Code n°106 – L’homosexuel riche / L’homosexuel pauvre

L'homosexuel riche:

L’homosexuel riche / l’homosexuel pauvre

 

 

NOTICE EXPLICATIVE :

 
 

Souvent, les intellectuels homosexuels n’aiment pas traiter de l’union homosexuelle entre « les riches » et « les pauvres », car elle leur révèlerait la schizophrénie violente de leur désir homosexuel. Ils idéalisent l’amourette en merveilleux « union de solidarité » pour ne surtout pas l’analyser : « L’homosexualité est une passerelle extraordinaire entre les milieux sociaux : c’est une spécificité de l’érotisme homosexuel. » (Anne Delabre, Didier Roth-Bettoni, Le Cinéma français et l’homosexualité (2008), p. 219) Et comme ils finissent par voir leur propre hypocrisie, et par constater que le tableau de la rencontre des classes qu’ils ont dépeint la larme à l’œil n’est pas si idyllique qu’il y paraît quand il s’actualise dans la pratique homosexuelle (tourisme sexuel, prostitution due à une guerre ou à une crise économique, exploitation matérialiste et sexuelle mutuelle, trafic des corps, misère sexuelle, arrivisme et exploitation de la souffrance/faiblesse humaine, etc.), ils se résignent à la diaboliser et à la trouver « simpliste et dangereuse » : la rencontre « prolo révolté/bourgeois installé » est réduite à une « opposition », à une « position très tranchée, voire manichéenne » (idem, p. 141) C’est génial ou c’est nul, mais en tous cas, ça n’existerait pas !

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Amour ambigu du pauvre », « Élève/Prof », « Prostitution », « Bobo », « Doubles schizophréniques », « Entre-deux-guerres », « Androgynie bouffon/tyran », « Mère Teresa », « ‘Je suis un Blanc Noir’ » et « Promotion ‘canapédé’ », dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

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FICTION

 

a) La rencontre des classes sociales permise par l’homosexualité :

RICHE - PAUVRE Unveiled

Film « Unveiled » d’Angelina Maccarone


 

Régulièrement, les fictions traitant d’homosexualité se plaisent à unir l’homosexuel pauvre avec l’homosexuel riche : cf. la nouvelle « Le Potager » (2010) d’Essobal Lenoir (avec les rencontres sexuelles furtives entre les homos citadins de Paris et les homos campagnards), le film « Rich Boy, Poor Boy » (1992) de Piedro de San Paulo, la pièce Une Nuit au poste (2007) d’Éric Rouquette (avec Diane la bourgeoise et Isabelle la prolétaire), le film « Fresa Y Chocolate » (« Fraise et Chocolat », 1993) de Tomás Gutiérrez Alea et Juan Carlos Tabio (avec Diego l’homosexuel esthète et David le militant politique), le roman El Beso De La Mujer-Araña (Le Baiser de la Femme-Araignée, 1976) de Manuel Puig (avec Molina la « grande folle » bourgeoise et Valentín le communiste), le film « My Beautiful Laundrette » (1985) de Stephen Frears (avec Omar et Johnny), le film « La meilleure façon de marcher » (1976) de Claude Miller (avec Philippe le bourgeois et Marc le rustre champêtre), le film « Géant » (1956) de George Stevens (avec Jordan et Jet), le film « Les Roseaux sauvages » (1994) d’André Téchiné (avec Serge et François), le film « Les belles manières » (1978) de Jean-Claude Guiguet (avec Camille et Hélène), le roman Le Joueur d’échecs (1943) de Stefan Zweig (avec Czentovic et le joueur d’échecs), le film « The Delta » (1996) de Ira Sachs (avec Lincoln et John), le film « Le Droit du plus fort » (1974) de Rainer Werner Fassbinder (avec Eugène et Frantz), le film « Guns 1748 » (1999) de Jake Scott (avec MacLeane et Plunkett), le film « The Servant » (1963) de Joseph Losey (avec Tony et Hugo), le film « Lan Yu » (2001) de Stanley Kwan, le film « A Mí La Legión » (1942) de Juan de Orduña, le roman El Día Que Murió Marilyn (1970) de Terenci Moix (avec Jordi l’homosexuel riche et Bruno l’homosexuel pauvre), le film « Diputado » (1979) d’Eloy de la Iglesia (avec l’intellectuel de gauche bourgeois Roberto Orbea et le modeste Juanito), le film « Maurice » (1987) de James Ivory (avec Maurice et Scuder), la pièce Entre vos murs (2008) de Samuel Ganes, le film « Les Biches » (1968) de Claude Chabrol (avec Frédérique la lesbienne riche et Why la lesbienne modeste), le film « Parisian Love » (1925) de Louis Gasnier, le film « Parigi O Cara » (1962) de Vittorio Caprioli, le film « Les Amis » (1970) de Gérard Blain (avec Philippe l’homo riche et Paul l’homo pauvre), le film « Claude et Greta » (1969) de Max Pécas (avec Claude la lesbienne fortunée et Greta la lesbienne sans-le-sou), le film « La Bonne » (1986) de Salvatore Samperi, le film « Rosa E Cornelia » (2000) de Giorgio Treves, le roman Le Crépuscule des Bourbons (2012) de Philippe Gimet (avec les ébats du Duc de Richelieu et du jeune et beau mignon Louis-Marie de Montédour-Trémainville), la pièce Doris Darling (2012) de Ben Elton (avec Doris, l’héroïne lesbienne « fricotant » avec sa secrétaire Peggy), le film « Unveiled » (2007) d’Angelina Maccarone (avec la lesbienne du bout du monde, hébergée et choyée par sa copine occidentale), le film « Le Fil » (2010) de Mehdi Ben Attia (avec Malik le bourgeois colonial vivant une idylle avec Bilal son serviteur), la pièce Chroniques des temps de Sida (2009) de Bruno Dairou, le film « L’Immeuble Yacoubian » (2006) de Marwan Hamed, le film « Welcome » (2009) de Philippe Lioret, le roman Montecristi (2009) de Jean-Noël Pancrazi, la pièce Bang Bang (2009) des Lascars Gays (avec la rencontre entre Jean-Claude l’homo class et Steeve l’homo pauvre), le film « L’Étrangleur » (1970) de Paul Vecchiali, le film « Gouttes d’eau sur pierres brûlantes » (1999) de François Ozon (avec la liaison entre Léopold le VRP quinquagénaire et Franz un étudiant), le film « L’Homme de désir » (1969) de Dominique Delouche, le film « L’Homme blessé » (1983) de Patrice Chéreau (dans lequel le « pédé bourgeois » part explorer les bas-fonds sordides des gares, à la recherche d’aventures homosexuelles), le film « Somefarwhere » (2011) d’Everett Lewis (avec Price le « touriste » friqué et son guide Marwan), le film « Les Adieux à la Reine » (2012) de Benoît Jacquot (avec le « flirt » entre Sidonie la servante-conteuse et la reine Marie-Antoinette), le film « Off World » (2009) de Mateo Guez (racontant un riche Canadien homosexuel face à la pauvreté des bidonvilles des Philippines), la pièce Happy Birthgay Papa ! (2014) de James Cochise et Gloria Heinz (avec le couple homo formé de Chris, le blond venant d’un milieu beauf, et de Ruzy, la star du foot noir), la pièce Les Virilius (2014) d’Alessandro Avellis (dans lequel Jean-Marc, l’homo infiltré, et Jean-Jacques, le fils de bonne famille, vivent un amour secret), le téléfilm « Le Clan des Lanzacs » (2012) de Josée Dayan (avec le couple de Barthélémy – fils à papa blond – et du Maghrébin Brahim), le film « Ander » (2009) de Roberto Castón (avec Ander et son immigré péruvien, José), le film « A Single Man » (2009) de Tom Ford (avec George Falconer, le prof d’université, qui a une liaison avec Carlos, l’étranger espagnol sans argent), le roman Chambranle (2006) de Jacques Astruc (avec le narrateur et son facteur), le roman La Dette (2006) de Gilles Sebhan (avec le narrateur prof de lettre et l’étranger arabe), le roman La Nuit de Maritzburg (2014) de Gilbert Sinoué, le film « Indian Palace » (2012) de John Madden (avec Graham et le domestique indien Manadj qui ont une liaison qui fait scandale dans la société indienne), le film « The Boys In The Band » (« Les Garçons de la bande », 1970) de William Friedkin (avec Bernard, le Black, qui est tombé amoureux pendant son adolescence d’un jeune bourgeois, Peter, chez qui il a travaillé avec sa mère), le roman Deux garçons, la mer (2014) de Jamie O’Neill (avec Jim, le bourgeois réservé destiné à la prêtrise, et Doyler, rebelle des bas quartiers), le film « La Partida » (« Le Dernier Match », 2013) d’Antonio Hens (avec Reiner, un quadragénaire espagnol et Juan, le Cubain en quête d’un passeport), le film « Plein soleil » (1960) de Jacques Deray, le roman At Swim, Two Boys (Deux garçons, la mer, 2001) de Jamie O’Neill (avec Doyler, le prolétaire, et Jim, le bourgeois), etc.

 

Par exemple, dans le roman Un Fils différent (2011) de Jean-Claude Janvier-Modeste, Dylan vient d’une famille martiniquaise aisée ; Ednar d’une famille pauvre. Dans le sketch « Le Couple homo » de Pierre Palmade et Michèle Laroque, Alain, 48 ans, est en couple avec un jeune amant brésilien, Roberto, 19 ans. Dans le film « Mine Vaganti » (« Le Premier qui l’a dit », 2010) de Ferzan Ozpetek, Antonio a vécu son premier amour homosexuel avec un ouvrier de son entreprise, Michele, dans le secret. Cette relation, dit-il, a été rendue impossible parce qu’elle aurait été empêchée ou rendue anonyme : « J’aimerais faire revenir Michele ici. »

 

Embarqués dans leurs idéalisations misérabilistes et humanistes, beaucoup de héros homosexuels aisés sacralisent la rencontre avec le va-nu-pieds qu’ils ont enjolivée dans leurs rêves les plus envolés… quitte à forcer concrètement un peu les choses… « Le paysan et l’intellectuel… » (Abdallah se décrivant à son ami Maurice dans la pièce Frères du bled (2010) de Christophe Botti) ; « Deuxième choc, mon voisin de table, Esteban. Un redoublant. Un cancre. Le bon élève tombe amoureux du cancre. C’est bien connu. » (Mourad, le héros homosexuel du roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, p. 338) ; « J’aime les p’tits délinquants ! » (Didier Bénureau dans son spectacle musical Bénureau en best-of avec des cochons, 2012) ; « Il aimait ça, Khalid, ma force, mon côté mauvais garçon. Il aimait que je vienne d’un autre monde. Les pauvres. Ça le changeait, disait-il souvent. Il trouvait ça exotique. » (Omar dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 25) ; « J’essaye de dénicher la petite bonne qu’il me faut, et il s’en présente beaucoup de nouvelles. » (Alexandra, la narratrice lesbienne du roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, p. 13) ; « J’essaie de dénicher la petite bonne qu’il me faut, et il s’en présente beaucoup de nouvelles. […] J’entreprends de lui faire essayer les vêtements qu’elle devrait mettre pour son service. Ainsi je l’amène à se déshabiller devant moi. J’aime à regarder comment les filles sont faites. Ces filles de la campagne n’ont souvent aucune pudeur quand elles sont entre femmes et ont surtout l’habitude d’obéir sans trop réfléchir. » (idem) ; « Jusqu’à présent, j’ai toujours cherché à séduire des femmes qui étaient soit plus jeunes, soit de condition inférieure, et je n’ai jamais pensé à conquérir une femme qui me fût égale ou supérieure. » (idem, p. 33) ; « Je me demandai si c’était vrai qu’elle ne voulait pas. Mais je savais que si je recommençais à lui donner des ordres comme à une bonne, je l’aurais. » (Anamika, l’héroïne lesbienne riche, parlant de son amante-servante pauvre Rani, dans le roman Babyji (2005) d’Abha Dawesar, p. 228) ; « Mathilde est avec Maria. Oui je comprends : vous pouvez vous allonger, Maria. » (Isabelle, l’héroïne lesbienne, parlant de son amante Mathilde, soi-disant partie avec la domestique portugaise, avertie à la dernière minute et à son insu, dans la pièce Elles s’aiment depuis 20 ans de Pierre Palmade et Michèle Laroque) ; etc.

 

Le héros homosexuel peut rentrer dans le même processus de fierté d’être entretenu par un amant riche qui lui offre toute l’affection sensuelle et la richesse matérielle dont il avait rêvées : « Dans ce temps-là où je marchais avec et derrière lui, un pauvre avec un riche, un pauvre accroché à un riche, là, dans cette ailleurs, je pouvais enfin tout m’autoriser. Accéder un moment à la même liberté que Khalid. » (Omar, le héros homo pauvre, en parlant de son amant riche Khalid, dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, pp. 71-72) ; « Khalid, j’admirais tout en lui. J’aimais tout en lui. […] Les lumières autour de lui. Sa richesse. Khalid était riche. Tout en lui me le rappelait. Me le démontrait. […] Khalid était riche et il était beau. Khalid était riche et il était beau. » (Omar, le protagoniste pauvre, dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 81)

 

Parfois, le personnage homosexuel joue à faire partie des deux mondes – le monde bourgeois et le monde pauvre – pour s’acheter une générosité, une originalité, une trahison envers les deux. « Mais j’avais un problème : quoi porter ? On ne s’habillait pas n’importe comment pour aller à l’opéra. […] Je n’allais tout de même pas me présenter devant le Tout-Montréal déguisé en cousin pauvre ! Même si je n’étais que le cousin pauvre du cousin pauvre ! […] J’aimais mieux faire artiste que péquenaud. » (le narrateur homosexuel dans le roman La Nuit des princes charmants (1995) de Michel Tremblay, p. 39) ; « Je suis la Reine des boniches. » (Yoann, le héros homosexuel, dans la pièce Ma belle-mère, mon ex et moi (2015) de Bruno Druart et Erwin Zirmi) ; etc.

 
 

b) Une rencontre des classes si idyllique ?

Je vous renvoie particulièrement aux codes « Androgynie bouffon/tyran » et « Doubles schizophréniques » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels.

 

Film "Huit Femmes" de François Ozon

Film « Huit Femmes » de François Ozon


 

L’entrelacement fictionnel entre le personnage homosexuel riche et son amant du bout du monde n’est parfois que la représentation d’une schizophrénie du héros homosexuel, aux prises avec un désir homo-érotique jaloux qui le malmène et le sépare : cf. la nouvelle « Le Travesti et le Corbeau » (1983) de Copi (avec María-José le travesti M to F, déchiré entre deux mondes : les favelas des Misiones et la jet-set parisienne), les Reines pauvres dans la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi, le vidéo-clip de la chanson « California » de Mylène Farmer (avec la prostituée de luxe qui finit par se substituer à sa sœur jumelle prostituée pauvre), etc. « Il faut que je t’avoue quelque chose : je ne suis pas riche. Je suis une mythomane. En fait, j’habite dans une chambre de bonne, rue Monsieur-le-Prince. Je ne m’habille en femme que pour sortir le soir. » (Micheline le travesti M to F s’adressant à Ahmed, dans la pièce La Tour de la Défense (1974) de Copi) ; « Je ne veux pas être l’esclave ni d’un riche, ni d’un pauvre ! » (Lou, l’héroïne lesbienne dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; etc. Par exemple, dans le roman Babyji (2005) d’Abha Dawesar, l’héroïne lesbienne Anamika couche à la fois avec Rani sa servante et Linde la bourgeoise qui pourrait être sa mère. Dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi, la mère bourgeoise de Vicky, dite « Madame Lucienne », n’est autre qu’une pauvre femme de ménage.

 

Quelquefois, le héros riche se plait à s’identifier au pauvre pour se faire plaindre et lui ravir sa place : « Vous n’avez pas eu de peine à trouver un foyer d’artistes pour vous adopter alors que moi je suis restée à l’orphelinat jusqu’à l’âge de quinze ans, où je me suis enfuie pour faire la strip-teaseuse dans les fêtes foraines. » (Vicky s’adressant à sa sœur jumelle la Comédienne dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi) ; « Chaque jour vers l’enfer nous descendons d’un pas, sans horreur, à travers des ténèbres qui puent. Ainsi qu’un débauché pauvre qui baise et mange le sein martyrisé d’une antique catin, nous volons au passage un plaisir clandestin. » (c.f. la chanson « Au lecteur » de Mylène Farmer, reprenant Charles Baudelaire). Et le vrai pauvre finit par lui reprocher cette fusion artificielle forcée : « Cette séparation entre nous, elle n’existe pas vraiment ? Je ne le crois pas… Je ne le crois pas. Tu fais semblant d’être comme moi mais tu ne l’es pas. C’est moi le pauvre. » (Omar, le héros homo pauvre, en parlant de son amant riche Khalid, dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, pp. 71-72)

 

Le héros homosexuel pauvre ne cache pas non plus son souhait d’ascension sociale à travers la « profession » d’escort boy, ni son désir d’être « comme un riche » par fusion corporelle et amoureuse avec son amant bourgeois. Par exemple, dans le film « Children Of God » (« Enfants de Dieu », 2011) de Kareem J. Mortimer), Romeo le Noir couche avec des hommes blancs riches. Dans le film « Xenia » (2014) de Panos H. Koutras, le jeune Dany se laisse entretenir par des amants plus mûrs que lui, et qui lui donnent des billets. Dans la pièce Un Tango en bord de mer (2014) de Philippe Besson, Stéphane, le romancier célèbre et riche, se laisse séduire par Vincent, un jeune homme de 20 ans de moins que lui, au chômage, qui le quittera sans explication. Dans le film « L’Objet de mon affection » (1998) de Nicholas Hytner, Rodney, le riche et vieux critique d’art, entretient le jeune acteur Paul.
 

En réalité, l’attraction du héros homosexuel riche et du héros homosexuel semble motivée prioritairement par l’intérêt matériel et sensuel plutôt que par l’amour gratuit et désintéressé. « Allez vivre dans le tiers monde ! Riche comme vous êtes, vous devriez régner sur une cour d’éphèbes qui vous éventent les mouches à l’aide de feuilles de bananier. » (Cyrille, le héros homosexuel, parlant à Hubert, dans la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi) Même si intellectuellement l’abstraction du fossé des cultures et des classes était séduisante, il se trouve que ce fossé n’est pas si facile à combler/ignorer. Par exemple, dans le film « W imie… » (« Aime… et fais ce que tu veux », 2014) de Malgorzata Szumowska, le père Adam et Lukacz, un jeune délinquant sans le sous, tombent amoureux. Adrian, un des jeunes du centre qui a identifié l’homosexualité latente du père, le fait chanter et peint sur la porte de sa maison, en rouge, l’inscription « Le prêtre est une pédale ! »

 

Et le pire, c’est que dans les œuvres homosexuelles, le contact entre classes se veut « démocratique » car il obéit à l’inversion des rapports dits « traditionnels » de domination/soumission entre riches et pauvres (or l’inversion n’est pas révolution ou suppression du mal). Le rééquilibrage ou le rachat de l’esclavage se ferait par le commerce génital, par le tourisme sexuel. Par exemple, dans le film « Les Terres froides » (1999) de Sébastien Lifshitz, le Maghrébin dominant « baise » le Blanc. Dans le film « Consentement » (2011) de Cyril Legann, un client de l’hôtel M. Chateigner vit une liaison sado-maso avec son garçon d’hôtel Anthony, qui finit par le dominer : « J’pense que pour le prix, tu mérites au moins de te faire enculer. » Dans le roman La Dette (2006) de Gilles Sebhan, l’acte homosexuel inter-classes symbolise le viol planétaire riches/pauvres, la souffrance de la dette des Occidentaux vis à vis des déshérités (son narrateur soupçonne son père d’avoir tué des Arabes pendant la guerre d’Algérie) : « La dette sans fin, la dette infinie qu’il me faudrait payer en me livrant à des Arabes, en livrant mon cul à des Arabes, pour déshonorer mon sang, ma race, la dette contractée à travers mon père à travers la Guerre d’Indépendance, à travers le renoncement au sol arabe, à travers ce supplice du sexe violé. »
Certains héros homosexuels bourgeois projettent sur leur amant pauvre leurs propres fantasmes érotiques. Le comble, c’est qu’ils se mettent même à rêver à un consentement miraculeux de sa part, à ce que l’initiative de l’amour vienne inopinément de celui qu’ils cherchent à soumettre par le sexe et l’argent. « Marie me dit d’une voix que je ne lui connaissais pas : ‘Mange-moi.’ J’étais comme ahurie d’entendre ces mots sortir de sa bouche. L’autorité que ma condition de patronne me donnait naturellement sur elle était comme abolie. Depuis toutes ces années qu’elle me servait, elle voulait inverser les rôles. J’en eus instantanément une sensation qui ne peut s’écrire. Elle voulait être servie. Sans rien dire, je me mis à genoux, comme on fait pour marquer le respect que l’on doit aux puissantes. » (Alexandra, l’héroïne lesbienne parlant de sa servante, dans le roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, p. 153)

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

a) La rencontre des classes sociales permise par l’homosexualité :

Jean Genet et Abdallah

Jean Genet et Abdallah


 

Très souvent dans la réalité concrète, les rencontres amoureuses homosexuelles se font entre les amants de classe aisée et ceux des basses classes. « À Hildesheim, où Karl Heinrich Ulrichs (1825-1895) occupe un poste d’assistant judiciaire, il est soupçonné de relations contre nature avec des personnes de classe inférieure. » (Philippe Simonnot dans son essai Le Rose et le Brun (2015), p. 79) Par exemple, dans son autobiographie Parloir (2002), l’écrivain Christian Giudicelli raconte comment il est tombé amoureux du bad boy Kamel qu’il a essayé de sauver de la galère et de la prison. Dans son autobiographie La Mauvaise Vie (2005), l’ancien ministre français de la culture, Frédéric Mitterrand, évoque ses contacts réguliers avec la pègre des pays exotiques par lesquels il est passé. L’attraction du réalisateur italien Pier Paolo Pasolini pour les jeunes hommes des milieux populaires est de notoriété publique.

 

La confluence homosexuelle entre des milieux sociaux que tout semble opposer interroge beaucoup de monde, même si elle est rarement analysée comme un élan de mort de part et d’autre. « Pour quelle raison cet être raffiné [Oscar Wilde] se complaisait-il dans la société des grooms, des valets, des marchands de journaux et – des palefreniers qui l’appelaient d’ailleurs par son prénom ? – Pour quel motif vivait-il à l’hôtel dans l’intimité de ces vauriens, au lieu d’habiter Tite Street, avec sa femme ? » (Jean-Louis Chardans, Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970), p. 176)

 

Embarqués dans leurs idéalisations misérabilistes et humanistes, un certain nombre de personnes homosexuelles aisées sacralisent la rencontre avec le va-nu-pieds qu’ils ont enjolivée dans leurs rêves les plus envolés… quitte à forcer concrètement un peu les choses… « De même que Marx proposait une société sans classe, les gender feminists proposent une société sans sexe. » (Élizabeth Montfort, Le Genre démasqué (2011), p. 50) ; « Je n’avais pas beaucoup voyagé dans ma vie. Face à Karabiino [le groom noir], je me rendais compte que l’Humanité est une espèce qui m’était en grande partie inconnue. Ce garçon n’était pas comme moi. Ne pouvait pas avoir les mêmes origines que moi. Les mêmes racines. Impossible. Évidemment, je le savais, mais je ne pouvais pas m’empêcher de le remarquer, de me le répéter. Après tout, j’étais africain moi aussi, comme lui. Il avait l’air encore pur, encore frais, encore précieux, loin de la banalité des autres hommes. Ce garçon de 17 ans réinventait l’homme pour moi et révolutionnait du même coup l’idée que je me faisais de la grâce. » (Abdellah Taïa, Une Mélancolie arabe (2008), pp. 72-73) ; « J’ai allumé la télévision. Sur Melody Hits, il y avait le clip de la chanson de Sabah. Karabiino connaissait le tube mais ignorait tout de la chanteuse. Il s’est arrêté de travailler. Je l’ai invité à venir s’asseoir sur le lit à côté de moi. Et on a regardé le clip ensemble. C’était joyeux. Triste. Bouleversant. Loin de tout. Sabah défiait encore et toujours le temps, la mort, c’était son dernier combat. J’avais soudain envie de pleurer, mais je ne savais pas pourquoi. Karabiino, lui, avait les yeux fixés sur l’écran. Était-il heureux ? Avait-il oublié pour un moment son malheur ? À quoi pensait-il ? Qui, au fond, était-il ? Je n’avais pas de réponses. Je n’en avais pas besoin. Karabiino était un garçon offert à mes yeux, à ma mémoire, parfaitement lisible et complètement mystérieux. Je savais un bout de son histoire, de son rêve. Mais là, à côté de moi, il était comme un petit prince, un petit roi. Un petit Sphinx. Insaisissable. Ailleurs. Ailleurs en permanence. » (idem, pp. 76-77)

 

L’individu homosexuel démuni peut rentrer dans le même processus de fierté d’être entretenu par un amant riche qui lui offre toute l’affection sensuelle et la richesse matérielle dont il avait rêvées : « À l’allure de ces contacts qui foisonnaient de partout, surgit ma rencontre avec un fils de riche monégasque qui m’initia aux joies du mannequinat et des voyages à l’étranger. Cette formule de voyages à l’étranger, appelée Escort dans le milieu, n’était autre qu’un accompagnement auprès des hommes d’affaires dans leurs déplacements. Bien sûr, avec le sexe à l’appui ! » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), p. 115)

 
 

b) Une rencontre des classes si idyllique ?

Je vous renvoie particulièrement aux codes « Androgynie bouffon/tyran » et « Doubles schizophréniques » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels.

 

Film "My Own Private Idaho" de Gus Van Sant

Film « My Own Private Idaho » de Gus Van Sant


 

L’entrelacement fictionnel entre le héros homosexuel riche et son amant du bout du monde, ou bien la double appartenance à deux univers sociaux « opposés » (à l’image de la différence des sexes), n’est parfois que la représentation d’une schizophrénie du sujet homosexuel réel, aux prises avec un désir homo-érotique jaloux qui le malmène, le sépare autant qu’il le fascine, et qui lui rappelle parfois un passé prolétaire et miséreux qui le fait encore souffrir (même si ce même sujet homosexuel a eu accès depuis au milieu de cols blancs qui l’a arraché à la misère : cette schizophrénie est particulièrement visible dans le parcours de personnalités homos comme Hervé Guibert, Jean Genet, Eddy Bellegueule, Didier Éribon, etc.) : « Tenir les deux sphères ensemble, appartenir sans heurts à ces deux mondes n’était guère possible. Pendant plusieurs années, il me fallut passer d’un registre à l’autre, d’un univers à l’autre, mais cet écartèlement entre les deux rôles que je devais jouer, entre mes deux identités sociales, de moins en moins liées l’une à l’autre, de moins en moins compatibles entre elles, produisait en moi une tension bien difficile à supporter et, en tout cas, fort déstabilisante. » (Didier Éribon, Retour à Reims (2010), p. 171) ; « Je n’ai pour amis que des femmes très riches et des enfants très pauvres. » (Jean Cocteau, cité dans le documentaire « Cocteau/Marais : un couple mythique » (2013) d’Yves Riou et Philippe Pouchain) ; « J’ai revu ‘Le Prince et le Pauvre’, et ce pour la première fois depuis 1937. Comme la plupart des films qui exercent une influence sur les enfants, l’histoire est simple mais les sous-entendus tellement complexes qu’ils en deviennent dérangeants pour peu que vous soyez en âge de les saisir. Le prince et le pauvre étaient joués par Bobby et Billy Mauch, de vrais jumeaux de mon âge : 12 ans à l’époque. Et me voilà donc à l’écran, par procuration, non pas une fois mais deux, jouant à la fois le prince et le pauvre. Ces deux personnages – mes deux personnages ? – étaient tellement semblables qu’ils en devenaient interchangeables. » (Gore Vidal, Palimpseste – Mémoires (1995), p. 33) Par exemple, dans son essai Riche et Pauvre (1998), Piotr Barsony évoque cette schizophrénie mondiale que le désir homosexuel illustre : « C’est une vie très compliquée que de vivre avec ses deux moitiés. » Par exemple, sur le flyer de son one-(wo)man-show Charlène Duval… entre copines (2011), le travesti M to F Charlène Duval prétend être toutes les femmes, y compris les romanichelles : « Riches, pauvres, belles, moches, vierges ou non, farouches ou nymphomanes, toutes auront leur place parmi les chansons interprétées par la plus glamour des survivantes du Music-hall. Une façon de démontrer que toutes ces femmes peuvent être réunies en une seule : Elle ! » Pour ma part, quand j’étais petit, je m’identifiais énormément à Princesse Sarah, ce personnage de dessins animés japonais qui alliait richesse et misère extrêmes.

 

Photo "Sensuous Girls" de Paolo Roversi

Photo « Sensuous Girls » de Paolo Roversi


 

Il arrive que l’individu homosexuel riche se plaise à s’identifier à un déshérité pour se faire plaindre et lui ravir la place. Et le vrai pauvre finit par lui reprocher cette fusion artificielle forcée : « J’eus affaire à un monsieur habitant une belle villa dans le Val de Marne, qui me désirait fortement vêtu comme l’homme de ménage du film ‘La Cage aux folles’. J’avais halluciné, concluant que ce fantasme me rabaissait complètement. Et puis, non sans gêne, il s’était plu à me dire que son sexe était un petit biscuit qui devenait grand comme une baguette. » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), p. 113) ; « Je n’aimais pas Diaghilew et pourtant, je vivais avec lui. Mais je l’ai haï du premier jour que je l’ai connu. Il s’était imposé à moi en profitant de ma pauvreté et de ce que soixante-cinq roubles par mois ne pussent me suffire à nous empêcher, ma mère et moi, de crever de faim… » (Nijinski dans son Journal, cité dans l’essai Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970) de Jean-Louis Chardans, p. 198) ; etc.

 

Mais parfois, la plainte ne vient pas, car l’amant pauvre trouve son compte dans l’opportunisme bourgeois ! Il ne cache pas non plus son souhait d’ascension sociale à travers la « profession » d’escort boy, ni son désir d’être « comme un riche » par fusion corporelle et amoureuse avec son protecteur milliardaire : « Dès les premiers jours, je fus happé par un groupe de jeunes filles qui me décrétèrent mignon comme un ‘petit blanc’ et donc enfant de riche et de bonne éducation. Bientôt, ma personne fit le tour de la classe auprès des collègues masculins qui, jalousement, trouvèrent à leur tour que j’étais efféminé et que cet aspect attirait la compagnie des filles. » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), p. 46) ; « L’argent me manquait et l’indispensable de l’argent dans ma vie n’était plus à démontrer. Mes échecs fréquents étaient là pour souligner l’importance de mes mouvements réactionnels aspirés par cette vie. […] Même réduit à son strict minimum, l’argent supporte toute la symbolique de l’échange, de la médiation entre la société et l’individu. C’est une chaîne impossible à rompre, mais si l’excès d’argent pèse aux riches, combien est davantage contraignant le manque d’argent pour ceux qu’on dit pauvres ! » (idem, p. 119)

 

En réalité, l’attraction du sujet homosexuel riche et du sujet homosexuel semble prioritairement motivée par l’intérêt matériel et sensuel plutôt que par l’amour gratuit et désintéressé. Même si intellectuellement l’abstraction du fossé des cultures et des classes était séduisante, il se trouve que ce fossé n’est pas si facile à combler/ignorer. « Marc [le meilleur ami homo de Paula] m’a expliqué qu’il y avait là-bas [au Maroc] de nombreux jeunes gens disponibles pour une aventure avec un occidental, surtout s’il y avait un petit cadeau à espérer. Mais les échanges intellectuels avec un garçon de dix-huit ans étaient forcément limités. Enfin, a-t-il soupiré, quelques mensonges et un beau sourire valent bien quelques dirhams… » (Paula Dumont dans son autobiographie La Vie dure : Éducation sentimentale d’une lesbienne (2010), p. 197)

 

Certains auteurs homosexuels bourgeois projettent souvent sur leur amant pauvre leurs propres fantasmes érotiques. Le comble, c’est qu’ils se mettent même à rêver à un consentement miraculeux de sa part, à ce que l’initiative de l’amour vienne inopinément de celui qu’ils cherchent à soumettre par le sexe et l’argent. C’est la raison pour laquelle ils relativisent la prostitution, la pédophilie et le tourisme sexuel, sans même s’en rendre compte.

 
 

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