Il est de ces chansons qui vous marquent à vie, que vous pouvez écouter en boucle sans vous lasser. Vous seriez même tenté de dire que c’est votre chanson préférée, malgré le fait que vous en aimez beaucoup d’autres. Et vous ne savez pas pourquoi. C’est plus fort et saisissant que ça encore. Elle semble avoir une incarnation réelle. Elle ressemble à une personne de chair et de sang : avec sa personnalité et sa volonté propres. Elle vous a choisi avant que vous ne l’ayez choisie.
 

C’est le cas des « Étincelles » de la chanteuse Vallée (Stoffler), qui fait partie de l’album Pop Song, un disque qui avait assez bien marché dans les années 1990 en France, et qui avait même valu à Vallée d’être nominée dans la catégorie de la révélation féminine de l’année en 1995 aux Victoires de la Musique : les professionnels du métier avaient repéré le talent de cette chanteuse qui sortait de nulle part, mais qui pour le coup avait attisé les jalousies de ceux qui trouvaient son ascension « un peu trop fulgurante et efficace pour être honnête » et l’avaient réduite à la pâle copie de Zazie qu’elle n’est pas.
 

J’avais entendu et enregistré « Les Étincelles » par hasard sur mon petit magnétophone radio-cassettes. Je n’avais que 15 ans. Pile l’âge où tout s’imprime, où nos goûts « moins évidents » s’éduquent.
 

Et – fait trop bizarre – cette chanson est venue mystérieusement me chercher. Au départ, elle a même joué à cache-cache avec moi. Elle me faisait coucou quand je m’y attendais le moins. Par exemple, lorsque je faisais les courses avec ma maman dans le grand supermarché « Géant Casino » de Cholet (Maine-et-Loire), je l’identifiais quand elle résonnait dans tout le magasin, au milieu du brouhaha des compilations de musique commerciale, des publicités parasites débiles et des annonces intempestives de la caisse centrale.
 

Mystérieusement, elle accrochait mon oreille, captait spécialement mon attention, sans que je sache expliquer pourquoi je pouvais l’écouter en boucle sans me lasser (et c’est encore le cas aujourd’hui). J’aimais particulièrement l’envolée « improvisée » finale, les variations vocales de la chanteuse, le tapis de cordes et de synthés très eighties. Elle m’entraînait vers d’autres cieux.
 

Ce n’est que bien plus tard que j’ai pu mettre un titre à la mélodie que je fredonnais. Car pendant très longtemps, je n’en connaissais ni le titre ni l’interprète (je ne les ai connus que 20 ans plus tard ! : j’ai même eu la chance de rencontrer Vallée en personne à un de ses vernissages, car cette dernière est aussi peintre et plasticienne en plus d’être chanteuse), et je connaissais encore moins son auteur (Antoine Essertier, arrangeur notamment des cordes de la chanson « Pas là » du chanteur Vianney : Essertier est un génie inclassable. Drôle et libre. Une sorte d’aérolithe grunge un peu perdu sur la Terre, faussement sauvage et brute. Le genre de pirate postmoderne qui est l’incarnation de la tendresse).
 

« Les Étincelles » c’est la chanson de mon adolescence qui me transporte et me poursuivra (je crois) à vie. La preuve, c’est que, grâce à l’aimable autorisation de Vallée et d’Antoine Essertier, j’ai l’immense honneur de vous annoncer que ce joyau musical figurera en générique de fin de l’épisode 3 du documentaire « Les Folles de Dieu » que je réalise et qui sortira à la fin de l’année 2020. C’est vous dire si, entre elle et moi, c’est une histoire éternelle ! Et par ailleurs, une deuxième chanson signée Vallée sera présente dans le film, cette fois à l’épisode 2, à la partie sur la dictature homosexuelle : le titre « Démesure », appartenant au dernier opus Premier cri de la chanteuse. Une balade hypnotique très stofflérienne, toujours avec des accents mystiques assez marqués (un peu ambiance « cathédrale aquatique »), traitant des thèmes chers à Vallée (la souffrance, les turpitudes et déchirures intérieures de l’âme humaine, la maladie et la rémission, les amertumes des relations humaines, etc.), avec un insert de guitare andalouse que je trouve personnellement à tomber par terre.
 

Je suis honoré et fière que Vallée ait accepté de participer, à sa mesure, à notre documentaire « les Folles de Dieu » qu’elle décrit – je cite – comme un « beau projet ». Vallée est le contraire d’une artiste prétentieuse et pédante. Elle n’est pas du genre à se mettre en avant ni à se vendre. Elle est trop pudique et humble pour ça. Simplement, elle fait ce qu’elle a à faire, dit ce qu’elle a à dire, crée ce qu’elle a à créer. C’est parfois complètement barré, mais souvent réussi et avant-gardiste. Je suis sûre que ses deux chansons « Les Étincelles » et « Démesure » provoqueront – désolé pour ce jeu de mots apparemment facile mais en réalité pas du tout – une étincelle dans votre cœur, sans même que vous sachiez vous expliquer pourquoi.
 

« Les p’tits mots dans les flammes, les p’tites flammes dans les mots, les étincelles, ça m’fait marrer. Les p’tits mots dans les flammes, les p’tites flammes dans les mots, les incendies, ça m’fait pleurer. »