je trouvais les personnages de valets de chambre fascinants. Ils vivaient dans l’intimité de leurs maîtres, connaissaient d’eux leurs caractéristiques les moins avouables. » (Jean-Claude Brialy, Le Ruisseau des Singes, Éd. Robert Laffont, Paris, 2000, p. 277) ; « C’est lui-même qui sera en même temps le tribunal et l’accusé, le gendarme et le voleur. » (Jean-Paul Sartre en parlant de Jean Genet, dans Saint Genet, Éd. Gallimard, Paris, 1952, p. 31) ; « Farceur et espiègle, mais avant tout irrévérencieux, il a quelque chose d’un fou du roi dont les grelots seraient fêlés. » (Thibaut d’Anthonay à propos de Jean Lorrain, cité dans le Dictionnaire gay (1994) de Lionel Povert, pp. 313-314) Par exemple, Copi a joué à de nombreuses reprises Les Bonnes de Genet (et pas seulement en français ; il est allé les interpréter en italien à Turin).
Des rôles de bouffon/tyran, de dominé/dominant, de passif/actif, clairement identifiables dans le couple homo ?
Beaucoup de personnes homosexuelles soupirent d’agacement dès qu’on aborde la question de la domination et de la soumission au sein de leurs couples. En général, pour imposer une censure sur leurs actes, elles préfèrent caricaturer la gêne de leur société par rapport à la pourtant très marquée inégalité des rôles sexuels pendant le coït génital homosexuel (« plus marquée » ? Assurément ! Il suffit de faire un petit tour sur les sites de rencontres Internet gay, où la mention de la « passivité » et de l’« activité » revient bien plus souvent que le « 50/50 » ou l’« auto-reverse », pour s’en convaincre : l’inégalité génitale dans les couples homos, quoi qu’on en dise, est plus marquée entre deux hommes ou entre deux femmes qu’entre une femme et un homme) sous forme de questions stupides – « Qui fait l’homme ? Qui fait la femme ? » – pour ne pas avoir à y répondre, ou pour aboyer que le couple homo est totalement démocratique, que la question n’est pas de savoir qui fait quoi au lit, qui pénètre qui, mais uniquement de « tout faire » sans se poser de question, d’« inventer », de ne pas s’attribuer de rôles précis, de « sortir des carcans hétérosexustes », d’« improviser ». Pendant le coït homosexuel, tout serait question d’« amour », d’« échanges ». Ce n’est pas aussi simple. On voit bien au niveau des pratiques déjà simplement génitales qu’à l’intérieur des couples homos, les face-à-faces se font plus rares, les « emboîtements » corporels sont moins évidents, la « syntaxe naturelle des corps » s’opère avec moins de poésie, la réciprocité est encore moins marquée, le réel occupe à priori moins de place, que dans un couple qui intègre la différence des sexes. Le fantasme, le jeu puéril, la mise en scène violente et humiliante, la sexualité régressive, la bestialité (dans les positions – à quatre pattes, contre le dos de l’autre, en fœtus – tout comme dans les pratiques – suçons, morsures, masturbation, fellation, sodomie, parfois même fist-fucking, scatologie et coprophagie), prédominent. La ressemblance physique entre les partenaires rassure dans un premier temps, mais sans la bouffée d’oxygène et l’espace qu’offrent les différences – et notamment la différence des sexes –, l’air vient vite à manquer dans le couple homosexuel, y compris pendant les coïts génitaux ; et cette carence ressurgit en violence, en pratiques de bouffon/tyran concrètes. Nous ne pouvons pas faire l’économie de parler des rôles génitaux pris par chacun des membres du couple homosexuel lors des coïts (j’évoquais un peu plus haut les adjectifs substantivés « Actif », « Passif », « Auto-reverse »), que ces coïts soient gay ou lesbiens importent peu d’ailleurs… même si une certaine idéologie sexiste et misandre cherche de plus en plus à nous faire croire aujourd’hui que cette répartition n’est due qu’à une affaire de pénétration et de possession d’un pénis, et que donc la tentation des rapports de domination/soumission ne menacerait que les hommes homosexuels, et pas du tout les femmes lesbiennes. Rien de plus faux ! Un autre régime de pouvoirs s’installe entre les femmes lesbiennes, tout aussi malsain et déséquilibré que pour leurs homologues mâles. J’en tiens pour preuve la place prédominante que peut occuper le sadomasochisme dans les sphères relationnelles et conjugales lesbiennes. Les femmes ne sont pas naturellement plus douces et plus sentimentales d’être dépourvues d’un pénis ! Bien au contraire ! Mes amies lesbiennes vous confirmeront en masse que les femmes lesbiennes, en général, se comportent entre elles en vraies harpies et despotes ! Dans le secret de l’alcôve comme en société !
Pour revenir plus largement aux rapports de domination amoureux, il me semble que l’absence de la différence des sexes dans tout couple homosexuel incite les partenaires à « marquer la différence » autrement… et de manière justement pas très heureuse, pas très maîtrisée, au final. On voit que des mécanismes comportementaux étranges, agressifs, se mettent en place, sans que les acteurs les décident vraiment. Des fossés inédits, qui ne seront pas forcément sexuels ou physiques d’ailleurs, apparaissent entre les amants : chacun se place en victime et reconnaît de plus en plus en l’autre son tyran. Et se profile le début de la fin de la relation. Par exemple, dans l’autobiographie Une Mélancolie arabe (2008) d’Abdellah Taïa, les relations amoureuses se suivent et se ressemblent inlassablement. On dirait que l’écrivain se cherche toujours des couples qui obéissent au même fonctionnement bancal, où l’un des amants endosse le rôle de la victime passive et complaisante, et l’autre partenaire plutôt le rôle du dominateur (parfois dominé par sa ventouse d’amant puéril et trop maternant !) : « J’étais dans la dictature amoureuse. Je précipitais les choses. Je ne voulais pas attendre. Il fallait le forcer à se révéler. » (Abdellah à propos de Javier, p. 41) Le plus bizarre dans cet arrangement déséquilibré, c’est que chacun semble apparemment y trouver son compte : « J’étais heureux et j’avais peur. Tu étais l’homme, le roi. J’acceptais ton pouvoir. » (Abdellah s’adressant virtuellement à son « ex » Slimane, p. 114) On entend Abdellah Taïa s’exprimer comme une amoureuse éconduite casse-pied, possessive, « attachiante », saoulante… aussi tyrannique que ladite « tyrannie » qu’il dénonce chez Slimane : « Je dois toutefois avouer que, même en plein enfer, une partie de moi était heureuse, aimait ça, ce machisme, cette dictature… Je me disais alors : ‘C’est ça l’amour, c’est ça l’amour… j’ai de la chance… Il faut tenir le coup… C’est ça l’amour…’ » (Idem, p. 117.)

L’échange des masques bouffon/tyran est parfois vécu dans le cadre de la relation simplement filiale, comme on le constate entre Didier Éribon et son père en fin de vie : « L’homme que j’avais connu, vociférant à tout propos, stupide et violent, (…) dans les mois, les années peut-être, qui avaient précédé sa mort, avait cessé d’être la personne que j’avais détestée pour devenir cet être pathétique : un ancien tyran domestique déchu, inoffensif et sans forces, vaincu par l’âge et la maladie. » (Didier Éribon, Retour à Reims, Éd. Flammarion, Paris, 2010, p. 31)
Quelle que soit le type de relation (de parenté, amoureux, professionnel, politique…), on constate finalement que ces mises en scène bouffon/tyran, relatées très souvent par des personnes homosexuelles, visent à démontrer/occulter des réalités sexuelles et psychiques violentes telles que le viol, l’inceste, la prostitution, le sadomasochisme, l’infidélité, la schizophrénie, etc. Nous aurions tort de n’y voir qu’un vaudeville divertissant.