fleurs

Fleurs

 

NOTICE EXPLICATIVE :

 

Les fleurs sont les êtres vivants androgynes par excellence : elles ne possèdent ni organes génitaux, ni gamètes mâle ou femelle. C’est leurs principales caractéristiques. Symboles d’innocence absolue, de fantasme de se prendre pour Dieu, il était logique qu’elles soient récupérées par de nombreux artistes homosexuels, dans leurs créations comme dans le réel. Les personnes homosexuelles choisissent souvent la fleur comme étendards épinglés à leur poche de chemises, ou bien comme métaphores poétiques d’elles-mêmes. Toute-puissance de l’Être minéral désincarné, au corps éthéré et sans limite, synthèse inhumaine de la beauté et de l’amour (adolescent) : voilà ce qu’offrent les fleurs. La communauté homo a d’ailleurs choisi sa déesse d’identification : Ève, la femme végétale dont l’innocence florale ne tardera pas à voler en éclat dans le marais-cage du narcissisme (cf. Je vous renvoie au code « Femme végétale » du code « Bergère » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels).

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Amoureux », « Jardins synthétiques », « Se prendre pour Dieu », « Eau », « Ennemi de la Nature », « Innocence », « « Plus que naturel » », à la partie « Cuculand » du code « Milieu homosexuel paradisiaque », à la partie « Plante carnivore » du code « Cannibalisme », et aux parties sur la « Femme végétale » et « Ophélie » du code « Bergère », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 
 

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FICTION

a) Le pouvoir des fleurs :

Film "Franswa Sharl" d'Hannah Hilliard

Film « Franswa Sharl » d’Hannah Hilliard


 

Dans les fictions traitant d’homosexualité, la fleur est fréquemment montrée comme un signe d’homosexualité : cf. le film « Homme aux fleurs » (1984) de Paul Cox, le film d’animation « La Princesse et la Grenouille » (2009) de Ron Clements et John Musker, le film « La Vie privée de Sherlock Holmes » (1970) de Billy Wilder (avec la fleur rouge sur l’oreille de Watson), le film « Patrik, 1.5 » (« Les Joies de la famille », 2009) d’Ella Lemhagen (avec les fleurs dans le générique du début), le vidéo-clip de la chanson « Mon Coloc » de Max Boublil, le film « Ken Burns » (2011) d’Adrienne Alcover (avec les fleurs tatouées), le tableau Jason, The Sexiest Of The Supreme Elves de Lorenn le Loki, le roman Les Hortensias (1896) de Robert de Montesquiou, la pièce Flor De Otoño (1972) de Rodríguez Méndez, le roman Michael Tolliver est vivant (2007) d’Armistead Maupin (avec l’orchidée), la pièce Big Shoot (2008) de Koffi Kwahulé, la pièce Flowers (1976) de Lindsay Kemp, la pièce Chroniques d’un homo ordinaire (2008) de Yann Galodé, le film « Ich Möchte Kein Mann Sein » (1933) de Reinhold Schünzel, le film « Illtown » (1996) de Nick Gomez, le film « Khochkach » (« Fleur d’oubli », 2006) de Salma Baccar, le dessin Il Papavero Rosa (1999) de Sandra Venturini, le film « Nuits d’ivresse printanière » (2009) de Lou Ye (où la première image du film est un nénuphar), le tableau Osman (1972) de Jacques Sultana, la photo Le Marin (1985) de Pierre et Gilles, la pièce Et Dieu créa les folles (2009) de Corinne Natali, la pièce La Star des oublis (2009) d’Ivane Daoudi, les photos Rose (1989) et Calla Lily (1986-1988) de Robert Mapplethorpe, le film « Le Planeur » (1999) d’Yves Cantraine (avec des plans fixes sur une énorme fleur rose de bougainvilliers, qui entrecoupent les scènes d’action), le film « Frauensee » (« À fleur d’eau », 2012) de Zoltan Paul, le film « Soongava » (« Dance Of The Orchids », 2012) de Subarna Thapa, le roman Le Chancelier de Fleur (1907) de Robert de Montesquiou, le roman Le Silence des fleurs (2013) de Sophie Lapointe, le poème « Le Langage des fleurs » (1902) de Renée Vivien, le film « All Flowers In Time » (2010) de Jonathan Caouette, film « Spider Lilies » (2007) de Zero Chou (Jade, l’héroïne lesbienne, se fait un tatouage de fleur), etc.

 

Poème "Le Langage des fleurs" de Renée Vivien

Poème « Le Langage des fleurs » de Renée Vivien


 

La fleur renvoie à la beauté sacrée et réelle de la sexualité, de la virginité. « J’adore les fleurs blanches. » (Océane Rose Marie dans le one-woman-show La Lesbienne invisible, 2009) ; « Oui. Quelques hortensias. Ça devrait aller. » (la phrase finale de Lola, l’héroïne lesbienne s’adressant à son amante Vera, dans la pièce Géométrie du triangle isocèle (2016) de Franck d’Ascanio) ; etc. Par exemple, dans la comédie musicale La Belle au bois de Chicago (2012) de Géraldine Brandao, Philippe, l’un des héros homos, se retrouve à un moment donné en tenue d’Adam sur scène, avec une fleur de tournesol à la place du sexe. Dans le film « Métamorphoses » (2014) de Christophe Honoré, un narcisse est filmé en gros plan en éclosion… en hommage au narcissique Narcisse. Dans le film « Love Is Strange » (2014) d’Ira Sachs, Eugenia arrange les fleurs dans la cuisine, pour le jour du « mariage » de Ben et George.

 
 

b) L’adolescent homosexuel se prend pour une jeune fille en fleur :

Le chanteur Federico Moura

Le chanteur Federico Moura


 

La fleur dit d’abord l’état béat et transitoire de l’enfance androgyne : cf. le roman À l’ombre des jeunes filles en fleurs (1919) de Marcel Proust, la chanson « Flower Power » de Nathalie Cardone, la chanson « L’Enfant-fleur » de Catherine Lara, la comédie musicale La Nuit d’Elliot Fall (2010) de Vincent Daenen (avec la métaphore de l’enfant végétal), la chanson « Le Guide » de Stefan Corbin (et le narrateur et avec sa « salopette à fleurs »), etc. Par exemple, dans le roman L’Évasion de Kamo (1984) de Daniel Pennac, le jeune Kamo se fait appeler « Fleur ». Dans le film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta, Denis, le héros homosexuel, dit que lorsqu’il était petit, il voyait des visages humains à la place de tous les motifs fleuris des tapisseries de sa chambre d’enfant. Dans le roman Le Portrait de Dorian Gray (1890) d’Oscar Wilde, la chambre de Lord Henry est tapissée de lilas, de roses et de marguerites.

 

"Le Livre blanc" de Copi

« Le Livre blanc » de Copi


 

« C’est le champs de coquelicots où je cueillais des bouquets pour la fête des mères. » (Marco, le héros homosexuel se rappelant son enfance, dans le film « Footing » (2012) de Damien Gault) ; « Ce fut même lui [Orphée] qui apprit aux peuples de la Thrace à reporter leur amour sur des enfants mâles et à cueillir les premières fleurs de ce court printemps de la vie qui précède la jeunesse. » (Ovide, Les Métamorphoses, Texte 4, X, 64-85) ; etc.

 
 

c) Je suis une fleur :

B.D. "Femme assise" de Copi

B.D. « Femme assise » de Copi


 

Il arrive que le personnage homosexuel se considère comme la progéniture d’une mère végétale : « Quelles étaient les origines de cette femme ? […] Et d’où venait ce prénom, son prénom, Zhor ? D’un autre temps ? Zhor, une femme fleur. Toutes les fleurs ? » (Omar en parlant de sa mère, dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 92) ; « Démerde-toi pour te réincarner en fleur, dans un champ vert et bleu. » (Vincent Garbo à Carole, dans le roman Vincent Garbo (2010) de Quentin Lamotta, p. 89) ; « Je décide d’attendre sans bouger un long et profond sommeil qui ressemble à la mort comme je l’imagine. J’y vois maman dans une grande robe blanche. Elle me sourit, court dans un champ de fleurs bleues. On dirait qu’elle vole. » (le narrateur du roman Le Crabaudeur (2000) de Quentin Lamotta, p. 88) Il s’agit souvent de la maman cinématographique : cf. le film « Huit Femmes » (2002) de François Ozon (avec le générique fleuri du début, dans lequel chaque actrice est figurée par une fleur), le film « Miss O’Gynie et les hommes fleurs » (1973) de Samy Pavel, etc. Dans le générique du début du film « Rafiki » (2018) de Wanuri Kahiu, la tête des protagonistes lesbiennes est remplacée par un bouquet de fleurs.

 

Certains héros prétendent aimer énormément les fleurs : « J’aime les fleurs et le vent dans les branches. » (Aldebert dans la comédie musicale HAIR (2011) de Gérôme Ragni et James Rado) Ils les aiment tellement que beaucoup se prennent même (ou sont pris) pour des fleurs : cf. le film « Un Hombre Llamado Flor De Otoño » (1978) de Pedro Olea, le roman Notre-Dame des Fleurs (1946) de Jean Genet, la nouvelle « Fleur de chair » (2007) d’Yvan Quintin, etc. « Marie-Fleur est gouine de chez gouine. » (la mère du héros homosexuel, dans le one-man-show Gérard comme le prénom (2011) de Laurent Gérard) ; « Ils avaient rêvé d’avoir un fils comme lui, fonceur, costaud, bagarreur. J’étais le contraire : fragile de partout. Il m’appelait ‘Fleur de cristal’. » (Romain parlant de son père, dans le roman Les Julottes (2001) de Françoise Dorin, p. 27) ; « Je ne supporte pas l’idée de flétrir. » (Jarry dans son one-man-show Entre fous émois (2008) de Gilles Tourman) ; « Ne suis-je pas une adorable fleur ? » (Helena dans une nouvelle d’un ami homosexuel écrite en 2003, p. 10) ; « La forêt et moi, c’est la même chose. » (Julien Brévaille, l’un des héros homosexuels du roman Portrait de Julien devant la fenêtre (1979) d’Yves Navarre, p. 52) ; « Si tu étais un minéral, que serais-tu ? » (Pablo posant une question à son futur-amant Bruno, dans le film « Plan B » (2010) de Marco Berger) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « Contracorriente » (2011) de Javier Fuentes-León, Santiago, un des deux protagonistes, a un nom de famille particulièrement significatif : il s’appelle La Rosa. Dans la pièce Angels In America (2008) de Tony Kushner, Prior se compare à une fleur, l’orchidée. Dans la pièce Le Fils du comique (2013) de Pierre Palmade, Benjamin, l’un des héros homos, au moment de se choisir une fleur d’identification, dit qu’il est un cactus.

 
FLEURS 3 Grand Schtroumpf
 

On retrouve le cliché du fleuriste homosexuel dans certaines fictions homo-érotiques : cf. le film « À cause d’un garçon » (2002) de Fabrice Cazeneuve, le film « Rachel Getting Married » (« Rachel se marie », 2008) de Jonathan Demme, le roman La Cité des rats (1979) de Copi (avec les géraniums ;ainsi que l’enterrement de la mère de la fleuriste), le film « Valentine’s Day » (2009) de Garry Marshall, le roman Monsieur Vénus (1889) de Rachilde (avec le jeune ouvrier fleuriste), : le one-man-show Jefferey Jordan s’affole (2015) de Jefferey Jordan, etc.

 
 

d) Se prendre pour une fleur divine… ou même le Créateur des fleurs ! :

B.D. "Femme assise" de Copi

B.D. « Femme assise » de Copi


 

Le symbole de la fleur illustre chez le personnage homosexuel qui s’y identifie un fantasme de se prendre pour un ange ou pour Dieu : cf. le roman Les Lesbiennes, ces fleurs du bien (2011) de M. Milan, la pièce Le Langage des fleurs (1935) de Federico García Lorca, etc.

 

Par exemple, dans la pièce musicale Se Dice De Mí En Buenos Aires (2010) de Stéphane Druet, Álvaro nous apprend que les fleurs sont « son péché mignon ». Dans Notre-Dame des Fleurs (1946) de Jean Genet, le prostitué travesti qui a donné son prénom au titre de ce roman se surnomme « Divine ». Dans la pièce L’Héritage de la Femme-Araignée (2007) de Christophe et Stéphane Botti, Audric a le pouvoir de créer des fleurs et s’intéresse à la botanique.

 

Bien évidemment, ce fantasme finit par se révéler éphémère : « J’ai créé toutes les fêtes, tous les triomphes, tous les drames. J’ai essayé d’inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues. J’ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels. Eh bien ! je dois enterrer mon imagination et mes souvenirs ! » (Arthur Rimbaud, Une Saison en enfer, 1873)

 
 

e) L’amant homosexuel floral :

B.D. "Femme assise" de Copi

B.D. « Femme assise » de Copi


 

Les fleurs représentent également l’amour homosexuel ou l’amant homosexuel : cf. le film « Un Chant d’amour » (1950) de Jean Genet, le film « Say It With Flowers » (1934) de John Baxter, la chanson « Madeleine » de Jacques Brel (avec le bouquet de lilas que Madeleine ne recevra pas), le film « L’Invité de la onzième heure » (1945) de Maurice Cloche, le film « The Pollen Of Flowers » (1972) d’Ha Kil-jong, le tableau Robinson et Vendredi (2007) d’Éric Raspaut, le tableau Francis et Laurent (2007) de Kinu Sekigushi, etc.

 

Par exemple, dans le film « Imagine Me & You » (2005) de Ol Parker, l’idylle amoureuse entre Rachel et Luce s’entoure de fleurs. Luce est fleuriste de métier, déjà. La première fois qu’elles s’embrassent, c’est sur un coussin de fleurs et de roses odorantes dans l’arrière-boutique. Et tout leur « amour » est centré sur le lys : c’est la fleur préférée de Rachel, et celle-ci signifierait l’amour : « Le lys veut dire : Je te défie de m’aimer. »Dans la saison 2 de la série lesbienne The L World (saison 2), Shane s’amourache de la fleuriste qui vient lui livrer des fleurs. Dans le film « Les Adieux à la Reine » (2012) de Benoît Jacquot, Sidonie, l’héroïne lesbienne, doit broder un dahlia rose sur demande (ambiguë) de la Reine Marie-Antoinette : « Une broderie qui imiterait un dahlia… Vous voyez ? » Dans le film « Seijû Gakuen » (« Le Couvent de la Bête sacrée », 1974) de Noribumi Suzuki, on assiste à des scènes lesbiennes parmi les fleurs. Dans le film « Respire » (2014) de Mélanie Laurent, Sarah et Charlène, les deux amantes, à chaque fois qu’elles s’adonnent à une séduction homosexuelle, portent comme par hasard, une robe fleurie. Dans le roman At Swim, Two Boys (Deux garçons, la mer, 2001) de Jamie O’Neill, Anthony MacMurrough, un des héros homosexuels, se sent « comme une jeune fille avec sa fleur » ; et il voit ses amants-prostitués de manière similaire : « C’est drôle, cete façon qu’ils ont de vous déshabiller toujours de dos. Dévoilant la fleur de leur virginité. »

 

« Chaque fleur a son pot. Mais pas de fleur, pas de pot. » (Benoît, évoquant l’absence de compagnon dans sa vie, dans la pièce Bonjour ivresse ! (2010) de Franck Le Hen) ; « Je lui montrais comment faire une explication pour le bac en français. On avait un groupement de textes tiré des Fleurs du mal. Quand je relisais avec lui ‘Parfum exotique’, j’avais des frissons des pieds à la tête. J’avais l’impression que ça parlait de lui, de nous. » (Mourad, l’un des personnages homosexuels, parlant d’Esteban, un camarade de classe, dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, p. 339) ; « Puis lui vint la conviction que cette femme était belle : elle ressemblait à une fleur étrange qui aurait poussé dans l’obscurité, quelque fleur rare, quelque fleur pâle sans tache ni imperfection. » (Stephen, l’héroïne lesbienne, à propos d’Angela Crossby dans le roman The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, p. 173) ; « Elles s’en allèrent par les jardins […] car les jardins étaient doucement embaumés de l’odeur des giroflées et d’autres pâles fleurs […] Stephen pensait qu’Angela Crossby ressemblait à ces fleurs. » (idem, p. 189) ; « Ses mains encore dans mes cheveux. Ses yeux sérieux que je regarde de tout près bien qu’il fasse trop sombre maintenant pour y distinguer quoi que ce soit d’autre qu’un fugitif éclat de lumière. Alors une brusque exhalation de tout le corps – comme en ont les fleurs, par à-coups – venue on ne sait d’où, on ne sait de qui (peut-être à la fois de nous deux) nous inclut lentement dans le même remous, nous relie aux mêmes vibrations, comme si l’air entre nous les vêtements et jusqu’à la peau même tout avait disparu, abolissant jusqu’à la conscience claire d’être soi devant l’autre… » (Mireille Best, Hymne aux murènes (1986), p. 143) ; « Ahmed tourne le regard vers la Seine et l’île de la Cité, avec la Cathédrale Notre-Dame. Il se demande s’il y a encore un Quasimodo qui y vit, prêt à tout par amour pour lui. Il s’imagine en un grand Tzigane ténébreux et sensuel, dansant sur le parvis, mais en pleurs parce que son beau Phébus l’a laissé pour épouser un autre garçon, Fleur-de-Lys, alors qu’il est lui-même poursuivi par Frollo, un prêtre déterminé à en faire son amant secret. Dans ses fantasmes, l’Algérien adapte sans gêne les grands classiques français à sa guise ! » (p. 52) Denis-Martin Chabot, Accointances, connaissances, et mouvances (2010) , p. 52) ; « Tu déboules comme une fleur. Il faut que j’assume ! » (Delphine en voulant à sa copine Carole de la forcer au coming out, dans le film « La Belle Saison » (2015) de Catherine Corsini) ; etc.

 

Dans le roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman, l’amour lesbien est véritablement mis sous le signe de la fleur. Déjà, Ronit est comparée à une belle plante : « Ronit était là. Telle qu’Esti en avait gardé le souvenir, et plus encore. Dès le premier coup d’œil, on voyait qu’elle ne vivait plus ici ; elle ressemblait à une fleur exotique qui aurait poussé de façon inopinée entre les pavés. Rose et somptueuse, elle était habillée comme les femmes des magazines ou sur les affiches. » (p. 85) Et lorsque Ronit et Esti s’offrent des fleurs (« Tiens. C’est pour toi. Des hortensias. », p.225), le lecteur comprend qu’elles vont finir par coucher ensemble. Dans leur cas, l’hortensia est la métaphore botanique (cucul à la base ; mais pas si élogieuse, au final) de leur « amour » qui grandit : « L’hortensia avait poussé à la diable, le sol était trop humide pour y ramper. Je n’aurais pu m’asseoir en dessous, même si je l’avais voulu. D’ailleurs, j’étais beaucoup plus grosse qu’à l’époque. Je suis pourtant restée longtemps accroupie, les paumes appuyées contre le sol humide, les ongles enfoncés dans la terre. Je me suis finalement relevée et, tandis que je retournais chez Esti et Dovid [le mari d’Esti], je tentais de gratter la ligne de terre emprisonnée sous mes ongles. Et plus je grattais, plus elle s’enfonçait, le noir s’incrustait dans le rouge. […] Cela faisait des années que nous nous étions approprié l’hortensia. Dedans, nous étions invisibles, hors de portée de la maison, des regards du dessus et alentour. Il y avait l’odeur, je m’en souviens. Un arôme puissant d’hortensia pourri et d’humus. Encore maintenant, l’odeur végétale des hortensias conserve son pouvoir. » (Ronit, op. cit., pp. 212-213)

 

Étant connotée amoureusement (comme la danse), la fleur est en général la représentation d’une génitalité irréelle, décorporéisée, non-reconnue, non-respectée : « Tu étais une petite fleur et je t’étouffais. » (Schmidt s’adressant à son ami Jenko, dans le film « 22 Jump Street » (2014) de Phil Lord et Christopher Miller)

 
 

f) Les fleurs du viol :

Je vous renvoie à la partie « Plante carnivore » du code « Cannibalisme » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels.

 

B.D. "Kang" de Copi

B.D. « Kang » de Copi


 

Par frustration due à l’éloignement du Réel, le héros homosexuel fictionnel cherche souvent à détruire les fleurs et l’amour désincarné qu’elles représentent. Par exemple, dans le film « The Children’s Hour » (« La Rumeur », 1961) de William Wyler, la jeune Mary vole le bouquet de roses, en voulant le faire passer pour une preuve incriminante du lesbianisme entre Karen et Martha. Dans le film « Patrik, 1.5 » (« Les Joies de la famille », 2009) d’Ella Lemhagen, Göran, l’un des héros homosexuels, détruit les fleurs du jardin de ses voisins, en signe de riposte contre leur « homophobie hétérosexuelle ».

 

Les fleurs peuvent indiquer l’existence d’un amour-trahison, la violence douce et trompeuse de l’amour homosexuel. « J’avais l’impression d’avoir donné mon âme à un être qui met une fleur à sa boutonnière. » (Basile le peintre, parlant de Dorian Gray, dans le roman Le Portrait de Dorian Gray (1890) d’Oscar Wilde) ; « Avant que ses baisers ne deviennent couteaux, que ses bouquets de fleurs ne me fassent la peau, dés-adorer l’adorer. » (cf. la chanson « L’adorer » d’Étienne Daho) ; « Tu es la fleur empoisonnée de mon ultime sérénade, ma séductrice envenimée. » (Cachafaz à son amant Raulito, dans la pièce Cachafaz (1993) de Copi) ; etc.

 

Pièce "Nous sommes une femme" de Jean-Philippe Daguerre et Charlotte Matzneff

Pièce « Nous sommes une femme » de Jean-Philippe Daguerre et Charlotte Matzneff


 

Très souvent, la fleur est liée à un secret : cf. le film « Hana To Hebi » (« Fleur secrète », 1974) de Masaru Konuma, le film « La Flor De Mi Secreto » (« La Fleur de mon secret », 1995) de Pedro Almodóvar, la chanson « Les Fleurs de l’interdit » d’Étienne Daho, etc. Je pense qu’inconsciemment, ce secret, c’est le viol. « C’est un marchand de fleurs. Ma colline, mon coin non fumeur. C’est un garçon d’honneur, une vigne où le mistral se meurt. […] Et c’est pour aller vivre ailleurs qu’on abîme ce qu’on était hier. C’est comme un dard en plein cœur, une épine qui rougit de sa fleur. […] Ailleurs, l’herbe n’est pas plus belle. D’ailleurs, j’ai honte de celle, celle qui pour se faire aimer cachait son herbe folle, même s’il en restait un brin dans ses paroles. » (cf. la chanson « Marchand de fleurs » des Valentins)

 

Film "Otto" de Bruce LaBruce

Film « Otto » de Bruce LaBruce


 

Dans le discours du héros homosexuel, la fleur renvoie parfois à la beauté de la sexualité flétrie ou abîmée par le (fantasme de) viol, le (fantasme d’) inceste, ou la (fantasme de) prostitution : cf. le film « The Flower Thief » (1960) de Ron Rice, le film « House Of The Black Rose » (1969) de Kinji Fukasaku, le film « Belle Salope » (2010) de Philippe Roger (avec Cédric, jeune prostitué, avec son bouquet de fleurs destiné à la base à sa mère internée dans une clinique psychiatrique), le roman Notre-Dame des Fleurs (1946) de Jean Genet, le roman Flor Del Mal (1924) d’Álvaro Retana, le recueil poétique Les Fleurs du mal (1857) de Charles Baudelaire, le film « Dahlia noir » (2006) de Brian De Palma, le film « Suddenly Last Summer » (« Soudain l’été dernier », 1959) de Joseph Mankiewicz, le film « Les Filles du botaniste » (2006) de Daï Sijie, etc. « Tu lis Les Fleurs du mal ‘aimé’ : c’est le livre le mieux pour l’été. » (cf. la chanson « Toc de mac » d’Alizée) ; « Cette fleur, il me l’a volée. » (la voix-off de l’ange se faisant sauvagement sodomiser, dans le film « Toto Che Visse Due Volte », « Toto qui vécut deux fois » (1998) de Daniele Cipri et Francesco Maresto) ; « Le sexe est une fleur maudite plantée entre deux cornes de Satan ! » (la narratrice lesbienne du roman La Voyeuse interdite (1991) de Nina Bouraoui, p. 25) ; « Elle faisait vraiment vieille pute, dans son peignoir à fleurs. Peut-être était-elle réellement une pute, d’ailleurs. » (Corinne décrivant sa mère, dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, p. 226) ; « Stephen [l’héroïne lesbienne] avait erré jusqu’à un vieux hangar où l’on rangeait les outils de jardinage et y vit Collins [la femme que Stephen aime] et le valet de pied qui semblaient se parler avec véhémence, avec tant de véhémence qu’ils ne l’entendirent point. Puis une véritable catastrophe survint, car Henry prit rudement Collins par les poignets, l’attira à lui, puis, la maintenant toujours rudement, l’embrassa à pleines lèvres. Stephen se sentit soudain la tête chaude et comme si elle était prise de vertige, puis une aveugle et incompréhensible rage l’envahit, elle voulut crier, mais la voix lui manqua complètement et elle ne put que bredouiller. Une seconde après, elle saisissait un pot de fleurs cassé et le lançait avec force dans la direction d’Henry. Il l’atteignit en plein figure, lui ouvrant la joue d’où le sang se mit à dégoutter lentement. Il était étourdi, essayant doucement la blessure, tandis que Collins regardait fixement Stephen sans parler. Aucun d’eux ne prononça une parole ; ils se sentaient trop coupables. Ils étaient aussi très étonnés. » (Marguerite Radclyffe Hall, The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928) de, pp. 38-39). « Stephen s’enfuit sauvagement, plus loin, toujours plus loin, n’importe comment, n’importe où, pourvu qu’elle cessât de les voir. Elle sanglota et courut en se couvrant les yeux, déchirant ses vêtements aux arbustes, déchirant ses bas et ses jambes quand elle s’accrochait aux branches qui l’arrêtaient. » (p. 39) ; « Les senteurs des prairies émouvaient étrangement ces deux êtres […] Comme sa fille [Stephen], Anna avait été remuée par le parfum des reines-des-prés sous les haies ; car en ceci mère et fille ne faisaient qu’un, toutes deux ayant dans leurs veines l’ardeur du sang celtique sensible à toutes ces nuances. […] Dans cette prairie ensoleillée, un grand désir d’aimer s’était soudain emparé d’Anna Gordon, les avait possédées toutes deux, tandis qu’elles se tenaient ensemble, jetant un pont entre la maturité et l’enfance. » (idem, pp. 44-45) ; etc.

 

Par exemple, dans la pièce Les Sex Friends de Quentin (2013) de Cyrille Étourneau, Lucie, la serveuse sadique harcèle Jules, le héros homosexuel, avec ses roses, ainsi que les deux autres invités qu’elle surnomme « ses trois petites roses ». Dans la pièce Sugar (2014) de Joëlle Fossier, Adèle offre un bouquet de fleurs à son frère gay William, pour l’enfermer de manière très incestuelle dans son homosexualité. Dans le film « Lilting » (« La Délicatesse », 2014) de Hong Khaou, il y a des fleurs partout : sur les tapisseries (la mère de Kai), sur les tables de repas, dans la chambre de maison de retraite de Junn la mère du héros homosexuel Kai. D’ailleurs, ce dernier offre à sa chère et douce maman des hortensias violets. Dans le film « Rosa la Rose : Fille publique » (1985) de Paul Vecchiali, toutes les prostituées, pour aguicher le client, porte une rose rouge à la main. Dans la série Demain Nous Appartient diffusée sur TF1, Hugo, le héros homo de 25 ans, dit qu’il ne peut pas se passer de voler : « Le cambriolage, j’y suis accro ! » (c.f. l’épisode 260, diffusé le 2 août 2018). Il cambriole les luxueuses villas de Sète, en laissant à chaque forfait, un bouquet de fleurs en souvenir. Bart Valorta, son complice, s’interroge sur ce curieux rituel : « Pourquoi les fleurs ? » Hugo lui répond : « C’est une manière de m’excuser. » Le Gentleman-cambrioleur… Hugo et Bart finissent par sortir ensemble et composer le Gang des Fleuristes (homosexuels) !

 

La fleur homosexuelle a donc souvent un parfum de désincarnation et de mort. « Le plus bel atout de la chambre était une cheminée en chêne sculptée de fruits et de fleurs.[…] Elle remarqua un visage parmi la flore sculptée et sursauta. Ses yeux firent la mise au point et elle en vit d’autres, joyeux et androgynes sous des cheveux emmêlés de lierre. Les sourires paraissaient bienveillants mais Jane les imaginait s’altérer avec les ombres, et elle espérait qu’ils ne perturberaient pas les rêves de l’enfant. » (Jane, l’héroïne lesbienne enceinte, demeurant dans la chambre de son futur enfant, dans le roman The Girl On The Stairs, La Fille dans l’escalier (2012) de Louise Welsh, p. 39) Par exemple, dans le film « Après lui » (2006) de Gaël Morel, Matthieu, le héros homosexuel qui périt dès le début dans un accident de voiture se métamorphose, comme Narcisse : son corps écrabouillé contre la voiture, tripes à l’air, est associé à une composition florale (« On dirait un massif de fleurs. ») ; et quand Franck parle de sa mort, il associe son ami à un bosquet de tournesols jaunes.

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION
 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

a) Le pouvoir des fleurs :

Marcel Proust

Marcel Proust


 

Dans l’inconscient populaire, la fleur est fréquemment montrée comme un signe d’homosexualité… et on comprend pourquoi ! Beaucoup de personnes homosexuelles sont amatrices de fleurs (Jean Cocteau, Colette, Pedro Almodóvar, etc.), en portent sur elles comme un étendard (le gardénia à la boutonnière de Marcel Proust, le tournesol géant arboré par Oscar Wilde, la fleur de lys de Mylène Farmer, l’orchidée à la boutonnière des costumes voyants de Jean Lorrain, etc.). Par exemple, dans le documentaire « 68, Faites l’amour et recommencez ! » (2008) de Sabine Stadtmueller, le réalisateur Rosa von Praunheim parle toujours avec une rose devant lui en guise de faux micro (sûrement en référence à son surnom féminisé). Dans le documentaire « Vivant ! » (2014) de Vincent Boujon, Mateo, homosexuel et séropositif, porte à un moment une pâquerette accrochée à l’oreille. Le célèbre coiffeur gay polonais Antoine de Paris adorait la fleur de lys et l’offrait toujours ses amis gays. Romaine Brooks, lesbienne, également.

 

Jérémy Patinier

Jérémy Patinier


 
 

b) L’adolescent homosexuel se prend pour une jeune fille en fleur :

Schtroumpf Coquet

Schtroumpf Coquet


 

Quasiment toutes les fleurs sont hermaphrodites, c’est-à-dire qu’elles n’ont ni de sexe mâle ni de sexe femelle. Il est donc logique que ceux qui rêvent du sexe unique ou d’un dépassement de la différence des sexes, à savoir la majorité des personnes homosexuelles ou transgenres, s’y identifient. « Sans savoir pourquoi, j’adorais le film ‘Ne mangez pas les marguerites’ ! » (Lea Delaria, lesbienne, dans le documentaire « Tellement gay ! Homosexualité et Pop Culture », « Inside » (2014) de Maxime Donzel) Ils veulent retrouver « l’innocence radicale des fleurs » (Gilles Deleuze, Félix Guattari, L’Anti-Œdipe (1972/1973), p. 81).

 

Je vous renvoie au documentaire « Orchids, My Intersex Adventure » (2011) de Phoebe Hart (parlant des personnes dites « intersexuées »).

 
 

c) Je suis une fleur :

"Photo de la Honte" (moi à 7 ans, avec ma pâquerette)

« Photo de la Honte » (moi à 7 ans, avec ma pâquerette)


 

On entend parfois des individus homosexuels se déclarer enfants d’une mère végétale, en général cinématographique : « Elle [Cecilia] contempla sans se lasser la peinture de son fils. Une Mae West pointait entre les feuillages tropicaux, où abondaient fleurs, papillons. À ses pieds, une panthère noire. » (Alfredo Arias, Folies-Fantômes (1997), p. 229)

 

Ils prétendent aimer énormément les fleurs, au point de s’y identifier : cf. l’essai Les Lesbiennes, ces fleurs du bien (2009) de Milan Roman. Petite anecdote personnelle : moi qui n’ai pas du tout la main verte, ni la folie des fleurs (je n’en ai même pas chez moi), je peux pourtant dire que j’ai eu inconsciemment, très jeune, ce que je pourrais appeler « un fantasme sexuel floral ». En effet, quand j’étais à l’école maternelle, chaque élève de ma classe avait eu le choix d’un petit symbole figuratif accompagnant l’étiquette de son prénom (cette étiquette se trouvait coller sur tous les bordereaux, les chemises pour classer les dessins, les peintures, le porte-manteau nominatif, etc.). Et moi, j’avais élu (comme par hasard…) la pâquerette comme dessin me représentant. Charmant, non ?

 

En ce qui concerne maintenant le cliché du fleuriste homosexuel, tout caricatural et réducteur qu’il soit, il n’est pas seulement fictionnel. Certains fleuristes se revendiquent ouvertement homosexuels, et font des compositions florales leur fond de commerce : pensons à Yann Cinquin, aux boutiques florales ouvertement LGBT Wax Flower, Orchidées et Compagnie, etc. Ce lien de coïncidence entre homosexualité et monde floral est connu, ou tout du moins deviné, même si les communautaires homosexuels préfèrent le juger « homophobe » pour ne pas l’analyser : « J’ai dit à ma mère : ‘Mais c’est quoi l’homosexualité ?’ Et ma mère m’a dit : ‘Ah tu sais, quand on va faire nos courses chez Leclerc, dans la galerie marchande, tu vois le fleuriste, c’est ça l’homosexualité.’ ‘C’est-à-dire ?’ ‘Ben, ce monsieur-là, il est un homosexuel. […] Je devais avoir 14 ans. » (Lidwine, femme lesbienne de 50 ans, dans l’essai Se dire lesbienne : Vie de couple, sexualité, représentation de soi (2010) de Natacha Chetcuti, p. 64) De mon côté, je connais personnellement des fleuristes homosexuels, qui m’assurent exercer ce métier par choix et par goût personnel des plantes. Et lorsque j’avais publié pour la premier fois ce code de la Fleur (dans l’ancienne version du site de l’Araignée du Désert), cela avait déclenché une réaction épidermique assez bluffante sur Facebook de la part d’un ami homosexuel (dont j’ignorais la profession) qui s’est senti démasqué – pire que ça, exorcisé ! – puisque sur mon Mur, il a commencé à sortir de ses gonds : « Comment tu sais que je suis fleuriste ? » ; « Laisse mes fleurs tranquilles ! » ; puis il a posté un lien Youtube d’une scène d’exorcisme du fameux film « L’Exorciste ». Alors que, voilà, j’ai quand même des codes plus trash que celui-là… 😉

 
 

d) Se prendre pour une fleur divine… ou même le Créateur des fleurs ! :

Le symbole de la fleur illustre chez les personnes homosexuelles qui s’y identifient un fantasme de se prendre pour un ange ou pour Dieu. Par exemple, dans son documentaire « La Villa Santo Sospir » (1949), grâce à un jeu de caméra filmant au ralenti et en marche arrière, Jean Cocteau se présente explicitement comme un créateur de fleurs.

 
 

e) L’amant homosexuel floral :

Dans le discours de certains individus homosexuels, les fleurs symbolisent également l’amour homosexuel ou l’amant homosexuel : « Stéphane avait le privilège des jonquilles. » (Pascal Sevran, Le Privilège des jonquilles, Journal IV (2006), p. 63) ; « Tout comme les femmes, nous sommes sensibles aux hommages floraux. » (Jean-Luc, homosexuel de 27 ans, dans l’essai Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970) de Jean-Louis Chardans, p. 97) Étant connotée amoureusement (comme la danse), la fleur est en général la représentation d’une génitalité irréelle, décorporéisée, non-reconnue, non-respectée.

 

« Le temps nous [lui et le père Basile] enveloppa dans un tourbillon difficile à définir, celui de la léthargie du bonheur. J’avais fini par me dévoiler comme une fleur qui étale ses pétales en plein soleil. » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), p.34)

 
 

f) Fleur/Fêlure :

Par frustration due à l’éloignement du Réel, beaucoup d’individus homosexuels cherchent à détruire les fleurs et l’amour désincarné qu’elles représentent : il n’est pas rare de les entendre réprimer leur romantisme, leur côté « fleur bleue » (expression tellement signifiante !), fustiger la gnangnantise des bouquets de fleurs après les avoir offert à foison.

Cette auto-punition indique à mon sens l’existence d’une homophobie intériorisée (la fleur étant spontanément associée aux univers féminins), d’un attachement excessif à l’esthétisme, d’un amour-trahison, de la violence douce et trompeuse de l’amour homosexuel.

 

Dans le discours des personnes homosexuelles, la fleur peut renvoyer à la perte des idéaux, à la beauté de la sexualité flétrie ou abîmée par le (fantasme de) viol, le (fantasme d’) inceste, ou la (fantasme de) prostitution : « Pourquoi donc le jeune Adrien Baillon, le plus masculin des homos de Montmartre, viril au lit et casse-cou dans les rues, sodomite actif et criminel aguerri, railleur des tantes et frère de pogne de Mignon, répond-il de toujours au sobriquet de reine de ‘Notre-Dame-des-Fleurs’ ? » (François Cusset, Queer Critics (2002), p. 183) ; « Je crois que tu as menti, ce soir d’été. On est descendus sur la terrasse pour sentir la fraîcheur de la nuit et on a entendu une voiture s’arrêter. On s’est déplacés silencieusement pour espionner. On a vu le beau garçon, l’athlète qui faisait de délicats dessins de fleurs. Il faisait chaud. Il était presque nu dans la voiture. Sa peau brillait, recouverte d’une fine pellicule de sueur. Le conducteur de la voiture était un homme plus âgé, aux cheveux blancs. Ils se sont embrassés sur la bouche. Et tu m’as dit que c’était son père. » (Alfredo Arias à sa grand-mère, dans son autobiographie Folies-Fantômes (1997), p. 165) ; « Je me rappelle plus particulièrement Pinkie Sikes avec sa chevelure teinte en rouge, ses escarpins à talons aiguilles et son incroyable entrain sur le pont. […] Pinkie, une fleur du Sud d’une grande indépendance avait, à mon avis, presque 50 ans. À coup sûr, elle devait son indépendance à quelque procédure juridique car elle avait dû être quelques années plus tôt, une créature éblouissante. En fait, elle était encore éblouissante, quoique plutôt grotesque à cause de son maquillage et de ses courageux efforts pour paraître moins que son âge, en portant des chaussures à très haut talons, des jupes courtes et des vêtements de petite fille. J’aimais beaucoup Miss Pinkie. Malgré ma timidité maladive, elle ne faisait presque pas peur. » (Tennessee Williams à 17 ans, Mémoires d’un vieux Crocodile (1972), pp. 40-41)

 

Par exemple, dans son autobiographie Le Flamant noir (2004), Berthrand Nguyen Matoko raconte comment, après avoir été violé par un homme adulte, il était « comme une fleur asséchée par un trop plein de soleil » (p. 40)

 

Dans son autobiographie Un Homo dans la cité (2009), le journaliste homosexuel Brahim Naït-Balk raconte à propos des fleurs un épisode fascinant qui lui est arrivé et qui l’avait apparemment chamboulé : « Mon père avait été hospitalisé pendant de nombreux mois à la suite d’un accident dans la mine. Il avait partagé la chambre avec un homme d’une soixantaine d’années avec lequel mes parents avaient sympathisé. Dès qu’il me voyait, il paraissait enchanté. J’étais majeur mais loin de tout comprendre. Quand il a quitté l’hôpital, ma mère m’a dit : ‘Je lui ai promis que tu passerais le voir. Tu vas lui acheter des fleurs.’ Je n’en avais aucune envie, mais elle a tellement insisté que j’ai fini par céder, comme toujours. Je me revois dans ce village, devant sa petite maison, les fleurs à la main comme un imbécile. Je ne comprenais pas pourquoi les voisins me regardaient de travers… J’ai frappé, ma mère l’avait prévenu de ma visite, je suis rentré et il s’est jeté sur moi, cherchant à m’embrasser en me serrant à m’étouffer. Il était négligé, mal rasé… Les fleurs étaient tombées par terre, mais il se fichait royalement de mon bouquet. Alors qu’il m’embrassait de force sur la bouche, j’ai juste eu l’énergie de le repousser et de m’enfuir. » (p. 96) Les fleurs marquent ici la perte de l’innocence, la présence d’un désir incestueux et homosexuel qui ne rend pas libre.

 

D’ailleurs, dans les créations homosexuelles, on assiste souvent à une inversion de ce type : l’Homme est végétalisé, alors que la faune et la flore sont personnifiés. Généralement, cet échange signifie socialement une robotisation et une déshumanisation de l’être humain (cf. l’article « El Pez Doncella » (1998) de Manuel Rivas).

 
 

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