Code n° 23 : Boxe

 

 

 

Boxeur dessiné par Philippe

 

 

 

 

 


Notice explicative :



 

 

 

film "From the edge of the city" (19999) de Constantinos Giannaris

 



Pourquoi y a-t-il tant de boxeurs dans les œuvres de fiction traitant d’homosexualité ? Puisque dans la réalité concrète, on voit bien que les boxeurs ne sont pas spécialement homos ni même efféminés (… peut-être parfois lesbiennes, et encore…). Plutôt le contraire ! Ce code est à prendre dans son sens symbolique, bien sûr, comme beaucoup des codes de ce Dictionnaire des Codes homosexuels (qui ne sont pas des « vérités » et des généralités sur les individus homos réels, mais des contours probables de leur désir homosexuel). La boxe symbolise très bien le désir homosexuel dans la mesure où elle est l’alliance de l’amour et de la violence, de l’esthétique et de la mort (exactement comme pour la corrida). Le corps à corps fusionnel entre les deux boxeurs cinématographiques annonce en général une liaison amoureuse destructrice, ou bien parfois un conflit intérieur passionnel dû à la bisexualité de l’un des protagonistes homosexuels.




N.B. : Voir également les codes "Liaisons dangereuses", "adeptes des pratiques SM", "Don Juan", "coït homosexuel = viol", et "corrida amoureuse", dans le Dictionnaire des Codes homosexuels. 










FICTION





film "Les Yeux de sa mère" (2011) de Thierry Klifa (Jean-Baptiste Lafarge dans le rôle du boxeur homo)




Le personnage homosexuel pratique la boxe, ou bien tombe amoureux d’un boxeur : c’est ce que l’on voit par exemple dans le film « Borstal Boy » (2000) de Peter Sheridan, le film « Like It Is » (1998) de Paul Oremland, le dessin Tijuana Muscle (2006) de Xavier Gicquel, le film « Maurice » (1987) de James Ivory, le film « Le Trou aux Folles » (1979) de Franco Martinelli, le dessin Boxeurs (2005) de Boris X, le film « Reflets dans un œil d’or » (1967) de John Huston (où Leonora s’intéresse plus au matche de boxe que le major Weldom, davantage occupé à regarder de loin son amoureux…), le conte Papa porte une robe (2004) de Piotr Barsony (dans lequel Jo Cigale, le papa de Gégé, 7 ans, ne peut plus boxer, et se met à danser en se travestissant : « Papa porte une robe… Il est triste, le fils du boxeur… » dit son fils), le film « Rocco et ses frères » (1960) de Luchino Visconti, le film « Les Nuits fauves » (1991) de Cyril Collard, le vidéo-clip de la chanson « Je t’aime Mélancolie » de Mylène Farmer (avec le combat de boxe sulfureux), le film « Rude » (1995) de Clement Virgo, le film « Fighting Tommy Riley » (2005) d’Eddie O’Flaherty, le film « La Ville » (1998) de Yousry Nasrallah, le conte El Laucha Benítez Cantaba Boleros (1995) de Ricardo Piglia (avec le « Viking », le fantasme de l’homosexuel), la pièce L’Anniversaire (2007) de Jules Vallauri, le film « À cause d’un garçon » (2001) de Fabrice Cazeneuve (avec le personnage de Régis), le film « Kids Return » (1996) de Takeshi Kitano, le film « Billy Elliot » (1999) de Stephen Daldry (dans lequel le monde viril de la boxe est mis nettement en opposition/miroir avec le supposé « monde de tapettes » de la danse), le film « Ixe » (1982) de Lionel Soukaz, le film « Wild Side » (2004) de Sébastien Lifshitz (avec Jamel et Mikhail), la B.D. (de La P’tite Blan) Coming soon et Coming out (2010) de Blan et Galou, le film « Le Planeur » (1999) d’Yves Cantraine (Fabrice pratique la boxe, et il est repéré par son amant homosexuel pour la première fois lors d’une séance d’entraînements), le film « Garçons d’Athènes » (2000) de Giannaris Constantinos, le film « Fils préféré » (1993) de Nicole Garcia (Francis est rejeté par son père qui voulait en faire un boxeur), le film « L’Embellie » (2000) de Jean-Baptiste Erreca (avec Saïd et Karim), le film « Jerking » (2007) de Val Desjardins, le film « Wrestling » (2007) de Grimur Hakonarson (avec les deux lutteurs homos), le film « Chéri » (2009) de Stephen Frears, la pièce Ma Double Vie (2009) de Stéphane Mitchell (avec le judo cette fois), l’album de dessins Un Livre blanc (2002) de Copi (dans lequel le boxeur est féminisé : « La colombe de la paix, un gros pigeon blanchâtre, ex-boxeur », p. 79), le film « Bettlejuice » (1988) de Tim Burton (avec la femme-boxeur), le film « Brüno » (2009) de Larry Charles, le film « Un Amour à taire » (2005) de Christian Faure, la pièce Casimir et Caroline (2009) d’Ödön von Horváth, le film « Vil Romance » (2009) de José Celestino Campusano, le roman La Mort difficile (1926) de René Crevel, l’opérette Ketty Boxeur (1927) de Gaston Gabaroche, le film « Beautiful Boxer » (2004) d’Ekachaï Uekrongtham, le roman El Misántropo (1972) de Llorenç Villalonga, le roman A Sodoma en Tren Cobijo (1933) d’Álvaro Retana (avec le personnage de Nemesio), la pièce D’habitude j’me marie pas ! (2008) de Stéphane Hénon et Philippe Hodora, le film « L’Air de Paris » (1954) de Marcel Carné, le film « La Dernière Rafale » (1948) de William Keighley, le film « La Polka des marins » (1951) d’Hal Walker, le film « Adam est… Ève » (1954) de René Gaveau, le film « Hold-up à Londres » (1960) de Basil Dearden, le film « Les Lunettes d’or » (1987) de Giuliano Montaldo, le film « À toute vitesse » (1995) de Gaël Morel, le one-man-show Comme son nom l’indique (2008) de Laurent Lafitte, etc. Dans le film « Plan B » (2010) de Marco Berger, Bruno a accroché un poster d’un boxeur noir chez lui.

 



film "Like it is" (1999) de Paul Oremland




Dans l’idée, le personnage homosexuel est tenté par les sports de combat : « Si j’abandonne les études, je me mettrai au karaté : ce sport est génial. Ton père trouverait bizarre qu’un jeune homo aime les arts martiaux, mais ma passion est sincère. » (Chris à Ernest dans le roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus (2010), p. 119)




téléfilm "Un Amour à taire" (2005) de Christian Faure




Le boxeur incarne l’Éternel masculin qui fait fantasmer le personnage homosexuel. C’est la raison pour laquelle ce combattant est souvent féminisé ou homosexualisé par celui qui rêverait de l’avoir dans ses bras.




film "Chok dee" (2004) de Xavier Durringer




Le désir de boxe est également présenté par le personnage homosexuel comme l’expression d’un amour passionnel qui conduit à la mort, comme une démarche esthétisée de vengeance à l’encontre de son amant dont il ne supporte plus la domination. « Et j’ai compris. Khalid était mon ennemi. J’étais son ennemi. C’était écrit. Rien ne pouvait plus changer cette fatalité. J’ai fermé les yeux, moi aussi. Pour mieux me préparer au dernier combat. Le dernier round. Le dernier chapitre. L’un contre l’autre. » (Omar dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 163)




film "Lunettes d'or" (1987) de Montaldo (Le Dr Fadigati rencontre Eraldo dans une salle de boxe)




La boxe peut être enfin le masque du viol, une manière pour le héros homo de sortir les griffes – ou plutôt les gants, ici… –pour prendre sa revanche sur son agresseur sexuel. Dans le film « Corps à corps » (2009) de Julien Ralanto, par exemple, l’héroïne Raphaëlle se met à la boxe et au lesbianisme pour remonter la pente du viol qu’elle vient de subir (deux hommes l’ont coincée dans une rue isolée), pour sauver la face et jouer la dure.





 

-------------------------------------frontière à franchir avec précaution----------------------------------





PARFOIS RÉALITÉ





La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :






Certaines personnes homosexuelles sont réellement passionnées par la boxe : c’est le cas de Francis Bacon, Patrick Sarfati, Nicolas Wagner, Jean Cocteau, entre autres… Quand elles ont l’argent, elles s’offrent quelquefois la galante compagnie des athlètes du ring : « Deux boxeurs brésiliens pour moi tout seul. Des garçons de très bonne humeur, disposés à tous les jeux. » (Pascal Sevran, Le Privilège des jonquilles, Journal IV, (2006), p. 155) D’autres exercent carrément ce sport. Par exemple, le boxeur Panama Al Brown, en dehors des terrains de combat, était danseur de claquettes dans La Revue Nègre de Joséphine Baker ; et par ailleurs, il fut l’amant du poète Jean Cocteau.




film "We have to stop now" (2010) de Robyn Dettman (à l'image du couple lesbien)




Dans son essai Le Rose et le Noir (1996), Frédéric Martel relève – sans l’analyser – la mystérieuse fascination esthétique et fantasmatique qu’exerce la boxe sur les sujets homosexuels : « Au cinéma, comme dans le dessin, la chanson, les ballets (et même la boxe et la corrida), les homos ont reconnu une légèreté, une grâce, une élégance qui étaient trop maniérées pour ne pas être équivoques. » (p. 63) On retrouve cette idée de « boxe désirante » dans l’autobiographie Folies-fantômes (1997) d’Alfredo Arias : « J’aime le mouvement et la violence. C’est pour ça que je veux te photographier en train de danser le tango. Le tango est une sorte de boxe sentimentale. Tu as remarqué ? Quand les boxeurs s’accrochent l’un à l’autre, il ne manque plus que la musique. » (Florence B. à Angelito, pp. 76-77) L’essayiste Hélène Cixous insiste également sur la dimension affective du combat pugilistique lorsqu’elle commente l’exposition de lutteurs sumos « Les Lutteurs » de la peintre Danièle Heusslein-Gire : « La peinture de Danièle pour moi est une peinture onirique. Ce qui me frappe c’est que le vrai sujet des Lutteurs, ce n’est pas la violence. C’est la danse lente de la lutte, la complicité amoureuse. »




Leonora plus à fond dans le match de boxe que Weldom, dans le film "Reflets dans un oeil d'or" (1967) de John Huston




Autre exemple : le metteur en scène homo Patrice Chéreau a organisé la pièce Dans la solitude des champs de coton (1985) de Bernard-Marie Koltès – racontant une rencontre amoureuse entre un prostitué et son client potentiel – sous forme de combat de boxe. La boxe est envisagée ici comme une danse amoureuse à la fois sensuelle et dangereuse, y compris dans le rapport entre l’artiste et son œuvre : « Construire une œuvre, c'est surtout ‘se découvrir’ comme on le dit à la boxe, c’est-à-dire baisser la garde, se retrouver en état de grande vulnérabilité. » (Patrice Chéreau) Le dramaturge et comédien argentin Copi dit « se préparer comme un boxeur » quand il joue la comédie (cf. l’article « Au Festival d’Automne : Copi sur le ring » dans le journal Le Figaro, le 8 octobre 1983).




film "Billy Elliot" (2000) de Stephen Daldry




Le goût homosexuel pour la boxe et les rapports corporels de grande proximité (quasi fusionnels) entre personnes de même sexe sont, je pense, probablement le contrecoup d’un vieil éloignement de la juste violence/camaraderie entre adolescents pendant l’enfance. Moins les personnes homosexuelles se sont « frottées » amicalement avec leurs pairs sexués étant jeunes, plus elles désirent les retrouver dans une fusion pour le coup amoureuse plus tard : le phénomène de l’élastique est assez logique. Dans l’histoire des garçons gay notamment, la (peur de la) boxe a pu être, l’élément déclencheur par défaut de l’homosexualité. « Ils [les curés] ont décidé d’en faire un boxeur. Ils le firent boxer avec un enfant plus petit que lui. » (Alfredo Arias parlant d’un danseur espagnol gay, dans son autobiographie Folies-fantômes, op. cit., p. 162) Comme certains individus craintifs et un brin « mauviettes douillettes » ont fui les bagarres, les sports collectifs, et les rapports d’homo-sensualité avec les copains qui se battaient sur la cour d’école, ils en ont déduit un peu rapidement à l’âge adulte qu’ils devaient être attirés par leurs semblables sexués « autrement » (comprendre = amoureusement), loin des sentiers d’une guerre ludique qu’ils craignaient par-dessus tout. La boxe, très peu pour eux !




le boxeur bisexuel Émile Griffith




Concernant les liens de coïncidence entre boxe et homosexualité, je suis tombé dernièrement sur un article du journal L’Express, assez court mais très intéressant (« Dans le coin rose… Boxe et Homosexualité »), où le journaliste Jean-Charles Bares développe l’idée selon laquelle il existe dans le milieu de la boxe – pourtant réputé homophobe – une homosensibilité réelle : « Aucun plaidoyer ne saurait soustraire la boxe à son auto-critique. La boxe professionnelle porte encore aujourd’hui les marques d’une homophobie normée. Peut être le noble art devrait-il ouvrir les yeux sur une partie de son histoire. » Bares se penche sur le cas du boxeur homo nord-américain Émile Griffith, qui faisait secret de son homosexualité alors qu’il vivait en couple : « Dans le New York des années 60, les rumeurs vont bon train sur la sexualité d’Émile Griffith, qui est toujours resté lui même ambigu. Émile Griffith et Benny Paret ne s’apprécient guère. Ce 24 mars 1962, leur troisième combat sent la poudre : ‘Hey pédale, je vais te corriger toi et ton époux.’ Rigolard, Paret provoque, roucoule quand Griffith s’avance pour la pesée. ‘Je n’étais la pédale de personne’ confiera-t-il plus tard dans le documentaire « Ring of Fire » [(2004) de Ron Berger] qui lui est consacré. L'histoire retiendra qu’au 12e round, Benny Paret, à bout de forces, est acculé dans le coin. Griffith s’acharne alors sur son adversaire. Son corps s’affaisse sur les cordes puis tombe inerte au sol. Plongé dans le coma, le cubain décède dix jours plus tard. Rongé par la culpabilité, Emile Griffith confessera plus tard. ‘J’ai tué un homme et beaucoup de gens comprennent et me pardonnent. J’aime un homme et beaucoup le considèrent comme un péché impardonnable’. » L’article se termine par la mention des clubs de boxe amateurs ou semi-professionnels existant dans le monde entier : « Aujourd’hui encore, la boxe gay est un tabou, à la marge. Pourtant, ces dernières années, des clubs homosexuels se sont crées un peu partout à travers le monde : San Francisco, Londres, Sydney… En France, le projet a ses fans, mais reste au point mort. » D’ailleurs, Peter Griggs, l’un des fondateurs du San Francisco Gay Boxing Club, joue le rôle de Paco, un boxeur homo surnommé « The Pink Pounder », dans la pièce Killer Queen (2011) de Michael Onello. Griggs et ses amis gay boxeurs souhaitent démocratiser la pratique de la boxe en la sortant du carcan « hétérosexuel » dans lequel on l’aurait cantonnée depuis des siècles : « Nous voulons créer une ligue pour que la boxe soit à nouveau pratiquée aux Gay Games, les jeux olympiques homosexuels. Le rêve c’est d’entraîner des compétiteurs pour qu’ils aillent un jour défendre le drapeau arc-en-ciel ! »




Peter Griggs en Paco dans la pièce "Killer Queen" (2011) de Michael Onello




D’autres lutteurs témoignent de leur expérience de boxeur homo, comme par exemple Mitchell Geller : « En 1976, j’avais 25 ans. Je participais au tournoi des Golden Gloves à Lowell, Massachusets. Un cousin de mon adversaire savait que j’étais gay, nous traînions dans les mêmes bars… Les insultes homophobes ont commencé à fuser dans la foule. J’étais fou de rage, j’avais honte pour mon père qui était dans la salle. Lui se moquait que je sois gay. Un boxeur ne doit jamais céder à la colère. Alors j’ai ravalé ma haine et je l’ai dirigé contre mon adversaire. J’étais calme, déterminé, je frappais durement au corps. Au fil des rounds et des coups donnés la foule s’est tue. Quand j’ai été déclaré vainqueur, plus personne ne m’insultait. […] De mon expérience, les boxeurs, les entraîneurs acceptent aisément l’homosexualité. Les personnes les plus homophobes, celles qui ne peuvent tout simplement pas accepter, ce sont les fans de boxe. Ils vivent si intensément à travers les boxeurs qu’ils admirent, un culte un peu érotique en soi, que l’idée qu’un homosexuel puisse avoir le cran de passer les cordes et se battre avec ses poings les rend fous. Car eux ne le peuvent pas. » À travers ces lignes, on peut lire que la boxe, bien plus que l’expression d’une « fierté homosexuelle en action », est surtout l’instrument homosexuel d’une hétérophobie/homophobie sous-jacente, voire d’une réponse vengeresse face au viol.