Code n° 22 : Bovarysme

Notice explicative :
Alors que la vocation première des livres est de nous ramener au Réel – parfois paradoxalement par le biais du rêve et de la métaphore – et de nous Le faire aimer, un certain rapport au livre peut en revanche éteindre en nous le désir, tuer le sens du Réel. Ce souhait narcissique de vivre à travers les bouquins s’appelle, selon une formule plutôt personnelle, le bovarysme.
Dans les œuvres artistiques traitant d’homosexualité, une place prépondérante est laissée aux univers romanesques déréalisants. En général, le protagoniste homosexuel (mais bien souvent aussi son créateur) s’identifie au destin – tragique et grandiose à la fois – de ses héros de papier, en devenant un rat de bibliothèque, et en vivant sa vie par procuration à travers eux. Pour s’évader d’une réalité humaine qu’il juge terne, insatisfaisante, ou violente, il se réfugie dans l’écriture, et projette sur ses relations sociales l’esthétisme poussif, les états d’âme interminables, et les vicissitudes existentielles, de la femme fatale romanesque par excellence, à savoir Emma Bovary, la célèbre héroïne de Flaubert, celle qui se regarde vivre et aimer… pour justement ne pas vivre ni aimer vraiment. (C’est Emma Bobovary qu’elle aurait mérité de s’appeler…)
N.B. : Voir également les codes "tomber amoureux des personnages de fiction ou du leader de la classe", "homosexualité, vérité télévisuelle ?", "peinture", "Emma Bovary « J’ai un amant ! »", "chevauchement de la fiction sur la réalité", "contes", et "planeur", dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.
FICTION
Le personnage homosexuel croit que le monde du livre est le monde réel (et l’amour même !) :

On retrouve des personnages homosexuels proches des livres dans la pièce Dépression très nerveuse (2008) d’Augustin d’Ollone (avec le personnage de Louis), le film « Wagons East » (1994) de Peter Markle, la chanson « Je m’ennuie » de Mylène Farmer (« De l’ennui à Bovary, vivre en beauté, vivre en blessure, sa finitude. »), la pièce L’Autre Monde, ou les États et Empires de la Lune (vers 1650) de Savinien de Cyrano de Bergerac, le roman El Martirio de San Sebastián (1917) d’Antonio de Hoyos (avec Silverio), le film « His Ugly Head » (1974) de Ron Peck, le film « Violence et Passion » (1974) de Luchino Visconti, le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot (avec Bathilde lisant des romans à l’eau de rose), le film « L’Enquête » (1965) de Gordon Douglas, le film « Eine Liebe Wie Andere Auch » (1982) d’Hans Stempel et Martin Ripkins, le film « Amour et mort à Long Island » (1997) de Richard Kwietniowski, le film « The Pillow Book » (1995) de Peter Greenaway, le roman Encerclement (2010) de Karl Frode Tiller (où David est étudiant en lettres), le film « Un Mauvais Fils » (1980) de Claude Sautet, le film « Le P’tit Curieux » (2003) de Jean Marboeuf, le film « Le Nom de la Rose » (1986) de Jean-Jacques Annaud, le film « Élisa » (1994) de Jean Becker (avec le libraire), le film « Lacenaire » (1990) de Francis Girod, le film « Défense d’aimer » (2000) de Rodolphe Marconi, le film « Moments » (1979) de Michal Bat-Adam, la chanson « Corto » de David Jean, la pièce Tante Olga (2008) de Michel Heim (avec Natacha, pâle copie de Madame Bovary), le film « Céline et Julie vont en bateau » (1974) de Jacques Rivette (où Julie est bibliothécaire), la B.D. Le Petit Lulu (2006) de Hugues Barthe (avec Hugues qui est libraire), le sketch « Club 69 » d’Élie Sémoun (avec « Madame Bernard », le prof de français), le film « L’Immeuble Yacoubian » (2006) de Marwan Hamed (le héros est un homme de lettres cultivé), le film « The Hours » (2003) de Stephen Daldry, le film « À cause d’un garçon » (2001) de Fabrice Cazeneuve (avec le prof de français de Vincent, lui aussi homo), etc. Dans la pièce L’Anniversaire (2007) de Jules Vallauri, le père de Vincent est éditeur. Dans la pièce Perthus (2009) de Jean-Marie Besset, Paul est un vrai rat de bibliothèque, et il se présente comme un fan de La Princesse de Clèves (1678) de Madame de La Fayette. Dans le film « Gun Hill Road » (2011) de Rashaad Ernesto Green, Michael le transgenre écrit des poésies au lieu de travailler en cours. Dans le film « Una Giornata Particolare » (« Une Journée particulière », 1977) d’Ettore Scola, Gabriele est passionné de littérature.

Les intrigues écrites par des auteurs homosexuels racontent souvent des histoires de personnages dépendants du pouvoir de l’écriture et des lettres. « M. Alphand connaissait l’emplacement de chaque livre ancien, et leurs pages étaient marquées dans sa mémoire de façon infaillible. » (cf. la nouvelle « La Servante » (1978) de Copi, p. 63) ; « J’adore lire. » (Jarry dans la pièce Entre Fous Émois (2008) de Gilles Tourman) ; « Lire, oui, c’est mon seul plaisir. » (Henriette dans la comédie musicale La Bête au bois dormant (version 2007) de Michel Heim) Par exemple, dans le roman La Cité des Rats (1979) de Copi, le Copi-Traducteur est atteint de bovarysme.
Le monde livresque est reconnu comme LE vecteur unique de la Vérité suprême, plus encore que la Réalité même. « Pour M. Fruges, la vérité s’apprenait dans les livres. » (Julien Green, Si j’étais vous (1947), p. 135) ; « Je dévore tous les livres que je rencontre. » (le narrateur du roman Le Crabaudeur (2000) de Quentin Lamotta, p. 93) Dans la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi, les personnages n’ont d’yeux que pour la littérature : « Oui, ma Reine. C’est un poème vrai. » (le Rat à la Reine, p. 51) ; le Rat se définit lui-même comme un « Rat bibliothécaire royal ».

Dans la B.D. de Logan (pp. 310-315) sur Triangul’Ère 2 (2000) de Christophe Gendron, le protagoniste homo est plongé dans la lecture de Madame Bovary (pp. 310-315). Dans le film « Un Autre Homme » (2008) de Lionel Baier, on voit justement un extrait de « Madame Bovary » de Claude Chabrol. Le film « La Vie intermédiaire » (2009) de François Zabaleta raconte l’histoire d’une rencontre improbable entre une employée de maison aimant les romans à l’eau de rose et un photographe homosexuel de vingt ans son cadet. Dans le film « Huit Femmes » (2002) de François Ozon, Augustine, la Emma Bovary frustrée (interprétée comme par hasard par Isabelle Huppert, qui a déjà joué Emma Bovary pour Chabrol), lit des romans à l’eau de rose en cachette. Il en est de même pour l’héroïne du film « La Flor De Mi Secreto » (« La Fleur de mon secret », 1995) de Pedro Almodóvar, Leo, qui elle, cette fois, les écrit.

Cependant, cette idolâtrie pour la littérature a des conséquences fâcheuses. « Moi, je lisais beaucoup trop de romans. » (Florence la lesbienne de la pièce Confidences (2008) de Florence Azémar) Par exemple, dans la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi, la lecture est tellement montée à la tête de la Reine que cette dernière finit aveugle (« N’auriez-vous pas peut-être un peu trop lu, Oh ma reine ? » lui fait remarquer le Rat ; la Reine explique l’origine de sa cécité : « Je me suis usé les yeux à déchiffrer les hiéroglyphes de mes ancêtres. »). Dans le roman Les Liaisons dangereuses (1782) de Choderlos de Laclos, la très bisexuelle Marquise de Merteuil finit par perdre un œil à cause de la petite vérole, mais aussi de s’être rêvée toute-puissante à travers l’écriture de lettres. Dans le roman Dix Petits Phoques (2003) de Jean-Paul Tapie, l’adjuvant Diaz cherche à reproduire à la lettre les histoires macabres de ses romans policiers préférés en tuant les hommes qui l’attirent. Dans la roman Le Joueur d’échecs (1943) de Stefan Zweig, un homme est totalement dépendant d’un livre d’explication des règles du jeu d’échecs qui lui a été donné pendant son incarcération. Pour les deux héroïnes du film « Swimming Pool » (2002) de François Ozon, le livre compte plus que la Réalité, et commande même à l’action : Julie tue Franck pour fournir à Sarah le meurtre de son roman policier. « Je crois que je l’ai tué pour vous ; pour le livre » avoue-elle à la romancière.
Comme Emma Bovary les a conduit sur une terre d’illusions et de chagrin, il arrive que certains protagonistes homosexuels finissent par la maudire : « … cette espèce de pouffiasse de Mme Bovary ! » (Fantine dans la pièce Les Miséreuses (2011) de Christian Dupouy) ; « Bovary, c’est fini… » (Gabrielle dans le roman Je vous écris comme je vous aime (2006) d’Élisabeth Brami, p. 93) Le désenchantement s’exprime dans l’amertume : « J’ai toujours confondu la vie avec les bandes-dessinées. » (cf. la chanson « S.O.S. d’un terrien en détresse » de Johnny Rockfort, dans le spectacle musical Starmania) ; « Songerais-tu pauvre de toi à transformer le monde en livre ? » (Nicolas Bernardini, L’Encre (2003), p. 62) ; « Je lisais toujours des livres dont personne d’autre n’aurait lu plus d’une page. […] Je lis et j’ai lu presque tout ce qui existe : dans ma maison, il n’y a que des livres et du vide. » (Garnet Montrose, dans le roman Je suis vivant dans ma tombe (1975) de James Purdy, pp. 28-29)
En général, le personnage homosexuel est arrivé au bovarysme par la misanthropie, la peur de la réalité et des autres, et parce qu’il ne s’acceptait pas lui-même. Par exemple, dans la pièce Chroniques des temps de Sida (2009) de Bruno Dairou, le héros veut cacher ses origines « campagnardes/ploucs » et la honte qu’il éprouve à l’égard de ses parents soi-disant incultes : « Je compensais avec toutes les lectures qui me tombaient sous la main. » Dans le film « La Meilleure façon de marcher » (1975) de Claude Miller, Philippe est toujours en train de bouquiner au lieu de se mêler à ses camarades de la colo d’été qu’il est censé encadrer.
Le livre est parfois le symbole de l’homosexualité du personnage. Par exemple, dans le film « Giallo Samba » (2003) de Cecilia Pagliarani, c’est en rendant ses livres à Monica que Claudia rejette sa propre homosexualité : « Entre nous, c’est fini depuis longtemps. Tu dois le comprendre. Reprends tes livres… » Dans le roman Journal de Suzanne (1991) d’Hélène de Monferrand, Erika explique a posteriori à Suzanne qu’elle savait d’avance son homosexualité : « Je sentais que tu aimais les femmes. Ou du moins je sentais que je te faisais de l’effet. J’étais sûre que j’arriverais à te convaincre. Tu sais, je lisais des livres, chez mon cousin… Je savais. » (pp. 196-197) Plus tard, le terme « bovarysme » finit par tomber : « Erika avait prononcé, parlant de son propre cas, le mot de bovarysme. » (idem, p. 247) Dans le film « Como Esquecer » (« Comment t’oublier? », 2010) de Malu de Martino, l’héroïne lesbienne, Julia, est prof de lettres à l’université, et se fait draguer par Carmen, une étudiante qui la met devant le paradoxe de leur lesbianisme mutuel : « Apparemment, je ne suis pas la seule à confondre fiction et réalité. » Tout le film tourne autour du roman Les Hauts de Hurlevent (1847) d’Emily Brontë. D’ailleurs, le meilleur ami gay de Julia, Hugo, en joue l’adaptation théâtrale.
L’homosexualité est présentée comme une vérité livresque. C’est ce que traduisent ces quelques lignes du Garçon d’Italie (2003) de Philippe Besson : « Alors, d’un coup, il me faut admettre que l’énigme de Luca ne m’est pas apparue quand j’ai lu le nom d’un inconnu sur la première page d’un livre rangé dans sa bibliothèque. » (Anna, p. 208)

En somme, le livre est considéré comme l’amant, et finit même par se substituer au véritable être « aimé » : « Dans le lit où nous nous glissâmes avec délices, nous voulûmes reproduire ce que nous avions entrevu dans des films ou lu dans ces livres où l’auteur semblait dire : ‘Voici l’Amour’. » (Essobal Lenoir dans sa nouvelle « Un Jeune homme timide » (2010), p. 44) ; « Ce sont vos lettres qui m’ont grisée. » (Roxane à Christian dans la pièce Cyrano intime (2009) d’Yves Morvan) ; « Je lui montrais comment faire une explication pour le bac en français. On avait un groupement de textes tiré des Fleurs du mal. Quand je relisais avec lui ‘Parfum exotique’, j’avais des frissons des pieds à la tête. J’avais l’impression que ça parlait de lui, de nous. » (Mourad, le héros homo, en parlant de son ami Esteban, dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, p. 339) ; « Vous parcourez la littérature dans tous les sens. Vous l’embrassez des deux côtés. Elle vous embrasse en retour. » (la voix narrative homosexuelle parlant d’elle à la deuxième personne du pluriel, dans le roman N’oubliez pas de vivre (2004) de Thibaut de Saint Pol, p. 190) ; « Ce monde dont parle les livres existe donc bien ! » (idem, p. 74) ; « Je ne savais pas que tu aimais Cocteau. Je n’ai pas lu Les Enfants terribles. Je crois que le titre anglo-saxon est The Holy Terrors. Je vais essayer de le trouver en français. Je suis impatient : ce sera comme déguster un morceau de toi. » (Chris à son amant Ernest dans le roman La Synthèse du Camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 48) ; « Je n’avais jamais eu d’aventure avec une femme et sur le moment je compris à peine que j’y courais tout droit. Je croyais encore, probablement, obéir à l’impulsion de quelque sentiment platonique, esthétique, puisé dans l’histoire de l’art ou dans les livres. » (Laura dans le roman Deux Femmes (1975) d’Harry Muslisch, p. 28) ; « Nous aimions les mêmes choses, les mêmes livres surtout, et elle était fascinée par le milieu qui était le mien, et qu’elle n’avait fréquenté jusqu’à présent que dans les romans. » (Suzanne en parlant de sa camarade de classe Jacqueline, dans le roman Journal de Suzanne (1991) d’Hélène de Monferrand, p. 39)

Dans le film « Le Bal des Vampires » (1968) de Roman Polanski, le vampire mord un livre à pleines dents. Dans le film « I Love You Phillip Morris » (2009) de Glenne Ficarra et John Requa, le couple Phillip et Steven se rencontre et se forme précisément dans la bibliothèque carcérale. Dans le film « La Robe du soir » (2010) de Myriam Aziza, Juliette embrasse le livre La Dentellière (1974) de Pascal Lainé offert par sa prof de français, Mme Hélène Solenska, qui attise en elle se premiers émois lesbiens. Dans le film « A Single Man » (2009) de Tom Ford (autre production cinématographique nostalgico-bobo), les amants homosexuels rêvent leur vie comme si elle était un roman : par exemple, on voit le couple Jim et George en train de lire « en parfaite communion » dans leur salon ; George est d’ailleurs prof de lettres à la fac. Dans le film « Nuits d’ivresse printanière » (2009) de Lou Ye, Wang Ping est libraire, et les deux amants homosexuels se lisent des livres entre eux. Dans le film « Vil Romance » (2009) de José Celestino Campusano, Raúl et Roberto sont réunis par la lecture des journaux. Le roman A Glance away (1961) de John Edgar Wideman entrelace les monologues intérieurs d’un ex-drogué noir et d’un professeur de littérature blanc et homosexuel.
Dans le roman Je vous écris comme je vous aime (2006) d’Élisabeth Brami, Gabrielle et Émilie entretiennent une relation épistolaire totalement schizophrénique et adolescente, malgré leur grand âge, puisque leur rencontre est ré-écrite et sublimée par l’écriture, alors qu’elle ne repose sur presque rien : en effet, elles ne se sont vues qu’une seule fois… et pourtant cela ne les empêche pas de faire de l’impossibilité de leur amour son unique possibilité. On a l’impression que chacune des deux héroïnes se tourne son film toute seule, se contemple narcissiquement dans le miroir de ses missives manuscrites, et s’organise une séance de masturbation individuelle en utilisant sa destinataire invisible comme prétexte pour « se sentir aimante » : « Enfin, elle [Gabrielle] redécouvre l’état d’écriture, jubile à évoluer parmi les créations de son esprit, éprouve sa toute-puissance à l’égard des personnages, repousse les limites des mots, affronte le courage de dire. » (p. 98) ; « Lorsqu’elle [Gabrielle] écrit, des vagues émotions la traversent. […] Elle n’a jamais ressenti cela. Elle se sent vivante. » (p. 99) On retrouve la même complaisance puérile et narcissique avec le film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta, dans lequel Denis, un Français, construit sur Internet une « conjugalité épistolaire » vieille de 19 ans avec un amant lointain nord-américain, Luther, à qui il raconte tout ce qu’il vit au jour le jour (aujourd’hui, j’ai mangé une pomme…), et qu’il ne voit que très épisodiquement (juste pour « niquer », en fait…). D’ailleurs, ces deux étrangers l’un pour l’autre se donnent l’illusion qu’ils s’aiment et se connaissent par cœur parce qu’ils ont eu le coup de cœur pour le même roman, Le Quatuor d’Alexandrie (1957) de Lawrence Durrell. Leurs échanges sont truffés d’allusions à leurs goûts individuels, à leurs sensations d’Amélie Poulain ratées, de références littéraires privées qui ne délivrent aucun message… sauf celui de la volupté nihiliste. On s’épanche sur ses petits goûts et sur le « bonheur d’écrire » pour oublier qu’on n’aime que soi et l’irréel dans l’histoire.
Dans le film porno « New-York City Inferno » (1978) de Jacques Scandelari, les deux héros maintiennent une relation épistolaire à distance. Et c’est juste drôle de voir comme le romantisme des mots d’amour employés par Paul (la lecture de passages de sa lettre ponctue le film comme un fil rouge) contraste avec ses infidélités sexuelles étalées à l’écran. Plus le personnage homosexuel conte fleurette et s’évade dans les hautes sphères de la pensée « littéraire », plus il s’expose en actes au mensonge et à la violence.
------------------------------------frontière à franchir avec précaution--------------------------------
PARFOIS RÉALITÉ
La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :
Comme on peut régulièrement le constater dans le monde réel, il existe des liens invisibles très forts entre les livres et les personnes homosexuelles.

Il y a parmi elles des lecteurs maladifs : Frédéric II, le Grand Frédéric de Prusse, se piquait de philosophie et de littérature ; Louis II de Bavière était un grand lecteur jamais rassasié. Certains disent même imiter leurs livres comme des Don Quichotte fous : « … Ores, estant d’aventure en la librairie du dict château, je trouvai un livre latin de la vie et des mœurs des Césars de Rome, par un savant historien qui a nom Suetonius. Le dict livre était orné d’images fort bien peintes, auxquelles se voyaient les déportements de ces empereurs païens. Et je lus, en cette belle histoire, comment Tiberius, Caracalla et autres s’esbattaient avec des hommes et des enfants et prenaient plaisir à les martyriser. Sur quoi je voulus imiter les dicts Césars et, le mesme soir, je commençai à le faire en suivant les images de la leçon du livre… » (Gilles de Rays écrivant au Roi de France Charles VII, cité dans l’essai Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970) de Jean-Louis Chardans, p. 132)
Plus proche de nous, on trouve beaucoup de sujets homosexuels parmi les profs de lettres (le fameux trans français Bambi, le compositeur britannique Bill Pritchard, Jean-Louis Bory, Henri Chapier – qui a été professeur de français au lycée de Suresnes en 1958 –, etc.) et les romanciers. Dans son essai autobiographique La Vie dure : Éducation sentimentale d’une lesbienne (2010), l’écrivaine lesbienne Paula Dumont se décrit elle-même comme « une consciencieuse prof de Lettres qui a passé sa vie à compulser des dictionnaires » (p. 136).
Beaucoup d’auteurs homosexuels avouent leur passion précoce pour les livres, parfois considérés comme des reliques sacrées : « Mon cousin fit une fois la remarque que je ne lisais pas seulement des livres mais des bibliothèques. » (Carson McCullers dans la biographie Carson McCullers (1995) de Josyane Savigneau, p. 34) ; « À environ dix ans, je lisais très assidûment des livres pour fillettes. » (un patient homo cité dans l’article « Le complexe de féminité chez l’homme » de Félix Boehm, sur l’ouvrage collectif Bisexualité et Différence des sexes (1973), p. 441) ; « J’étais une dévoreuse, la bibliothèque. » (Anne citée dans l’essai L’Homosexualité dans tous ses états (2007) de Pierre Verdrager, p. 87)
Hanté, comme il le dit lui-même, par « cette croyance » bibliophile qu’il a volontairement adoptée, l’écrivain français Marcel Proust excuse son isolement social par « la lecture, la rêverie, les larmes et la volupté » (Marcel Proust, Du Côté de chez Swann (2000), p. 20), et par l’identification (voulue) complète avec les héros de ses lectures : « Il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage. » (idem, p. 11) Pour le romancier Renaud Camus, vivre, c’est essayer de « reproduire des bonheurs qu’on a lus » (Renaud Camus, interviewé dans le documentaire « L’Atelier d’écriture de Renaud Camus » (1997) de Pascal Bouhénic). Le couturier Yves Saint-Laurent, à 15 ans, illustra de ses propres dessins le roman Madame Bovary.
Il n’est pas très étonnant que l’homosexualité latente de Gustave Flaubert, le papa d’Emma Bovary, soit évoquée dans le Dictionnaire des Homosexuels et Bisexuels célèbres (1997) de Michel Larivière. Certains défenseurs de la Queer Theory vont même jusqu’à récupérer le fameux « Madame Bovary c’est moi » prononcé par Flaubert lui-même (François Cusset, Queer Critics (2002), p. 111) pour prouver la bisexualité latente du romancier français !

En général, le bovarysme indique l’existence d’un viol, ou d’un fantasme de viol. « La lecture et l’écriture m’ont alors sauvé. Très jeune, je me suis inventé un univers. » (Jean Le Bitoux, Citoyen de seconde zone (2003), p. 26) ; « Je me réfugiais dans l’écriture, mon exutoire de toujours. » (Jean-Claude Janvier-Modeste, dans son autobiographie Un Fils différent (2011), p. 146) ; « Les autres garçons admirent que je préférasse les livres à leurs jeux. » (Gore Vidal, Palimpseste - Mémoires (1995), p. 124) ; « La seule occupation qui me reste, quand je suis seule, celle qui ne me sera jamais reprochée, c’est la lecture. J’ai su lire à cinq ans, je peux lire du matin au soir tout ce qui me tombe sous la main, livres d’école, journaux, revues, imprimés divers. » (Paula Dumont, Mauvais Genre (2009), p. 53) ; « Je suis […] une femme qui a survécu en remplaçant les enfants par les diplômes, les bibliothèques dévorées, les livres avalés et pondus, sans oublier les petites chiennes… » (idem, p. 56) ; « J’étais interne, loin de ma famille, et, dans le silence de la bibliothèque, je dévorais les volumes d’un roman-fleuve : À la Recherche du Temps perdu. À 13 ans, j’avais lu Eugénie Grandet. C’est à l’héroïne que je m’identifiais. J’épousais la désillusion d’une jeune fille abandonnée par son séducteur. […] À quinze ans, faute de pouvoir me désigner ou me dire, je me donnai une ‘famille romanesque’ – des hommes qui vivaient ce qu’inconsciemment j’avais deviné être mon avenir. Dès mes 15 ans, je ne me sentis plus seul. Je compris ma manière singulière d’être heureux et de souffrir. » (Hugo Marsan, « Proust, les jeux du désir et du hasard », dans la revue Magazine littéraire, n° 426, décembre 2003, p. 41)
Très souvent, dans l’esprit des personnes homosexuelles, on lit une confusion entre littérature et amour (rien que le titre choisi par la romancière Élisabeth Brami pour son roman Je vous écris comme je vous aime (2006) le signifie !). Même si intellectuellement tout a l’air de tourner rond dans leur tête, on se rend compte que, chez beaucoup d’entre elles, le problème de la captation du désir par le livre n’est pas consciente ni réglée, qu’il concerne le cœur et non d’abord le bon fonctionnement du cerveau. Peu de distance semble être prise avec ce qu’elles lisent. « J’ai lu la Recherche comme un documentaire sur l’homosexualité et j’ai pris au pied de la lettre toutes les informations que j’y ai trouvées. » (Paula Dumont, Mauvais Genre (2009), p. 77)
Le premier émoi homosexuel de certains individus homosexuels semble avoir été suscité par les livres : « C’est par les livres que c’est venu. » (Luc cité dans l’essai L’Homosexualité dans tous ses états (2007) l’essai Pierre Verdrager, p. 87) ; « Toujours est-il que ce garçon brièvement fréquenté au lycée me donna le goût des livres, un rapport différent à la chose écrite, une adhésion à la croyance littéraire ou artistique, qui ne furent au début que joués, et qui devinrent chaque jour un peu plus réelles. » (Didier Éribon, Retour à Reims (2010), p. 178) Dans le documentaire « Le Bal des Chattes sauvages » (2005) de Véronika Minder, une femme lesbienne affirme que son homosexualité a trouvé corps grâce à son dictionnaire.

Dans le cadre de la drague gay ou lesbienne, énormément de personnes homosexuelles érotisent et saupoudrent de références littéraires leurs pulsions sexuelles pour leur donner une légitimité artistique et amoureuse. C’est une technique de drague cousue de fils blancs, mais qui remporte actuellement un fort succès auprès des nombreux dandys esthètes bobos du « milieu homosexuel » (passant leur temps à se dire « hors milieu »…) : « Tu n’étais pas comme moi qu’un usager anonyme du 7h19, gare du Ranci-Villecomble-Montmerveil ; mais quoique le hasard seul nous eût placés en vis-à-vis ce jour-là, notre rencontre s’inscrivit au premier instant comme une évidence dans son livre. […] Je ‘lisais’ Maurice, le roman d’Edward Morgan Forster, et toi aussi, mais tu le disais vraiment, et en version originale. Qui étais-tu, que voulais-tu ? Si je m’affichais avec ce livre, qu’il me semblait avoir suffisamment lu en voyant le film qu’en avait tiré James Ivory, c’était parce que j’aspirais à un amour aussi… comment dire ? Romantique. Par ce truchement, peut-être forcerais-je le destin ? […] Ainsi la coïncidence du livre constituait-elle un signe susceptible de m’encourager à t’aborder. » (Essobal Lenoir dans sa nouvelle « Un Jeune homme timide » (2010), pp. 42-43) ; « Ah la littérature ! Quelle invention géniale pour séduire les femmes ! […] Quels ravages je vais faire auprès des jeunes goudous, à cent ans, quand mon talent sera enfin reconnu ! » (Catherine dans l’essai autobiographique La Vie dure : Éducation sentimentale d’une lesbienne (2010) de Paula Dumont, p. 176)
Il y a une forme de théâtralité pleurnicharde et dépressive dans la préférence homosexuelle pour les lettres au détriment du Réel. « Il pleurait. De joie. De peur. De déchirement. De Paris. D’être là, pas loin de la tombe de Marcel Proust. » (Abdellah Taïa parlant de lui à la troisième personne, dans son autobiographie Une Mélancolie arabe (2008), pp. 62-63) Beaucoup de personnes homosexuelles se réfugient dans l’univers figé des romans parce qu’elles considèrent que la vie, la réalité, et l’amour, sont des mascarades, et qu’elles sont les personnages impuissants de cette mascarade.