Jean-Baptiste Hibon, catholique pratiquant, homme marié de quarante ans, père de deux enfants, fortement handicapé suite à une erreur médicale à la naissance, s’exprimant avec grande difficulté et lenteur, mais qui a toute sa tête (et plutôt deux fois qu’une ! Son caractère bien trempé et son amour de la Vérité – qui m’ont fait craqué ! – contrastent complètement avec l’image de Quasimodo-débile-mental-boîtant qu’on peut avoir de lui à première vue), me l’a appris : Pas de pitié pour les victimes, car ce sont avant tout des PERSONNES LIBRES.

Je veux vous raconter un fait réel, que j’ai vécu avec lui il n’y a pas si longtemps. C’était à Lyon, en novembre dernier (2012). Nous étions en voiture. Jean-Baptiste au volant. Nous attendions au feu rouge. Et un homme estropié, sale, court vêtu, boitant avec sa béquille, faisait la manche, de voiture en voiture, en affichant une mine défaite pour apitoyer son monde. N’importe qui de normalement constitué se serait au pire réfugié dans une indifférence méprisante et banale, au mieux ému, en sentant la honte monter en lui d’« envoyer bouler » un infirme. Personne ne serait venu remettre en cause l’acte de cet homme, de peur de passer pour un raciste et un monstre d’insensibilité. Et là s’est produit un coup de théâtre que je n’attendais pas, qui m’a estomaqué. Jean-Baptiste a descendu manuellement la vitre de sa porte pour aller à la rencontre de ce mendiant qui faisait de ses moignons et de son handicap un fond de commerce et d’exhibition. Il lui a dit d’une voix forte, toujours avec son grand problème d’élocution : « Toi et moi, on est pareils ! ON EST PAREILS ! Tu donnes une mauvaise image. Tu donnes une mauvaise image de nous ! ». Il a remonté sa vitre et nous avons tracé notre chemin.

J’aurais pu mourir de honte sur place, liquéfié. J’aurais pu m’enfoncer dans mon siège et attendre que la gêne passe. J’aurais pu trouver que Jean-Baptiste y était allé un peu fort, qu’il avait manqué d’humanité, qu’il avait fait preuve du comble de la grossièreté. Mais au contraire. Je suis resté un moment coi. Puis je n’ai pas pu m’empêcher de sourire avec émerveillement. Intérieurement, j’étais convaincu que mon ami avait été juste et humain. Il n’avait pas succombé à une mauvaise compassion, celle qui encourage la personne qui se victimise à rentrer dans le paraître, et qui nivelle par le bas. En gros, Jean-Baptiste venait de dénoncer non pas le handicap de ce monsieur, mais ce qu’il en faisait : une caricature misérabiliste, un prétexte pour ne pas s’en sortir, un business où la relation humaine était complètement délaissée au profit du fric, de l’image et de la haine de soi. De l’extérieur, seul Jean-Baptiste aurait pu se permettre d’engueuler ainsi son semblable sans passer pour un ignoble personnage. C’est sa force et son privilège. Et inconsciemment, j’ai reconnu en lui la force, le culot, l’improbabilité, l’humour et la légitimité de ma position de « paradoxe vivant » et fragile parmi les personnes homosexuelles dont je passe mon temps à critiquer les actes, parce que, dans l’exigence, je les aime vraiment. Jean-Baptiste et moi, chacun à notre manière, sommes bipatrides. Ce sont notre handicap assumé et donné, notre écartèlement pour tendre à la Vérité dans la cohérence et le service, qui sont notre force de médiateurs-serviteurs, qui font de nous des signes de contradiction puissants et culottés.

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Réponse de Jean-Baptiste Hibon (janvier 2013) :

« Le Système H.

 J’ai rencontré Philippe Ariño cet automne, après avoir vu une vidéo où il analysait l’homosexualité, appuyé sur son expérience personnelle, qu’il livre avec une simplicité bouleversante. J’ai repéré aussitôt la convergence de nos pensées alors qu’il décrivait une situation apparemment éloignée de la mienne. Ainsi j’ai découvert que l’homosexualité éclaire la sexualité de tout être humain, tout comme le handicap éclaire la réalité de chacune de nos vies ! Ces deux réalités objectives, subies, peuvent paraître inimaginables à bien des gens… Pourtant, quand une différence est vécue dans l’exigence de la vérité, elle éclaire toutes les dimensions de la personne humaine. Je cite Philippe Ariño: «Reconnaître que la structure identitaire et amoureuse homosexuelle est lacunaire ne réduit en rien les personnes qui le portent en « espèce » ni en « malades ». Simplement, le désir homosexuel est une blessure qui, si on s’y adonne (…) peut (…) créer ou agrandir ce handicap. Il est possible (…) de s’installer ou non dans son handicap : tout individu humain, même très limité, reste libre d’assumer ce que la vie et les événements lui ont imposé. Personne n’est totalement victime des handicaps qu’il porte à plus ou moins long terme. » Cette rencontre m’a émerveillé, car c’est le désir de reconnaître la personne dans sa réalité et sa liberté, sans illusions ni victimisation, qui nous réunit. En frères du système H. »