Code n° 42 : Déni
("Circulez, y'a rien à voir !"/silence/paradoxes)

Notice explicative :
Voici le code exposant la mauvaise foi – manifeste et quasi généralisée – des personnes homosexuelles à propos de leur désir homosexuel. Il illustre de manière claire la censure imposée par les militants homosexuels et gay friendly jouant le jeu de l’homophobie sociale, broyant les cerveaux et les libertés, encourageant même parfois les suicides qu’ils prétendent pourtant neutraliser. Car je ne sais pas si on vous a mis au courant, mais l’individu homosexuel pratiquant se comporte comme un censeur, un délateur, un menteur, un dissimulateur, un hypocrite, et un trouillard invétéré.

Il suffit de montrer aux membres de la communauté homosexuelle que leur désir homosexuel survient dans des contextes souffrants – et donc potentiellement violents quand cette souffrance est niée –, car tel est objectivement le cas, pour qu’ils montent au créneau, en hurlant agressivement qu’ils ne souffrent jamais, que le malheur n’est pas qu’homosexuel ! La souffrance, c’est le grand interdit des discours sur l’homosexualité. En général, les personnes homosexuelles ne voudraient entendre que des paroles positives sur leur désir et leurs amours, être dorlotées dans leurs petites certitudes mièvres. Pour imposer leur censure concernant le viol ou le fantasme de viol, elles emploient toujours les mêmes stratégies de diversion : le déni pur et dur (j'entends par ce mot le refus de reconnaître une réalité), l’indignation, la menace, l’humour potache auto-parodique, le silence… Mais ces techniques du déni, au lieu d’atteindre leur but et de faire oublier le problème qu’elles sont censées occulter, en sont les meilleurs indicateurs. À force de trop cacher, on montre, et même on invite à regarder !
Je n’ai pas peur de dire haut et fort que la communauté homosexuelle telle qu’elle existe actuellement, et telle qu’elle a toujours existé (on ne refait pas le désir homosexuel…), est un système totalitaire, une dictature peu puissante mais non moins intolérante et intolérable. Même si les personnes homosexuelles s’annoncent comme une minorité progressiste, moderne, ouverte, aimante, diverse, transparente, et libérante, elles construisent, en défendant l’identité homosexuelle éternelle et l’« amour » homosexuel aveuglément, une terrible censure sur les drames vécus par notre Humanité, et a fortiori par elles-mêmes.
Et tant que cela ne changera pas, je dénoncerai – toute ma vie s’il le faut – cette propagande mortifère du silence, qu’on appelle à tort « amour », « respect », ou « révolution ». On pourra bien me mettre le scotch marqué « homophobe » sur la bouche, je continuerai de dire que les véritables personnes homophobes sont ces militants pseudo pro-gays, de lutter contre les injustices et les souffrances cachées, de défendre ma liberté et celle de mes amis homosexuels, d’appeler au refus du lavage de cerveau idéologique et du terrorisme « intellectuel » homosexuellement correct, de plaider la reconnaissance des faits et de la nature violente du désir homosexuel pour que la supériorité du Désir avec un « D » majuscule soit enfin découverte.
N.B. : Voir également les codes "viol", "oubli et amnésie", "homosexuel homophobe", "appel déguisé", "milieu homosexuel infernal", "clown blanc et masques", "humour-poignard", "innocence", "Emma Bovary « J’ai un amant ! »", "témoin silencieux d’un crime", et "faux intellectuels", dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.
1 - PETIT « CONDENSÉ »
Le déni du fantasme de viol
(et parfois du viol réel)
Je n’avais pas trop d’a priori quand j’ai fait mes premières rencontres avec des personnes qui se définissaient clairement en tant qu’« homosexuelles ». J’étais convaincu que la souffrance n’avait rien de spécifiquement homosexuel. À ceux qui écrivaient qu’ils n’avaient « jamais vu d’homosexuel bien portant et heureux » (Wilhelm Stekel, Onanisme et Homosexualité, 1951), j’avais envie de répondre que je n’avais jamais vu de personnes hétéros bien portantes et pleinement heureuses non plus. L’homosexualisation du malheur comme le refus systématique d’homosexualisation de la souffrance, obéissant toutes deux à la comparaison/appropriation stérile des souffrances, étaient pour moi une seule et même expression du déni de la mort et de l’amour.
Mais j’ai découvert que beaucoup d’individus homosexuels, à force de croire que la souffrance était leur propriété privée ou au contraire une réalité qui ne les touchait jamais, désiraient et parfois se créaient leur propre blessure, bien souvent dans une lutte fiévreuse contre la victimisation et un sourire forcé.
La souffrance rejoint la vie de chacun, que nous soyons homosexuels, hétérosexuels, et plus largement humains. Aucun Homme n’est en mesure de faire de ses souffrances le ferment de son identité profonde, pas plus qu’il n’est habilité à dire qu’elles n’influent absolument pas sur sa personne et ses actions. Nous vivons tous avec des blessures, plus ou moins profondes selon les épreuves de notre existence et notre capacité à y faire face. Toute personne qui nie cette réalité-là pour lui-même ou pour les autres, s’expose à maquiller ses douleurs humaines et à les rendre beaucoup plus grandes, invisibles et mythiques, que s’il les avait soignées à temps.
Dans son essai Big Mother (2002), Michel Schneider décrit bien les ravages que peuvent opérer les réalités fantasmées dans nos existences lorsqu’elles ont l’aval de nos désirs de mort et de vie, et qu’elles obéissent plus à l’orgueil de nos bonnes intentions qu’à la reconnaissance humble de nos limites humaines : « En psychanalyse, est traumatique une effraction du réel dans l’imaginaire qui plonge le sujet dans l’incapacité de la symboliser. Ainsi, le viol ou l’acte pédophile sont des traumatismes, parce qu’ils font écho dans la réalité aux fantasmes inconscients de la victime, et parce qu’ils enfreignent la loi symbolique qui donne sens à la différence des sexes. » (p. 309) Beaucoup de personnes homosexuelles souffrent au fond de ne pas se sentir souffrantes dans une situation pénible, et faute d’avoir pu mettre des mots simples sur celle-ci.
A – LE REFUS DE LA RÉFLEXION SUR L’HOMOSEXUALITÉ :
A - a) Je ne souffre pas !
Pour la majorité des personnes homosexuelles, il est hors de question d’avouer qu’elles sont, au même titre que tous les Hommes, touchées par la douleur. Elles seraient à l’image de leurs super-héros : inébranlables, « inoxydables » (cf. le film « L’Homme de sa vie » (2006) de Zabou Breitmann). Certaines personnes hétérosexuelles se choquent avec elles de simplement entendre qu’une personne homosexuelle puisse souffrir. À force de lui assigner un destin malheureux, tout un pan de la société voudrait transformer la communauté homosexuelle en race préservée du malheur.
Une des techniques les plus fréquemment employées socialement pour nier le fantasme de viol ou le viol réel est la sexualisation générique de celui-ci. Bien que les statistiques nous apprennent qu’au moins un garçon sur six – 16 % de la population masculine générale, quand même – est victime de violences sexuelles avant l’âge de 18 ans (Denis René, « Les Abus sexuels et les hommes d’orientation homosexuelle », sur le site www.criphase.org/hommeetabus.pdf, consulté en août 2007), le viol commis à l’encontre des hommes reste un sujet totalement occulté par nos sociétés du Superman et par nos media (le terme « viol » sera au mieux remplacé par celui d’« attentat à la pudeur » dans le cas des abus au masculin…). Cet aveuglement fait aujourd’hui la grisaille des personnes gay qui se savent d’une certaine manière violées – par leurs propres fantasmes de viol au moins, et parfois dans les faits – mais qui s’interdisent de le penser parce qu’elles feraient soi-disant partie du « sexe fort ». Nous pouvons nous demander dans quelle mesure l’assignation sociale du viol à la femme exclusivement (étant entendu la femme cinématographique en priorité) ne joue pas justement le jeu du viol opéré sur les hommes, et a fortiori sur les femmes réelles.
Ceci étant, la communauté homosexuelle rentre complètement dans la mouvance du déni social du viol puisqu’elle fait très souvent barrage à toute réflexion sur le désir homosexuel. « C’est vrai que je me suis posé la question, de temps en temps, de me dire : ‘Si je n’avais pas été violée, est-ce que je serais homosexuelle ?’ Maintenant, je m’en fous. » (Catherine citée dans l’essai L’Homosexualité dans tous ses états (2007) de Pierre Verdrager, p. 59) Comme on a maintes fois l’occasion de s’en rendre compte, la blessure homosexuelle, due surtout à un fantasme de viol, et parfois – plus rarement – à un viol réel, manque de simplicité pour se dire. Elle s’exprime indirectement à travers la schizophrénie – celle-ci est signe d’une extériorisation excessive de soi – et des codes symboliques qui dénoncent le viol tout en niant son existence. Le paradoxe réside dans le fait que beaucoup de personnes homosexuelles voient dans la mise en scène de la censure et de leur auto-censure un moyen de dire/occulter leur souffrance ou leur fantasme de souffrance, sans comprendre qu’ainsi, elles la cautionnent : soit elles l’exagéreront, soit elles la nieront en bloc, un peu à raison parce que le fantasme de viol n’est pas le viol réel, et un peu à tort (les fantasmes de viol peuvent parfois s’actualiser en actes réels et violents : cela dépend de notre liberté humaine). Comme l’Eva Perón (1969) de Copi, qui raconte comment elle s’est fait violer par l’épicier borgne de son quartier tout en revenant sur ses déclarations, il leur arrive de déclarer qu’elles n’ont jamais été abusées en se posant en victimes pour prendre la défense de leur (supposé) agresseur, ou même pour se substituer à lui : « Je ne sais pas pourquoi je te disais qu’il me touchait. Il me racontait sa vie. Et peu à peu je suis devenue comme lui, tu comprends, je n’y peux rien. »
Contre toute attente, beaucoup de personnes homosexuelles se mettent alors à cautionner le viol et l’inceste dont elles ont parfois fait l’objet, ou bien le désir de viol qu’elles ont ressenti, en affirmant qu’ils sont des affabulations. « Il est clair que la grande interdiction de l’inceste est une invention des intellectuels. » (Michel Foucault, « Choix sexuel, Acte sexuel », entretien avec J. O’Higgins en 1982, dans Dits et Écrits II, p. 1154) Pour épargner à leur violeur l’inculpation, il arrive qu’elles essaient de se convaincre que lors du coït incestueux ou violent elles réagissaient trop, que finalement rien de terrible ne s’est réellement passé. Au moment de la violence sexuelle physique, elles ont pu éprouver un certain plaisir génital qu’elles ont interprété par la suite comme de l’amour, et ensuite comme de « l’amour pour les hommes ». Dans le film « Back Room » (1999) de Guillem Morales, par exemple, le jeune Ivan, puceau, se fait prendre par deux hommes dans les backroom d’une discothèque. Nous entendons en voix-off son monologue intérieur montrant qu’il essaie de se convaincre lui-même que ce qu’il est en train de vivre est banal et merveilleux : « Il faut que ça me plaise. Je l’ai voulu. » Une fois dépucelé, il minimise le traumatisme de l’expérience par la comparaison avec le catastrophique : « Je pensais que ce serait pire. » Cette réalité du viol ou du désir de viol est d’autant plus occultée que la victime se dit qu’elle « ne demandait que cela », en intériorisant ce que son agresseur a voulu faire du viol : un acte d’amour nécessaire et obligatoirement réciproque.
L’autocensure démarre par une mise aux oubliettes de la souffrance. Du passé souffrant, beaucoup de sujets homosexuels font table rase. Ils assurent qu’ils vont très bien et refusent qu’on pleure sur leur sort. « Nous ne voulons pas qu’on nous soigne, ni qu’on nous analyse, ni qu’on nous explique, ni qu’on nous tolère, ni qu’on nous comprenne. » (Néstor Perlongher, « El Sexo de las Locas » (1983), p. 34) L’homosexualité ne constituerait pas une difficulté en soi. « On ne souffre pas ! » s’insurgent les militants homosexuels du FHAR sur RTL, le 10 mars 1971, à l’émission radiophonique de Ménie Grégoire qui tenta de mettre des mots sur « le douloureux problème de l’homosexualité ». Ce serait uniquement le fait que « les autres » en fassent un problème qui poserait finalement problème. Certaines personnes homosexuelles se plaisent à penser que l’idée du « bonheur homosexuel » insupporte leurs ennemis, et que leur haine est tout simplement surnaturelle et irrationnelle.
Elles sont capables de mobiliser une énergie assez phénoménale pour soutenir leur déni de souffrance. En moralisant leur propre blessure, il est fréquent qu’elles pathologisent ou contextualisent à l’excès le discours de leur interlocuteur, car pour elles, décrire objectivement un mal revient à le faire et à souhaiter qu’il se (re)produise. Nous avons du mal, quand nous souffrons, à laisser à l’autre la primeur de la découverte de notre blessure, parce qu’en nous prenant pour notre balafre – alors qu’elle nous est essentiellement extérieure, quand bien même elle nous colle dans certains cas durablement à la peau –, nous nous la cachons à nous-mêmes. La question « Souffres-tu ? » arrive alors bizarrement à nos oreilles comme l’interrogation lapidaire qu’elle n’a pas à être : « Tu as souffert ? Pourquoi ? Justifie ta souffrance anormale, Toi, le Malade ! »
C’est d’abord sur elles-mêmes que beaucoup de personnes homosexuelles opèrent une censure. Elles se persuadent que leur malaise par rapport à l’homosexualité est infondé, qu’elles se « prennent la tête » pour rien, qu’elles se posent trop de questions au sujet de leur sexualité, et donc qu’il leur faut chasser tout sentiment de culpabilité grâce à une positive attitude faussement dynamique : « Si nous ressentons des sentiments négatifs à propos de notre sexualité, nous devons accroître notre confiance en nous. Cultivons-nous sur notre sexualité en lisant beaucoup. […] Des livres rassurants. » (Terry Sanderson, Gay Kâma Sûtra (2003), pp. 30-31) Dans certains films, les réalisateurs dressent le portrait de l’homosexualité coupable afin que l’ensemble des communautaires la conspuent et enregistrent docilement toutes les phrases injustifiées de l’auto-flagellation homosexuelle à ne surtout jamais répéter. La liste de propos répertoriés dans la catégorie « homosexualité non-assumée » (genre « Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? » ; « Je suis anormal… », « Se faire pénétrer, c’est mal : cela revient à devenir femme et à nier ma masculinité », etc.), d’une part est censée rassurer l’ensemble des personnes homosexuelles (« Tu vois, tu n’es pas le seul, nous sommes tous passés par cette phase d’auto-détestation. »), et d’autre part lui faire la leçon (« Parce que nous sommes passés par-là, tu dois nous écouter. Tu n’as pas à culpabiliser, est-ce clair ?! »). Beaucoup de personnes homosexuelles cherchent à chasser la voix de leur conscience que la communauté homosexuelle et la société baptisent hâtivement « haine de soi injustifiée » ou « culpabilité malsaine ». L’expression d’une résistance ou d’un doute par rapport à l’homosexualité est presque toujours identifiée comme un sentiment de culpabilité insensé, une difficulté à « s’assumer », une homophobie intériorisée, une perversion « satanique » (Simon dans la revue Têtu, n° 68, juin 2002) venue exclusivement et originellement de l’extérieur, une puante marque d’orgueil trouvée dans un self control ascétique, une soumission de « honteuse » à un modèle politique oppressif ; alors que parfois il s’agit tout simplement d’une gêne saine et salutaire, d’un réveil de conscience, d’un juste amour de soi, ou d’une peur stimulée par une résistance vitale contre les tentatives d’abus et d’entrave à la liberté individuelle.
Je dirais même quand dans bien des cas, surtout quand il s’agit d’homosexualité, c’est le bannissement systématique de cette bonne gêne qui est vraiment perturbant, et non la gêne en elle-même. Beaucoup de personnes homosexuelles se matraquent à elles-mêmes « C’est pas de ta faute ! C’est pas de ta faute ! » (Sean Maguire dans le film « Will Hunting » (1997) de Gus Van Sant), parce que précisément elles s’infligent souvent la culpabilité de ne plus se reconnaître coupables pour des actes qui parfois la mériteraient. L’encouragement à renier ses erreurs n’a jamais été une preuve d’amour de soi. La phobie de la culpabilité demeure le plus sûr moyen d’expérimenter de vieux réveils de conscience inexpliqués et coûteux. Ce n’est pas pour rien si, par exemple, la scène d’aveux déchirés de Marthe dans le film « The Children’s Hour » (« La Rumeur », 1961) de William Wyler émeut autant certaines personnes homosexuelles encore aujourd’hui : « La répugnance et le dégoût d’elle-même qu’elle éprouve me bouleverse quand je revois le film. Et je pleure en me demandant pourquoi. Pourquoi est-ce que cela me bouleverse ?!? Ce n’est qu’un vieux film idiot… Les gens ne réagissent pas comme ça aujourd’hui… Mais je ne crois pas que ce soit le cas. Les gens éprouvent toujours un sentiment de culpabilité que je partage, même si on prétend assumer sa condition en s’écriant : ‘Je suis heureuse, bien dans ma peau, bisexuelle, homo’, on a beau dire ‘Je suis homo et fière de l’être’, on se pose toujours la question de savoir ‘Comment est-ce que je suis devenu comme je suis ?’. » (Susie Bright citée dans le documentaire « The Celluloïd Closet » (1981) de Rob Epstein et Jeffrey Friedman) L’embarras des sujets homosexuels face à leur désir ou à leur couple dit une part de la culpabilité justifiée qu’engendrent certains actes homosexuels. Loin d’être inquiétante, cette juste culpabilité est salutaire : elle dit que la conscience personnelle s’anime et se révolte à bon droit. Les personnes homosexuelles devraient s’accrocher à leurs gênes intérieures : elles sont de l’or en barre, des signes que leur conscience est encore en vie et qu’elle les appelle à se réveiller !
A - b) L’effacement du passé :
Le déni homosexuel concernant la souffrance est particulièrement observable à travers le traitement de la mémoire opéré par la communauté homosexuelle. Beaucoup de ses membres refusent catégoriquement de poser un regard sur leur passé. Ils réécrivent souvent leur histoire personnelle sous forme de légende noire, comme si leur jeunesse « hétérosexuelle » n’avait été que mensonge. Le passé qu’ils ressuscitent est prioritairement mythique, sentimental, impersonnel et folklorique. J’en tiens pour preuve la passion qu’énormément d’artistes homos développent pour les grandes fresques historiques kitsch (la Rome et la Grèce antiques, la Guerre de Sécession nord-américaine, la Révolution française, le règne de Sissi Impératrice, etc.). La reconstitution des temps dits « anciens » sert en général à la contemplation narcissique et à la fuite de la Réalité. La majorité des personnes homosexuelles partent, comme Marcel Proust, « à la recherche du temps perdu », pour ne pas affronter ce qu’elles ont à vivre dans le présent. Le travail de réactivation de la mémoire tel qu’elles le conçoivent n’est pas un acte volontaire et libre : le passage de la dégustation de la madeleine de Proust le montre parfaitement (Marcel Proust, Du Côté de chez Swann (1913), p. 51). Il est principalement impulsé par le culte de l’instant, la tristesse nostalgico-anachronique, et le désir d’isolement. Il a donc peu à voir avec la vraie mémoire, celle qui fait aimer l’Humanité, qui est partiellement intelligible et contrôlée par le Désir. Pour beaucoup d’entre elles, « l’histoire officielle est une hallucination » (Néstor Perlongher, cité par Miguel Ángel Zapata, « Néstor Perlongher : La Parodia Diluyente ») et la tradition se confond avec le « détritus » (Néstor Perlongher, cité dans l’article de William Rowe, « Notas Sobre La Poesía Latinoamericana Actual »).
L’expression « biographie homosexuelle » tiendrait-elle donc de l’antinomie ? Il faut croire que oui quand nous voyons combien de personnes homosexuelles tirent une croix sur leur passé et font barrage à tout travail de recherche sur leur existence. « Les albums de famille sont faits pour qu’on les ferme et les oublie au fond d’une armoire. » (p. 22) écrit Cathy Bernheim dans son autobiographie L’Amour presque parfait (2003). Nous trouvons des exemples parlants de cette autocensure parmi les célébrités homosexuelles, qui n’accueillent les biographes à bras ouverts qu’après avoir pris soin de brûler leurs journaux intimes et s’être assurées du silence inconditionnel de leurs proches. Adeptes du pseudonyme et de la dissimulation, un certain nombre d’artistes homosexuels défendent « l’œuvre sans auteur » – souvent sous l’excuse du refus des honneurs ou du vedettariat –, et l’interdiction – déclinée bien souvent en obligation – de l’emploi du « je ». Il s’agit pour eux de « désindividualiser » (Michel Foucault, « Préface » de l’essai L’Anti-Œdipe (1973) de Gilles Deleuze et Félix Guattari) au maximum les discours pour s’appuyer essentiellement sur le texte lui-même, en laissant de côté son contexte d’énonciation et l’orientation sexuelle de son auteur. « Nul sujet de s’exprime jamais dans nulle narration. » (Anne Garréta, Pas un jour (2002), p. 9) Ils revendiquent que leur identité est une non-identité, car ils confondent à tort l’identité avec l’image d’identité développée par un certain type de sociétés totalitaires (la froideur de la carte d’identité, des empreintes digitales, de la case à cocher dans un formulaire administratif, de la signature sur le registre d’état civil, etc.).
Paradoxalement, ils empêchent l’établissement du lien autobiographique homosexuel au nom précisément de leur supposée identité homosexuelle, c’est-à-dire d’un tyrannique étiquetage contemporain des sexualités qu’ils critiquent férocement par ailleurs. Dans un sens, ils n’ont pas tort. Il est évidemment absurde et dangereux d’arracher aux œuvres ce qu’elles ne disent pas, de violer une intimité et une vie privée, d’individualiser des discours à outrance, d’oublier que l’auteur qui se dit et qu’on dit « homo » n’est pas d’abord « un homosexuel » mais un Homme comme les autres, de tisser dogmatiquement des liens de causalité entre cryptographie et sexualité. L’histoire et la sexualité de l’auteur ne devraient pas interférer excessivement dans l’interprétation du sens plénier de l’œuvre en elle-même, ni être l’unique grille de lecture. Il est vrai qu’un écrit, à lui tout seul, se suffit presque à lui-même et délivre déjà du sens sans que nous ayons besoin de connaître par cœur tous les accidents de poussette de son papa.
Mais à rendre cette règle trop générale et à force d’interdire l’homotextualité, beaucoup d’auteurs homosexuels finissent à leur insu par « homosexualiser » vraiment leur création… car cet acharnement à ne pas être et à produire une écriture non-identitaire est finalement bien une signature homosexuelle ! En effet, le désir homosexuel désincarne plus qu’il n’humanise un discours. En faisant comme si l’auteur homosexuel et ses désirs n’existaient pas, ils divinisent une œuvre artistique qui reste avant tout un artefact humain, et négligent ainsi la richesse de la fantasmagorie commune développée par toutes les créations homosexuelles. Par exemple, comment considérer dans À la Recherche du temps perdu (1913-1927) de Marcel Proust le couple Swann/Odette comme une simple relation entre une femme et un homme, et faire abstraction du désir homosexuel de la conscience qui l’a accouché ? Ou bien, si nous voulons ignorer que, chez Jean Cocteau, le mot « jeu » remplace presque toujours celui de « sexe » ou de « viol », comment comprendre les allusions discrètes à la masturbation et à l’inceste lorsque Paul déclare dans le roman Les Enfants terribles (1929) qu’« il s’est trop habitué à jouer seul » au moment où sa sœur lui propose de « jouer au jeu » avec elle ? Et comment reconnaître la voix de James Dean dans le film « Rebel Without Cause » (« La Fureur de vivre », 1955) de Nicholas Ray, plaquée sur une chanson oubliée des années 1980 telle que « Les Yeux de Laura » du groupe Goût de Luxe, en ignorant le lien d’homosexualité qui unit ces deux productions ? Sans l’étude des coïncidences et des codes homo-érotiques, nous passons à côté du sens des créations (je n’ai pas dit « sens plénier », car les réalités fantasmées ne sont pas notre Réalité profonde), et nous vidons une œuvre de son désir homosexuel, autrement dit de son humanité.
A - c) Tentative de destruction des images homo-érotiques :
Actuellement, la communauté homosexuelle – médiatique ou pas – fomente de discrets autodafés, en détruisant les œuvres homo-érotiques qu’elle avait jadis créées, pour ne nous montrer que des versions édulcorées et peu réalistes des couples homosexuels – que quelques années après elle reniera très certainement en ordonnant leur disparition –, au nom paradoxalement de la sauvegarde et de la construction du Patrimoine Culturel Homosexuel. Beaucoup de personnes homosexuelles s’en prennent aux images médiatiques de l’homosexualité car celles-ci les renvoient à leur désir homosexuel, et parfois aux réalités fantasmées désagréables qu’il a engendrées. Certains films et des pans entiers de la réflexion sur l’homosexualité menée à des époques dites « obscurantistes » sont en ce moment même mis à l’index parce qu’ils feraient partie de la production artistique de la honte homosexuelle (cela est tout à fait paradoxal, surtout à l’heure où des chercheurs inaugurent des centres d’archives homosexuel et des « Observatoires » partout en France, comme cela s’est déjà fait aux États-Unis). Mais leur guerre iconoclaste se destine également aux images de l’homosexualité d’aujourd’hui. Les célébrités homosexuelles, lorsqu’elles osent se rendre visibles, sont presque toutes systématiquement accusées de prosélytisme ou d’exhibitionnisme par les membres de leur propre communauté. Beaucoup de personnes homosexuelles dénoncent souvent les infrastructures et les moyens médiatiques mis en place pour exploiter leurs amours. Leur révolte contre tout ce qui entoure le désir homosexuel et à l’encontre du « ghetto marchand » en particulier peut s’entendre, mais ne résout absolument pas la question du désir homosexuel en lui-même. Elle les empêche même d’y répondre et montre qu’elles n’ont pas encore renoncé à certaines utopies d’amour, qu’elles restent trop dépendantes de leurs images, malgré le fait qu’elles soient persuadées du contraire puisqu’en intentions, elles croient les fuir. Si vous voulez en mettre certaines vraiment en colère, vous n’avez qu’à vous appuyer sur tout ce qui fait la culture homosexuelle dite « classique » en vue de décrire le désir homosexuel (Gay Pride, « Cage aux Folles », fleuristes, coiffeurs, antiquaires, Opéra, mère possessive, Mylène Farmer, musique techno, infidélité, Sida, backroom, etc.) : elles le transformeront presque systématiquement en « clichés réducteurs » pour ne pas l’analyser, ou pire, pour se donner un prétexte pour le copier en douce. Par exemple, ceux d’entre elles qui critiquent le plus violemment l’image « grande folle » sont bien souvent les personnalités narcissiques qui s’en approchent le plus. Le rapport idolâtre s’exprime à la fois par le mépris et par l’admiration dédramatisée – … et parfois imitatrice – de ce qui était a priori rejeté.
Refuser totalement le cliché, ou noyer son pouvoir d’actualisation dans l’artifice, c’est se condamner à y retomber sous d’autres formes. On ne bat pas l’image violente avec ses armes à elle. Ou alors on s’y enchaîne. Par exemple, à force de dire que la sportive lesbienne, le steward gay, la personne homosexuelle malade du Sida, etc., sont des « clichés », on finit par encourager justement ce passage du mythe à la réalité fantasmée, puisqu’on ne reconnaît pas des faits parfois larvés à l’état de désirs. Et c’est ainsi que nous pouvons observer que l’homosexualité chez les athlètes féminines est extrêmement courante (par exemple, l’équipe nationale féminine de handball française, jusqu’à une époque très récente, était presque uniquement composée de femmes lesbiennes) ; par ailleurs, faites le test d’interroger les hôtesses de l’air d’Air France : elles vous assureront qu’à peu près 70 % de leurs collègues masculins sont homosexuels ; enfin, au tout début de l’épidémie du Sida, en 1983, il est prouvé que 80 % des individus infectés par le VIH étaient homosexuels (Frédéric Martel, Le Rose et le Noir (1996), p. 346). Concernant le dernier exemple, reconnaître le substrat de réalité fantasmée résidant dans l’image de « l’homosexuel malade du Sida » ne fait pas pour autant du Sida un « cancer gay », ni des personnes homosexuelles des sujets sidéens, ou en passe de le devenir : jusqu’à preuve du contraire, un virus ne choisit pas ses victimes selon leur orientation sexuelle. Et pourtant, cette image renvoie à une réalité qu’il faut prendre en compte pour respecter l’histoire de beaucoup de personnes homosexuelles. Tout comme un diplôme ne fait pas la valeur d’une personne – même s’il peut la dire –, l’image peut être signe d’un désir et parfois d’une réalité provoquée par ce désir. Il n’y a pas de cliché sans feu. Un lieu commun n’est pas insensé de ne pas renvoyer systématiquement à une réalité positive et justifiable : j’ai beau par exemple faire mémoire que certains Juifs ont été envoyés aux camps en tant que « sales Juifs », ou prendre conscience qu’objectivement une personne noire aura probablement plus de mal que moi à trouver du travail à cause de sa couleur de peau, cela ne remet en cause et ne justifie ni l’étiquette néfaste qui accompagne les Juifs et les Noirs, ni l’existence des réalités que cette dernière a parfois provoquée (l’antisémitisme, les camps de concentration, le racisme, etc.). Reconnaître l’existence d’un étiquetage négatif et en faire mémoire, ce n’est pas le justifier et stigmatiser davantage une personne. C’est au contraire reconnaître celle-ci telle qu’elle est, dans toute sa dimension, avec ce que l’étiquetage a parfois fait d’elle, et ce qu’il ne modifiera jamais de sa grandeur humaine. Détester son image, y compris une image insultante ou peu conforme à ce que nous sommes, c’est détester toute une part de nous-mêmes. Le désir homosexuel met en place des images particulières qu’il convient de respecter et de comprendre sans les moraliser pour les détruire, même si elles renvoient souvent à des événements peu glorieux – le viol notamment – ou carrément faux. Autrement, nous encourageons leurs actualisations violentes dans l’acte iconoclaste ou iconodule.
Entre l’image et la réalité fantasmée, c’est l’histoire volontairement/involontairement confuse de la poule et de l’œuf : nous ne saurons jamais vraiment dire qui a engendré l’autre… et pourtant, un désir humain a pu quand même agir. À force de fuir leurs clichés, certaines personnes homosexuelles les matérialisent en partie. Il n’est pas rare de croiser un certain nombre parmi elles qui s’alignent concrètement et toujours imparfaitement aux images sociales assignées à leur orientation sexuelle, en devenant par exemple des fans de Mylène Farmer, des artistes, des personnalités du monde de l’image, des fleuristes, des coiffeurs, des couturiers, des antiquaires, etc. Pourquoi le nier, si en effet c’est vrai ? Cela ne retire rien aux innombrables exceptions à ces images, autrement dit à toutes les personnes qui se disent « homosexuelles ». Nous n’avons aucune raison valable pour déchirer le cliché et refuser son influence, si le lien de coïncidence entre certains goûts et l’homosexualité existe réellement. Les sujets homosexuels resteront à jamais ce qu’ils sont : des Hommes libres et uniques. Mais ils sont aussi ce que leurs images ont fait d’eux.
On est même en droit de se demander dans quelle mesure l’effet actualisateur de la simulation de destruction des images de l’homosexualité n’est pas plus ou moins deviné puis recherché par bon nombre de personnes homosexuelles. C’est exactement le syndrome de la star qui, en feignant de refuser les paparazzis, leur fait comprendre qu’ils doivent se ruer sur elle. Attaquer l’image néfaste et les injustices qu’elle a instaurées dans la réalité concrète, sous le prétexte que celles-ci ne devraient pas exister, incite à nier que l’image puisse influer sur les existences, et donc à encourager son influence. Beaucoup d’individus homosexuels se réjouissent/s’offusquent intérieurement de voir l’étrange correspondance travaillée de leurs goûts et de leurs fantasmes avec leurs frères communautaires, même si ce plaisir/dégoût dans la ressemblance a majoritairement la force du non-dit. Une fois dévoilé et retiré de la causalité, il montre toute sa médiocrité… donc il est dit « homophobe », « trop généralisateur » et « stéréotypé ». Elles ne méconnaissent pas les points communs qu’elles partagent ensemble : ils leur indiquent où se trouvent leurs viviers, et leurs probables jumeaux de désirs et d’actes. Et le cliché homo, en même temps qu’elles le conspuent quand il viendrait des « hétéros », ne leur est absolument pas inconnu ni désagréable lorsqu’il dessert leurs propres intérêts. Par exemple, pas une personne homosexuelle n’ignore qu’en allant à une représentation de théâtre lyrique, à une association féministe, à un concert de Mylène Farmer, à une expo d’art moderne, sur certains chat Internet, dans un bar réputé gay friendly, ou à l’Opéra, elle a plus de chances de rencontrer d’autres personnes homosexuelles comme elle que dans un stade de foot, un garage automobile ou dans les « téci » de la banlieue parisienne, même s’il existe des exceptions partout. Certains milieux sociaux et corps de métiers sont plus connotés homosocialement que d’autres : au moins dans les mentalités, et ensuite dans la réalité. L’attaque des images de l’homosexualité par la majorité des personnes homosexuelles est donc à la fois subie et stratégique.
A - d) La phobie de la Vérité :
L’autocensure de beaucoup de personnes homosexuelles passe essentiellement par un refus de la réflexion intellectuelle et scientifique sur le désir homosexuel. Car si l’opinion publique apprend qu’il est possible de détecter les coïncidences du désir homosexuel de manière partiellement logique et rationnelle, cela confirmerait l’idée selon laquelle l’homosexualité peut être réveillée par un contexte plus ou moins identifiable, donc désacralisée et mise à distance. En général, elles préfèrent remplacer l’explication rationnelle de leur désir sexuel par une lecture poétisante de celui-ci, imposant le relativisme intellectuel comme unique religion : selon elles, la Vérité unique n’existerait pas car il n’y aurait que « des » vérités parcellaires et non-fondamentales. Ceux qu’elles choisissent pour ennemis ont d’ailleurs tous un lien avec la recherche de la Vérité (les intellectuels humanistes, les religieux, les journalistes, les politiciens, les savants, etc.). Elles soutiennent souvent que la raison ne doit surtout pas guider leurs choix d’amour, que « l’intelligence est leur pire ennemi » (Jean Cocteau dans le documentaire « Jean Cocteau, autoportrait d’un inconnu » (1983) d’Edgardo Cozarinsky). Dès que quelqu’un commence à les faire réfléchir et à les bousculer dans leurs préjugés, il « polémique », « rentre trop dans le débat », ou est suspecté de « juger ». Elles préfèrent les témoignages « je » non étayés et émotionnels que la confrontation des points de vue pour une recherche collective et raisonnée de la Vérité.

Ce sont précisément les notions de jugement et de Vérité qui sont l’objet de tous leurs fantasmes et de leur hantise. Complètement galvaudé par la société actuelle et les media qui ont détourné des phrases bibliques sans les comprendre (« Ne juge pas ton prochain et tu ne seras pas jugé », « Que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre », etc.), le verbe « juger » est presque uniquement compris dans son sens péjoratif, c’est-à-dire de « condamner », de « traîner en procès », alors qu’il peut également signifier beaucoup plus positivement « discerner », « évaluer », « penser », « dénoncer les actes puis relever les personnes après ». Si le jugement des personnes est à bannir, il est en revanche très bon et nécessaire de juger des actes et des idées, surtout quand ces derniers créent des injustices. Le jugement de valeur, les préférences hiérarchisantes, la morale (non-moralisante !), les priorités éthiques, etc., n’ont jamais, jusqu’à preuve du contraire, constitué un danger pour la santé humaine. Bien au contraire ! Comme le révèle à juste titre Anthony de Mello dans Une Minute d’humour (1999), « il y a un défaut que le bon juge a en commun avec le mauvais juge : il juge. » (p. 149) Et ce point commun partagé avec le mauvais juge, il faut que les Hommes l’assument, le portent sans honte, sans s’excuser de penser et de contredire ce qui heurte leur conscience. Sinon, la raison humaine est mise en péril. La « jugement-phobie » (excusez le néologisme, mais je n’ai pas trouvé de mot plus approprié…), qui se veut ouverture et respect de la pensée, agit en réalité comme une atteinte à la création et à l’intelligence humaine. Un certain nombre de personnes homosexuelles se laissent gagner par cette « jugement-phobie » puisqu’elles ont tendance à transformer le doute en un dieu absolu qui désavoue ce qu’il était censé leur apporter, à savoir la Vérité. Et quand quelqu’un s’engage dans la recherche de la Vérité, elles s’arrangent pour lui faire comprendre qu’il s’enlise sur le terrain des certitudes afin de le faire passer pour un grossier et orgueilleux personnage, et pour masquer ce qu’il essaie de leur dire et qui les dérange. À les entendre, il vaudrait mieux ne prétendre à rien du tout, dans la simulation d’innocence absolue et la fausse humilité, que d’imaginer que les Hommes peuvent s’apporter les uns aux autres et trouver ensemble des horizons de sens communs pour essayer de vivre humblement le bonheur.
Par leur croyance haineuse en la vérité des modèles qu’elles rejettent, elles arrivent à dire que c’est la Vérité qui est mensonge, et le mensonge qui est plus vrai que ce qui leur serait imposé comme vrai. « Pour qu’une chose semble vraie, disait Jean Cocteau, il ne faut pas qu’elle soit vraie. » Étant donné que toute vérité n’est jamais totalement à l’abri de la récupération, elles finissent souvent par trouver la Vérité dangereuse et gênante. Par exemple, si un intellectuel leur fait une critique fondée à propos des caprices du désir homosexuel et de leurs conséquences fâcheuses sur la réalité concrète, certaines reconnaîtront mollement qu’il a « peut-être raison », mais lui conseilleront de se taire parce que ses prises de positions « rejoignent de manière inopportune certains arguments de la rhétorique homophobe » (cf. l’article « Ghetto » de Michael Sibalis, dans le Dictionnaire de l’homophobie (2003) de Louis-Georges Tin, p. 196). Mais empêcher la recherche de la Vérité au nom de la récupération/déformation homophobe, n’est-ce pas donner finalement le dernier mot aux ennemis de la Vérité et aux « homophobes » ? Elles reprochent au fond à la parcelle de Vérité d’être trop vraie et trop faible, de se laisser caresser par les Hommes. Elles décident donc de placer la Vérité ailleurs, sur un terrain où la liberté humaine ne pourra pas la dénaturer, c’est-à-dire du côté de la mort, du « Cosmos », ou du despotisme. Elles parlent alors, comme Michel Foucault, de « régime de vérité ». « Par vérité je ne veux pas dire l’ensemble des choses vraies qu’il y a à découvrir ou à faire accepter, mais l’ensemble des règles selon lesquelles on démêle le vrai du faux et on attache au vrai des effets spécifiques de pouvoir. » (Michel Foucault, Dits et Écrits I, pp. 545-546) Elles ont finalement amalgamé la Vérité avec les instances humaines qui se sont emparées dogmatiquement de la définition du vrai, le contenu avec l’enveloppe, pour donner inconsciemment raison à l’enveloppe : « Toutes ces revendications de la personne humaine, de l’existence sont abstraites : c’est-à-dire coupées du monde scientifique et technique qui, lui, est notre monde réel. » (idem) Elles arrivent au paradoxe de croire que la Vérité ne se trouve que dans ce qui leur est montré comme « anti-Vérité » et ce qui brise, selon elle, « le mythe de la Vérité vraie ». La croyance selon laquelle la Vérité est uniquement contextuelle, sensitive, fragmentaire, et individuelle, nie qu’elle affirme par-là que la Vérité n’existe pas. En effet, elle fait de ces poncifs une Vérité unique et possédable, donc une anti-Vérité, puisque la Vérité, par définition ne se possède pas. C’est tout à fait sage, en effet, de postuler que la recherche de la Vérité est la remise en question permanente de la perception de cette Vérité. Mais le doute doit aussi nous faire dire que la Vérité existe et qu’il est juste de la rechercher. Sinon, à quoi bon douter ? À mon avis, le comble de l’orgueil, ce n’est pas seulement de croire que la Vérité se possède et que nous pourrions l’incarner ; c’est aussi de penser que nous ne sommes pas faits pour la Vérité et que la Vérité ne s’incarne jamais, c’est la suffisance que procure la démission à la Vérité, car il faut finalement beaucoup d’humilité, et donc de justesse, pour s’estimer digne de partir à la recherche de la Vérité en sachant que nous serons quoi qu’il arrive toujours à côté et en dessous d’Elle, et que c’est Elle qui vient à nous, par bribes.
Aussi bizarre que cela puisse paraître, ce rejet brutal de l’existence du vrai et du faux, et donc le refus du choix entre l’un et l’autre, s’accompagne souvent de l’élection du mal, car seul le mal promeut l’indécision. Mal agir, ce n’est pas uniquement décider de suivre délibérément le mal, contrairement à l’idée communément admise ; c’est aussi « faire en laissant faire », promouvoir le non-choix entre le mal et le Bien parce que nous voulons suivre les deux, c’est l’immobilisme mortifère suscité par la saisissante découverte de notre libre arbitre. Le mal nous suggère de faire comme l’âne adolescent qui, en voyant qu’il a la possibilité de boire à la fontaine située à sa droite ou bien de manger les fruits du pommier à sa gauche, décide de crever de faim et de soif sur place parce que la perspective du choix le paralyse.
Notre société matérialiste actuelle, qui veut nous éviter de faire des choix en nous assénant qu’ils sont tous possibles, s’affaire précisément à gommer toute frontière entre le Bien et le mal. Et l’Homme moderne obéit souvent à la lettre au commandement du rejet du jugement de valeur et de la morale en croyant penser par lui-même en ne prononçant pas les mots interdits « Vrai », « faux », « Bien », « mal », « Dieu », « diable », « pardon », « culpabilité », « vie », « mort », « péché », etc. En général, il n’aime pas apprendre que le Bien et le mal existent, car cette démarche lui montre qu’il peut être libre s’il pose un choix entre les deux et qu’il privilégie la vie. Or, comme il a de plus en plus à tendance à s’éviter des choix entiers qui le rendraient responsable de ses actes, il réduit le Bien comme le mal à des abstractions effrayantes pouvant toutes deux s’incarner en personnes humaines clairement identifiables. En refusant de reconnaître l’existence du Bien et du mal, il se condamne sans s’en rendre compte à une lecture manichéenne du monde exprimée sous la forme du déni : il croit vivre « par-delà le Bien et le mal ».
Quand je parle de manichéisme ici, je ne me réfère pas uniquement au sens social actuel du terme, qui me paraît spectaculairement réduit : le manichéisme n’est pas que la création paranoïaque d’un axe séparant clairement un Bien et un mal jugés humainement personnifiés ; il se situe aussi dans la négation de cet axe ou de l’existence du Bien comme du mal. Le manichéisme historique est un mouvement religieux syncrétique dans lequel le Bien et le mal sont posés comme des forces égales (= des moitiés androgyniques identiques) et radicalement opposées que l’on pourrait posséder comme des objets ou incarner soi-même en les niant. L’individu manichéen croit au Bien mais aussi au mal personnifiés à vie en l’Homme. Or le mal n’a jamais pu s’incarner éternellement en l’Homme comme l’a fait le Bien. En ce sens, cela relève de l’anachronisme et du non-sens d’affirmer par exemple que l’Église catholique est fille ou mère du manichéisme. D’une part, d’un point de vue historique, le manichéisme est apparu postérieurement et en opposition au christianisme, au IIIème siècle après J.-C. : l’Église catholique a de tout temps dénoncé le manichéisme comme une secte. Et d’autre part, même si dans son discours le christianisme parle de « Bien », de « mal », de « péché » et de « tentation », et qu’elle considère que Dieu et le diable existent, elle n’envisage absolument pas le Bien comme une possession, ne croit pas en l’incarnation durable du mal, et avance que la force du Bien est supérieure à celle du mal. Tout le contraire, donc, de la pensée manichéenne !
Certains penseurs de renom se confondent encore dans les termes quand ils projettent sur les religions leurs propres fantasmes manichéens. Ils prennent tout discours sur le Bien et le mal pour un discours manichéen qui s’accaparerait ces deux forces, alors que la reconnaissance de l’existence du Bien et du mal – qui sont des réalités visibles et concrètement à l’œuvre dans notre monde – pour tendre vers le Bien, n’a jamais impliqué la promulgation doctrinale d’une « frontière nettement discernable » (Milan Kundera, L’Art du Roman (1986), p. 17) entre Bien et mal, ni la prétention à la possession de la Vérité unique universelle. Comme l’énonce à juste titre Michel Foucault, ce n’est pas parler du mal qui fait le mal : c’est précisément de ne pas en parler bien qui implique que nous soyons tentés de séparer hâtivement l’Humanité en moutons blancs d’un côté et en moutons noirs de l’autre. « Tous les gens qui disent qu’il ne faut pas penser en termes de bien et de mal pensent eux-mêmes profondément en termes de bien et de mal. […] Il n’est pas possible de ne pas penser en termes de bien et de mal. Mais il faut à chaque instant dire : mais si c’était le contraire ou si ce n’était pas ça, ou si la ligne passait ailleurs… » (Michel Foucault, « Radioscopie de Michel Foucault », entretien avec Jacques Chancel en 1975) Les membres d’une société sont bien obligés, pour co-habiter ensemble, de se faire une idée de ce qui est bon ou mauvais pour l’Homme et son épanouissement, et de reconnaître que le Bien et le mal existent, pour risquer une parole de vie et tracer (au crayon à papier !) des lignes de conduite donnant des repères aux individus plus fragiles, en tenant toujours compte des réalités parfois complexes et toujours singulières de chacun.
Le manichéisme historique a encore laissé des traces dans nos civilisations actuelles (la traditionnelle confusion entre péché et défaillance, la croyance en l’existence réelle des gentils et des méchants cinématographiques, l’idée répandue selon laquelle Hitler était le diable en personne, ou que tout chercheur et défenseur de la Vérité unique et universelle est un monstre d’orgueil, le démontrent bien !), traces d’autant plus tenaces qu’il est appliqué sans être nommé explicitement en tant que tel puisqu’il se déclare intentionnellement contre lui-même. Les nouveaux manichéens passent en effet leurs temps à se présenter comme des défenseurs de l’anti-manichéisme ! Ils se pensent à l’abri du manichéisme, mais poussent des hauts cris (manichéistes !) à chaque fois qu’ils entendent parler explicitement de « Bien » ou de « mal », ou prêtent attention à ceux qu’ils ont définis comme les représentants humains de ceux-ci. Ils considèrent sans se l’avouer que le Bien et le mal sont des choses qu’ils peuvent devenir par contagion. Le signe montrant qu’ils se situent dans la moralisation manichéenne et non la morale, c’est la dénégation de leurs propres actes qu’ils ne souhaitent pas juger en leur âme et conscience, qu’ils voudraient banals, ni bons ni mauvais. Le « Il ne faut pas faire parce que c’est mal » devient fréquemment dans leurs discours « Je ne fais pas ». Ils ont tendance à confondre les faits avec les opinions, le constat avec le moralisme. Ils se persuadent que tout est permis, et que rien ne les guide … surtout pas le mal, évidemment. « Si j’ai pu faire du mal (dans ma vie), c’est tout à fait inconsciemment. » (Denis Daniel, Mon Théâtre à Corps perdu (2007), p. 9) La vision du monde connue actuellement comme manichéenne et qui stipule que « le Bien se trouve ici et le mal là » est souvent remplacée chez eux par une fable équivalente : « Rien n’est tout blanc, rien n’est tout noir parce que tout est un peu des deux à la fois et que rien n’a à être prioritairement ni bon ni mauvais : c’est à moi de décider où se trouve le bien et le mal pour mon existence. » (Adam et Ève devant l’Arbre de la connaissance du Bien et du mal tiennent exactement le même discours : c’est cela, le péché « originel », à proprement parler) Mais en contre-partie, les manichéens des temps modernes, qui en général ne vivent que pour le plaisir et l’argent (ou le refus affiché de l’argent), se construisent leur propre morale maison sous la forme du binarisme moralisant, laissant de côté la morale humaniste, celle qui ne résout pas les problèmes de la vie par des « oui » ou des « non » catégoriques, des « pour » ou des « contre » schématiques, mais par des « comment », une observation au cas par cas, la nuance, le compromis, le doute, et une espérance tournée vers le meilleur possible. L’antagonisme « équilibrant » – en réalité une philosophie de vie pseudo humaniste s’appuyant sur une pensée bouddhiste mal comprise (par exemple l’équilibre dit « nécessaire » et « indispensable » entre le « yin » et le « yang » ; ou bien encore la croyance non moins absurde que le mal est comme la face pile du Bien, et même la raison d’être du Bien) est le propre de la pensée manichéenne contemporaine.
Les nouveaux manichéens ne saisissent pas qu’en se plaçant constamment en « justes » milieux dans une confortable neutralité jugée seule vraie, ils font déjà preuve d’un dogmatisme qui ne s’assume pas lui-même : ils se créent mentalement un bon et un mauvais à fuir à tout prix comme des pestes parce qu’ils désirent inconsciemment les déifier derrière un neutralisme bien-pensant. Ils conçoivent non plus le Bien et le mal en termes de forces extérieures à eux et incarnées par les autres – cette image du manichéen classique, au contraire, les répugne plus qu’autre chose –, mais cette fois sous forme de forces intérieures ayant le pouvoir de s’incarner dans l’individu même, et donc en eux (et c’est cela, vivre le véritable enfer : croire qu’on est le diable en personne). Leur manichéisme place l’Homme en unique énonciateur silencieux du Bien et du mal pour lui et pour les autres, et traduit chez l’être humain qui en adopte la doctrine muette un désir et un sentiment d’incarner cette créature qui condense Dieu et le diable et qui passe de l’un à l’autre sans se définir : l’androgyne.
A - e) L’interdiction du discours sur la sexualité :
Dans la communauté homosexuelle, le rejet du discours sur le vrai se manifeste surtout par l’interdiction du discours éthique sur la sexualité. La majorité des personnes homosexuelles et de leurs sympathisants pense que la sexualité adulte relève uniquement de la sphère de l’intime et du « Couple », et qu’elle n’a pas à être guidée par une autre instance que la conscience individuelle. « Seules les relations à deux peuvent être dans le vrai. Tout ce qu’il y a d’important dans une vie se passe toujours entre deux personnes. » (Marie-Laure Delorme, « Philippe Besson : autour d’un secret » dans Magazine littéraire, n° 423, septembre 2003, p. 69). Leur demande du « droit à l’indifférence » concernant leurs pratiques et leurs préférences sexuelles énonce qu’aucun discours sur la sexualité ne doit pas être posé – celui qui enfreint cette règle d’or sera jugé « réactionnaire » et « coincé » –, même si paradoxalement, à d’autres moments, elle s’exprimera par une obligation du déballage de la vie génitale, et un regret que le thème de la sexualité soit encore trop « tabou » dans la société (mais où sont les préservatifs pour que nous commencions à réfléchir et à « parler vrai » ?…).
Pour invalider tout discours sur le sexe, certaines personnes homosexuelles s’appuient sur l’argument de l’expérience – principalement génitale. Il est intarissable, et se résume ainsi : seul celui qui aurait quantitativement pratiqué la totalité des pratiques sexuelles édictées par la doxa homosexuelle et hétérosexuelle aurait le droit de parler de la sexualité en connaissance de cause : autant dire personne, vu la longueur de la liste… Cela part souvent d’un bon sentiment. Leur devise est de dire qu’il faut essayer pour voir et se découvrir en vérité, que toute expérience sexuelle – comprendre « génitale » ou « amoureusement corporelle » –, à partir du moment où elle est faite en accord avec soi-même et avec l’être aimé, est forcément épanouissante et irréprochable. Selon elles, l’important dans les actes sexuels, ce serait l’amour que nous y mettons, et non les faits en eux-mêmes. Autrement dit, dans l’exposé des prophètes hédonistes de « l’expérience », c’est la réelle expérience, celle qui s’appuie sur les faits et leurs horizons de sens (c’est-à-dire sur la Réalité), qui est dénigrée. Les libertins homosexuels ont quitté l’empirisme pour rejoindre l’expérimentalisme déshumanisé, suivant à la lettre l’algèbre du besoin qui exige que la baisse de qualité dans les rapports génitaux soit compensée par le nombre de rapports génitaux. Ils chantent la sacro-sainte « Expérience » quand ils n’en tiennent déjà plus compte, puisque la véritable expérience n’est pas d’abord quantitative mais qualitative : nous pouvons multiplier toutes les expériences que nous voudrons tout au long de notre vie, si nous n’en tirons pas les enseignements qui s’imposent, nous serons moins mûrs que celui qui aura consenti à privilégier certaines expériences par rapport à d’autres, quitte à en vivre moins, pour être heureux. C’est le rapport aux expériences de vie, et non leur nombre, qui fait la véritable expérience qui force le respect.
L’interdiction posée sur la réflexion de la sexualité s’étend bien évidemment à l’homosexualité. Beaucoup de personnes homosexuelles s’enjoignent entre elles à ne pas se poser de questions par rapport à leur propre orientation sexuelle. Ces encouragements/avertissements, souvent très bien intentionnés, visent à éviter l’auto-flagellation et la tourmente de la masturbation intellectuelle. En matière de sexualité, il s’agirait de ne plus faire intervenir sa cervelle, de « se lâcher ». « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas » est la seule maxime intellectualisante que certains sujets homosexuels semblent avoir retenue de leurs cours de philo du lycée. Comme, pour eux, la raison s’oppose d’office au corps – car ils confondent la raison avec son idéologie desséchante, le rationalisme –, ils refusent toute logique qui ne s’appuie pas uniquement sur l’expérience sensuelle et génitale.
B – L’ÉVENTAIL DES TECHNIQUES DU DÉNI HOMOSEXUEL :
B - a) L’opposition plus ou moins frontale :
Afin de faire barrage à la réflexion sur le désir homosexuel, une autre technique de censure est parfois mise en place : celle de l’opposition de principe, déguisée en recherche scrupuleuse de la nuance. Certains penseurs homosexuels marquent une nette préférence pour le flou, le non-dit, la réponse anti-conventionnelle et non-relationnelle. Aux questions qu’ils pensent fermées, ils répondent par la fougue langagière. Aux questions soi-disant ouvertes, ils répliquent avec concision ou à côté. La seule règle est l’inversion. Il s’agit de ne jamais paraître sûr ou dogmatique – même s’ils le seront dans l’application radicalisée de cette règle –, de ne jamais correspondre au supposé désir de l’autre. Pas d’enthousiasme suspect, pas de violence, pas de « faire plaisir », pas de consensus : de la mesure dans l’anti-conformisme. Beaucoup d’intellectuels homosexuels vivent dans l’illusion d’une « objectivité dans la neutralité ». Et quelques temps après, ils se retournent de leur siège où ils avaient feint de s’assoupir, et découvrent avec surprise l’hypocrisie de l’apolitisme, de la pensée laïciste et de l’anti-fascisme moralisant, car la neutralité est déjà un présupposé idéologique qui n’est pas neutre.
Certains personnes homosexuelles jouent sur les mots afin de laisser agir la mauvaise foi : en intentions, par purisme et goût du vrai ; en désir, par une volonté de ne jamais trouver un terrain d’entente avec leur interlocuteur. L’énervement de ce dernier, s’il arrive enfin, leur apporte l’assurance que leur malhonnêteté intellectuelle est une vérité ultra-gênante à entendre, et dont elles peuvent être fières en toute sérénité. Le postulat de base est de ne pas se choquer, même et surtout quand elles en ont le plus envie. Elles préfèrent observer un faux calme exaspéré et vainqueur plutôt que de prendre le risque de passer pour des hystériques qui nient tout en bloc ou qui victimisent à l’excès. Le but de l’exercice n’est pas vraiment d’écouter ce que dit l’autre mais de détecter dans son discours les indices qui montrent à la face du monde qu’elles ne seront jamais aussi bêtes et agressives que lui. En outre, leur paix travaillée ne manque pas d’exciter certains de leurs farouches opposants : à ce moment-là, dans une indignation silencieuse et contenue, elles les surveillent du haut de leur observatoire (pensez à la création, le 9 octobre 1998 en France, de « l’Observatoire du PaCS » pendant la promulgation de la loi), en marquant scrupuleusement et d’une main tremblante sur leurs carnets les paroles abjectes dites sous le coup de la colère qu’elles ont en partie attisée, pour ensuite ressortir calmement leurs notes aux moments opportuns. Elles préfèrent jouer les victimes sans voix, sous le choc, abasourdies par la violence inhumaine dont elles feraient l’objet, pour préparer discrètement leur vengeance, plutôt que d’observer les faits.
De même, quand l’un de leurs camarades se risque à tendre des ponts entre elles, en évoquant au détour d’une conversation des coïncidences observables concrètement dans les vécus d’une majorité de personnes homosexuelles (comme par exemple le fait qu’en général les sujets homosexuels ne gardent pas un souvenir impérissable de leur passage au collège, ou bien qu’ils n’ont pas des situations familiales et amoureuses des plus simples), elles accueillent souvent ces constats connus de tous par des réactions de surprise molle (« Oooh… tu crois ? … Comme tu y vas… »), des assentiments timides et moralisants (« Mouaih… peut-être. C’est un point de vue… Mais tout ça, c’est à cause de la société »), ou par un optimisme dénégateur (« Non. Je ne vois pas trop où tu veux en venir. Ne crois-tu pas que tu noircis un peu le tableau, que tu généralises trop ? ») ne permettant pas de déboucher vers un possible débat de fond. Paradoxalement, en s’interdisant tout débordement émotionnel, bon nombre de personnes homosexuelles veulent se persuader que les autres sont absolument choqués par ce qu’elles vivent, afin de dévaluer ce qu’ils pensent et l’importance de leurs propres actions. Décrire un tort reviendrait, selon elles, à extrapoler, à cacher une honte personnelle, et même à créer ou grossir soi-même l’offense que l’on commente. Mais la plupart du temps, elles se croient plus choquantes qu’elles ne le sont véritablement. Ceux qu’elles rêvent « bien-pensants scandalisés pour leurs fausses insolences » en ont vu d’autres. S’ils réagissent à ce qui n’est choquant que pour elles, c’est uniquement parce qu’ils ne veulent pas accorder à la bassesse du déni ou de l’exagération des souffrances l’importance qu’elles lui prêtent : ils se rient de leur prétention. La dédramatisation intérieurement euphorique joue finalement le jeu de la dramatisation excessive : l’Homme passionné, parce qu’il connaît ses excès, se protège dans la neutralité relativiste. Puisque tout devrait logiquement le choquer face à une violence objective, il décide que rien ne le choquera, pour sauver la face. Il fait semblant de ne jamais s’emporter, de ne pas jouer le jeu de ce qu’il croit être de l’intégrisme, et s’expose alors à reporter sa retenue sous forme d’excès d’humeur souvent assez brutaux et inattendus à des moments où il s’y attend le moins.
L’autre procédé que beaucoup de personnes homosexuelles emploient pour invalider le débat sur le sens du désir homosexuel est la mise en scène de la tristesse. Elles font mine de ne pas s’intéresser à ce qu’elles racontent, de regarder le monde avec des lunettes noires, d’endurer une déprime inexplicable et insurmontable. Elles érigent la mélancolie en caractère, en nature profonde et innée. « Dans un paysage détruit, je vois toute la beauté du monde. Alors que quelqu’un d’autre dira qu’il la voit dans un arbre qui fleurit, moi, définitivement, je préfère l’arbre calciné. Pourquoi ? Je ne sais pas. » (Mylène Farmer citée dans la revue Studio, décembre 1993) La post-modernité en a convaincu plus d’unes que la culture humaine n’avait rien à leur apprendre et qu’il fallait annoncer cette Bonne Nouvelle de la négativité à tout le monde sur un ton égaré et grandiloquent. Elles se dévalorisent pour décourager les autres de venir les bousculer, pour prouver la toute-puissance de la mort sur la vie. Elles se présentent comme des cas désespérés, incurables, et s’acharnent à réduire à néant tous les efforts que les autres mettront en place pour les aider. « Tout ce que vous direz sera peut-être très juste, mais je le sais déjà : pour les autres, ça marche sûrement très bien, mais pour moi, ça ne marchera pas. » Leur ténacité dans le découragement ne fait que confirmer à leurs yeux la force de l’abattement qu’elles désirent voir gagner en elles. Le négativisme apporte l’orgueil éphémère du narcissisme, l’illusion de l’existence d’une réalité révélée à elles seules : une sorte de vérité mortelle annonçant que la Vérité n’existe pas, que la vie n’est qu’apparence, que l’amour unique ne vaut rien et ne dure pas, etc., etc. Le regard nihiliste ne se sait pas toujours ennemi de la Vérité puisque au contraire il prétend agir en son nom et débusquer les faux-semblants dans un purisme déshumanisé. Il croit être réaliste en défendant sa désespérance par les images violentes médiatiques, en s’orientant prioritairement vers le négatif et la mise en évidence des réalités fantasmées que les « idéalistes » n’auraient pas vues. Pour beaucoup de personnes homosexuelles, il s’agit de guérir les autres de ce terrible mal que sont les idéaux d’amour et de perfection. La Vie, ce n’est pas tout rose… donc ce sera surtout noir. Point final.
Dans un registre similaire, beaucoup de personnes homosexuelles noient tout essai d’explication du désir homosexuel dans l’argument esthétique vaporeux. Elles reprennent la bonne vieille rengaine de « l’ineffabilité de l’art » pour ne pas avoir à rendre compte de leurs agissements. Ce qui est artistique ne se dirait pas avec des mots, n’aurait pas besoin de se justifier. Grâce à l’art, elles mettent à l’abri leurs œuvres de l’interprétation en dressant des barbelés dorés tout autour. « L’art est une propriété privée, la plus privée que l’homme ne se soit jamais accordée. » (Witold Gombrowicz, Journal 1957-1960 (1976), pp. 218-219) Elles posent la suppression de la parole éthique en matière d’art comme obligatoire. Dégager une interprétation ou un horizon de sens, souligner l’absence de contenu universel ou de beauté d’un ouvrage, c’est sombrer dans un obscurantisme « fasciste ». « En art, il ne devrait y avoir aucune référence au bien et au mal » affirme Walt Whitman (cité par Jean-Philippe Renouard dans le Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes (2002) de Didier Éribon, p. 501). Et Marcel Proust de rajouter : « Je suis totalement incapable de comprendre qu’une quelconque œuvre d’art puisse être critiquée d’un point de vue moral. Le domaine de l’art et celui de l’éthique sont entièrement distincts. » (idem) À leur avis, à partir du moment où est appliqué à n’importe quelle action ou création le statut d’objet culturel, celle-ci devient inattaquable, sacrée. Pas touche à mon œuvre d’art ! Certains artistes homosexuels présentent l’art comme un processus sans but, mais qui s’accomplit magiquement comme tel, sans qu’ils soient responsables de leurs idées. En réalité, ils programment et innocentent un accidentel qu’ils ont bien souvent prémédité. Si nous prenons le cas précis de la poésie de Paul Verlaine, nous nous rendons vite compte que celle-ci n’est pas si irrationnelle et si anti-conventionnelle que son auteur la rêvait : Paul Valéry voyait, non sans raison, en Verlaine un faux naïf, un « zutiste » travaillé, un « primitif organisé » (Jean-Michel Maulpoix, « Poétique de la chanson grise », dans le Magazine littéraire, n° 321, mai 1994, p. 43). L’écriture automatique de beaucoup d’écrivains homosexuels se veut gage d’authenticité non-programmée. En fin de compte, ils dosent la réapparition agile du hasard à travers les calculs précis de la pensée. Ils orchestrent ce qui ne s’orchestre pas – l’improvisation – pour ne pas s’expliquer à eux-mêmes le pourquoi de leur mise en scène. Ils simulent le non-contrôle pour cacher qu’ils ont tout prémédité dans le ratage… sauf le fait qu’ils ne s’en rendent pas compte !
Beaucoup de personnes homosexuelles font passer leur homosexualité pour une question impossible, donc puissante. Elles convertissent le paradoxe en essence profonde. Cela n’a pas beaucoup de sens puisque se définir par le paradoxe revient précisément à ne pas se définir du tout : une contradiction n’est ni une essence ni une vérité objective. Mais dans le monde schizoïde, le non-sens poétique semble produire du surnaturel vraisemblable. Certains individus homosexuels célèbrent la pureté des paradoxes par l’usage de l’oxymore, figure de style très appréciée des précieux et des romantiques, et confrontent leur interlocuteur à une logique qui nie, affirme et demande, tout cela dans un même mouvement rhétorique. Tout est tout, rien n’est rien, rien n’est tout, tout est rien, je m’en fous, pourquoi tu dis ça ? Moins direct et adulte que la négation, qui est l’acte clairement posé de l’énonciation d’un « non » impliquant une prise en compte de l’existence de ce qui est refusé, le paradoxe, par le flou qu’il impose, déroute davantage, et peut donner à celui qui en use une impression d’éphémère victoire. Bon nombre d’intellectuels homosexuels croient en l’abdication majestueuse de la pensée. C’est vrai qu’après un exposé où ils défendent, attaquent, nient qu’ils défendent et qu’ils attaquent, l’abandon dramaturgique semble boucler la boucle avec la propreté rassurante de la neutralité esthétisante. Afin d’éviter de s’expliquer, il leur arrive de simuler le besoin de recueillement, la coûteuse introspection impossible. Ils singent alors la fausse timidité de la folle perdue, la « difficulté de l’homosexuel à s’exprimer » décrite parodiquement par Copi. Le retrait se veut acte de modestie. En réalité, le prix qu’il en coûte est tellement exhibé que, dans ces cas-là, il eût été plus humble de ne pas être humble…
À d’autres moments, ils simulent le délire, par dérision mais aussi par peur ou désir de devenir vraiment fous. À l’image, ils cultivent l’ambiguïté du psychopathe et la présomption de démence, en chantant des comptines par exemple, ou en s’identifiant à l’ermite mis à l’écart de la société, mais qui malgré les apparences, dirait au monde les plus profondes vérités : en général, le mythe du vieux marin, du « libre penseur » bohème, du sage étranger et pauvre, etc., les séduit intellectuellement beaucoup. Ils aiment ce qu’ils appellent « la littérature de la folie », l’écriture indécidable où on ne distingue plus bien si leurs auteurs ont réellement toute leur tête ou s’ils simulent la folie sous l’effet de drogues ou d’une vérité transcendante offerte uniquement aux simples d’esprit.
Dans l’ensemble, la critique médiatique actuelle se laisse lamentablement convaincre par « l’énigme homosexuelle ». Nous entendons certains journalistes jouer les miraculés récemment convertis par les génies homosexuels. Ils applaudissent à ce qu’ils ne comprennent pas, et se satisfont de conclusions insipides sur les œuvres artistiques des auteurs gay : « Son casse-tête esthétique est un problème à résoudre, mais en réalité il n’a pas de véritable solution. » (Raúl E. Romero, « António Botto, un Poeta órfico... », sur le site www.islaternura.com, consulté en janvier 2003) Même les parodistes qui se moquent du « non-sens » de leurs créations – je pense en particulier au trio comique français les Inconnus, qui a tourné en ridicule le répertoire musical de Mylène Farmer et du groupe Indochine en soulignant sa pauvreté sémantique – ne le remettent pas pour autant en cause. On finit par s’habituer à ne pas les comprendre. Peu à peu, l’opinion publique transforme l’étrangeté homosexuelle en caractère divin recevable. Et pourtant, si elle s’arrêtait un tant soit peu sur les codes homosexuels, elle verrait que, même si le plat de la production artistique homosexuelle reste toujours difficilement comestible et intelligible, il n’en est pas pour autant si mystérieux et puissant qu’il n’y paraît. Rien n’y est vraiment caché, malgré ce que leurs auteurs veulent (se) faire croire par l’impression de chaos qu’ils composent. Leur bazar artistique est inconsciemment organisé et décodable. Ils s’évertuent parfois eux-mêmes à nous le dire. Il nous suffit juste de les prendre un peu au sérieux, tout en laissant les symboles dans le monde des fantasmes. La notion de « mystère artistique homosexuel » est certes une mascarade, mais une mascarade signifiante quand même, donc à problématiser.
B - b) Le déni par la tragi-comédie :
Une fois que les personnes homosexuelles ont vu que leur monde avait compris leur petite comédie de l’indignation silencieuse ou du faux mystère, il leur arrive parfois de laisser tomber pour un temps le jeu du déni frontal, et de s’esclaffer de rire pour montrer à leur interlocuteur qu’elles ne sont pas aussi folles – ou qu’elles sont bien plus folles ! – qu’il ne le croit.
On remarque que beaucoup d’entre elles cherchent à ne pas prendre leur fantasme de viol au sérieux. Mais en faisant diversion pour évacuer sa violence, elles l’actualisent par un rire dénégateur, inapproprié aux drames qu’il soulève. Derrière la répétitive blague potache, le calembour scatologique ou cassant, est souvent exprimée une envie d’auto-destruction, une frustration d’amour inavouée, un enchaînement aux media, une fausse exorcisation de la peur de la sexualité, une bêtise qui se présente comme de l’esprit, un manque d’amour de soi transformant l’audace en vulgarité, la parodie en égoïsme, le besoin des autres en cynisme agressif. Humour et désir de mort ne s’opposent pas toujours, et bon nombre de sujets homosexuels en fournissent la preuve à travers leurs recours à l’humour camp. Ils ont tendance à ne savoir rire d’eux qu’entre eux et aux dépens des autres, dans l’auto-parodie excessive. À cause du regard malveillant et complexé qu’ils se portent, ils peuvent devenir extrêmement susceptibles. Dès que l’humour vient de l’extérieur, ils demandent souvent à ce qu’il cesse. « Du côté des médias, on souhaiterait une diminution des blagues sur les ‘folles’ […] On peut imaginer les ravages qui s’ensuivent sur un jeune en questionnement. » (Michel Dorais, Mort ou Fif (2001), p. 113) Les « blagues à pédés », les petites attaques ou railleries, les boutades sur les hommes efféminés, plus bêtes que méchantes, résonnent souvent comme de véritables insultes quand ils leur donnent le poids qu’elles n’auraient jamais eu s’ils ne les avaient pas eux-mêmes cautionnées. Alors que l’humour aimant nous aide à rigoler sainement de nous-mêmes, et qu’il ne fait pas rire aux dépens de l’autre mais avec l’autre (… même s’il prend parfois le risque de le bousculer dans une simulation de destruction : l’humour qui ne dérange pas les meubles n’a pas grand intérêt…), c’est comme si, pour un certain nombre de personnes homosexuelles, la simulation de destruction par le rire passait par l’actualisation incontrôlée de cette destruction puisque l’amour de soi n’est pas assez présent et qu’en désir, la Réalité n’est pas toujours respectée. Or, si l’humour aimant permet d’approcher une réalité désagréable pour la rendre moins abrupte et plus humaine, jamais il ne la nie, ni ne l’édulcore. Il ne cherche pas à gommer constamment la frontière entre sérieux et non-sérieux. C’est bien souvent le contraire que fait l’humour employé par la majorité des sujets homosexuels : même si la dédramatisation qu’il propose est bien intentionnée et semble a priori lutter contre la morosité ambiante, il apporte une avalanche de frivolité inappropriée à des situations qui, sans être dramatiques, ne sont pas légères. Il n’est jamais interdit de démystifier la souffrance par l’humour. Mais il y a un temps pour tout : un pour rigoler, un pour être sérieux, un pour être sérieux tout en rigolant, un autre pour rire quand il ne faut pas… et le délire s’éternise souvent beaucoup trop chez certains sujets homosexuels pour qu’ils se respectent réellement eux-mêmes. Quand la légèreté humoristique n’a pas sa place dans un contexte où la souffrance humaine n’est pas reconnue et dénoncée, il agit involontairement comme un glaçon.
En découvrant l’échec de leur entreprise de dérision, la plupart des personnes homosexuelles vont inconsciemment retourner la carte psychique du comique et sombrer dans le tragique singé de la Drama Queen, toujours pour nier leur véritable souffrance. C’est rassurant d’un certain côté (nous les voyons parfois aux bords du suicide en début de soirée… puis danser sur les tables à la fin : leur tristesse a duré le temps d’une averse), et inquiétant d’un autre (qui nous assure, par exemple, qu’un sujet homosexuel suicidaire ne va jamais, les jours de profond spleen, mordre précipitamment à l’hameçon de sa théâtralité et passer à l’acte irréparable ?). C’est parce que la détresse homosexuelle ne se dit pas souvent simplement et sans se styliser à l’excès, que nous devrions lui prêter encore plus d’attention, la trouver touchante. La mise en scène mélodramatique que beaucoup de personnes homosexuelles composent est signifiante, même si elle paraît à première vue théâtrale, fausse, et forcément un peu risible puisqu’elle mime exactement les simulations de crises d’abandon de la femme fatale télévisuelle. « Ènième coup de téléphone de François P., qui m’énerve considérablement : il dit qu’il m’aime, et qu’il ne m’appellera plus jamais, car il va se tuer demain, je n’ai même pas envie de le croire ou de ne pas le croire, je reste indifférent, tout juste agacé : qu’il fasse ce qu’il veut, je ne le connais pas. » (Hervé Guibert, Le Mausolée des Amants (2001), p. 23) La « c-homo-édie », pourrions-nous l’appeler, par la lassitude/indifférence qu’elle engendre chez la majorité des personnes homosexuelles qui la jouent pourtant chroniquement, et qui la trouve navrante à force de croire qu’elles la connaissent par cœur, n’est pas assez analysée en termes de nature du désir homosexuel qui, je le crois, est par essence tragi-comique, et cause beaucoup plus de maux invisibles qu’il n’y paraît. Du coup, ceux qui la rejettent la déifient fréquemment, et sont tentés de l’actualiser parfois. Beaucoup de personnes homosexuelles figent leur appel de détresse, souvent justifié, en mouvement esthétique surchargé de pathos cinématographique, pour occulter leur souffrance réelle, qui, une fois ignorée à force d’être esthétisée, peut s’aggraver. Dans le malheur, elles ont tendance à se prendre narcissiquement trop au sérieux ou pas assez au sérieux, si bien que leurs proches hésitent à les écouter, et perdent patience à essayer de démêler chez elles d’un côté ce qui fait partie du fantasme de souffrance, et, de l’autre, ce qui est de l’ordre de la souffrance véritable.
C – CIRCULEZ ! (...Y’A QUELQUE CHOSE À VOIR) :
C - a) L’agression consciente et inconsciente :
À force de ne pas être prises assez au sérieux, de ne pas pouvoir se formuler leur propre mal-être, mais aussi pour empêcher toute analyse du désir homosexuel, beaucoup de personnes homosexuelles deviennent inquiétantes, et s’affairent à intimider leur interlocuteur. L’une de leurs techniques du déni du viol est la réaction indignée censée « masquer l’objet d’indignation par l’indignation elle-même » (Élisabeth Lévy, Les Maîtres Censeurs (2002), p. 17), et effrayer celui qui est tenté, à cause de leurs réactions outrées, de penser qu’il a dit une énormité et qu’il vaut mieux qu’il se taise. Il leur arrive souvent de mimer l’attitude scandalisée qu’elles attendent/redoutent chez les autres pour la devancer et l’avorter. Se choquer en singeant la répression de ses propres sentiments ou en donnant à sa voix un ton hurlant, c’est non seulement montrer le visage innocent du clown blanc offusqué, mais c’est aussi faire un acte communautaire fédérateur : elles ont l’impression de lutter contre le diable homophobe en disant « c’est ignoble… » ensemble, en s’entrechoquant les unes aux autres sur les horreurs dont on les affublerait, pour imposer collectivement une censure.
La demande de silence peut aussi prendre un caractère excessivement impérieux : elles ordonnent à leur entourage de se taire comme elles se l’imposent à elles-mêmes. L’approche de l’homosexualité est d’office présentée comme minée. Pour la petite anecdote personnelle, en ouvrant au hasard ma toute première revue Têtu que j’avais eu le « courage », à l’époque, d’acheter dans un bureau de tabac, j’étais tombé nez à nez sur une publicité de parfum avec la photo d’un méchant piranha ouvrant son effrayante gueule dentée, accompagnée d’une phrase qui conseillait ceci : « N’essayez pas de comprendre. » (cf. la revue Têtu, n° 63, janvier 2002, p. 7) J’avais adoré ! C’est exactement le même avertissement que l’on retrouve à l’entrée des livres de Manuel Puig (Malédiction éternelle à qui lira ces pages !, 1980), des films de Jim Sharman (« Vous entrez à vos risques et périls !! » lit-on dans le film « The Rocky Horror Picture Show », 1975), des chansons homo-érotiques de Mylène Farmer (« N’ouvre pas la porte, tu sais le piège… », cf. la chanson « Regrets »), des romans de Renaud Camus (Ne lisez pas ce livre !, 1997), etc. Via l’ironique menace camp et des images parfois difficilement supportables à regarder, certains réalisateurs homosexuels cherchent à ce que leur spectateur reste prisonnier de ses émotions, ne puisse pas accéder au double-sens de leurs œuvres, et littéralement qu’il se pétrifie comme le marbre. Ce goût pour la terreur folklorique n’est pas à mettre uniquement du côté de l’intention malfaisante, de l’envie de choquer, ou de la morbidité. Il a trait d’une part au plaisir enfantin d’avoir peur et de faire peur (comme chez les enfants maquillés en tigres pendant les kermesses scolaires), et d’autre part à la projection inconsciente d’un désir schizophrénique (homosexuel ou hétérosexuel) vécu comme monstrueux, sûrement parce qu’il l’est en partie du fait de son hybridité. Beaucoup de personnes homosexuelles vont alors projeter sur les autres leur propre souffrance dans sa version grimaçante cinématographique, en cherchant fiévreusement sur le visage de ces derniers des confirmations que leur monstrueux désir de viol qu’elles croient incarner est bien réel et personnifié en elles, ou alors beaucoup trop monstrueux pour qu’elles rentrent dans son jeu. Ceci est particulièrement observable dans les œuvres de fiction homo-érotiques – et parfois dans les discours : il n’est pas inhabituel d’entendre les personnes homosexuelles prendre plaisir à jouer les femmes outrées en prononçant au quotidien des expressions telles que « c’est horrible », « c’est affreux », « c’est atrrroce », etc. L’expressionnisme tragique qu’elles mettent en scène se veut très théâtral et distancé, mais je crois qu’il est aussi dénué de toute dramaturgie, pour la bonne et simple raison qu’il est en partie inconsciemment produit : leurs personnages jouent les Emma Bovary devant leur miroir, répétant inlassablement qu’ils ont un amant, précisément parce que la conscience qui les a créés met en image une peur qu’elle n’a pas conscientisée. L’affolement iconographique est un prétexte à l’auto-contemplation, à la jouissance de s’imaginer grimaçant devant son miroir, qui confirme à certaines personnes homosexuelles l’efficacité de leur désir de viol et de leurs sentiments d’horreur sur elles-mêmes. En règle générale, il ne permet pas une libération de la parole, ni même une réflexion constructive sur les aspects violents du désir homosexuel.
C - b) Un appel maquillé :
Chez certaines personnes homosexuelles, le déni du fantasme de viol – et parfois du viol réel – passe également par la provocation tapageuse, une totale indiscrétion, une demande pugnace qui laisse entendre l’inverse de la forme violente qu’elle prend : « Tu me veux ? Je te défie. Essaie seulement de m’abattre. Vous voulez m’abattre ? Venez donc ! » (Hedwig dans le film « Hedwig And The Angry Inch » (2001) de John Cameron Mitchell) L’appel-déni s’exprime alors par un questionnement moralisant agressif et désespéré, celui qui n’attend apparemment pas de réponse, un peu sur le modèle de la conclusion finale du plaidoyer pro-gay de Steven Carter devant l’assemblée de son lycée dans le film « Get Real » (« Comme un garçon », 1998) de Simon Shore : « Il s’agit d’amour. Alors de quoi est-ce que tout le monde a si peur ?!? » L’agacement sert bien souvent de prétexte à la contemplation narcissique de soi dans le malheur ou la révolte singée : par exemple, bon nombre de personnes homosexuelles aiment à dire que « tout les énerve ou les agace », qu’elles « en ont assez ».
Leur provocation, exprimée par des mots durs et disproportionnés par rapport aux faits critiqués, résonne comme une invitation maladroite à leur arracher le secret de leur propre mutisme : leur désir de viol – et parfois leur viol réel. N’oublions pas que le mot « monstre » vient du verbe latin monstrare qui signifie « montrer ». Leur présentation agressive d’elles-mêmes est tellement chargée de bonnes intentions que bien souvent, elles en oublient sa violence. « Je n’outrage pas les gens, déclare par exemple le provocant Steven Cohen, je viens révéler le caractère outrageux des mécanismes qui les oppriment. » (cf. l’article « Steven Cohen, Corps à Corps », sur le site http://www.humanite.presse.fr, consulté en juin 2005) Certaines personnes homosexuelles pensent réellement que le mensonge ou les masques disent la Vérité, que le mal est bon. « La méchanceté m’intéressait dans la mesure où elle était vraie. » (Marcel Jouhandeau, Éloge de l’Imprudence, 1931) Elles réclament la reconnaissance de la vertu pédagogique du mal. Par exemple, Érik Rémès affirme que « les extrêmes peuvent servir de révélateur pour les autres » (cf. l’article« Érik Rémès, Écrivain » de Julien Grunberg, sur le site www.e-llico.com, consulté en juin 2005). L’idée de la pédagogie inversée semble capitale pour comprendre leur appel par l’agression. Elles disent aux autres qu’elles vont faire l’inverse de ce qu’elles attendent vraiment d’eux, pour que ces derniers les imitent dans l’inversion, et donc fassent mieux qu’elles, soient les vrais révolutionnaires qu’elles n’ont pas eu la force d’être. Elles font passer cette manœuvre pour de la charité, car elles-mêmes croient sincèrement faire acte de bienveillance par l’erreur.
Leur discours hermétique et peu avenant, susurré en messes basses ou perdu dans la fureur d’un carnaval textuel, ne prend pas le lecteur en compte et le rebute dans un premier temps. Mais attention : tout cela est aussi une mise en scène de provocation, une copie du discours totalitaire, une mascarade pédagogique. Leur menace a valeur de double test : si nous réagissons au quart de tour en les prenant au sérieux, nous avouerons, selon certains artistes, notre culpabilité et notre fermeture d’esprit ; si au contraire ils voient que nous prenons un peu de distance par rapport aux images violentes qu’ils nous proposent, que nous avons atteint un certain degré d’insensibilité, et que nous comprenons leur pédagogie du contre-exemple – celle qui dit : « Je fais l’erreur pour que vous ne la fassiez pas » –, ils nous flattent, nous offrent la carte de leur club, nous proposent de passer, comme Osvaldo Lamborghini dans El Fiord (1969), au viol collectif iconographique, en laissant parfois une porte discrètement entrouverte aux exercices pratiques…
Contrairement aux apparences, l’initiation proposée dans leurs écrits ne rime pas qu’avec perversion. Parfois, elle est une volonté d’accompagnement, de complicité, de sacrifice, et un appel. L’allusion, lieu de la confidence et de la proposition indécente, devient une invitation à la création artistique et aux plaisirs homosexuels, provocation d’ailleurs qui ne restera en général que dans le cadre du jeu et qui finira par un « … De toute façon, tout ça, c’était pour de rire… » si le lecteur n’y répond pas, même si elle avait dessiné la probabilité d’un « peut-être » plus sérieux. L’agressivité, reposant davantage sur des univers de représentation que sur la Réalité, s’épuise parfois en abandon laconique à la mélancolie, et s’exprime alors avec l’humour cynique de celui qui devine la vanité de sa position grotesque de figurant « monstrueux » de parc d’attractions duquel ne dépendra ni le bonheur, ni le malheur des personnes qui monteront à bord de son train-fantôme. Beaucoup d’écrivains homosexuels poussent le lecteur à bout pour tester jusqu’où il est capable d’aller pour les aimer. Celui-ci peut entendre, en lisant leur prose, un appel agressif dissonant qui n’emploie pas les moyens que son but requiert, qui cherche l’autre en feignant de ne pas le chercher.
On a reproché à des Hervé Guibert ou des Guillaume Dustan l’exhibitionnisme violent, au lieu de voir dans leur impudeur un mime des mécanismes d’exclusion dont les personnes homosexuelles sont parfois victimes. À mon avis, tout a un sens, et à plus forte raison l’agressivité. Dans ce que profère l’autre, il y a toujours une part de Vérité, même s’il me l’exprime méchamment et que sa volonté est justement d’évacuer la Vérité. Y compris en me jetant une pierre ou en m’agressant verbalement, il me dit quelque chose de la beauté de l’Homme sans même le savoir, car la grâce de son humanité de lui appartient pas, et dépasse sa cruauté. C’est pourquoi la Gay Pride et la visibilité tapageuse des personnes homosexuelles n’ont absolument pas à nous choquer : elles sont juste temporairement dignes d’intérêt, et fondamentalement secondaires et inutiles. Nous devrions nous laisser toucher par les appels au secours de certains individus homosexuels, souvent camouflés dans un discours stéréotypé et lapidaire, qui ne se donnent pas les moyens de leur plainte, qui s’auto-sabordent par le cynisme et l’ironie. Ils attendent une parole, une réaction de notre part. On retrouve cette demande malhabile chez l’Eva Perón (1969) de Copi qui, derrière la farce agressive, s’adresse à notre indifférence laxiste face à l’homosexualité : « Je suis devenue folle, folle, comme la fois où j’ai fait donner une voiture de course à chaque putain que vous m’avez laissé faire. Folle. Et ni toi ni lui ne m’avez dit de m’arrêter. […] Quand j’allais dans les bidonvilles […] et que je rentrais comme une folle toute nue en taxi montrant le cul par la fenêtre, vous m’avez laissé faire. Comme si j’étais déjà morte, comme si je n’étais plus qu’un souvenir d’une morte. » Il y a dans l’attitude de provocation de nombreuses personnes homosexuelles un acte d’illustration visant à exposer aux autres ce qu’ils leur laissent impunément faire, un miroir brisé qui se veut le reflet de la lâcheté sociale. Au fond, elles regrettent amèrement le silence de leurs proches concernant leur situation souvent dramatique. « Mes parents n’entendent pas mon murmure. Mes chuchotements ne parviennent pas jusqu’à leurs oreilles. Ils n’entendaient déjà pas mes cris, il y a des années de cela. » (Luca dans le roman Un Garçon d’Italie (2003) de Philippe Besson, p. 168) Face au mutisme social, elles se demandent quelles personnes seront vraiment capables de se laisser toucher par leurs appels. Elles font tout pour dissimuler leur souffrance, mais paradoxalement, elles regrettent que les autres ne la perçoivent pas, et leur reprocheront parfois d’y être indifférents !
2 - GRAND « DÉTAILLÉ »
FICTION
Le personnage homosexuel exige le silence et le secret autour de son homosexualité, et parfois du viol qu’il a subit :
a) Le silence sur le viol :
Dans les fictions homosexuelles, le déni du viol (pas uniquement homosexuel) peut d’abord venir des personnages entourant le héros homosexuel, et le forçant au silence. « Légendes triviales, ma chère enfant, me répondit lady Swanson. Il ne faut pas croire les domestiques. […] Cette histoire de viol dans une chapelle ne tient pas debout. » (Bathilde cherchant à connaître les détails du viol de lady Philippa, dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, p. 302)
Le problème, c’est qu’ensuite, ce même héros cautionne bien souvent l’appareil social de censure, au point de proclamer fièrement qu’il ne connaît pas la souffrance : « Je n’ai jamais souffert. » (Scott dans le film « Save me » (2010) de Robert Cary) Il reprend à son compte et intériorise le diktat social de l’enfouissement de sa blessure homosexuelle.

Il se force à banaliser et à taire le viol qu’il a subi, ou le fantasme de viol qu’il ressent en lui-même. « Toi qui n’as pas vu l’autre côté, de ma mémoire aux portes condamnées, j’ai tout enfoui les trésors du passé, les années blessées. » (cf. la chanson « L’Innamoramento » de Mylène Farmer) ; « Ne donnez pas trop tôt ni un nom ni un genre à cette violence. » (l’un des deux héros homosexuels de la pièce Dans la solitude des champs de coton (1987) de Bernard-Marie Koltès) ; « Cette perdition n’est pas pénible. Je l’ai cherchée. » (Leo dans le roman Un Garçon d’Italie (2003) de Philippe Besson, p. 78) ; « Ce n’est qu’une blessure superficielle, ce n’est rien. » (Luc à Daphnée dans la pièce La Tour de la Défense (1981) de Copi) ; « Se faire mal en se disant que juste après juste après qu’on ne le regrettera sûrement pas. » (cf. la chanson « Marilyn » du groupe Indochine) ; « Entre 20 et 30 ans, je n’avais cessé de me dire que j’étais trop exigeant en amour. » (Michael dans le roman Michael Tolliver est vivant (2007) d’Armistead Maupin, p. 84) ; « J’ai décidé d’effacer tout ça, de faire comme s’il ne s’était rien passé, et si, par hasard, Héloïse me refaisait des avances, de lui dire : ‘Non, c’est hors de question.’ Car il me paraissait qu’elle m’avait violée, finalement. » (Suzanne dans le roman Journal de Suzanne (1991) d’Hélène de Monferrand, p. 290) ; « C’est comme quand on était petits et qu’on allait acheter du Cinzano pour maman chez un épicier qui était borgne, je crois, tu t’en souviens ? Il me faisait passer dans l’arrière-boutique et il me touchait, tu t’en souviens, et ensuite on se partageait l’argent du Cinzano ? Il était arrivé au bout de quelque chose d’atroce, ce type, quelque chose d’atroce, atroce. Il ne m’a jamais touchée. Il ne faisait que me parler. Je ne sais pas pourquoi je te disais qu’il me touchait ; il me racontait sa vie. Et peu à peu je suis devenue comme lui, tu comprends, je n’y peux rien. » (Evita niant le viol infligé par l’épicier Cinzano, dans la pièce Eva Perón (1969) de Copi) Par exemple, dans le film « Reviens, Jimmy Dean, Reviens » (1982) de Robert Altman, quand les amies de Joanne, l’homme transsexuel, l’interrogent sur son opération de changement de sexe, il répond évasivement qu’il « le regrette parfois », lorsqu’il « y pense ». Dans sa chanson « Retour à toi », Étienne Daho se décrit comme un homme « qui réduit au silence le fracas de l’enfance ».
Le viol, en éclatant le personnage homosexuel, lui donne paradoxalement une impression d’unité : « Je ferme les yeux sur nos dernières nuits. Qui nous sépare ? Qui nous unit ? » (cf. la chanson « J’attends » de Mylène Farmer) C’est le déni qui donne l’illusion que les morceaux sont recollés.
b) Le silence « innocent » et béat :
Il est énormément question du secret dans les fictions homo-érotiques : cf. le film « Une Histoire sans importance » (1980) de Jacques Duron, le film « Le Secret d’Antonio » (2008) de Joselito Altarejos, les pièces La Reina del Silencio (1911) et Sirenas Mudas (1915) de Ramón Gy de Silva, la chanson « Secret » de Madonna, le film « La Ville des Silences » (1979) de Jean Marbœuf, la chanson « Le Grand Secret » du groupe Indochine, le film « Le Secret du Chevalier d’Éon » (1959) de Jacqueline Audry, la chanson « Parler tout bas » d’Alizée, la chanson « Nobody Knows » de Mylène Farmer, le roman Le Secret d’Ugolin (2000) de Béatrice d’Alemagna, le roman Le Secret de l’Hippocampe (2003) de Gaëtan Chagnon, la chanson « Comme c’est curieux » des Valentins, le tableau Secreto Eterno (1987) de Julio Galán, le film « La Flor De Mi Secreto » (« La Fleur de mon secret », 1995) de Pedro Almodóvar, le film « Le Silence » (1962) d’Ingmar Bergman, le film « Les Silencieuses » (1998) de Valeri Todorovski, le film « A Question of Silence » (1983) de Marleen Gorris, le film « Silence » (1995) de Colette Cullen, « The Everlasting Secret Family » (1988) de Michael Thornhill, le roman Les Yeux silencieux (2003) de Michel Giliberti, le film « Passé sous silence » (2003) de James Mérendino, le film « El Jardín secreto » (1984) de Carlos Suárez, la chanson « Silence » de Lara Fabian, le film « Un Secret » (2007) de Claude Miller, le film « The Secret Diaries of Miss Anne Lister » (2010) de James Kent, le roman Les Silences de Colonel Bramble (1964) d’André Maurois, etc.
Le personnage homosexuel cultive autour de lui le mystère : « Je suis un secret. » (la narratrice du roman Poupée Bella (2004) de Nina Bouraoui, p. 9) ; « Puisqu’il faut choisir, à mots doux je peux le dire. Sans contrefaçon, je suis un garçon. » (cf. la chanson « Sans contrefaçon » de Mylène Farmer) ; « C’est un détail inextricable impénétrable. C’est un détail… C’est un détail… C’est un détail… » (cf. la chanson « Mon Maquis » d’Alizée) ; « Je ne sais plus parler à personne. Ma langue est incompréhensible. » (la voix narrative de la pièce Arthur Rimbaud ne s’était pas trompée (2008) de Bruno Bisaro) ; « Ma philosophie est de la fermer, de ne jamais avoir d’avis, et d’avoir toujours tort. On me frappe la joue gauche, je tends la droite. Que voulez-vous… rien ne m’affecte. Je suis un philosophe, extrêmement philosophe. » (cf. la chanson « Les Philosophes » d’Arnold Turboust)
Le silence est présenté comme quelque chose de positif, de relaxant, voire de courageux : cf. le film « Les Galons du Silence » (1994) de Jeffrey A. Bleckner, le film « Everything Goes » (1974) de Tom DeSimone, le film « Relax… It’s Just Sex » (1998) de J. P. Castellaneta, la chanson « Relax » du groupe Franckie Goes To Hollywood (où il est conseillé de se détendre au moment de se faire enculer…), le film « Relax » (1990) de Chris Newby, le film « Mystère Alexina » (1984) de René Féret, etc. Il ressemble en réalité à une anesthésie, à une fausse paix, à une autocensure.
Le héros homosexuel confère au déni du viol une valeur presque sacrée : « Elle, c’est María José et lui, José María. […] Quelque chose de profondément religieux. Que l’on ne peut confesser. » (Luisa Valenzuela, « Leyenda de la Criatura Autosuficiente », Donde viven las Águilas, 1983, p. 68) ; « Il ne s’agit pas de comprendre ; il s’agit de croire. » (Maria Casarès dans le film « Orphée » (1950) de Jean Cocteau) La dimension religieuse du silence peut aller de pair avec la sacralisation idolâtre de l’art-amour : le secret est élevé – et donc mis à distance – comme s’il trônait sur un piédestal. « Le but principal de l’homme, en art, n’est pas de communiquer. » (une réplique de la pièce My Scum (2008) de Stanislas Briche)
c) Le silence effrayant, amusé, ou basé sur le paradoxe :
Parfois, le personnage homosexuel se divertit de ses cachotteries, quitte à singer sa difficulté à parler, ou quitte à menacer son interlocuteur : cf. la chanson « Petits Secrets » (2007) de Christophe Moulin, le roman Malédiction éternelle pour qui lira ces pages (1980) de Manuel Puig, le film « De Eso No Se Habla » (1994) de Maria Luisa Bemerg, la pièce L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer (1971) de Copi, le film « Don’t Ask, I Won’t Tell » (2000) d’April Wilson (clin d’œil à la phrase de Bill Clinton sur l’homosexualité dans l’armée nord-américaine), la chanson « Don’t Tell Me » de Madonna, etc.

Dans un premier temps, le ravissement se déroule dans l’amusement du tour de passe-passe de magicien. « Un sourire, un geste, il n’est déjà plus là ! » (cf. la dernière phrase de la chanson « Il ne dira pas » d’Étienne Daho) ; « Les secrets, j’en ai des tas. » (Ismaël dans le film « Les Chansons d’amour » (2007) de Christophe Honoré) ; « J’ai rien à dire. (Gros blanc) Il m’arrive jamais rien. (Nouvelle pause). Je sais, c’est chiant… » (le héros homosexuel du one-man-show Raphaël Beaumont vous invite à ses funérailles (2011) de Raphaël Beaumont)
Le jeu des devinettes est lancé ! Je vous renvoie à toutes les œuvres artistiques à thématique homosexuelle où les questions sans réponse fleurissent : cf. la chanson « Cherchez le garçon » du groupe Taxi-girl, la chanson « Qui est qui ? » de Barbara dans son spectacle Lily Passion (1984), la chanson « Où sont les femmes ? » de Patrick Juvet, la chanson « Lui ou toi » d’Alizée, la chanson « Chercher la femme » de Coccinelle, la chanson « À Pile ou face » de Corinne Charby (reprise par Louise dans le film « Huit Femmes » (2002) de François Ozon), la chanson « Rebelle » de Cindy dans le spectacle musical Cindy (2002) de Luc Plamondon, la chanson « Le Talisman » d’Étienne Daho, la chanson « Qui est qui ? » de Marie-France, le film « Elle ou lui ? » (1994) d’Alessandro Benvenuti, le film « Who’s The Man ? » (1993) de Ted Demme, etc. On retrouve les créations du « peut-être » et du doute sulfureux dans le film « Le Secret de Brokeback Mountain » (2006) d’Ang Lee, le film « La Mala Educación » (« La Mauvaise Éducation », 2003) de Pedro Almodóvar (le protagoniste chante « Quizás »), le film « La Ley Del Deseo » (« La Loi du Désir », 1986) de Pedro Almodóvar (avec le boléro final « Lo Dudo » des Panchos), la chanson « If » d’Étienne Daho, le film « If… » (1968) de Lindsay Anderson, le film « Quasi Quasi » (2001) de Gianlucca Fumagalli, la chanson « Perhaps » dans le film « Comme les autres » (2008) de Vincent Garenq, la chanson « Perhaps » de Geri Halliwell, etc.

Puis peu à peu, la drôlerie du déni laisse place à l’agacement et à la menace ludique. Beaucoup d’auteurs choisissent des univers folkloriquement monstrueux, sombres, et camp, pour intimider l’enquêteur indiscret : cf. le roman Les Caves du Vatican (1914) d’André Gide, les films « Laberinto De Pasiones » (« Labyrinthe des Passions », 1982) et « Entre Tinieblas » (« Dans les ténèbres », 1983) de Pedro Almodóvar, le film « Ténèbres » (1982) de Dario Argento, le film « Leçons de ténèbres » (1999) de Vincent Dieutre, le poème « El Cadáver » de Néstor Perlongher (où l’auditeur est conduit dans un couloir textuel souterrain le menant à la dépouille d’Eva Perón), etc.
À l’entrée d’un certain nombres d’œuvres homosexuelles, on a droit à la même injonction : « Circulez !Y’a rien à voir ! » En général, un écriteau prévient le spectateur qu’il avance en terrain ultra-dangereux. « N’ouvre pas la porte, tu sais le piège… » (cf. la chanson « Regrets » de Mylène Farmer) ; « Prenez bien garde aux Brésiliennes. » (Charlène Duval parlant des travestis dans son one-woman-show Charlène Duval… entre copines, 2011) ; « Ne le dites pas : Tristana, c’est moi ! » (cf. la chanson « Tristana » de Mylène Farmer) ; « ‘Si j’étais vous…’ Lecteurs, ne dites jamais cela. » (une phrase de la quatrième de couverture du roman Si j’étais vous (1947) de Julien Green) ; « Le frigidaire qui parle, il y a quelqu’un à l’intérieur ? Oh non, c’est dégoûtant, pas ça ! Je ne sais pas mais c’est horrible ! Je le referme ! » (Loretta Strong dans la pièce Loretta Strong (1978) de Copi) Par exemple, dans le film « The Rocky Horror Picture Show » (1975) de Jim Sharman, un écriteau à l’entrée du château hanté nous annonce la couleur : « Vous entrez à vos risques et périls !! »
La mise en garde mi-grave mi-drôle du personnage homosexuel fait penser à la comédie sérieuse de certains hommes transsexuels stoïques, ou des figurants inquiétants de fêtes foraines invitant de manière très ambiguë les badauds à pénétrer dans leur train-fantôme : cf. la pièce Amour, Gore et Beauté (2009) de Marc Saez (où dès le départ, le spectateur est accueilli par des comédiens fardés comme des acteurs de film d’épouvante), la chanson « L’Attraction » d’Emmanuel Moire (« Approchez, venez découvrir l’attraction nouvelle, celle qui va bientôt ouvrir si vous voulez d’elle. Approchez, venez visiter l’attraction soudaine. Vous allez sans doute l’aimer, elle vaut toutes les peines. Entrez donc vous asseoir, approchez-vous pour voir. »), le film « Prenez garde à la sainte putain » (1971) de Rainer Werner Fassbinder, la comédie musicale La Nuit d’Elliot Fall (2010) de Vincent Daenen, etc.
Comme il constate que son déni terrorisant attise encore plus la curiosité de la foule, le personne homosexuel trouve une autre stratégie pour faire oublier son viol : il fait preuve de chantage aux sentiments et surjoue le débordement d’émotions. « Give me time… Do you really want to hurt me ? Do you really want to make me cry ? » (cf. la chanson « Do You Really Want To Hurt Me ? » du groupe Culture Club) ; « Je vous prie de me croire. Je n’ai pas de secret ! » (Irena en larmes face au psychiatre, dans le film « Cat People », « La Féline » (1942), de Jacques Tourneur) ; « Promettez-moi que vous ne serez pas méchant avec moi dans votre gazette. On a propagé de telles insanités à propos de mon soi-disant mauvais caractère ! Il paraît que j’ai l’habitude de gifler mes partenaires. » (Cyrille dans la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi, pp 19-20)
L’autre caprice qu’interprète le personnage homosexuel pour ne pas avoir à révéler son viol, c’est celui du paradoxe (cf. le roman Para Doxa (2011) de Laure Migliore) : « Stratégie oblique oblige. » (cf. la chanson « Mes Amis et moi » d’Arnold Turboust ») Il dit tout et son contraire pour ne pas avoir à se positionner et à ouvrir la bouche : « Je milite quotidiennement pour le droit à se contredire soi-même, à changer d’avis, à se mentir, à inventer des mots, à les dire en feu d’artifice… dans le sens que l’on veut… Personne ne me dicte rien à moi… Je pourrais très bien faire de la politique. » (Lise dans la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier) ; « De ce paradoxe, je suis complice. » (cf. la chanson « Sans logique » de Mylène Farmer) ; « Ici on acquiesce presque toujours en partant de l’erreur, c’est ironique et amusant. » (Julio Cortázar, « La Barca », Alguien que anda por ahí (1978), p. 148) Il tourne autour du pot, plus ou moins consciemment. « Je veux raconter des histoires. On ne saura pas si elles sont fausses ou si elles sont vraies. » (Loïc à la fin du film « Garçon stupide » (2003) de Lionel Baier) ; « La vérité est mensonge. Le mensonge est vérité. » (Hyo-Shin dans le film « Memento Mori » (1999) de Kim Tae-yong et Min Kyu-dong) ; « Je suis une femme, je suis un homme, je suis tout, je ne suis rien. » (la voix narrative du roman Poupée Bella (2004) de Nina Bouraoui, p. 9) ; « Tristana prête à tout, pour rien, pour tout. » (cf. la chanson « Tristana » de Mylène Farmer) ; « Ma mère dansait. Triste. Heureuse. Au début de sa vie. Avant mon père. » (Omar dans Abdellah Taïa, Le Jour du Roi (2010), p. 92)
d) Le silence impérieux et ennemi de la Vérité :
Bien souvent, le déni se radicalise en ordre : cf. le roman Ne le dis à personne (1994) de Jaime Bayly, la chanson « Shut Up ! » de Mylène Farmer, le film « Top Secret » (1952) de Mario Zampi, « No Se Lo Digas A Nadie » (1998) de Francisco J. Lombardi, le film « Me Da Igual » (1999) de David Gordon, le film « Dormez, je le veux ! » (1997) d’Irène Jouannet, le film « Leave Me Alone » (2004) de Danny Pang, la pièce L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer (1971) de Copi (avec Irina se coupant la langue), etc. Dans le roman Les Illusions perdues (1837-1843) d’Honoré de Balzac, Lucien reçoit de Vautrin (l’un des premiers héros romanesques homosexuels déclarés) « la loi des lois : le secret ! »
Le personnage homosexuel montre clairement son opposition à la Vérité, réalité qu’il présente comme un « concept » abstrait et inaccessible… parce qu’au fond il vit encore de l’illusion de La posséder et de La garder pour lui : « J’ai horreur qu’on me pose des questions. » (Ada dans la pièce La Star des oublis (2009) d’ Ivane Daoudi) ; « Tant que je pourrai, je ne parlerai pas. » (la figure de Proust dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, p. 86) ; « Je ne veux pas de fantasmes, pas de peurs inutiles. Et j’exige le secret. » (Thomas dans le roman Son Frère (2001) de Philippe Besson, p. 45) ; « Je me demande combien de mutilations seront nécessaires pour débusquer la vérité, combien d’examens il lui faudra subir pour espérer savoir enfin ce qui lui arrive. […] Je songe que la vérité pourrait nous faire regretter notre ignorance. » (Lucas, idem, p. 38) ; « N’avons-nous pas souvent été blessés par ceux qui ‘ne font que dire la vérité’ ? Les pensées véritables ne doivent pas toutes être dites. […] Nous ne devrions pas nous précipiter pour ouvrir grand les portes et autoriser la lumière à éclairer des lieux discrets. Car ceux qui ont vu les mystères cachés nous parlent de beauté, mais aussi de douleur. Et il est préférable que certains choses demeurent invisibles, que certains mots ne soient pas prononcés. » (Naomi Alderman, La Désobéissance (2006), pp. 99-100) ; « J’ai horreur de la Vérité. » (Mathilde dans la pièce Le Retour au désert (1988) de Bernard-Marie Koltès) ; « La Vérité habite le fond d’un puits insondable. » (Sébastien cité dans le film « Soudain l’été dernier » (1960) de Joseph Mankiewicz)
En bon relativiste, il éclate la Vérité en une multiplicité de subjectivités, de « petites vérités individualistes », de points de vue incritiquables et tolérables : « Il y a autant de vérités que d’êtres humains. » (Yves Navarre, Portrait de Julien devant la fenêtre (1979), p. 82) ; « D’ailleurs, rien n’est grave. » (Vincent dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, p. 30) Et généralement, cette vérité parcellaire nie l’existence même de la Vérité unique : « La Vérité, y en a pas. » (idem, p. 102) Le croyant en la Vérité universelle sera stigmatisé par le partisan de la vérité éclatée comme un fondamentaliste, un terrible juge (cf. je vous renvoie, dans le « Petit Condensé » que j’ai écrit plus haut, à la partie sur la « jugement-phobie ») : « Qui sur terre a le droit de nous condamner, de nous dire ce qui est bien et ce qui est mal ? » (Kévin à Bryan, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 323)
Le personnage homosexuel se met souvent à mépriser les discours sur le vrai : il dit que ce n’est que du blabla, de l’intellectualisme. « Ça le saoule » : « Si chaque fois qu’en bavardages, nous nous laissons dériver, je crois bien que d’héritage, mon silence est meurtrier. » (cf. la chanson « Sans logique » de Mylène Farmer) ; « Les discours trop prolixes, que de la rhétorique ! » (cf. la chanson « Fuck Them All » de Mylène Farmer) ; « Quand se déshabituera-t-on de tout expliquer ? » (Brigitte Bladou interprétant le rôle du compositeur Satie, dans le one-woman-show Érik Satie… Qui aime bien Satie bien, 2009)
Généralement, ce refus catégorique de la Vérité a pour corollaire la mauvaise foi, l’indifférence, le déni pur et simple, la simulation de déprime : « Ne fais pas attention à moi… » (cf. le poème « Herida… » de Néstor Perlongher) ; « Tu ne pourras rien changer. Côté sombre, c’est mon ombre. » (cf. la chanson « Et tournoie… » de Mylène Farmer) ; « De toute façon, vous ne pouvez rien pour moi. Au-dessus de moi, il y a tout le poids de mon éducation. » (une patiente à sa psy dans la pièce Psy Cause(s) (2011) de Josiane Pinson) ; « Peut-être suis-je nympho… Je ne veux pas savoir. » (la voix narrative dans le roman Mathilde, je l’ai rencontrée dans un train (2005) de Cy Jung, p. 96) ; « De mes batailles, PaCS et marmaille, ça ne te regarde pas. » (Tania la lesbienne dans la pièce Ma Double Vie (2009) de Stéphane Mitchell)
e) L’autocensure anti-identitaire :
C’est surtout contre lui-même que le héros homosexuel dirige sa politique de censure. Il se force à ne pas s’écouter, et à étouffer ses idéaux profonds : « La véritable vie d’un être n’est véritablement pas celle qu’il a menée. » (le slogan écrit par Steven sur le journal de son lycée, dans le film « Get Real », « Comme un garçon » (1998), de Simon Shore) ; « Je voulais des enfants, mais j’ai appris à ne jamais y penser. » (Bernadette, le personnage transsexuel du film « Priscilla, folle du désert » (1995) de Stephan Elliot).
Il se nie lui-même, par le travestissement, en se coupant de ses racines, ou en vivant une double vie faite de mensonge et de sincérité : « Je suis un homme sans histoire. » (le héros du ballet Alas (2008) de Nacho Duato) ; « Qui entre dans l’Histoire entre dans le noir. » (cf. la chanson « Appelle mon numéro » de Mylène Farmer) ; « Faut-il vraiment chercher à fouiller dans le tiroir des morts ? demanda Jason. Les secrets de nos ancêtres nous appartiennent-ils ? » (Jason, le personnage homosexuel du roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, p. 235) ; « Je me suis métamorphosée, j’ai déchiré la chrysalide à pleines dents, je n’ai fait qu’une bouchée de mon ancien moi, j’ai mué comme un serpent. » (l’héroïne lesbienne du roman À ta place (2006) de Karine Reysset, p. 42) ; « Pas de passé, pas d’avenir. » (cf. la chanson « Banlieue Nord » de Johnny Rockfort dans le spectacle musical Starmania de Michel Berger) ; « Je ne suis pas ce que je suis. » (Iago dans la pièce Othello (1604) de William Shakespeare)
Dans certaines œuvres homosexuelles, le personnage homosexuel décide de changer de nom : dans le film « Far West » (2003) de Pascal-Alex Vincent, par exemple, Éric, de retour au village de son enfance, demande à ceux qui l’ont connu petit de l’appeler « Ricky » (cela fait plus fashion…) ; dans le film « Comme un frère » (2005) de Bernard Alapetite et Cyril Legann, Sébastien change de nom et se fait rebaptiser « Zack » ; dans le roman El Beso de la Mujer-Araña (Le Baiser de la Femme-Araignée, 1976) de Manuel Puig, Molina veut que Valentín l’appelle « Carmen » ; dans le film « Je préfère qu’on reste amis » (2005) d’Éric Toledano et Olivier Nakache, Claude a pour pseudonyme « Johnny Dep » ; dans le film « Boy Culture » (2007) de Q. Allan Brocka, le héros homosexuel demande à être appelé « X » (difficile de faire plus anonyme…) ; etc. Je vous renvoie également au roman Ne m’appelez plus Julien (2003) de Jimmy Sueur, et au film « Le Dénommé » (1988) de Jean-Claude Dague.
En général, le héros homosexuel tente de détruire sa propre identité, et donc sa relation à l’autre. Comme dirait le poète Eduardo Milán dans son poème « Errar », « Dire ‘tu’ et ‘je’, c’est entrer au cirque » (Roberto Echavarren, José Kozer, Jacobo Sefamí, Medusario (1996), p. 252). Par exemple, dans le vidéo-clip de la chanson « Ma Révolution » de Cassandre, le journal intime est détruit. Dans la pièce Le Frigo (1983) de Copi, Goliatha a brûlé les papiers d’identité de sa maîtresse « L. ». Dans la pièce L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer (1967) de Copi, le dossier d’identité d’Irina disparaît. Dans le roman Je vous écris comme je vous aime (2006) d’Élisabeth Brami, Gabrielle creuse un trou noir dans son jardin pour y enterrer ses journaux intimes : « Elle jette dans le trou ses cahiers toilés, ses carnets intimes, des lettres de Marc. Elle jette ses années de jeune fille, de femme, de mère… » (p. 124)
f) Le chemin vers la réflexion sur le désir homosexuel est souvent condamné, au profit de la glorification aveugle de l’amour homo :
Très souvent, le déni identitaire s’accompagne du déni du désir homosexuel. « C’est comme un cache-sexe, ce mot ‘gay’. » (Gérard dans la comédie musicale Chantons dans le placard (2011) de Michel Heim) Le personnage – gay ou lesbien – impose d’abord un interdit sur la définition même de l’homosexualité : « Quant à savoir pourquoi je suis comme ça ? Je mourrai sans avoir trouvé ne fût-ce que l’ombre d’une explication. » (Suzanne à propos de son homosexualité, dans le roman Journal de Suzanne (1991) d’Hélène de Monferrand, p. 85) ; « L’histoire de ce film est une histoire que j’offre aux homos et aux hétéros pour nous aider tous à comprendre ce qu’il y a derrière ces deux mots, et découvrir qu’il n’y a peut-être rien à comprendre. » (Billy dans le film « Billy’s Hollywood Screen Kiss » (1998) de Tommy O’Haver); « Ne cherchez pas l’erreur que vous auriez commise. Vous n’y êtes pour rien. » (un homo de 16 ans parlant de son homosexualité à son père, dans la comédie musicale À voix et à vapeur (2011) de Christian Dupouy) ; « Trop fière et trop entière, encore. Il fallait m’accepter comme j’étais, un point c’est tout. » (idem, p. 92) ; « C’est comme ça et puis c’est tout ! » (Damien par rapport à son homosexualité, dans la pièce Les Deux pieds dans le bonheur (2008) de Géraldine Therre et Erwin Zirmi) ; « Nul n’a le droit en vérité de me blâmer, de me juger. Et je précise que c’est bien la Nature qui est seule responsable si je suis un homme oh ! comme ils disent. » (cf. la chanson « Comme ils disent » de Charles Aznavour) ; « Mourad répondit que ça suffisait comme ça, d’être une bête curieuse, un objet d’étude ou de pitié. Il n’y avait rien à expliquer. La seule chose qu’on pouvait faire, c’était constater le phénomène, et l’accepter en tant que tel. » (Mourad l’homo dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, p. 352) Dans le film « Love And Words », aux yeux de la traductrice, « le désir n’a pas besoin d’être exposé ».
On remarque que la censure imposée par rapport au désir homosexuel est d’abord une auto-censure. Il arrive même que le personnage homosexuel parle de lui à la troisième personne : « Il ne dira pas, non, il ne dira pas que pour cet amour il a ce désir-là. Il ne dira pas, non, il ne dira pas que dans ses bras la nuit il pleure. » (cf. la chanson « Il ne dira pas » d’Étienne Daho) Dans le one-man-show Entre fous émois (2008) de Gilles Tourman, Jarry emploie le langage des signes pour dire son homosexualité, et couronne le processus d’autocensure en disant : « Je suis homosexuel. Je ne l’ai pas choisi. […] Je suis une énigme. Je viens de nulle part. »
Paradoxalement, le déni de la nature violente du désir homosexuel est souvent contre-investie dans une glorification de l’amour homosexuel, tout aussi dénégatrice : « Ce n’est pas un acte scandaleux, celui que nous commettons. Il ne faut pas raisonner ainsi. Ce serait raisonner faux. Et c’est inutile. […] Nous devrons tout garder secret si nous voulons préserver cette chose en nous. J’accepte d’emblée cette idée du secret qui m’enchante. » (Vincent en parlant de lui et d’Arthur dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, p. 47)
C’est l’amour homosexuel que le personnage homosexuel va présenter comme un flou artistique à applaudir mais à ne surtout jamais éclaircir : « Arrête de vouloir comprendre. J’aime Loïc. Un point c’est tout. » (Guillaume dans la pièce Les Amazones, 3 ans après… (2007) de Jean-Marie Chevret) ; « C’est entre elle et moi, ça ne regarde personne d’autre. » (cf. la chanson « Entre elle et moi » des Valentins) ; « J’aime une femme et ce n’est pas discutable. » (Marion à sa fille Justine dans le téléfilm « La Surprise » (2007) d’Alain Tasma) ; « Je suis comme je suis, un point c’est tout. » (Bryan dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 397) ; « Je ne m’interroge plus sur mon homosexualité. Je la vis. » (Robbie dans le film « Dérive » (1983) d’Amos Gutmann)
Le héros homosexuel, pour se conforter dans sa propre certitude identitaire et amoureuse, se contente de s’auto-citer, dans une tautologie presque risible tellement elle est systématique et peu argumentée : « On y est pour rien Bryan, on est né comme ça, on n’a pas choisi. » (Kévin à son amant Bryan, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 323) ; « Je suis comme je suis, tu ne me referas pas. » (Bryan à sa mère, idem, p. 336) ; « On est comme on est. La terre est ronde, personne ne se demande pourquoi. Elle est ronde, c’est tout. Pour nous c’est pareil, on est comme on est ! […] On s’aimait déjà et on était déterminés. Il ne manquait plus que l’occasion… On aurait fini par la trouver. » (Bryan, idem, p. 361) ; « Et n’oublie pas, Chance. C’est une illusion dont tu dois convaincre tout le monde. À commencer par toi-même. » (le drag-queen Claire Voyante au héros Chance à propos de son homosexualité, dans le film « Saisir sa chance » (2006) de Russell P. Marleau)
Les remarques extérieures sur son homosexualité sont parfois accueillies par le héros gay dans une tiédeur et une mauvaise foi saisissantes. Par exemple, dans le film « Je vois déjà le titre » (1999) de Martial Fougeron, la mère de Paulo tient à son fils un discours assez jugeant mais cependant réaliste sur les amours homosexuelles : « Vous recherchez tous la même chose. Autre chose que les autres. Vous ne savez pas quoi et vous ne le trouvez pas. Vos aventures ne durent jamais longtemps. Vous passez de l’une à l’autre, et vous vous abandonnez chaque fois entièrement. Et quand c’est fini, c’est dur, c’est éprouvant. Vous n’osez pas en parler. Vous savez en sourire mais on sent que c’est pas facile. » Paulo lui répond, grisé : « On ne peut pas généraliser comme ça. » (qui résonne comme un « … Même pas vrai d’abord… »). Sa mère s’énerve : « Non mais regarde-toi ! ». Paulo s’engouffre alors dans un silence contrarié.
Le personnage homosexuel s’auto-persuade qu’il est heureux en amour, alors que sa situation est loin d’être idéale : « J’suis heureuse maintenant. J’suis vraiment heureuse. » (Camille, la lesbienne enfermée dans une prison où elle vit une relation lesbienne, dans la pièce Vierge et rebelle (2008) de Camille Broquet) ; « Je sens mon cœur contre ton poitrail. […] Je sens le battement qui s’accélère juste un peu. Je n’ai pas peur. Je n’ai pas peur. » (Vincent à Arthur dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, p. 40) Il essaie parfois de faire passer sa soumission silencieuse à son amant pour de la confiance ou un merveilleux sacrifice d’amour : « Je veux qu’il sache que ça ne me dérange pas. » (Michael s’obligeant à ne pas être blessé par les multiples infidélités de son amant Ben, dans le roman Michael Tolliver est vivant (2007) d’Armistead Maupin, p. 78) En plus, c’est en embrassant ou en se faisant embrasser sur la bouche par son partenaire qu’il l’empêche ou est empêché de parler, que le non-dit s’approfondit : « Il n’y a pas de mal, je t’assure. » (Sven embrassant Éric, dans le roman L’Amant de mon père (2000) d’Albert Russo, p. 96)
Le personnage homosexuel veut donner à son autocensure l’apparence de l’amour, de la nature : « Le véritable je t’aime n’est pas sonore. » (le Comédien dans la pièce Les Hommes aussi parlent d’amour (2011) de Jérémy Patinier, p. 60) ; « Je ne parlerai pas, je ne penserai rien. Mais l’amour infini me montera dans l’âme. Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien, par la Nature, - heureux comme avec une femme. » (cf. le poème « Sensation » d’Arthur Rimbaud, mars 1870) ; « Je vis avec un homme. Ça ne devrait pas faire toute une histoire. Pas de remous, pas la moindre vague. À peine une chanson. […] Je vis avec un homme et je ne demande à personne de suivre mon modèle. Je ne demande pas qu’on me comprenne ni qu’on trouve ça normal. Seulement de vivre au grand jour avec celui que j’aime. » (cf. la chanson « Avec un homme » de Stéphane Corbin) Alors généralement, il prend son air énamouré, en faisant comprendre à son entourage que, justement, « il ne peut PAS le comprendre » : « Certaines choses sont au-delà des mots. » (une réplique du film « Amour toujours » (1995) de Gabriel de Monteynard) ; « Cette histoire qui nous réunit, elle n’est pas intelligible. Tu aurais beau la raconter avec les mots les plus simples, personne ne la comprendrait. À quoi bon parler ? » (Leo s’adressant à son amant Luca, dans le roman Un Garçon d’Italie (2003) de Philippe Besson, p. 108) ; « Si un jour il me faut répondre à des questions sur ce qui me reliait à lui, je relaterai cet épisode du jeune homme, et du regard qui a suivi. Mais, bien sûr, personne ne comprendra. Ils emploieront des mots simples, des mots de tous les jours, pour parler de nous. Mais ce ne seront pas les mots qui conviennent. Non pas qu’il soit besoin de mots compliqués ou de formules alambiquées, mais il s’agit de viser juste, de ne pas se tromper. Eux se tromperont. Ils racontent une histoire et nous en aurons vécue une autre. » (idem) ; « Voilà, ça vient de se produire devant nos yeux, cet homme de quarante-cinq ans et ce garçon de seize viennent de se rejoindre, sans un mot, sans un geste. Il n’est presque rien arrivé. Nous aurions pu ne pas le voir, passer à côté et, pourtant, c’est bien là, ce lien spécial, ça s’est fait, ça s’est construit, c’est saisissant. » (Philippe Besson, En l’absence des hommes (2001), p. 22)
Il y a un lien entre silence et narcissisme orgueilleux : « Le silence me rend presque belle. » (Lise dans la pièce Les Gens moches ne le font pas exprès (2011) de Jérémy Patinier) Dans le court-métrage « J’aimerais j’aimerais » (2007) de Jann Halexander, par exemple, on a droit à la ballade chorégraphique du héros marchant dans une forêt au ralenti ; et ce film est entièrement muet. À la gloire de la mélancolie esthétisée, du silence censé être profond et se suffire à lui-même.
Dans les romans de Philippe Besson, le silence est systématiquement synonyme de plénitude sacrée… Pas question de parler du silence en tant que vide ! (ça nous sauterait tellement à la figure que ce silence tant vanté par l’auteur cache en réalité un néant bobo intersidéral…) : ; « Ce sont des silences religieux, je veux dire : des silences comme ceux des églises. Nous avons la ferveur des communiants, leur gravité. » (Arthur et Vincent dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, p. 119) ; « Nous, nous ne disons toujours rien. » (Vincent parlant de son amant, idem, p. 22) ; « Depuis notre très beau silence au milieu du salon devant la foule attentive, j’ai l’ardent désir de savoir la direction que va prendre cette histoire qui s’écrit. » (Vincent à Proust, idem, p. 29) ; « Vous reprenez, et j’ai peur, lorsque je vous entends reprendre, ainsi, un discours qui s’est suffi à lui-même, qui est assez […]. » (idem, p. 77) « À nouveau, le silence. Épais, plein. » (idem, p. 94) ; « Tant que je le pourrai, je ne parlerai pas. Je fais ce serment du mutisme, pour que tout demeure d’une pureté absolue, d’une blancheur intacte. » (idem, p. 103) ; « les histoires de cœur ont vocation à demeurer secrètes, que c’est dans le secret qu’elles s’épanouissent le mieux à ce qu’on prétend. Le secret, bien sûr, est une forme de pudeur, une manière de timidité. Il est ce silence qui nous protège du regard des autres dont on ignore, par avance, s’il sera bienveillant, neutre ou malveillant. » (idem, p. 144) Car oui, Besson semble prendre la plume principalement pour démontrer que le plus important dans la vie est indicible et inénarrable, que tout ce qui est beau et vrai est « au-delà des mots ». Dans ces cas-là, pourquoi écrit-il ? Pour dire qu’il n’a rien à dire ?
Ce qui est assez risible chez l’esprit bobo, c’est sa sensiblerie dans la nullité, c’est sa prétention à faire du « rien » un « tout » consistant : il dit ou répète des phrases courtes qu’il croit magnifiques et simples sur un ton laconique, alors qu’elles sont totalement apprises et vides de sens : « La vie sera belle. Les matins seront éclatants. Tout recommencera. Tout recommence toujours. » (idem, p. 79) Il aime scénariser l’inachevé, les adieux éternels, les amours impossibles. Il esthétise la mort et la tristesse : « (Lettre non achevée, non envoyée.) » (idem, p. 128) ; « La lettre est restée de longs jours dans l’entrée avant d’être envoyée. » (Élisabeth Brami, Je vous écris comme je vous aime (2006), p. 62) ; « Nous étions là, figés devant ce cercueil que nous regardions en silence. » (Bryan et Kévin dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 50) Et le pire, c’est qu’il est vraiment sincère quand il orchestre l’accident, le coup de foudre, sa comédie insipide de vieille Maréchale « pudique dans le deuil », de dragueur des bacs à sable maudit et contant fleurette : « J’ignore pourquoi j’éprouve ce besoin de vous jeter de la sorte cette mélancolie au visage, vous qui ne m’avez précisément rien demandé. » (Proust dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, p. 133) Désolé. Chez moi, ça ne prend pas.
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PARFOIS RÉALITÉ
La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :
a) Le silence sur le viol :

En général, le viol est passé sous silence par la plupart des membres de la communauté homosexuelle, au point que la personne homosexuelle lambda méconnaît complètement le lien entre homosexualité et viol, et le fait passer pour « homophobe » : « On n’a jamais vu une femme en violer une autre. » (Paula Dumont, La Vie dure : Éducation sentimentale d’une lesbienne (2010), p. 108) ; « Si toutes les filles qui ont été abusées sexuellement dans leur enfance devenaient lesbiennes, ce serait vraiment la fête pour moi ! » (l’humoriste lesbienne Océane Rose-Marie, dans l’émission Dans les yeux d’Olivier d’Olivier Delacroix et Mathieu Duboscq, diffusée sur la chaîne France 2, le 12 avril 2011) ; « Comment faut-il prendre les livres de Marcela Iacub ? […] Le pas vers la banalisation du viol est vite franchi en avançant que les victimes dramatisent de manière exagérée le vécu. » (Rennie Yotova, Écrire le Viol (2007), p. 88)
Dans son essai Se dire lesbienne : Vie de couple, sexualité, représentation de soi (2010), la sociologue Natacha Chetcuti reste particulièrement allusive quant à l’« association d’un éventuel désir homosexuel avec les violences sexuelles subies dans l’enfance et sans l’adolescence. » (p. 69) Pendant la projection du court-métrage « Corps-à-Corps » au Festival parisien Chéries-Chéris 2010 au Forum des Images, l’assistance lesbienne reproche ouvertement à Julien Ralanton, le réalisateur, d’avoir abordé le lien entre désir lesbien et viol.
Le plus incroyable, c’est que ce déni vient aussi des individus homosexuels qui ont réellement été violés : « J’ai continué à participer aux réunions du groupe de parole d’hommes de Lyon. […] À plusieurs reprises, certains ont essayé de faire naître un débat sur le viol dans nos réunions. À chaque fois, les échanges se centrèrent autour du viol symbolique, du corps imaginaire… Les hommes ne parlaient pas d’eux, mais dissertaient sur le concept de viol. » (Daniel Welzer-Lang, Le Viol au masculin (1988), p. 184) ; « Le viol est une affaire d’hommes contre les femmes ? La discussion sur le viol est difficile chez les hommes, la prescription de rôles tendant à faire apparaître un discours où le corps est absent, une expression désincarnée. » (idem, p. 188) ; « Patrick m’a dit, en entretien, qu’il a déjà été violé par un homme, mais je ne me reconnais pas le droit de le dire. Dépositaire de secrets en tant qu’ethnographe, ce n’est pas la première fois que je vis cette situation. » (idem, p. 185) ; « Curieusement, chez les hommes du stage d’été, notamment chez les hommes se déclarant homosexuels exclusifs, seul un homme mentionnera le désir homosexuel comme une des causes possibles de ces agressions. » (idem, pp. 178-179) ; « J’ai déjà été violé trois fois, sans violences particulières, c’est pas forcément important… tu acceptes… […] J’en n’ai jamais parlé, même pas à L. (X années de vie commune). C’est pas banal. Il y a de la honte. C’est pas loin de la mort. C’était pas spécialement désagréable, en dehors de l’image que l’on a de soi. […] J’ai pas l’impression de m’être fait violer, ça aurait pu dériver… Il y avait un potentiel de violence possible, c’était une époque où moi, j’étais proche de la mort. […] C’est pas loin de nous, le viol. Le viol, c’est la violence et le reste. Chaque rapport est plus ou moins bien négocié, marqué par ces histoires-là. Ainsi, lors de… [un voyage avec des amis communs] … c’était une histoire en partie homosexuelle. Eh bien moi, je veux pas… et c’est en lien. » (Richard, homme homosexuel violé, idem, pp. 185-186) ; « Même lorsqu’à la fin j’eus mal, je n’ai rien dit, comme si j’avais déjà compris que tout cela devait rester secret. (Cette chose qui n’avait pas de nom.) » (Christophe Tison, Il m’aimait (2004), p. 14) ; « Malgré les problèmes qu’elle m’a posés, je crois que mon orientation sexuelle serait la même, qu’il y ait eu abus sexuel ou non. » (Justin, 34 ans, homosexuel, abusé dès l’âge de 4 ans par son père, son oncle, et son frère aîné, cité dans l’essai Ça arrive aussi aux garçons (1997) de Michel Dorais, p. 252)
Le déni du viol est toujours estomaquant, surtout quand il vient de la victime elle-même. Lors de la Soirée « Est-ce que j’ai une tête de quota ? » de l’association gay noire Tchenbé Rèd, organisée au Théâtre du Temps de Paris, le 11 octobre 2011, alors que j’interviewais l’écrivain martiniquais Jean-Claude Janvier-Modeste sur scène et qu’il révélait au public qu’il avait été violé trois fois à l’adolescence, quelle ne fut pas ma surprise d’entendre ce dernier soutenir mordicus que son homosexualité n’avait absolument rien à voir avec les violences sexuelles de l’enfance. Quand on arrive à ce degré-là de déni, comment ensuite prétendre combattre l’homophobie et faire « évoluer les mentalités » ?
Parce que le viol a pu être vécu dans un contexte amical (avec un proche de la famille notamment), dans un contexte irréel (en compagnie d’un film porno, par exemple), ou qu’il a pu procuré chez la victime une émotion sexuelle qui lui a laissé croire que « ça ne lui a pas déplu » et qu’elle était « peut-être finalement homosexuelle et consentante », nous assistons très souvent, à la surprise générale, au déni du viol, voire à la défense du violeur par la personne qui était censée l’accuser : « Il ne faut pas punir J. » (Gilles justifiant son violeur, dans l’essai Le Viol au masculin (1988) de Daniel Welzer-Lang, p. 177) ; « Yves explique que lui aussi a été violé. Il l’a accepté en tant ‘qu’acte qui m’ouvrait des portes’. […] Pour Yves, c’est à ‘une époque innocente, une ouverture’, dont il a tiré profit par la suite. ‘Je découvrais le monde sexuel, je ne m’y attendais pas, j’étais pas éveillé : 14 ans, une situation où j’étais en dépendance, en voyage, l’autre avait la bourse… […] quelqu’un du spectacle, il avait une aura, il existait une fascination, une séduction… […] Il n’y a pas eu de consentement, mais ça a été pour moi un rite initiatique. Le mec avec qui j’ai eu des soucis, je le considérais un peu comme mon père… » (Yves, homme homosexuel violé, idem, pp. 185-186) ; « J’ai été victime d’un viol à Marseille, tard dans la nuit. Je n’aime pas le simplisme d’un certain féminisme qui déclare que tout viol est une chose atterrante… Je serai même assez affreux pour dire que je l’ai bien vécu… C’est-à-dire que j’ai compris de quelle misère était fait cet Arabe qui m’a coincé dans un coin. C’est comme si c’était une mauvaise drague qui avait mal tourné. Je n’ai pas porté plainte contre lui. Non, j’ai causé avec lui. On est même allé boire un verre après (rire)… J’ai offert une bière à mon violeur. » (Gilles, homme homosexuel violé, idem, pp. 182-183) ; « Mais maintenant que tu as parlé… je me suis retrouvé dans une situation un peu bizarre, mais que je ne pourrais pas taxer de viol. Je me suis réveillé en train de me faire masturber par un mec alors que je dormais… Je l’ai envoyé chier et ça s’est arrêté là. C’est marrant maintenant… Je n’aurais pas mis ça, à l’époque, dans le cadre du viol… et pourtant c’est de cet ordre-là. » (un témoin homosexuel, idem, p. 201)
Le déni du viol peut laisser place à la rêverie béate : « Nous fîmes un détour par le collège de son enfance. […] Nous fûmes reçus par le proviseur qui se souvenait de Didier et qui nous permit de visiter l’internat. Je vis qu’il voulait surtout me montrer le dortoir. Des dizaines de petits lits blancs étaient alignés dans une immense salle sombre. Il me désigna le sien puis la petite chambre du surveillant, près de la porte. Il fit des allusions à ce qui se passait la nuit dans ces dortoirs. Je compris alors, sans qu’il le dise clairement, qu’il avait subi ici la même chose que moi. Mais étrangement, il était enjoué et avait l’air de trouver que c’était un bon souvenir. » (Christophe Tison parlant de Didier, l’homme qui a abusé de lui, dans son autobiographie Il m’aimait (2004), p. 59)
La censure du viol se justifie par l’argument relativiste du jeu, de la découverte, de la banalité : « Mes mentors me firent découvrir une réalité nouvelle, […] une conception ludique du sexe et, en général, de la vie. » (Leopoldo Alas, « Misión cumplida », dans l’essai Primera Plana (2007) de Juan A. Herrero Brasas, p. 151) ; « Un film ou une revue pornographiques n’ont jamais tué personne. » (Senta Berger dans le documentaire « 68, Faites l’amour et recommencez ! » (2008) de Sabine Stadtmueller) Comme les êtres humains peuvent retirer du positif de tout, y compris du pire, la victime de l’abus sexuel finit parfois par se dire que tout doit être vécu et lui est bénéfique.
Si la réflexion sur le désir homosexuel est souvent empêchée, celle sur les liens de coïncidence entre le désir homosexuel et le viol l’est encore plus ! Dès que les personnes homosexuelles entendent parler du mot « viol », elles se bouchent les oreilles, ou bien le retournent en accusation d’homophobie : « L’abus sexuel n’a rien à voir avec les identités ou les orientations sexuelles, affirmées ou présumées, des protagonistes, mais plutôt avec le contexte de relation. » (Michel Dorais, Ça arrive aussi aux garçons (1997), p. 19) ; « Les malaises entourant les abus sexuels au masculin ne sont pas pour amenuiser la confusion des garçons. Certains n’arrivent que difficilement à dissocier abus sexuel et initiation (homo)sexuelle. Un garçon qui se perçoit comme étant d’orientation homosexuelle ou bisexuelle a donc plus de difficulté encore à divulguer les abus qu’il a subis. D’une part, parce qu’il craindra qu’on ne lui reproche d’avoir recherché ces contacts, puisque les relations entre hommes, il est censé aimer ça ; d’autre part, parce qu’il craindra d’accabler injustement un aîné qui l’a, d’une certaine façon, initié sexuellement et qui lui a permis, le cas échéant, de découvrir la ‘vraie nature’ de son orientation sexuelle. » (idem, pp. 145-146)
Concernant des viols plus sociétaux, un certain lobby homosexuel isole, particularise, contextualise et personnifie à outrance des faits violents que les personnes homosexuelles ont vraiment subis pour empêcher les conclusions gênantes à leur sujet. Par exemple, afin de nier le lien de coïncidence entre nazisme et désir homosexuel (cf. je vous renvoie au code "Hitler" de mon Dictionnaire des Codes homosexuels), est avancé l’argument relativiste du danger de la généralisation : « Tous ces parcours n’en restent pas moins relativement individuels, ou plutôt individualisables. » (Emmanuel Pierrat, « Écrivains et collaboration », dans le Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes (2003) de Didier Éribon, pp. 123-124) La victimisation, sous couvert de lutte contre « l’homophobie », permet de ne pas se poser de questions concernant les sources du viol, et de diaboliser un « ennemi » qu’on ne veut surtout pas écouter : « La persistance, dans l’imaginaire commun, de l’idée d’un lien intrinsèque entre adhésion au nazisme et orientation homosexuelle est si paradoxale qu’elle exige qu’on en interroge la genèse. Il est, tout d’abord, évident qu’il y avait des homosexuels parmi les nazis ou, inversement, des nazis parmi les homosexuels, mais cela ne signifie rien en soi. […] Aussi le paradoxe de l’identification entre nazi et homosexuel doit-il se comprendre selon une logique homophobe primaire. » (Michel Celse, « Nazisme », idem, pp. 334-338)
Autre exemple très parlant : le déni homosexuel s’est particulièrement bien illustré dans les années 1980 au moment où sont apparus les premiers cas de Sida dans la communauté homosexuelle. Par crainte d’être stigmatisés et surtout de regarder la réalité du mal en face, les militants homosexuels français ont mis très longtemps avant d’agir contre le fléau. « Nous avons fait l’autruche. Nous ne voulions pas, nous ne pouvions pas, à cause d’une maladie, briser nos rêves. » (Alain Sanzio dans l’essai Le Rose et le Noir (1996) de Frédéric Martel, p. 366)
L’effacement du réel est justifié par la victimisation, ou bien la diabolisation des temps anciens (j’ai souligné en gras pour vous le lexique de la censure dans ces mots de Pierre Bergé prononcés lors de l’émission Culture et Dépendances, sur la chaîne France 3, le 9 juin 2004). « Si les homosexuels désirent le mariage, c’est qu’après tout ils reviennent d’une longue infamie, de siècles d’infamie, et qu’ils ont envie de rayer cette infamie, et qu’ils ont envie d’être reconnus. […] Et je comprends moi que des homosexuels, pour effacer cette infamie, veulent accéder à ce sacrement parce que ça les rend semblable au reste de la société. »
Plus grave encore que le déni du viol, puisqu’il a précédé le viol, est le déni du Réel. « Le déni de la différence la plus universelle et la plus lourde de conséquence : la différence des sexes, sous-tendant le déni de la différence entre la vie et la mort » (Jean-Pierre Winter, Homoparenté (2010), p. 135)
b) Le silence « innocent » et béat :
Je vous renvoie au documentaire « Le Silence de Lesbos » (1996) de Guylaine Guidez.
Pour ne pas passer aux aveux de souffrances, les personnes homosexuelles ont tendance à présenter le déni et l’indéfinition comme un trait de caractère, une timidité profonde, une demande légitime de respect de la vie privée. « On me reproche toujours mon prétendu silence, mais le silence est ma nature profonde. » (Mylène Farmer dans la revue Paris Match, n° 2741, le 6 décembre 2001) ; « Masculin ? Féminin ? Neutre est le seul genre qui me convienne toujours. » (une phrase de la photographe lesbienne Claude Cahun, affichée dans l’exposition « Claude Cahun » au Jeu de Paume du Jardin des Tuileries de Paris, juin 2011)
Le déni homosexuel est excusé par l’art et l’esthétisme : « On ne peut pas être baroque sans tomber dans la spirale de l’interrogation. » (Tamara Kamenszain, Historias de Amor (1995), p. 122) ; « Le camp est un esthétisme qui ne se prend en aucun cas pour une épiphanie de la vérité. » (Patrick Lavallé, « Camp, Homosexualité, Cinéma », dans la revue CinémAction : Cinémas homosexuels, juin 1983, p. 14) ; « C’est difficile d’expliquer la sensibilité ‘camp’ : ils y en a qui l’ont, d’autres qui ne l’ont pas. » (Alberto Mira, De Sodoma a Chueca (2004), p. 537) ; « La poésie n’est pas communication… Le poète fait des vers qui ne se comprennent pas. » (Néstor Perlongher, « Poesía y Éxtasis » (1990), dans l’essai Prosa plebeya (1997), p. 149)
On nous faire croire que les personnes homosexuelles sont des génies qu’on ne peut pas comprendre tellement elles seraient surdouées (cf. l’essai Ojo De Loca No Se Equivoca (2002) de Leopoldo Alas). « Tu sais, les homos savent faire des choses qu’on ne sait pas faire. » (Thomas dans la pièce Open Bed (2008) de David Serrano et Roberto Santiago) ; « C’est sûr, il existe un Mystère Farmer… » (cf. la phrase de conclusion de la biographie Mylène Farmer, le Mystère (2003) de Mathias Goudeau, p. 5) ; « Il n’y a pas de limites dans ce que Waters peut filmer. » (Didier Roth-Bettoni, L’Homosexualité au cinéma (2007), p. 303) ; « On ne sait pas si le groupe le plus célèbre de l’histoire de la pop aurait atteint le succès si un regard homosexuel ne s’était pas posé sur lui. » (cf. l’article « Brian Epstein » à propos du manager homosexuel des Beatles, dans l’ouvrage collectif Para enterdernos (1999) d’Alberto Mira, p. 265) ; « Saint Laurent était capable de creuser de la profondeur derrière la couleur des choses, si profond à force d’être superficiel. » (Pierre Bergé à propos de son amant Yves Saint Laurent, dans la revue Têtu, n° 135, juillet-août 2008, p. 54) ; « Sans égard aucun pour l’authenticité, pour la vérité ou une quelconque intériorité, Warhol est l’artiste du pur invisible. » (Élisabeth Lebovici, « Andy Warhol », dans le Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes (2003) de Didier Éribon, p. 495)
Par exemple, dans son essai Folles de France (2008), Jean-Yves Le Talec présente le camp comme une « énergie » incroyable, une « force » inintelligible (p. 120). Dans le reportage « Vies et morts de Andy Warhol » (2005) de Jean-Michel Vecchiet, Warhol est comparé au Christ. Dans l’émission « Autour de Jean Cocteau » (2004), Noël Simsolo et Dominique Païni se confortent avec snobisme dans l’idée que le film « Les Enfants terribles » (1949) de Jean-Pierre Melville est un « mystère » total ; ils font de Jean Cocteau un ange, un prophète dont on ne pourrait pas comprendre le message « transcendant ».
Le silence est une posture bobo particulièrement appréciée de nos contemporains. Elle dit toute la mollesse et la lâcheté de nos intellectuels homosexuels : « Ne serait-il pas temps que je cesse aussi de parler ? » (la phrase de conclusion d’un exposé de Michel Foucault, Dits et Écrits I, 1954-1988 (2001), p. 996) ; « Comment se nommer alors que les seuls mots pour le faire sont inadéquats ? » (Line Chamberland, Mémoires lesbiennes, 1996)
c) Le silence effrayant, amusé, ou basé sur le paradoxe :
Pour installer leur censure, les militants homosexuels ont recours tout d’abord à la menace mi-sérieuse mi-rigolote. Ils se singent en figurants de film d’horreur cherchant à décourager/attirer les badauds dans leur train-fantôme de fêtes foraines, avec un écriteau marqué « Circulez ! (…y’a quelque chose à voir) » : « Avant le vrai début de la pièce, le public est déjà ‘pris en main’ par la troupe. Dès la porte du théâtre, un homme très effrayant, avec un sourire étrange, fait entrer les spectateurs et crie ‘Attention ils arrivent’ à chaque entrée. Il les accompagne jusqu’à la caisse, customisée pour l’occasion, transformée en petite boutique de la peur : on y vend des sticks antidérapants, des bonbons anti-stress, des bombes lacrymogènes, des coloriages, des peluches, des pailles pour les verres… (Des dizaines d’objets à des prix exorbitants pour montrer que la peur coûte cher à canaliser). » (cf. les didascalies de l’Acte 0 de la pièce Parano : N’ayez pas peur, ce n’est que du théâtre (2011) de Jérémy Patinier) Je vous renvoie au documentaire « Sex Change : Shock ! Horror ! Probe ! » (1989) de Jane Jackson, au livre de photographies de Christian Girard (avec par exemple une photo « Attention chien méchant »). À l’occasion de l’exposition « Un Monde parfait » de Pierre et Gilles, en 2006, à l’entrée de la Galerie Gérard de Noirmont, est installé un avertissement sur la porte d’entrée indiquant ceci : « Attention ! Des œuvres peuvent choquer un public sensible ».

L’autre technique de censure de la réflexion sur le sens du désir homosexuel et du couple homosexuel – technique empruntée au terrorisme voyeuriste télévisuel – est la diversion par le sensationnalisme ou le catastrophique. En effet, à chaque fois que le mythe de l’amour homo éternel est sur le point de subir une fêlure, et de montrer les faiblesses et l’inconstance du couple gay une fois que celui-ci est mis à l’épreuve du temps et du réel, les auteurs homosexuels s’arrangent en général dans leurs fictions pour faire survenir de manière très artificielle l’accident bête ou le crime homophobe odieux, comme un couperet révoltant s’abattant sur les tourtereaux homosexuels, comme une forme de justification de l’amour homo par la catastrophe, l’injustice irrationnelle, l’homophobie la plus aveugle, par la pulsion, en somme (le final téléphoné du film « Le Secret de Brokeback Mountain » (2005) d’Ang Lee nous en fournit une très belle illustration). Par exemple, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, le lecteur n’a pas le temps de voir vivre et évoluer le couple homosexuel Bryan-Kévin que déjà s’enchaînent autour de lui les éléments hostiles les plus abracadabrants : Bryan se retrouve dans le coma après un accident de moto (…provoqué en toile de fond par une dispute avec Kévin) ; plus tard, Kévin est sur le point de se pendre (ce suicide est aussi provoqué par l’ennui dans le couple et le climat orageux/passionnel entre les amants) ; Bryan est assassiné à la fin du roman par une deuxième attaque homophobe inattendue (après un dîner aux chandelles merveilleux avec son copain). L’horreur arrive à chaque fois comme un cheveu sur la soupe, pour nous faire oublier les débats sur le sens du désir homosexuel et des actes homosexuels Tout est fait pour ne pas entacher le mythe du prince charmant gay et du couple homosexuel parfait, et pour noyer le spectateur, « témoin impuissant de l’amour homosexuel cinématographique cruellement bafoué », dans un bain émotionnel de dégoût et de larmes qui l’empêche de prendre du recul, de garder son sens critique, et de dissocier fiction et réalité. La source profonde de ces drames fictionnels « magnifiquement désastreux » (à savoir l’ennui, ou bien la force de mort d’une relation amoureuse homosexuelle trop fusionnelle) est très rarement traitée et analysée. La seule chose que le lecteur/spectateur averti peut remarquer, c’est que la courbe de gravité des catastrophes empêchant la faisabilité du couple homosexuel fictionnel est proportionnelle à l’idéalisation surréaliste de l’amour homosexuel dans notre société réelle.
Il existe une autre technique très efficace de censure employée par la communauté homosexuelle : le déni par l’humour. L’autodérision est l’arme employée par beaucoup de censeurs homosexuels pour imposer le silence sur leurs pratiques : « Lèche-moi tranquille » (= Laisse-moi tranquille) (cf. un slogan affiché dans le documentaire « Des Filles entre elles » (2010) de Jeanne Broyon et Anne Gintzburger) ; « Pendant la scène du viol [de la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1990) de Copi], de la dévirginisation, les mots utilisés ressortent du porno (bites, nichons…) mais par la rime, ils deviennent poésie et dérision. » (cf. l’article « Copi lit sa copie, c’est du joli » de Jean-Jacques Samary, dans le journal Libération du 5 novembre 1994) ; « N’allez pas prendre au pied de la lettre mon ‘Art poétique’ de Jadis et Naguère, qui n’est qu’une chanson après tout. Je n’aurai pas fait de théorie. C’est peut-être naïf ce que je dis là, mais la naïveté me paraît être un des plus chers attributs du poète, dont il doit se prévaloir à défaut d’autres. » (Paul Verlaine en 1890, cité par Jean-Michel Maulpoix, « Poétique de la chanson grise », dans le Magazine littéraire, n° 321, mai 1994, p. 43) ; « On a passé un temps à convaincre les gens de ne pas chercher de messages dans nos chansons. On n’a rien à dire. C’est une chanson idiote qui est faite pour s’amuser. On cherchait un truc nouveau et amusant. On venait de faire ‘YMCA’ et ‘Macho Man’. Et on voulait se marrer à faire autre chose. Et on s’est dit ‘Pourquoi pas la marine ?’. Parce que l’armée nous aurait botté le cul ! (rires) » (les Village People à propos de leur chanson « In The Navy », dans le documentaire « Sex’n’Pop, Part IV » (2004) de Christian Bettges). Dans l’essai L’Homosexualité au cinéma (2007) de Didier Roth-Bettoni, à chaque fois qu’il est fait référence au camp ou au queer, le discours s’oriente vers l’hilarité en tant que vérité absolue à ne pas interroger (les transgressions des codes sociaux seraient forcément « jouissives », « révolutionnaires », « désopilantes » en soi). Quand on lui demande des détails sur son passé, le poète argentin Néstor Perlongher répond ironiquement qu’il ne « veut pas révéler de secrets » (cf. l’article « 69 preguntas a Néstor Perlongher », dans Prosa plebeya (1997), p. 20). De même, le réalisateur français Claude Pérès refuse de donner des informations biographiques sur son compte, considérant que ce qu’il y a à savoir à son propos se trouve uniquement dans son travail. Par exemple, à la question « Que faites-vous dans la vie ? », il répond : « J’écris des trucs et je filme des trucs. »
Dans les écrits traitant d’homosexualité, l’autocensure peut venir par le recours à la fiction, à la fable, à la satire, et à la caricature (c’est le cas chez Gertrude Stein, Djuna Barnes, Michèle Causse, etc.). Par exemple, dans son essai Para Enterdernos (1999), Alberto Mira tourne en ridicule le cliché qui associe désir homosexuel et nazisme, pour, au final, ne pas chercher à l’analyser : « En plus, tout le monde sait que les nazis étaient homosexuels, n’est-ce pas ? » (p. 116)
Mais c’est surtout par le biais de la contradiction que le déni homosexuel s’esthétise le mieux. Beaucoup d’artistes et d’intellectuels chantent la pureté du dieu Paradoxe : « Si, plutôt que d’admettre avec complaisance sa citoyenneté dans la doxa, la pensée pratiquait méchamment le biais du paradoxe ? » (Michel Foucault, Dits et Écrits I, 1954-1988 (2001), p. 956) ; « Ce qui emporte tout, c’est la saveur du paradoxe. » (Roland Barthes, Roland Barthes par Roland Barthes (1975), p. 93) Dans l’article « Poesía y Paradoja » de son essai Historia de la Literatura Gay (1998), Gregory Woods sacralise la figure des poètes gay qui « usent du paradoxe comme d’une arme et d’un bouclier contre un monde qui place l’hétérosexualité comme unique sexualité naturelle et saine. » (p. 389) On les entend dire des phrases qui ne veulent souvent rien dire, qui fonctionnent selon une logique homophonique (proche de l’écriture automatique des surréalistes) plutôt qu’une logique sémantique, des discours qui « font jolis » et où les opposés s’attirent ( = les opposés-satire) : « Je suis un pessimiste optimiste » (Jean Cocteau cité par Gérard de Cortanze, « Le Journal de l’Inconnu », dans le Magazine littéraire, n° 423, septembre 2003, p. 55) ; « Je, moi, me, mon, ma, mes… ou tout est dans tout, ou rien ne vaut la peine qu’on en parle. » (Marguerite Yourcenar, Les Yeux ouverts (1980), entretiens avec Matthieu Galey, p. 218) ; « Je suis un menteur qui dit toujours la vérité. » (Jean Cocteau en épigraphe de Portrait Souvenir, entretien avec Roger Stéphane, 1964) ; « L’erreur seule enseigne la Vérité. » (Jean Genet, cité par Philippe Sollers, « Physique de Genet », dans le Magazine littéraire, n° 313, septembre 1993, p. 42) ; « Manuel Puig joue avec toutes les formes d’inversions et affirme par la négation. » (Lionel Souquet, Le Kitsch de Manuel Puig (1996), p. 88) Dans sa biographie Luis Cernuda En Su Sombra (2003), Armando López Castro explique que le poète espagnol Luis Cernuda pratique l’« affirmation de l’utilité par l’inutilité » (p. 28).
Il ne faut pas perdre de vue que l’homme paradoxal adore et hait les paradoxes (sinon, il ne serait pas paradoxal !) : « Formations réactives : une doxa (une opinion courante) est posée, insupportable ; pour m’en dégager, je postule un paradoxe ; puis ce paradoxe s’empoisse, devient lui-même concrétion nouvelle, nouvelle doxa, et il me faut aller plus loin vers un nouveau paradoxe. » (Roland Barthes, Roland Barthes par Roland Barthes (1975), p. 71) ; « Le vrai jeu n’est pas de masquer le sujet, mais de masquer le jeu lui-même. » (idem, p. 127)
d) Le silence impérieux et ennemi de la Vérité :
Voyant que l’humour, l’intimidation folklorique, et l’art, ne sont pas des paravents suffisamment efficaces pour cacher le viol, les personnes homosexuelles sortent peu à peu du théâtre, délaissent leur rôle fictionnel, pour exprimer directement, cette fois en tant qu’auteurs et artistes, leur désir de silence.
Déjà, un certain nombre d’entres elles se mettent devant leurs propres créations artistiques ou leurs discours pour les désavouer et leur faire de l’ombre. Par exemple, Roland Barthes définit lui-même son œuvre comme une « feinte indécidable » (Roland Barthes, « Lucidité », dans son autobiographie Roland Barthes par Roland Barthes (1975), p. 111). Pier Paolo Pasolini, quant à lui, qualifie son cinéma de « mystère médiéval insoluble ». Juste avant la projection du film « Trannymals Go To Court » (2007) de Dylan Vade, Jihan Ferjan demande aux spectateurs de ne pas remettre en question l’« identité transsexuelle ».
Les auteurs homosexuels ou leurs critiques pro-gay s’affairent à protéger les œuvres traitant d’homosexualité de l’interprétation. En gros, ils font le contraire de mon travail d’homotextualité, particulièrement illustré dans ce Dictionnaire des Codes homosexuels. Ils fuient le sens, le symbolique, comme la peste. « On ne devrait pas prendre au pied de la lettre les détails qu’il nous offre sur sa vie et les situations qu’il décrits dans ses romans ‘autobiographiques’ : en général ce ne sont que les preuves d’une volonté de se créer une image qui change selon les époques et ses intérêts personnels. […] Quasiment rien chez Retana n’est symbolique. » (Alberto Mira au sujet de l’arrogant dandy Álvaro Retana, dans l’ouvrage collectif De Sodoma a Chueca (2004), pp. 156-158) ; « Je déteste l’introspection. Pourquoi jeter en pâture ce qui est au tréfonds de nous ? Cela tient généralement de la poubelle. La forme dramatique se suffit à elle-même. […] Mon spectacle ne propose aucun symbole érotique. » (Copi à propos de sa pièce Le Frigo (1983) dans l’article « Au Festival d’automne : Copi sur le ring », sur le journal Le Figaro du 8 octobre 1983) ; « Je ne vous conseille pas d’imiter mes rêves… Les suites ne me regardent pas. » (Jean Cocteau, cité dans l’essai Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970) de Jean-Louis Chardans, p. 204) ; « À la fin de ce film, je pense que vous n’aurez rien à en dire. Je crois que ça se passera de commentaires… » (cf. les mots de présentation de la compagnie italienne Motus, juste avant la projection du film « Salò ou les 120 journées de Sodome » (1975) de Pier Paolo Pasolini, que j’ai entendus à Rennes au cinéma le TNB en avril 2004) ; « Si vous voulez tout savoir sur Andy Warhol, regardez seulement la surface : de mes peintures, de mes films et de moi, et me voilà. Il n’y a rien derrière. » (Andy Warhol cité par Élisabeth Lebovici, « Andy Warhol », dans le Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes (2003) de Didier Éribon, p. 495) ; « Si le film que vous allez voir vous paraît énigmatique et incohérent, il en est de même de la vie. Il est répétitif comme la vie, sujet à de multiples interprétations. L’auteur déclare n’avoir pas voulu jouer avec les symboles, du moins sciemment. Peut-être que l’explication de ‘L’Ange exterminateur’ est que, rationnellement, il n’y en a pas. » (cf. l’avertissement écrit par Luis Buñuel juste avant la première projection de son film « L’Ange exterminateur » au Mexique en 1962)
Dans le programme du Seizième Festival de films gay, lesbiens, tran Chéries/Chéris (novembre 2010) du Forum des Images de Paris, le court-métrage « Casse-Tête » (2009) de Dana Bubakova est décrit comme « un film d’animation qui oscille entre une histoire concrète et l’expression abstraite d’émotions complexes mises en images. Car parfois, face à de telles préoccupations, les mots ne suffisent plus. » Dans la pièce L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer (1967) de Copi (mise en scène par Cyrille Laïk et Suzanne Llabador en 2010 à l’Auditorium du Conservatoire du 19ème arrondissement Jacques Ibert, à Paris), dès l’incipit, la comédienne qui jouera le rôle d’Irina prévient le public que nous allons assister à un spectacle qui n’est qu’une « énorme blague ». Les interprètes de la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi, jouée au Théâtre de la Colline à Paris, se déresponsabilisent totalement du travail d’interprétation de l’œuvre : « Le spectateur prendra la pièce comme il l’entend. » (cf. l’article « Le Délire tragi-comique de Copi » de Marion Thébaud, dans le journal Le Figaro du 11 février 1988) Selon un critique de la pièce Jerk (2008) de Dennis Cooper, le drame auquel nous venons d’assister « ne tend vers rien » et ne peut être analysé. Le film « Suddenly Last Summer » (« Soudain l’été dernier », 1960) de Joseph Mankiewicz est qualifié par la revue Variety comme « le film le plus bizarre qui ait jamais été fait par un studio américain ». Dans son article « El Canto del Cisne » du recueil de poèmes de Néstor Perlongher Poemas completos (1997), Tamara Kamenszain dit du poète argentin qu’« il incarne un point d’interrogation auquel on ne peut répondre » (p. 367). Selon José Amícola, le romancier argentin Manuel Puig « entraîne le lecteur sur le chemin de l’impersonnel » (José Amícola, Manuel Puig Y La Tela Que Atrapa Al Lector (1992), p. 28).
La subjectivité individualiste est à la fois méprisée (l’interprétation ne pourrait jamais toucher un peu au vrai) et célébrée comme une objectivité plus importante que la Réalité même : « Les faits n’existent pas, il n’y a que des interprétations. » (Nietzsche cité dans l’article « Contre l’interprétation » de Susan Sontag, L’Œuvre parle (1968), p. 14) La Réalité et la Vérité sont réduites à un cortège de points de vue… et donc relativisées, dévaluées : « La réalité, c’est une somme des points de vue subjectifs sur la réalité. » (l’écrivain Christophe Bigot, lors de la conférence « Différences et Médisances » autour de la sortie de son roman L’Hystéricon, à la Mairie du IIIème arrondissement, le 18 novembre 2010)
En bons relativistes, certains militants homosexuels éclatent la Vérité en une multiplicité de subjectivités, de « petites vérités individualistes », de points de vue incritiquables et tolérables. La moindre réaction d’opposition est interprétée comme un symptôme d’homophobie, une radicalisme extrémiste. « Choquant ? Pour les homophobes. » (cf. une affiche de Journée Mondiale contre l’Homophobie dans laquelle deux hommes adultes s’embrassent à pleine bouche)
Le plus triste, c’est que les ennemis homosexuels de la Vérité sont certainement très sincères quand ils nous imposent de fermer notre gueule et de les laisser tranquilles : « Je voudrais que vous me fassiez un petit peu confiance quand je dis que je n’attache pas à ce que je dis ou à ce que je fais une importance très grande. » (Michel Foucault, « Radioscopie de Michel Foucault », entretien avec Jacques Chancel en 1975, dans Dits et Écrits I, 1954-1988, p. 1668)
Les créateurs homosexuels font passer leur fuite de la Vérité pour une démarche ultra-révolutionnaire : « On peut affronter un pouvoir par attaque ou par défense : mais le retrait, c’est ce qu’il y a de moins assimilable par une société. » (Roland Barthes, Grain de Voix, 1981)

L’éloignement et l’indifférence sont certes énervants et désolants sur le moment. Mais c’est le discours de l’évidence – qui parle au nom de tous et qui généralise, alors qu’il émane en réalité d’une poignée de personnes qui ne se sont pas posées les bonnes questions – qui, à mon avis, est le plus totalitaire et le plus destructeur : « Qu’on le veuille ou non, le mariage homosexuel, il faut qu’il arrive. C’est évident. » (Patrick Pelloux dans l’émission « Des Clics et des Claques » du 27 septembre 2011, Europe 1) Un point de vue est présenté comme une vérité universelle indiscutable, et peu de place est finalement laissée à la réfutation, à la remise en question, au dialogue : « Je ne pense pas qu’on puisse comprendre la sexualité. De quoi s’agit-il ? Cela demeure un mystère, et c’est pourquoi c’est excitant. » (Robert Mapplethorpe cité dans le Dictionnaire gay (1994) de Lionel Povert, p. 322)
e) L’autocensure anti-identitaire :
En imposant le mensonge et le silence sur leur viol ou leur souffrance, c’est toute leur personne que les individus homosexuels veulent anéantir. Cette volonté de destruction de l’identité et de ses images ressort dans beaucoup de discours et d’attitudes. Par exemple, le poète espagnol Federico García Lorca refusait qu’on enregistre sa voix, et ne se retournait pas sur son passé : « Federico est un être anhistorique » (p. 137) souligne Francisco García Lorca dans la biographie Federico y su Mundo (1980) qu’il dédie à son frère. Dans son autobiographie Mauvais Genre (2009), Paula Dumont avoue qu’elle a toujours détesté son prénom (p. 34). Marcelle Auclair, dans Enfances et mort de García Lorca (1968), nous raconte qu’il mentait constamment sur son âge (p. 35). Les artistes français Pierre et Gilles ne dévoilent jamais leur nom de famille, ni leur âge ; c’est la date de la rencontre qui fait office, selon eux, d’acte de naissance : 1976.
Un certain nombre de personnes homosexuelles (Lucien Daudet, Philippe Jullian, Pierre Loti, etc.) aiment/aimeraient changer de nom, ET pour la fantaisie du pseudonyme, ET par haine de soi et de ses origines. Marcel Proust, par exemple, demandait instamment à ses amis de ne pas l’appeler par son nom propre qui lui semblait peu euphonique, pour ne pas dire carrément catastrophique. À l’adolescence, Yukio Mishima décida de changer de nom (il s’appelait à l’origine Kimitake Hiraoka). La romancière britannique Marguerite Radclyffe Hall, l’une des premières femmes lesbiennes médiatisées, portait monocle et cravate, et se faisait appeler « John ». Álvaro Retana écrivait ses premiers textes en 1911 dans le journal El Heraldo de Madrid sous le pseudonyme de « Claudina Regnier ». Actuellement, les personnes travesties, transgenres, transsexuelles, et même homosexuelles, ont presque toutes la manie du pseudonyme (y compris sur Internet et sur Facebook).
Beaucoup de personnes homosexuelles ne veulent pas se montrer telles qu’elles sont vraiment : elles préfèrent avancer sans visage. « Je vais de métamorphoses en métamorphoses, de masques en masques, avec l’arrière-pensée d’épuiser tous mes doubles jusqu’à me rencontrer un jour seul, face-à-face, démasqué, devant mon âme éternelle. » (François Augiéras, Une Adolescence au temps du maréchal et de multiples aventures, 1968) Dans son autobiographie Roland Barthes par Roland Barthes (1975), Roland Barthes avoue que sa démarche littéraire consiste à « s’avancer masqué en montrant son masque du doigt. » (p.61) Dans sa chanson « Retour à toi » Étienne Daho reprend exactement la même image en s’identifiant à cet « étranger qui avance masqué en attendant sa chance ».
Un certain nombre d’individus homosexuels, en voulant fuir l’identité à la fois en tant que concept et en tant que réalité, s’identifient pour le coup à l’actrice iconoclaste qui nie son image de « célébrité médiatique » et qui passe le plus clair de sa carrière à massacrer le star system où elle veut pourtant rester à tout prix. Par exemple, l’écrivaine anglaise Virginia Woolf détestait qu’on la photographie, et piqua une grosse colère lorsque Victoria Ocampo introduisit chez elle, en 1939, la photographe Gisèle Freud.
Ce n’est pas sans raison que les actrices anti-matérialistes, se débarrassant de leurs bijoux, ou les chanteuses « ne voulant pas être des stars » et se refusant aux photographes (…alors que, par ailleurs, elles font tout pour avoir une vie scandaleuse qui les appelle) sont souvent des icônes gay : cf. les chansons « Mes Rêves » d’Isa Ferrer, « I Wonna Go » de Britney Spears, « My Love Don’t Cost A Thing » de Jennifer López, « J’envoie valser » de Zazie, « I Don’t Wonna Be A Star » de Corona, « I Outta Love » d’Anastacia, « Être une femme » d’Anggun, « Overprotected » de Britney Spears, « Substitute For Love » de Madonna, la publicité du parfum J’adore : L’Absolu de Christian Dior, etc. Mylène Farmer, interviewée dans la revue Paris Match (n° 2741, le 6 décembre 2001), est très sincère quand elle dit qu’« elle n’a jamais été à l’initiative d’un fan-club » et qu’« elle n’adhère pas au culte de ma personnalité. » La chanteuse Yolanda (alias Dalida) détestait son image, et disait qu’il fallait « tuer Dalida » (cf. le documentaire « Dalida » (2004) de Jean-Pierre Devillers et Éric Beaufils) ; l’actrice nord-américaine Judy Garland, l’icône gay mondiale à qui on a attribué le déclenchement des révoltes de Stonewall de New-York, a montré maintes et maintes fois dans son existence le désir de détruire iconographiquement sa carrière/sa vie (cf. la « Soirée Judy Garland » pour le quarantième anniversaire de sa mort, au Théâtre Le Palace à Paris, le 22 juin 2009) ; Marilyn Monroe, en voulant tirer une croix sur la star qui était en elle, s’est suicidée, car elle s’est prise pour son œuvre. À travers toutes ces stars, on comprend que la destruction de son identité va de pair avec un gros complexe de supériorité caché.
Les personnages créés par les auteurs homosexuels imitent souvent ces actrices iconoclastes : « Je me moque de la presse. » (Orphée dans le film éponyme de Jean Cocteau, 1950) ; « Je ne veux pas être une star. Vous ne comprenez pas. Je ne suis pas une star ! » (Élie Kakou dans son spectacle comique Élie Kakou au Point Virgule, 1992) ; « Je ne voulais pas être photographiée. Ensuite j’ai détruit les rares photos que je n’ai pas pu éviter. » (Fédora par rapport aux photos de son adolescence, dans le roman Journal de Suzanne (1991) d’Hélène de Monferrand, p. 241) Pensons à Sarah Morton, la fameuse romancière du film « Swimming Pool » (2002) de François Ozon, qui refuse de se faire reconnaître dans le métro ; ou bien à Guy, le célèbre tennisman du film « Strangers On A Train » (« L’Inconnu du Nord-Express », 1951) d’Alfred Hitchcock, qui ne souhaite pas être repéré dans les trains par ses fans. Dans la pièce Parfums d’intimité (2008) de Michel Tremblay, Luc souffre d’être confondu dans la rue avec son personnage de « zozoteux » d’une série B où il joue à la télévision. Dans le roman Vincent Garbo (2010) de Quentin Lamotta, Vincent Garbo, le héros homosexuel, homme narcissique à souhait, dit paradoxalement qu’« il a toujours refusé qu’on le photographie » (p. 60)
Bien souvent, les personnes homosexuelles confondent l’identité avec l’image (caricaturale) d’identité… bref, avec le fameux « genre » dont on parle tant actuellement (cf. les premières images du film « Happy Together » (1997) de Wong Far-Wai, le roman Pièces d’identité (1966) de Juan Goytisolo, le montrent bien). « Quand je pense au mot ‘identité’ me viennent à l’esprit les mots ‘empreintes digitales’, ‘carte d’identité’ et toutes ces choses paranoïaques. » (Néstor Perlongher, « El Deseo De Unas Islas » (1982), dans Prosa Plebeya (1997), p. 185) Par exemple, dans son essai Performance, Género y Transgénero (2000), l’essayiste uruguayen Roberto Echavarren appelle au « dépassement des différences et des identités » (pp. 20-24), à la « destruction du visage » (p. 190). Dans toute son œuvre, l’écrivain espagnol Juan Goytisolo s’attaque à la notion de Réalité et d’individualité : il s’agit pour lui de « refuser l’identité, (de) recommencer à zéro » (Nicole Réda-Euvremer, La Littérature espagnole au XXème Siècle (1998), p. 57). L’écrivain nord-américain Allen Ginsberg affirme qu’il ne désire pas être quelqu’un, … ni même Allen Ginsberg ! Jaime Gil de Biedma se dresse contre lui-même en écrivant « Contra Jaime Gil de Biedma » (1968), poème dans lequel son double schizophrénique casse l’identité du poète. Jean Cocteau pense que « Victor Hugo était fou parce qu’il disait qu’il était Victor Hugo ». Philippe Besson, dans ses romans, utilise la troisième personne du singulier pour marquer encore plus son refus de la recherche du « lien autobiographique » (l’adjectif possessif de son roman Son Frère, publié en 2001, est à ce titre assez révélateur de cette autocensure). Dans son article « Poesía y Éxtasis » (1990), le poète argentin Néstor Perlongher défend « un désir de ne plus être, un désir de rupture avec l’identité » (pp. 150-151). L’identité semble être l’ennemi n°1 de beaucoup de créateurs homosexuels : « Pour Cernuda, l’idéal serait d’être inconnu, sans identité. » (Armando López Castro, Luis Cernuda en su Sombra (2003), p. 35) ; « Il faut penser la pensée comme irrégularité intensive. Dissolution du Moi. » (Michel Foucault, Dits et Écrits I, 1954-1988 (2001), p. 957) Les prophètes de la Queer & Gender Theory sont dans la même mouvance anti-identitaire et anti-naturaliste quand il voit l’identité humaine comme une construction sociale à « déconstruire » complètement et à « transcender ».
En partant du principe que « l’individu est le produit du pouvoir », il s’agit de « désindividualiser » au maximum les discours (Michel Foucault, Dits et Écrits II, 1976-1988 (2001), p. 136). Cette démarche se veut une ouverture humble et altruiste à l’autre… alors qu’en réalité, elle est une démission intellectuelle : beaucoup de penseurs homosexuels délèguent leur responsabilité de délivrer du SENS. « Si j’ai choisi l’anonymat, ce n’est donc pas pour critiquer tel ou tel, ce que je ne fais jamais. C’est une manière de m’adresser plus directement à l’éventuel lecteur, le seul personnage ici qui m’intéresse : ‘Puisque tu ne sais pas qui je suis, tu n’auras pas la tentation de chercher les raisons pour lesquelles je dis ce que tu lis ; laisse-toi aller à te dire tout simplement : c’est vrai, c’est faux. Ça me plaît, ça ne me plaît pas. Un point, c’est tout.’ » (Michel Foucault, Dits et Écrits II, 1976-1988 (2001), p. 925) Ce que dit un artiste/intellectuel serait sacré et intouchable, à l’abris de l’interprétation (n’est-ce pas là le centre de la pensée structuraliste que de s’attacher prioritairement à l’objet d’analyse, et d’empêcher tout procès d’intentions ?). « J’essaie de répondre sans me référer à la conscience, obscure ou explicite, des sujets parlants ; sans rapporter les faits de discours à la volonté de leurs auteurs ; sans invoquer cette intention de dire qui est toujours en excès de richesse par rapport à ce qui est dit. » (Michel Foucault, Dits et Écrits I, 1954-1988 (2001), p. 709)
Beaucoup d’auteurs homosexuels (Wystan Hugh Auden, Oscar Wilde, Marcel Proust, Thibaut de Saint Pol, Arthur Dreyfus, etc.) refusent l’emploi du « je » dans leur écriture. « Vous pouvez tout raconter, mais à condition de ne pas dire ‘je’. » (Marcel Proust cité par André Gide dans son Journal, 1887-1925) ; « L’idéal c’est de donner l’impression que la pièce n’a jamais été écrite. » (Jérémy Patinier, Les Hommes aussi parlent d’amour (2011), p. 25) Ils défendent une œuvre dont ils ne veulent pas porter la responsabilité ni la ressemblance autobiographique… parce qu’au fond, ils ne sont pas encore prêts à assumer tous leurs actes, ni leur vie dans sa globalité… ou bien parce qu’ils veulent carrément s’attribuer l’identité infinie de Dieu : « Il ne s’agit pas de trouver l’identité de celui qui écrit, parce que l’écriture, nomade, singularise des devenirs transversaux à n’importe quelle identité. » (Roberto Echavarren, « Lo Que Está En El Aire », 1998, sur le site www.lamaga.com.ar, consulté en janvier 2004) Ils postulent que le créateur de génie serait un Deus ex machina, serviteur humble et inconscient d’une force spéciale qui le rendrait extraordinaire et irréel. Par exemple, le philosophe français Michel Foucault défend une « œuvre sans auteur, sans personne derrière » (Michel Foucault, Dits et Écrits I, 1954-1988 (2001), p. 689). En épitaphe à son autobiographie Roland Barthes par Roland Barthes (1975), Roland Barthes écrit : « Tout ceci doit être considéré comme dit par un personnage de roman. » ; d’ailleurs, il ne s’exprime pas à la première personne mais à la troisième personne… comme la caricature d’Alain Delon dans les Guignols de l’Info de Canal + ! Jean Cocteau, en préface de son Livre blanc (1928), renie de la même façon son « bébé littéraire », comme si ce dernier s’était créé tout seul : « On a dit que Le Livre blanc était mon œuvre. Je suppose que c’est le motif pour lequel vous me demandez de l’illustrer et pour lequel j’accepte. Il me semble, en effet, que l’auteur connaisse ‘Le grand Écart’ et ne méprise pas son travail. Mais quel que soit le bien que je pense de ce livre – serait-il même de moi – je ne voudrais pas le signer parce qu’il prendrait forme d’autobiographie et que je me réserve d’écrire la mienne, beaucoup plus singulière encore. Je me contente donc d’approuver par l’image cet effort anonyme vers le déchiffrement d’un terrain resté trop inculte. Jean Cocteau. »
Certains auteurs gay contemporains (Renaud Camus, Guillaume Dustan, Érik Rémès, Cy Jung, etc.) inventent la « biographie sexuelle », l’autre pendant inversé de la « littérature sans auteur ». Le roman Tricks (1979) de Renaud Camus, par exemple, fait figure d’archétype de ce nouveau genre littéraire. L’exhibition obligatoire, l’être-pour-le-sexe et le refus de la vie privée, que ces écrivains se croient obligés de décrire, sont une autre forme d’autocensure identitaire, puisque cette fois, la voie narrative se regarde de trop près pour se voir en vérité et pour se donner réellement. Parfois, l’utilisation systématique et vindicative du « je » masque une autocensure ou un vide identitaire qui s’ignore. Par exemple, Christine Angot, pendant la 6ème Nuit Blanche de Paris, à la Librairie Les Cahiers de Colette, le 6 octobre 2007, défendra le « je » (« ‘Je’, c’est l’attaquant. » lance-t-elle comme slogan « fort ») parce que précisément elle n’a pas grand chose à lui faire dire…
À travers la haine de l’identité, c’est toute leur histoire personnelle que les personnes homosexuelles jettent aux oubliettes : « Mon passé se dissout, je fais place au silence. » (Paul Éluard cité dans l’autobiographie On m’a volé ma vérité (2001) de Jean-Luc Romero, p. 27) ; « Le secret, c’est le passé. » (Tennessee Williams cité dans le site www.islaternura.com, consulté en janvier 2003) ; « Rosario Miranda n’aime pas revoir les albums de photos anciennes, parce qu’il a horreur de se voir habillé en homme. » (Fernando Olmeda, El Látigo y la Pluma (2004), p. 228)
L’expression « biographie homosexuelle » serait-elle antinomique ? On serait en droit de le croire, tellement de nombreux auteurs homosexuels s’y opposent. « Marcel Carné s’est toujours plu à cacher sa vie privée. » (Edward Baron Turk, Marcel Carné et l’âge d’or du cinéma français 1929-1945, 2002) ; « Elle était presque autodestructrice avec ceux qui essayaient d’écrire sur sa vie ou sur son œuvre. » (la biographe de Louise Bourgeois, dans le film documentaire « Louise Bourgeois : l’araignée, la maîtresse, la mandarine » (2009) de Marion Cajori et Amei Wallach) ; « Il y a quelque paradoxe à traiter Marcel Proust sous l’angle de la biographie, lui qui fonda, apparemment, sa théorie ‘contre Sainte-Beuve’ sur le refus de l’explication de l’œuvre par les épisodes et les incidents de la vie de l’auteur. » (cf. la première phrase de l’introduction au dossier consacré à Marcel Proust, dans le Magazine littéraire, n° 350, janvier 1997, p. 16) ; « Marguerite Yourcenar ‘entre’ – ce qui est encore assez rare pour un auteur vivant – dans la Bibliothèque de la Pléiade. Elle pose des conditions assez inadmissibles, si l’on s’en tient à l’esprit des volumes de la Pléiade, mais Gallimard ne lui refuse plus rien : elle impose que l’édition ne comporte aucun appareil critique autre que ses préfaces et postfaces personnelles. On reconnaît là la volonté qu’on a vu cent fois à l’œuvre chez Marguerite Yourcenar : tout contrôler et ne pas permettre que l’on juge son travail, ses retouches, ses corrections. » (Josyane Savigneau, « Chronologie », dans le Magazine littéraire, n° 283, décembre 1990, p. 26)
Par exemple, Pierre Loti détruit ses journaux intimes. Jean Genet s’est toujours opposé à l’idée d’une biographie et il avait fait promettre à ses amis de garder le silence sur lui. Michel Foucault cache son Sida : l’écrivain Jean-Paul Aron le lui reprochera (« C’était un silence de honte, pas d’intellectuel. »). Marcel Jouhandeau brûle ses journaux intimes : « C’était moi-même que je détruisais. Mais je le voulais. » dit-il à Bernard Pivot (dans l’émission « Apostrophe », sur la chaîne Antenne 2, le 22 décembre 1978) Céleste Albaret, la dévouée gouvernante de Marcel Proust, détruit sur ordre de ce dernier trente-deux de ses carnets. Avant de s’être assurée du silence de ses proches et d’avoir un droit de regard sur les livres actuels qui parlent d’elle, Mylène Farmer s’est d’abord farouchement opposée aux biographes (Bernard Violet, Jean-Claude Perrier, Jacques Cheminade ; elle fait retirer de la vente la biographie de Patrick Milo en 1989). Maintenant, les biographies sur elle peuvent pleuvoir et sont même tacitement encouragées par un effacement très étudié. « Je suis à la lettre une vieille recette de star : je n’explique rien, vous devinez tout, et j’entretiens le mystère… » (Mylène Farmer citée dans la biographie Mylène Farmer (2004) de Bernard Violet) Même quand certains sujets homosexuels écrivent concrètement leurs mémoires, ils disent qu’ils rédigent des fictions : « Je ne considère pas du tout l’entreprise générale de ce livre comme une autobiographie. » (Christophe Honoré, Le Livre pour enfants (2005), p. 98)
f) Le chemin vers la réflexion sur le désir homosexuel est souvent condamné, au profit de la glorification aveugle de l’amour homo :
Je vous renvoie au documentaire « Je suis homo : et alors ? » (2007) de Ted Anspach.
Le déni du viol/du fantasme de viol, et de ses implications sur l’identité humaine, se traduit en général chez les personnes homosexuelles par un déni sacralisant de l’identité homosexuelle et de l’amour homosexuel.
L’identité homosexuelle est rarement remise en question par les sujets homosexuels. On entend souvent dans leur bouche ce genre de formules tautologiques : « Je suis comme je suis. » (la chanteuse Marie-Paul Belle, interviewée dans l’émission Dans les yeux d’Olivier d’Olivier Delacroix et Mathieu Duboscq, France 2, 12 avril 2011) ; « On est né comme on est. » (Stéphanie, idem) Certaines obéissent comme de bons petits soldats à leur déesse médiatique qui leur commande de « rester elles-mêmes coûte que coûte » (« Laissez votre identité être votre religion. » déclare la chanteuse Lady Gaga dans le journal Métro, n° 2008, mardi 17 mai 2011, p. 3).
Énormément d’individus homosexuels ont choisi « l’homosexuel » comme loup pour ne pas reconnaître que c’est un masque ni ce qu’il cache. En général, plus une personne s’affirme radicalement homosexuelle, moins elle a réfléchi sur l’homosexualité et est capable de l’expliquer. Dit autrement, la radicalité de son coming out est proportionnelle à son homophobie intériorisée et à son ignorance du sujet. « Je suis comme ça et jamais je ne changerai. » (Armand de Fluvià cité dans l’ouvrage collectif Primera Plana (2007) de Juan A. Herrero Brasas, p. 84) ; « Ça n’intéresse que moi et pas les autres. » (Fabrice à propos de son homosexualité, dans le documentaire « Les Garçons de la piscine » (2009) de Louis Dupont) ; « Je suis homosexuel. Un point c’est tout. » (Alexandre Delmar, Prélude à une vie heureuse (2004), p. 119) ; « On naît homo. On ne le choisit pas. Un point c’est tout. » (Philippe Robin-Volclair pendant l’intermède de son spectacle de marionnettes L’Histoire du canard qui voulait pas qu’on le traite de dinde, 2008) ; « Je ne sais pas si je suis né homosexuel et je ne veux pas me poser cette question. Je suis homosexuel, un point c’est tout. » (Jean-Luc Romero, On m’a volé ma vérité (2001), p. 28) ; « Ne me demandez pas comment ni pourquoi je suis devenu homosexuel, parce que je n’en sais rien et, en plus, je m’en fous. » (Gaël-Laurent Tilium, Recto/Verso (2007), pp. 71-72) ; « C’est comme ça et puis c’est tout ! Y’a des gens qui t’écrivent des théories. Moi, ça ne m’intéresse pas. » (Denis dans le documentaire « Une Vie de couple avec un chien » (1997) de Joël Van Effenterre) ; « Est-ce que c’est vraiment une vraie question inné ou acquis ? Je trouve que c’est une question absurde. [Chercher à y répondre], c’est une manière très violente d’essayer de savoir le vrai secret de l’homosexualité, comme si la sexualité avait un secret. Non. Le secret de la sexualité, c’est d’être heureux. » (Jean Le Bitoux dans l’émission « Homo Micro » du 13 février 2007, sur RFPP)
C’est la question du désir homosexuel, à mon sens l’unique point de croisement des personnes homosexuelles entre elles, qui est étouffée : « Il n’existe pas de dénominateur commun essentiel et permanent qui unisse les homosexuels entre eux […], ils n’ont, en soi, rien en commun, aucun lien interne qui les rende ‘semblables’ entre eux. » (Alberto Mira, De Sodoma a Chueca (2004), p. 19). On nous sert souvent l’argument vaporeux de la « diversité », de l’« amour », de la « modernité », de l’« intimité », ou de l’« art », pour faire barrière à la réflexion sur l’homosexualité : « Nous vous étonnez pas de ne pas entendre la Communion Béthanie s’exprimer sur des sujets de société : ouverture du mariage aux personnes de même sexe, homoparentalité. Ce n’est pas sa vocation d’en débattre, non pas par désintérêt, mais par fidélité à notre mission contemplative qui consiste à assurer l’urgence de la primauté de la prière. […] Nous misons sur l’accueil inconditionnel des personnes, en nous abstenant de tout jugement sur leur choix de vie, dans le respect de leur parcours. » (Jean-Michel Dunand, Libre : De la honte à la lumière (2011), p. 154) ; « Choix ou destin, accident ou style de vie, l’homosexualité est plurielle. Toute proposition qui vise à l’unifier et à la réifier, mène à l’impasse. » (Élisabeth Badinter, X Y de l’Identité masculine (1992), p. 169) ; « En fait, je suis discret sur ce sujet, c’est qu’il relève de la vie intime, qu’il ne regarde que moi et, surtout, qu’il n’y a pas grand-chose à en dire ! » (Jean-Claude Brialy à propos de son homosexualité, dans son autobiographie Le Ruisseau des Singes (2000), p. 414) ; « Je ne parle pas d’homosexualité, je parle de sexualité différente. » (Jacques Nolot au Magazine Sub pendant le tournage de « La Chatte à deux têtes » en 2001) ; « Je ne voulais pas faire un film sur le ‘pourquoi elle fait ça ?’ : c’est juste un film d’action. Pas un film psychologique. » (Céline Sciamma, pendant l’avant-première de son film « Tomboy », au Cinéma Gaumont Opéra Premier de Paris, le 14 avril 2011) ; « Je ne me suis pas dit : je vais traiter l’homosexualité parce que c’est quelque chose qui m’intéresse. Pour tout dire, ça ne m’intéresse pas davantage que l’hétérosexualité. Ce qui m’intéresse, c’est la sexualité. J’ai fait attention en écrivant le scénario de ne pas traiter de l’homosexualité, mais plutôt de la sexualité. Je ne comprends pas pourquoi on met un préfixe à la sexualité. […] Il était donc hors de question de tomber dans ‘Je vais faire un film sur…’. » (le cinéaste Jean-Claude Guiguet à propos de son film « Les Passagers » (1999) au magazine Ex-Æquo de mai 1999) ; « L’homosexuallité est une chose importante, mais les homosexuels ne sont pas très intéressants. » (Jean-Christophe Bouvet dans l’essai Le Cinéma français et l’Homosexualité (2008) de Didier Roth-Bettoni et Anne Delabre, p. 240) ; « Je ne me torture plus l’esprit avec des questions sans réponse, comme : ‘Pourquoi suis-je homosexuel ?’ […] Cette question est maintenant obsolète. Cela ne m’intéresse plus. » (Brahim Naït-Balk, Un Homo dans la cité (2009), pp. 110-111) ; « C’est un film où la question de l’homosexualité ne se pose pas, et c’est là le principal attribut de sa modernité. » (Didier Roth-Bettoni concernant le film « My Beautiful Laundrette », dans son essai L’Homosexualité au cinéma (2007), p. 549) ; « Whitman récuse avec véhémence toute possibilité d’une lecture gay de ses poèmes. » (Jean-Paul Rocchi, « Walt Whitman », dans le Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes (2003) de Didier Éribon, p. 499) ; « Patrice Chéreau et André Téchiné sont tout sauf des ‘cinéastes gays’. » (Didier Roth-Bettoni et Anne Delabre, Le Cinéma français et l’Homosexualité (2008), p. 226)

Le réalisateur chinois John Woo s’est toujours défendu d’une lecture homosexuelle de ses créations : « Toutes ces manifestations érotiques homosexuelles sont inconscientes. » (John Woo cité dans l’essai L’Homosexualité au cinéma (2007) de Didier Roth-Bettoni, p. 658) Le réalisateur canadien Bruce LaBruce ne soutient pas la communauté homosexuelle qu’il juge inutile, et ne considère pas la politique identitaire comme une solution pour le cinéma gay. Roland Barthes, quant à lui, dissimule son homosexualité derrière l’appellation « Déesse H ». Selon Miguel García-Posada, il ne faut pas faire de lecture « gay » des ouvrages écrits par des artistes homosexuels. La cinéaste belge Chantal Akerman refuse d’être estampillée « cinéaste lesbienne ». Le réalisateur français Gaël Morel ne veut pas que ses films délivrent un quelconque message, qu’ils soient « didactiques », surtout concernant l’homosexualité : « L’homosexualité, c’est un fait, mais en tant que sujet de film, je trouve ça profondément ennuyeux. » (Gaël Morel pendant la rencontre-dédicace à la Librairie Les Mots à la Bouche à Paris, le 16 septembre 2008, pour la sortie du film « New Wave »)
La communauté homosexuelle, à certains moments, s’organise pour créer une autocensure de sa propre production artistique afin que le monde « extérieur » ne découvre pas les caricatures qu’elle a elle-même créées et qui parlent si bien de sa haine d’elle-même, de son homophobie intériorisée. On peut penser aux manifestations des militants homosexuels contre la sortie du film « Cruising » (« La Chasse », 1980) de William Friedkin aux USA (malaise : on y montre le milieu SM gay…), ou de la mobilisation française à l’occasion des représentations théâtrales de La Cage aux Folles (1978) de Jean-Marie Poiret. S’ajoutent aussi la mise à l’index de beaucoup d’ouvrages homo-érotiques montrés comme « mauvais » et « homophobes ». Par exemple, dans la pièce Chantons dans le placard (2011) de Michel Heim, les chansons de Michel Sardou en prennent pour leur grade. L’essai The Celluloïd Closet (1987) de Vito Russo nous dresse la liste de toutes les œuvres homo-érotiques regardables, et déconseille toutes celles qui alimenteraient la culpabilité chez « les » homos (le roman Reflets dans un œil d’or (1941) de Carson McCullers, entre autres). Dans le film « Sex Revelations » (2000) de Jane Anderson, « The Children’s Hour » (« La Rumeur », 1961) de William Wyler est montré du doigt comme une production à éviter d’aller voir.
Rares sont les personnes homosexuelles qui aiment les clichés de l’homosexualité et qui leur donnent sens. En général, elles les méprisent, les fuient, et les déchirent : « Une image peut mentir plus que 1000 mots. » (Fernando Olmeda, « Orgullo de Informar », dans l’essai Primera Plana (2007) de Juan A. Herrero Brasas, p. 143) ; « Les clichés ont la vie dure ! » (Gaël-Laurent Tilium, Recto/Verso (2007), p. 256) ; « L’archétype du pédé : un cliché sans visage. » (une réplique de la comédie musicale Sauna (2011) de Nicolas Guilleminot) ; « Les clichés ont la vie dure ! » (Didier Roth-Bettoni, L’Homosexualité au Cinéma (2007), p. 335)
Le plus consternant dans cette propagande anti-clichés, dans cette dictature idéologique de l’iconoclastie, ce sont les « sélections » des rares libraires LGBT, ou bien les classements que certains intellectuels homosexuels font entre les œuvres homophobes et les autres, timidement applaudies et lues/vues. « Les romans d’Eduardo Mendecutti appartiennent davantage à la culture homosexuelle que les films de John Huston, parce qu’ils reflètent de manière plus précise certaines facettes de l’homosexualité dans notre culture. » (Alberto Mira, Para Enterdernos (1999), p. 25) Les sourcilleux censeurs homosexuels, attribuent à leurs ennemis des degrés d’homophobie, délivrent les bons et les mauvais points, tandis que nous, petits novices, assistons, hallucinés, à la distribution publique des diplômes du « Meilleur Homophobe de l’Année » organisée par l’Université de l’Arc-en-Ciel : « Hegel ne nous semble pas homophobe parce qu’il était un bourgeois protestant allemand au début du XIXème siècle, ni Lévinas parce qu’il était un bourgeois juif d’avant la révolution sexuelle. Ils furent philosophiquement homophobes d’abord parce qu’ils furent philosophes. Et en ce sens ils nous semblent bien davantage homophobes que Kant, par exemple, qui a pourtant des mots bien plus durs. » (Pierre Zaoui, « Philosophie », dans le Dictionnaire de l’homophobie (2003) de Louis-Georges Tin, p. 321) Qui sont les prochains sur la liste des « homophobes »… ??? Eux, logiquement. Le propre de tout régime de censure est bien de convertir la chasse à l’ennemi extérieur en traque de l’ennemi intérieur, non ? Certains intellectuels (François Cusset, Frédéric Martel, Goldberg, Renaud Camus, etc.) font partie des traîtres à la patrie homosexuelle qui ne sont pas conviés aux colloques des cultures gay et lesbiennes. Dans son essai L’Homosexualité dans tous ses états (2007), Pierre Verdrager les baptisent d’« homo-sceptiques », c’est-à-dire de personnes homosexuelles luttant contre les droits des homosexuels tout en ne se considérant pas elles-mêmes comme « homophobes » (p. 84). Comme la communauté homosexuelle ne veut pas que s’ébruitent les affaires pas très nettes du « milieu », elle invite ses intellectuels à sourire et à se taire. Elles dressent leur propre liste noire des œuvres de la « Création de la Honte homosexuelle » à brûler en place privée. À l’occasion, elle mélange à des ouvrages intellectuellement très honnêtes (cf. Saint Genet (1952) de Jean-Paul Sartre, Le Rose et le Noir (1996) de Frédéric Martel, etc.) d’autres écrits légers voire insultants (cf. Unhappy Gays (1978) de Tim LaHaye, Ne deviens pas gay, tu finiras triste (1998) de « Sébastien », etc.), histoire de discréditer les premiers. La rébellion interne est souvent jugée comme l’acte de trahison suprême. Il est aisé de comprendre pourquoi : elle vient montrer que l’homophobie est homosexuelle. Par exemple, la censure que les écrits homo-érotiques ont pu subir au cours de l’histoire de la communauté homosexuelle a été en général commanditée par bon nombres d’auteurs homosexuels qui ont usé d’elle comme stratégie littéraire pour parler d’homosexualité sans en assumer les actes, et non, comme le dit la version officielle, ordonnée par la commission de censure homophobe hétérosexuelle.
L’autocensure homosexuelle ne s’arrête pas là. Il suffit de regarder les choix éditoriaux de la revue homosexuelle la plus lue en France – j’ai nommé Têtu (encore une qui porte bien son nom…) – pour voir la pensée unique qui y est véhiculée : derrière l’apparente « diversité de supermarché » et l’agressivité qui passe pour du militantisme, on atteint presque le degré zéro de la pensée tellement la censure et le culte de l’apparence occupent tout l’espace. Dans le milieu associatif homosexuel, c’est la même police. Par exemple, quand on observe les méthodes employées par certains groupuscules homosexuels pour faire taire les « gêneurs » (cf. les trois entartages de Mgr Léonard), ou bien quand on découvre que le temps de formation nécessaire pour avoir l’autorisation de consulter les Archives des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence après l’admission dans la « Congrégation » (6 mois, quand même… Pour un mouvement qui se veut à l’avant-garde de la lutte contre les tabous, ça fait doucement rigoler…), il n’est pas excessif de parler de terrorisme intellectuel.
Tous les intellectuels, les savants, les scientifiques, les journalistes, les ecclésiastiques, bref, les chercheurs de Vérité, sont méprisés par la communauté homosexuelles dès qu’ils n’iraient pas dans son sens : « Durant les débats télévisés, pourquoi un prêtre pour parler d’homosexualité ? Qu’est-ce qui légitime sa prise de parole ? De même, pourquoi un psychiatre ? Pourquoi une telle focalisation sur la ‘mère d’homosexuel’ ? […] Sa présence est une concession au stéréotype psychanalytique associant l’homosexualité à une fixation à la mère. » (Alberto Mira, De Sodoma a Chueca (2004), p. 425) ; « C’est comme si j’en avais peur, ou peur de prendre conscience de certaines choses dont j’ai seulement l’intuition, ou peur de ne pas être d’accord et de sentir qu’elle tripote des choses que j’aime » (Manuel Puig confiant ses craintes de lire l’essai Notes On Camp de Susan Sontag, à Emir Rodríguez Monegal, « El Folletín rescatado, Entrevista a Manuel Puig » (1972), dans Revista de la Universidad de México, vol. XXVII, n° 2, octobre 1975, pp. 25-35)
Dans une logique de victimisation d’elles-mêmes, et de diabolisation des « méchants hétérosexuels » qui leur voudraient éternellement du mal, beaucoup de personnes homosexuelles se convainquent que, si leurs ouvrages ne se vendent pas et que leurs sociétés ne leur donne pas tous les droits qu’elles demandent, c’est à cause de l’ignoble censure que la « culture hétérosexiste, homophobe, et machiste » applique sur leurs productions artistiques et leurs discours. Sauf qu’à y regarder de plus près, on se rend vite compte que le manque de visibilité de la communauté homosexuelle, l’ignorance sur la question du désir homosexuel, ainsi que la censure que subiraient les sujets homosexuels, viennent prioritairement des personnes homosexuelles elles-mêmes ! Par exemple, personne n’a empêché l’écrivain Marcel Proust de parler ouvertement d’homosexualité : c’est lui qui, tout seul, s’est imposé d’hétérosexualiser les relations homosexuelles de ses romans (procédé textuel parfois baptisé le « Complexe d’Albertine ») pour qu’elles traversent le barrage de la/sa censure homophobe… Le dramaturge nord-américain Tennessee Williams a fait de même dans ses pièces, lorsqu’il a changé le sexe du regard désirant ou de l’objet de désir pour occulter l’orientation sexuelle de ses personnages.

De plus en plus de créateurs gay friendly – qui se disent volontiers « hétéros », et qui sont très soucieux de se racheter une image de gens « ouverts » auprès de la communauté homo – s’abaissent aussi à flatter les personnes homosexuelles dans leur déni, alors qu’ils tournent pourtant des reportages censés lever tous les « tabous » sur l’homosexualité. Je ne savais pas qu’il fallait obligatoirement pratiquer la langue de bois pour « faire plaisir »… Par exemple, le journaliste Serge Moati conclut son reportage « Une Vie ordinaire ou mes questions sur l’homosexualité » (2002) par cette phrase super hypocrite/sincère, qui fige les débats à propos de l’homosexualité en « interrogation de l’intellectuel ayant l’humilité de se laisser bousculer par l’Énigme homosexuelle » : « Le monde se fissure, et le mystère s’épaissit… » Pathétique narcissisme.
La censure s’étend non seulement sur l’homosexualité, mais également sur la compréhension de l’homophobie. À ce propos, je ne suis pas d’accord avec Jean-Yves Le Talec quand il écrit, dans son essai Folles de France (2008), que « C’est aujourd’hui l’homophobie que l’on questionne plutôt que l’homosexualité. » (p. 77) Ce n’est pas parce qu’on a remplacé un terme par l’autre qu’on les a analysés et compris tous les deux. L’homophobie, phénomène qui est actuellement exposé sous forme de fait-divers scabreux sans être expliqué, fait l’objet du même tabou, de la même démission de la part de nos intellectuels homosexuels : « Le meilleur moyen de combattre l’homophobie, n’est-ce pas de la soumettre sans fin à la question ? » (cf. la préface d’Éric Fassin, dans l’essai Pour en finir avec l’homophobie (2005) de Julien Picquart, p. 11)
Paradoxalement, le déni de la nature violente du désir homosexuel est souvent contre-investie dans une glorification de l’amour homosexuel, tout aussi dénégatrice : « L’homosexualité ne m’intéresse pas comme sujet de cinéma. Ce qui m’intéresse, c’est l’intimité des personnages. » (Gaël Morel dans l’article « Gaël et son Clan », entretien avec Cyril Legann, sur la revue Illico, 10 juin 2004) La grande majorité des penseurs de l’homosexualité nous maintiennent en enfance, et cherchent malheureusement à évacuer la question du sens et de la nature du désir homosexuel, pour lui préférer ses actualisations amoureuses : « Autre chose dont il faut se défier, c’est la tendance à ramener la question de l’homosexualité au problème du ‘Qui suis-je ? Quel est le secret de mon désir ?’. Peut-être vaudrait-il mieux se demander : ‘Quelles relations peuvent être, à travers l’homosexualité, établies, inventées, multipliées, modulées ?’ Le problème n’est pas de découvrir en soi la vérité de son sexe, mais c’est plutôt désormais de sa sexualité pour arriver à des multiplicités de relations. » (Michel Foucault, « De l’amitié comme mode de vie » (1981), cité dans Dits et Écrits II, 1976-1988 (2001), p. 982)
On ne pourrait pas analyser le couple homosexuel ni lui trouver de points de comparaison. Il existerait en soi, et indépendamment des codes sociaux pré-établis. Personne ne serait apte à le questionner : « À mon sens, le couple lesbien, quel qu’il soit et par essence, ne correspond pas à la norme hétérosexuelle, ne la détourne pas forcément non plus, ne se définit pas forcément ‘par rapport à’… » (le témoignage d’une femme lesbienne, dans l’essai Attirances : Lesbiennes fems, lesbiennes butchs (2001) de Christine Lemoine et Ingrid Renard, p. 15) On informe au passage les « fouille-merde » qui s’aventureraient sur le terrain des couples homosexuels qu’ils pénètrent sur une propriété privée (…privée de cerveaux et d’amour, en effet) : « La mafia de toi et de moi. Club privé. Défense d’entrer. » (Kamel à Christian, dans l’autobiographie Parloir (2002) de Christian Giudicelli, p. 76)
L’individu homosexuel veut donner à sa censure l’apparence de l’amour, de la nature : « Je voulais faire un film qui ne pose même pas la question de l’homosexualité. Je voulais montrer une homosexualité épanouie, sans surenchère, naturelle. » (le réalisateur Sébastien Lifshitz à propos de son film « Presque rien » (1999) dans l’essai Le Cinéma français et l’Homosexualité (2008) de Didier Roth-Bettoni et Anne Delabre, p. 231) Beaucoup de personnes homosexuelles s’auto-persuadent qu’elles sont très heureuses en amour, alors que leur situation concrète est loin d’être idéale. « Non, rien de rien, non, je ne regrette rien. » se forcent-elles à chanter, en bons bobos pleins d’optimisme dans leur déprime (j’ai bien écrit « optimisme » ; pas « Espérance ») : « J’aime la vie avec passion, j’en ai saisi toutes les opportunités au moment où elles se présentaient, je ne regrette rien de ce que j’ai vécu et j’espère avoir encore de belles années devant moi. » (cf. les dernières lignes de l’introduction de l’autobiographie Mauvais Genre (2009) de Paula Dumont, p. 12) Elles prennent généralement leur air énamouré le plus convaincant, en faisant comprendre à leur entourage que… justement… « il ne peut PAS les comprendre »… que l’amour qu’elles vivent est au-delà de mots… « Personne ne comprendra comment je peux écrire cela, mais ce week-end fut le plus beau de ma vie. Sébastien, lui, le sait. Je le sais. Cette raison-là nous appartient. C’est la force de l’amour que nous venions de découvrir. » (Gaël-Laurent Tilium au moment de la découverte de la séropositivité de son copain, dans son autobiographie Recto/Verso (2007), p. 239) Par exemple, dans son journal intime Le Cahier vert, Journal, 1961-1989 (1991), Jocelyn François raconte l’amour « incompréhensible à autrui » qu’elle éprouve pour sa compagne.
La « bobo attitude » homosexuelle, qui sacralise le silence en soi, sans prendre en compte qu’il existe des silences pleins, certes, mais aussi des silences bien vides (j’appellerais ça volontiers des pets de lapin, de l’esbroufe de romantiques, ou du « trip » minimaliste d’artiste maudit narcissique), récolte beaucoup de succès en ce moment auprès des personnes homosexuelles. Cette comédie est redoutable car elle est pathétiquement sincère ; elle pastiche de manière pas du tout humble la noblesse de la pudeur, des adieux, des amours impossibles (et « belles » parce qu’impossibles) : « Plus personne ne compte à leurs yeux. […] Roland et Olivier […] Tout se tait. Le temps s’est arrêté. Moment de silence et de bonheur dans le tumulte de la guerre. » (cf. le commentaire de la Chanson de Roland de Chrétien de Troyes dans l’essai L’Invention de la culture hétérosexuelle (2008) de Louis-Georges Tin, p. 21) ; « Silence, le silence, c’est le mieux. » (Esti dans le roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman, p. 263) ; « On a marché. On ne s’est pas dit grand-chose. C’était bien. Merveilleusement bien. » (Abdellah Taïa, Une Mélancolie arabe (2008), p. 48) ; « Je n’ai jamais répondu aux deux SMS pleins de bisous de Javier. Je n’avais plus rien à dire. » (cf. les dernières lignes du chapitre II dans l’autobiographie Une Mélancolie arabe (2008) d’Abdellah Taïa, p. 54) Le vide est tellement esthétisé et transcendé que le sujet bobo/homo en vient à être hyper prévisible dans ses propos (« Tu penses à quoi, là ? » ; « Prends soin de toi. » ; « Fais de doux rêves » ; « Y’a des silences qui disent beaucoup… »). Et derrière, il n’y a rien que de la pulsion, des soupirs, du vide, et de la drague à deux balles. Les lieux de rencontres amoureuses homosexuelles sont d’ailleurs marqués par la clandestinité, l’anonymat, le loi du secret, et l’obscurité. La confidentialité est très souvent le pacte tacitement obligatoire des rendez-vous (amicaux, associatifs, sexuels…) des communautaires homosexuels. Le chant du silence et du mensonge impose à nouveau sa loi… et il a le culot de se faire appeler « amour ». Alors je me demande : quand sortira-t-on de la tyrannie oppressante des bons sentiments pour regarder enfin les actes et les nommer ?