Radio ND
 

Depuis janvier 2015 (et sans doute bien avant), les journalistes et les politiciens gays friendly du Monde entier s’impatientaient et préparaient leur dossier d’inculpation du Pape François pour homophobie en profitant de l’absence de réponse de ce dernier à la demande de candidature de Laurent Stefanini (soi-disant « ouvertement homosexuel ») au poste d’Ambassadeur de France au Vatican. Et depuis hier, ça y est, l’ultimatum est lancé, la Curie est mise au pied du mur : « Alors ? Ça vient, ton cachet ? Si ça vient pas, c’est que t’es homophobe ! »
 

Concrètement, la raison ( = l’homosexualité) du supposé refus du Vatican n’est qu’une présomption journalistique. Pour l’instant, on ne sait pas. Les militants gays friendly rêveraient que l’homosexualité soit la seule explication et justification de cette décision. Mais le Pape ne s’est toujours pas exprimé, et on ne connaît pas la vraie vie morale de Laurent Stefanini. Donc avant de juger de quoi que ce soit et de suivre le procès d’intention des mass médias, il est sage de se taire et de ne pas partir dans des folies interprétatives qui confinent à l’hystérie et au ridicule sur les réseaux sociaux en ce moment.
 

Les allégations « Stefanini a été rejeté parce qu’il est gay » ou même « Le Pape François ne veut pas d’ambassadeur français gay au Vatican » sont des mensonges. Les seuls titres d’articles qui pourraient convenir, parce qu’ils seraient objectifs et factuels, ce sont, à mon sens : « Le Pape ne veut pas de Laurent Stefanini au poste d’ambassadeur » ou mieux « Le Pape François ne s’est pas encore prononcé sur la candidature de Laurent Stefanini au poste d’ambassadeur (Laissez-le libre et foutez-lui un peu la paix à lui et à Stefanini, même si le résultat de leur échange nous intéresse et nous concerne en partie…) ».

 

Par ailleurs, vu que la polémique publique autour de cette affaire enfle, que beaucoup y vont de leur petite réaction mesquine, et que certains vont de toute façon être obligés d’y répondre de par leur fonction (le Pape et Stefanini en première ligne !), je ne peux m’empêcher de me faire du souci à propos de l’argumentaire papal sur l’homosexualité. (Je ne m’attarderai même pas sur les phrases soit carrément homophobes, soit carrément sanguines, de la fachosphère, qui s’exprime en ce moment sur Twitter et qui fonde ses critiques sur la théorie du complot et la haine des médias : hurler « C’est une provocation ! » ou « C’est un piège médiatique ! », comme ça avait déjà été le cas lors de la nomination de Najat Vallaud-Belkacem à l’Éducation Nationale, ce n’est pas un argument de fond et ça ne prouve rien…)
 

Je vais vous dire franchement. Mon inquiétude par rapport au discours papal sur l’homosexualité, c’est que celui-ci est fragile. Le Pape ne parle toujours pas de l’orientation homosexuelle en des termes explicites ni justes, puisqu’il centre son opposition à celle-ci sur la soi-disant dichotomie « homo mais pas gay », ou bien « homosexualité intime / homosexualité sociale » (comme s’il y avait deux communautés homos, comme s’il y avait d’un côté le « signe de péché » et de l’autre le « péché », alors que la frontière entre les deux est d’autant plus mince qu’elle est niée ou au contraire exacerbée démagogiquement). Tout ça pour ne pas traiter le sujet de l’homosexualité de manière vraie, globale et frontale.
 

 

Par exemple, quand le Pape François conclut, dans l’avion de retour des JMJ de Rio (ok, ça date un peu, mais quand même : ça reste une ânerie) : « Le problème n’est pas cette tendance. Le problème, c’est d’en faire du lobbying. », ÇA NE VA PAS. La tendance homosexuelle est déjà un problème, quand bien même ce soit un signe de péché et non un péché à la base. Le signe de péché qu’est l’attraction homosexuelle, même s’il est beaucoup moins grave qu’un péché car il n’est que partiellement acté, qu’« en suspension », qu’il n’est pas libre, et qu’il semble plus hérité que choisi, reste une réalité qu’on ne peut ni banaliser, ni justifier, et qui peut s’actualiser si on ne l’identifie pas comme mauvaise. La tendance homosexuelle, c’est une peur (de la différence des sexes) ou une blessure (de l’identité et de l’affectivité). Donc même ça, ce n’est pas rien ! et ce n’est pas un bien ! je suis désolé ! Le problème de l’homosexualité ne se situe pas uniquement dans le fait qu’elle soit rendue visible ni du fait qu’elle se politise en groupe de pression. L’homosexualité est déjà un problème individuel, un problème dans la sphère du privé, un problème fantasmatique et parfois factuel. L’argument papal « Ça devient un lobby, donc c’est surtout ça le problème », excusez-moi mais NON ! L’homosexualité serait justifiée sous la forme de désir intime à ne pas condamner que déjà ce serait une démarche fausse, pudibonde, lâche et homophobe ! Pourquoi a-t-on peur de condamner le désir homosexuel ? Il n’est absolument pas la personne qui le ressent ! Si on en a peur, c’est qu’on confond encore désir et personne, ou acte et personne… donc on rentre dans une démarche d’homophobie, de peur et de justification de cette peur ! Attention.
 

Non, je suis désolé, l’argumentaire public du Pape sur l’homosexualité n’est pas encore au point, et risque de faire des catastrophes. Il ne suffit pas de dire « J’accueille les personnes homosexuelles et je ne les juge pas. » Car c’est une évidence qui a déjà été dite et redite, et qui se fige en sophisme dangereux si elle n’est pas illustrée par des faits et des mots plus clairs qui s’adaptent aux contextes humains du moment. Ce qui compte de dire maintenant, ce sont les formes de cet accueil, les cadres. Et l’Affaire Stefanini, montée en épingle par les médias et les lobbys, est un appel, une formidable opportunité pour définir ces cadres d’accueil (je vous renvoie à mes deux articles : article 1 sur les 3 mots magiques conseillés au Pape ; article 2 sur la forme de la pastorale spécifique). Si on la voit comme le piège médiatique qu’elle n’est pas en réalité, c’est que nous ne sommes pas encore dans la Vérité par rapport à l’homosexualité. C’est de notre faute.
 
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Si la préparation du Pape en matière de discours sur l’homosexualité semble fragile, il n’y a pas lieu de trop s’inquiéter, car le souverain pontife ne s’est pas encore exprimé ni positionné sur l’affaire Stefanini ; il est à l’écoute de l’Esprit Saint ; et j’ose espérer que l’eau a coulé sous les ponts pour lui depuis le Brésil !

 

En revanche, du côté de La Manif Pour Tous, je constate que la réflexion n’a pas évolué d’un iota. C’est toujours la même peur-haine de la politique, de la sexualité et de la réalité homosexuelle. Elle pratique la langue-de-bois, tente de privatiser l’homosexualité (et la sexualité dans son ensemble ! car elle réduit la sexualité à la génitalité et à la sentimentalité) pour ne pas aborder le sujet en face. Selon La Manif Pour Tous, l’homosexualité ne pose problème que si elle devient publique, visible, politisée, communautarisée, lobbyisée. Sinon, il n’y a pas à en dire quoi que ce soit : « Ça relève de la vie privée ». La Manif Pour Tous ne comprend pas que l’orientation homosexuelle pose déjà problème dans le privé et que nous, personnes homosexuelles, ne vivons pas en quarantaine, ni « en paix parce que cachées » ! Elle ne comprend pas que déjà, le « vivre avec cette tendance » ne mérite ni son indifférence ni l’indifférence sociale en général. Une nouvelle fois, elle se défile, en faisant croire que cette esquive est un argument et un acte de respect. Elle botte en touche, par peur d’être taxée d’homophobe, et parce qu’elle refuse de regarder l’homosexualité et les personnes homosexuelles telles qu’elles sont. Elle fait ainsi preuve d’homophobie (dans le sens strict du terme : « peur du même », et « peur de l’homosexualité, des personnes homosexuelles »). Elle se fout de nous et veut nous isoler, privatiser la sexualité, ce qui est extrêmement grave (pas seulement pour les personnes homos, d’ailleurs, mais pour tout être humain), car la sexualité est une réalité aussi bien intime que sociale : c’est une réalité de VIE, et qui concerne les PERSONNES. C’est toujours la même rengaine : « La sexualité relève du privé… Il n’y a pas de lien entre politique et foi, entre foi et sexualité, entre politique et sexualité… Nous ne nous définissons pas par notre sexualité. Etc. etc. » Je regrette, mais c’est faux ! Nous nous définissons entièrement par notre sexualité (« sexualité » étant entendue comme « sexuation » et « différence des sexes », et non simplement comme « génitalité » ou « affectivité », même s’il n’y a pas à opposer « sexuation » et « génitalité/sentimentalité »). De même, la politique a à voir avec l’intime. Elle est noble et doit nous guider en matière de sexualité et d’amour : elle a son mot à dire, y compris à notre intimité. Et l’Église, encore plus ! Qu’est-ce que c’est, de la part de La Manif Pour Tous, que cette langue-de-bois petite-bourgeoise (qui justifie en plus l’Union Civile, en feignant en public de s’y opposer) ?