Code n° 73 : Femme vierge se faisant violer
un soir de carnaval ou d'été à l'orée d'un bois

Notice interprétative :
Si je vous dis que la grande majorité des personnes homosexuelles se prennent pour une actrice de film d’épouvante que le destin a envoyée courir au fin fond d’une forêt noire où elle se fait violer un soir d’été ou de carnaval, vous me rirez au nez… et vous aurez bien raison ! C’est ridiculement vrai !
Elles célèbrent la femme-objet surtout en tant que martyre violée, d’abord à l’image, et parfois dans la réalité télévisuelle (pensons à Barbara, Dalida, Marilyn Monroe, Rita Hayworth, Édith Piaf, etc.). L’identification à la femme violée est un moyen pour elles d’exister et de se forger un destin maudit grandiose. Loin de s’insurger pour le triste sort réservé à la reine du carnaval, elles cristallisent la scène en estampe à imiter. Le viol est un fantasme esthétique homosexuel lié à la féminité fatale.
Cette poupée carnavelesque brûlée « vive » symbolise à mon avis deux choses : d’une part l’existence d’un fantasme de viol (chez la plupart des individus homosexuels ; parfois l’expression inconsciente d’un viol réellement vécu par une minorité d’entre eux) ; et d’autre part l’hypocrisie et la violence dramatique qui se cachent derrière la fête organisée socialement autour de l’homosexualité. La communauté homosexuelle met régulièrement en scène le viol cinématographique de leurs icônes féminines, non pour dénoncer le viols des femmes réelles, mais pour le magnifier et s’y identifier afin de cacher leur propre viol/fantasme de viol.
La scène du viol de leur actrice fétiche contient souvent les mêmes ingrédients : la femme vierge qu’elles adorent court comme une folle (c’est le cas de le dire !) et se fait violer un soir de carnaval ou d’été à l’orée des bois. Cette héroïne tragique se prend les pieds dans sa belle robe, est ridiculisée/honorée par les carcans de sa féminité (les talons hauts, les grandes robes à crinoline, la couronne de diadèmes de travers, les cheveux longs décoiffés, le maquillage qui coule, etc.).
Il ne s’agit pas d’un vrai viol, mais prioritairement d’une mise en scène de fantasme de viol. La majorité des personnes homosexuelles s’intéressent davantage à l’actrice qui singe l’agression qu’à la femme véritablement violée. Même les moins excentriques et efféminées d’entre elles adorent se mettre dans la peau de la « folle perdue » effarouchée, ayant de la peine à parler, feignant la fausse résistance pour qu’on la viole sans qu’on ait besoin de le lui demander, s’excusant mélodramatiquement d’avoir enclenché une situation cataclysmique, implorant le pardon pour sa conduite involontairement scandaleuse. Plus qu’un réel désarroi, ces personnes exhibent un fantasme de viol parce qu’elles le trouvent esthétiquement beau et émouvant, bien avant de le juger ridicule. Déjà très tôt, dans la cour de récréation, elles aimaient particulièrement les filles qui criaient au viol pour un oui pour un non, et qui prenaient la fuite (…en ralentissant un peu pour vérifier qu’elles étaient bien poursuivies par les garçons) en n’attendant qu’une chose : qu’on leur soulève la jupe. En particulier beaucoup d’hommes gay, dans leur jeunesse, se prenaient vraiment pour ces filles-là. Au lieu de leur courir après, ils se sont joints discrètement à leur course. Ils voulaient que le loup les attrape pour le simple plaisir d’avoir eux aussi le droit de pousser le cri-qui-tue : « Au viol !!! », cri qui leur était injustement interdit parce qu’ils étaient nés garçons.

N.B. : Voir également les codes "femme-araignée", "femme allongée", "Emma Bovary « J’ai un amant ! »", "vierge", "jardins synthétiques", "actrice-traîtresse", "mélodrame", "cour des miracles", la partie « carnaval » de "aube", la partie « jeu virant au drame » de "humour-poignard", et la partie « cris de l’actrice de film d’épouvante » de "viol", dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.
FICTION
a) Viol dans la forêt :
L’histoire du désir homosexuel commence dans une forêt. « Le prologue fut la clairière des chênes. », comme nous l’indique à juste propos Elisabeth Taylor dans le film très homophile « Suddenly Last Summer » (« Soudain l’été dernier », 1960) de Joseph Mankiewicz, où l’homosexualité du héros homosexuel, Sébastien, est mystérieusement illustrée par un cauchemar de sa cousine, Catherine (Elisabeth Taylor) dans lequel elle se met dans la peau d’une femme vierge violée dans une forêt un soir de carnaval.

En général, la forêt est d’abord associée par le personnage homosexuel à une femme, une actrice maternelle : « La femme-araignée m’a montré du doigt un chemin dans la forêt… » (Molina, le héros homosexuel du roman Le Baiser de la Femme-Araignée (1979) de Manuel Puig, p. 264) ; « Je croyais que ma vraie mère, c’était Marie Laforêt. » (Stéphane, le personnage gay de la pièce Confidences (2008) de Florence Azémar) ; « J’aime une forêt. » (Omar dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 150) Dans le roman Le Puits de Solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, Stephen, l’héroïne lesbienne, évoque « son récent désir des forêts » (p. 143). Le bois est donc signalé inconsciemment comme un lieu d’origine. Et cette origine, c’est souvent la sexualité, et plus particulièrement la sexualité violente.
On retrouve le thème du viol en lien avec la forêt dans le film « Les Enfants terribles » (1949) de Jean-Pierre Melville (Paul est enterré par sa sœur Élisabeth dans une forêt), le film « Marche triomphale » (1976) de Marco Bellocchio, la pièce Nightwood (1936) de Djuna Barnes, le film « Saint » (1996) de Bavo Defurne (avec le saint Sébastien gay tué collectivement dans une forêt), la nouvelle « Trahison de la forêt » (1904) de Renée Vivien, le film « Je t’aime, je te tue » (1971) d’Uwe Brandner, le film « Brigade des mœurs » (1984) de Max Pécas, le film « Lesbian Psycho » (2010) de Sharon Ferranti (avec les meurtres de lesbiennes à répétition lors d’un camping sauvage), le film « Dreamwood » (1972) de James Broughton, les pièces La Nuit juste avant les forêts (1977) et Le Retour au désert (1988) de Bernard-Marie Koltès (avec Fatima violée dans le jardin), la pièce Guantanamour (2008) de Gérard Gelas (avec Fadia égorgée dans une forêt), le film « Reflections in a Goldeneye » (« Reflets dans un œil d’or », 1967) de John Huston (avec Williams nu dans la forêt, espionné par le Major), le film « Les Trois Souhaits » (1999) de Rudolph Jula, le film « The Singing Forest » (2003) de Jorge Ameer, le roman Forêt haute mortelle randonnée (2002) d’Eyet-Chékib Djazari, le roman Ma Forêt Fantôme (2003) de Denis Lachaud, le film « Le Frère du Guerrier » (2002) de Pierre Jolivet, le spectacle musical La Bête au bois dormant (1997) de Michel Heim, le film « The Woodsman » (2004) de Nicole Kassell, le film « Amants criminels » (1998) de François Ozon (avec Luc violé dans une forêt), le film « Promenons-nous dans les bois » (1999) de Lionel Delplanque, le film « Un Chant d’amour » (1950) et la pièce Le Funambule (1958) de Jean Genet, le roman Riches, cruels et fardés (2002) d’Hervé Claude (où des meurtres ont lieu dans la forêt), le film « Kaboom » (2010) de Gregg Araki (avec la rousse vierge violée dans un bois), le film « Nuits d’ivresse printanière » (2009) de Lou Ye (avec le suicide de Wang Ping dans la forêt), la pièce Quand mon cœur bat, je veux que tu l’entendes… (2009) d’Alberto Lombardo), le film « Navidad » (2009) de Sebastian Lelio (avec la peur d’entrer dans la forêt), etc.

En général, dans les fictions homo-érotiques, la forêt fait peur : « Nous [les Rats] décidâmes à l’unanimité que cet endroit n’était pas le nôtre. » (Gouri dans le roman La Cité des Rats (1979) de Copi, p. 130) Elle apparaît comme le lieu d’un viol ou de la mort : « Plus les nœuds se resserrent autour de son corps et plus l’imagination de Clara s’envole. Elle se retrouve alors nue à l’orée d’un bois. » (cf. le film « Belle de nature » (2009) de Maria Beatty) ; « Il était une fois, au cœur d’une forêt sombre et mystérieuse, un loup féroce qui dévorait tous les voyageurs qui s’y aventuraient. » (Isabelle racontant une histoire à Félix, dans le film « Drôle de Félix » (1999) d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau) ; « Chloé avait du sang entre les dents quand on l’a retrouvée inanimée dans la forêt de Sénart […]. Elle avait reçu un mauvais coup sur la tête, sans doute d’un homme qui en voulait à son corps. » (la narratrice lesbienne parlant de sa compagne, dans le roman À ta place (2006) de Karine Reysset, p. 136) Le film « L’Arbre et la Forêt » (2010) d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau démarre précisément par une scène de ballade en forêt, pendant laquelle Frédérick, le protagoniste homosexuel, revit un terrible traumatisme : en tombant nez à nez avec le chien d’un promeneur qui lui rappelle son passage dans les camps de concentration nazis.
Dans le roman La Voyeuse interdite (1991) de Nina Bouraoui, l’allusion à l’avortement se lit entre les lignes de la métaphore de la vierge au bois violée : « La dame en noir […] Devais-je, ne devais-je pas ? là était la question ! Pressée, pressante et autoritaire, la mort ne me laissa pas le temps de répondre, elle m’inséra la tige glacée qui commençait un curieux voyage à travers la nuit de mon plus intime intérieur. […] Étais-je morte ou semi-consciente ? Je ne sais plus. Je me souviens uniquement d’un rêve, un simple songe qui occupa toute la nuit. […] et le rêve recommençait, semblable au précédent. J’étais dans une clairière brûlée par le soleil du mois d’août. […] Pas de surprise, qu’un terrain défraîchi. Autour de lui, une forêt dense respire bruyamment. Le chant des arbres qui saignent m’appelle, sans crainte, j’abandonne alors la clairière. […] la clairière était ma chambre, triste mais tranquille, la forêt était au-delà de mes murs ; cette forme obscure, ombre habile et trompeuse était l’idée vraie d’un goudron qui avait eu le pouvoir de m’asphyxier ! la serre bruyante avait un attrait irrésistible mais son sol renfermait un monstre noir auquel personne ne pouvait échapper. Pas même le soleil ! […] Ce matin, plus de trace de la mort. Enfuie avec la nuit, mes rêves et mon soupir, elle m’a abandonnée sans espoir de la revoir. » (pp. 108-114)
Le viol sylvestre dont parle l’homosexuel ou la lesbienne se fait dans un contexte de drague homosexuelle, de prostitution, ou même parfois d’amour conjugal homo : « Gare à tes fesses Mathilde. Je vais te voir, je vais t’avoir, à moi, rien qu’à moi ! Un, deux, trois, nous irons au bois. […] Mes mains te dévorent. Je te bouscule contre un arbre. […] J’aime ma violence. » (la voix narrative lesbienne dans le roman Mathilde, je l’ai rencontrée dans un train (2005) de Cy Jung, p. 153) ; « Dors, dors, petit méchant loup… nous irons demain cueillir des fraises… dans les bois de Saint-Amour ! » (Louise au jeune garçon de Jeanne, dans la pièce La Journée d’une Rêveuse (1968) de Copi) ; « Promenons-nous dans les bois pendant que l’amour n’y est pas. » (cf. la chanson « Plus fort que moi » du groupe Cassandre) Par exemple, dans la comédie musicale Sauna (2011) de Nicolas Guilleminot, Benji a un rencard « sexe » avec un homme aux« toilettes près du bois, la première porte au fond ». Dans le film « L’Hôtel des Amériques » (1981) d’André Téchiné, le jeune postier, draguant dans les sous-bois, se fait tabasser. Dans le film « Nés en 68 » (2008) d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau, Michel est l’homme qui court dans la forêt et qui s’y fera tuer. Dans certaines nouvelles d’Essobal Lenoir, la forêt est montrée comme un lieu de drague homosexuelle idéal mais dangereux : « Je rêve pour sortir du bois, pour ma toute première fois… [d’une branlette] » (un des personnages de la comédie musicale Encore un tour de pédalos (2011) d’Alain Marcel) ; « La présence incongrue d’un landau, faut-il le dire ? au beau milieu de ce chemin verdoyant, à la lisière de cette forêt vouée depuis des lustres aux sabbats des pédérastes de toute la région […]. ‘Que fait cet homme sans femme, avec ce bébé, parmi toutes ces tantes ?’ se demandait le fils. […] Toutes ces lopettes allaient l’attaquer, lui voler son bébé ou le violer pendant qu’il dormait. » (cf. la nouvelle « À l’Ombre des bébés » (2010) d’Essobal Lenoir, pp. 30-31) D’ailleurs, dans la nouvelle « Les Garçons Danaïdes » (2010), Pascal s’y fait violer : « Nous progressions au pas dans une forêt sauvage, silencieuse, menaçante, d’obscurs voyous dont nous ne voyions luire au feu des phares et des rares réverbères que les étranges diadèmes de rangées de dents d’ivoire et d’or en couronnes. […] Succédant à la troupe humaine, une meute de chiens galopait à notre rencontre. Il était trop tard pour arrêter. » (p. 101)
La forêt donne même à l’amant homosexuel habituellement aimé un visage de violeur. Par exemple, dans le roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman, quand Esti et Ronit se retrouvent toutes les deux pour la première fois dans un bosquet et qu’elles sont prêtes à se dire leur amour, Ronit dit à Esti qu’elle « a l’air d’un tueur en série » (p. 139) ; « Esti a reculé d’un pas. La moitié de son visage a disparu dans l’ombre. Autour de nous, les arbres bruissaient et bourdonnaient. » (idem, p. 143) Dans le roman Si j’étais vous (1947) de Julien Green, le pacte diabolique entre Brittomart et Fabien se fait à proximité d’une forêt urbaine : « Il se tut ; leurs pas se ralentirent et ils quittèrent l’avenue pour s’engager dans un petit bois. ‘Arrêtons-nous, dit l’homme quand ils eurent atteint une clairière. Le silence est ici d’une profondeur admirable. Il semble que la nuit nous tienne dans ses mains refermées. Personne au monde ne saurait dire où nous sommes.’ » (p. 73) Dans le roman Deux Femmes (1975) d’Harry Muslisch, au moment où Sylvia propose à Laura de coucher avec elle pour la première fois, celle-ci vit un trouble : « Je reposai sur la table le papier à cigarette avec son petit tas de tabac. J’étais totalement désorientée, comme perdue dans une forêt obscure mais chaude et humide et embaumant le jasmin. Sans un regard vers elle, je me levai et allai tirer les rideaux, tout en murmurant : ‘Nel mezzo del cammin di nostra vita, Mi ritrovai per una selva oscura.’ Je me déshabillai dans la plus grande confusion. Je ne savais plus où j’en étais. » (p. 35)
La forêt est le lieu de la confrontation amoureuse fatale. Dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, Omar tue son amant Khalid dans une forêt (la Mamora, la plus grande forêt du Maroc) : « À l’intérieur de cette forêt noire, […] Khalid a eu une idée surprenante. Il oubliait visiblement, de plus en plus, qui il était et surtout qui était son père. La forêt juste devant nous, proche, très proche, la foule derrière nous, abandonnée, nous avons repris notre conversation à la fois sérieuse et folle. Et, cette fois-ci, c’était moi qui avais du mal à suivre, à être à la hauteur. » (Omar, p. 123) ; « L’heure de la vengeance avait sonné. La forêt n’était plus la forêt. Je n’étais plus dans la forêt. Khalid devait payer un jour à l’autre. » (idem, p. 128) ; « Un autre jeu, entre nous, allait commencer. Mais ce n’était pas vraiment un jeu. Nous avons vite compris que dans la forêt les jeux n’avaient pas le même sens ni le même goût qu’ailleurs. » (idem, p. 137) ; « Dès les premiers mots, j’ai su que ce que nous venions de vivre intensément ensemble, cet échange, cette fusion, cette transformation, ce pacte, cette forêt noire […]. » (p. 165) Et juste après son homicide, Omar se maquille en femme-objet violée : « Les pieds nus j’ai marché dans la forêt. À la main droite un rouge à lèvres. Chanel. Il était neuf. Il venait de Paris. […] Maintenant, sur cette route, au milieu de la forêt, je sais. Maintenant que la nuit va partir, ce crime va revenir et son souvenir sera atroce. » (idem, p. 178)
Parfois, dans cette forêt, le héros tombe sur le diable. Celui-ci le viole, et le transforme en « Homme nouveau », autrement dit en homosexuel : cf. la nouvelle El Bosque, el Lobo y el Hombre Nuevo (1991) de Senel Paz. Aux yeux de la victime, ce choc sexuel – qu’elle appellera « dépucelage » – est une révélation : « Raconte-moi les bois ! » (Dick, l’homosexuel violé, à Max, dans la pièce Penetrator (2009) d’Anthony Neilson) Dans le film « Notre Paradis » (2011) de Gaël Morel, Vassili rencontre Angelo, un autre compère prostitué, inanimé dans le Bois de Boulogne ; celui considère ce nouvel amour homosexuel, connu après l’agression, comme une véritable seconde naissance : « Je suis né il y a quelques jours dans un bois. Et tout qui s’est passé avant ça compte pas. »
L’amalgame de la forêt avec le viol qu’opère souvent le personnage homosexuel ne repose pas systématiquement sur un viol réel. Il peut renvoyer symboliquement chez lui à une peur panique (enfantine et humaine) de la sexualité dans sa globalité. Par exemple, dans le roman Le Puits de Solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, Stephen, l’héroïne lesbienne, se refuse à Martin, un prétendant masculin qui la respecterait, parce qu’elle veut garder pour elle le confortable état virginal de l’Ève damnée et écartée définitivement du Jardin d’Éden, et surtout cristalliser les images du viol sylvestre (la fameuse « scène primitive » dont parlent certains psychanalystes) qu’elle a vu et empêché étant petite : « Stephen avait erré jusqu’à un vieux hangar où l’on rangeait les outils de jardinage et y vit Collins et le valet de pied qui semblaient se parler avec véhémence, avec tant de véhémence qu’ils ne l’entendirent point. Puis une véritable catastrophe survint, car Henry prit rudement Collins par les poignets, l’attira à lui, puis, la maintenant toujours rudement, l’embrassa à pleines lèvres. Stephen se sentit soudain la tête chaude et comme si elle était prise de vertige, puis une aveugle et incompréhensible rage l’envahit, elle voulut crier, mais la voix lui manqua complètement et elle ne put que bredouiller. Une seconde après, elle saisissait un pot de fleurs cassé et le lançait avec force dans la direction d’Henry. Il l’atteignit en plein figure, lui ouvrant la joue d’où le sang se mit à dégoutter lentement. Il était étourdi, essayant doucement la blessure, tandis que Collins regardait fixement Stephen sans parler. Aucun d’eux ne prononça une parole ; ils se sentaient trop coupables. Ils étaient aussi très étonnés […] Stephen s’enfuit sauvagement, plus loin, toujours plus loin, n’importe comment, n’importe où, pourvu qu’elle cessât de les voir. Elle sanglota et courut en se couvrant les yeux, déchirant ses vêtements aux arbustes, déchirant ses bas et ses jambes quand elle s’accrochait aux branches qui l’arrêtaient. » (Stephen encore enfant, pp. 38-39) ; « Elle vit Martin se promenant parmi de sombres places vertes… il lui était facile d’imaginer son existence dans les forêts lointaines, une vie d’homme embellie par le danger, chose primitive, forte, impérieuse… une vie d’homme, la vie qui aurait pu être le sienne… Et ses yeux s’emplirent de lourdes larmes de regret, encore qu’elle ne sût pas tout à fait pourquoi elle pleurait. Elle savait seulement que le sentiment aigu d’une grande perte, un sentiment aigu d’imperfection la possédait, et elle laissa les larmes couler sur ses joues, les essuyant du doigt à mesure qu’elles tombaient. Elle vint à passer près du vieux hangar où elle avait vu Collins dans les bras du valet de pied. » (Stephen adulte, pp. 135-136). La forêt est lieu à la fois du viol réel et du viol fantasmé, désiré : « Ariane, j’ai bien lu ton dernier mail. Je ne suis pas surpris par ce que tu m’as dit. Et j’ai eu peur que tu m’en veuilles. Je savais que tu aimais Arsène mais qu’au fond de toi… (soupir). Qu’est-ce que ça a dû être dur pour toi, ma sœur adorée, de cacher la vérité. Mais maman aussi, elle doit savoir. Arsène et moi, on se donnait des rendez-vous secrets dans la forêt des Charniers. Des fois, j’y vais seul. Je sais que c’est une folie. Cette forêt, elle est fréquentée par des toxicos, des néo-nazis, des pédés comme moi. Et il y a autre chose. Il y a quelque chose de plus étrange qui m’attire là-bas. Tu sais, c’est un lieu chargé d’histoires tellement sordides… où le sang a coulé… Tu sais, petite sœur : la peur, elle peut faire naître en nous bien des choses. » (cf. les premiers mots d’Hector à sa soeur incestueuse dans le film « La Bête immonde » (2010) de Jann Halexander)
Dans le roman L’Amant de mon père (2000) d’Albert Russo, il suffit d’écouter Éric raconter sa première expérience sexuelle avec une fille (une expérience ratée qui le conduit à se retrancher vers l’homosexualité) pour comprendre que la forêt homosexuelle qui fait tant peur peut être une symbolisation du sexe touffu de la femme, ou une métaphore de l’arrivée précipitée dans le monde de la génitalité-sans-amour : « Un film, vieux de plusieurs décennies, se déroula dans sa tête. Éric devait avoir 16 ou 17 ans, lorsqu’au détour d’une dune, en Bretagne, durant les grandes vacances, il s’était perdu dans un fourré, en compagnie d’une amie un peu plus âgée que lui. Ils s’étaient éloignés de leur campement. […] La jeune fille, qui s’appelait Julie, l’attira peu après dans la clairière d’un petit bois et, se transformant soudain en Érynnie, lui arracha les vêtements, le forçant à se débattre, mais, plus rapide, et surtout plus agile que lui, elle parvint à le maîtriser et à lui faire perdre sa virginité. C’était un souvenir douloureux. À la fois surpris et humilié, Éric se jura de ne plus jamais s’y laisser prendre. Ce fut la première et la dernière relation physique qu’il eut avec une femme. Cet événement fut-il à l’origine de son homosexualité, ou celle-ci couvait-elle déjà en lui depuis sa plus tendre enfance ? » (pp. 9-10)
b) Je suis une gentille, et je suis poursuivie par un méchant
« C’est dans la nuit de Rébecca que la légende partira. » (cf. la chanson « Trois nuits par semaine » du groupe Indochine)

Pour rentrer dans la forêt maudite, c’est souvent que le personnage homosexuel se met dans la peau d’une femme vierge. Il désire incarner une figure allégorique qui le tient beaucoup à cœur : celle de la Fugitive, de la Folle perdue. « Y’a toujours ce moment fatidique qui te revient où l’homme en moi a l’angoisse de se retrouver paumé dans la forêt comme le Petit Chaperon rouge ou Blanche-Neige. » (Jarry dans le one-man-show Entre fous émois (2008) de Gilles Tourman)
Cette fugitive joue la femme pure que la sexualité ne touchera jamais ou ne touchera que brutalement : « C’est là le problème ! Aujourd’hui il y a des hommes qui se sont posés sur mon arbre. Tu te rends compte ? Justement mon jour de lessive ! » (Jeanne à son amie Louise dans la pièce La Journée d’une Rêveuse (1968) de Copi, p. 37)
Dans la série des fictions représentant des vierges homosexuelles courant dans une forêt, vous avez le film « Alice in Wonderland » (« Alice au Pays des Merveilles », 2010) de Tim Burton (avec Alice courant dans la forêt), le vidéo-clip de la chanson « Ma Révolution » de Cassandre (avec la femme violée courant dans la forêt), le film « Bug » (2003) d’Arnault Labaronne (avec une Aurore avançant dans une forêt virtuelle), le film « The Others » (« Les Autres », 2001) d’Alejandro Amenábar (avec Nicole Kidman en femme haletante et perdue dans un bois), le film « La Meilleure façon de marcher » (1975) de Claude Miller (avec Philippe courant dans la forêt), le film « Get Real » (« Comme un garçon », 1998) de Simon Shore (avec Steven courant dans une forêt après avoir été attaqué), le film « Tomboy » (2011) de Céline Sciamma (avec Laura courant dans la forêt, comme damnée par son mensonge identitaire honteux), le film « Wild Side » (2004) de Sébastien Lifshitz (avec Mikhail courant dans la forêt), la pièce Les Divas de l’obscur (2011) de Stephan Druet (avec les femmes hystériques enfermées dans un hôpital psychiatrique au cœur d’une forêt), etc.
La fugitive – ou le personnage homosexuel qui s’y identifie – ne court pas nécessairement dans une forêt, d’ailleurs. Il court tout court ! : cf. le roman Courir avec des ciseaux (2007) d’Augusten Burroughs, les nouvelles « La Prisonnière » (1925) et « La Fugitive » (1927) de Marcel Proust, le ballet Alas (2008) de Nacho Duato (avec la princesse en robe qui court comme une dératée), le film « In & Out » (1998) de Franz Oz (avec la mariée à qui il n’arrive que des catastrophes qui viennent gâcher son rêve de princesse), etc. « Je cours, je cours. Sans respirer. Puis je tombe. Des gens rient. » (Khalid dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 10) ; « Nous courions sur le chemin du collège, dans la chaleur impitoyable de l’après-midi. Qui allait arriver le premier ? Moi, bien sûr. Comme toujours. Moi, le plus fort. Moi, le garde du corps. Moi, parce que c’est ce que je savais faire mieux que Khalid. Courir. Courir. Courir. Depuis le début de notre amitié, de notre histoire. Courir à en mourir. » (Omar parlant de son amant, idem, p. 83) ; « Elle se met à marcher comme une folle dans tout Paris, elle est bouleversée par la mort du pauvre jeune homme […] elle continue à marcher dans Paris, et les peintres qui peignent sur les trottoirs la regardent, parce qu’elle marche comme une folle, la pauvre, comme une somnambule… » (Molina, le personnage homosexuel, parlant de Lénie, dans le roman Le Baiser de la Femme-Araignée (1979) de Manuel Puig, p. 81) ; « Une barrière me séparait de mes camarades. Je n’avais pas le droit de shooter comme eux dans un ballon, ni de courir comme une folle dans la cour. » (Corinne dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, p. 214) ; « Essoufflée, la jeune femme arrive à une cabine téléphonique. » (Anne-Catherine poursuivie par la Guilde, dans le roman Le Musée des amours lointaines (2008) de Jean-Philippe Vest, p. 311)

Le personnage homosexuel aime visiblement courir, et envisage la fuite de la vierge menacée de viol comme un esthétisme sublime. Par exemple, dans le film « Soudain l’été dernier » (1960) de Joseph Mankiewicz, Catherine est la femme courant « comme si elle avait une bande de loups de Sibérie à ses trousses ». Dans la chanson « Les Enfants de l’Aube » de Bruno Bisaro, la voix narratrice se voit en train de courir « sur les talons/l’étalon d’une reine en cavale ». Dans le film « The Children’s Hour » (« La Rumeur », 1961) de William Wyler, Martha se rappelle son premier émoi lesbien pour Karen quand elles étaient à l’école ensemble : ce fut lorsqu’elle la vit haletante, poursuivie par le prof de chimie (« Quelle jolie fille ! »).
Dans le roman À mon cœur défendant (2010) de Thibaut de Saint-Pol, l’héroïne, Madeleine, joue à merveille la femme traquée, l’héroïne tragique… pas si fugitive que cela, puisqu’elle joue la vierge effarouchée pour noyer le poisson de sa collaboration sexuelle avec celui qu’elle prétend fuir, le méchant Nazi Heinrich : « Je dois quitter Paris au plus vite ! À n’importe quel prix. […] Désemparée, ne sachant pas où aller. […] Pour la première fois de ma vie, je sens la mort qui plane sur moi. Il faut fuir, et vite. » (pp. 20-21) ; « Je voudrais tellement lui dire ce qui m’est arrivé aujourd’hui ? Comment vais-je réussir à garder mon secret ? » (idem, p. 22) ; « Je risque ma peau. Pour qui ? Pour quoi ? Je n’ai que vingt-quatre ans ! » (idem, p. 49) ; « Je suis la maîtresse d’un espion, d’un traître, d’un ennemi ! » (idem, p. 78) ; « Comment le sort a-t-il pu mettre un Boche sur ma route ? […] Comme je regrette ces nuits d’ivresse ! […] Je suis en danger. Où que j’aille, les nazis me rechercheront. » (p. 78) ; « J’étouffe ! Je me revois dans les bras de cette brute. Grâce au ciel, j’ai échappé au pire. » (p. 86) ; « Ai-je eu raison de fuir ? » (p. 136) ; « Il me reste deux rues à traverser pour atteindre Lyon Perrache, lorsque quatre hommes surgissent et s’approchent rapidement de moi. Avant que je n’aie eu le temps de réagir, ils me poussent à terre. Aussi surprise qu’épouvantée, j’appelle à l’aide de toutes mes forces. Cela n’effraie pas mes agresseurs. » (idem, p. 56)
Mais revenons à notre fugitive dans la forêt, et observons l’attitude qu’elle adopte quand elle y pénètre. En général, elle s’y frotte violemment, même si elle garde une certaine majesté et une démarche solennelle au départ. « Il était une fois une jeune rêveuse qui vagabondait seule dans la forêt. » (Nicolas Bernardini, L’Encre (2003), p. 61) ; « Somnambule j’ai trop couru dans le noir des grandes forêts. » (cf. la chanson « En Rouge et noir » de Jeanne Mas) ; « Il était une fois quelque part dans un pays qu’on ne connaît pas une fée qui avançait dans le froid avançait dans un mauvais temps tonight. » (cf. la chanson « La Nuit des Fées » du groupe Indochine) ; « Je descendis en nuisette et en mules. Je traversai le jardin. Les herbes folles me caressaient les jambes et me faisaient frissonner atrocement. Mais ce n’était rien à côté des ronces cruelles dévorant la chapelle, ronces dans lesquelles, telle Cendrillon, je perdis une mule, et aussi quelques gouttes de sang. La porte de la chapelle était entrouverte. Je me jetai à genoux contre le tombeau de la mère de lady Philippa. » (Bathilde se rendant devant la tombe de lady Philippa, la jeune bourgeoise violée par son père, dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, p. 306)

Mais très vite, la fugitive s’affole comme une femme hystérique, et paniquer en courant dans tous les sens. J’ai en scène cette scène très importante du film « Shortbus » (2005) de John Cameron Mitchell, dans laquelle on voit Sofia, la « psy », filmée en panique totale dans une forêt, comme si elle était poursuivie par un violeur. Dans le même registre,
La folle course sylvestre « à la Ingrid Bergman » dans la nouvelle « Adiós a Mamá » (1981) de Reinaldo Arenas est à ce titre très signifiante : le narrateur homo se décrit en train de traverser une forêt où il se fait griffer par des branchages et des fougères ; il joue une star de cinéma défigurée et magnifiquement pressée. Cette femme en fuite est généralement sublimée par la figure de la cavalière pourchassée, une amazone désespérée et forte à la fois : Marnie dans le film « Marnie » (« Pas de printemps pour Marnie », 1964) d’Alfred Hitchcock, Leonora dans le film « Reflets dans un œil d’or » (1967) de John Huston, Mylène Farmer dans le vidéo-clip de sa chanson « Libertine », la mariée de la pièce Bodas de Sangre (Noces de sang, 1932) de Federico García Lorca, Tamsin dans le film « My Summer of Love » (2004) de Pawel Pawlikovsky, la reine de la chanson « Les Enfants de l’aube » de Bruno Bisaro, Gina G. dans le vidéo-clip de sa chanson « Ti Amo », le roman Sur un cheval (1960) de Pierre Guyotat, etc. Dans le film « Farinelli » (1994) de Gérard Corbiau, Farinelli, le castra, tombe de fièvre à chaque fois qu’il entend les galops de son cheval blanc qui fend la forêt à toute allure et duquel il serait tombé dans son enfance. En réalité, c’est de son viol et de la castration opérée par son frère qu’il parle, mais il ne le découvrira qu’à la fin du film. Dans le film « Le Roi et le Clown » (2005) de Lee Jun-ik, on assiste à la cavalcade des amants homosexuels suite au meurtre qu’ils ont commis.
La course de la vierge folle renvoie davantage à un viol fui qu’à la course joyeuse de celui qui va de l’avant : « J’ai couru longtemps. Je me suis lavé les mains dans la rivière. C’était juste une dispute. » (Abram, le héros homosexuel, après avoir assassiné la Tonka au poignard, dans le film « Scènes de chasse en Bavière » (2011) de Peter Fleischmann) La femme qui court dans la forêt peut être aussi la mère qui se dérobe au désir incestueux de son fils homosexuel. « Élisabeth de Bataurie coure vers moi. De toute façon, elle coure toujours vers moi. » (Pretorius, le vampire parlant de sa femme bourgeoise favorite, dans la pièce Confessions d’un Vampire sud-africain (2011) de Jann Halexander) Par exemple, dans le film « J’ai tué ma mère » (2009) de Xavier Dolan, Hubert, le jeune héros homosexuel, se rêve habillé en costume de marié, poursuivant en vain dans une forêt sa propre maman en robe de mariée, qui galope plus vite que lui. Il a été le « roi » de sa mère dans son enfance, et lui demande à l’âge adulte de « le rejoindre dans son Royaume ».
c) Devenir la Reine du Carnaval immolée au feu de l’été :
La femme violée, illustrant que le désir homosexuel est un fantasme de viol, occupe une place très importante dans les créations artistiques homosexuelles, et donc dans l’inconscient collectif homosexuel : on la retrouve dans le roman El Pecado y la Noche (1912) d’Antonio de Hoyos, la chanson « Sauvez-moi » de Jeanne Mas, la comédie musicale Into The Woods (1986) de Stephen Sondheim, le film « La Captive » (2000) de Chantal Akerman, le roman L’Homme traqué (1922) de Francis Carco, le vidéo-clip de la chanson « Piece of Me » de Britney Spears, le film « Cat People » (« La Féline », 1942) de Jacques Tourneur, le film « Mujer a Borde de un Ataque de Nervios » (« Femme au bord de la crise de nerfs », 1987) de Pedro Almodóvar, les films « Marnie » (« Pas de printemps pour Marnie », 1964) et « Psychose » (1960) d’Alfred Hitchcock, les chansons « L’Annonciation », « Libertine », et « Avant que l’ombre » de Mylène Farmer, la nouvelle El Fiord (1969) d’Osvaldo Lamborghini (racontant un viol collectif), le film « Antonia et ses filles » (1995) de Marleen Gorris, le film « La Reine Margot » (1994) de Patrice Chéreau (toujours avec la scène du viol collectif), le téléfilm « Un Amour à taire » (2005) de Christian Faure (avec Sarah, la femme violée), le film « Flying With One Wing » (2004) d’Asoka Handagama (où l’héroïne est violée par le docteur), le film « Beckmann und Markowski » (1996) de Kai Wessel, le film « Ascetic : Woman and Woman » (1976) de Kim Shu-hyeong, le film « Frenesi » (1996) d’Alfonso Albacete, la pièce L’Homosexuel ou la Difficulté de s’exprimer (1971) de Copi, les chansons « Maria-Magdalena » et « Don’t Be Agressive » de Sandra, le vidéo-clip de la chanson « Oui j’l’adore » de Pauline Ester (avec une femme qui vit plutôt bien la maltraitance que lui inflige son compagnon), le film « Tabou » (1931) de Friedrich Wilhelm Murnau, le film « The Woman I Stole » (1933) d’Irving Cummings, le film « La Fontaine d’Aréthuse » (1949) d’Ingmar Bergman (avec le personnage de Viola), le film « Monolog Eines Stars » (1974) de Rosa von Praunheim, le film « La Mort de Maria Malibran » (1971) de Werner Schroeter, la pièce Adriana Mater (2002) d’Amin Maalouf, le film « La Jeune fille assassinée » (1974) de Roger Vadim, le film « Daayra, la Ronde brisée » (1996) d’Amol Palekar, le film « Wet and Rope » (1979) de Koyu Ohara, le film « Sudden Impact » (1983) de Clint Eastwood, le film « Scarlet Diva » (2000) d’Asia Argento, la pièce Cosmétique de l’Ennemi (2008) d’Amélie Nothomb, le roman Éden, Éden, Éden (1971) de Pierre Guyotat, la pièce Démocratie(s) (2010) d’Harold Pinter (avec le viol de la femme caché par quatre comédiens en avant-scène), le film « La Vie privée de Sherlock Holmes » (1970) de Billy Wilder (avec Gabrielle, la femme violée amnésique, en fuite), le film « Belly Dancer » (2009) de Pascal Lièvre (avec l’identification à la femme violée), la pièce Tante Olga (2008) de Michel Heim (avec la femme violée par « le Cosaque »), le one-woman-show de Betty speaks (2009) e Louis de Ville, le film « Le Locataire » (1975) de Roman Polanski (avec l’identification des personnages homosexuels à la femme violée), etc.
D’ailleurs, il n’est pas rare d’entendre le personnage homosexuel dire sa fascination identificatoire à la femme violée : « Rien n’est plus émouvant qu’une belle femme qui souffre. » (Anamika, l’héroïne lesbienne du roman Babyji (2005) d’Abha Dawesar, p. 77) ; « Je la regarde : elle a vingt ans. Je la regarde : elle est blonde, elle a la peau douce et une expression fatiguée, elle a peur. Je la regarde : elle passe la porte que Gisèle devant elle retient, elle passe la porte et elle plonge en enfer pour tenter de sortir d’un autre enfer. C’est le début du printemps, les frimas d’avril, elle laisse derrière elle les arbres que le vent fait frissonner, une jeunesse pauvre et digne, des illusions peut-être et elle pénètre dans la chaleur artificielle d’une ancienne demeure bourgeoise reconvertie en maison close. Elle vient vendre son corps puisque c’est tout ce qu’il lui reste. » (Vincent décrivant la mère-prostituée d’Arthur, son amant, dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, p. 203) ; « J’aime Hadda. Elle est noire, Hadda. Elle est très grande. Je n’arrive pas à lui donner un âge. Vingt ans ? Elle ressemble à une femme que j’ai connue de loin, juste avant l’adolescence. Qui ? Où ? Une parente ? Une parente noire ? Hadda ne parle pas. On lui a coupé la langue ? Elle n’a plus rien à dire ? Elle a déjà tout dit ? tout ? Tout ? On m’a dit qu’elle était devenue muette. […] Je l’ai suivie, Hadda. Un corps généreux, tellement noir. Un corps vaste, inédit. Beau ? Un corps pour les hommes, les saints, les dieux. Les enfants. Un appel. […] Où commencent les origines de Hadda ? De quelle forêt arrive-t-elle ? » (Omar en parlant de la bonne – qu’il définit très souvent comme une prostituée –, dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, pp. 78-79) ; « J’avais rêvé que j’observais le viol de lady Philippa par les vitraux brisés de la chapelle. En même temps, j’étais lady Philippa moi-même, contemplant terrorisée mon propre visage dans l’ouverture en forme d’ogive, depuis la pierre tombale où je subissais ce terrible attentat. En revanche, mon agresseur lui-même n’était dans mon rêve qu’une masse sombre et sans visage. » (Bathilde dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, p. 303)
L’identification à la femme bourgeoise abusée est massive : « Tu me hais, comme tous les pédés haïssent les femmes, sauf dans les films en noir et blanc où les actrices y souffrent avec dignité. » (Diana à Mitchell, dans la pièce Une Souris verte (2008) de Douglas Carter Beane) ; « À partir du moment où il était entré dans cette maison, il n’avait rien vu que le visage de Berthe renversé en arrière dans le désordre de sa chevelure opulente. » (Julien Green, Si j’étais vous (1947), p. 113) ; « À sa façon, il l’aimait, mais il ne l’aimait que malheureuse, la plaignant dans son cœur avec cette mystérieuse sincérité des êtres doubles. » (Oncle Firmin par rapport à Élise, idem, p. 223) Par exemple, dans son spectacle Charlène Duval… entre copines (2011), Charlène Duval (un homme travesti) se met à la place de Tina Turner (en racontant que cette dernière a été battue par son mari). Dans le roman Le Baiser de la Femme-Araignée (1979) de Manuel Puig, Molina, le personnage homosexuel, est fasciné malgré lui par la femme violée cinématographique ; quand il raconte ses films des années 1930 à son compagnon de cellule, Valentín, qu’il tente par la même occasion de draguer, il ne cache pas sa complaisance face à la position de soumission de ses héroïnes féminines : « Le magnat lui flanque une gifle terrible qui la fait tomber par terre, et s’en va. Elle reste étendue sur un tapis qui ressemble à de l’hermine, ses cheveux sont encore plus noirs que l’hermine est blanche, et ses larmes qui scintillent, on dirait des étoiles… » (p. 217) ; « Elle est la fois une déesse, et une femme très fragile, qui tremble de peur. » (idem, p. 57) Valentín tente de le raisonner : « Pour être femme, il ne faut pas être… je ne sais pas, moi… martyre. » (p. 230) Mais rien n’y fait. Molina justifie tout par l’esthétique, y compris le viol.
Le personnage homosexuel est attaché à la femme violée comme à une mère, ou une jumelle narcissique (cf. le code "viol", ainsi que la partie « mère-putain » du code « matricide » dans le Dictionnaire des Codes homosexuels). Par exemple, dans la pièce Quand je serai grand, je serai intermittent (2010) de Dzav et Bonnard, la mère de Dzav se prostitue au Bois de Boulogne. Dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, la forêt est directement liée à la prostitution maternelle : dès que le couple homo y pénètre, il se demande s’il ne va pas y croiser une prostituée : « Et si on trouvait une prostituée pour ton père ? » (Khalid à Omar, p. 124) Dans le film « Potiche » (2010) de François Ozon, la forêt est le lieu de l’adultère : c’est là que Suzanne Pujol (la mère jouée par Catherine Deneuve) vit toutes ses aventures extra-conjugales. Les premières images du film la montrent d’ailleurs en train d’y faire son jogging avec son survêtement rouge.
Le viol n’exercerait pas d’attraction fantasmatique chez le personnage homosexuel s’il n’était pas magnifié par les réalisateurs de cinéma, et s’il n’était pas suivi d’une vengeance. La femme violée est belle surtout parce qu’elle revient à la charge de celui qui a/aurait abuser d’elle (cf. la partie « Catwoman » du code "femme-araignée" dans le Dictionnaire des Codes homosexuels) : « Mireya [l’héroïne de la série La Vie désespérée de Mireya, la blonde de Pompeya] taillade le visage du Morocho, son homme, avec une bouteille de vin Mendoza qu’elle a cassée sur le comptoir en étain du café El Riachuelo. Mireya court désespérée dans la rue. Il pleut des cordes. La blonde s’appuie contre un réverbère et pleure à chaudes larmes. Ses pleurs se mélangent aux gouttes de pluie. » (Alfredo Arias, Folies-Fantômes (1997), p. 247)
Si le personnage homosexuel se passionne pour la femme violée comme un fanatique épicurien se prosterne devant un char de mi-carême. En même temps qu’il rêve de la destruction flamboyante de son idole féminine, il sait que les flashs des photographes qui la consument/la consomment, l’immortalisent aussi, la rendent toute-puissante.
La reine du carnaval coiffée sur un poteau d’exécution (parfois un tronc d’arbre de forêt) est un cliché homosexuel très couru dans les œuvres artistiques homo-érotiques (cf. la partie « carnaval » du code "humour-poignard", et la partie « Saint Sébastien » du code "adeptes des pratiques SM" dans le Dictionnaire des Codes homosexuels). Son viol a lieu en général un soir de Mardi gras : « Mon premier souvenir, c’était le soir du bal de Mardi gras. C’est vraiment mon premier souvenir. Avant le printemps dernier, je ne me souviens de rien, de rien du tout. C’est comme si ma vie avait commencé et fini ce soir-là. » (Catherine dans le film « Suddenly Last Summer », « Soudain l’été dernier » (1960) de Joseph Mankiewicz) ; « C’était un soir de Mardi gras, le dernier jour du carnaval. » (cf. la chanson « La Légende de Rose Latulipe » de Cindy et Ronan dans le spectacle musical Cindy de Luc Plamondon, où Rose Latulipe rencontre le diable) ; « Un jour, influencé par l’atmosphère permissive du mardi gras, quelqu’un émit l’idée vague, en lorgnant l’objectif qui saillait sur mon ventre, de photos porno. […] Quelques jours plus tard cependant, Didier, dans l’oreille de qui l’idée avait fait mouche, me proposa sans ambages d’immortaliser ses ébats avec sa copine Aurore. » (la voix narrative, dans la nouvelle « La Chaudière » (2010) d’Essobal Lenoir, pp. 24-25)
Dans le vidéo-clip de la chanson « Thriller » de Michael Jackson, on retrouve la femme violée dans un bois suite à une sortie loisir au cinéma avec son petit copain (ce dernier finira par se transformer en monstre). Dans le film « Gilda » (1946) de Charles Vidor, Rita Hayworth se définit comme la reine du carnaval qui va mourir. Le film « The Queen » (2006) de Stephen Frears nous montre une Reine d’Angleterre dans la tourmente médiatique, et à qui l’on discute la couronne et la légitimité.
Au départ, la femme est érigée sur un piédestal, comme une vraie duchesse. « Vamos, subiendo la cuesta, que arriba la noche se viste de fiesta… » (cf. les paroles d’une chanson de Tita Merello, entonnée au moment où China meurt assassinée par un coup d’État, dans la pièce L’Ombre de Venceslao (1978) de Copi) ; « Nous courûmes tous vers Notre-Dame, la Reine des Rats en tête, suivis du serpent, et nous grimpâmes sur le haut du balcon d’où la Reine adressa un bref discours à la foule. » (Gouri dans le roman La Cité des Rats (1979) de Copi, p. 93)
Puis l’intronisation laisse place à la détronisation et au massacre : « Je déteste les cantatrices d’opéra, il est impossible de les faire taire. » (Cyrille dans la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi) Le fan et sa déesse se donnent mutuellement rendez-vous pour la fusion destructrice finale : « Je vous attends dans l’au-delà per il grande finale ! » (la cantatrice Regina Morti, idem) ; « C’est le rêve de ta vie de te faire bien empaler, enculé efféminé, petite Reine de la Beauté du podium de ton quartier. » (Fifi à Pédé dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi, p. 304) Dans le film « Scènes de chasse en Bavière » (1969) de Peter Fleischmann, Abram, le héros homo, a rencontré la Tonka lors d’un carnaval, et se force à tomber amoureux d’elle, avant de l’assassiner : « J’ai décidé d’essayer avec la Tonka. »
Au fur et à mesure, la reine carnavalesque se met à trébucher de ses talons hauts, à perdre son prestige : « Elles trébuchaient dans l’escalier, dans les couloirs elles chancelaient, et leurs rires nous fusillaient, nos mères désemparées. » (cf. la chanson « Nos Mères » des Valentins) Le peuple qui a jadis adulé l’actrice la traîne maintenant en procès parce qu’elle a osé être humaine. Par exemple, dans la nouvelle « Les Potins de la femme assise » (1978) de Copi, on nous raconte la lente descente aux enfers de Truddy, une femme apparemment ordinaire, qui va peu à peu être intronisée comme une reine du carnaval, avant de finir livrée à la vindicte populaire, à la destruction massive sans motif apparent : « Tout le restaurant éclata de rire lorsqu’elle trébucha sur le pas de la porte et s’écroula par terre. » (p. 31) ; « Elle se retrouva, couverte d’ecchymoses, sur le sol de la voiture que les gens secouaient. » (idem, pp. 34-35) ; « Deux rangées de motards protégeaient le cortège de cris hostiles de la foule qui se massait à leur passage sur les trottoirs. Le mot ‘guillotine’ était scandé de plus en plus fermement. Truddy s’agrippa aux grilles et cria ‘Help ! Help ! Help !’ le plus fort qu’elle put. » (p. 36) ; « Dans un dernier flash, elle vit le visage de sa mère, morte à sa naissance et qu’elle n’avait connue que par des photos. » (p. 40) Dans L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, le lecteur assiste à une fête finale tournant autour de la peste de l’histoire, Amande, une fille qui, parce qu’elle a trop brillé et qu’elle a croqué tous ses camarades pendant le roman, va « passer à l’échafaud » sur décision de la collectivité : « Tout le monde s’étais mis sur son trente et un pour cette soirée d’adieu. Les couleurs exaltant le bronzage étaient de sortie, environnées de parfums légers ou capiteux, boisés ou fruités. Mais Amande était à coup sûr la plus belle, une fois encore. […] Avec son turban cerise sur la tête, son débardeur assorti, sa minijupe noire et ses espadrilles à talon compensé, elle était ravageuse, et elle le savait. Une véritable reine. Mais ce qu’elle ignorait, c’est qu’elle venait en réalité de faire une toilette de condamnée à mort. » (pp. 418-419)
Très souvent, le personnage homosexuel observe sa princesse flamber sur un char qu’il a lui-même : « La jeune prostituée était devenue une torche vivante, elle courait dans tous les sens, s’écrasant contre les derniers miroirs qui volaient en éclats. » (cf. la nouvelle « Madame Pignou » (1978) de Copi, p. 55) ; « J’espère qu’un jour elle flambera avec ses nylons et sa torche. » (la voix narrative à propos de Marilyn, dans le roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 71) ; « Où est-elle ? Ça sent le brûlé ! Oh, zut, je l’ai mise dans le grille-pain ! Qu’est-ce qu’elle a rétréci, on dirait une baudruche. » (Loretta Strong dans la pièce Loretta Strong (1978) de Copi) ; « Je leur [les Hommes-Singes de l’Étoile Polaire] fous une grenade ! Et hop ! Bon débarras ! Aïe, je brûle ! Faites-moi une place dans le frigidaire ! » (idem) Par exemple, lors du concert Météor Tour (2010) d’Indochine à Bercy, une Miss Italy sous les flammes est exhibée en gros plan sur les trois écrans géants de la scène.
Cette crémation iconoclaste est en partie désirée par le personnage homosexuel. Son rapport avec la reine est idolâtre, c’est-à-dire qu’il est d’ordre passionnel : c’est un « je t’aime/je te hais », une attraction-répulsion. Comme il le ferait avec une poupée vaudou sacrée, il la maltraite : « Je te tue, Madame ! Tu sais ce que je vais faire avec ta porcelaine de Limoges ? Je vais te lacérer les fesses et je vais te crever les yeux, ma petite patronne ! » (Goliatha à « L. » dans la pièce Le Frigo (1983) de Copi) ; « Le perroquet vert, témoin d’un meurtre d’une princesse russe, et qui perdait les plumes. » (Copi, La Cité des Rats (1979), p. 75) Mais cette maltraitance se veut acte d’amour : si le héros gay incendie sa star, c’est pour prouver qu’elle est indestructible. Il faut que ça finisse mal, éternellement mal, pour cette pauvre reine du carnaval incendiée ! C’est la règle ! Par exemple, dans son spectacle Charlène Duval… entre copines (2011), Charlène Duval (un homme travesti) se met dans la peau d’une jeune fille « pauvre, laide, sans avenir […] maltraitée par un macro, qui meurt à la fin dans une super-production » ; plus tard, elle continue de rêver d’une mort cinématographique féminine grandiose : « Le rôle de ma vie, c’est Marie-Antoinette. » (Charlène Duval dans le spectacle Charlène Duval… entre copines (2011) de Charlène Duval) Dans le roman Le Puits de Solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, l’héroïne lesbienne s’émeut pour Marie-Antoinette, « la reine infortunée, comme si, pour quelque raison, la malheureuse femme en appelait personnellement à Stephen. » (p. 314) ; « Je suis certain d’être bon pour la guillotine, rien qu’à y penser mes cheveux se dressent sur ma tête. Quand je songe au procès qui m’attend je suis encore plus effrayé. Tant pis, je me suiciderai quand cette vie me deviendra trop dure. » (la voix narrative dans le roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 125)
La Reine du héros homosexuel est celle qui ne part jamais, même quand elle fait ses adieux : « La tradition veut que je ne meure jamais ! » (la Reine dans la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi) Son fan veut « mourir pour toujours sur scène », comme elle (ou comme Dalida) : « Restons ici, ma Fifi ! Moi je vais mourir aussi ! C’est mon dernier printemps ! » (Mimi à Fifi dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi, p. 300) Dans la nouvelle « La Mort d’un phoque » (1983) de Copi, suite au carnage opéré sur la reine du carnaval Glou-Glou Bzz « au milieu d’un désordre phénoménal (les tables cassées parmi les bouteilles arrosées de confettis) » (p. 22), le narrateur se fait à son tour massacrer et « trucider la bite » : « À chaque fois que je laissais échapper un cri, l’assistance repartait d’un gros rire. […] Et ne songeons même pas à demander de l’aide aux esquimaux : pour cette peuplade, Glou-Glou Bzz représentait plus qu’une reine. » (p. 24) Le protagoniste homosexuel suit celle qu’il a immolée/qui a été immolée jusqu’à la tombe, dans une imitation parfaite de la mise en scène meurtrière du carnaval.
Le viol de la reine du carnaval se déroule en général en plein été, de préférence le soir (comme s’il s’agissait d’un cauchemar, d’une pure parenthèse) : « Quel maquillage porte à l’aube maman ? » (Copi, Un Livre blanc (2002), p. 27) Par exemple, dans la pièce La Pyramide (1975) de Copi, la mère apparaît sous les traits d’une souveraine carnavalesque violée « un soir de juillet ». Dans le film « Tomboy » (2011) de Céline Sciamma, Laura, l’héroïne lesbienne, se fait passer, le temps d’un été, pour un garçon ; elle sera punie de son mensonge par l’ensemble de ses camarades de jeu qui, une fois le pot aux roses découvert, décideront de la déshabiller en pleine forêt, pour la punir. C’est l’été, dans la forêt, que se fait parfois la rencontre du personnage homosexuel avec le diable violeur : « Au début de l’été […] l’intrus se tenait là et me regardait de ses yeux bleus grands ouverts. […] Dégoûté de lui – et surtout dégoûté de ce qu’il m’avait fait perdre mon empire sur moi-même –, je lui lançai : ‘Allez donc au diable !’ […] L’incident venait d’avoir lieu dans le bois des pins. » (Garnet Montrose concernant sa rencontre avec Daventry, dans le roman Je suis vivant dans ma tombe (1975) de James Purdy, pp. 40-41) ; « Savez-vous qu’un pucelage ne pèse pas lourd un soir d’été ? » (Démétrius à Helena quand ils se trouvent en forêt, dans la pièce Le Songe d’une nuit d’été (1596) de William Shakespeare)
C’est la raison pour laquelle cette saison est crainte : « ‘Je me suis toujours méfié de l’été’, avait dit Pierre Gravepierre. Pourquoi résonnaient-ils comme une vérité première, inattaquable ? Pascal n’eut pas besoin de chercher longtemps la réponse. Tout ce qui lui était arrivé de pire, lui était arrivé en été. » (Claude Brami, Le Garçon sur la colline (1980), p. 123) ; « L’été cet enculé pousse même le vice jusqu’à me faire demander l’heure aux frimeurs à lunettes réfléchissantes. » (Vincent dans le roman Vincent Garbo (2010) de Quentin Lamotta, p. 58) Elle est annoncée sous les auspices de la mort et de la violence : « Tu lis Les Fleurs du mal ‘aimé’ : c’est le livre le mieux pour l’été. » (cf. la chanson « Toc de mac » d’Alizée) ; « Les escaliers du Sacré-Cœur de Paris. Un nuit du mois d’août. » (cf. les didascalies de la Acte I de la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi, p. 299) ; « Après maintes étés est mort le cygne. » (George citant un roman d’Aldous Huxley dans le film « A Single Man » (2009) de Tom Ford) L’été décrit dans les fictions homosexuelles s’apparente à la fournaise d’un enfer symbolique. Par exemple, dans la pièce Fixing Frank (2011) de Kenneth Hanes, Frank, le héros gay, décrit l’ambiance de la backroom où il s’est rendu, cette pièce obscure imprégnée d’une atmosphère « violente comme une brise d’été ».
On retrouve les liens de coïncidence entre l’été homosexuel et le viol dans de nombreuses œuvres homosexuelles : cf. le film « A Midsummer Night’s Dream » (1999) de Michael Hoffman, la chanson « Gourmandises » d’Alizée (« Les baisers d’un été où la main s’achemine… »), le film « Pluies d’été » (1977) de Carlos Diegues, la chanson « Trois nuits par semaine » du groupe Indochine, les chansons « L’Été », « Un Merveilleux Été » (racontant une rupture amoureuse), et « Les Bords de Seine » d’Étienne Daho, le roman El Mismo Mar de Todos los Veranos (1978) d’Esther Tusquets, le roman La Mort en été (1953) de Yukio Mishima, le film « Summer Blues » (2002) de Frank Moslvold, le film « Tania Borealis ou l’étoile d’un été » (2001) de Patrice Martineau, le roman El Color del Verano (1982) de Reinaldo Arenas (roman d’anticipation racontant le débordement frénétique d’un carnaval de la Havane sous la dictature cubaine), le roman Chronique d’un été (2002) de Patrick Gale, le film « Le Secret de Brokeback Mountain » (2006) d’Ang Lee, le film « Le Sable » (2005) de Mario Feroce, le film « Laberinto de Pasiones » (« Le Labyrinthe des passions », 1982) de Pedro Almodóvar, le film « Aux folles les pompiers ! » (2003) de Didier Blasco (« Elles ne sont pas toutes mortes cet été. Certaines ont survécu. Voici le témoignage de deux rescapées. »), le film « Froid comme l’été » (2002) de Jacques Maillot, le film « Les Orages d’un été » (1996) de Kevin Bacon, le film « L’Été de mes 17 ans » (2004) de Chen Yin-yung, le film « Summer of Sam » (1999) de Spike Lee, le film « Summer Storm » (2004) de Marco Kreuzpaintner, le film « Summer Wishes, Winter Dreams » (1973) de Gilbert Cates, le film « Le Zizi de Billy » (2003) de Spencer Lee Schilly, le film « L’Homme de sa vie » (2006) de Zabou Breitmann (qui se déroule pendant les grandes vacances), le film « The Greenage Summer » (1961) de Lewi Gilbert, le roman Été (1982) de Jean-Renaud Camus et Denis Duvert, le film « Dernier été à New Ulm » (1995) de Keith Froelich, le film « Vols d’été » (1988) de Yousry Nasrallah, la chanson « Réveiller le monde » de Mylène Farmer, le film « Suddenly Last Summer » (« Soudain l’été dernier », 1960) de Joseph Mankiewicz, le film « Je t’aime toi » (2004) d’Olga Stolpovskay et Dmitry Troitsky, le roman Le Dernier Été des Indiens (1982) de Robert Lalonde, les films « Jeux d’été » (1951) et « Sourires d’une nuit d’été » (1955) d’Ingmar Bergman, le roman Un Été indien (1943) de Truman Capote, le recueil de poèmes Amor de Verano (1985) de Nancy Cárdenas, la pièce Le Songe d’une nuit d’été (1595) de William Shakespeare, le roman Les Autres, un soir d’été (1970) d’Hector Bianciotti, le film « Parfum d’absinthe » (2005) d’Achim von Borries (avec la vague estivale de suicides), le film « Un Été américain » (1969) d’Henry Chapier, le concert Météor Tour (2010) d’Indochine (où le lien entre été et guerre est fait), le film « Pauline » (2009) de Daphné Charbonneau, le film « And Then Came Summer » (« Et quand vient l’été », 2000) de Jeff London, le téléfilm « Clara, cet été-là » (2002) de Patrick Grandperret (avec le thème de la perte de la virginité), etc.
Le viol homosexuel a lieu en général pendant un soir d’été, ce moment flou de transition entre le fantasme du viol et la réalité fantasmée du viol : « Je suis homo, j’avais un copain qui est mort cet été, on l’a assassiné sous mes yeux. » (Kévin parlant de son amant Bryan, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 460) ; « J’me suis fait violer quand j’avais 15 ans. Un été, par un oncle. » (Marie dans la pièce Une Cigogne pour trois (2008) de Romuald Jankow) ; « La lun’ se lève dans le ciel rouge comm’ par un’ nuit d’été ! Cachafaz et la Raulito vont passer de l’autre côté ! » (le Chœur des voisines dans la pièce Cachafaz (1993) de Copi) ; « Pour toi, j’ai perdu l’innocence, l’honneur, l’honorabilité. Je t’ai connue sur le trottoir, le corps ouvert de falbalas, là-bas, là-bas sur les ramblas. Au bord du fleuve, un soir d’été. » (Cachafaz à son amant Raulito, idem) ; « C’était l’été de nos treize ans. L’été des sœurs de sang. Dovid a eu migraine sur migraine, cet été-là. » (Ronit dans le roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman, p. 217) ; « Tous les étés sont meurtriers. » (le sosie homosexuel d’Isabelle Adjani dans la comédie musicale À voix et à vapeur (2011) de Christian Dupouy) ; « C’est meilleur que l’été indien. » (les deux chanteurs, en prononçant cette phrase, se coupent chacun le visage en deux, idem) Dans le roman Accointances, connaissances, et mouvances (2010) de Denis-Martin Chabot, Ahmed perd son seul et unique amour l’été : « Oui, l’être aimé. Car s’il n’était pas certain au début de l’été de ses sentiments envers Saïd, la romance des dernières semaines l’a affirmé, et la mort vient de le confirmer : il était amoureux de son ami, quoi qu’il fût. » (p. 47) Dans le roman Je vous écris comme je vous aime (2006) d’Élisabeth Brami, l’été est associé à la fois à la fusion homosexuelle et à la rupture entre les amantes : « Dans son lit, par cette tiède nuit d’été austral, Gabrielle s’étonne des remous imprévisibles qui créent en elle les mots de la lumineuse Émilie. Égarée, emportée dans un vertigineux tourbillon, il lui revient en mémoire la détresse d’Ulysse sur le point de succomber au chant mortel des sirènes. » (pp. 72-73) ; « Vous dans votre hiver, moi dans mon été. » (Émilie à Gabrielle, idem, p. 175) Dans le film « Mourir comme un homme » (2009) de João Pedro Rodrigues, Tonia le trans raconte comment il a été violé à jamais par le regard de son amant, un soir d’été. Dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, Omar assassine son amant Khalid pendant l’été, en plein cœur d’une forêt : « L’été était triste. La vie mélangée au vin rouge bon marché était triste. » (p. 96) ; « Il n’y aura pas de prochaines vacances d’été. Tout s’arrête ici. » (p. 170) Dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, le mélange entre été, guerre, carnaval, et homosexualité, est complet : « Vous dites : cet été est si beau. On s’en veut de l’aimer tellement. Je dis : on oublie la guerre avec ce merveilleux soleil. La guerre, on ne sait plus ce que c’est. Vous dites : ce sont des choses épouvantables, les choses que vous dites, vous ne devriez pas dire de pareilles choses. Vous pensez comme moi. Vous oubliez la guerre. » (Vincent à Proust, p. 19) ; « Sans la guerre, sans ce magnifique été de l’absence des hommes, nous serions-nous rencontrés ? » (idem, p. 24) ; « Après tout, pourquoi cet été de toutes les tragédies ne pourrait-il pas être l’été de toutes les comédies ? » (idem, p. 28) ; « Rien n’a changé dans nos tranchées de boue séchée au soleil de juillet. » (idem, pp. 138-139)
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PARFOIS RÉALITÉ
La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :
a) Viol dans la forêt :
Existe-t-il des correspondances concrètes entre le code de la « femme vierge violée un soir de carnaval ou d’été dans une forêt » et les personnes homosexuelles réelles ? Bien sûr que oui. Les symboles ne tombent pas comme ça du ciel : ils ont bien été créés par plusieurs consciences humaines ; et ils traduisent au moins une réalité fantasmatique qui mérite d’être étudiée.
Certains auteurs homosexuels nous montrent du doigt ce lieu énigmatique de la forêt, sans même savoir eux-mêmes trop pourquoi : « Pour Philippe, ce chemin vers la forêt… Salam… Abdellah. » (cf. dédicace personnelle du romancier Abdellah Taïa sur mon exemplaire de son roman Jour du Roi, à la Librairie parisienne Les Mots à la Bouche à Paris, le 10 septembre 2010) Selon eux, la forêt serait le théâtre d’un viol : « Je est un autre. Tant pis pour le bois qui se trouve violon et Nargue aux inconscients, qui ergotent sur ce qu’ils ignorent tout à fait. » (Rimbaud dans une lettre à Paul Demeny, le 15 mai 1871) ; « Je suis folle de rage de ce qu’en face de trois hommes, une carabine et piégée dans une forêt dont on ne peut s’échapper en courant, je me sente encore aujourd’hui coupable de ne pas avoir eu le courage de nous défendre avec un petit couteau. » (Virginie Despentes, King Kong Théorie (2006), pp. 48-49) ; « Et voilà qu’en plus de toutes ces difficultés, un autre drame s’ajouta à son calvaire. Une nouvelle tentative d’agression sexuelle perpétrée par Octave [23 ans], l’un des meilleurs copains de son frère Hugues. À onze ans, la vie d’Ednar commençait par une descente aux enfers, cet abîme qui déjà le convoitait en le livrant à la merci et à l’incompréhension des personnes censées l’aimer et le protéger. Affecté par ce sentiment de culpabilité, cet enfant ne put dévoiler les secrets trop lourds à porter dans son cœur. Jamais dans sa famille il n’osa avouer son malheur dans le sous-bois. » (Jean-Claude Janvier-Modeste, dans son autobiographie Un Fils différent (2011), p. 13)
Je vous renvoie également au documentaire « Nous n’irons plus au bois » (2007) de Josée Dayan (sur la transsexualité), au chapitre intitulé « La Belle au bois violée » de l’essai Qu’avez-vous fait de la libération sexuelle ? (2002) de Marcela Iacub, à la première planche de la B.D. autobiographique Journal (1) (1997) de Fabrice Neaud (qui démarre précisément par une agression au centre aéré dans une forêt).

À priori, on pourrait se dire que la peur de la forêt n’a rien de spécifiquement homosexuel. En effet, je ne connais pas grand monde qui ne serait pas effrayé à l’idée de connaître l’expérience solitaire d’une nuit en pleine forêt… ; et puis la forêt où habiterait le grand méchant loup hante depuis très longtemps l’imaginaire des enfants.
Seulement, c’est sur la résurgence de ce thème enfantin dans le discours de personnes maintenant adultes (et dont beaucoup sont homosexuelles), que j’aimerais retenir votre attention, car celle-ci nous explique la nature du désir homosexuel : un désir enfantin, en apparence festif et chaleureux, mais qui est fondé sur un éloignement du Réel, une peur de la sexualité, et une attraction idolâtre pour le viol ciématographique (et parfois réel). Encore une fois, j’indique une tendance et des généralités du désir homosexuel, qui ne sont pas des généralités sur LES homos.
Dans la culture du « milieu homosexuel », dans les sphères de rencontres amoureuses entre individus de même sexe, le rapport désirant vis à vis de la forêt est souvent idolâtre, souffrant et rêvé : il ne faut pas perdre de vue que les bois sont à la fois les lieux excitants de la fusion d’amour clandestine, l’espace libertaire de tous les possibles (comme au moment du carnaval où les conventions sont inversées et soi-disant détruites), mais aussi les endroits de la perte d’identité, de l’angoisse, de l’exploitation : « Une grande place en bordure du Bois où vont ceux qui ne savent plus où aller, c’est là que je l’ai rencontré. » (Christian Giudicelli parlant de sa première rencontre avec Kamel sur un lieu de prostitution, dans son autobiographie Parloir (2002), p. 15) ; « Un jour, l’un des garçons de la bande de ma cité, Morad, un dealer réputé pour sa dureté, m’a accosté à l’entrée du bois. » (Brahim Naït-Balk, Un Homo dans la cité (2009), p 77) ; « J’ai continué à soigneusement éviter de croiser […] Morad, mon violeur du bois de Sèvres. » (idem, p. 83)
Dans son autobiographie Retour à Reims (2010), quand Didier Éribon parlent des endroits de drague homosexuelle, et notamment des parcs et des forêts, il les associe inconsciemment à un lieu de viol, à une cour des miracles où « casseurs de pédé », loubards, prostitués, clients aisés, flics, gravitent ensemble, bref, à un espace du viol consenti : « Les lieux gays sont hantés par l’histoire de cette violence : chaque allée, chaque banc, chaque espace à l’écart des regards portent inscrits en eux tout le passé, tout le présent, et sans doute le futur de ces attaques et des blessures physiques qu’elles laissèrent, laissent et laisseront derrière elles – sans parler des blessures psychiques. Mais rien n’y fait : malgré tout, c’est-à-dire malgré les expériences douloureuses que l’on a soi-même vécues ou celles vécues par d’autres et dont on a été le témoin ou dont on a entendu le récit, malgré la peur, on revient dans ces espaces de liberté. » (p. 221)
Aussi farfelu que cela puisse paraître, certaines personnes homosexuelles ont réellement vécu un viol dans une forêt, comme le rapporte Daniel Welzer-Lang à la fin de son essai Le Viol au masculin (1988) : « Le viol d’homme ? Un secret honteux encore moins verbalisé que le viol de femme. C’est à cette époque que moi-même je me suis souvenu : J’ai 6 ans, il a 13 ans. Je me souviens de lui comme du ‘fiancé’ de ma sœur. Il a un solex et un grand chien que je dois appeler policier. Il m’emmène sur son solex pour me faire plaisir. Il s’arrête à la lisière d’un bois. ‘Viens’, me dit-il. Je ne me souviens plus très bien, les images se brouillent, son sexe est sorti, il le masturbe. ‘Tu sais comment ?…’ je regarde éberlué. Je n’ai aucune information sur ce qu’il dit, sur ce qu’il fait. Il veut que je le touche. J’ai peur. Je suis seul dans la forêt avec lui. Pas possible de fuir. Je touche, je regarde en l’air, il veut aussi me… Je ne me souviens pas de la suite. Il s’appelait Jacky, habitait Épinal, la ville de mes parents. ‘Si tu en parles, je te casserai la gueule, je saurai toujours te retrouver…’ Il m’a ramené. J’ai senti son regard, longtemps, longtemps… J’ai jamais été violé. Il ne m’a pas pénétré. Je n’en ai jamais parlé avant… Une période récente… J’avais oublié… Oubliée aussi cette main de camionneur qui cherche à te caresser quand tu dors, et que tu acceptes de masturber… pour avoir la paix. 18 ans… Oubliée cette main du pion de l’établissement scolaire qui m’avait pris en stop près de Gérardmer… 16 ans. J’ai éprouvé un énorme plaisir à ses caresses discrètes, très respectueuses de ma personne. J’ai regretté ce soir-là que… Gestes enfouis dans mes images d’adolescent : chaque homme sait qu’il n’a pas toujours été dominant. » (pp. 188-189)
b) Je suis une gentille, et je suis poursuivie par un méchant
La femme violée cinématographique courant comme une folle pour échapper à un agresseur souvent invisible est un fantasme identificatoire que l’on peut facilement observer chez certaines personnes homosexuelles si on y prend garde. Par exemple, dans le documentaire « Louise Bourgeois : l’araignée, la maîtresse, la mandarine » (2009) de Marion Cohen et Amei Wallach, on nous montre le passion de Louise Bourgeois pour la figure de la fugueuse. L’actrice courant au ralenti dans une forêt ou dans un couloir est un vrai fantasme homosexuel : beaucoup d’icônes gay (cf. les vidéo-clips des chansons « Alice et June » du groupe Indochine, « Everytime » de Britney Spears, « Substitute For Love » de Madonna, « It’s All Coming Back to Me Now » de Céline Dion, « Just A Little Bit » de Gina G., « L’Âme-stram-gram » de Mylène Farmer, « C’est la vie » de Marc Lavoine, etc.) sont des fugitives : « Je pense que cette image de moi, pleurant, courant, sur le tapis, devait être une très belle image. » (une témoin dans la pièce Quand mon cœur bat, je veux que tu l’entendes… (2009) d’Alberto Lombardo)
Mais inversons maintenant le tableau. Symboliquement, je crois que la cristallisation homosexuelle sur la figure de la fugitive menacée de viol est l’expression, à mon avis, d’une course des sujets homosexuels vers la mort : à force de fuir la mort réelle, ils la rejoignent en désir par leur sacralisation de la mort fictionnelle de la reine carnavalesque cinématographique. « Victor Garcia, Copi, Jérôme Savary font partie des gens qui courent devant la mort. » (Colette Godard, L’Enfant de la fête, 1996) ; « J’étais dans ma deuxième vie. Je venais de rencontrer la mort. J’étais parti. Puis je suis revenu. Je courais. Je courais. Vite, vite. Vite. Vite. Vers où ? Pourquoi ? Je ne le sais pas pour l’instant. Je ne me rappelle pas tout. Je ne me rappelle rien maintenant à vrai dire. Mais ça va venir, je le sais. » (les toutes premières lignes de l’autobiographie Une Mélancolie arabe (2008) d’Abdellah Taïa, p. 9) ; « La mort m’avait choisi. » (idem, p. 14) ; « Je courais pour rencontrer le cinéma, entrer la bouche ouverte dans sa religion et ses images. […] Ce jour-là, je courais vers une image, une femme. L’actrice égyptienne. Une grande star. Une grande dame. Souad Hosni. Elle passait à la télévision dans un feuilleton que j’adorais. Houa et Hiya : Elle et Lui. Je courais vers elle pour l’embrasser. Être pendant une heure avec elle, amoureux en pleurs, danseur libre, comédien de ma propre vie. » (idem, p. 32) ; « Je n’ai jamais oublié Souad Hosni. Je n’avais pas oublié son feuilleton Houa et Hiya qui me faisait courir dans mon adolescence, à la sortie du collège. J’avais depuis rattrapé mon retard en regardant presque tous les films qu’elle avait tournés. Je l’avais suivie de près, de très près, avec attention et une certaine admiration. Et puis, au début des années 90, après l’échec retentissant de son film Troisième Classe, elle avait disparu. Pendant deux ou trois ans, on ne savait pas où elle était. Elle se cachait en fait à Londres où elle soignait un mal de dos et une dépression chroniques. On la disait sans le sou, ruinée. L’État égyptien, qui payait pour son hospitalisation, avait fini par la lâcher, l’abandonner. En juin 2001, elle s’était suicidée en se jetant du balcon de l’appartement où elle résidait à Londres. » (idem, p. 91)
En ce qui concerne mon propre vécu, je me souviens que, lorsque j’avais 5-8 ans, j’adorais déjà l’actrice violée en fuite. D’ailleurs, au centre aéré comme sur les cours de récré, j’imitais les femmes fugitives, les magical girls pressées, les Drôles de Dames ou Super Jaimie courant à perdre haleine, les héroïnes aériennes des dessins animés tels que Cat’s Eyes, Jeanne et Serge, Sheera, Daphnée de Scoubidou, la rousse Sheila à la cape d’invisibilité dans Le Sourire du Dragon, etc. Et dans la vie réelle, quand je devais jouer à des jeux collectifs comme le « loup-chaîne », la « balle aux prisonniers », l’« épervier », ou bien le « cache-cache », mon excitation était à son comble, car j’avais l’occasion de me faire mon film intérieur du viol singé. Du moins, c’est ainsi que je l’analyse maintenant, avec du recul. J’aimais en rajouter dans l’affolement de ma course, dans la gestuelle, dans les mouvements de tête (il ne faut pas perdre de vue que, dans mon imaginaire, j’avais une chevelure exceptionnelle, un vrai brushing de star !) ; et quand je courais, je me sentais puissante et fragile en même temps, j’étais en train d’écarter des branches et des feuillages fictifs avec mes mains, je simulais d’avoir fait une course énorme et héroïque (alors qu’objectivement, je n’aimais pas courir de longues distances…), d’être à bout de souffle, et d’arriver au ralenti sur la ligne d’arrivée d’un 100 mètres olympique. Bref, la star dans son clip, pourchassée par les paparazzis. Je prenais un malin plaisir à rentrer inconsciemment dans la peau de la vierge en fuite, criant « au viol ! ».
c) Devenir la Reine du Carnaval immolée au feu de l’été :
La fascination identificatoire pour la femme violée, je l’ai observée chez beaucoup de personnes homosexuelles : « Cette résurgence du thème de l’androgyne à la fin du XIXe siècle est peut être le revers de l’obsession de la femme fatale. » (Françoise Cachin, « Monsieur Vénus et l’ange de Sodome : L’androgyne au temps de Gustave Moreau », Bisexualité et Différence des sexes (1973), p. 90) Le désir homosexuel pousse les êtres humains à se prendre pour les archétypes de la féminité tragique. Chez les hommes gay, cela se fera davantage par le biais de l’esthétisme ; côté femmes lesbiennes, on penche plus sur le registre du militantisme politique. Mais dans les deux cas, c’est la même louange iconoclaste/iconodule. Par exemple, dans le documentaire « Debout ! » (1999) de Carole Roussopoulos, on voit clairement que les femmes féministes, lesbiennes ou non, sont attirées par la « femme violée du bout du monde », afin de se servir d’elle comme « opportunité » pour prouver l’oppression machiste qui les domine/dominerait. Dès qu’un fait d’actualité concernant le malheur des femmes se présente (par exemple les mères célibataires dans les hôpitaux, les femmes qui veulent se faire avorter, les femmes talibanes, etc.), le MLF accoure vers ses victimes : « Les femmes battues, c’était parfait ! Parce que si les femmes étaient battues, c’est bien parce qu’il y avait quelqu’un pour les battre. » (Annie Sugier)
Beaucoup de personnes homosexuelles s’intéressent à la femme violée médiatique (Maria Callas, Régine, Barbara, Chantal Goya, Dalida, Marilyn Monroe, Rita Hayworth, Édith Piaf, Britney Spears, Lady Di, Eva Perón, Judy Garland, Greta Garbo, Madonna, Yvonne George, etc.). Par exemple, dans son autobiographie Le Ruisseau des Singes (2000), Jean-Claude Brialy dit sa passion pour la Dame au Camélia, Marie Duplessis, qui fut violée très jeune par son père, se prostitua, et mourut à 23 ans.
L’identification à la femme violée peut parfois être le signe d’un viol homosexuel incestueux vécu dans l’enfance : « Un soir que je passais dans un parc, j’ai entendu crier. C’était une fille qu’une gang de gars essayait de violer ! Je me suis aussitôt senti à sa place. » (François cité dans l’essai Ça arrive aussi aux garçons (2008) de Michel Dorais, p. 173) Dans son autobiographie Antes que anochezca (1992), Reinaldo Arenas, le romancier cubain, illustre que son goût des femmes fatales médiatiques est à l’image d’un contexte familial troublé : « Le monde de mon enfance était un monde peuplé de femmes abandonnées. » (p. 20)
L’autobiographie Folies-Fantômes (1997) d’Alfredo Arias suffit, à elle seule, à prouver le lien coexistant entre le désir homosexuel et la reine carnavalesque violée (= intronisée puis détrônée) dans une forêt. Tout y est ! Lisez plutôt ces quelques morceaux choisis : « Elle a mis à chauffer la cire sur la cuisinière. Les pots ont explosé et le liquide brûlant a recouvert son corps comme une horrible robe dégoulinante. Elle a passé des mois à l’hôpital. Nous avons entendu son cri désespéré quand elle s’est regardée dans le miroir pou la première fois après l’accident. Nous étions à notre porte, sur la terrasse. Elle est rentrée comme une folle dans le poulailler et, pour se venger de sa tragédie, elle a égorgé, une à une, toutes les poules qui essayaient de s’envoler avec terreur. J’ai compris l’absurdité d’avoir des ailes sans pouvoir voler. Elle a fini par saisir le coq qu’elle a achevé avec les dents. Un nuage laissa filtrer les rayons d’une lune grise qui illumina le terrible visage monstrueux, ensanglanté par le sang du coq. Quelque temps après, elle est repartie. Elle a disparu dans la nature. Peut-être a-t-elle cherché dans la jungle la compassion des bêtes […]. Ce poulailler devint ma scène : il avait été le décor d’une véritable tragédie, je pouvais donc l’habiter de mes fantaisies. » (pp. 166-167) ; « On expliquait mal comment une si grande actrice [Cora Margot] était tombée dans une telle déchéance qu’elle fût forcée à promener son art dans un petit cirque de dernière catégorie qui n’avait même pas pu se payer un toit pour son chapiteau. » (idem, p. 304) ; « J’adore le Carnaval, les défilés, les carrosses, les chariots décorés. La seule chose qui me dérange, ce sont les types qui viennent pisser derrière nos arbres du trottoir. » (une des 3 tantes d’Alfredo, op. cit., p. 111) ; « Tu n’étais pas contente de me voir pleurer, mais j’éprouvais une tendresse particulière pour la Princesse indienne de Patagonie. Le jour où on l’a fait prisonnière et où la sorcière de la tribu ennemie lui a arraché ses boucles d’oreilles, j’ai trouvé le monde injuste. J’aurais voulu pouvoir voler jusqu’à la Terre de Feu et la reprendre aux mains d’êtres aussi sauvages. Je sais : c’était un feuilleton radiophonique. Mais il me donnait un avant-goût des atrocités à venir. » (Alfredo à sa grand-mère, op. cit., pp. 157-158) ; « Tu m’as surpris, le soir du carnaval. Je m’étais faufilé, en pleine nuit, à l’extérieur, encore en pyjama. Au-delà du terrain vague, brillaient les lumières du dancing où les gens s’amusaient. Je me suis arrêté dans la maison en ruine où vivait encore une vieille. Je me suis assis à côté d’elle en silence. Nous avons vu quelques masques se diriger vers le dancing. Puis mon attention fut attirée par des rires venus d’un petit cirque miteux. Sur la pointe des pieds, je me suis approché de la fenêtre d’une roulotte. La trapéziste avait une blessure entre les jambes. Le dompteur y enfonça une énorme chose. Elle criait, mais à l’évidence cela lui procurait du plaisir. Quand je suis rentré, tu m’as grondé. Je me suis endormi, j’ai rêvé que la trapéziste et le dompteur me découvraient, me tiraient par une jambe vers eux et me serraient entre leurs corps. Des cailloux chauds roulèrent dans mon sexe. » (Alfredo à sa grand-mère, idem, p. 157)
Un certain nombre d’artistes homosexuels sont iconoclastes avec les icônes de la féminité qu’ils adorent. À mon sens, ils expriment leur jalousie de ne pas parvenir à être/de croire être elles. « Je me souviens de Copi jouant la Loretta dans un fourreau de Saint-Laurent et crachant ce texte en vingt-cinq minutes en avalant de la vodka. » (Christian Bourgois dans la biographie Copi (1990) du frère de Copi, Jorge Damonte, p. 7) Mais dans un second temps, paradoxalement, l’immolation de la star se veut aussi acte d’amour, de purification par le feu, prétend être une preuve que l’actrice détruite iconographiquement est immortelle… parce qu’elle résiste même aux flammes des langues et des spotlights !

On retrouve un lien entre l’homosexualité et la reine brûlée du carnaval à travers la figure de Jeanne d’Arc, ce travesti portant des habits d’homme et qui symbolisant l’androgynie (Marie-Christine Pouchelle, « L’Hybride », Bisexualité et différence des sexes (1973), pp. 80-81).
Enfin, je finirai par parler des liens étonnants qui existent entre l’homosexualité et l’été. Cette période de l’année est associée par certaines personnes homosexuelles à une phase d’incertitude, de flou artistique perturbant entre la réalité et la fiction, de fête carnavalesque qui finit mal, voire de viol : « L’été, c’est la période de liberté avant de rentrer dans la norme sociale. » (le présentateur de Yagg pendant l’Avant-Première du film « Tomboy » (2011) de Céline Sciamma, au Cinéma Gaumont Opéra Premier de Paris, en présence de la réalisatrice, le 14 avril 2011) ; « État d’alerte dans de nombreux départements, la terre hurle de soif, les vignes crèvent sur pied, la forêt brûle, ça pue les vacances, les autoroutes puent le goudron et la mort, couscous parties dans les campings, les maisons de retraite sont des saunas. On appelle ça l’été, ce bonheur. » (Pascal Sevran, Le Privilège des jonquilles, Journal IV (2006), p. 158) Pendant son concert Les Murmures du temps (2011) au Théâtre de L’île Saint-Louis, le chanteur français Stéphane Corbin ne cache pas son aversion pour l’été : « Depuis, l’été me rend triste. » ; « Saison d’été, les yeux mouillés. » Toujours dans l’autobiographie Folies-Fantômes (1997) d’Alfredo Arias, l’été renvoie à la prostitution et à l’inceste : « L’été est pervers ! s’est écrié Coco. Cette saison nous révèle les trésors insoupçonnés que l’hiver nous cache, sous les tricots, les vestes, les pantalons. » (p. 16) Par exemple, quand Alfredo s’adresse à sa grand-mère en ces termes (« Je crois que tu as menti, ce soir d’été. On est descendus sur la terrasse pour sentir la fraîcheur de la nuit et on a entendu une voiture s’arrêter. On s’est déplacés silencieusement pour espionner. On a vu le beau garçon, l’athlète qui faisait de délicats dessins de fleurs. Il faisait chaud. Il était presque nu dans la voiture. Sa peau brillait, recouverte d’une fine pellicule de sueur. Le conducteur de la voiture était un homme plus âgé, aux cheveux blancs. Ils se sont embrassés sur la bouche. Et tu m’as dit que c’était son père. », p. 165), celle-ci cautionne le viol et joue la politique de l’autruche comme le fait la reine du carnaval fictionnelle : « C’est vrai, un père qui aime profondément son fils. » Dans son autobiographie Une Mélancolie arabe (2008), Abdellah Taïa raconte son premier contact violent/fascinant avec la sexualité : il avait 13 ans quand il a vu un voisin des impasses du Bloc 14 se masturber : « C’était l’été, en plein été, août, le 7 août. […] Abdellah, fils de Ssi Aziz, se masturbait. » (p. 11) Plus tard, on l’entend associer son destin de femme vierge violée à une ambiance estivale brutale : « Je voulais dire beaucoup de choses. Des histoires secrètes. Des mots d’été chauds. Mes impressions, ce que ce petit chef m’inspirait, les torrents qu’il était en train de provoquer en moi. Le feu. Le sang. La glace. Le vent. Je voulais surtout qu’il sache que malgré tout ce qu’on disait sur moi à Hay Salam, ‘la petite fille’, ‘la poupée’, malgré tous les surnoms de trahison j’étais encore vierge. Vierge vierge. Vierge des fesses. » (pp. 20-21)