Cœur Canari de Jann Halexander : un livre pop !

Le chanteur franc-gabonais de 43 ans Jann Halexander vient de sortir son livre Cœur Canari, un court récit de voyage-retour dans son Gabon natal, à Libreville, fin 2025, après une absence de près de 23 ans. Il raconte aussi bien à l’écrit qu’en chanson, dans un titre éponyme (c.f. le vidéo-clip sur Youtube, réalisé par Bastien Ndinga), son retour aux sources, dans un pays qu’il a détesté (c’est lui qui le dit !) et avec lequel il s’est – à sa plus grande surprise – réconcilié.
 
 
Mon truc en plumes
 

Le chanteur Jann Halexander, comme beaucoup de gays d’ailleurs, est un jukebox sur pattes ! Il faut le savoir ! Ça chante non-stop dans sa tête ! Comme un canari. Il ne peut s’empêcher de coller à ce qui est populaire, à ce qui est « du moment », à ce qui passe à la radio ou à la télé. Marine Delplace (de la Star Academy) cartonne actuellement avec « Cœur maladroit » ? Eh bien Jann Halexander composera et sortira synchroniquement après sa chanson et son livre Cœur Canari ! À l’instar de Thibaut de Saint Pol, qui truffe ses romans de paroles de Mylène Farmer (pari secret avec ses amis homos !). À l’instar du rappeur Monis, qui ne peut s’empêcher de donner à ses chansons des titres très proches des standards du répertoire musical français (« À nos actes manqués », « Paradis imaginé », etc.). Eh bien Jann Halexander fait de même ! Tous les titres de chapitres de Cœur Canari pourrait se rapporter à des chansons connues. On aurait envie de lui dire « Mylène Farmer, Barbara, Jeanne Mas, Anne Sylvestre, Sheryfa Luna… sortez de ce corps ! ». Ce mimétisme, loin d’être un assujettissement et un manque de créativité, est une nouvelle originalité. Ça veut dire que le cœur de Jann est plus grand qu’il ne le dit, qu’il fonctionne bien, résonne/raisonne, bat au cœur/chœur du Monde, à l’unisson de ce qui plaît au grand monde (même si c’est de la merde), de ce qui est populaire. D’ailleurs, l’épigraphe de Cœur Canari est un dicton ancestral populaire gabonais. Ça dit un solide ancrage du chanteur franco-gabonais dans la vie, auprès des gens (en général, des petites gens)… ce qui finit par être révolutionnaire, dans notre Monde d’aujourd’hui qui s’embourgeoise, s’individualise, s’atomise, aime de moins en moins de références communes, au nom du refus du commercial, de la merde, du collectif, de la souveraineté et de la liberté individuelles, au nom du sacrosaint « bon goût » ! Le cœur – et surtout la tête et les cordes vocales ! – de Jann Halexander battent au contraire à l’unisson des radios. « Cœur en stéréo », pour reprendre Jeanne Mas (Au passage, l’un des chapitres de Cœur Canari s’intitule justement « En rouge et vert »… : ça m’a fait penser à un détournement graveleux de la chanson « En rouge et noir » qui circulait sur la cour d’école de mon école primaire : « En rouge et vert, je pèterai en l’air, j’irai plus haut que les nichons d’ma grand-mère… »). OK, ce citationisme musical, ça fait brainwashing, ça fait bas de gamme, ça fait kitschouille, ça fait esclave, ça fait sophistiqué, ça fait artificiel (lors de son passage à « Homo Micro » sur Radio Paris Plurielle, il y a plus de 10 ans, en tant que chroniqueur, je m’étais gentiment moqué de son côté dandy farmérien!)… mais n’est-ce pas lui, finalement, qui a raison de vibrer et d’aimer ce que la plupart des gens aiment, au présent ? Et ainsi, de nous faire sourire ? Cœur cana…rit. Le chemin des goûts est très souvent le chemin des cœurs. Et ça, Jann l’a parfaitement compris.
 
 
Derrière la posture…
 

Alors oui, quelqu’un de populaire, de spontané, de généreux, de mimétique, de chargé et de sophistiqué comme Jann Halexander, prête forcément le flanc à la critique et à la dérision ! De prime abord, on se dit que c’est trop théâtral, trop narcissique ! superficiel ! La posture de l’artiste maudit, de la « folle perdue » mélancolique, marchant au ralenti sur les ruines de son passé et de son avenir, contemplant avec détachement et nostalgie la misère du Monde, racontant ses voyages aller et retour dans des contrées auxquelles il ne se sent pas appartenir pleinement, ça pue le narcissisme « pédale » à plein nez ! Le délire égocentrique de la drama métisse torturée ! La grandiloquence prétentieuse ! En plus, on se dit : « Le mec, il fait comme Sarkozy : il passe 10 jours dans son pays natal, et voilà qu’il se croit assez légitime pour nous pondre un livre de 40 pages, en mode carnet de voyage ‘J’ai compris l’âme de l’Afrique et mon moâ profond’ ! ». C’est quoi ce délire nombriliste triomphaliste ? Pour qui il se prend ?
 

Et puis cette première impression catastrophique vole en éclats dès qu’on lit les premières pages de Cœur Canari. Parce qu’un canari, c’est mignon (d’abord). Et un cœur, ça s’écoute. Et puis au fur-et-à-mesure, le lecteur découvre qu’il y a une vraie réflexion de fond derrière la posture. Jann Halexander, par des phrases courtes mais analytiques, synthétiques, parfois cinglantes, mais toujours drôlement vraies, témoigne d’une acuité exceptionnelle, pour parler d’un pays et d’un peuple en particulier. On a vraiment l’impression qu’il a compris la « gabonéité » (l’âme du Gabon et des Gabonais) comme personne d’autre (et peut-être mieux qu’un local !), à l’instar une Karyn Poupée qui réussit à décrire la « japonéité » (c.f. Japon, la Face cachée de la perfection, 2024) comme aucun guide touristique ou natif ne saurait le faire. Il pousse la réflexion tellement loin sur les mécanismes des dictatures et de la misère, sur les ressorts de l’homophobie, sur les tréfonds de l’âme humaine, que son essai est bien plus qu’un exotique journal de bord bourgeois, qu’un roman-photos ou un clip-vidéo prétexte pour intercaler quelques-unes de ses chansons. Il s’agit – j’ose employer le terme – d’un pamphlet ! d’un programme politique ! d’une vision du Monde dont nous avons tous grandement besoin ! Petit mais costaud, le canari !
 

Il est vrai que Jann Halexander a bénéficié d’un accueil très positif des médias locaux, y compris les plateaux-télé nationaux les plus prestigieux, lors de sa venue. Et même si l’intéressé en a été le premier étonné, on comprend mieux, à la lecture de Cœur Canari, pourquoi : il a quelque chose à dire, une vision à défendre. Le tout au péril de sa vie (car en Afrique, tu peux perdre ta vie si tu affiches ton homo-bisexualité). Sans prosélytisme, et sans plaquer un militantisme occidental pro-LGBT inapproprié, il a débarqué au Gabon au contraire avec beaucoup de pragmatisme et d’humilité, avec le soutien de l’association Bi-Cause. Sa défense des LGBT africains en est d’autant plus précieuse, courageuse, et sert d’exemple à beaucoup d’homos occidentalisés idéalistes et endoctrinés, qui ne connaissent pas grand-chose aux réalités homosexuelles d’Africaines et d’ailleurs. Sans mauvais jeu de mots (ou plutôt si ! : filons la métaphore du canari jusqu’au bout !), certains feraient bien d’en prendre de la graine !
 
 

Merci canari !
 

Enfin, l’ouvrage de Jann Halexander m’a fait – très égoïstement, je m’en confesse – plaisir car il a donné raison à ma prophétie sur la singularité en tant que Marque de la Bête décrite par saint Jean dans le livre de l’Apocalypse. Le canari est une bête, nous en conviendrons tous… et sur la 4e de couverture, Jann Halexander est présenté, dans ses lignes biographiques, comme une « figure singulière de la francophonie » (En en discutant avec lui après coup, il m’a avoué que ce n’était pas lui qui avait rédigé ça, mais son éditeur). Il n’empêche que ça ancre encore plus le chanteur et son ouvrage dans son temps… et même au-delà !