Tableau "In Nomine Patris" de Stéphanie Vignaux

Tableau In Nomine Patris de Stéphanie Vignaux


 

Tu vis peut-être la situation que je vais décrire là.

 

Car vous êtes de plus en plus nombreux dans ton cas, par les temps médiatiques qui courent et à cause des films d’aujourd’hui générant de nouveaux et croissants questionnements homosexuels, des appétits inédits.

 

Je m’adresse à toi, l’homme marié ou le jeune père de famille avec enfant(s)/adolescent(s) à charge, qui te rends compte que ton homosexualité ne part pas, voire qu’elle risque à tout moment de s’exprimer, de faire exploser ton couple parce que tu ne sais plus comment gérer ton éloignement du monde homosexuel dont tu ressens le besoin, tu ne sais plus comment gérer ce que tu vis comme une double vie.

 

Non, tu ne fais pas partie de la génération des vétérans homosexuels qui n’ont pas eu besoin de faire leur coming out (vu que le temps écoulé ne le justifiait plus) et qui se sont laissés surprendre par leurs inclinaisons érotiques pour le même sexe sur le tard. Tu n’es pas de ces hommes homosexuels qui vont à l’homosexualité par impuissance sexuelle et par peur insurmontable de l’autre sexe ou de la génitalité avec l’autre sexe (tu es capable de pénétrer une femme et de vivre le coït avec elle : le problème n’est pas celui de la faisabilité technique, mais celui de l’envie). On ne te classera pas davantage du côté des papys gays venant d’une époque où l’homosexualité n’était pas reconnue et ne pouvait absolument pas être dite, pensée, tolérée ou pratiquée socialement, avec la rapidité et la facilité que nous connaissons aujourd’hui.

 

Pour toi, le vertige s’annonce autrement plus fort. Il ne prend plus la forme du remord, de la nostalgie passéiste, de l’impossible et de l’irréversible, du « il est trop tard ». Au contraire. Tu vis le vertige du « tout est possible et tout est dangereux ». Quelle angoisse ! Tu as une toute autre difficulté : tu fais partie d’une nouvelle catégorie d’hommes contemporains, ceux qui ne peuvent se dire ni bisexuels ni homosexuels (à cause de leur compagne/femme, des enfants, de leur situation sociale), mais qui pourraient socialement se dire « homos », pourraient tout plaquer du jour au lendemain, ou bien auraient largement les occasions de « craquer » et de tomber amoureux, parce qu’ils sont jeunes, encore beaux et prêts à l’emploi, avec un accès très facile à internet et aux vitrines du « monde gay », avec des tentations de tous côtés.

 

Je vais essayer d’être clair : même si je ne suis pas exactement dans ta situation, je comprends ton vertige, ton excitation, ton bouillonnement intérieur, ton immense point d’interrogation intérieur (J’assouvis ou j’assouvis pas ? Je me passe du plaisir et de la tendresse homosexuelle ou pas ? Je prends un risque monumental ou je me calme et me soumets à mon engagement d’amour et à mon statut social de jeune papa ?). Ce vertige (pas toujours désagréable et paniquant, d’ailleurs), je peux même le ressentir dans mon corps. Je peux crier avec toi. Et je veux juste te dire que JE SUIS AVEC TOI. Ça peut paraître des mots appris, mais c’est important que tu l’entendes.

 

Et enfin, dernière autre chose que je voudrais te dire pour apaiser ta proximité de la ligne de crête qui te donne l’impression que tu te mens à toi-même ou que tu vas tomber dans peu de temps : tu ne perds pas grand-chose en renonçant à la relation amoureuse homosexuelle. Elle est moyenne et insatisfaisante pour tout le monde, sans exception, et à tous les âges. Donc relativise la hauteur que tu attribues à ton précipice. Cela t’aidera à avoir moins le vertige, à moins te sentir envieux de la vie que tu n’as pas, et moins étranger de ta situation conjugale et familiale, situation certes inconfortable mais pas malheureuse, ou en tout cas pas plus malheureuse que celle que tu vivrais dans les bras d’un homme. Paix, joie et humour, mon frère. Ce que tu es parvenu à construire dans la différence des sexes, apprends à le regarder autrement, avec indulgence et émerveillement. Ce que vivent les personnes homosexuelles qui décident de pratiquer leur homosexualité, essaies aussi de le désacraliser.

 

Le Réel est ton meilleur maître. Le temps, ton meilleur allié. La patience et l’humour, tes meilleurs consolateurs. Tout engagement humain, même heureux soit-il, passe par un renoncement crucifiant. Personne, en amour, n’échappe à la porte étroite. Tu n’es pas plus malheureux qu’un autre. Il est même probable que tu sois plus heureux qu’une personne qui pratique son homosexualité.