Le Phil de l’Araignée 12 – Éloge de la masturbation

 

 

Philippe Ariño photo porte Franck Levey

 

 

 

On a dit « Pas de tabou ! » ? Alors pas de tabou ! ^^

 

 

"Al revés te lo digo para que me entiendas". Depuis très longtemps, j’avais envie de parler de masturbation. Mais j’avoue à présent que si j’ai mis autant de temps à me lancer, c’est que très concrètement, je n’arrivais pas à harmoniser mes actes avec mes conclusions sur l’acte masturbatoire, ni ma pratique intime avec mes bonnes résolutions d’arrêter. Je luttais à coup de volonté, tombais, me relevais, retombais, relativisais en banalisant l’acte, tombais à nouveau… Et puis un jour, après des années d’addiction remontant à l’adolescence, ça s’est terminé, je ne comprends pas trop pourquoi. Je ne sais pas si c’est définitif, mais en tout cas, ça semble durable. J’ai remarqué que l’onanisme – tout comme l’addiction à la pornographie d’ailleurs –, on a du mal à en parler uniquement quand on en est esclave, alors qu’on peut soudain traiter du sujet sans complexe et en toute liberté, sans crainte d’être pris en flagrant délit ou de tomber dans l’exhibitionnisme, une fois qu’on en est durablement libéré. Difficile de tricher dans ce domaine-là, finalement. En parler est forcément signe d’une libération !



Pour commencer, j’aimerais dire que ce nouveau Phil de l’Araignée n’a rien d’un article moralisant (même s’il traite objectivement de morale et qu’il porte un jugement de valeur sur certains actes) : il ne juge pas les individus, n'a rien d'une "croisade anti-masturbation ou anti-porno". Il m’est difficile de condamner les personnes qui pratiquent la masturbation ou qui sont « addict » aux films pornos. Il m’est difficile de me moquer de ceux qui ont une sexualité compulsive ou qui vont de temps en temps dans les sex shop, dans les saunas, ou sur les lieux de drague et de prostitution. Tout simplement parce que je suis pareil qu’eux, et que moi-même j’ai eu beaucoup de mal à quitter ces paradis artificiels pour me permettre un jugement de personnes ! Je ne suis pas parfait et je ne suis pas non plus à l’abri de rechuter. La génitalité, c’est vraiment le talon d’Achille des êtres humains en général, et des mecs en particulier. Je ne m’exclus donc pas du tout du tableau. L’homme « mâle » est très faible en matière de sexualité. Ses pulsions sexuelles sont un tel ouragan en lui que finalement, je crois que seuls une femme aimante ou bien Dieu peuvent vraiment les canaliser et l’aider à contrôler durablement sa « bête intérieure » pour la transformer en un étalon bien dompté qui gagnera toutes les batailles. Oui, je reconnais que, concernant la gestion de ma génitalité, je n’ai pas toujours été un modèle… même si je ne peux pas dire non plus que je sois une catastrophe ambulante ! En tout cas, ces moments de bassesse que personne ne connaît ne sont, au regard de l’amour et avec le temps, ni une honte absolue (je ne m’auto-flagellerai pas après vous en avoir parlés ^^ : il y a 1000 fois plus grave) ni des actes pour autant glorieux à raconter. Personnellement, je ne suis jamais allé dans les saunas. En revanche, dès l’âge de 16 ans, j’ai regardé en cachette de mes parents, dans l’angoisse nocturne et tremblante d’une télé allumée à 3 heures du mat’ dans le salon familial, des films pornos enregistrés – puis immédiatement effacés – sur cassettes VHS. Je crois que j’ai commencé à me masturber « tard » par rapport à certains garçons de mon âge ; de plus, cette expérience excitante et « risquée » des films pornos, je ne l’ai jamais vécue en collectivité, avec deux-trois copains avec qui j’aurais pu partager ces cochonneries pour « rigoler » et se masturber ensemble ; je n’ai pas eu non plus l’occasion d’échanger des revues sous le manteau avec des potes de collège et de lycée ; ma connaissance du milieu désincarné du sexe marchand est restée très solitaire. Ce n’est ni un bien ni un mal, c’est comme ça. Par la suite, en grandissant, j’ai persisté dans une addiction aux images pornographiques. Parfois avec culpabilité, parfois avec détachement et nonchalance. Les sex shop, je m’y suis déjà rendu 2-3 fois. Je connais le malaise indifférent qu’on y ressent, à l’entrée comme à la sortie, la honte et parfois la colère qu’on éprouve face au DVD qu’on a acheté les yeux de la tête et qu’on ne revisionnera pas plus de 4 fois (d’ailleurs, ça m’a toujours halluciné, cette rapidité de lassitude et ce manque de pérennité de nos films pornos préférés qu’on avait pourtant idéalisés dans nos fantasmes avant de les posséder et de se rendre à l’évidence qu’ils n’avaient la saveur que de l’inaccessible). D’autre part, je connais aussi ces aventures sexuelles d’un soir ou d’une semaine, dictées par la précipitation, avec des personnes rencontrées furtivement sur Internet, avec qui on passe une nuit parce qu’on a fait son petit caprice, qu’on a besoin de tendresse, qu’on a cédé à la luxure, et qu’on veut surtout ne pas réfléchir aux conséquences de ses actes. Si je suis honnête avec moi-même, et que j’arrête de ré-écrire ces histoires de lit avec mes bonnes intentions (genre « Même pour les couples d’amour vrai, il a bien fallu une première fois… » ; « Quand j’ai couché avec ces personnes, ça n’a jamais été sans tendresse, sans respect, sans sincérité, ni dans l’idée que ça allait s’achever 3 jours après… » ; etc.), je dirais qu’elles ont été des « plans cul » déguisés. Oui : pour se masturber en toute bonne conscience, on est prêt à tout ! Pour ne pas faire cet acte stérile tout seul, on est disposé, s’il le faut, à entraîner tout un cortège d’amants occasionnels en prétextant l’amour pour au final se masturber à travers l’autre ! L’égoïsme à deux existe, et est puissant. Il ne suffit pas d’être deux pour s’aimer et faire disparaître l’égocentrisme de l’onanisme. Le coït sexuel sans amour, c’est purement et simplement l’alliance de deux personnes qui désirent vivre l’égoïsme de la masturbation sans en éprouver la conscience, la culpabilité, ni la honte. Il y a une pratique secrète de la masturbation qui porte les doux noms de « mariage », de « tendresse », de « couple », ou d’« amour ». Pourtant, même un homme marié n’est pas à l’abri de prendre sa femme pour une poupée gonflable ou un « sac à sperme » (désolé d’être aussi cru dans les termes, mais c’est cela parfois). Même au sein d’une relation de couple politiquement correct, la convoitise et la recherche égoïste de plaisir peuvent prendre le pas sur l’amour. Je crois par exemple que plus les positions sexuelles se diversifient (façon kâma-sutra) et s’éloignent de la manière la plus simple de faire l’amour[1] – à savoir le face-à-face tendre avec pénétration vaginale de l’homme –, plus cela indique une consommation mutuelle qui va s’orienter vers la violence et vers une rupture à plus ou moins long terme.




Photo masturbation 1



Que dit la masturbation ? Rien ne sert de la définir comme un « vice » si on n’explique pas en quoi elle est moralement condamnable. À mon sens, elle dit une relation à soi-même consumériste (quand on se masturbe, on se place en principale source de son propre plaisir : on se goûte soi-même, on jouit de soi, on s’offre sa petite gâterie, on ne le fait pas au grand jour parce que c’est un acte qui ne se partage pas et qui est par essence autocentré). Elle dit une relation bestiale (la masturbation est une activité que nous, êtres humains, partageons avec nos amis les bêtes), une relation imaginaire et narcissique (pendant la masturbation, les fantasmes l’emportent sur le Réel, les images de nos magazines et des films pornos défilent dans notre tête pour se substituer au monde ambiant), une relation égocentrique, par défaut et ratée (honnêtement, si on pouvait faire l’amour avec une autre personne que soi-même, une personne qu’on aime vraiment et qui nous plaît, on le ferait), une relation adolescente (quand on a une pratique sexuelle qui se limite à la masturbation, on a l’impression qu’on n’arrive pas à passer à l’étape supérieure, à accéder à une manière d’aimer plus adulte), une relation compulsive (la masturbation, cet ébranlement nerveux physique, soulage sans guérir), une relation blessée et névrotique (voire pathologique : il existe un lien – non-causal – entre masturbation et psychiatrie dont il faut parler : la masturbation, quand elle se systématise, induit/illustre des troubles psychiques et affectifs réels – je pense à certaines personnes handicapées, à des graves accidentés, ainsi qu’à certains criminels passés à la postérité, qui se masturbent souvent –  ; cette réalité est cachée, car celui qui s’adonne à cette pratique est à la fois sa propre victime et son propre agresseur : l’attouchement de ses parties génitales vient d’une seule personne – lui-même – et procure du plaisir mais de manière forcée ; c’est en quelque sorte de l’auto-viol.). En somme, la masturbation, une fois passé le bon moment de l’orgasme d’une minute trente, est une sexualité de l’échec, qui dit un non-amour faisant parfois violence. Concrètement, même si elle semble très physiologique, mécanique, naturelle et prosaïque, elle est en réalité une action particulièrement irréelle, connectée à notre imaginaire, à nos projections fantasmatiques. C’est une simulation d’amour ; pas un amour vrai. Pourtant, on semble poser les gestes de l’amour, on stimule sur nous-même les réactions physiques qu’on attendrait de l’accouplement génital classique (visage grimaçant, cris de jouissance, gémissements, yeux fermés, caresses, tendresse, légère auto-brutalité, nudité, respiration coupée, paroles de possession ou d’extase, etc.) mais sans l’âme qui va avec. C’est là tout le paradoxe de la masturbation : cet acte trivial est plus abstrait que réel. D’où sa légère mais effective violence.



La luxure apporte certes la jouissance mais pas le plaisir, le défoulement mais pas le bonheur, le soulagement mais pas la paix. Qu’on en soit conscient ou pas, juste après s’être masturbé, on se sent mal, vidé, inutile, un peu triste. L’expression « se vider les couilles » l’exprime bien. On a fait l’amour à une image qui ne nous rendra rien en retour. Le produit de cette excitation passagère finit dans un sopalin ou au fin fond d’un lavabo. Si on regarde rétrospectivement dans quels contextes on s’est masturbé, on constate que c’est toujours lié à des périodes de misère affective, d’éloignement de la prière, d’isolement ou de surmenage professionnel plus ou moins conscientisés, de repli sur soi, de tristesse, de vide existentiel. Même si, au demeurant, on a une vie très remplie, qu’on peut se masturber dans des contextes très publics (entre deux activités ou deux soirées), qu’on est connu pour être quelqu’un d’hyper sociable, on sait au fond de nous que la masturbation est un caillou dans la chaussure de notre existence, un élément qui montre qu’on ne se sent pas assez aimé ou qu’on n’aime pas comme on voudrait profondément. Oh… certes, ça ne fait pas de nous un renégat, ça ne nous empêchera pas de vivre, d’avoir des amis, de continuer notre bonhomme de chemin à faire des choses pour les autres… mais ça ne nous comble pas de joie. Plus que mauvaise, la masturbation est inutile. Et l’inutile ne gâche pas une vie, mais du moins l’encombre, l’alourdit petit à petit, jusqu’à l’empêcher de s’incarner, de se déployer avec joie.

 

 

 

Quelques pistes :

 

 

La première chose à faire pour arrêter la masturbation, c’est déjà de ne pas lui accorder l’importance qu’elle n’a pas, ni en bien (exemples : « Tout le monde la pratique, alors pourquoi pas moi ? », « Y’a pas de mal à se faire du bien ! » ; « Elle est un plaisir intense, incroyable, et incomparable », « Elle est un besoin vital, quasi hygiénique, pour évacuer notre sur-plus d’énergie : c’est limite dangereux pour la santé que de s’en priver ou de la réfréner : c’est comme s’empêcher d’aller pisser », « Dans les camps de concentration, ils n’avaient que ça pour se sentir vivants, alors… », « Elle évite la frustration et empêche même les viols ou la pédophilie : si on permet aux violeurs de se soulager de temps en temps, ça leur évite de passer à l’acte et de s’acharner aveuglément sur une tierce personne ! », « Laissons les personnes avec un lourd handicap et privée des bienfaits inénarrables de la génitalité conjugale normale vivre un semblant de sexualité, même si c’est avec elles-mêmes », « La culpabilité qu’on ressent juste après ‘l’avoir fait’ est naturelle : ‘post coïtum, animal triste’ dit le proverbe… », etc.), ni en mal (exemples : « C’est une pratique mauvaise, diabolique, et qui n’épanouit jamais l’être humain. », « C’est un acte exclusivement égocentrique, totalement à la gloire du plaisir égoïste. », « Les onanistes au bûcher ! », « Il faut surveiller étroitement les enfants et les adolescents pour qu’ils ne tombent pas en tentation… », « La masturbation est un gaspillage de l’énergie vitale censée s’orienter exclusivement vers la procréation et le don de la vie ! », etc.). La masturbation ne doit pas devenir une obsession ; c’est juste la partie émergée de l’iceberg, un problème bénin qui en soulève d’autres plus lourds. Nul besoin de dramatiser. Dire que la masturbation « c’est mal en soi » est aussi ridicule que d’affirmer que le vin, le sexe, la bouffe, la clope, Internet (… Facebook !), « c’est pas bien ». C’est uniquement l’abus d’une bonne chose qui est mauvais, pas la chose en elle-même. S’exciter génitalement avec une personne qu’on ne prend pas pour un objet de consommation, pour une aventure de passage qu’on paye par le plaisir pour « se faire du bien à deux », cela s’appelle tout bonnement de l’amour vrai et ça ouvre concrètement à la vie, au plaisir vrai, et parfois aux enfants. La masturbation n’a pas à nous scandaliser, ni à faire l’objet d’un interdit. Elle fait partie de la nature humaine à ne pas développer, mais à reconnaître et à dompter. Plus l’envie de celle-ci sera reconnue comme le germe d’un désir sain de se donner entièrement à la personne aimée, comme un goût pour le plaisir et les bonnes choses, comme une énergie de vie incroyablement forte qui peut faire merveille une fois qu’elle est canalisée vers une juste cause, plus elle s’épuisera d’elle-même et mourra de sa belle mort. J’en suis témoin. L’adolescent en nous peut mourir et laisser place à l’homme nouveau, adulte, et ce, durablement. Cette mue peut prendre des années… mais pas des siècles !^^. Adoptons un regard d’éternité et non une temporalité strictement humaine vis à vis de notre pratique de la masturbation, et plus jamais nous ne serons tentés de nous décourager, de la laisser gagner. Qu’est-ce que la gravité de nos petites chutes et de nos égoïsmes génitaux ponctuels face à la grandeur aimante de l’Éternité ? Pas grand-chose finalement.



Que faire d’autre pour arrêter ? Alors déjà, je conseillerais une chose : c’est de ne pas trop s’isoler et de voir du monde dans les moments où on se sent sur le point de « craquer ». On se masturbe toujours dans un contexte d’isolement social. Si on voit du monde, des amis, si on agit bénéfiquement pour les autres, on est moins tenté de « s’astiquer le tuyau d’arrosage » que pendant une après-midi pluvieuse, en rentrant du boulot, pour passer le temps, un soir d’automne morose. Si on y pense bien, c’est souvent l’emmerdement et l’inactivité qui encouragent à la masturbation. Quand on ne se fait pas chier dans sa vie, quand on se bouge pour les autres, que on a des perspectives professionnelles ou artistiques exaltantes, quand on aime profondément son partenaire, qu’est-ce qu’on a besoin de se chercher des palliatifs aussi minables que la branlette ? Hein, franchement ?



Également, je préconiserais l’éloignement des images pornographiques et d’Internet qui stimulent notre imaginaire. Rien ne sert de se mettre inutilement en danger et de s’approcher de la boulangerie quand on sait qu’on crève la dalle. Et puis si on tombe accidentellement sur une affiche de film aguichante, sur un sulfureux panneau publicitaire avec un beau mannequin dénudé ventant les mérites d’un yaourt ou d’une crème auto-bronzante, ou bien sur un site internet porno, rien ne nous enlève notre liberté de fermer les yeux. Ce geste simple est déjà une action (avouons-le : combien de fois on se réjouit intérieurement de se rincer l’œil en camouflant notre opportunisme voyeuriste par le fait que nous n’ayons soi-disant pas programmé de voir la scène chaude d’un film que nous avons/aurions regardé tout à fait innocemment ?). Être tenté visuellement n’est ni un péché ni entrer en tentation : même Jésus a été tenté ; et puis il y a un pas entre désirer et s’adonner en actes à son désir. Désirer n’est pas agir, même si nos désirs peuvent encourager à poser un acte. Alors y compris face à une télé qu’on regarde passivement, bien installé sur notre fauteuil, notre maigre liberté s’exerce. Il n’y a pas plus simple (et plus coûteux parfois !) que de fermer les yeux quand on sent la scène de cul d’un film arriver. Nous avons toujours le choix de regarder telle affiche dans la rue ou pas, d’aller voir tel film ou tel autre. À nous de poser des choix concrets, de ne reculer devant aucun petit sacrifice (même insignifiant et caché de tous), de nous maîtriser, d’être notre propre censeur, sans devenir parano pour autant ni s’imposer une attention dictatoriale de tous les instants. C’est par nos petits efforts que nous nous élevons. Il ne faut pas lésiner sur les moyens pour devenir libre !




Par ailleurs, pour arrêter de se masturber, il faut cesser de penser que la masturbation lutte contre la frustration : ça, c’est un non-sens véhiculé par nos médias et l’opinion publique actuelle. Je pense même qu’elle encourage à la frustration ! On rencontre énormément plus de frustrés chez les individus qui se masturbent souvent, qui enchaînent les relations sexuelles sans lendemain et sans rencontrer l’amour, qui laissent libre cours à leur libido, leurs instincts, et leurs pulsions, ou au contraire qui ne les écoutent jamais, que chez les personnes qui les dominent et les canalisent le plus harmonieusement possible.




Enfin, pour les croyants catholiques pratiquants parmi nous, qui peuvent comprendre mon langage sans se gendarmer, je proposerais bien en « formule décapante bonus » la prière comme moyen de lutter durablement contre l’onanisme. C’est même le moyen le plus efficace, si vous voulez mon avis ! Il suffit de crier sincèrement vers le Seigneur, et si on L’accueille vraiment, il accoure en deux temps trois mouvements ;-). Je reconnais, avec le recul, que mes périodes de dépendance à la masturbation coïncidaient, même si j’ai encore du mal à me l’avouer, avec l’éloignement de l’Église-Institution ainsi qu’avec une baisse de ma vie de prière quotidienne. Alors ne nous laissons pas impressionner par ces nombreux écrivains laïcards actuels qui, dans un anachronisme grossier, et sur la base de vagues souvenirs de leur adolescence au caté (puisque cela fait belle lurette qu’ils ne mettent plus les pieds dans les églises), caricaturent les résistances de l’Église catholique à l’encontre de la masturbation en diabolisations du plaisir et de la sexualité qu’elles ne sont pas (« Chaque fois que j’ai un orgasme, je ressens un très fort sentiment de culpabilité après coup. C’est normal, ils l’ont bien dit au catéchisme : se masturber, ce n’est pas bien. Il faut se retenir jusqu’au mariage, sinon on va en enfer. »[2]). Moi qui ai fait toutes mes années de catéchisme, et qui maintenant suit des jeunes de CM1 pour leur faire connaître Jésus, je n’ai jamais entendu parlé de masturbation en séances de caté (ni en bien ni en mal), ni reçu de discours diabolisant la sexualité, tout simplement parce que mes catéchistes s’attachaient plus à me parler de la grandeur des actes et des paroles de Jésus qu’ils n’étaient obnubilés à me parler de couilles, de bites, de seins, de contraception, de masturbation, et de préservatifs ! Et une fois adulte, tous les mots que j’ai pu entendre à propos de la masturbation, dans l’intimité d’un confessionnal avec un prêtre accueillant mes péchés (je précise que le sujet venait de moi ; jamais il ne m’a été soutiré), n’ont été que des tentatives pour laisser mes actes masturbatoires peccamineux à leur juste place de détails. Faut pas croire : c’est parce qu’on la minore que la masturbation prend trop de place dans notre vie, et non l’inverse ! Une fois qu’on la regarde face à face telle qu’elle est, on lui reconnaît sa taille moyenne, on défait ses lacets, on enlève ses chaussettes, on fait tomber le caillou de sa chaussure, et on n’en parle plus ! Personnellement, pour la masturbation et bien d’autres choses, je reconnais que j’ai bénéficié d’une aide précieuse : celle de saint Antoine de Padoue. Ne me demandez pas pourquoi. J’ai un truc avec ce saint ! Il est absolument incroyable. Il agit dans ma vie avec une efficacité remarquable et beaucoup d’humour. Après, paraît-il que la vierge Marie est aussi super efficace. Ces deux-là n’agissent pas à notre place, bien sûr, mais ils nous aident beaucoup. Alors nous aurions tort de nous priver de leur aide ! Autrement, il y a aussi le sacrement de réconciliation (jadis appelé « la confession ») qui libère très bien de la dépendance à la masturbation. Certes, il n’efface pas magiquement de notre mémoire certaines images venues polluer notre cerveau, mais en tout cas, il nous décharge instantanément (et durablement, à condition de le vouloir) d’un poids accumulé mine de rien par des mois voire des années de pratique auto-érotique. Une fois qu’on a reçu la douche de l’Esprit Saint en recevant ce sacrement libérateur, et qu’on a pris la ferme intention de changer, on assiste sans problème à la messe. On peut se tenir droit et propre devant le Seigneur, sûr d’avoir fait Sa volonté et d’être aimé. Le « Oh, comme je suis moche… » qui habitait notre cœur souillé par la masturbation devient un « Oh ! Comme je suis aimé ! », un réel décentrement. Alors que quand on s’est masturbé, on supporte moins bien d’assister à la messe, on supporte moins bien l’amour gratuit du Seigneur. Dieu nous accueille pareil, avec la même tendresse, mais c’est nous qui nous fermons, qui nous sentons en décalage et honteux parce que nous n’avons pas mis notre plus bel habit de fête. Nous servons en même temps Jésus et Rocco Siffredi… et cette dualité nous divise. On n’a plus le cœur à rentrer dans la joie de l’Eucharistie, dans la simplicité de la messe. Cette honte n’a rien à voir avec un soi-disant discours religieux culpabilisant (même suggéré ou inconsciemment intériorisé) que les prêtres nous auraient inculqué pendant l’Office (En plus, les actes de masturbation ne sont connus que de nous et de Dieu). Ils ont à voir avec notre refus personnel de notre liberté (et donc de Dieu, car Dieu seul rend véritablement libre). La prière, l’observation des icônes saintes[3], le sacrement de réconciliation, l’exposition au Saint-Sacrement, l’écoute de la Parole de Dieu, l’amitié des frères, ont le pouvoir de purifier notre imaginaire (c’est Sartre qui, dans Saint Genet, disait à juste raison que l’imaginaire était l’autre nom qu’on pourrait donner au mal : il le distinguait d’ailleurs de l’imagination, beaucoup plus positive). Plus que tout, ce qui nous aide à sortir de la masturbation, c'est le don de sa continence non pas seulement à Dieu ou à soi-même (ce don-ci ne dure qu'un temps) mais aussi et surtout aux autres (d'où l'impact du témoignage public). Ce sont les intermédiaires incarnés entre Dieu et nous qui concrétisent notre continence, qui la rendent forte et brûlante comme l'amitié. Tout seuls, nous n'avons pas les épaules assez solides. Si nous faisons vraiment de la masturbation une affaire de relation, d'entraide collective et humaine, si nous la sortons du privé et du petit contrat avec nous-même, ou entre Dieu et nous, nous aurons la force pour tenir bon! Nous ne pouvons plus nous contredire ni reculer une fois que la continence prend figure humaine, prend la forme d'une promesse concrétisée par l'incarnation!



Enfin, chez les garçons, les « accidents nocturnes » (petits, on pissait au lit ; adultes, on « mouille le caleçon » de temps en temps, par des éjaculations incontrôlées…) ne sont pas graves. Quand on dort, on est quelque part plus vulnérable que dans la vie réelle, on se contrôle moins, on ne maîtrise pas tout. Le sommeil nous donne l’impression d’agir alors qu’on n’agit très peu en fait. Il est le langage de nos petits et de grands désirs, et parfois les prémisses de ce qu’on veut faire ou va vivre une fois réveillés. Il n’y a pas à culpabiliser de ces éjaculations presque spontanées. C’est normal qu’elles nous attristent un peu au réveil, car elles disent juste qu’on a été récemment tentés et stimulés sexuellement. Elles disent que notre désir de Dieu n’est pas encore assez unifié, libéré. Mais c’est tout. Pas de quoi en faire un fromage, ni de quoi les considérer comme des rechutes. Elles sont simplement des petites sonnettes d’alarme qui nous rappellent nos fêlures, et combien nous avons besoin de prier davantage.



Ultime moyen que je proposerais pour lutter efficacement contre la masturbation : c’est l’apostolat ; c’est en gros, lorsque c’est vraiment le cas, de dire publiquement qu’on a arrêté, comme je le fais ici avec vous ; c’est de poser le sujet sur le tapis et de proposer une réflexion collective. C’est sûr, c’est couillu comme démarche, un peu « limite » au niveau « respect de l’intimité » (après tout, ça ne pourrait regarder que moi), ça (m’)engage complètement. Mais au moins, après l’avoir fait, difficile de reculer, au risque de se contredire. Et en parler ouvertement comme je le fais, dans une forme de dénonciation mais aussi de proposition, forcément, ça ne revient qu’à s’auto-encourager ! C’est presque performatif. C’est l’impulsion donnée par le cri public de la libération. C’est comme une promesse lancée, qui sera belle si elle est tenue, et ultra-ridicule si elle n’est pas suivie des actes. C’est comme un contrat social, signé solennellement devant témoins. Un appel aussi. Évidemment, il n’est pas du tout habituel de sortir la masturbation du placard de l’intime dans laquelle on l’a soigneusement enfermée depuis des siècles. Il n’est pas politiquement correct d’en faire un contrat social, un sujet sérieux qu’on discute en grand groupe. Mais finalement, pourquoi pas, pour une fois, déroger à ce diktat social, et la considérer à la fois comme une problématique personnelle soumise à la conscience individuelle et comme un vrai sujet de société, surtout si c’est fait sans exhibitionnisme, sans concupiscence, avec une vraie prise de position ? Qui a dit que la masturbation n’était qu’un acte circonscrit à la sphère du privé, qui n’avait de retombées que sur l’individu lui-même, qu’elle n’induisait rien dans les mutations et les crises sociales ? Pas moi, en tout cas ! Je suis sûr que si les hommes et les femmes de notre temps pensaient un petit moins à leur kiki ou à leur clito et ne se masturbaient pas, la Terre tournerait un peu mieux. La masturbation, c’est social et relationnel. Si ça devient exclusivement privé, c’est que cela nous arrange inconsciemment, et qu’on cautionne le caractère isolant du phénomène.



Les plus belles batailles dans une vie, c’est, je l’ai constaté à maintes reprises, celles qu’on a remportées contre soi-même. Contre sa paresse notamment. Mais aussi contre ses pulsions. Il est plus difficile de s’auto-réguler ou de s’auto-frustrer que de réfréner autrui. Et pourtant, l’Homme qui est maître de lui-même sera l’Homme le plus libre de tous. Il peut déplacer des montagnes. Il a remporté la bataille contre lui-même : il a donc franchi l’Épreuve du Feu. Certes, en s’attaquant à lui-même, il a choisi de renoncer à de très choses bonnes. Certes, il se fait un peu violence. Certes, il souffre un peu. Mais il s’agit de la souffrance du vaccin qui apporte la paix durable, pas de la souffrance qui détruit. Entendons-nous bien : la souffrance n’est pas le malheur. Dans une société qui cherche à évacuer de manière obsessionnelle l’effort et à nous éviter la moindre frustration/contrariété, cela ne peut que nous faire du bien de nous frustrer un peu nous-même de temps en temps, surtout pour des choses aussi inutiles et futiles que la masturbation. La clé de l’abandon de la masturbation, c’est sûrement de ne pas se décourager. La masturbation sera toujours un acte moins important que le retour à une sexualité plus ouverte aux autres, à l’Autre qu’est Dieu.



Pour finir, je précise que les pistes que je viens de proposer n’ont rien de magiques. Il n’y a pas de marche précise à suivre, mais juste des repères à connaître et à faire connaître. Dans mon cas personnel, je ne saurais pas définir exactement ce qui m’a fait stopper. C’est dire combien je n’ai pas de recette miracle et que ce que j’énonce n’a rien d’un code moral précis à respecter à la lettre, d’une chasse aux sorcières ! Ce sont des propositions, mais ce qui compte, c’est le parcours de chacun, et de suivre son cœur et sa liberté sans jamais baisser les bras. Je ne peux même pas dire que c’est grâce à la prière ou à mon retour à la continence que le déclic s’est produit. Parfois, j’avais prétexté Dieu et ça n’avait pas marché. D’autres fois, j’avais fait appel à mon volontarisme : ça ne durait qu’un temps également. Et puis bien entendu, dans les périodes où je m’unissais amoureusement avec quelqu’un, je n’éprouvais plus le besoin de me masturber : l’engagement entier à une personne a ceci de positif que cela compense les besoins génitaux minimum… Mais de l’adolescence jusqu’à aujourd’hui, je suis passé par bien des échecs. Alors mon discours n’est pas une injonction : il est une compassion !


 

 

Masturbation et homosexualité :

 

 

Pour clore cet article sur la masturbation, je ne peux pas faire l’impasse sur les liens étroits qui existent entre elle et l’homosexualité (sujet extrêmement peu traité). Sans la réduire bien entendu à une pratique spécifiquement homosexuelle, on peut constater que la relation génitale homosexuelle se centre prioritairement sur la masturbation : beaucoup moins sur la pénétration, les caresses, le contact direct des corps, comme lors de l’accouplement dit « classique » entre une femme et un homme. Il peut y avoir bien sûr dans le coït homo de la tendresse (parfois plus que dans un rapport amoureux dit « hétéro » !), de la pénétration, du corps à corps, mais le rapport corporel est plus distancé, plus fantasmé, que dans un rapport génital entre partenaires différemment sexués… d’où une focalisation sur la pratique masturbatoire entre personnes homos.

 

 

Photo masturbation 2

 

 

 

Ce n’est pas un hasard si la masturbation est un leitmotiv des œuvres fictionnelles traitant d’homosexualité. Par exemple dans le film « Une Grâce stupéfiante » (1992) d’Amos Gutman, Jonathan, 18 ans, se masturbe devant des revues. Même topo avec le héros du film « Fotostar » (2002) de Michele Andina, enfermé dans le cabinet de toilettes, ou bien encore avec Francis, le personnage gay du tout dernier film de Xavier Dolan « Les Amours imaginaires » (2010), ainsi que Smith dans le film « Kaboom » (2010) de Gregg Araki. James, le héros du film « Shortbus » (2005) de John Cameron Mitchell, exécute acrobatiquement une auto-fellation. Le protagoniste gay de la pièce Happy Birthday Daddy (2007) de Christophe Averlan se prend pour Narcisse et se masturbe sous la douche. Parfois, et non sans raison, la masturbation est marquée du sceau de la violence, de l’horreur… même si cette horreur est cantonnée dans le monde fictionnel et fantasmatique. Je pense au film « Matador » (1985) de Pedro Almodóvar, où le personnage principal se masturbe devant des films d’épouvante. Dans le film « Espacio 2 » (2001) de Lino Escalera, Roberto, pendant qu’il se masturbe tout seul dans son salon, s’adresse à quelqu’un que nous ne voyons pas à l’image mais qui le malmène (« Va te faire foutre connard ! Fils de pute ! »)… comme si le fantasme masturbatoire incarné en star du porno revenait sous forme d’amant diabolique. L’allusion à la masturbation dans la chanson « Une Fée, c’est… » de Mylène Farmer, l’égérie gay française majuscule, ne laisse aucun doute quand elle dit « Jeux de mains, jeux de M… Émoi. » Certains auteurs homosexuels comparent l’exercice d’écriture à la masturbation (c’est le cas d’Andy Warhol, Gil de Biedma, Néstor Perlongher, Chen Jianghong, Hou Junming, etc.). « Le jeu de faire des vers, qui n’est pas un jeu, finit par ressembler au vice solitaire. »[4] Jean Cocteau parle d’ailleurs du dessin comme d’une masturbation, d’une « jouissance »[5]. Dans les œuvres homosexuelles, la masturbation prend le masque du jeu ou de l’art. Mais en fait, elle peut cacher l’inceste et le repliement sur soi. Chez Jean Cocteau, le mot « jeu » remplace presque toujours celui de « sexe » ou de « viol ». Lorsque Paul déclare dans Les Enfants terribles (1929) qu’« il s’est trop habitué à jouer seul » au moment où sa sœur lui propose de « jouer au jeu » avec elle, l’allusion à la masturbation et à l’inceste est plutôt explicite !



Cette centralisation communautaire sur la masturbation est beaucoup moins ludique et rigolote qu’il n’y paraît. Elle dit quelque chose de la nature à la fois immature et agressive du désir homosexuel. La communauté homosexuelle tourne en dérision le côté « touche-pipi » ou à l’inverse SM des accouplements homos (gay comme lesbiens), mais elle n’en est pourtant pas loin ! Une distance avec le Réel a été prise (un éloignement de la réalité des corps, des sexes, de la procréation, de la différence des sexes, du sens social de la sexualité…), ce qui maintient les actes génitaux homosexuels dans l’enfance, l’onanisme, et une violence-douceur. Les personnes homosexuelles se donnent l’illusion de combler ce fossé entre fantasme et Réalité, ce manque d’ajustement des anatomies dans le coït homo, par un simulation-mime de l’érotisme télévisuel, par une fougue idolâtrique inégalitaire et puérile (moins de face-à-face ; mais en revanche des pratiques de régression au stade infantile : fellation, suçons, morsures, fessées, léchouilles, etc.), par une réécriture post-coïtale enchanteresse et sentimentaliste (« Nous, les lesbiennes, on est moins portées sur le cul que les mecs… on est plus douces, plus sentimentales… » ; « Cette fois-ci, on n’a même pas couché ensemble : on s’est juste caressés et échangés des marques de tendresse » ; « Te voir jouir fait mon bonheur et ma propre jouissance, même si concrètement nos extases ne sont ni synchros ni partagées », etc.), voire par une violence dans les pratiques sexuelles (position corporelle dégradante comme la posture à quatre pattes, la sodomie, le léchage de cul, et cela peut aller vers les pratiques sadomasos). Mais pourtant, rien n’y fait. Les coïts laissant une trop grande place à la masturbation – comme c’est le cas dans les accouplements homos, mais aussi chez certains couples femme-homme – sont souvent révélateurs de tensions cachées, de relations où l’amour est compliqué et blessant car les membres de ces couples ont tendance à se consommer et à s’exploiter l’un l’autre vu qu’ils sont tournés davantage sur eux-mêmes que sur leur partenaire, comme l’indique le mouvement narcissique de l’onanisme. À mon avis, la masturbation entre personnes homosexuelles renvoie plus concrètement à la nature schizophrénique du désir homosexuel, une déconnexion progressive de la réalité (c’est comme cela que j’interprète la résurgence dans les œuvres homosexuelles du motif de la main coupée[6], celle qui va masturber et procurer le plaisir), et le signe ou le moteur d’une violence déjà là/à venir.



D’ailleurs, en parlant d’agression, dans le passé de certaines personnes homosexuelles, la masturbation a pu être le détonateur d’un viol. La révélation de leur homosexualité est venue par la masturbation, et non par la rencontre concrète d’une personne ou l’expérience positive de l’amour avec un partenaire fidèle et durable. Par exemple dans le film « Priscilla, Folle du Désert » (1995) de Stephan Elliot, Félicia se rappelle d’un souvenir d’enfance : son oncle, nu dans son bain, l’a forcé(e) à plonger la main dans l’eau pour masturber son sexe, et lui a fait promettre de garder le secret. C’est tout à fait étonnant de se rendre compte de cela : dans nos sociétés humaines, autant la pénétration sexuelle non consentante sera synonyme de viol opéré sur les femmes (et cela sera aisément reconnu de tous), autant la masturbation, c’est la matérialisation du viol opéré sur les hommes (et cette réalité est totalement déniée). Écoutez ce témoignage d’un homme qui a vécu une agression sexuelle de la part d’un autre homme, et où la masturbation occupe une place centrale : « Maintenant que tu as parlé… je me suis retrouvé dans une situation un peu bizarre, mais que je ne pourrais pas taxer de viol. Je me suis réveillé en train de me faire masturber par un mec alors que je dormais… Je l’ai envoyé chier et ça s’est arrêté là. C’est marrant maintenant… Je n’aurais pas mis ça, à l’époque, dans le cadre du viol… et pourtant c’est de cet ordre-là. »[7] Autre récit, cette fois de l’auteur lui-même, Daniel Welzer-Lang, qui hésite lui aussi à parler de viol tout simplement parce que la masturbation ne fait pas que du mal (elle procure un plaisir intense qui empêche parfois la victime de reconnaître la violence objective du viol) : « Le viol d’homme ? Un secret honteux encore moins verbalisé que le viol de femme. C’est à cette époque que moi-même je me suis souvenu : J’ai 6 ans, il a 13 ans. Je me souviens de lui comme du ‘fiancé’ de ma sœur. Il a un solex et un grand chien que je dois appeler policier. Il m’emmène sur son solex pour me faire plaisir. Il s’arrête à la lisière d’un bois. ‘Viens’, me dit-il. Je ne me souviens plus très bien, les images se brouillent, son sexe est sorti, il le masturbe. ‘Tu sais comment ?…’ je regarde éberlué. Je n’ai aucune information sur ce qu’il dit, sur ce qu’il fait. Il veut que je le touche. J’ai peur. Je suis seul dans la forêt avec lui. Pas possible de fuir. Je touche, je regarde en l’air, il veut aussi me… Je ne me souviens pas de la suite. Il s’appelait Jacky, habitait Épinal, la ville de mes parents. ‘Si tu en parles, je te casserai la gueule, je saurai toujours te retrouver…’ Il m’a ramené. J’ai senti son regard, longtemps, longtemps… J’ai jamais été violé. Il ne m’a pas pénétré. Je n’en ai jamais parlé avant… Une période récente… J’avais oublié… Oubliée aussi cette main de camionneur qui cherche à te caresser quand tu dors, et que tu acceptes de masturber… pour avoir la paix. 18 ans… Oubliée cette main du pion de l’établissement scolaire qui m’avait pris en stop près de Gérardmer… 16 ans. J’ai éprouvé un énorme plaisir à ses caresses discrètes, très respectueuses de ma personne. J’ai regretté ce soir-là que… Gestes enfouis dans mes images d’adolescent : chaque homme sait qu’il n’a pas toujours été dominant. »[8] En tant qu’auto-viol, ou bien grande source de jouissance, la masturbation a de nombreux masques pour passer inaperçue. Pourtant, elle mérite d’être annoncée et dénoncée. L’être humain peut tout à fait être victime de lui-même.



L’amour homosexuel, même s’il semble en intentions inconditionnellement tourné vers l’autre, est une nouvelle version de l’amour partiellement égocentrique. L’égoïsme, au lieu de tourner autour d’un seul être, englobe cette fois deux personnes. C’est la raison pour laquelle, génitalement, il a tendance à se traduire par la pratique de la masturbation réciproque, de l’auto-érotisme à plusieurs. Récemment, nous faisions ce constat un peu désabusé sur le couple homo avec un ami gay qui se demandait le sens de sa quête effrénée et peu concluante du Prince Charmant : Après « avoir tiré son coup », y compris avec quelqu’un qu’on « aime bien », avec qui on s’engage sincèrement pendant 10 ans, et avec qui on fait l’amour régulièrement sans aller voir ailleurs, qu’est-ce qu’il y a ? Après « s’être fait du bien » avec lui, que reste-t-il ? Qu’est-ce qui distingue le couple homo de la relation amicale, mis à part ces brefs petits moments de masturbation partagés à deux ? Le couple homo ne se réduit-il pas à un paravent cachant deux égoïsmes adolescents qui s’utilisent l’un l’autre comme objets de jouissance et de plaisir ? L’amour homo n’est-il pas le nom pompeusement poétique donné à un simple contrat de masturbation(s) ? Si on prend vraiment le temps de considérer avec honnêteté ces interrogations que toute personne homosexuelle s’est posée un jour ou l’autre, on blêmit. Et si vraiment on a assez de courage pour y répondre par des actes, on arrête de courir après le couple homosexuel, on prend son balluchon, son sac à dos, et son cœur de passionné, pour emprunter d’autres chemins.




[1] Horrible expression que celle de « faire l’amour », soit dit en passant… comme si l’amour « se faisait »… mais bon, je n’en ai pas d’autres plus explicites… à part « copuler ».

[2] Alexandre Delmar, Prélude à une Vie heureuse, Éd. Pédro Torres & Éditions Textes Gais, Paris, 2004, p. 23.

[3] L’Abbé Pierre-Hervé Grosjean propose même, dans les moments de forte mise à l’épreuve, de coller en fond d’écran de notre ordi une image de la Vierge Marie ou de Jésus, pour contrer nos appétits masturbatoires après avoir été fragilisés par des heures de comatage internet : c’est pas con du tout !

[4] Jaime Gil de Biedma, poème « El Juego de hacer Versos », 1986, cité sur le site www.islaternura.com, consulté en janvier 2003.

[5] Jean Cocteau dans le documentaire « Cocteau et Compagnie » (2003) de Jean-Paul Fargier.

[6] Je vous renvoie au code de la main coupée dans mon Dictionnaire des codes homosexuels, Éd. L’Harmattan, Paris, 2008.

[7] Un témoin homosexuel cité dans Daniel Welzer-Lang, Le Viol au masculin, Éd. L’Harmattan, Paris, 1988, p. 201.

[8] Daniel Welzer-Lang, Le Viol au masculin, Éd. L’Harmattan, Paris, 1988, pp. 188-189.