Code n° 12 : Appel déguisé

 

 

Appel déguisé dessiné par Philippe

 

 

 

Notice explicative :



Le paradoxe du cri au secours du personnage homosexuel (et, à fortiori, de son émetteur artistique réel), c’est qu’il dénonce un viol/un fantasme de viol en même temps qu’il ordonne, par une injonction mi-sérieuse mi-cynique, qu’on le cache. Exactement comme l’injonction paradoxale de la demande de silence (l’interjection « Chuuut !!! ») qui, si elle est faite avec excès, finit par faire plus de bruit que le calme initialement réclamé. Sous prétexte que les personnes homosexuelles ne seraient pas les seules à souffrir, ou que le malheur ne serait pas typiquement homosexuel (ce qui est totalement vrai), beaucoup d’entre elles, par phobie d’une pathologisation de l’homosexualité sur leur personne, par peur d’une nouvelle stigmatisation victimisante/misérabiliste à leur encontre, vont par conséquent défendre avec véhémence l’idée inverse qui consiste à dire qu’elles et leurs pairs ne souffriraient jamais (ce qui n’est pas moins absurde). Mais leur hargne les trahit. Provocation, intimidations, obscénités, travestissement, colère pour « normaliser » un désir homosexuel qui n’a justement rien de « normal » (c. f. « Mais on ne souffre pas !!! » hurlent les militants du FHAR), exhibition provocatrice, rires gras, scotch sur la bouche des « fouilleurs de merde », etc. : la communauté homo appelle avec insistance à ce qu’on ne l’écoute pas… mais paradoxalement, cette insistance appelle.





N.B. : Voir également les codes "déni", "homosexualité noire et glorieuse", et "désir désordonné" dans le Dictionnaire des Codes homosexuels. 





FICTION





a) Le personnage homosexuel lance un S.O.S. :





Pièce "L'Homosexuel ou la difficulté de s'exprimer" de Copi




On entend parfois les artistes homosexuels crier leur douleur, sur le mode dramatique ou parodique, comme par exemple dans le roman Biographie d’une douleur (2007) de Didier Mansuy, le roman La Difficulté d’être (1947) de Jean Cocteau, la pièce L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer (1971) de Copi, le film « Quels Adultes savent » (2003) de Jonathan Wald, le film « Keiner Liebt Mich » (« Personne ne m’aime », 1993) de Doris Dörrie, le film « Lost and Delirious » (« La Rage au cœur », 2001) de Léa Pool, le film « Ich will doch nur, daß ihr mich liebt » (« Je veux seulement que vous m’aimiez », 1976) de Rainer Werner Fassbinder, la pièce Love ! Valour ! Compassion ! (1994) de Terrence McNally, le film « ¿ Por qué le llaman amor cuando quieren decir sexo ? » (1993) de Manuel Gómez Pereira, « ¿ Qué he hecho yo para merecer esto ? » (« Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça », 1984) de Pedro Almodóvar, la chanson « Comme j’ai mal » de Mylène Farmer, le film « Tu crois qu’on peut parler d’autre chose que d’amour ? » (1999) de Sylvie Ballyot, le film « Help » (2009) de Marc Abi Rached, etc.



Un dessin de Jean Cocteau de 1926, dans l’album Maison de Santé, représente un gnome nu tracé d’un trait tremblé, avec une bulle où figure un « J’ai mal ! » Dans son spectacle-cabaret Dietrich Hotel (2008), Michel Hermon parle du cri de l’enfant qui retentit dans la nuit parce qu’il est laissé seul : le spectateur comprend que l’enfant, c’est l’artiste lui-même. L’icône gay par excellence en France, Mylène Farmer, n’a pas été choisie comme porte-parole de la communauté homosexuelle par hasard. En effet, elle est la plus plaintive des chanteuses françaises : « 8, j’ai mal. » (c. f. la chanson « Maman a tort ») ; « Pauvre humanité muette… » (c. f. la chanson « Leïla ») ; « Comme j’ai mal, je ne saurai plus comme j’ai mal. » (c. f. la chanson « Comme j’ai mal) ; « Je suis saignée aux quatre veines. » (c. f. la chanson « Agnus Dei ») ; « Elle a deux vies mais pas de chance, pas d’équilibre, mais elle fait de son mieux, elle penche. » (c. f. la chanson « Lonely Lisa ») ; « C’est bien ma veine, je souffre en douce. » (c. f. la chanson « Je t’aime Mélancolie ») ; « Je cherche une âme qui pourra m’aider. » (c. f. la chanson « Désenchantée ») Elle donne corps et voix à la plainte cachée de beaucoup d’individus homo-sensibles.




b) Que lamente le personnage homosexuel ?



C’est d’abord l’expression d’un vide existentiel, d’un dégoût de vivre, qui ne se rapporte pas à quelque chose de précis. Un malaise global qui renvoie à un Tout dont les contours sont difficiles à cerner, mais qui certainement touche un peu à l’ensemble des domaines de la vie (affectif, amical, professionnel, spirituel, etc.) : « Je suis dans le vide. J’ai rien. » (Didier à sa maman, dans la pièce Chroniques d’un Homo ordinaire (2008) de Yann Galodé) ; « Comment peut-on arriver à être heureux quand on est gay ? » (Didier, Idem) ; « Je préfèrerais être heureuse. » (Petra dans la pièce Les Larmes amères de Petra von Kant (1972) de Rainer Werner Fassbinder) ; « Quand je réfléchis, j’ai 38 ans et je n’ai rien vécu. (…) Je suis en jachère. » (Marcy la lesbienne dans la pièce Un Mariage follement gai ! (2008) de Thierry Dgim) ; « J’aurais aimé être un pédé heureux. » (Éric Caravaca dans le film « Dedans » (1996) de Marion Vernoux) ; « J’ai l’impression d’être un tableau… abstrait. » (François parlant de Dominique qui le prend pour une bête curieuse parce qu’il est homo, dans la pièce On la pend cette crémaillère ? (2010) de Jonathan Dos Santos) ; « J’ai besoin qu’on me tienne la main. Je suis fatiguée. […] J’me sens tellement seule, fragile, et provisoire. » (Charlène Duval dans son spectacle-cabaret Entre copines, 2011) ; « Ma vie est un échec. Et je ne sais même pas comment j’en suis arrivé là… » (Hugo l’homo refoulé de la pièce Ça s’en va et ça revient (2011) de Pierre Cabanis)



Souvent, les plaintes du personnage homosexuel s’originent dans son insatisfaction personnelle par rapport au désir homosexuel, et à la relation amoureuse homosexuelle en général, même si la part de lui-même qui veut encore « y croire » vient les démentir : « Tu cherches ta vie entière un amour, et quand tu l’as trouvé, tu souffres. Tu souffres autant que tu es heureuse. » (la voix narrative de la pièce Arthur Rimbaud ne s’était pas trompée (2008) de Bruno Bisaro) ; « Ma vie ne se résume à rien. Personne à aimer. J’ai été toute ma vie un homme seul. Un homosexuel. » (Hantz dans la pièce Entre vos Murs (2008) de Samuel Ganes) ; « Est-ce que je ne suis pas en train de m’attacher artificiellement à un lien qui finalement ne vaut rien ? » (Adrien en parlant de sa relation foireuse avec Malcolm, dans le roman Par d’autres chemins (2009) d’Hugues Pouyé, p. 59) ; « Vous savez, dans la vie, j’ai couché avec plus d’hommes qu’on peut en dénombrer dans la Bible. Jamais un homme m’a dit ‘Je t’aime’… et que j’ai cru. Ça m’embête énormément. » (Arnold dans le film « Torch Song Trilogy » (1989) de Paul Bogart) ; « Ça fait cinq, […] si je repense à mes amours. […] Ils m’ont tous détesté à la fin  […] on ne s’est pas vraiment aimés. » (Willie dans le roman La Meilleure part des hommes (2008) de Tristan Garcia, p. 279) ; « Plus je vieillis, moins le sexe m’intéresse. Je cherche quelqu’un à qui parler. C’est dur à trouver. » (le protagoniste du film « À la Recherche de Garbo » (1984) de Sidney Lumet) ; « Cette succession d’états riches en émotions avait rythmé nos vies jusqu’à ce qu’elles s’y résumassent, sans autre perspective qu’attendre, jouir puis pleurer. » (la voix narrative, dans le roman Mathilde, je l’ai rencontrée dans un train (2005) de Cy Jung, p. 8)



La détresse du protagoniste homosexuel est souvent profonde et superficielle, les deux à la fois, puisqu’il est complice de son propre malheur (et de la censure de celui-ci !) : c’est ce qui la rend amère et difficilement détectable. « J’ai pleuré. De vraies larmes, parce que Loche était parti sans moi, et de fausses larmes, parce que je voulais qu’on m’arrête, qu’on m’interroge. » (Julien Brévaille dans le roman Portrait de Julien devant la fenêtre (1979) d’Yves Navarre, p. 69) ; « Je suis terriblement heureux et insatisfait. » (Idem, p. 14)




Tableau de Keith Haring 1989




Bizarrement, et contre toute attente, ce n’est pas l’homophobie sociale qui attriste le plus le héros homosexuel : son vrai problème, sa réelle souffrance, c’est l’homophobie intériorisée, c’est la méchanceté des personnes homosexuelles entre elles, c’est la lâcheté et la faiblesse de l’amour homo. Dans la B.D. Kiwi au Paradis (1999) de Teddy of Paris, par exemple, les derniers mots du dessinateur après avoir dépeint le désenchantement de la découverte du monde homosexuel, s’adressent aux lecteurs en ces termes : « Bon courage à tous, il vous en faudra. » (Christophe Gendron, Triangul’Ère 1 (1999), p. 151) Difficile d’être plus clair.



Les personnages homosexuels se plaignent de leur communauté homosexuelle. Avec eux, on oscille entre jérémiades peu crédibles et invocation très sérieuse : « Quand je pense à la souffrance de tout le peuple gay… » (Omar dans la pièce La Mort vous remercie d’avoir choisi sa compagnie (2010) de Philippe Cassand) ; « Si seulement nous pouvions ne pas nous haïr autant… C’est ça notre drame. » (c. f. réplique d’un des héros gay du film « The Boys in The Band » (« Les Garçons de la bande », 1970) de William Friedkin) ; « J’ai pour amis des folles comme moi, des amis pour passer un moment, pour rigoler un peu. Mais dès que nous devenons dramatiques... nous nous fuyons. Je t’ai déjà raconté comment c’est, chacune se voit reflétée dans l’autre, et est épouvantée. Nous nous déprimons comme des chiennes, tu peux pas savoir. » (Molina à Valentín, dans le roman Le Baiser de la femme-araignée (1976) de Manuel Puig, p. 205)



Enfin, le cri poussé par le personnage homosexuel est un appel lancé à toute sa société pour qu’elle ne le laisse pas tomber, mais aussi, vu qu’elle ne répond pas comme lui l’espère, et qu’elle fait l’autruche, l’expression d’une profonde déception : « Et sous les apparences, le prix du vêtement, personne ne voit les plaies et le sang de celui qui survit. » (c. f. la chanson « Retour à toi » d’Étienne Daho) ; « Personne ne sait consoler un vague à l’âme trop singulier. On vous répond que ça va passer, mais moi je sais que ça va rester. » (c. f. la chanson « Pleurer en silence » de Mélissa Mars) ; « Pendant très longtemps, j’ai pas eu le droit de m’exprimer. » (Karine Dubernet dans son one-woman-show Karine Dubernet vous éclate !, 2011) ; « On m’accuse de distribuer ce que chacun vient déposer en moi. » (Julien Brévaille dans le roman Portrait de Julien devant la fenêtre (1979) d’Yves Navarre, p. 176) ; « Il faut que je me rende à l’autre bout de la ville pour le baby-sitting : personne n’a encore compris que c’était plutôt moi qui avais besoin de me faire garder. » (Karin Bernfeld, Apologie de la Passivité, Éd. Jean-Claude Lattès, Paris, 1999, p. 24) ; « Je suis jalouse, envieuse, pourquoi voudrait-on que je ne le sois pas ? Qu’est-ce que j’ai à moi, qu’est-ce qu’on m’a donné ? » (Cécile face à une famille, dans le roman Karine Reysset, À ta place (2006), p. 142) ; « Je ne suis pas seulement ta fille, mais une fille de la terre ! Tu me parles de misère, mais est-ce que tu connais la terre ? La terre de la pissotière, tu en connais l’odeur, ma mère ? » (Lou à Solitaire dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi, p. 332)




c) Comment le personnage pousse son cri ?



D’abord, l’appel du personnage homosexuel est silencieux. Il passe par un murmure discret, et surtout par les regards de détresse. Des regards comme ceux que Stephen, l’héroïne lesbienne du roman Le Puits de Solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, perçoit dans le « milieu homosexuel » de son époque : « Et leurs yeux, Stephen n’oublia jamais leurs yeux, ses yeux d’obsédés, ces yeux tourmentés des invertis… (p. 562) […] Stephen apercevait leurs faces ravagées et pleines de reproches, aux yeux mélancoliques et obsédés d’invertis […] Des fusées de douleur, de brûlantes fusées de douleur… leur douleur, sa douleur, soudées ensemble en une immense et dévorante agonie. […] toute la misère de chez Alec. Et l’envahissement et les clameurs de ces autres êtres innombrables… » (p. 571) On entend le monologue intérieur de certains héros homosexuels insatisfaits de leur relation amoureuse du moment. Leur appel prend alors la forme de l’exaspération contenue, du sentiment paniquant et assommant à la fois de ne pas se sentir à leur place, du malaise ruminé dans le secret et difficile à exprimer (parce qu’il concerne la personne soi-disant « aimée ») : « Michael ronflotait doucement à côté de moi. Sa main gauche était plaquée contre ma poitrine comme s’il avait voulu m’empêcher de bouger, me clouer sur place. Une angoisse suffocante m’étreignait le cœur. Je regardais le si beau profil de Michael, je pensais aux cadavres de codoms [préservatifs] dans le fond de la poubelle de la salle de bains et je me disais c’est pas ça, c’est pas ça que je voulais, c’est pas ce que je veux. » (Jean-Marc parlant de son amant Michael dans le roman Le Cœur éclaté (1989) de Michel Tremblay, p. 260) ; « Je savais que c’était faux, que je n’aimais pas Michael d’amour mais là, juste à ce moment-là, je voulais le croire. » (Idem, p. 299)



Il arrive cependant que le cri de détresse du personnage homosexuel se fasse visible et bruyant. Il prend alors davantage la forme de l’exclamation quand il exprime la révolte, et la forme de l’interrogation (qui n’attend pas forcément de réponse, d’ailleurs ; cela peut être une posture esthétique, ou une provocation « gratuite » et agressive) pour la dénonciation et les appels à l’aide : « C’est moi, Linda ! Mais moi je crie ! Vous m’entendez ?!? Allo !!! » (une réplique de la pièce Loretta Strong (1974) de Copi) ; « Mais qu’est-ce qu’elle a, ma p’tite chanson ? » (un des protagonistes homos, parlant de la comédie d’amour qu’il sert à tous ses amants successifs, dans la comédie musicale À voix et à vapeur (2011) de Christian Dupouy) ; « Pourquoi est-ce que tu m’as laissé dans le noir pendant toutes ces années ? » (le héros homosexuel à son père dans la pièce Happy Birthday Daddy (2007) de Christophe Averlan) ; « M’entendez-vous ? Je crie, je hurle que vous ne m’aurez pas. Je lutterai. De toutes mes forces, je vous défie. » (Cyril dans le roman Pavillon noir (2007) de Thibaut de Saint Pol, p. 52) ; « Je suis sûr d’être dans le vrai. Où est le mal Julien ? » (Pierre à son amant Julien, dans la pièce Homosexualité (2008) de Jean-Luc Jeener) ; « Qu’est-ce que j’ai fait de mal ?!? Si seulement j’étais un pervers, je mériterais qu’on me crache dessus ! Mais si à l’intérieur de moi je me sens doux et femme ! » (José María, le transsexuel du roman El Ángel de Sodoma (1928) d’Hernández Catá) ; « Alors putain, qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez moi ?!? » (Louis dans la pièce Angels in America (2008) de Tony Kushner) ; « Et ma vie, quand est-ce qu’elle commencera ? Quand est-ce que ce sera mon tour d’avoir quelque chose à moi ? » (Molina, le héros homosexuel du roman Le Baiser de la Femme-Araignée (1976) de Manuel Puig, p. 239) ; « Il faut que je sache la vérité. La vérité sur la vie et sur l’amour. La vérité sur la vérité. J’étais au bord des larmes. Pourquoi une personne qui savait tout ne pouvait-elle pas me prendre à part et tout m’expliquer ? Comment se fait-il que les gens ne sachent rien ? Comment des milliards de personnes avaient-elles pu passer sur cette Terre pendant des milliers d’années sans jamais avoir trouvé la réponse à ces questions ? Je mourrais s’il me fallait encore attendre. » (Anamika, l’héroïne lesbienne du roman Babyji (2005) d’Abha Dawesar, p. 193) ; « Non, mais franchement. Sincèrement. Il faut que je comprenne. » (Jarry dans le one-man-show Entre Fous Émois (2008) de Gilles Tourman) ; « Qu’est-ce que j’ai fait de mal ? Je me suis laissé aller à vivre mes sentiments. Est-ce un crime ? Je n’ai pas le droit d’aimer ? Si ! Mais pas lui, c’est ça ? Seulement, on ne choisit pas. Tu crois qu’on peut lutter contre ? Tu crois que je n’ai pas essayé ? Mais plus je me refusais d’y croire et plus je l’aimais ! Qu’est-ce que j’y peux ? » (Bryan à sa mère, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, Éd. Société des Écrivains, Paris, p. 336)



Souvent, le cri du héros homo s’épuise en mélancolie, en isolement de bête farouche, en auto-mutilation, en déni de souffrance. Son entreprise de destruction est dirigée essentiellement vers lui-même. Voilà le drame. « Cet isolement, c’est une sauvagerie, rien d’autre. Oui, une barbarie. Mais inoffensive. À la fin, ça ne détruira que moi. Ce qui m’attend, c’est de me consumer, de m’annuler. » (Leo dans le roman Un Garçon d’Italie (2003) de Philippe Besson, p. 66) ; « Tu dis : je suis l’homme sans ascendance, ni fraternité, ni descendance. Je suis cette chose posée au milieu du monde mais non reliée au monde. Je suis celui qui ne sait pas d’où il vient, qui n’a personne avec qui partager son histoire et qui ne laissera pas de traces. Ainsi, quand je serai mort, c’est davantage que le nom que je porte qui disparaîtra, c’est mon existence même qui sera niée, jetée aux oubliettes. » (Proust à Vincent dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson)




-------------------------------------frontière à franchir avec précaution----------------------------------





PARFOIS RÉALITÉ




La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :






a) Les personnes homosexuelles lancent un S.O.S. :



Étant donné la dureté des relations dans le « milieu homosexuel », et les tensions au sein de leur(s) couple(s), beaucoup de personnes homosexuelles crient leur souffrance, même si elles préfèrent bien souvent extérioriser leurs problèmes sur « les clichés »… et « la société » (dont elles font pourtant bien partie elles aussi, malgré ce qu’elles croient ; et sûrement, en effet, que la société, par son silence et son indifférence à leur douleur, pèchent par omission dans cette affaire !). Sans misérabilisme, sans faire du malheur une spécificité typiquement homosexuelle – les personnes homosexuelles ont bien assez tendance à se définir elles-mêmes comme une « race maudite » pour qu’on en rajoute une couche ! –, je vais simplement vous dresser maintenant une liste des lamentations de la communauté homosexuelle, celle que la presse gay spécialisée, et même S.O.S. Homophobie dans ses rapports annuels !, ne publient jamais (Si je ne le fais pas, de toute façon, un jour, les pierres crieront !) :



« De quel droit je m’inflige une telle douleur quotidiennement ? » (Keegan après son « changement de sexe », dans le documentaire « Boy I Am » (2006) de Sam Feder et Julie Hollar) ; « Je me pose des questions, moi qui ai toujours crié sur les toits n’avoir aucun problème d’identité. » (Paula Dumont, Mauvais Genre (2009), p. 16) ; « Seul le passé me donne le vertige. […] Si je me penche sur la réalité de ma vie affective et sexuelle, elle est beaucoup moins rose. Idem pour ma solitude. […] Allons donc, ma vie ne sera donc qu’une suite de malentendus ?! »  » (Denis Daniel, Mon Théâtre à Corps perdu, Éd. Alna Atlantique, La Rochelle, 2006, p. 9, puis p. 78, et enfin p. 111) ; « Je suis juste en train de mourir et je n’ai pas d’amour vers qui me tourner pour me poser des questions. […] C’est dommage, tout cet amour disponible… » (Jean-Luc Lagarce dans son Journal, mis en scène dans la pièce Ébauche d’un Portrait, 2008) ; « Personne ne peut prétendre vivre la marginalité dans le bonheur. On peut simplement parfois en éprouver une jouissance. » (Jean-Paul Aron, « Mon Sida », dans Le Nouvel Observateur, 30 octobre 1987) ; « Je regrette toujours ensuite cet épisode sordide où je fais chaque fois l’épreuve de mon délaissement. » (le philosophe Roland Barthes concernant son expérience des back room)




Jean Cocteau "La Difficulté d'être"




Il est rare que ce soit les personnes homosexuelles qui disent elles-mêmes leur souffrance… ce qui est plutôt logique, et pas spécifiquement homosexuel d’ailleurs : la souffrance reste une chose difficile à extraire de soi, quelle que soit notre orientation sexuelle.  C’est à travers les témoignages des proches que nous apprenons le calvaire que vivent certaines d’entre elles, non du fait d’être simplement homosexuelles, mais de vivre leur homosexualité en couple. « Jean Genet est le garçon le plus angoissé que j’ai jamais connu de ma vie. Et le plus malheureux. » (Jacques Guérin, cité par Valérie Marin La Meslée, « Jacques Guérin : Souvenirs d’un Collectionneur », dans Magazine littéraire, n° 313, Paris, septembre 1993, p. 72) ; « Un homme émasculé n’est pas une femme, c’est un homme désespéré. » (Robert J. Stoller, en parlant des hommes transsexuels, dans « Faits et hypothèses », Bisexualité et Différence des sexes (1973), p. 218) ; « Cocteau souffrait énormément, et déguisait cette souffrance sous les calembours. » (Pierre Bergé, article « Cocteau est aujourd’hui le plus moderne » de Gérard de Cortanze, dans le Magazine littéraire, n° 423, Paris, septembre 2003, p. 39) ; « Il y a de la souffrance que la scène communique. » (Georges Banu, « Jeux théâtraux et enjeux de société », dans l’ouvrage collectif Le Corps travesti, 2007, p. 5)




À ce sujet, j’aimerais vous partager une anecdote personnelle. Je me souviendrai longtemps de la réaction du président de mon association homo angevine Tonic’s, Stéphane, à la fin de la brillante conférence sur la vision de l’Église catholique sur l’homosexualité, donnée par la sœur dominicaine Véronique Margron, le 4 mars 2002, au Centre spirituel de la Pommeraye (Maine-et-Loire). Toute une délégation de l’asso était venue armée jusqu’aux dents, en ayant pour but de régler son compte à la religieuse, parce que l’un des membres de Tonic’s avait « sensiblement » modifié l’intitulé du débat (initialement très neutre : « Homosexualité : qu’en dit l’Église ? » ; aux oreilles du jeune homme qui aurait entendu l’annonce à l’église Saint-Laud, la conférence s’intitulait « Comment lutter contre le fléau de l’homosexualité ? ». No comment…). Et comme le discours de Véronique Margron était non seulement juste mais en plus pas du tout jugeant, la bande de pirates homosexuels que j’accompagnais a baissé les armes au fur et à mesure du débat, et s’est même adoucie au point de n’avoir plus rien à dire (c’était drôle à voir !). Et au moment des questions et de l’échange avec le public, j’ai vu le chef de Tonic’s se lever précipitamment de sa chaise (il était assis juste à côté de moi). Stéphane, spontanément, a pris la parole. Je craignais le pire. Je m’attendais à l’éclat de voix, à l’injure, à la révolte. Mais en échange, on n’a eu droit qu’à une petite phrase, poignante, presque sanglotante, pure, dépouillée de toute théâtralité. Une sorte de « mécresse, j’ai bobo là » : « Vous savez, eh bien c’est pas facile tous les jours… » Et Stéphane s’est rassis tout de suite après, sans rien rajouter d’autre. Intérieurement, j’étais « soufflé ». Le beau gosse de Tonic’s, le modèle de tous dans l’asso, celui qui donnait une image reluisante et enviée de l’homosexualité (homme engagé associativement, en couple durable avec un autre jeune et bel homme, vivant une vie apparemment normale – labrador, boulot correct, entourage amical solide, etc.) venait de passer naturellement aux aveux. C’était magnifique. Et tellement révélateur !




b) Que lamente la personne homosexuelle ?



Les personnes homosexuelles réclament en général que vérité soit faite sur l’Amour et la sexualité. Même si elles ne savent pas le demander, elles souhaitent tout simplement qu’on les aime, et pas seulement qu’on les aime pour qui elles croient être, en tant qu’« homosexuels », mais qu’on les aime pour ce qu’elles sont. Le documentaire « Nous n’irons plus au bois » (2007) de Josée Dayan, par exemple, termine par une phrase accablante d’un homme transsexuel, Claire, qui nous met devant l’urgence de ne pas prendre les binarismes identitaires « homo » et surtout « hétéro » actuels comme base de notre morale humaine : « Si ces codes (féminin/masculin ; hétéro/homo) n’existaient pas, je n’aurais peut-être pas eu besoin de me transformer. » Car cela crée des drames réels, lourds de conséquences.



Le bilan sur le couple homosexuel qu’on a l’occasion d’entendre de la part des personnes homosexuelles de notre entourage, est sensiblement le même : en amour, très peu ont trouvé/trouvent ce qu’elles cherchaient/cherchent. « Que vouloir de plus ? L’amour. C’est le point obscur de ma vie. » (Brahim Naït-Balk, Un Homo dans la cité, Éd. Calmann-Lévy, Paris, 2009, p. 11) C’est comme si l’insatisfaction concernant le couple homosexuel (mais c’est sensiblement pareil pour le couple hétérosexuel) était généralisée. Quand bien même elles s’estiment parfois très bien servies, elles exposent à un moment ou un autre la vanité de leur désir et souffrent sur la durée des affres du désenchantement amoureux. Quelquefois, le retour en arrière sur leur parcours sentimental, même s’il n’est pas désespéré, leur donne le vertige. Certaines se fourrent dans de beaux draps en s’engageant dans une relation avec une personne qui semble les aimer davantage qu’elles ne l’aiment. Elles la trouvent « bien », l’apprécient beaucoup, c’est sûr … mais ne sont pas vraiment emballées ni spontanément attirées par elle. Elles expérimentent souvent un décalage culpabilisant, paniquant. Elles voudraient en théorie combler le vide horrible de leur célibat, et pourtant, dès qu’il y a quelqu’un dans leur vie, elles étouffent, et se demandent pourquoi on ne leur fiche pas la paix !



Certains auteurs homosexuels, dans leurs autobiographies, se désarment enfin, osent se mettre à nu sans pleurnicherie, juste pour dire que leurs aventures amoureuses sont révélatrices chez eux d’une « grande fragilité dans le domaine sentimental » (Paula Dumont, Mauvais Genre (2009), pp. 115) : « Si mon homosexualité consiste à chercher à combler la carence affective dont j’ai souffert quand j’étais petite, je me demande aujourd’hui s’il ne vaut pas mieux renoncer à la quête, vouée d’avance à l’échec, d’une compagne susceptible de panser les blessures de la petite fille que j’ai été il y a plus de cinquante ans. Car la gamine en souffrance sera de toute manière toujours là, à gémir sur ses plaies… » (Idem, p. 114) ; « Quel gâchis que mes amours ! » (Paula Dumont, La Vie dure : Éducation sentimentale d’une lesbienne (2010), p. 134)




"Silence = Mort" devant la Maison Blanche




Concernant maintenant le « milieu homosexuel », beaucoup de personnes homosexuelles ne se retrouvent pas dans leur communauté d’adoption. Pour vous l’illustrer, je voudrais vous retranscrire tel quel un extrait d’un mail qu’un ami homo, qui avait 40 ans à l’époque, m’a envoyé. C’était en 2002, pendant ma période étudiante dans la ville d’Angers, où je commençais à fréquenter les associations LGBT, et que j’allais au bar-boîte homosexuel Le Cargo : « C’est dur pour moi : je suis un affectif et la solitude me pèse… et puis les années sont là malgré tout. En 2 ans, je n’ai jamais réussi à construire une relation d’amour. Que de tentatives, d’espoirs vains, d’illusions et de désillusions ! et ce soir je vais rentrer seul… En fait, je n’aime pas aller au Cargo. L’ambiance festive me plaît et parler ‘homo’ m’est utile, mais le côté pathétique des homos me déprime. Je me sens totalement en décalage, perdu dans tout ça, noyé dans cette souffrance sous-jacente. J’ai juste envie de bonheur, de rire, de plaisir partagé, de douceur. Je connais trop la solitude, et même quand j’étais en couple je vivais seul. Parfois c’était pire qu’aujourd’hui. »



Ce que je ressens très fort de la part de mes frères communautaires, c’est un appel à témoin(s) pour que des personnes homosexuelles exemplaires, dont on puisse être fier, se lèvent et montrent un visage BEAU de l’homosexualité, délivrent un message fort et juste. « Pourquoi n’existe-t-il pas de modèles forts de la vie et de l’amour homosexuels ? » (Jean-Luc Hennig cité dans le Dictionnaire gay (1994) de Lionel Povert, p. 8) La soif de modèles est profonde dans le « milieu homosexuel ». Peu de personnes gay ou lesbiennes osent formuler tout haut, comme Laura dans l’essai L’Homosexualité dans tous ses états (2007) de Pierre Verdrager, un mécontentement relativement général : « Ce que j’ai perçu du milieu homosexuel et du monde homosexuel, ça ne me plaît pas. Je ne me reconnais pas là-dedans. (…) L’homosexualité, ce n’est pas très net… Je me dis : ‘Ils sont frappés’. Moi, j’ai rarement connu des homos bien dans leur tête, en couple depuis des années. C’est n’importe quoi. (…) Tu vois, moi, j’ai grandi et je n’ai pas eu de modèle homosexuel… Là, aujourd’hui, il n’y a pas un mec ou une nana que j’admire en tant qu’homosexuels. Pourtant, j’en ai croisé des gens ! Moi, j’aimerais qu’il y ait des modèles, des mecs intelligents, des mecs instruits, des mecs simples, artistes qui se fassent connaître. Moi, j’en ai marre des gens destroy. » (pp. 281-282) Ce qui est difficile et paradoxal dans cet appel à candidatures, c’est que presqu’à chaque fois qu’une personne homosexuelle s’avance pour parler de l’homosexualité en vérité dans les media, elle est très vite critiquée, jalousée, détruite, traînée en procès de haute trahison, accusée de crime de lèse majesté, par les communautaires homosexuels soi-disant « hors milieu » (comme ils disent tous d’ailleurs !) parce qu’elle ose montrer que le désir homosexuel est signe d’une blessure, d’une souffrance !




Pourtant, certaines personnes homosexuelles en appellent indirectement à entreprendre un travail d’homotextualité sur leurs œuvres artistique. « Quel lien a l’homosexualité avec la presse, les comédies musicales, les films de Disney, Judy Garland, Alaska ? » (Alberto Mira, De Sodoma a Chueca (2004), Éd. EGALES, Madrid, 2007, p. 330) C’est toujours le même discours qui revient de la part des créateurs homosexuels : « Ma vie doit être légende, c’est-à-dire lisible » dit Jean Genet ; Gus Van Sant, de son côté, assure que « tout est dans ses films » ; Andy Warhol affirme que l’essentiel se trouve dans ses toiles, qu’il n’y a pas de sens caché ; François Ozon déclare que l’homosexualité n’est pas problématisée dans ses films (« Dans mes courts-métrages, elle est donnée telle quelle. » c. f. l’entretien de Philippe Rouyer et Claire Vassé, « La Vérité des Corps », dans la revue Positif, n° 521/522, juillet/août 2004, p. 41) ; « Je crois que mon travail est un chaos parfaitement ordonné. » explique Bacon (c. f. le documentaire « Francis Bacon » (1985) de David Hinton)




c) Comment la personne homosexuelle pousse son cri ?




film "Sex Life in L.A." (2010) de Johen Hick




C’est souvent la voie de la question (agressive), voire de l’exclamation colérique qui est empruntée. « Je veux scandaliser les purs, les petits enfants, les vieillards par ma nudité, ma voix rauque, le réflexe évident du désir. » (Claude Cahun, Aveux non avenus, 1930) Je vous dirige par exemple vers le documentaire « Je suis homo et alors ? » (2006) de Ted Anspach. Il y a aussi le fameux « pétage de plombs » de Christophe Martet face à Philippe Douste-Blazy pendant le Sidaction de 1996, qui a fait chuter les promesses de don (« Je suis en colère, merde ! C’est quoi ce pays de merde !?! ») L’appel homosexuel à la société se fait sous forme de cri : « Il y a une énorme violence à l’intérieur d’Act Up, à cause du désespoir, de la colère, des deuils. On utilise ce désespoir pour le diriger quelque part. » (Didier Lestrade cité dans l’essai Le Rose et le Noir (1996) de Frédéric Martel, p. 519)



Même les femmes lesbiennes toquent inconsciemment à la porte des hommes pour qu’ils les respectent davantage dans leur identité de femmes, qu’ils les reconnaissent dans la douceur et le souci de leur plaisir à elles… y compris quand certaines hurlent « Osez le clito ! » pour réhabiliter l’importance du clitoris dans la sexualité conjugale lesbienne. « C’est avant tout un message adressé aux hommes… pour leur dire : Wouhou, l’oubliez pas ! » lance une militante à l’antenne de l’émission « Homo Micro » de Paris Plurielle du 3 avril 2006.



C’est en plein cœur de la nuit des années de découverte du Sida (fin des années 1980 - début des années 1990) que la communauté homosexuelle a lancé ses plus beaux appels de désespoir, à la fois aux personnes aimées (« Je veux que tu vives ! » est l’un des slogans choisis par Act Up lors des premières Gay Pride) et à sa société qui se défile (« Silence =Mort »).



Parmi les fréquentes « fausses questions » que les personnes homosexuelles dirigent à leur société par rapport à l’homosexualité, on trouve beaucoup celle-ci : « Pourquoi ce serait mal ? » : « Si encore c’était un crime… mais là, je vois pas où est le mal ? » (Jérôme, invité à l’émission Jour après Jour, spéciale « Coming out : Le Jour où j’ai révélé mon homosexualité à mes proches »), France 2, novembre 2000) Elles jouent les interloquées, pour cacher l’objet d’indignation derrière la monstration de leur propre indignation. Cette manière de fuir la quête du meilleur, et de se rassurer dans la comparaison au mal ou au pire, est à mon sens typique de l’interjection homosexuelle.




d) Un dépassement des frontières homosexuelles :



L’appel des personnes homosexuelles n’est manifestement pas entendu par les personnes non-homosexuelles, comme le souligne Alain Minc dans Épîtres à nos nouveaux maîtres (2002) qui qualifie les secondes de « mol-pensants » : « ‘Mol-pensants’, nous le sommes, non parce que nous pensons faux, mais parce que nous ne pensons plus. ‘Mol-pensants’, car nous avons abdiqué devant les minorités. » (p. 8) ; « Une fois de plus, vous n’avez même pas eu à revendiquer. Par lassitude ou manque de réflexion, nous ciselons, de notre propre chef, les instruments dont vous avez besoin. » (Idem, p. 97)



Beaucoup de personnes homosexuelles poussent leur entourage à bout pour tester jusqu’où il est capable d’aller pour les aimer. Celui-ci peut entendre, en lisant leur prose, un appel agressif dissonant qui n’emploie pas les moyens que son but requiert, qui cherche l’autre en feignant de ne pas le chercher. On a reproché à des Hervé Guibert ou des Guillaume Dustan l’exhibitionnisme violent, au lieu de voir dans leur impudeur un mime des mécanismes d’exclusion dont les personnes homosexuelles sont parfois victimes. À mon avis, tout a un sens, et à plus forte raison l’agressivité. Dans ce que profère l’autre, il y a toujours une part de Vérité, même s’il me l’exprime méchamment et que sa volonté est justement d’évacuer la Vérité. Y compris en me jetant une pierre ou en m’agressant verbalement, il me dit quelque chose de la beauté de l’Homme sans même le savoir, car la grâce de son humanité de lui appartient pas, et dépasse sa cruauté. C’est pourquoi la Gay Pride et la visibilité tapageuse des personnes homosexuelles n’ont absolument pas à nous choquer : elles sont juste temporairement dignes d’intérêt, et fondamentalement secondaires et inutiles. Nous devrions nous laisser toucher par les appels au secours de certains individus homosexuels, souvent camouflés dans un discours stéréotypé et lapidaire, qui ne se donnent pas les moyens de leur plainte, qui s’auto-sabordent par le cynisme et l’ironie. Ils attendent une parole, une réaction de notre part. On retrouve cette demande malhabile chez l’Eva Perón de Copi qui, derrière la farce agressive, s’adresse à notre indifférence laxiste face à l’homosexualité : « Je suis devenue folle, folle, comme la fois où j’ai fait donner une voiture de course à chaque putain que vous m’avez laissé faire. Folle. Et ni toi ni lui ne m’avez dit de m’arrêter. (…) Quand j’allais dans les bidonvilles (…) et que je rentrais comme une folle toute nue en taxi montrant le cul par la fenêtre, vous m’avez laissé faire. Comme si j’étais déjà morte, comme si je n’étais plus qu’un souvenir d’une morte. » (Copi, Eva Perón, 1970, p. 80) Il y a dans l’attitude de provocation de nombreuses personnes homosexuelles un acte d’illustration visant à exposer aux autres ce qu’ils leur laissent impunément faire, un miroir brisé qui se veut le reflet de la lâcheté sociale. Au fond, elles regrettent amèrement le silence de leurs proches concernant leur situation souvent dramatique. « Mes parents n’entendent pas mon murmure. Mes chuchotements ne parviennent pas jusqu’à leurs oreilles. Ils n’entendaient déjà pas mes cris, il y a des années de cela » (Luca dans le roman Un Garçon d’Italie (2003) de Philippe Besson, p. 168). Face au mutisme social, elles se demandent quelles personnes seront vraiment capables de se laisser toucher par leurs appels. Elles font tout pour dissimuler leur souffrance, mais paradoxalement, elles regrettent que les autres ne la perçoivent pas, et leur reprocheront parfois d’y être indifférents !



Je reste convaincu que malgré leur auto-censure sur leur souffrance, les personnes homosexuelles sont finalement profondément blessées que leur société rentre dans leur jeu de la banalisation de l’homosexualité, qu’elle n’entende pas leur cri derrière leurs vociférations enjouées de Gay Pride : « C’est un poids de moins pour nous. Moi, je m’attendais à plus de cris et d’opposition. C’est cool ! » (Bryan à sa mère et à la mère de son copain Kévin, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 358) ; « J’étais vraiment déçu… Si tout le monde accepte… » (Patrick, expliquant en boutade l’acceptation guillerette de son homosexualité par sa famille, lors du débat « Toutes et tous citoyen-ne-s engagé-e-s », le samedi 10 octobre 2009, à la Mairie du XIème arrondissement de Paris) ; « On voulait juste s’amuser. On ne pensait pas avoir autant de succès. On s’attendait même à provoquer plus d’indignation, de scandale en affichant notre homosexualité. » (Jimmy Somerville dans l’émission Sex’n’Pop 4 (2004) de Christian Bettges)



Et c’est vrai que la tolérance gay friendly de notre « démocratie de l’indifférence mutuelle », ainsi que les applaudissement actuels face à ce cri des sans-voix (que les sans-voix eux-mêmes renient !), sont révoltants. Il faut bien quelqu’un comme moi pour l’écrire, quand même les plaignants concernés se défilent !