Code n° 6 : Amant narcissique

(filmer sa vie)

 

 

 

Narcisse dessiné par Philippe

 

 

 


Notice interprétative :



La psychanalyse, et notamment Freud, a beaucoup insisté (et pour cause !) sur la nature narcissique du désir homosexuel : ayant trop peur d’elles-mêmes pour s’accepter uniques et pour s’extérioriser vers les autres, les personnes homosexuelles se cherchent fantasmatiquement un clone d’elles-mêmes projectivement valorisé, vers qui elles pensent retrouver leur unité originelle/amoureuse (narcissisme platonicien, quand tu nous tiens…), pouvant dans un premier temps les rassurer dans une rafraîchissante et spéculaire ressemblance, mais qui au final les enferme sur elles-mêmes au point de les faire mourir ou d’éteindre en elles le désir. Dans la mythologie grecque, il n’est pas anodin que Narcisse se noie dans son égocentrisme, qu’il rêvait pourtant tourné sur l’Autre. Cette attirance vers le miroir de soi, très marquée dans les créations artistiques homosexuelles (on observe même parfois que les héros homos filment leur vie et considèrent leur existence comme un grand film hollywoodien), rappelle que le désir homosexuel est un désir d’être objet, un élan plus égocentrique qu’altruiste, davantage ouvert sur la mort qu’à la – si vitale – Différence.





N.B.: Voir également les codes "miroir", "Don Juan", "voyeur vu", "espion", "clonage", la partie « paravent » de "poupées", "inversion", "chevauchement de la fiction sur la réalité", "photographe", "amant comme modèle photographique", et "Pygmalion", dans le Dictionnaire des Codes homosexuels. 







FICTION



a) Le personnage homosexuel trouve en son amant homosexuel une projection idéalisée et spéculaire de lui-même :




film "Holding Trevor" (2007) de Rosser Goodman




On retrouve l’amant-miroir dans le film « Espelho de Carne » (1983) d’Antonio Carlos Fontoura, la poésie « Pénombre » de Pierre Louÿs (avec le voile entre les deux amants), le film « Hedwig and the Angry Inch » (2001) de John Cameron Mitchell (avec Tommy recherchant son amant Hedwig dans la forêt de linge étendu), le film « My Beautiful Laundrette » (1985) de Stephen Frears (avec la vitre séparant Johnny et Omar), le film « Almost Normal » (2005) de Marc Moody (toujours avec la vitre entre les deux amants), le film « Plutôt d’accord » (2004) de Christophe et Stéphane Botti (avec la vitre entre Rodrigue et Jérémy), le film « Behind Glass » (1981) d’Ab Van Leperen, le film « Un Chant d’Amour » (1950) de Jean Genet, le film « Pink Narcissus » (1971) de James Bidgood, le roman Le Baiser de Narcisse (1907) de Jacques Adelsward, la pièce Le Cabaret des Utopies (2008) du Groupe Incognito (avec la jumelle narcissique), le film « Le Baiser devant le Miroir » (1933) de James Whale, la photo « I’ll Be Your Mirror » (1996) de Nan Goldin, l’album Surfaces de Plaisir (1987) de Federico Moura, le conte Lisa-Loup et le Conteur (2003) de Mylène Farmer (avec le garçon plat), le film « L’Un dans l’Autre » (1999) de Laurent Larivière, le roman Le Traité de Narcisse (1891) d’André Gide, le roman La Sombra del Humo en el Espejo (1924) d’Augusto d’Halmar, le roman El Martirio de san Sebastián (1917) d’Antonio de Hoyos (avec Silverio devant son miroir), le roman A Sodoma en Tren cobijo (1933) d’Álvaro Retana (avec le personnage de Nemesio), le film « Le Narcisse noir » (1947) de Powell et Pressburger, le film « Image in the Snow » (1940) de Willard Maas, le film « Glissements progressifs du Plaisir » (1974) d’Alain Robbe-Grillet, le film « I’m The One That I Want » (2000) de Lionel Coleman, le film « Je suis ma propre Femme » (1992) de Rosa Von Praunheim, le film « Narziss Und Echo » (1989) de Michael Brynntrup, le film « Dorian Gray Im Spiegel der Boulevardpresse » (1983) d’Ulrike Ottinger, la pièce Le Funambule (1958) de Jean Genet, la pièce Cannibales (2008) de Ronan Chéneau, le film « Donne-moi la main » (2009) de Pascal-Alex Vincent, etc.




a) 1) L’amant narcissique est soi-même :


 

 


Le héros homosexuel s’identifie à un mur ou à une surface plane : cf. le film « Orphée » (1950) de Jean Cocteau, la chanson « Je fais la planche » de K.D. Lang, etc. Dans la pièce Fatigay (2007) de Vincent Coulon, Roger est assimilé à une planche. Dans son spectacle musical Je reviendrai ! (2007), Yvette Leglaire se prend pour le Mur de Berlin. « Je suis le nouveau Mur de Berlin. » (Hedwig dans le film « Hedwig And The Angry Inch » (2001) de John Cameron Mitchell) ; « Elvire, je suis devenu un homme de nuit qui frotte les murs de Paris, pour autant dire un vampire. » (Pédé dans le pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « La porte, c’est moi. » (Marilyn, la videuse lesbienne de la boîte Le Gouine, dans le one-woman-show Paris j’adore ! (2010) de Charlotte des Georges) ; « Moi, je suis la carpette idéale… » (Emmanuel Montier, dans le roman Vincent Garbo (2010) de Quentin Lamotta, p. 156)


 

 

 

 

film "Avril" (2005) de Gérald Hustache

 

 

 

 


Il tombe amoureux de son propre reflet. Par exemple, dans le film « Le Sable » (2005) de Mario Feroce, Élisa s’embrasse dans la glace. Dans la pièce Entre Fous Émois (2008) de Gilles Tourman, Jarry affirme dès le début qu’il n’y a que lui qui l’intéresse. Dans la pièce D’habitude j’me marie pas ! (2008) de Stéphane Hénon et Philippe Hodora, le protagoniste tombe amoureux de son reflet. Le personnage principal de la pièce Happy Birthday Daddy (2007) de Christophe Averlan se prend pour Narcisse et se masturbe sous la douche. Dans le film « L’Ombre d’Andersen » (2000) de Jannik Hastrup, Andersen s’embrasse dans la glace. Hervé s’appelle lui-même « mon chéri » dans la pièce Hétéropause (2007) d’Hervé Caffin et de Maria Ducceschi. Dans la pièce La Femme assise qui regarde autour (2007) d’Hedi Tillette Clermont Tonnerre, le protagoniste donne un baiser à son reflet dans le miroir. Dans le film « Les Enfants terribles » (1949) de Jean-Pierre Melville, Paul s’écrit une lettre d’amour à lui-même par un lapsus épistolaire, alors que pourtant, il souhaitait l’adresser initialement à Agathe. Romain, le héros du film « Le Temps qui Reste » (2005) de François Ozon, exprime son narcissisme dans la mort : « Je voulais vous dire que je vous aime, que je suis très malade et que je vais bientôt mourir » dit-il à son reflet spéculaire dans l’ascenseur. Le personnage homosexuel cherche parfois à être plat comme son miroir : « James cultivait l’art d’être superficiel. » (Benoît Duteurtre, Gaieté parisienne, Éd. Gallimard, Paris, 1996, p. 52) Dans le roman Journal de Suzanne (1991) d’Hélène de Monferrand, Fédore interroge (ironiquement ?) son miroir sur le mode amoureux : « Dis-moi que je suis belle et que je serai belle, éternellement… éternellement. » (p. 243) Dans la pièce Open Bed (2008) de David Serrano et Roberto Santiago, Julien dit qu’il « pourrait très bien tomber amoureux de lui-même », et que le fait de l’envisager, c’est chez lui « le début de la bisexualité ». Le héros du film « Les Amoureux » (1964) de Mai Zetterling avoue que son plus « grand problème », c’est qu’il « se fait constamment la cour. » Il arrive que la meilleure amie du héros homosexuel lui reproche de ne penser qu’à lui : « De toute façon, tu ne t’intéresses à personne d’autre qu’à toi. » (Marie à Loïc, dans le film « Garçon stupide » (2003) de Lionel Baier) ; « Tu n’as dit ‘je t’aime’ qu’à toi-même. » (c. f. la chanson « Jimmy Love Me » de la Diva dans le spectacle musical La Légende de Jimmy de Michel Berger) Dans le roman d’Yves Navarre Portrait de Julien devant la fenêtre (1979), le juge Kappus en arrive au constat narcissique suivant : « On ne vit qu’avec soi. On n’aime que soi. » (p. 154) Pendant le concert d’Oshen à L’Européen à Paris, le 6 juin 2011, Océane Rose-Marie (la lesbienne invisible) commence son show de manière très bizarre : elle se regarde dans son verre à pied, s’arrange et s’adore devant son reflet ; le verre en cristal lui sert de miroir narcissique. Le film « Matador » (1986) de Pedro Almodóvar commence précisément par une scène où un réalisateur pervers ordonne à son comédien dénudé d'embrasser son propre reflet dans le miroir et de se faire jouir.



Dans le roman Par d’autres chemins (2009) d’Hugues Pouyé, Adrien décrit à son amant Malcolm leur histoire d’amour comme une douce pente, une descente aux égocentriques enfers aquatiques : « Mais qui étions-nous quand nous nous sommes rencontrés ? Deux sabliers qui allaient s’inverser comme un miroir. (…) Une histoire rêvée, fantasmée (…) On descend vers soi, comme le sable, comme le fleuve. » (p. 138) Le Narcisse homosexuel se prend pour son propre désir : « Il [Adrien] aimait aimer. Il aimait se ressentir, s’éprouver aimant. » (p. 40) Et même si cela le flatte dans une premier temps, il finit par en payer les conséquences…




Photo classique des profils des sites de rencontres gay




Dans le roman à l’eau de rose gay Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, les amants homosexuels entretiennent une relation totalement narcissique du point de vue du désir. Bryan, le héros, dorlote Kévin comme s’il se parlait à lui-même : « Quand je te vois, j’ai l’impression que tu n’es pas réel. Que je suis dans un rêve. Comme si tu venais d’ailleurs ou que tu étais immortel ! » (p. 141) ; « Je voudrais être dans ton corps, je voudrais être toi ! (…) T’es beau, je voudrais te ressembler mais aussi mieux te connaître, savoir qui tu es, ce que tu ressens, ce que tu penses, ce que tu aimes et ce que tu détestes… » (pp. 330-331) ; « Tu es comme j’aurais voulu être, mais comme je ne suis pas. T’es mon rêve ! » (p. 142) Bryan réclame à Kévin qu’il lui parle davantage de lui, parce qu’« il ne se voit qu’à travers lui, à travers ce qu’il lui dit » (p. 161). Il cherche tellement à le coller qu’il ne le voit plus, qu’il n’a même plus une claire vision de qui il a en face de lui : « Je ne te connais pas, comment peut-on aimer quelqu’un qu’on ne connaît pas ? Je ne sais pas… mais je t’aime ! » (pp. 213-214) Folie du narcissisme… On a tellement l’impression de dialoguer avec « son autre soi-même » qu’on ne se voit même plus soliloquer ! : « Kévin pleurait toujours. Je le pris dans mes bras et le serrai très fort contre ma poitrine. Nous étions face à face, corps contre corps, les yeux dans les yeux. Ce moment-là, je l’avais trop désiré. Encore une fois l’impression de rêver ! » (p. 317) Aveuglé par ses intentions d’amour fusionnel, Bryan ne se rend pas compte qu’il se noie dans les eaux infernales du Styx : « Ton regard… tes yeux. (…) J’ai besoin de m’y perdre, de m’y noyer. » (p. 317) ; « Comment fais-tu ? T’es  trop beau. T’es infernal. » (p. 317) Il finira par mourir de manière brutale à la fin du roman.




a) 2) L’amant narcissique est identifié comme un autre soi-même :


 

 

 

Il arrive que l’amant homosexuel soit comparé à un mur plat ou un paravent derrière lequel le héros homo peut se cacher et à travers lequel il peut vivre une vie par procuration, incognito : c’est le cas dans le roman Les Paravents (1961) de Jean Genet, le film « Dérive » (1983) d’Amos Gutmann (avec Robbie, homme qui se fait pénétrer et plaquer contre le mur), le film « Adam et Steve » (1995) de Craig Chester, le film « Un Chant d’amour » (1950) de Jean Genet (dans lequel les murs de la prison ont des yeux et sont « vivants »), etc. « Quinze minutes plus tôt, alors qu’il longeait une rue absolument déserte, […] quelqu’un s’était approché de lui. Un homme. Il était venu vers Fabien d’un pas oblique, comme s’il était sorti d’un mur. » (le héros du roman Si j’étais vous (1947) de Julien Green, p. 18) ; « Mon placard d’amour » (un personnage s’adressant à un autre, dans la comédie musicale Encore un tour de pédalos (2011) d’Alain Marcel) ; « Je ne vis plus que pour toi et qu’à travers toi. Plus je te vois et plus je devrais être rassasié de toi mais c’est le contraire, plus tu me manques et plus je t’aime. » (Kévin à Bryan dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 322) ; « Un homme, c’est comme une pierre à laquelle tu te tiens. C’est robuste. […] Un homme, c’est comme un tremplin. » (Franck dans la pièce Mon Amour (2009) d’Emmanuel Adely) ; « Derrière la porte, souriait de toutes sa nacre un garçon enjôleur que n’importe qui d’un peu novice aurait immanquablement trouvé joli. Laurent resta pétrifié sur le seuil de la porte. » (cf. la nouvelle « Cœur de Pierre » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 47) Par exemple, dans la pièce La Femme assise qui regarde autour (2007) d’Hedi Tillette Clermont Tonnerre, le corps dénudé du héros travesti sert d’écran de cinéma. Dans le film « L’Homme de sa vie » (2006) de Zabou Breitman, le dos de l’amant (Hugo) fait office d’écran de cinéma sur lequel est projeté l’ombre du mot « Univers ». Dans le roman Paradiso (1967) de José Lezama Lima, la métaphore de l’amant mural est également employée : « José s’était approché du gros mur pour trouver de la compagnie. […] Sa marche devenait semblable au mur, pas additionnés aux pas, telles les briques empilées donnant la hauteur du mur. […] Enfin, il appuya la craie comme pour une conversation. » (p. 31)

 

 

 

 

 

Il est fascinant de constater que dans beaucoup de films homosexuels, les amants se « font l’amour » entourés de miroirs, et que l’amour homosexuel est montré comme un « narcissisme à deux » : c’est le cas dans les films « Attache-moi » (1987) de Pedro Almodóvar, « Grande École » (2003) de Robert Salis, « Boat Trip » (2003) de Mort Nathan, « Vil Romance » (2008) de José Campusano, etc. L’amant n’est envisagé que derrière une vitrine : « Je me vois dans le miroir à même sa peau. » (Cy Jung, Mathilde, je l’ai rencontrée dans un Train, Éditions gaies et lesbiennes, Paris, 2005, p. 117) ; « De part et d’autre de la vitre, nous nous regardons en silence. » (Mireille Best, Camille en Octobre, Éd. Gallimard, 1988, p. 105) ; « Nous sommes revenues plusieurs fois dans la chapelle, et à chaque fois tu me tendais le miroir. Tu as mis du rose sur mes paupières, sur ma bouche, du noir sur mes cils (…). En voyant le résultat, tu battais des mains, m’embrassais comme on embrasse son reflet. » (Cécile à Chloé, dans Karine Reysset, À ta Place, Éd. de l’Olivier/Le Seuil, Paris, 2006, p. 39) Dans le film « Billy’s Hollywood Screen Kiss » (1998) de Tommy O’Haver, Billy, en songe, veut aller rejoindre Gabriel qu’il voit courir vers la mer, mais il se heurte contre une vitre invisible qui l’empêche d’avancer : l’écran de cinéma. Dans la pièce La Tragi-comédie de Don Cristóbal et Doña Rosita (1935) de Federico García Lorca, Doña Rosita considère Cocoliche comme un miroir d’elle-même : « Chaque fois que je te regarde, mon amour, je crois être devant une fontaine. » Dans le film « Kilómetro Cero » (2000) de Juan Luís Iborra et Yolanda García Serrano, on observe un véritable mimétisme spéculaire entre les deux amants homosexuels, qui jouent au « jeu du miroir ». La génitalité homosexuelle est montrée comme spéculaire dans le film « Urbania » (2004) de Jon Shear, ainsi que dans la chanson « Pourvu qu’elles soient douces » de Mylène Farmer (« Le nec plus ultra en ce paysage, c’est d’aimer des côtés. »). Jean-Marc, dans le roman Le Cœur éclaté (1989) de Michel Tremblay, évoque, concernant le « milieu homo », « ces boîtes à la mode où la jeunesse pavane sa beauté, ses pectoraux et son linge neuf en un perpétuel spectacle de soi-même. » (p. 226) Dans le film « La Mante religieuse » (2012) de Natalie Saracco, Jezabel embrasse le miroir dans lequel est reflétée son amante Érika. Dans le roman La Meilleure Part des Hommes (2008) de Tristan Garcia, le personnage de Willie décrit ses différents amants comme des reflets aquatiques, liquéfiés : « Ça fait cinq, (…) si je repense à mes amours. (…) Ça fait bizarre de les mettre sur la même surface, à égalité, tout plat, hop, un peu comme s’ils étaient posés tous les cinq sur l’eau. » (p. 279) Dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, le rapport corporel homosexuel fait penser à celui de l’imprimerie : « Je retrouve ta chair. Je passe d’un monde à l’autre. Cela n’est pas si difficile. D’abord, tu me prends dans tes bras. Tu as ce geste immédiat, instinctif de rechercher mon contact, d’être comme moi, d’imprimer ton corps sur le mien, d’atteindre ce moment où ils sont en symbiose, où leurs épousailles les transforment en un seul objet. » (Vincent à Arthur, p. 63)



L’amant n’est pas toujours un gentil écran plat. C’est le cas dans la chanson « Corps et Armes » d’Étienne Daho. Dans le film « Thomas trébuche » (1998) de Pascal-Alex Vincent, par exemple, au moment où Thomas embrasse son copain, il est blessé au visage par des éclats de verre. Dans le film « Black Swan » (2011) de Darren Aronofsky, Nina tue avec un éclat de miroir brisé son amante lesbienne Veronika dans les loges de l’Opéra. Autre exemple : le poète espagnol Vicente Aleixandre, dans son poème « El Inquisidor ante el Espejo », voit un inquisiteur dans son miroir. L’attraction vers Narcisse s’annonce explosive, éclatante et coupante comme un miroir brisé : « Il frémissait, nu maintenant, totalement nu et désarmé, recroquevillé dans le vent bleuté du soir, la tête basse pour ne pas encore affronter le reflet de lui-même qu’il se préparait à reconnaître dans le regard de Pierre Gravepierre. Il aurait aimé pleurer. Il aurait aimé se jeter, bras en avant vers Pierre Gravepierre. Il aurait aimé être happé doucement et étreint avec une violence qui l’aurait brisé. » (Claude Brami, Le Garçon sur la Colline, Éd. Denoël, Paris, 1980, pp. 247-248) Dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, le drame du narcissisme homosexuel apparaît comme un sacrifice d’amour magnifique, même s’il n’est en réalité qu’une jalousie entre amants, jalousie qui conduira Khalid à la mort  : « Je l’ai poussé. Il a plongé. Le fleuve Bou Regreg l’a accueilli, embrassé, trop aimé. J’entends, je vois encore ce moment. Le corps de Khalid qui rencontre l’eau du fleuve. Un mariage. » (Omar parlant de Khalid, pp. 167-168) Dans le film « Choses secrètes » (2002) de Jean-Claude Brisseau, l’héroïne lesbienne Nathalie donne une définition assez juste des femmes au destin amoureux dangereux : « Les femmes fatales sont en général narcissiques ou lesbiennes. »





b) Le personnage homosexuel aime se prendre en photo :



Très souvent, le personnage homosexuel fait de sa vie un roman-photo narcissique : je pense entre autre aux films « Billy’s Hollywood Screen Kiss » (1998) de Tommy O’Haver, « L’Attaque de la Moussaka géante » (1999) de P. H. Koutras, « Saturn’s Return » (2001) de Wenona Byrne, etc. Justement, dans le film « Billy’s Hollywood Screen Kiss », un homme travesti, en regardant la photo que Billy a prise de lui, s’exclame « J’adooore cette photo ! » dans un élan auto-adulation spontané. Dans le film « Ma Vraie Vie à Rouen » (2002) d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau, Étienne filme son corps d’athlète avec sa caméra. Ramón passe son temps à se filmer lui-même (y compris quand il "fait l’amour") dans le film « Kika » (1993) de Pedro Almodóvar.




film "Ma Vraie Vie à Rouen" (2002) de Ducastel et Martineau




c) Le protagoniste homosexuel réalise un film de sa propre vie, en se filmant sans arrêt :



Je vous renvoie aux films « Almost Normal » (2005) de Marc Moody, « Saturn’s Return » (2000) de Wenona Byrne, « Billy’s Hollywood Screen Kiss » (1998) de Tommy O’Haver, « Memento Mori » (1999) de Kim Tae-yong et Min Kyu-dong, « This Car Up » (2001) d’Éric Mueller, « Shortbus » (2005) de John Cameron Mitchell, « Kika » (1993) de Pedro Almodóvar, « La Vie des Autres » (2000) de Gabriel de Monteynard, à la B.D. Kang (1984) de Copi, etc. Dans le roman El Gladiador de Chueca (1990) de Carlos Sarune, par exemple, le protagoniste enregistre sa vie sur un dictaphone. Dans le film « J’ai tué ma mère » (2009) de Xavier Dolan, Hubert filme sa propre vie et ses réflexions, comme un journal intime. Dans le film « Homme au bain » (2010) de Christophe Honoré, les protagonistes se filment tout le temps, y compris quand ils « baisent » ou que leurs scènes de vie quotidienne ne revêtent aucun intérêt (esthétisme bobo oblige…). On observe dans ce navet cinématographique un processus social bien avancé grâce à internet : l’auto-érotisation et l’auto-pornographisation par la caméra. Dans le film « The Parricide Sessions » (2006) de Diego Costa, Diego tente de convaincre son père de jouer devant sa caméra le rôle de ses différents amants. Dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, Bryan rêve d’enregistrer tous les moments qui font son existence « romanesque » et son histoire d’amour avec son amant Kévin, comme s’il cherchait à vivre sa vie deux fois parce qu’il ne l’aurait pas habitée pleinement : « Si j’avais pu, j’aurais tout filmé. Ça ne t’arrive jamais d’avoir envie de filmer tout ce que tu vis, tout ce que tu vois ? Avoir une caméra à la place des yeux et te repasser le soir tout ce que tu as vécu dans la journée ? » (p. 74) Ce souhait de vivre en mode REPLAY témoigne en réalité d’une vraie désillusion, d'un sentiment de passer à côté de sa vie, d’un refus du futur et de la vie, d’une vision désenchantée et arrêtée de l’existence. Dans le roman lesbien Je vous écris comme je vous aime (2006), Émilie et Gabrielle, qui ne se sont vues pourtant qu’une seule fois, et qui ne se reverront plus jamais, se servent de l’échange épistolaire comme d'un miroir narcissique ressassant inlassablement le souvenir ré-écrit et ré-enchanté de leur soi-disant « amour » : « Ma Gabrielle, lorsque les douleurs et la nausée sont trop fortes, j’use de tout ce qui me reste de concentration pour repasser le film de notre fugace rencontre. À peine un court-métrage, quelques séquences tournées sans montage et que ma mémoire parfois épuisée refuse de décoder. Voilà votre scénariste hors du coup ! » (Émilie, p. 173.) Le film délirant repasse en boucle ! « Voyez comme la scénariste que je suis file la métaphore cinématographique. » (Émilie, p. 149.)




film "My Life in 5 minutes" (2000) d'Allison Mitchell






------------------------------------frontière à franchir avec précaution--------------------------------





PARFOIS RÉALITÉ




La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :




a) L’amour narcissique :




Beaucoup d’intellectuels homosexuels, notamment ceux des Queer & Gender Studies, flattent le narcissisme de la communauté homosexuelle dans une défense poétisante de l’identité homosexuelle en tant que projection de soi éclatée comme une eau dormante soudainement ravivée et déformée par les mouvements accidentels de la vie. Par exemple, dans son essai Se dire lesbienne : Vie de couple, sexualité, représentation de soi (2010), Natacha Chetcuti s’attache de manière très narcissique à « la manière de se percevoir » (p. 65) en tant que lesbienne, à la « mise en scène de soi » (p. 96), au « processus d’énonciation » (p. 14) du MOI homosexuel. Elle délaisse la question fondamentale du « Qui suis-je ? » pour lui préférer celle du « Comment je me dis ? [… après m’être caricaturé et inventé une identité originale et inédite] », du « Comment je me vois et me définis ? » : « Le terme d’autonomination est à considérer en tant que processus : il ne désigne ni un état, ni une condition des individus, mais bien au contraire une définition de soi constamment rejouée ou renégociée. » (p. 35) Il s’agit de se ré-inventer soi-même par l’amour homosexuel, l’homosensualité, son reflet spéculaire déconstruit/reconstruit. C’est le genre en tant qu’« allure, présentation de soi, manière d’être dans le corps » (p. 70) qui primerait. Nous ne sommes plus dans la recherche de Vérité mais dans le plaisir de se raconter (… dans un reflet aquatique indomptable que serait le désir). Natacha Chetcuti veut « étudier les modes d’autodéfinition qui permet de comprendre comment les lesbiennes se pensent et se construisent pour elles-mêmes. » (p. 19)



L’amour homosexuel est, selon Platon, un « reflet d’amour en réponse à l’amour » (Daniel Borillo et Dominique Colas, L’Homosexualité de Platon à Foucault, Éd. Plon, Saint-Amand-Montrond, 2005, p. 81). Certaines personnes homosexuelles existantes ne dérogent pas à cette interprétation fausse et égocentrique de l’amour. Par exemple, Raymond Rosenthal dit de Tennessee Williams qu’il « souffre d’un profond narcissisme qui l’empêche de regarder à l’intérieur de lui-même. » Christian Giudicelli, dans son autobiographie Parloir (2002), s’imagine devant son propre reflet qu’il s’adresse à son jeune amant Kamel : « Je me regarde dans le miroir : c’est lui. Je dis : ‘Bonjour, c’est moi Kamel.’ Il approche son visage, ses lèvres ouvrent mes lèvres. » (p. 119) La personne homosexuelle aime se rassurer de la sexualité en cherchant un semblable qui la confortera dans son manque de confiance en elle : « Je n’ai jamais eu d’aventure avec quiconque. Des relations sexuelles, oui. Des relations amicales, oui. Les deux combinées ? Non. Jimmie, bien entendu, c’était autre chose – c’était moi. » (Gore Vidal, Palimpseste - Mémoires (1995), p. 253) Elle se choisit un amant-paravent comme un bouclier mural qui lui permet de ne pas affronter ses limites et la mort : « Et lui, mon gossi, il va avec les femmes, il a besoin d’avoir une famille dans l’avenir, et moi je peux être caché derrière lui pour vivre sa vie. » (Laurent en parlant de son amant Jean-Jacques, dans le documentaire « Woubi Chéri » (1998) de Philip Brooks et Laurent Bocahut)

 

 

 

 

Didier Éribon, en racontant dans Retour à Reims (2010) un de ses plus forts émois amoureux envers un camarade de classe, illustre tout à fait le mimétisme spéculaire impulsé par le désir homosexuel : « Il me fascinait et j’aspirais à lui ressembler. » (p. 175)



L’amour homosexuel est un amour de mise en abyme, projectionnel : l’amant homosexuel se regarde aimer plus qu’il n’aime vraiment, tombe amoureux de « lui-même en amoureux » plutôt que de l’individu singulier en face de lui, vit dans le désir d’aimer sans aimer concrètement, expérimente l’amour dans l’intention plus que dans les faits. C’est pour cela qu’il parle au conditionnel quand il exprime son désir : « Je voudrais que tu me manques » dit Christophe Moulin dans sa chanson « J’aimerais aimer ». Le désir homosexuel n’est pas pleinement effectif, réel, agissant.




b) Certains sujets homosexuels aiment se (faire) prendre en photo :



Les personnalités homosexuelles narcissiques ne manquent pas ! On peut le voir dans les propos de l’écrivain Michel Bellin : « Comme je me sentais seul, dramatiquement seul, ce n’est qu’avec moi-même que je pouvais communier. (…) J’aimais souvent me contempler nu. » (Michel Bellin, Impotens Deus, Éd. Alna Atlantique, La Rochelle, 2006, pp. 60-62) Robert de Montesquiou se fait portraiturer et photographier plus de deux cents fois dans sa vie ! : « Je voudrais que l’admiration pour moi allât jusqu’au désir physique. » (Robert de Montesquiou cité dans Michel Larivière, Dictionnaire des Homosexuels et Bisexuels célèbres, Delétraz Éditions, Paris, 1997, p. 252) La chanteuse lesbienne Suzy Solidor décore ses salons parisiens uniquement de portraits d’elle : elle en possède plus de deux cents cinquante ! Frida Kahlo accède à la célébrité grâce à ses nombreux autoportraits. Hervé Guibert, Yukio Mishima, Louis II de Bavière, Cecil Beaton, Robert Mapplethorpe, Marcel Proust, Claude Cahun, Pierre Loti, Salvador Dalí, Andy Warhol, etc., aiment à se photographier dans un miroir ou à se portraiturer eux-mêmes. « Souvent, Dean se photographiait dans le miroir, passion qu’il garda toute sa vie. » (Ronald Martinetti, James Dean, Éd. France-Empire, Paris, 1995, p. 62) C’est en s’auto-parodiant narcissiques que les personnes homosexuelles valident encore plus le cliché de l’orgueil spéculaire homo-érotique : « Ruse sublime du narcissisme, l’auteur fait semblant de faire semblant d’être narcissique. » (Pierre Jourde, La Littérature sans Estomac, Éd. L’Esprit des Péninsules, Paris, 2002, p. 122)




Hervé Guibert se photographiait souvent lui-même.





c) Certaines personnes homosexuelles passent beaucoup de temps à filmer leur vie façon « roman-photos » :



Soucieuses de mettre leur existence en boîte, d’en faire une cinéscénie éternelle, un nombre croissant de personnes homosexuelles se filment elles-mêmes pour satisfaire leurs appétits narcissiques. Ceci est d’autant plus vrai depuis l’arrivée des webcam, et la vulgarisation des caméras portatives, mises à la portée d’un très grand nombre. Andy Warhol écrit son journal en filmant sa propre vie. Jonathan Caouette, dans son film autobiographique « Tarnation » (2003), s’enregistre lui-même en images depuis l’enfance. Hervé Guibert filme scrupuleusement son corps malade du Sida. Joseph Morder propose aussi de tourner en Super-8 tout ce qu’il voit dans sa vie. L’écrivain Abdellah Taïa, par exemple, a bien l’intention de faire de l’écriture un moyen d’immortaliser sa vie cinématographique : « Décidé. Le cinéma serait ma vie. En moi, malgré moi. Il n’y avait plus que cette vérité qui comptait. Qui continuait de parler. De suivre et d’écrire mon histoire. » (c. f. l’autobiographie Une Mélancolie arabe, Éd. Seuil, Paris, 2008, p. 32) La mode des blog, ces journaux intimes diffusés sur Internet, a conquis beaucoup de membres de la communauté homosexuelle. Je vous renvoie également aux mémoires de Néstor Almendros Días de una Cámara (1980).




film « Tarnation » (2003) de Jonathan Caouette




Le narcissisme homosexuel n’est pas nécessairement choquant, n’apparaît pas comme tragique. On a même plutôt envie de le soutenir tellement il caresse parfois dans le sens du poil nos propres fantasmes identitaires ou amoureux. Il peut parfois avoir le charme exotique, puéril, rigolo, du docu-fiction autobiographique « à la Amélie Poulain » tel que le sympathique (mais mensonger) documentaire lesbien « Des Filles entre elles » (2010) de Jeanne Broyon et Anne Gintzburger.