Code n° 86 : Homme invisible

(voile/momie/diamants/caméléon)

 

 

 

 

Homme invisible dessiné par Philippe

 

 

 

 

 

Notice explicative :

 

 

 


Si je vous dis que la grande majorité des personnes homosexuelles s’est prise pour l’Homme invisible, le célèbre personnage créé par James Whale (lui-même homosexuel), et qui renvoie très inconsciemment à l’être sans corps qu’est l’Androgyne, vous ne me croirez certainement pas. Et pourtant, c’est probable ! Aussi probable qu’elles se sont identifiées au caméléon transparent, au diable aux multiples facettes (comme le diamant), à un mort vivant enveloppé dans un linceul (bref, à une momie). L’Homme invisible est l’image symbolique exprimant chez elles un désir de disparaître, de se prendre pour Dieu, de mourir.

 

 

 


 

N.B. : Voir également les codes "se prendre pour Dieu", "se prendre pour le diable", "amant diabolique", "morts-vivants", "miroir", "eau", "amant narcissique", "poupées", "substitut d’identité", "différences physiques", "inversion", "moitié", "fantasmagorie de l’épouvante", "clown blanc et masques", "quatuor", "fusion", "« Je suis un Blanc-Noir »", la partie « couturier » de "Pygmalion", "désir désordonné", "déni", "doubles schizophréniques", la partie « zèbre » de "taureau", la partie « mise en scène de son enterrement » de "mort", et la partie « obscure-clarté » de "ombre", dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 

 

 

 

 

 

 

 

FICTION

 

 


 

 a) Le personnage homosexuel se compare à l’Homme invisible, à la fois pour s’effacer et pour se déifier :


 

 

 

film "I'm cool I'm good" (2010) de Stanya Kahn

 

 

 

 


Il est fait très souvent référence au mythe de l’Homme invisible dans les œuvres homosexuelles. C’est le cas dans le film « L’Homme invisible » (1929) de James Whale, la chanson « The Invisible Man » du groupe Queen, le film « The Barber, l’Homme qui n’était pas là » (2001) de Joel Coen, le tableau L’Homme invisible (1930) de Salvador Dalí, la pièce Nos Amis les Bobos (2007) d’Alain Chapuis, le film « Tan De Repente » (2003) de Diego Lerman, le film « Les Roseaux sauvages » (1994) d’André Téchiné, le film « Memento Mori » (1999) de Kim Tae-yong et Min Kyu-dong, le film « O Fantasma » (2000) de João Pedro Rodrigues, le roman Dix Petits Phoques (2003) de Jean-Paul Tapie, le film « Sexe, Gombo et Beurre » (2007) de Mahamat-Saleh Haroun, la pièce Big Shoot (2008) de Koffi Kwahulé (avec le personnage de Stan), le film « La Beauté du Diable » (1949) de Claude Autant-Lara, le film « Einaym Pkuhot » (« Tu n’aimeras point », 2009) de Haim Tabakman, la pièce L’Évasion de Kamo (1992) de Daniel Pennac (mise en scène de Guillaume Barbot en 2009), le film « La Femme invisible » (2009) d’Agathe Teyssier, la pièce Quand je serai grand, je serai intermittent (2010) de Dzav et Bonnard (avec Bonnard), etc.

 

 

 


On voit apparaître l’Homme invisible dans les discours de certains héros homosexuels, ou bien en images, alors que cela n’a pas forcément de rapport avec l’intrigue. « Il fallait que je fasse quoi ? Que je passe les menottes à l’Homme invisible ? » (Nina la lesbienne dans le one-woman-show Le Gang des Potiches (2010) de Karine Dubernet) Dans le film « Navidad » (2009) de Sebastian Lelio, un homme d’air en plastique se dresse et prend vie sous l’effet des bouche d’aération. Dans la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi (mise en scène par Adrien Utchanah en 2010), la Reine aveugle ne s’adresse jamais directement à l’acteur qui joue le Rat, ne se fie pas non plus à l’endroit où elle entend sa voix : elle tourne au contraire son visage vers un rat imaginaire, un homme invisible.

 

 

 


Beaucoup de personnages homosexuels se prennent pour l’Homme invisible : « J’ai l’impression d’être la femme invisible. » (Marilou dans la pièce String Paradise (2008) de Patrick Hernandez et Marie-Laetitia Bettencourt) ; « Tu te veux liquide, pantin translucide. » (cf. la chanson « Et tournoie… » de Mylène Farmer) ; « J’ai toujours été un homme qui passe : un jour Superman, un jour Fantômas. Un homme qui s’efface sans laisser de trace. » (Ronan dans la chanson « Un Homme qui passe » du spectacle musical Cindy (2002) de Luc Plamondon) ; « Lesbienne invisible, encore et toujours. » (Océane Rose-Marie dans son one-woman-show La Lesbienne invisible, 2009) ; « Un jour, un enfant qui n’existait, trouva une plume et un livre blanc. Et il se dessina. […] Un jour il s’effaça. » (Copi, Un Livre blanc (2002), pp. 37-51) ; « LGBT, les initiales d’une Société d’Anonymes. » (une réplique de la comédie musicale Encore un tour de pédalos (2011) d’Alain Marcel)

 

 

 

 

 

 

 

Dans le film « Contracorriente » (2011) de Javier Fuentes-León, Santiago passe son temps à dire que « les gens ne le voit pas » et qu’il a fini par être invisible à leurs yeux : « Je me suis laissé entraîner par la marée. Mon corps s’est fracassé contre les rochers. Depuis, on ne me voit plus. » Quand il se ballade dans la rue avec son amant Miguel, celui-ci est le seul à le voir. D’ailleurs, une fois qu’il se sera noyé, comme Carlos, le cousin de Miguel, Santiago finira en momie balancée dans la mer.

 

 

 

 


Dans la comédie musicale HAIR (2011) de Gérôme Ragni et James Rado, les protagonistes homos ou bis passent leur temps à déclarer leur invisibilité : « Oooh… Satan m’habite. […] Je suis invisible. » (Burger) ; « Je suis invisible.  […] Je veux être l’Homme invisible. Je veux rentrer dans l’esprit des gens, savoir ce qu’ils pensent et ce qu’ils veulent. » (Claude, idem) Dans la pièce Les Gens moches ne le font pas exprès (2011) de Jérémy Patinier, Lourdes-Marilyn se compare à Casper le petit fantôme. Dans le film « Les Amitiés particulières » (1964) de Jean Delannoy, quand Georges demande à son jeune amant Alexandre comment il a fait pour le rejoindre sans se faire voir des surveillants de leur collège, celui-ci lui répond très naturellement : « J’ai fait l’Homme invisible, c’est tout ! »


 

 

 

 

B.D. "Kang" (1984) de Copi

 

 

 

 


En général, quand le personnage homosexuel se définit comme un Homme invisible, c’est qu’il se prend pour Dieu ET pour le diable à la fois, pour un être insignifiant : « Je peux disparaître. » (Chloé dans le film « Chloé » (2009) d’Atom Egoyan) ; « Personne ne peut me voir ni donc m’appeler. Je suis plus indistinct que le brouillard, et, semble-t-il, plus impalpable même que la nuit. » (Garnet Montrose dans le roman Je suis vivant dans ma tombe (1975) de James Purdy, p. 25) ; « Être quelconque. Si tu savais comme c’est dur à accepter. […] Parce qu’on manque d’envergure. » (Jean-Marc dans la pièce Parfums d’intimité (2008) de Michel Tremblay) ; « Tu me reprochais d’être transparent… » (Claude, le personnage homosexuel, à Serge, quand ce dernier se moque de son nouveau costume blanc très flashy, dans le film « Je préfère qu’on reste amis » (2005) d’Éric Toledano et Olivier Nakache) ; « De toute façon, avec moi, une femme, c’est toujours la femme d’un autre. » (idem) ; « Vous êtes quelconque. » (le narrateur homosexuel parlant de lui à la deuxième personne du pluriel, dans le roman N’oubliez pas de vivre (2004) de Thibaut de Saint Pol, p. 123) ; « Mon problème, c’est que je suis insignifiant. » (François Pignon dans le film « Le Placard » (2001) de Francis Veber) ; « On nous appelait fantômes. » (le héros de la pièce L’Autre Monde, ou les États et Empires de la Lune (1650) de Cyrano de Bergerac) ; « Ils avaient rêvé d’avoir un fils comme lui, fonceur, costaud, bagarreur. J’étais le contraire : fragile de partout. Il m’appelait ‘Fleur de cristal’. » (Romain en parlant de son père, dans le roman Les Julottes (2001) de Françoise Dorin, p. 27) ; « Elle avait l’art de rester invisible ; souvent les gens ne remarquaient pas sa présence, ce qui lui permettait d’écouter ce qu’elle n’était pas censée entendre. Ses parents passaient parfois devant elle sans la voir. » (Esti, l’héroïne lesbienne du roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman, p. 130)

 

 

 


L’outil Internet permet même au héros gay de se sentir agissant sans vraiment agir, de se croire invisible : « Je me moque de l’endroit où je suis. […] Ici, je suis invisible. » (Cyril dans le roman Pavillon noir (2007) de Thibaut de Saint Pol, p. 32) ; « Quoi qu’il arrive, souviens-toi que je suis lié à toi en silence – comme un homme invisible. » (Chris à son amant virtuel Félix, dans le roman La Synthèse du Camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 192) Dans le film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta, la figure de l’Homme invisible occupe une place prédominante, et est, pour ainsi dire, « concrétisée » par le cyberespace : Denis et Luther vivent une relation virtuelle désincarnée (« Personne non plus dans ma vie ne connaît ton existence. ») ; Denis, le héros, avoue rechercher derrière chaque visage humain le reflet d’un fantôme, se prend lui-même pour un « ange luciférien » derrière son ordinateur, et se réfère clairement au mythe de l’androgyne (il évoque l’existence d’« un homme invisible comme séparé »).

 

 

 


Souvent, le personnage homosexuel ne se sent plus exister, et ne voit pas non plus d’un œil bienveillant les personnes qui l’entourent (elles lui apparaissent aussi comme des êtres invisibles, méprisables) : cf. le film « Faites comme si je n’étais pas là » (2001) d’Olivier Jahan, la chanson « Vous qui passez sans me voir » de Jean Sablon, le spectacle de marionnettes L’Histoire du canard qui voulait pas qu’on le traite de dinde (2008) de Philippe Robin-Volclair (le héros gay souffre de son invisibilité), la pièce Fils de personne (1943) d’Henry de Montherlant, le film « Señora De Nadie » (1982) de Maria Luisa Bemerg, le film « Femmes de personne » (1983) de Christopher Frank, le film « My Father Is Nothing » (1992) de Leone Knight, etc. « Moi, quand j’avais ton âge, j’voyais personne. Non, c’est le contraire. Personne ne me voyait. J’existais pas. » (Alex dans le film « Les Voleurs » (1996) d’André Téchiné) ; « Pour la première fois de sa vie, il rêvait d’être invisible. » (la voix-off du film « Les Témoins » (2006) d’André Téchiné) ; « Je voudrais disparaître dans une trappe, mais il n’y a pas de trappe. » (Élisabeth dans le film « Les Enfants terribles » (1949) de Jean-Pierre Melville) ; « Mais je suis transparent ou quoi ? » (le héros homo réincarné en vitre, dans le one-man-show Raphaël Beaumont vous invite à ses funérailles (2011) de Raphaël Beaumont) ; « Ma vie fut celle d’être celui qui souffle et qu’on oublie. » (Cyrano dans la pièce Cyrano intime (2009) d’Yves Morvan) ; « La foule autour ignore ce qui se trame : tu demeures invisible. » (Félix, le héros homosexuel se parlant à lui-même à la deuxième personne du singulier, dans le roman La Synthèse du Camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 232)

 

 

 


La mention de l’invisibilité se rapporte à une recherche de transcendance amoureuse et spirituelle : cf. le roman Vers l’Invisible (1958-1967) de Julien Green, le roman Beatriz Y Los Cuerpos Celestes (1998) de Lucía Etxebarria, le film « Ice Men » (2002) de Thom Best, etc. « Tu viens comme moi d’une planète invisible. » (cf. la chanson « Ouverture » d’Étienne Daho) ; « J’ai vu un ange ! Non, je ne suis pas fou ! Il est arrivé au lycée un être étrange que je ne connaissais pas, avec un visage aux traits si fins qu’ils semblaient sculptés dans le marbre. Un marbre blanc, indescriptible, presque translucide. » (Bryan en parlant de son amant Kévin, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 31) ; « Je peux sentir ta bite invisible. » (Judy Minx dans le spectacle de scène ouverte Côté Filles au Troisième Festigay du Théâtre Côté Cour de Paris, en avril 2009) ; « L’invisible, c’est justement ce qui m’attire. » (Monsieur Charlie dans la pièce L’Héritage de la Femme-Araignée (2007) de Christophe et Stéphane Botti) ; « Pauvre Stephen ! Elle ne put jamais s’imposer à elles : elles lisaient toujours en elle comme si elle avait été de verre. » (Stephen, l’héroïne lesbienne parlant de son rapport aux femmes, dans le roman Le Puits de Solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, p. 102) ; « Cela faisait des années que nous nous étions approprié l’hortensia. Dedans, nous étions invisibles, hors de portée de la maison, des regards du dessus et alentour. Il y avait l’odeur, je m’en souviens. Un arôme puissant d’hortensia pourri et d’humus. Encore maintenant, l’odeur végétale des hortensias conserve son pouvoir. » (Ronit par rapport à son amante Esti, dans le roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman, pp. 212-213) Dans la pièce Parfums d’intimité (2008) de Michel Tremblay, Yves, le copain actuel de Jean-Marc, est présenté comme un homme transparent. Dans le film « 510 mètres sous la mer » (2008) de Kerstin Polte, quand Nathalie s’étonne de voir son amante Simone s’adresser à un sac plastique transparent (« Tu parles à un sac en plastique ? »), celle-ci assume son apparent délire (« Oui. » répond-elle). Les personnages de la pièce Doubles (2007) de Christophe et Stéphane Botti expriment l’envie d’être transparents (ils apparaissent d’ailleurs enveloppés sous cellophane). Dans le film « Open » (2010) de Jake Yuzna, les personnages sont cagoulés comme l’Homme invisible : Cynthia, jeune hermaphrodite, rencontre Gen et Jay, un couple qui se remet d’opérations de chirurgie plastique ; et elle découvre ainsi la « pandrogonie », procédé par lequel deux personnes fusionnent leurs traits de visage en une seule entité unifiée, afin de tenir compte de leur évolution à partir d’identités distinctes. Dans le one-man-show Hétéro-Kit (2011) de Yann Mercanton, Claude adore le patinage artistique et est fasciné par la figure du patineur sur glace efféminé.

 

 

 


Mais cette quête d’invisibilité, de fusion avec l’Homme de Glace, est souvent déçue et se révèle dangereuse, car désincarnée. « Je me demande pourquoi Pierre prend une si grande place dans ce roman, car Pierre existe, il est mon ami dans la vie réelle ; qu’a-t-il de si irréel pour être le seul être vivant se glissant dans mon imagination parmi des personnages fictifs avec autant d’aisance ? » (la voix narrative à propos de son amant, dans le roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 11-12) ; « Comment veux-tu que j’aime un homme qui n’existe pas ? » (Phillip dans le film « I Love You Phillip Morris » (2009) de Glenne Ficarra et John Requa) ; « Tu connais quelque chose de plus réel qu’un fantôme ? » (Julia, l’héroïne lesbienne du film « Como Esquecer », « Comment t’oublier ? », 2010, de Malu de Martino) ; « J’étais invisible. » (Gilda essayant d’attirer désespérement l’attention d’Isa, dans la pièce Missing (2008) de Nick Hamm) ; « Son regard ne passe pas sur moi, juste à travers, comme si j’étais invisible. » (Cécile décrivant son amante Chloé, dans le roman À ta place (2006) de Karine Reysset, p. 24) ; « Tu es le seul à me voir. Moi-même, je ne me vois pas. » (Texor Texel dans la pièce Cosmétique de l’Ennemi (2008) d’Amélie Nothomb) ; « Je ne te vois plus. Tu es flou. Oooh ! Tu disparais ! » (Didier à son amant, dans la pièce Chroniques d’un Homo ordinaire (2008) de Yann Galodé) ; « Tu dis toujours que nous sommes des gens invisibles. » (Jim à son amant George dans le film « A Single Man » (2009) de Tom Ford) ; « Nous sommes invisibles, non ? » (Kenny à George, idem) Dans le film « Le Planeur » (1999) d’Yves Cantraine, quand Bruno dit à Fabrice qu’il l’a vu à l’église, ce dernier lui répond agressivement : « Moi aussi, je t’ai vu ! Qu’est-ce que tu crois ? T’es pas invisible ! »

 

 

 


Le personnage homosexuel peut aussi qualifier quelqu’un d’invisible – et notamment l’individu de l’autre sexe – pour le mépriser et s’en débarrasser. « Les hommes n’ont pas de corps. » (Oshen – la comédienne Océane Rose-Marie – lors de son concert à L’Européen de Paris, le 6 juin 2011) Dans la pièce Se dice de mí (2010) de Stéphan Druet, Alba, la lesbienne, surnomme son mari « Ausente » (= Absent) : elle le définit comme un homme « transparent ».

 

 

 


L’Homme invisible, en tant qu’amant, prend même parfois les traits du diable, c’est-à-dire ceux d’une créature cruelle d’être incorrigiblement immatérielle : cf. la B.D. Journal (1) (1997) de Fabrice Neaud (avec le reflet de Stéphane qui se brouille peu à peu). On nous parle d’un « mal invisible » dans la pièce La Femme assise qui regarde autour (2007) d’Hedi Tillette Clermont Tonnerre. « C’est bizarre : On a cette chose en soi et on ne la combat pas, car on l’ignore. » (Martha à Karen dans le film « The Children’s Hour », « La Rumeur » (1961) de William Wyler) Dans le film « Le Refuge » (2010) de François Ozon, quand Mousse demande à Paul, le personnage homosexuel, s’il « a déjà aimé quelqu’un vraiment », celui-ci lui donne une réponse affirmative énigmatique : « Oui. Quelqu’un qui n’existe pas. »

 

 

 


L’invisibilité peut dire un contexte fictionnel noir, négatif, violent. Par exemple, dans le roman La Cité des Rats (1979) de Copi, c’est l’obscurité de la tanière qui rend les rats invisibles. Le film « Missing » (2004) de François Zabaleta traite des avis de recherche de personnes disparues, sur fond de meurtre inélucidés. Le motif de l’Homme invisible suggère également une activité d’espionnage, de voyeurisme, de viol de la différence des espaces. Par exemple, le personnage du méchant Nazi du roman À mon cœur défendant (2010) de Thibaut de Saint-Pol, cherche à tout prix à se fondre dans le décor (« Je suis resté invisible. », p. 19) et suit en filature Madeleine dans une voiture noire discrète, « ordinaire, invisible à force d’être banale. » (p. 31) Dans le film « La Croisière » (2011) de Pascale Pouzadoux, , Raphaël va se travestir en femme pour passer inaperçu sur le bateau et espionner sa femme.

 

 

 


Le lien entre insibilité et viol ne doit pas nous étonner outre mesure. Ne perdons pas de vue que le célèbre mythe de l’Homme invisible a coutume d’agir fictionnellement avec une violence inouïe, puisque c’est une figure typique des films d’épouvante (comme on peut le constater dans le film « Matador » (1987) de Pedro Almodóvar, avec Diego qui se masturbe devant l’Homme invisible frappant violemment une femme).



 

 

 


b) Le personnage homosexuel voit un homme voilé ou bien s’enveloppe d’un voile qui le rend invisible :

 

 

 


Je vous renvoie au film « Rideau de Fusuma » (1973) de Tatsumi Kumashiro, à la photo Comme un Ange (1986) d’Orion Delain, au roman Los Ambiguos (1922) d’Álvaro Retana (avec Julio l’homme-voile), au film « Belly Dancer » (2009) de Pascal Lièvre, au film « Dérive » (1983) d’Amos Gutmann (avec « un hermaphrodite en voile de mariage »), à la pièce La Star des Oublis (2009) d’Ivane Daoudi (avec Ada, la femme-voile lesbienne), à la comédie musicale Amor, Amor, en Buenos Aires (2011) de Stéphan Druet (avec Ottavia la Blanca et son « voile matinal », décrit ironiquement comme un « abat-jour »), à la pièce Le Frigo (1983) de Copi mise en scène par Érika Guillouzouic en 2011 (avec le héros enveloppé d’un drap blanc), à tous les couturiers homosexuels des fictions (je vous renvoie à la partie « couturier » du code "Pygmalion" de mon Dictionnaire des Codes homosexuels).

 

 

 


Tout au long du roman La Peau des Zèbres (1969) de Jean-Louis Bory, le corps humain se limite à un tissu fantomatique : « Encore plus désolant que tout à l’heure à présent qu’il est réduit à une couverture jaune tire-bouchonnée sur le matelas rayé…[…] Dans la salle de bains il refuse de regarder les draps. Il les voit. Ils se sont dénoués. Ils vivent. Mais ils se taisent. » (p. 47) ; « Je ne peux pas lire le visage d’Hubert dissimulé par la toile bleue du transat replié. » (idem, p. 326) ; « À travers le rideau de ses mèches qui lui glissaient sans cesse devant la figure… » (idem, p. 406) ; « Hubert grogne, tout son corps enfoui dans le revers de sa robe de chambre, lové genoux au menton, empaqueté dans sa robe de chambre à demi recouverte par le drap. » (idem, p. 528) Dans le poème « Le Condamné à mort » de Jean Genet, on retrouve « les peaux de satin » et les draps humains : « Voile bleu ta tête couverte ».

 

 

 


Il est curieux de constater que certains héros homosexuels se prennent pour un drap : « J’ai souvent eu peur que ce tissu me domine, qu’il se fonde en moi. » (la jeune fille dans la pièce Mon cœur avec un E à la fin (2011) de Jérémy Patinier) ; « [Zaza] ne peut pas vivre sans ses drapés. » (Georges dans la pièce La Cage aux Folles (1973) de Jean Poiret, version 2009 avec Christian Clavier et Didier Bourdon) ; « Cette fois-ci j’les enlève mes voiles. » (un des protagonistes homosexuels de la comédie musicale Encore un tour de pédalos (2011) d’Alain Marcel)

 

 

 


Il est à noter que dans les œuvres homosexuelles, l’Homme invisible est souvent un homme-voile : « La dentelle, c’est comme un miroir. » (Doña Augusta dans le roman Paradiso (1967) de José Lezama Lima, p. 19) ; « Peut-être je disparais et ils me voient plus. […] Quelque chose vole devant moi, un grand drap bleu qui se pose en me recouvrant tout entier. Je regarde le miroir. Dedans, j’y vois ma tête qui me regarde aussi. » (le narrateur du roman Le Crabaudeur (2000) de Quentin Lamotta, pp. 84-85) Dans le film « Le Sable » (2005) de Mario Feroce, Elisa est la femme voilée, et Mahaut, au moment de lui faire l’amour, lui dit : « Je ne te vois plus. » Dans le roman La Voyeuse interdite (1991) de Nina Bouraoui, la voix narrative enfile le jour de son mariage la robe mauve de l’invisibilité : « Je faisais de cette robe une seconde peau, un double de mon corps qui continuerait à vivre » (pp. 137-138)

 

 

 


Par ailleurs, on constate que le héros homosexuel est familier de la mode (il est parfois mannequin, ou styliste). « J’aime trop la haute couture. » (Marina, le travesti, dans la pièce Détention provisoire (2011) de Jean-Michel Arthaud) Dans son one-man-show Ali au pays des merveilles (2011) d’Ali Bougheraba, l’univers des couturiers est associé à un « truc de pédés ».

 

 

 


Le personnage homosexuel refuse en général de connaître le sens de son attachement aux voiles et aux vêtements : « Le Docteur Feingold a prétendu que cette obsession vestimentaire trahissait une activité de substitution. Elle m’a dit que j’avais besoin de ritualiser mon chagrin et que cette manie de choisir des vêtements remplaçait dans mon esprit une expression plus profonde de la perte. J’ai eu envie de lui demander : ‘Et vous, docteur Feingold, vous vous êtes déjà interrogée sur ce que cela signifie, pour vous, de vivre seule dans un appartement blanc immaculé, avec un chat impeccable que vous appelez Bébé ?’ Bien sûr, je me suis contentée de l’écouter et d’acquiescer, car je n’avais aucune envie d’entamer de nouveau une conversation sur mon agressivité, mes limites et ma tendance à ‘résister au processus’, comme elle dit. Ce qu’elle ignore, c’est que ma vie est bâtie sur cette résistance au processus. » (Ronit, l’héroïne lesbienne du roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman, p. 67)

 

 

 


Le corps voilé représente souvent le corps violé : « Y me semble de te voir en train de souffrir dans un voile transparent. » (Mélène à son ami Jean-Marc, dans le roman Le Cœur éclaté (1989) de Michel Tremblay, p. 55) ; « Le jeune homme flotte nu au-dessus du sol, le cou enveloppé de ce voile. » (la description du corps de Cyril, pendu, dans le roman Pavillon noir (2007) de Thibaut de Saint Pol, p. 221)


 

 



c) Le personnage homosexuel parle d’une momie ou se considère comme une momie :

 

 

 


On retrouve le motif de la momie dans beaucoup de fictions traitant d’homosexualité : cf. le film « Satreelex, The Iron Ladies » (2003) de Yongyooth Thongkonthun, le film « The Rocky Horror Picture Show » (1975) de Jim Sharman, le poème « El Cadáver » de Néstor Perlongher, « Le Bal des Maudits » (1958) d’Edward Dmytryl (avec Marlon Brando au visage plâtré sur son lit d’hôpital), le film « Shortbus » (2005) de John Cameron Mitchell, le film « Salò O Le 120 Giornate Di Sodoma » (« Salò ou les 120 journées de Sodome », 1975) de Pier Paolo Pasolini, le spectacle Rêve d’Égypte (1907) interprété par Colette au Moulin-Rouge, la pièce D’habitude j’me marie pas ! (2008) de Stéphane Hénon et Philippe Hodora, la pièce La Sonate des Spectres (1907) d’August Strindberg, le film « Maurice » (1987) de James Ivory (avec les bandages de Clive), le film « Hustler White » (1997) de Bruce LaBruce et Rick Castro, les tableaux de Charles-Louis La Salle, le poème « En cœur forgé » (2008) d’Aude Legrand-Berriot, etc.

 

 

 


Des allusions récurrentes à la momie sont faites dans des intrigues qui n’ont parfois rien à voir avec elle : « Pietro Gentiluomo. Je l’ai dragué au musée du Vatican il y a bien dix ans, il était venu dessiner les momies égyptiennes, il retouchait des photos pour en faire des cartes postales, c’est son métier. » (la voix narrative du roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 12) ; « Regarde, maman ! Il [le Jésuite] allait se tirer avec les joyaux de la momie de grand-mère ! » (la Princesse à la Reine dans la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi) ; « Continuez à manger vos momies ! » (le Rat, idem) ; « Elle va pas recommencer, la momie !!! » (Romain, le coiffeur gay, s’adressant à la concertiste lesbienne Isabelle, dans la pièce Dernier coup de ciseaux (2011) de Marilyn Abrams et Bruce Jordan) Dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi, Pédé est « momifié » (p. 352) ; Solitaire raffole des momies « construites en série », et veut s’en acheter deux ou trois pour les exposer dans sa galerie.

 

 

 


N’oublions que l’Homme invisible, dans le célèbre film de James Whale, est couvert de bandelettes, et que donc la momie est symbole à la fois d’invisibilité et d’homosexualité. On retrouve les momies homosexuelles dans quelques œuvres de fiction. Par exemple, dans le film « Bandaged » (2009) de Maria Beatty, Lucille, l’héroïne lesbienne, a le visage bandé. Dans le film « Homme au bain » (2010) de Christophe Honoré, Emmanuel met des bandes de scotch jaune partout sur le visage de son amant Omar. Dans le film « La Comunidad » (« Mes Amis les voisins », 2000) d’Alex de la Iglesia, Julia, employée d’une agence immobilière, traite deux clientes potentielles de « momies lesbiennes » en leur imaginant des positions sexuelles en forme de ciseaux, afin de les choquer et de s’en débarrasser. Dans le film « Adèle Blanc Sec » (2010) de Luc Besson, apparaît un merveilleux exemple de momie homosexuelle : au Musée du Louvre, la momie Patmosis fait comme par hasard les yeux doux à la peinture de st Sébastien, le « saint patron » de la communauté homo…

 

 

 


Le personnage homosexuel se voit lui-même comme une momie dans un sarcophage : « Dans mes draps de papier tout délavés, mes baisers sont souillés. » (cf. la chanson « Plus grandir » de Mylène Farmer) ; « Et toi, mon vieux chien Médoro, compagnon fidèle de mon exil doré, vous tous, mes chers vieux petits adoptés, vous serez enterrés dans des petites amphores, accompagnés de ma momie, dans ma pyramide en cristal que j’ai fait bâtir sur l’Altiplano bolivien suspendu sur le lac Titicaca. » (« L. » dans la pièce Le Frigo (1983) de Copi) Dans le film « Les Enfants terribles » (1949) de Jean-Pierre Melville, Paul est décrit par Jean Cocteau comme une momie qui prépare sa sépulture lui-même parce qu’il est un « être-pour-la-mort » : « Il faisait plus que se coucher. Il s’embaumait. Il s’entourait de bandelettes, de nourriture, de bibelots sacrés, il partait chez les ombres. »


 

 

 


d) Le personnage homosexuel affirme être ou voir un homme invisible aux multiples facettes, comme un diamant travaillé :

 

 

 


Il est fréquemment fait mention des diamants dans les œuvres homosexuelles : cf. le film « Le Cargo de diamants » (1920) de Fritz Lang, le film « Le Lézard noir » (1968) de Kinji Fukasaku, le film « Les Diamants sont éternels » (1971) de Guy Hamilton, la chanson « Diamonds And Rust » de Joan Baez, la pièce Le Jardin des Dindes (2008) de Jean-Philippe Set, le film « Fric-frac rue des Diams » (1974) d’Aram Avakian, etc. Ils renvoient en général au désir d’être objet et de se prendre pour Dieu : « Depuis que je chine au bazar de la quincaille stellaire, j’y ai dégotté de la fine émeraude à m’emperlouser d’éternité. » (Vincent Garbo dans le roman Vincent Garbo (2010) de Quentin Lamotta, pp. 9-10)

 

 

 


Dans la pièce Western Love (2008) de Nicolas Tarrin et Olivier Solivérès, Pancho, le Mexicain homosexuel, entonne la chanson « La Rockeuse de diamants » de Catherine Lara. Dans le roman Les Clochards célestes (1963) de Jack Kerouac, Ray Smith lit Sutra de Diamant (p. 33). Dans le roman Para Doxa (2011) de Laure Migliore, Helena est l’épouse d’un richissime diamantaire travaillant en Namibie.

 

 

 


Dans toute l’œuvre romanesque et dramaturgique de l’Argentin Copi, on retrouve la femme-objet (bourgeoise-prostituée transsexuelle) parée de bijoux la désignant comme l’androgyne mi-homme mi-femme : cf. la pièce La Pyramide ! (1975) (avec l’épingle à cravate assortie d’un gros diamant), la nouvelle « La Baraka » (1983) (avec Mme Ada, voleuse de diamants et des bijoux de la Couronne d’Angleterre), le roman La Cité des Rats (1979) (avec la Reine des Rats se prénommant « Bijou » ; mais aussi l’Émir des Perroquets, tout de bijoux et de diamants orné, avec « une cicatrice qu’il porte autour de la cheville », comme l’androgyne blessé, p. 101), la pièce Les Quatre Jumelles (1973), etc. « À Ibiza Michael et moi nous avons trouvé un diamant sur la plage. » (la voix narrative dans le roman Le Bal des Folles (1977), p. 139) ; « Je mets Michael et Patrizia à la porte avec leur part de diamants. » (idem, p. 145) ; « Elle [la cantatrice Regina Morti] n’a pas peur de se faire arracher les diamants dans le métro. » (cf. la pièce Une Visite inopportune, 1988) ; « Je vous ai donné toutes mes perles ! » (idem) ; « Il [le prince Koulotô] était le chef spirituel de deux cents millions d’âmes extrêmement pieuses qui lui faisaient cadeau tous les vendredis de son poids en diamants et d’un oiseau en papier, l’emblème de sa dynastie. » (cf. la nouvelle « Les vieux travelos » (1978), p. 93) ; « Il se peut que la lumière dont tu me parles sans cesse ne soit que celle du collier de diamants de feu de ta mère ou de la mère de ta mère ou de la Reine d’Angleterre ou bien d’une Pharaonne ! » (Lou à sa mère Solitaire dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986), p. 333) ; « Les lesbiennes ont des diamants dissimulés entre les miches ! » (Fifi, idem) ; « Tu crois que je devrais prendre avec moi la petite valise de diamants ? Non, qu’on les expose. » (cf. la pièce Eva Perón, 1969) ; « Sa beauté indiscutable se passait de l’intelligence. L’élégance avec laquelle elle portait un corsage entièrement brodé de diamants sous une hermine et une toque en plumes d’oiseau de paradis pour monter les escaliers de l’Opéra, la faisait paraître d’un naturel parfait chez les figurants de la jet society. » (la description de Maria-José, le transsexuel, dans la nouvelle « Le Travesti et le Corbeau » (1983), p. 32)

 

 

 


Le diamant est parfois la métaphore de l’amant homosexuel : cf. le film « Le Chat croque les diamants » (1968) de Bryan Forbes, le film « L’Oiseau au plumage de cristal » (1968) de Dario Argento, le roman Garçons de Cristal (1981) de Bai Xianyong, etc. Dans le roman À ta place (2006) de Karine Reysset, Chloé est comparée à un « diamant brut » (p. 155) par son amante Cécile. Dans la pièce Psy Cause(s) (2011) de Josiane Pinson, une patiente lesbienne a reçu de la part de son amante septuagénaire Lili un diamant pour « leur » premier anniversaire de couple : « C’est pour ça que Lili c’est mon deuxième papa. »

 

 

 


Le diamant, aussi surprenant que cela puisse paraître, est symboliquement signe d’invisibilité : « Elle [Sylvia] montra du doigt une petite chouette d’or sommairement travaillée, aux ailes d’émeraude, la tête piquée de diamants avec deux topazes pour les yeux. […] Je revois cet oiseau plus nettement que son visage dont je ne perçois qu’un seul profil – l’autre moitié devenue invisible, à la manière d’un miroir. » (Laura, l’héroïne lesbienne, dans le roman Deux Femmes (1975) de Harry Muslisch, p. 30) ; « On peut mettre un diamant dans une boîte d’allumettes, et une merde dans une boîte à Cartier. » (Lourdes dans la pièce Les Gens moches ne le font pas exprès (2011) de Jérémy Patinier) ; « Elle [Groucha] me paraît minuscule, et comme en hauteur, au sommet d’une montagne, parmi les neiges éternelles. Pour couronner le tout, elle a beau être assise immobile dans le canapé, j’ai l’impression qu’elle remue ses hanches, qu’elle ondule de droite et de gauche, comme si elle faisait la danse du ventre, avec des oscillations de sirène, des variations régulières de courbe sinusoïdale. Vu d’ici, ça fait plein de petites étoiles scintillantes. L’image se décompose, à travers une sorte de filtre brumeux, un diamant taillé ou un kaléidoscope, comme dans les films psychédéliques ou les premiers épisodes de Columbo» (Yvon en parlant de la maléfique Groucha, dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, p. 264)


 

 


L’Homme invisible est parfois associé à un diamantaire au regard diabolique, possédant plusieurs visages (cf. le code "quatuor" dans le Dictionnaire des Codes homosexuels), donnant l’impression spectaculaire et séduisante qu’il est plusieurs, infini, et éternel… alors qu’il n’est finalement qu’un, et qu’il est déjà mort : « Je travaille en solitaire. Au sens diamantaire du terme. » (Paola dans le one-man-show Changez d’air (2011) de Philippe Mistral) ; « Je suis né une seconde fois et ai compris que je n’étais pas un, mais plusieurs. » (Cyril, le « méchant » du roman Pavillon noir (2007) de Thibaut de Saint Pol, p. 33) ; « J’vois tes grands airs de diamantaire. T’as plus de mystère. Comme tu as changé. » (cf. la chanson « Mylène s’en fout » de Mylène Farmer) ; « Tu observes le bébé SS à la façon d’un diamantaire devant une pierre. » (Félix dans le roman La Synthèse du Camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 148) ; « Dieu t’aime. Pour lui tu es le plus beau des diadèmes. » (Mgr Miriel à Valjean dans la comédie musicale Les Miséreuses (2011) de Christian Dupouy) ; « Hugues ne disait rien. Il se contentait de triturer avec la pointe de son couteau la cire encore molle qui avait coulé sur la table en chêne. Il avait le visage durci et mauvais. À la lueur des bougies, ses traits paraissaient plus durs qu’à l’accoutumée. L’arête de son nez, rendue plus aiguë par les méplats ombrageux du reste du visage, semblait aussi coupante que du diamant. » (Christophe Bigot, L’Hystéricon (2010), p. 41) ; « Vous [Linda] êtes assise sur une faux ? C’est un croissant de Lune ? Attention, ça coupe ! Aïe, Linda ! Vous jaillissez de partout ! » (Loretta Strong dans la pièce Loretta Strong (1978) de Copi) ; « Il naît du pétrole un petit diamant fragile d’où coule le sang d’une rencontre trop bousculée, trop prétentieuse, trop généreuse avec les doigts gantés d’un orfèvre. Un cristal saigne : son pétrole est rouge. » (cf. la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier) Cet homme-diamant est en général malveillant. Par exemple, dans la pièce Un Barbu sur le net (2007) de Louis Julien, l’un des amants du héros est voleur de diamants.

 

 

 


Le diamant peut parfois indiquer la mort : mort du corps (par le viol), ou du moins du désir. « Alexis Guérande est mort. Alexis Guérande est mort, ce matin, à côté de moi. Il est mort, frappé à la tête par une balle de hasard, dans un moment de répit, dans un moment où les combats avaient cessé et où notre attention s’était relâchée. Juste une balle qui s’est logée dans sa tempe gauche, rien d’autre, quelque chose de très net, comme un éclat de diamant pur qui forme tout à coup un trou rouge au bout de ses sourcils. La mort a été instantanée. » (Arthur parlant d’un compagnon de tranchée, un poète breton de 20 ans, dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, p. 175) ; « Elle [Jolie] avait autour du cou, pour dissimuler huit cicatrices de chirurgie esthétique, un million de dollars en diamants. » (Copi, La Vie est un tango (1979), p. 167) ; « Le cerveau malade de cette idée s’obsède d’une pensée circulaire coupante comme un diamant et tournant sur elle-même jusqu’à une vertigineuse vitesse qui la stabilise en un effet stroboscopique. » (Vincent Garbo dans le roman Vincent Garbo (2010) de Quentin Lamotta, p. 40)

 

 

 

 


e) Le caméléon (ou le lézard) symbolise un désir de toute-puissance dans la disparition :

 

 

 

 

film "Hide's Journey" (2006) de Christof Vorster

 

 


Le caméléon est un reptile qui a la réputation de se fondre dans le paysage, de changer de couleur et d’identité(s). Pas étonnant, donc, qu’il soit repris comme symbole du désir homosexuel dans beaucoup de créations homo-érotiques : cf. le roman Le Caméléon (1994) de Claude Arnaud, le film « Furyo » (1983) de Nagisa Oshima, le film « Le Secret du Chevalier d’Éon » (1959) de Jacqueline Audry, l’album « Karma Chameleon » de Culture Club, le roman Le Lézard noir (1969) de Yukio Mishima, le film « Le Lézard noir » (1968) de Kinji Fukasaku, le film « Miwa : À la recherche du Lézard noir » (2010) de Pascal-Alex Vincent, la pièce The Night Of The Iguana (La Nuit de l’Iguane, 1961) de Tennessee Williams, le film « Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? » (1984) de Pedro Almodóvar (avec le lézard domestique), la pièce El Ritual De La Salamandra (1982) d’Hugo Argüelles, le film « Ma Mère préfère les femmes » (2001) d’Inés Paris et Daniela Fejerman, le film « La Salamandre » (1969) d’Alberto Cavallone, le film « Reptile » (1970) de Joseph Mankiewicz, le roman L’Amour Caméléon (1998) de François-Xavier Bellest, etc.

 

 

 


Il est courant d’entendre le personnage homosexuel se mettre dans la peau du caméléon, ou bien qu’il soit comparé à cet animal soi-disant « invisible » : « Je suis un caméléon. Je change selon les saisons. Je change selon les amants ! » (Anne Cadilhac lors de son concert Tirez sur la pianiste : Récital schizophénik, 2011) ; « Moi, j’suis un vrai lézard. » (Paul, le personnage homo, dans le film « Le Refuge » (2010) de François Ozon) ; « Je me fous bien du qu’en-dira-t-on. Je suis caméléon. » (cf. la chanson « Sans contrefaçon » de Mylène Farmer) ; « C’est un caméléon, un voyageur, un vagabond. Tragique imposteur, il se mélange dans ses couleurs. » (cf. la chanson « Caméléon » de Véronique Rivière) ; « Elles étaient une et cent à la fois, toutes se confondant en un instant, toutes défaillantes en un moment, toutes légères. » (la jeune fille dans la pièce Mon cœur avec un E à la fin (2011) de Jérémy Patinier) ; « Je suis un masque, je suis un caméléon. » (Éric, le personnage homo de la pièce La Mort vous remercie d’avoir choisi sa compagnie (2010) de Philippe Cassand) Dans le répertoire musical de Jann Halexander, l’homme noir est maintes fois présenté comme un caméléon, un Homme invisible sans couleur attitrée : « Ça va du noir jusqu’au très blanc. […] Invisibles, c'est mieux de goûter au luxe de l’indifférence » (cf. la chanson « Les gens de couleur n’ont rien d'extraordinaire... »)

 

 


Le caméléon est symboliquement la métaphore du désir de se substituer à Dieu : « Mon fils aussi [a beaucoup voyagé] ! Mais il a grandi si vite que je n’arrive même pas à me souvenir de son visage. Mais ce n’est pas illogique je pense. Comment pourrait-il avoir le même visage, n’est-ce pas, dans des endroits différents ? C’est dans tous les manuels de bienséance ! Mais je suis sûr qu’après tout, il vous ressemble ! J’ai remarqué. Chaque jour vous ressemblez à quelqu’un de différent. […] Je crois que vous êtes Dieu. […] Mon fils aussi, il est Dieu. » (Jeanne au marchand de melons dans la pièce La Journée d’une Rêveuse (1968) de Copi) 

 

 

 


Le problème de cette identification au caméléon, c’est l’immatérialité subséquente en amour (l’amant devient insaissisable, inattendu, décevant, inconstant, fusionnel et destructeur), c’est l’angoisse individuelle de la perte d’identité : « Là résidait un des plus graves dangers de cette aventure : en passant d’une personnalité à l’autre, il courait le risque de se trouver, un jour, dans la peau d’un indifférent et d’y rester. » (Julien Green, Si j’étais vous (1947), p. 94) ; « J’ai tellement aimé être aimée par toi. J’épousais tes contours caméléon, je me fixais à toi parasite. » (Cécile à son amante Chloé, dans le roman À ta place (2006) de Karine Reysset, p. 42) ; « J’avais une dizaine de partenaires dont un Noir américain, une strip-teaseuse, un vieux peintre surréaliste. » (la voix narrative dans le roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 21) Le caméléon devient l’amant homosexuel kaléidoscopique, sans visage parce qu’il en a 1000 : on n’a plus trop envie de lui faire confiance.



 


 

------------------------------------frontière à franchir avec précaution--------------------------------





PARFOIS RÉALITÉ




La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 

 

 


 

 

 

a) L’Homme invisible, ou le désir/la peur d’être transparent :


 

 


Je vous renvoie au documentaire « Transparent » (2005) de Jules Rosskam, à la photo Unidentified Man (non datée) d’Andy Warhol, etc.

 

 

 

 

Affiche Homme invisible

 

 

 


Déjà, un détail qui a son importance : le créateur de l’Homme invisible, James Whale, était un réalisateur connu pour son homosexualité.

 

 

 


Ensuite, on peut dire que la recherche d’invisibilité caractérise beaucoup d’individus homosexuels : elle dit chez eux un complexe de supériorité et d’infériorité énorme. « Il est probable qu’un poète est un homme invisible. » (Jean Cocteau dans le documentaire « Jean Cocteau, Autoportrait d’un inconnu » (1983) d’Edgardo Cozarinsky) ; « Une chose complètement invisible, je suis une Jeanne d’Arc, une voyante. » (Christine Angot, Quitter la ville (2000), p. 45) ; « Y’avait un côté super-héros pour le titre du spectacle. » (Océane Rose-Marie parlant de son spectacle La Lesbienne invisible, dans l’émission Dans les yeux d’Olivier, « Les Femmes entre elles », d’Olivier Delacroix et Mathieu Duboscq, France 2, 12 avril 2011) ; « Physiquement, il ressemblait un peu à ses dessins : un être immatériel, un peu funambule, qui marchait à tâtons. » (Alfredo Arias parlant de Copi, dans l’article « Copi, ma part obscure » d’Hugues Le Tanneur, sur le journal Eden du 12 janvier 1999) Dans sa biographie Saint Genet (1952), Jean-Paul Sartre évoque la vie d’homme invisible de Jean Genet (p. 101). Dans l’article « Écriture lesbienne : Stratégie de marque » de l’essai Les Études gay et lesbiennes (1998) de Didier Éribon, Nicole Brossard nous parle de « l’invisible lesbienne » (p. 54).

 

 

 


L’invisibilité sera même envisagée comme une preuve indiscutable de la vérité de l’homosexualité ! « La lesbienne (masculine) n’est pas invisible. Le problème, c’est qu’elle est plus que visible. » (une mère de femme lesbienne dans le documentaire « Due Volte Genitori » (2008) de Claudio Cipelleti) ; « Est-ce qu’elles se cachent ? Est-ce qu’on les cache ? » (des propos concernant les femmes lesbiennes, dans le documentaire « Des Filles entre elles » (2010) de Jeanne Broyon et Anne Gintzburger) Dans l’essai Se dire lesbienne : Vie de couple, sexualité, représentation de soi (2010) de Natacha Chetcuti, Michel Bozon insiste sur la prétendue « invisibilité du lesbianisme » (p. 10).

 

 

 


Mais cette vie de marginal clandestin, vivant caché, n’est pas de tout repos, car un certain nombre de personnes homosexuelles s’engouffre dans le mensonge, le double vie, la paranoïa, l’exhibitionnisme, l’angoisse de ne pas être aimé, et la perte des repères. Par exemple, dans le documentaire « Boy I Am » (2006) de Sam Feder et Julie Hollar, Keegan dit son angoisse d’être invisible. Lors de son concert à La Boule Noire (2007) à Paris, Jean Guidoni chante sa « peur qu’on ne le voit pas ». Le sentiment d’être invisible rejoint celui de l’abandon d’amour : « Personne n’a plus besoin de moi et on ne remarquera pas mon absence. » (Frédéric Mitterrand, La Mauvaise Vie (2005), p. 301) ; « On aurait dit qu’ils avaient décelé ma personnalité, ou mon manque de personnalité, aussitôt qu’ils m’avaient vu. » (Brahim Naït-Balk, Un Homo dans la cité (2009), p. 55) ; « Quelque chose d’étrange en moi les touchait. Mon absence au monde. L’oubli de mon corps. Mes 50 kg. Mon effacement progressif. […] On ne m’avait donc pas complètement oublié malgré mon désir de disparaître, devenir invisible. » (Abdellah Taïa, Une Mélancolie arabe (2008), p. 59)

 

 

 


L’invisibilité est une stratégie de survie, mais aussi de l’homophobie homosexuelle. « Plus l’homosexualité s’affirme, plus ses limites deviennent incertaines. » (Jacques Fortin, Homosexualités, l’adieu aux normes (2000), p. 172) ; « L’archétype du pédé, un cliché sans visage. » (Nicolas Guilleminot, dans la comédie musicale Sauna, 2011) ; « Masculin ? Féminin ? Neutre est le seul genre qui me convienne toujours. » (Claude Cahun, citée dans l’exposition « Claude Cahun » au Jeu de Paume du Jardin des Tuileries, à Paris, en juin 2011) Beaucoup d’auteurs homosexuels parlent à visage couvert dans leur roman, surtout pour ne pas avoir à se justifier d’être homo et d’aimer homosexuellement (cf. je vous renvoie au code "déni" de mon Dictionnaire des Codes homosexuels). Par exemple, dans le roman N’oubliez pas de vivre (2004) de Thibaut de Saint Pol, le « vous » narratif est à la fois un « je » et une « non-personne », un être invisible en quelque sorte.

 

 

 


Le mensonge de l’invisibilité homosexuelle fait tache d’huile sur le couple homo. L’amant homosexuel est souvent défini comme un amour inaccessible, insipide, absent, un voleur, le maître de ce qui ne peut pas être montré, à savoir le mal ou le viol : « Cette nuit-là, j’avais rencontré mon Homni (Homme Non Identifiable). » (Lionel Vallet dans la revue Triangul’Ère 4 (2003) de Christophe Gendron, p. 50) ; « Il me fallait exorciser le diable [la culture ouvrière] en moi, le faire sortir de moi. Ou le rendre invisible, pour que personne ne puisse deviner sa présence. Ce fut pendant des années un travail de chaque instant. » (Didier Éribon, Retour à Reims (2010), p. 115) Dans le film « Brüno » (2009) de Larry Charles, Brüno fait l’amour avec un mort : l’Homme invisible.

 

 

 


L’Homme invisible est tout simplement la métaphore de la mort, du diable. « J’étais dans l’horreur de ma propre confusion. Je la voyais bien. Je la comprenais parfaitement. Je marchais avec elle en silence, en bataille, jamais en paix. Je n’y pouvais rien, j’étais dominé par cette force supérieure, invisible, inconnue, et qui m’entraînait vers le chaos intime. Je voyais de temps en temps en moi l’image de ma sœur Lattéfa qu’on disait possédée. Qui l’était. » (Abdellah Taïa, Une Mélancolie arabe (2008), p. 86) Il arrive d’ailleurs que certaines personnes homosexuelles en parlent comme le père absent, ou le frère décédé qu’elles n’ont pas connu. « La fille unique que je suis n’a jamais eu à se mesurer à un frère, donc à un garçon. Elle ne s’est heurtée qu’à un fantôme. » (Paula Dumont, Mauvais Genre (2009), p. 40)


 

 

 


b) L’homme voilé :

 

 

 


Hervé Guibert, dans la photo Le Fiancé qu’il a fait de lui-même, s’est enveloppé d’un tulle blanc, et ressemble à un Homme invisible. On retrouve l’homme-voile dans la lettre De Profundis (2009) d’Oscar Wilde. Par ailleurs, de nombreux couturiers, stylistes, modélistes, sont connus pour être homosexuels : par exemple Ted Lapidus, Michael Kors, Jean-Paul Gaultier, Karl Lagerfeld, Yves Saint-Laurent, Tom Ford, Julian Mc Donald, Dolce & Gabana, Giorgio Armani, John Galliano, etc.


 

 


Certaines personnes homosexuelles affichent leur hyphephilie, « l’amour des textiles » (Agnès Giard, Le Sexe bizarre (2004), p. 36) : « À l’intérieur de l’armoire, les vêtements tombaient l’un après l’autre des cintres. Au fond, accrochées ainsi que des marionnettes, deux poupées, de taille humaine, étaient enlacées comme pour danser le tango. » (Alfredo Arias dans son autobiographie Folies-Fantômes (1997), p. 263) ; « Moi qui adorais me singulariser par mes tenues vestimentaires » (Jean-Michel Dunand, Libre : De la honte à la lumière (2011), p. 57)


 

 

 


c) La momie :

 

 

 


Je vous renvoie à la campagne publicitaire de l’association de prévention contre le Sida AIDES (dans ce spot, vers la fin, le héros gay est transformé en Homme invisible méconnaissable sur son lit d’hôpital). Dans le documentaire « Louise Bourgeois : l’araignée, la maîtresse, la mandarine » (2009) de Marion Cajori et Amei Wallach, on voit la sculptrice Louise Bourgeois en train de couvrir de bandages un homme lors d’un happening « artistique ».

 

 

 


Le motif de la momie semble traduire chez certains auteurs homosexuels, une idolâtrie pour des hommes-objets et des femmes-objets qu’ils rêveraient immortels, et plus profondément un désir d’être objet. « Sabah faisait son come-back. Cette chanteuse libanaise mythique de plus de 80 ans qui était devenue, à force de liftings, une statue, une momie, une icône, une petite fille étrange à la chevelure flamboyante et très blonde. Une femme à la voix un peu rauque qui défie le monde et le monde arabe. » (Abdellah Taïa exprimant son adoration de la chanteuse vieillissante Sabah, dans son autobiographie Une Mélancolie arabe (2008), p. 66)


 

 

 


d) L’homme-diamant :

 

 

 


Je vous renvoie à la pluie de diamants qu’on voit au tout début du documentaire « Mirror, Mirror » (1996) de Baillie Walsh, ainsi qu’aux couronnes de diadèmes portées par certains hommes transsexuels lors de leurs spectacles ou des Marches des Fiertés. Dans ses créations, le plasticien homosexuel Andy Warhol emploie souvent de la poussière de diamant.

 

 

 


Certains sujets homosexuels se définissent ou sont définis comme des diamants : « Raymond Radiguet avait le cœur dur. Son cœur de diamant ne réagissait pas au moindre contact. Il lui fallait du feu et d’autres diamants. » (cf. la préface de Jean Cocteau, dans le roman Le Bal du Comte d’Orgel (1924) de Raymond Radiguet, p. 7)

 

 

 

 

Petit Jean travesti avec ses diamants, "Robin des Bois" de Disney

 

 

 


Le diamant est la métaphore de l’amant homosexuel narcissique, travesti et indiscernable, même si on a l’impression de voir en lui comme dans un miroir. « Maintenant que j’écris je songe à mes amants. Je les voudrais enduits de ma vaseline, de cette douce matière, un peu menthée ; je voudrais que baignent leurs muscles dans cette délicate transparence sans quoi les plus chers attributs sont moins beaux. » (Jean Genet, Journal du Voleur (1949), p. 24)

 

 

 

 

 

 


e) Le caméléon (ou le lézard) symbolise un désir de toute-puissance dans la disparition :

 

 

 


John Francis Bloxam publie des articles dans le journal Le Caméléon (1893). Truman Capote, quant à lui, rédige son essai Musique pour Caméléons en 1979. Dans le documentaire « Personae » (2010), Jakob Gautel fait une centaine d’autoportraits de lui dans différentes tenues, défilant à toute vitesse, pour se donner l’impression d’avoir une identité infinie, presque invisible. D’ailleurs, ce réalisateur, présent lors de la projection au seizième festival « Chéries-Chéris » du Forum des Images de Paris en 2010, s’est défini justement comme un « caméléon » face à nous, public.

 

 

 


Certains sujets homosexuels (souvent queer) se présentent eux-mêmes comme des êtres indéterminés, « en construction », en perpétuelle mutation, tellement multicolores qu’ils en perdent leur identité, leur unicité, et leur couleur propre : « Je suis né dans une famille black, blanc et rainbow. » (Patrick Blosch, entendu lors du débat « Toutes et tous citoyen-ne-s engagé-e-s », le samedi 10 octobre 2009, à la Salle des Fêtes de la Mairie du XIème arrondissement de Paris)


 

 


Le « devenir caméléon », selon certains sujets homosexuels, donnerait accès au « devenir Dieu » : « Jimmy était un arc-en-ciel, on ne voyait jamais de lui une seule couleur. » (Dick Mangan dans la biographie James Dean (1995) de Ronald Martinetti, p. 43) ; « Il n’est jamais en un seul endroit à la fois. » (Colette Godard, « Copi le Voyageur », dans la version manuscrite de la pièce La Tour de la Défense (1974) de Copi) ; « Le paradoxe de ce pur devenir, c’est l’identité infinie ; identité infinie du futur et du passé, de la veille et du lendemain, du plus et du moins, du trop et du pas-assez, de l’actif et du passif, de la cause et de l’effet. C’est le langage qui fixe les limites, mais c’est aussi lui qui outrepasse les limites et les restitue à l’équivalence infinie d’un devenir illimité. » (Gilles Deleuze, Logique du Sens (1969), pp. 10-11) Dans la préface de son roman Si j’étais vous (1947), Julien Green nous parle d’une « mécanique dans les transformations successives » (p. 10) que chaque individu schizophrène est amené à expérimenter pour vivre l’amour et se connaître soi-même.

 

 

 

 


Sur le flyer du spectacle de Charlène Duval Charlène Duval… entre copines (2011), Charlène prétend être toutes les femmes : « Riches, pauvres, belles, moches, vierges ou non, farouches ou nymphomanes, toutes auront leur place parmi les chansons interprétées par la plus glamour des survivantes du Music-hall. Une façon de démontrer que toutes ces femmes peuvent être réunies en une seule : Elle ! » Le discours de la femme-objet par excellence (donc de la femme violée), c’est qu’elle est toutes les femmes en Une (cf. la chanson « Je suis toutes les femmes » (1980) de Dalida, la chanson « Evergirl » du groupe Play, la chanson « Être une femme » de Michel Sardou, « Toutes les femmes de ta vie » du groupe L5, etc.).

 

 

 


Mais, une fois mise à l’épreuve du Réel et de la condition humaine, la théorie du « devenir caméléon multi-identitaire », séduisante intellectuellement, s’écroule. Le mensonge, la superficialité, la soumission, l’exploitation amoureuse, se profilent vite : « Un caméléon vit une double vie et se juge inauthentique. » (Michel Dorais, Mort ou Fif (2001), p. 54) ; « Harold Lang était un véritable caméléon en amour, qui pouvait devenir en un clin d’œil ce que l’autre voulait qu’il fût. » (Gore Vidal, Palimpseste – Mémoires (1995), p. 201) ; « Au cours de ma vie, on le sait, j’ai souvent menti, de manière à ressembler à Monsieur Tout-le-monde. » (Ednar dans l’autobiographie romanesque Un Fils différent (2011) de Jean-Claude Janvier-Modeste, p.166)

 

 

 


Un homme désire être caméléon généralement après un effondrement d’identité, dû souvent à une humiliation ou un viol : « Je me souviens que mon père, une fois que je m’enfuyais d’une bataille de gars, m’avait dit : ‘Cours pas comme ça, t’as l’air d’une tapette !’ J’étais humilié. À partir de ce jour-là, j’ai décidé d’être caméléon. J’ai appris à jouer un jeu. » (Justin, 34 ans, abusé dès l’âge de 4 ans par son père, son oncle, et son frère aîné, cité dans l’essai Ça arrive aussi aux garçons (1997) de Michel Dorais, p. 246)

 

 


 

 

 

 

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