Héritage (soixante-huitard?) d’une mauvaise compréhension de l’humilité.

 

Christ à la basilique du Sacré-Coeur de Montmartre (Paris)

Christ à la basilique du Sacré-Coeur de Montmartre (Paris)

 

Faire des reproches, ce n’est pas manquer de charité. C’est justement en faire preuve. N’en déplaisent aux pleureuses facebookiennes et autres cathos douillets aux oreilles extrafines, qui pensent que l’amour miséricordieux de Dieu se résume à « être gentil », « ne jamais critiquer », et à « ne dire du mal de personne » (les cons !), et qui n’hésitent pourtant pas, à grand renfort d’une indignation excessive et disproportionnée qui invente des intentions et des actes que vous n’avez jamais eues ni posés (vive les mauvaises compréhensions du Carême…), à vous traîner en procès de « méchanceté », de « manquement à la charité chrétienne », de « contre-témoignage », de « jugement de personnes » (qui jugent les personnes sinon eux ?), de « médisance ignoble et diabolique ». Soyez assurés que ces vierges effarouchées et ces culs bénis battront leur coulpe bruyamment devant vous, exhiberont à tout le monde « leur tristesse de la désunion catholique » que vous représenteriez, vous feront bien comprendre qu’ils prient pour vous, pour votre retour à l’humilité, pour votre repentance au sujet des « horreurs » que vous auriez prononcées, qu’ils se chargeront de votre pénitence ! Votre audace à aborder les sujets qui fâchent, à dire tout haut ce qui existe et qui ne va objectivement pas, bizarrement, ils ne la voient pas. Sûrement parce qu’eux-mêmes pratiquent la tiédeur et l’intransigeance que vous n’avez pas… (cf. le dernier Qui suis-je pour juger? de Frigide Barjot)

 

Je me souviens très bien, en tant que programmateur et organisateur du Festival Hosanna dans la ville ! à Saint Séverin (Paris) en avril 2012, du sentiment que j’avais eu en écoutant en boucle les lectures de l’Évangile selon saint Marc, lu en intégralité par des comédiens et des célébrités du monde chrétien français actuel. Les interprétations et la charge émotionnelle pouvaient varier considérablement d’un lecteur à un autre. Et pourtant. Nous avions beau tourner la Parole christique dans tous les sens, L’attendrir par une tonalité de voix plus douce, tenter de rendre le discours de Jésus plus flexible, plus drôle, plus pondéré. Rien à faire. Au départ, je croyais que c’était le jeu (un peu grandiloquent et austère) d’Enguerrand Guépy qui faisait passer le Christ pour un juge intransigeant, impitoyable, sans humour et sans concession. Mais en fait, même la lecture de Rona Hartner, Marie Lussignol, ou encore Jann Halexander (peu connus pour leur dureté), aboutissait à un rendu identique. En fait, avec Jésus, qui est tout Amour et douceur, paradoxalement ÇA NE RIGOLE PAS !

 

Dénoncer le mal, taquiner ou tourner en dérision la comédie des riches et des pharisiens, balancer publiquement sur la théâtralité des scribes, renverser les étalages des marchands du Temple, critiquer et pratiquer sans cesse la correction fraternelle, montrer son impatience, condamner les pratiques ou tiédeurs mauvaises (sans jamais condamner les personnes), dire « Arrière satan ! » y compris à ses meilleurs amis, verbaliser et nommer le mal, hurler sur la place publique « Engeance de vipères ! » devant les malversations des libertins, engloutir et faire périr le méchant, se fâcher, être mordant tout en laissant la primauté à la tendresse et à la patience, faire usage d’autorité, est un sport christique quotidien.

 

Cessons d’être gentils. Soyons aimants comme Jésus. En parlant ouvertement du mal qui Le défigure. Et du Bien qui surpasse ce mal. Pour beaucoup de catholiques, la règle de la non-critique est absolue, inconditionnelle, et ce, envers tout le monde ; seule une certaine correction fraternelle serait possible mais jamais la critique… Moi, je dis que la critique et l’esprit critique (en positif comme en négatif) sont l’exercice de notre pensée, de notre liberté, et parfois (si cette critique distingue bien acte et personne) l’exercice de la Charité. Diaboliser ou rejeter la critique est bien peu charitable, en réalité. Bien peu christique.