Longtemps, j’ai cru, un peu à cause de vous les gars, à cause de ce que la société de consommation a fait de vous ( = des agressions castratrices répétées à l’encontre de votre masculinité et paternité), mais aussi à cause de ma peur à votre égard, que je n’étais pas comme vous et que vous étiez tous des cons ou des êtres trop différents de moi pour que nous puissions un jour nous entendre. Je sais que je me suis trompé. Je commence à me soigner de cette peur/haine misandre, de ces effets-miroir déformants du cinéma publicitaire, en vous demandant pardon pour ce malentendu de jeunesse (malentendu qui perdure quand même), et parce que j’arrive à présent à avoir de vraies discussions et de belles amitiés masculines dénuées de sous-entendus. Et ce petit billet résonnera comme un mea culpa ou une dernier relent d’accusation : ça dépendra de nous…
 

Je ne peux pas nier que je me sens à mille lieues de la gent masculine. Et le pire, c’est que j’ai conscience à la fois d’établir une fausse distance (puisque moi aussi, je suis un homme) et que cette distance est pourtant bien réelle, logique et quasi définitive. Ce n’est pas simplement le désir homosexuel que je ressens qui me le fait dire. C’est le déplaisir que j’ai à être avec vous, le décalage profond que je ressens en moi et qui part difficilement.

 

Je me suis « amusé » à relever ci-dessous et en vrac toutes les raisons plus ou moins fondées constituant ma misandrie (car beaucoup sont plus de l’ordre du ressenti subjectif et de caricatures que des réalités avérées sur « les » hommes en général… et au fond, tout garçon est une exception « aux garçons » !), tous ces petits détails qui font penser (à tort) à un garçon sur le point de se sentir homosexuel qu’il ne serait pas un « vrai mec » (ou à une fille sur le point de se sentir lesbienne qu’elle pourrait être un « vrai mec »).

 

En effet, les garçons : je ne me sens pas comme vous et je ne me sens pas comme moi. Ce qui vous fait rire ne me fait pas rire. Ce qui vous fait bander ne me fait pas bander. Ce qui vous intéresse m’intéresse peu. Vos considérations logiques ou matérialistes ou calculatrices ou stratégiques, je n’arrive pas à rentrer dedans : je me sens plus spirituel, intellectuel, artistique. Je ne vous trouve pas assez fantaisistes. Ce qui vous attire, c’est le « comment ça marche ? ». Pour moi, si ça marche, tant mieux ; si ça ne marche pas, on laisse. Vous, ce sont les trucs carrés qui vous aimantent ; moi, les trucs ronds, sinueux, déployés, en forme de slalom, partant dans tous les sens, poétiques. Votre passion pour les maquettes, l’explication des travaux de votre maison ou des réparations de votre bécane, me passent au-dessus. Sans me forcer, je ne retiens pas les marques des bagnoles : ça ne s’imprime pas dans ma tête. Et même si j’ai mon permis, je n’aime toujours pas conduire les voitures. La moto, la mécanique, les roueries, ça me fait chier royal. Votre passion pour les sports collectifs, votre plaisir de courir après un ballon ou de regarder le foot à la télé, je ne les partage absolument pas : j’ai toujours peur de la balle, et j’ai souvent été choisi en dernier au moment de la composition des équipes de sport au collège. Vos films d’action au cinéma (avec grosses explosions et effets spéciaux) m’emmerdent. Vos programmations de geek, vos calculatrices, vos calculs scientifiques, les maths, vos domaines scientifiques, vos jeux de logique/construction, votre addiction aux jeux vidéo et aux jeux d’argent, votre quête de pouvoir, votre louvoiement avec les limites, également. Ça m’excède. J’ai eu beau essayer de vous imiter : je ne sais toujours pas faire des bulles avec un chewing-gum, roter, cracher, fumer, déboucher correctement les bouteilles de vin, gagner aux bras de fer, respirer sous l’eau, nager vite, construire quelque chose de mes mains, siffler naturellement, claquer des doigts, marquer un but, changer une roue, couper du bois, etc. Je suis hyper gauche et je me blesse facilement. Je suis très sensible à la douleur, et ai peu d’appétence pour l’effort physique. L’aventure, les activités physiques, le « dépassement de soi », la performance, très peu pour moi. Vous semblez parfois décomplexés à la piscine, à l’aise dans votre corps. Vous vous grattez les couilles, bâiller comme des ours dans leur caverne, dormez des heures. Vous n’avez pas peur de la guerre et du service militaire ( = le « sévice militaire »). Moi, c’est tout le contraire. Je n’ai pas votre goût de la violence ni vos instincts grégaires. J’ai l’impression de ne pas avoir la même constitution physique que vous : je suis né gringalet, fébrile, presque sans force. La bière et le vin, je suis obligé de me forcer à en boire tellement je trouve ça dégueulasse. J’ai déjà la tête qui me tourne au bout d’un verre de cidre ! Je n’ai pas votre appétence pour les nanas ni la drague : une femme se respecte et ne se possède pas comme un objet. Votre débauche – par le porno, la masturbation, l’adultère, la prostitution – et votre tempérament volage, vos excès (ronflements, sifflements, grosses bedaines, manques de mesure : les filles au collège étaient bien plus humaines, matures et mesurées que vous !) me débectent. Les mecs – jouant les beaufs ou l’étant vraiment ? – qui chantent comme des brutes, qui lynchent du faible, qui beuglent (parce qu’ils n’ont pas d’autorité, en réalité), les bagarres, les humiliations publiques, me mettent très mal à l’aise. Où est votre finesse, votre douceur et votre droiture ? Je ne la vois que trop peu. Vous, les gars, je vous aborde comme une terre étrangère. Sans doute à cause d’un brin de jalousie de ma part et de manque de confiance en moi, mais aussi plus noblement à cause de ma gêne légitime face à votre force mal maîtrisée. À la fois je ne me sens/sentais pas à votre hauteur et bien au-dessus de vous (complexe d’infériorité et complexe de supériorité se font miroir). Je danse : vous, vous dansez en général comme des pieds et n’avez pas le sens du rythme. Je vous trouve/trouvais cons, immatures, pas subtils, suiveurs, méchants, peu raffinés, brutaux, inintéressants au niveau des conversations. Nous n’avons pas beaucoup de goûts musicaux et de goûts télévisuels en commun : comment nous rejoindre (excepté dans la foi religieuse) ?

 

Longtemps, nous nous sommes observés en chiens de faïence. Traverser la cour, être avec vous (quelle étrangeté ! quel exotisme aussi !), croiser votre regard, vous regarder en retour, prendre nos douches ensemble, m’est une épreuve et un malaise réels. Sans doute la peur d’être démasqué dans ma fragilité, ma pseudo « différence », mon élan érotique, ma crainte et mon mépris de vous. Une mélancolie chronique s’empare de moi quand je me retrouve dans des ambiances où vous dominez. Je doute de moi en permanence, et ne me sens bien que lorsque je baigne dans la fragilité et l’absence de précision/prétention des femmes. Je suis hyper-sensible, et un rien peut me faire perdre toute ma confiance en moi ou au contraire me transformer en chef qui fait rire et passionne les foules. Je dois l’avouer : dans les groupes, je n’ai jamais été ce qu’on appelle un « tchatcheur », « un rigolo ». Zéro bagou, zéro répartie. La plupart des hommes masculins, même timides, font partie des « cools » dominants, roulent des mécaniques, font rire, étalent leurs références, leur savoir et lead les conversations. Moi, c’est tout le contraire. Quand ça commence à devenir technique ou savant, vous me perdez très vite. Ça me coupe le sifflet. Je le confesse humblement : au concours de celui qui pisse le plus loin, qui déploie des trésors de rhétorique, qui veut montrer qu’il possède « la plus longue », je perds presque à tous les coups. Je n’ai jamais eu beaucoup de conversation ni beaucoup d’humour. J’aime rire et écouter, ça, c’est sûr, mais pour tout ce qui est aspects techniques et conversations cultivées, traits d’esprit et d’humour, je suis nul. Et pour raconter des blagues, encore plus. Je suis assez peu débrouillard socialement. Ma sauvagerie misanthrope dans les groupes me poursuit sans cesse. Je n’ai pas l’esprit de compétition. Je préfère relever des défis que je me lance à moi-même. Je n’aime pas « me mesurer » à quelqu’un, car tout le monde vaut quelque chose et je ne suis pas un va-t-en-guerre. Moi, j’ai toujours trouvé la « loi de la jungle » sociale terriblement injuste vu que je veux que tout le monde gagne. J’aime par-dessus tout la simplicité. Et je trouve que les garçons se prennent soit trop au sérieux, soit trop à la légère. Ils ne savent pas adopter de juste milieu. Je préfère largement la finesse et la compagnie des filles. Est-ce que tous ces ressentiments (plus infondés que fondés) que je viens de dérouler suffisent à justifier mon homosexualité ? Assurément non. Mais à prouver sa réalité, son existence et ses ressorts, assurément oui.