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Internationalement, en ce moment, la Manif Pour Tous fait figure d’exception avec ses manifestations anti-mariage gay multimillionnaires. Et moi qui commence à voyager dans d’autres pays rêvant d’égaler notre mobilisation, je me retrouve dans la position grotesque de devoir répondre à la question « Quel est votre secret ? » par un : « Ben nos chefs l’ignorent ! » Comme dans les jeux vidéo, mon pays a apparemment gagné numériquement parce qu’il a franchi « avec succès » le plateau suivant, plateau que personne n’avait atteint jusque-là… mais comme ça s’est fait sans intelligence, sans les bons arguments, sans conscience, sans débat commun, sans compréhension des enjeux, en serrant les fesses, en appuyant sur n’importe quel bouton de la manette, ne demandez pas à nos responsables comment ils ont fait et quel est leur secret : ils l’ignorent ! Et concrètement, même s’ils se gargarisent de nos chiffres et de nos points accumulés (comme un gagnant du loto qui n’a eu que le mérite de miser gros et de gratter), même s’ils semblent avoir trouvé la solution, ils ne connaissent pas la manip qui les a conduit à la solution. Ils ont juste le sentiment de « tenir quelque chose », de ne pas « lâcher » ce qui ressemble à un fil d’Ariane… mais ils restent quand même dans le noir. Leur victoire n’est surtout que numéraire. Bon, ok, voilà, ils ont changé de monde, ils ont progressé dans le jeu. Et alors ? Ça ne leur fait pas gagner la partie. Et loin de là ! Ils accumulent – moins rapidement mais tout autant que nos pays voisins – les défaites. Ils ont juste la maigre consolation des photos souvenirs, la chance de dilapider un peu moins vite que les autres leur richesse et leurs forces de vie, la maigre consolation d’avoir passé une frontière. Mais ce passage n’a rien d’historique. L’union civile et le mariage gay ont été votés en France. Nous avons vécu une défaite. C’est une réalité.
 

La vérité, c’est que la France n’est pas tellement plus avancée que les autres pays en matière de lutte contre le tsunami des lois transhumanistes prenant appui sur les lois pro-LGBT. Car elle n’aurait jamais dû faire d’un de ses moyens de combat (= les manifs) son but, son combat. Elle n’aurait jamais dû faire de sa dernière cartouche sa première. Et c’était très clair à la réunion du 5 septembre 2012 à Saint Sulpice (LA réunion des généraux, en quelque sorte) : dans tous les moyens d’action qui se présentaient à nous, les manifestations de rue auraient dû passer en dernier, quand ni les idées, ni les négociations n’auraient eu le dessus. Nos opposants, quoi qu’on en dise, étaient, pour certains, prêts aux débats d’idées, et dans l’incertitude quant à leur projet de « mariage pour tous ». Et un combat ne se gagne pas d’abord à la force numéraire des troupes, mais à la force des idées, des mots, des débats, des personnes incarnant nos valeurs.
 

Nous, Français, avons zappé la phase de débat et d’affirmation de nos idées, tout comme nos détracteurs, car nous-mêmes ne voulions pas parler d’homosexualité. Nous avons juste eu la chance de deviner que nous devions le faire, et d’avoir amorcé un peu de le faire. C’est le fait de parler d’homosexualité, et seulement cela (avec la force symbolique du mariage), qui a permis aux Français de se décomplexer, de se déplacer en masse et de comprendre qu’ils n’étaient pas contre les personnes homos en s’opposant à une loi qui se faisait passer pour elles. Mais malheureusement, à cause de l’impatience de Frigide Barjot et de Civitas à aller manifester et à « se faire voir », à cause du manque d’autorité d’associations plus qualifiées pour le débat d’idées serein (VITA en première ligne : Tugdual Derville n’a pas assumé son groupe ni son rôle), à cause de mon éviction des débats, à cause du traitement superficiel du thème de l’homosexualité par Frigide Barjot, nous sommes passés à côté de notre magnifique opportunité d’inverser la vapeur. Nous avons perdu notre Joker homosexuel et l’avons passé à l’ennemi, qui n’avait que le mot « homosexualité » en bouche, et qui veut encore nous faire croire qu’il en a le monopole. Mais j’explique le relatif « succès » et l’exception française par le début courageux du traitement du sujet de l’homosexualité… et j’explique aussi le feu de paille qu’est ce succès par la peur homophobe qui a suivi. L’intuition des Français n’est pas raison.