Voyage le bon

Voyage

 

 

NOTICE EXPLICATIVE :

 

Ce n’est pas un hasard si les road movies sont choisis par beaucoup de réalisateurs gay friendly comme toiles de fond pour le récit des histoires d’amour homosexuel. Souvent, le personnage homosexuel se définit lui-même comme un voyageur, soit parce qu’en effet il ne tient pas en place et vit avec un sac à dos greffé sur le dos (n’entend-on pas parfois l’expression « être pédé comme un sac à dos » ?), soit parce qu’il éprouve ses évasions imaginaires intérieures comme des voyages réels. Il a la satisfaction d’être un dénicheur de terres inconnues, un explorateur audacieux qui verrait ce que les autres ne voient pas ; il défierait, par son destin de nomade-artiste, la maison et l’immobilisme « des hétéros ».

 

Mais quand le voyage et la figure du voyageur sont traités dans les œuvres artistiques parlant d’homosexualité, en général, ils ne recouvrent pas la réalité positive de l’évasion et de la rencontre concrète des peuples : ils symbolisent l’errance, l’abandon du Réel, la fuite de soi, la peur, le « nomadisme dans l’immobilité » (expression que j’emprunte à Gilles Deleuze), l’extase planante permise notamment par les drogues, la schizophrénie, une projection sentimentalo-fantasmato-spirituelle, la luxure (cf. le tourisme sexuel), et la mort, plutôt qu’un voyage où le cœur se déplace en même temps que le corps.

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Femme étrangère », « Extase », « Fresques historiques », « Drogues », « Chevauchement de la fiction sur la Réalité », « Bobo », « Couple homosexuel enfermé dans un cinéma », « Dilettante homo », « Milieu homosexuel paradisiaque », « Planeur », « Amour ambigu de l’étranger », à la partie « Aventurier » du code « Super-héros », et à la partie « Mappemonde » du code « Homosexuels psychorigides », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

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FICTION

 

a) Le voyageur homosexuel globe-trotteur :

Film "Hannah Free" de Wendy Jo Carlton

Film « Hannah Free » de Wendy Jo Carlton


 

Régulièrement dans les fictions traitant d’homosexualité, le personnage homosexuel est un vagabond, vivant un destin d’éternel exilé ou d’électron libre : cf. le film « Comme des voleurs » (2007) de Lionel Baier, le roman La Voyageuse (1999) d’Andrea H. Japp, la comédie musicale Panique à bord (2008) de Stéphane Laporte, le film « Les Témoins » (2006) d’André Téchiné (avec le personnage de Steve), le film « L’Art de la fugue » (2014) de Brice Cauvin, le film « La Fuga » (1964) de Paolo Spinola, le film « Road Movie » (2002) d’In-Shik Kim, le roman L’Exil (1929) d’Henry de Montherlant, le film « Extravagances » (1995) de Beeban Kidron, le roman El Misántropo (1972) de Llorenç Villalonga, le film « El Extraño Viaje » (1964) de Fernando Fernán Gómez, les films « The Living End » (1992) et « The Doom Generation » (1995) de Gregg Araki, le film « Mon voyage d’hiver » (2002) de Vincent Dieutre, le film « Homo Faber » (« Voyager », 1991) de Volker Schlöndorff, le roman Die Reise In Die Vergangenheit (Le Voyage dans le passé, 1929) de Stefan Sweig, la comédie musicale À voix et à vapeur (2011) de Christian Dupouy (dont la trame narrative est un tour du monde), le roman Les nouveaux nouveaux mystères de Paris (2011) de Cécile Vargaftig (avec le voyage dans une machine à remonter le temps), le one-man-show Petit cours d’éducation sexuelle (2009) de Samuel Ganes, le film « Pusinky » (2007) de Karin Babinska, le film « Dans le village » (2009) de Patricia Godal, le film « Haijiao Tianya » (« Incidental Journey », 2001) de Jofei Chen, le film « Brown Bunny » (2004) de Vincent Gallo, le film « Gerry » (2002) de Gus Van Sant, la comédie musicale Angels In America (2008) de Tony Kushner, le film « Blind Spot » (2001) de Stephan Woloszczuk, le film « Drôle de Félix » (1999) d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau, le film « Priscilla, folle du désert » (1995) de Stephan Elliot, le film « Another Country » (1984) de Marek Kanievska, le roman Le Joueur d’échecs (1943) de Stefan Zweig (se déroulant lors d’un voyage en bateau), le roman Mi Novia Y Mi Novio (1923) d’Álvaro Retana, le film « Il Giovane Normale » (1969) de Dino Risi, le roman Le Voyageur sur la terre (1924) de Julien Green, le roman Mon premier voyage (1937) de Jean Cocteau, la pièce Rêve d’Égypte (1907) et le roman La Vagabonde (1910) de Colette, le film « La Croix du Sud » (2003) de Pablo Reyero, le film « My Own Private Idaho » (1991) de Gus Van Sant, le film « Le Voyage au Kafiristan » (2001) de Fosco et Donatello Dubini, le roman Le Voyage secret (1949) de Marcel Jouhandeau, le roman L’Exilé de Capri (1959) de Roger Peyrefitte, le ballet Chant du compagnon errant (1971) de Maurice Béjart, le film « Plus fort que le diable » (1954) de John Huston, le film « Freak Orlando » (1981) d’Ulrike Ottinger, le film « Clandestino Destino » (1987) de Jaime Humberto Hermosillo, le film « Saturn’s Return » (2001) de Wenona Byrne, le film « Boat Trip » (2003) de Mort Nathan, le roman Un Voyage ennuyeux (1949) de Yukio Mishima, le roman Pavillon noir (2007) de Thibaut de Saint Pol (avec Daniel, le globe-trotteur), le roman Yo No Tengo La Culpa De Haber Nacido Tan Sexy (1997) d’Eduardo Mendicutti, le film « Tueurs fous » (1972) de Boris Szulzinger, le film « PuPu No Monogatari » (1998) de Kensaku Watanabe, le film « Fast Trip, Long Drop » (1993) de Gregg Bordowitz, le film « Hubo Un Tiempo En Que Los Sueños Dieron Paso A Largas Noches De Insomnio » (1998) de Julián Hernández, le film « Butterfly Kiss » (1995) de Michael Winterbottom, la chanson « Cap Falcon » d’Étienne Daho, le film « Pasajero » (2010) de Miguel Gabaldón, le film « La Traversée » (2001) de Sébastien Lifshitz, le film « Holiday » (2005) d’Agathe Dreyfus et Aurélia Barbe, le film « Tourist » (2008) de Tor Iben, le film « Métamorphoses » (2014) de Christophe Honoré, le film « La Parade » (2011) de Srdjan Dragojevic, etc.

 

Film "My Own Private Idaho" de Gus Van Sant

Film « My Own Private Idaho » de Gus Van Sant


 

La route est un motif qui revient très souvent dans les œuvres homo-érotiques : cf. le film « L’Un dans l’autre » (1999) de Laurent Larivière, le film « Saturn’s Return » (2001) de Wenona Byrne, le film « L’Ennemi naturel » (2003) de Pierre-Erwan Guillaume, le film « Teorema » (« Théorème », 1968) de Pier Paolo Pasolini, le film « Contact » (2002) de Kieran Galvin, le film « En route » (2004) de Jan Krüger, le film « Boys Don’t Cry » de Kimberly Peirce, le film « Mon copain Rachid » (1998) de Philippe Barassat, les films « Dream Kitchen » (1999) et « Chicken » (2001) de Barry Dignam, le film « Les Amants diaboliques » (1942) de Luchino Visconti, le film « Une Histoire sans importance » (1980) de Jacques Duron, le film « My Summer Of Love » (2004) de Pawel Pawlikovsky, le film « Bug » (2003) d’Arnault Labaronne, le film « Quels adultes savent » (2003) de Jonathan Wald, le film « Drôle de Félix » (1999) d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau, le film « Browny Bunny » (2002) de Vincent Gallo, le film « Urbania » (2004) de Jon Shear, le film « Happy Together » (1997) de Wong Far-Wai, le film « Muerte En La Carretera » (« Mort sur la route », 1977) de Pedro Almodóvar, le film « Le Temps qui reste » (2005) de François Ozon, le film « La Route » (1934) de Sun Yu, le film « Läns Vägen » (« Along The Road », 2011) de Jerry Carlsson et Anette Gunnarsson (racontant l’amour impossible entre deux routiers camionneurs), le film « Praia Do Futuro » (2014) de Karim Aïnouz, etc.
 

En célibataire ou en couple, le héros homosexuel semble avoir le virus des voyages : « On a beaucoup voyagé ensemble. » (Konrad parlant de son amant disparu Heiko, dans le film « Praia Do Futuro » (2014) de Karim Aïnouz) ; « J’adore ça les voyages. J’en ai fait ma vie. » (Jeanfi, le steward homo dans le one-man-show Au sol et en vol (2014) de Jean-Philippe Janssens) ; « On nous appelle les forains. La route est notre domicile. » (Bill et Étienne dans la comédie musicale « Les Demoiselles de Rochefort » (1967) de Jacques Demy) ; « C’est bien de voyager : ça ouvre l’esprit. » (la phrase « profonde » de Samir, dans le film « La Vie d’Adèle » (2013) d’Abdellatif Kechiche) ; « Il faut partir. Il est temps. Les plus beaux jours de ma vie, c’était l’an dernier, quand je me suis enfui de chez moi. Je ne savais pas où aller. Je continuais à avancer. Je n’ai jamais vu des jours si longs et si colorés. Mais je n’allais jamais assez loin. Je n’ai jamais vu la mer. Je veux marcher jusqu’en Afrique et traverser le désert. Je veux du soleil. » (Rimbaud dans le film « Rimbaud Verlaine » (1995) d’Agnieszka Holland) ; « Irina, il faut te laver. Nous allons entreprendre un long voyage. » (Madame Garbo dans la pièce L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer (1967) de Copi) ; « Je suis habituée à une vie de nomade. » (Helena s’adressant à sa future compagne Lisa, dans le film « Como Esquecer », « Comment t’oublier ? » (2010), de Malu de Martino) ; « Depuis toute petite je suis sur les routes. Dans l’errance. Je me suis habituée à cette vie sans lieu fixe, sans un cœur tendre, sans frère, sans sœur. Je suis ma propre mère. Mon propre frère. Ma propre sœur. Je suis la famille entière, éclatée, réunie. » (Hadda dans le roman Le Jour du roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 199) ; « Je vais comme les gens de rien vers le destin. […] une brindille dans le vent, une goutte d’eau dans l’océan. […] Je vais par les chemins. Un peu bohème. Je ne m’attache à rien. » (cf. la chanson « Boulevard des rêves » de Stéphane Corbin) ; « Les deux amantes s’aimaient tant, elles qui avaient tellement de projets : maison de campagne, jardin, chalet, voyages. » (Lucie et Ginette, les deux lesbiennes du roman Accointances, connaissances, et mouvances (2010) de Denis-Martin Chabot, p. 28) ; « C’est un caméléon, un voyageur, un vagabond. » (cf. la chanson « Caméléon » de Véronique Rivière) ; « Je suis très souvent sur les routes. » (Léopold, le héros homosexuel de la pièce Gouttes dans l’océan (1997) de Rainer Werner Fassbinder) ; « Il ne se considérait pas comme un touriste, mais comme un voyageur. La différence tenait, entre autres, au facteur temps, expliquait-il. Alors que le touriste se hâte, en général, de rentrer chez lui au bout de quelques semaines ou de quelques mois, le voyageur, toujours étranger à ses lieux de séjour successifs, se déplace lentement, sur des périodes de plusieurs années, d’une contrée de la terre à une autre. » (le narrateur homosexuel du roman Un Thé au Sahara (1952) de Paul Bowles, p. 13) ; « Elle n’a jamais été capable de tenir en place plus de 10 minutes. » (Alain Richepin parlant de sa fille lesbienne à Romane sa fille dans l’épisode 68 « Restons zen ! » (2013-2014) de la série Joséphine Ange gardien) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « Somefarwhere » (2011) d’Everett Lewis, Price se définit comme un « voyageur », un touriste en Irak. Dans le film « To The Marriage Of True Minds » (« Au mariage de nos âmes loyales », 2010) d’Andrew Steggal, deux jeunes Irakiens embarquent illégalement sur un bateau qui les mène de Bagdad à Londres ; enfermés, Falah réconforte Hayder en lui murmurant en arabe les vers des sonnets amoureux de Shakespeare. Dans le roman Para Doxa (2011) de Laure Migliore, Ambre et Helena se rencontrent en voyage humanitaire en Namibie. Dans le one-woman-show La Lesbienne invisible (2009) d’Océane Rose-Marie, Nathalie, la lesbienne, dit « sa passion pour les voyages ». Dans le film « Intrusion » (2003) d’Artémio Benki, les personnages sont des voyageurs invétérés : Klara raconte que dans son enfance elle déménageait tout le temps ; Florence, elle, est auto-stoppeuse. Dans la pièce Nous deux (2012) de Pascal Rocher et Sandra Colombo, Bernard, le héros homosexuel, est l’archétype du bobo qui aime voyager parce que ça le rend esthétiquement beau : il travaille dans la mode et pour la télé, vit aux couleurs du Japon, mange dans les restos japonais, puis projette de vivre à la campagne. Dans la pièce Lacenaire (2014) de Franck Desmedt et Yvon Martin, Lacenaire se donne pour métier « commis voyageur ». Dans le film « A Love You » (2015) de Paul Lefèvre, Manu et son pote Fred sont pris pour un couple de gays parce qu’ils font du stop ensemble.
 

Dans le film « Children Of God » (« Enfants de Dieu », 2011) de Kareem J. Mortimer, le voyage est considéré comme un rite d’initiation obligatoire pour se retrouver soi-même et pour vivre l’amour : « Le voyage est un face-à-face avec soi-même. » (Anna Ross, la conseillère d’orientation s’adressant à Johnny, le héros homosexuel) C’est pendant le voyage en bateau vers l’île des Bahamas que nos deux amants Johnny et Romeo vont d’ailleurs se rencontrer.

 

La direction prise par les personnages homos libertaires est en général atlantiste, donc vers l’Ouest (cf. la chanson « Go West » des Pet Shop Boys, la comédie musicale Il était une fois complètement à l’ouest (2016) des Caramels Fous, etc.). Par exemple, dans le film « Carol » (2016) de Todd Haynes, Carol et Thérèse partent en voyage « vers l’Ouest » pour vivre follement leur amour, en quittant leur famille respective : « Je partirais bien toute seule. Juste quelques jours. » (Carol)

 
 

b) L’homosexualité contre la maison de l’hétérosexualité :

Généralement, l’homosexualité est associée au voyage, et mise en opposition à la vie conjugale dans le mariage, vie jugée ennuyeuse, et allégorisée par l’espace soi-disant « confiné » de la maison : « Qu’est-ce que papa et maman sont allés faire dans ce trou ? » (Riley par rapport à la ville gay de San Francisco, dans le film d’animation « Inside Out », « Vice-versa » (2015) de Peter Docter) ; « Ma maison, c’est la route ! » (Hedwig, le héros homosexuel du film « Hedwig And The Angry Inch » (2001) de John Cameron Mitchell) ; « Elle revint sur ses pas, jusqu’à se retrouver devant chez elle. De nouveau, elle s’immobilisa. Prise d’une envie de partir en courant, comme si la maison risquait de l’avaler. » (Esti, l’héroïne lesbienne face à sa vie de femme mariée, dans le roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman, p. 84) ; « La première fois que je l’ai fait, c’était pendant la grossesse de ma femme.  Il y avait une réunion de professeurs, à New York. Ma femme ne se sentant pas bien, j’y suis allé seul. Et dans le train, j’y ai pensé. J’y pensais, j’y pensais pendant tout le voyage. Et peu après mon arrivée, j’avais emballé un mec dans les toilettes de la gare. » (Hank, le héros bisexuel parlant de son initiation à l’homosexualité, dans le film « The Boys In The Band » (« Les Garçons de la bande », 1970) de William Friedkin) ; « À la maison, c’est l’enfer. Et tellement bien avec toi. » (Phil s’adressant à son amant Nicholas, au lit, dans le film « Die Mitter der Welt », « Moi et mon monde » (2016) de Jakob M Erwa) ; etc. Par exemple, dans le film « Contracorriente » (2011) de Javier Fuentes-León, Santiago, le peintre homo, invite en vain son petit copain Miguel à entreprendre « leur voyage », pour que ce dernier quitte sa vie rangée d’« hétéro ». Dans la pièce Sugar (2014) de Joëlle Fossier, Georges est un notaire, marié avec une femme, homosexuel caché, et sans cesse en voyage : William, son copain, ne supporte plus ses absences ; et c’est lorsque Georges va assumer pleinement son homosexualité qu’il quitte définitivement le domicile familial de sa femme. Dans le film « Free Fall » (2014) de Stéphane Lacant, Marc, l’homosexuel refoulé, a l’impression de « manquer d’air », d’« être à l’étroit » dans sa nouvelle maison avec sa femme enceinte Bettina ; et son amant Engel l’incite à partir : « T’as déjà pensé à te casser ? » Marc finit, face à sa mère, de donner raison à l’homosexualité : « Bettina avait raison : une foutue idée, cette maison. » Dans son concert Free : The One Woman Funky Show (2014), Shirley Souagnon se moque de l’absurdité de la démarche de « Julie et Laurent », un couple hétéro lambda cherchant un appartement. Dans le film « La Vie d’Adèle » (2013) d’Abdellatif Kechiche, on voit tout le temps Adèle dans les transports en commun, pile au moment où elle « se lesbianise ». À la fin du film « W imie… » (« Aime… et fais ce que tu veux », 2014) de Malgorzata Szumowska, le voyage de Lukasz en train, en direction de là où habite Adam, signe la pratique et l’identité homosexuelles assumées. Dans la pièce Les Amours de Fanchette (2012) d’Imago, Agathe tanne Fanchette pour qu’elles partent vivre leur amour secret dans un lieu complètement isolé du monde : « Il faut que nous partions ! Il faut que nous quittions la maison tout de suite ! » Dans le film « Circumstance » (« En secret », 2011) de Maryam Keshavarz, les deux protagonistes lesbiennes, au moment de découvrir leur amour, parlent sans arrêt de leur rêve de partir à Dubaï et de quitter l’enfer de Téhéran : « On se tire à l’étranger. » ; l’histoire termine par l’impossibilité du départ (« On pourrait partir. »), et donc de l’amour homosexuel : Shirin, une fois soumise à un mariage arrangé, ne pourra plus quitter la maison à laquelle Atefeh cherche à l’arracher. Dans la pièce L’Héritage de la Femme-Araignée (2007) de Christophe et Stéphane Botti, au moment où Sandre tombe amoureux d’une femme, Charlotte, il affirme vouloir arrêter de vivoter, de voyager, pour aimer vraiment (ce changement semble le bouleverser : « Pour quelle raison est-ce que je veux arrêter de voyager ? »). Dans le film « Les Amants diaboliques » (1942) de Luchino Visconti, l’association entre homosexualité et voyage est clairement faite. Quand Giuseppe vient chercher Gino pour vivre avec lui et courir le monde, Gino se retrouve face à un cruel dilemme : doit-il choisir le vagabondage (l’homosexualité) ou la maison (l’« hétérosexualité ») ? La phrase « Je ne veux plus voyager ! » répétée à trois reprises avec violence par Gino signe son refus catégorique du mode de vie homosexuel. Dans le film « L’Art de la fugue » (2014) de Brice Cauvin, l’acquisition d’une maison et les plans de construction sont montrés comme le summum de la soumission. Dans le film « À trois on y va ! » (2015) de Jérôme Bonnell, Charlotte, Mélodie et Charles, le « couple à trois », n’arrêtent pas de voyager, sans être capables de se fixer, ni amoureusement ni géographiquement ni socialement. D’ailleurs, Charlotte et Michel se sont engagés dans l’achat d’une maison… et Charles regrette déjà : « Je sais pas si c’était le bon moment pour s’acheter une maison et de s’endetter sur 30 piges… » ; « J’ai l’impression qu’elle nous porte malheur, cette baraque. » Dans le film « La Belle Saison » (2015) de Catherine Corsini, Delphine se voit menacée d’immobilisme hétérosexuel si elle ne va pas vivre son homosexualité à Paris : « T’as envie de rester ici toute ta vie ? » lui demande l’une de ses ex.

 

Dans le film « Rafiki » (2018) de Wanuri Kahiu, Ziki, l’héroïne lesbienne, dit vouloir échapper à sa « condition de femme kényane » et « voyager partout dans le monde ». Pour elle, le summum de l’esclavage, c’est d’être « une Kényane classique » et de « rester à la maison ».
 

Quand le héros homo confie à la personne qui l’intéresse sexuellement qu’il aime les voyages, dans sa bouche, c’est comme s’il lui faisait une énorme déclaration d’amour. Il le lui déclare avec un regard tellement transperçant (genre « Je viens de te dire un splendide ‘je t’aime’ ! Je te propose d’être mon compagnon de voyages. ») que sa proie se sens obligée de fuir son regard pour ne pas alimenter le feu de ce voyage qui ressemble à une demande en mariage ! « J’adorerais voyager. Aller avec quelqu’un dans plusieurs endroits du monde. » (Jonathan parlant à Matthieu pour le draguer, dans la pièce À partir d’un SMS (2013) de Silas Van H.) ; « C’est notre histoire d’amour musicale. Nous l’écrivons scène après scène et notre amour grandit pendant ce voyage vers la liberté ! » (Adam et Steve dans le film « The Big Gay Musical » (2010) de Casper Andreas et Fred M. Caruso) ; « Je ferais pour votre Majesté de bien plus longs voyages. » (Sidonie, l’héroïne lesbienne s’adressant à la reine Marie-Antoinette, dans le film « Les Adieux à la Reine » (2012) de Benoît Jacquot) ; « Tu vois, moi, c’est comme si je voyageais dans un pays merveilleux. » (Sidonie, l’héroïne lesbienne face à la broderie pour la Reine Marie-Antoinette, idem) ; « J’ai toujours rêvé de me faire une nana. Mais c’est comme faire un voyage en Laponie ou en Norvège. C’est du rêve. Ça n’arrivera jamais. » (Une collègue hétéro de Rachel, l’héroïne lesbienne, dans le film « Imagine You And Me » (2005) d’Ol Parker) ; etc. Par exemple, dans le film « Week-end » (2012) d’Andrew Haigh, Glen essaie de draguer Russell en parlant voyages.

 

Les histoires d’amour homosexuel fictionnelles semblent surtout reposer sur le goût commun des jolis voyages, et non sur un engagement durable : « Simon raconte avec pudeur que le matin-même, il est allé dans l’appartement de Gilberto détruire chacune de ses affaires. Il a déchiré les chemises de Gilberto, consciencieusement, les unes après les autres, il a brisé le joli cendrier chiné ensemble contre la table du salon (Gilberto ne fume pas). IL a aussi déchiqueté les billets d’avion des vacances qu’ils avaient passés ensemble en Hollande, et tout un tas de papiers officiels. Simon dit ‘J’ai déchiqueté ces billets parce que c’est une manière de lui dire qu’il ne peut rien garder, même pas le souvenir heureux de ce voyage.» (Mike Nietomertz, Des chiens (2011), p. 109)

 
 

c) Un vrai voyage ?

Quand bien même le corps du héros homo semble se mouvoir dans l’espace, son voyage ne semble pas habité par un vrai désir. On dirait que celui-ci s’est vidé de liberté et de Réel. « Moi, quand je déprime, je pars en voyage. » (Guillaume, le héros bisexuel du film « Les Garçons et Guillaume, à table ! » (2013) de Guillaume Gallienne) Il s’agit du voyage bourgeois opéré par l’aristocrate qui trouve tout « trrrrès typique » et « trrrrès exotique » parce qu’il ne veut surtout pas bouger de son siège : « Oh, mes enfants, quel voyage ! » (Solitaire dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « Ce fut un voyage épouvantable. » (Jean-Luc, 27 ans, homosexuel, dans l’essai Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970) de Jean-Louis Chardans, p. 88) ; etc.

 

La tribulation en question n’est pas un voyage dans le sens noble du terme, c’est-à-dire d’ouverture au monde et aux autres. Il mérite d’autres noms : « école buissonnière », « fuite », « fugue », « exil forcé », « errance », « vagabondage », « absorption de drogues », « déterritorialisation littéraire », « mort », « imaginaire », etc. « Ta vie passe forcément par la fuite. » (cf. la chanson « Small-town Boy » de Bronski Beat) ; « En tout cas, ce soir, c’est moi qui voyage. » (Catherine, l’héroïne lesbienne qui en réalité évoque ses « aventures » amoureuses, dans la pièce Un Lit pour trois (2010) d’Ivan Tournel et Mylène Chaouat) ; « Nous, les gays, on adore voyager ! On adore les visites cul…turelles. » (le narrateur homosexuel dans le one-man-show Les Gays pour les nuls (2016) d’Arnaud Chandeclair) ; « Tu as disparu mystérieusement il y a un mois. Mon seul point de chute, c’est le rendez-vous que tu m’as fixé hier sur ton message. Dans une quinzaine de jours devant la cathédrale de Cologne, en Allemagne. Les lettres des villes clignotent, se figent en même temps que les horaires. Il faut que je choisisse vite, que je m’arrache d’ici. C’est mon tour. Que je mange des kilomètres et des kilomètres, que je change de territoire. Dans quinze jours je veux avoir un autre regard. Berlin. Je pourrais y rester, pousser plus loin en Europe avant de te rejoindre à Cologne. Je trace des lignes de fuites sur une carte imaginaire. Un flot de voyageurs déboule, se déploie dans le vaste hall. Tous ces gens qui arrivent, l’air concentré qu’ils ont tous, là et pas là en même temps. Pleins de leur mystère. L’urgence de déguerpir m’a cueilli ce matin à l’aube. Quel contraste avec la mollesse subie de ces dernières semaines, j’avais renoncé à pas mal de choses. Une femme me bouscule, puis un homme. Un autre flot de voyageurs déboule. Ils croisent ceux qui avancent à contre-sens, se dépêchent. C’est donc à ça que je vais ressembler quand je descendrai du train, sur le quai à Berlin : un homme/automate perdu, qui veut avoir l’air crédible dans son rôle de touriste, pour oublier qu’il est parti à force de tourner en rond à t’attendre, parce qu’il n’est pas capable d’inventer grand chose tout seul ? » (cf. l’incipit du narrateur homosexuel du roman Carnaval (2014) de Manuel Blanc) Par exemple, le voyage est qualifié d’« absence » dans le film « Œdipe (N + 1) » (2001) d’Éric Rognard. Dans le roman Jours de mûres et de papillons (2014) de Marie Evkine, c’est une grande peine de cœur après une passion amoureuse vouée à la rupture qui motive le voyage en Italie, en Amérique, à Paris, de l’héroïne lesbienne. Il arrive d’ailleurs que la destination de ce voyage homosexuel soit parfois fictive. C’est comme la « Canary Bay » du groupe Indochine ou le pays imaginaire de Peter Pan : « Personne ne peut y aller. » Ce voyage ne rentre pas dans l’espace-temps réel : il va « plus loin que la nuit et le jour » (cf. la chanson « Voyage, voyage » de Desireless). Symboliquement, le personnage homosexuel met la tête dans un décor pour se donner l’illusion qu’il a un destin de nain « à la Amélie Poulain », ou bien feuillette un beau livre d’images qu’il voit défiler passivement devant lui. On le balade en gondole, comme le personnage figé d’Aschenbach dans le film « Mort à Venise » (1971) de Luchino Visconti. Autres exemples : dans le film « Absences répétées » (1972) de Guy Gilles (titre ô combien signifiant), François décide de « faire un long voyage ». La pièce La Fuite à cheval très loin dans la ville (1976) de Bernard-Marie Koltès, qui a priori suggère le voyage par son intitulé, ne traite pas dans la trame narrative d’un voyage réel, puisque le narrateur ne quitte pas la ville : il s’agit d’une simple errance de la pensée. Dans le roman Si j’étais vous (1947) de Julien Green, le « voyage » n’est que l’autre nom du transfert schizophrénique de personnalité, de l’extase pour se substituer aux autres. Dans le film « Hoje Eu Quero Voltar Sozinho » (« Au premier regard », 2014) de Daniel Ribeiro, Léo, le héros homosexuel aveugle, rêve de partir loin, de déménager, de suivre un programme d’échange à l’étranger, mais on voit que son voyage n’est pas concret : il veut rejoindre un pays imaginaire que personne ne connaîtrait, là où « tu peux t’inventer ta propre personnalité ». Dans le film « Praia Do Futuro » (2014) de Karim Aïnouz, Donato, le héros homo, a abandonné sa famille brésilienne pour aller s’exiler en Allemagne, sans donner de nouvelles. Dans le film « Mezzanotte » (2014) de Sebastiano Riso, on assiste à l’errance nocturne de Davide, le jeune héros homosexuel, dans le monde de la prostitution homosexuelle de Catano. Dans la pièce Géométrie du triangle isocèle (2016) de Franck d’Ascanio, les « déplacements à l’étranger » de Lola étaient en réalité des bobards pour masquer ses infidélités « extraconjugales » à Vera.

 

Le voyage dont il est question dans les fictions homosexuelles est plutôt une fuite de soi qu’un don de sa personne : « Moi, j’ai l’art de la fugue. » (Mimile dans le roman La Cité des Rats (1979) de Copi, p. 63) ; « Je suis en errance, passagère clandestine d’une vie qui n’est pas la mienne. » (la narratrice lesbienne dans le roman Mathilde, je l’ai rencontrée dans un train (2005) de Cy Jung, p. 31) ; « Quand je pars avec lui tout au bout de la nuit, je ne sais plus qui je suis, si je suis moi ou lui. » (cf. la chanson « Mon Démon » du Teenager dans la comédie musicale La Légende de Jimmy de Michel Berger) ; « J’ai voyagé de Mexico à Tokyo sans savoir dans quel pays j’étais. » (cf. la chanson « Disco Queen d’un soir » de la Palma dans le spectacle musical Cindy (2002) de Luc Plamondon) ; « Je peux quitter n’importe qui, n’importe où. » (Hannah, lesbienne qui ne sait pas s’engager et qui s’auto-définit par l’infidélité, dans le film « Entre les corps » (2012) d’Anaïs Sartini) ; etc. Par exemple, dans le film « Boys Like Us » (2014) de Patric Chiha, c’est suite à sa rupture amoureuse avec son amant Pierre que Rudolf décide de tout larguer (appartement, job, amis) pour aller s’installer dans la montagne autrichienne : ses deux potes gays Nicolas et Gabriel, eux aussi dégoûtés de la vie, le suivent dans sa fuite en avant, dans ce voyage sans but. Dans le film « Facing Mirrors : Aynehaye Rooberoo » (« Une Femme iranienne », 2014) de Negar Azarbayjani, tous les personnages, en particuliers transsexuels, voyagent : que ce soit le voyage vers Kojoor en taxi entre Adineh l’héroïne transsexuelle F to M et Rana la femme mariée, ou encore l’exil d’Adineh en Allemagne pour se faire opérer et changer de sexe. Le père d’Adineh veut empêcher que sa fille parte et qu’elle « devienne une vagabonde qui vit à l’étranger ».

 

Le voyage homosexuel ressemble à la pulsion : « Instant présent tu es l’essence du voyage. » (cf. la chanson « Vertige » de Mylène Farmer) Il n’a pas de but ou de sens apparent : « Je suis un expert en routes. J’ai goûté des routes toute ma vie. Cette route-ci n’a pas de fin. Elle fait sans doute le tour du monde. » (Mike, le héros homosexuel du film « My Own Private Idaho » (1991) de Gus Van Sant) Il ne semble pas avoir d’assise sur le Réel : il est davantage dicté par l’imaginaire que par la réalité concrète : « Tout au fond de ma mémoire, je le sens se réveiller, l’ancestral désir de toi : c’est le désir de monter sur un beau tapis magique pour survoler toute l’Afrique dans un dessin-animé. » (Lou à Ahmed, dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « Je visite le monde, je veux devenir voyageur, errer. […] Je découvre des pays, je les aime littéraires, je lis des livres… » (Louis dans la pièce Juste la fin du monde (1999) de Jean-Luc Lagarce) ; « Dans un voyage imaginé, j’ai glissé ma liberté entre les pages d’un cahier. » (cf. la chanson « Les Romantiques » dans la comédie musicale George Sand et les Romantiques (1992) de Catherine Lara) ; « Nous sommes constitués de choses molles et façonnables. Nous sommes des êtres poreux. Nous sommes des bouts de bois flotté, des pierres polies par les courants. Nous sommes des grands voyageurs. Il n’y a pas de petits déplacements. » (le narrateur du film « Anu » (2012) de Lola Peuch) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta, les voix-off, quand elles abordent la thématique du voyage, se réfèrent toujours au monde virtuel d’Internet, à l’espace éthéré de la rêverie et de la sensation : « Le corps cassé. Toujours vivant. Je traverse l’été. » ; « Partir aussi est un art. » On retrouve le jargon queer du déplacement : il s’agit de « rêver la géographie », de reconstituer mentalement une « cartographie du souvenir ».

 

Dans le téléfilm « Just Like A Woman » (2015) de Rachid Bouchareb, les deux amantes lesbiennes, Marilyn et Mona, fuient leur quotidien respectif parce qu’elles sont soit malheureuses dans leur travail et dans leur couple, soit inculpées d’homicide involontaire (Mona a tué accidentellement sa belle-mère en lui administrant les mauvais médicaments). « Je suis partie. » déclare Mona en pleurs. « T’as eu raison. » lui répond Marilyn.
 
 

d) Le nomadisme dans l’immobilité :

Film "Priscilla folle du désert" de Stephan Elliott

Film « Priscilla folle du désert » de Stephan Elliott


 

En général, le voyage figuré dans les fictions homo-érotiques n’est pas réel : le personnage homosexuel effectue un voyage intérieur, et vit une forme de « nomadisme dans l’immobilité », en parcourant une contrée immatérielle qu’il a du mal à identifier : cf. le roman La Gare des faux départs (2002) d’Hugo Marsan, l’album « Voyages immobiles » d’Étienne Daho, le roman Le Vagabond solitaire (1960) de Jack Kerouac, la pièce Ici et ailleurs (1981) de Jean-Luc Lagarce, le film « Permanent Residence » (2009) de Danny Cheng Wan-Cheung, le film « La Princesse et la Sirène » (2017) de Charlotte Audebram, etc. « Solution en vue : l’immobilisme. » (la Comédienne à propos du mouvement gravitationnel des planètes, dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi) ; « Je me déplace lentement, presque immobilement. » (l’un des héros homosexuels de la pièce Dans la solitude des champs de coton (2009) de Bernard-Marie Koltès) ; « Moi je planais comme un dingue. […] Mais cette vie-là ça m’a fatigué vite. Je commence à m’arrêter de plus en plus souvent, dès que je vois une branche de libre. Et j’y trouve des gens qui me ressemblent, des camarades qui ont des muscles meurtris à force de voyager. Et je reste avec eux, piailler, sautiller, changer de branche quand le temps nous le concède. Alors il pleut souvent. Nos plumes deviennent grises. Alors, peu à peu, je viens chez vous. » (l’un des personnages de la pièce La Journée d’une rêveuse (1968) de Copi) ; « Il ne sait pas partir, il n’a jamais su. » (Jean-Louis Bory, La Peau des zèbres (1969), p. 460) ; « J’ai jamais pu partir. J’ai essayé dix fois. J’y suis pas arrivé. » (Stéphane s’adressant à son ex-amant Vincent, dans la pièce Un Tango en bord de mer (2014) de Philippe Besson) ; « Si j’avais une machine à remonter le temps, j’irais nulle part. » (Shirley Souagnon disant qu’à aucune époque elle aurait été acceptée telle qu’elle est, dans son concert Free : The One Woman Funky Show, 2014) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « Donne-moi la main » (2009) de Pascal-Alex Vincent, les jumeaux Quentin et Antoine s’en vont en voyage vers l’Espagne pour assister à l’enterrement de leur mère. Mais celui-ci se révèle être finalement un prétexte : « On va en Espagne à l’enterrement de notre maman. On ne l’a jamais connue. » Dans le film « Le Secret de Brokeback Mountain » (2006) d’Ang Lee, Hennis affirme que le plus long voyage qu’il a effectué dans sa vie est celui qui l’a conduit à la poignée de sa cafetière. Dans la pièce La Star des oublis (2009) d’Ivane Daoudi, les deux amantes lesbiennes Ada et Cherry feignent d’aimer les voyages (Cherry, par exemple, exerce le métier d’hôtesse de l’air : « J’ai beaucoup voyagé, alors partout c’est chez moi. » ; Finalement, on découvre que ce ne sont que des mots : Ada déclare qu’« elle ne voyage jamais » et Cherry lui répond qu’« elle non plus »). Dans la pièce Les Quatre Jumelles (1973) de Copi, les protagonistes cherchent une Alaska mythique où elles n’arriveront jamais. Dans son one-woman-show Wonderfolle Show (2012), Nathalie Rhéa dit qu’elle « a beaucoup voyagé… énormément… en regardant sa télé ».

 

Le voyage homosexuel, bien qu’étant davantage un sur-place ennuyeux qu’un élan de vie accomplissant, donne parfois aux amants homosexuels fictionnels l’illusion temporaire de toute-puissance de l’éclatement narcissique : certains artistes homosexuels versent dans la carte postale et l’esthétisme cinématographique pour cristalliser leurs pulsions sexuelles éphémères en « voyage transportant » et romantique : « Nous demeurons longtemps, vraiment, dans cette immobilité. Nous sommes au centre de ma chambre, au centre du monde. Nous sommes immobiles et vivants. Nous sommes au plus près du vivant. » (Vincent à propos de son amant Arthur, dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, p. 40) ; « Tu te rends compte de la chance qu’on a. On s’aime et on est en haut de la Tour Eiffel ! […] Nous ne sommes pas en haut de la Tour Eiffel mais dans la nacelle d’une montgolfière. Nous ne survolons pas Paris, nous dominons le monde. » (Kévin s’adressant à son amant Bryan dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, pp. 142-144) ; « Khalid était à moi. Il s’enfonçait dans ma bouche. Je continuais de voyager dans la sienne. Des voies. Des ruelles. De l’obscurité. Des lumières, rares. » (Omar, l’un des héros homosexuels du roman Le Jour du roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 141) ; « Tout n’est qu’une vaine mise en scène : tes faux départs sont toujours les mêmes. » (cf. la chanson « Pas de doute » de Mylène Farmer, où il est question de l’éjaculation précoce) ; etc. Par exemple, dans le film « New York City Inferno » (1978) de Jacques Scandelari, le voyage de Paul et sa découverte de la ville de New York ne se résument, dans les faits, qu’à un désinvolte tourisme sexuel. Dans la pièce Se Dice De Mí En Buenos Aires (2010) de Stéphan Druet, le travesti Zulma sous-entend dans le verbe « voyager » = « avoir des relations sexuelles ». Le « voyage » dans les créations homosexuelles s’apparente donc au vagabondage sexuel de l’individu volage et infidèle, à un prétexte excessivement poétisé pour une vulgaire partie de jambes en l’air ou pour l’exercice de la prostitution : cf. le film porno « Le Voyage à Venise » (1986) de Jean-Daniel Cadinot, le film « Le Roi de l’évasion » (2009) d’Alain Guiraudie, etc. « Dis au voyageur qui est avec toi qu’il a laissé son sac à dos sur le canapé. » (Rodney s’adressant à Paul, son amant, à propos de George l’amant caché de Paul, dans le film « L’Objet de mon affection » (1998) de Nicholas Hytner)

 
 

e) Le dernier voyage :

Film "Una Noche" de Lucy Molloy

Film « Una Noche » de Lucy Molloy


 

Plus gravement, le voyage dont parlent les œuvres homosexuelles est très souvent synonyme de mort, de mensonge, et d’accident : cf. le film « Muerte En La Carretera » (1977) de Pedro Almodóvar, le film « Zombie L.A. » (2011) de Bruce LaBruce, le film « Thelma et Louise » (1991) de Ridley Scott, le film « Monster » (2004) de Patty Jenkins, le film « Collateral » (2004) de Michael Mann, la pièce L’Autre Monde, ou les États et Empires de la Lune (vers 1650) de Savinien de Cyrano de Bergerac, le film « Tan De Repente » (2003) de Diego Lerman (fonctionnant sur le modèle de « Bonnie & Clyde »), le film « Cloudburst » (2011) de Thom Fitzgerald (avec le couple lesbien Stella/Dotty en cavale et en fuite de la maison de retraite : Dotty ne survivra pas à ce voyage), le film « Una Noche » (2012) de Lucy Molloy (racontant un voyage de trois personnages recherchés par la police sur un radeau minuscule), la pièce Les Fugueuses (2007) de Pierre Palmade et Christophe Duthuron, le film « Scène de chasse en Bavière » (1969) de Peter Fleischmann (racontant une dramatique chasse à l’homme), le film « Œdipe (N + 1) » (2001) d’Éric Rognard (où le « voyage » effectué par le héros homosexuel cloné n’est que le nom euphémisé de sa mort), etc. « Une robe noire… Il me faut une robe noire pour le voyage. » (Octavia dans la pièce Se Dice De Mí En Buenos Aires (2010) de Stéphan Druet) ; « Tu évoques les années de l’enfance, quand les autres à l’école se moquaient de toi, quand il fallait inventer l’histoire d’un père aventurier, voyageur, disparu ou mort au cours de je ne sais quel hasardeux combat […] » (Vincent à la figure de Proust, dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, p. 99) ; « Alors, Dieu, vous avez fait un bon voyage ? Pas trop d’encombrements dans les trous noirs ? » (la Comédienne dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi) ; « Loin très loin du monde où rien ne meurt jamais, j’ai fait ce long ce doux voyage. » (cf. la chanson « Regrets » de Mylène Farmer) ; « Vois la pénombre qui éclaire mon visage. On s’est dit ‘ensemble si c’est là ton voyage’. » (cf. la chanson « J’ai essayé de vivre » de Mylène Farmer) ; « Bon voyage. » (la mère de Franz, le héros homo, quand ce dernier lui annonce par téléphone qu’il vient de s’empoisonner, dans la pièce Gouttes dans l’océan (1997) de Rainer Werner Fassbinder) ; etc. Par exemple, dans le film « Les Astres noirs » (2009) de Yann Gonzalez, la mort est définie par le personnage interprété par Julien Doré comme « le plus beau des voyages ». Dans la pièce Perthus (2009) de Jean-Marie Besset, Paul, le héros homosexuel, voyage au camp de concentration d’Auschwitz. Dans le one-(wo)man-show Zize 100% Marseillaise (2012) de Thierry Wilson, Zize, le travesti M to F, raconte son « affreux voyage » de Marseille à la capitale parisienne, pendant lequel sa voisine de train meurt de vieillesse. Dans la pièce L’un dans l’autre (2015) de François Bondu et Thomas Angelvy, François propose à son amant Thomas de « voyager cet été avec la carte bleue [de ce dernier] » et chante la chanson de Desireless « Voyage voyage ». Sans l’en avertir, il leur a acheté un voyage à Bali pour aller voler un enfant adoptable. Dans le roman Harlem Quartet (1978) de James Baldwin, mis en scène par Élise Vigier en 2018, Arthur, le héros homo, décrit son chemin du comptoir du bar aux toilettes comme le « voyage le plus long de sa vie »… et ce voyage est la mort étant donné que son cœur cesse de battre.

 

La fièvre voyageuse peut indiquer chez le héros homosexuel un viol ou une pression homophobe qu’il a subis. « Je pars en exil. » (Luca, le héros homosexuel, focalisé sur l’homophobie dont il se présente comme éternelle victime, dans le spectacle musical Luca, l’évangile d’un homo (2013) d’Alexandre Vallès) ; « Un voyage onirique au cœur de l’inconscient et de ses mécanismes de défense, tel que le déni, ici, celui du viol dont Anne a été victime dès son plus jeune âge. À la recherche d’elle-même, mais aussi de l’autre, lui, qu’elle prend pour ce qu’elle croit être un ange. » (cf. un résumé du film « Incidences » (2012) d’Andromak) ; etc. Par exemple, dans le film « Camionero » (2013) de Sebastián Miló, Raidel raconte que son ami homosexuel Randy voulait devenir camionneur juste pour fuir sa réalité scolaire de maltraitance.

 

En conclusion, le « voyage » proposé par le désir homosexuel, à force d’être trop déconnecté du Réel, excessivement romantisé et esthétisé, finit par se transformer en cauchemar, en balade vide, en expédition dénuée de liberté et de désir. Par exemple, dans le film « Xenia » (2014) de Panos H. Koutras, les deux héros (Dany, homosexuel, et son grand frère hétéro Odysseas… nom mythique invitant au voyage) ont la bougeotte : ils cherchent à quitter leur Albanie natale pour rejoindre la Grèce (et le « succès », l’argent, leur père), fuient après avoir opéré des larcins et des tentatives de meurtre (suite à des agressions homophobes) ; et dans ses fantaisies, Dany se rêve toujours ailleurs que les lieux où il se trouve (il se voit dans un bateau de croisière sur la mer, veut partir vivre en Amérique).

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION
 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

a) Le voyageur homosexuel globe-trotteur :

Dessin caricatural de Paul Verlaine

Dessin caricatural de Paul Verlaine


 

La communauté homosexuelle est peuplée de pigeons voyageurs. Je vous renvoie à l’article « Copi le Voyageur » (1974) de Colette Godard, le docu-fiction « Love And Words » (2008) de Sylvie Ballyot (relatant un voyage au Yémen), l’autobiographie Mémoires d’un nomade (1972) de Paul Bowles, le documentaire « Too Much Pussy ! » (2010) d’Émilie Jouvet, le documentaire « Les Invisibles » (2012) de Sébastien Lifshitz (avec la route filmée à travers un pare-brise), etc. Par exemple, le film « Queens » (2012) de Catherine Corringer est intégralement tourné en caméra subjective, par un personnage qui marche, qui voyage. La biopic « Yves Saint-Laurent » (2014) de Jalil Lespert montre les voyages du « couple » Yves Saint-Laurent et Pierre Bergé, barbus, en scooter aux États-Unis, ou bien en virée au Maroc.

 

Il suffit de faire un tour sur les sites de rencontres Internet, d’observer l’étalage de photos de vacances et de clichés des nombreuses destinations exotiques qu’un certain nombre de personnes homosexuelles ont suivies, pour en avoir le cœur net. Cette frénésie homosexuelle pour les voyages s’explique en partie par leur train de vie (en général ennuyeux et oisif), par leur goût quasi obsessionnel pour l’esthétisme, par leur statut de célibataires, et par leur pouvoir d’achat globalement plus important que des couples femme-homme avec enfants à charge, qui ne peuvent pas se payer de voyages tous les ans. La grande majorité des personnes homosexuelles sacralisent les voyages (cf. les clubs de randonnée « gays », les croisières « gays », les agences de voyages « gays »…). On rencontre beaucoup de globe-trotteurs parmi les célébrités homosexuelles : pour ne citer qu’elles, Edmund White, Annemarie Schwarzenbach, Pierre Loti, Néstor Perlongher, Bruce Chatwin, Klaus Mann, Luis Cernuda, Edward Morgan Forster, Marguerite Yourcenar, Jean Cocteau (qui a même entrepris un tour du monde en 80 jours), etc. « Marguerite Yourcenar ne revendiquait d’autre patrie que celle de sa langue, et s’affirmait citoyenne du monde. […] Le voyage est au cœur de son œuvre. » (cf. l’article « Les Derniers Voyages » de Valérie Cadet, dans le Magazine littéraire, n°283, décembre 1990, p. 40)

 
 

b) L’homosexualité contre la maison de l’hétérosexualité :

Généralement, dans les discours, l’homosexualité est associée au voyage, et mise en opposition à la vie conjugale dans le mariage, vie jugée ennuyeuse, étriquée, cloisonnante, et allégorisée par l’espace soi-disant « confiné » de la maison : « Familles, je vous hais. Foyers clos ; portes refermées ; possession jalouse du bonheur. » (André Gide, Les Nourritures terrestres (1897), p. 76) Très tôt, un certain nombre de personnes homosexuelles n’ont pas eu de maison, c’est-à-dire de famille unie, ce qui les a parfois mises dans une situation d’errance propice à l’installation du désir homosexuel. C’est le cas de l’écrivain britannique Bruce Chatwin qui raconte que dans son enfance, il était ballotté de maison en maison, sans attache. « Nous étions livrés à nous-mêmes, abandonnés. Mon père était en mer, ma mère et moi allions d’un lieu à un autre. […] Les lieux de nos songes avaient plus de consistance que les voyages qui les séparaient. Les maisons étaient irréelles. J’ai toujours eu horreur d’habiter une maison. » (cf. l’article « Apuntes Biográficos » sur la vie de Bruce Chatwin, dans le site www.islaternura.com) Le divorce de ses parents, en plus de l’avoir écartelé, l’a transformé en électron libre. Une fois arrivé à l’âge adulte, sa perte de repères se traduira par une homosexualité et une passion obsessionnelle pour les voyages. « Le fait de voyager et d’aller au bout de la terre m’a permis de couper les ponts avec la famille et de revenir en me montrant au monde telle que je suis. » (une femme trentenaire lesbienne dans le documentaire « Coming In » (2015) de Marlies Demeulandre)

 

c) Un vrai voyage ?

Le voyage dont il est question dans les discours des personnes homosexuelles est plutôt une fuite de soi schizophrénique qu’un don concret et unifié de sa personne. « Je me regarde dans cet appartement, comme si j’étais ailleurs. Ailleurs ! J’ai toujours vécu en quelque sorte ailleurs, pays que connaissent tous ceux pour qui c’est l’appel d’un monde au-delà des apparences. » (Julien Green, L’Arc-en-ciel, Journal 1981-1984, 13 juin 1981, p. 40) ; « Ne trouvant pas ma place dans cette société, je largue les amarres régulièrement. Je voyage. Quand la culture est différente, j’oublie. » (Jean-Pierre, homme homosexuel de 68 ans, dans le documentaire « Homos, la haine » (2014) d’Éric Guéret et Philippe Besson, diffusé sur la chaîne France 2 le 9 décembre 2014) ; « Personne à la maison ne comprenait cette volonté de partir qui m’animait en permanence. » (Ednar, le héros homosexuel du roman semi-autobiographique Un Fils différent (2011) de Jean-Claude Janvier-Modeste, p. 70) ; « Qui n’a pas fait ce rêve de changer d’identité, d’être ailleurs ? […] Alors, l’étrange voyage commence […] en passant de corps en corps. […] Mes difficultés commencèrent quand j’essayai de mettre par écrit cette randonnée fantastique. […] Je fus vite arrêté par mon ignorance des êtres : mon tour du monde se révélait trop petit. » (Julien Green dans la préface de son roman Si j’étais vous (1947), à propos de la schizophrénie de son héros) ; « Ce film emmène le spectateur à travers le voyage physique et émotionnel qu’un jeune homme trans subit pendant sa transition. » (cf. un résumé du film « XWHY » (2012) de Jake Graf) ; « J’aimerais partir. Ne rien faire. Pour tout oublier. Devenir sage. » (Yves Saint-Laurent, déprimé par les drogues et ses frasques sexuelles, dans le documentaire « Yves Saint-Laurent et Pierre Bergé : l’Amour fou » (2010) de Pierre Thoretton) ; etc. Par exemple, l’artiste « performer » transgenre F to M Orlan considère son corps comme un média, un instrument de son désir de nomadisme.

 

Il ressemble à l’état vaporeux et éphémère que donne la pulsion ou le sentiment amoureux. Il n’a pas de but ou de sens précis. « J’étais maintenant un hayèm, un errant dans le désert, comme dans les poèmes d’Ibn Arabi. Vagabond. Sans le sens. Sans Dieu. » (Abdellah Taïa, Une Mélancolie arabe (2008), p. 92) Il repose davantage sur l’imaginaire et les fantasmes que sur le Réel. D’ailleurs, la déterritorialisation est l’un de leurs procédés stylistiques littéraires favoris des romanciers et dramaturges homosexuels. « La littérature du XXe siècle écrite par les homosexuels présente souvent le thème de l’exil, bien que ça ne soit que l’exil intérieur. » (Gregory Woods, Historia De La Literatura Gay (1998), p. 227) Par exemple, Alfred Jarry, lors de son discours prononcé à la première représentation d’Ubu Roi le 10 décembre 1896, affirmait que sa pièce se déroulait « en Pologne, c’est-à-dire Nulle Part ».

 

À l’heure actuelle, les promoteurs homosexuels du voyage, très nettement influencés par l’idéologie désincarnée et asexualisante de la Queer & Gender Theory nord-américaine, ne se réfèrent pas à des voyages réels : ils défendent plutôt des mouvements spatiaux artistiques, sensoriels, intellectuels proches des fantasmes violents anti-Réel : « Nous ne sommes pas instables, nous sommes mouvants. Aucune envie de s’ancrer, dérivons… » (Guy Hocquenghem dans la revue Recherches, mars 1973) ; « La vie est un voyage expérimental, effectué involontairement. » (l’écrivain Paul Bowles cité dans l’article « Apuntes Biográficos De Paul Bowles », sur le site www.islaternura.com); « Ma compagne, Sandrine, a 34 ans et elle ne veut plus attendre pour avoir un enfant. Moi, je n’envisageais pas vraiment d’être mère. Je décide alors de prendre ma caméra pour suivre ce parcours, notre parcours vers un enfant désiré mais aussi, pour moi, un chemin vers une maternité particulière qui ne m’a jamais semblé ‘naturelle’. Comment allons-nous faire ? Nos proches s’interrogent et nous aussi. Nous avons choisi l’insémination artificielle à l’étranger. Nous allons donc voyager, espérer et je vais profiter de ce temps pour trouver ma place de mère, car je vais devenir mère… sans porter notre enfant. » (Florence Mary, la réalisatrice du documentaire « Les Carpes remontent les fleuves avec courage et persévérance », 2012) ; etc.

 

Par exemple, dans son essai Théorie Queer et cultures populaires de Foucault à Cronenberg (2007), Teresa de Lauretis présente la pensée queer comme une idéologie du « déplacement » (p. 69), un « processus de déplacement » (idem, p. 19 et p. 88), une « traversée des frontières de la différence sexuelle » (idem, p. 91). En réalité, ce mouvement se dirige vers un « ailleurs » qui se trouve être plutôt un « nulle part » : « Le mouvement dont je parle est plutôt un mouvement qui part de l’espace représenté par/dans une représentation, par/dans un discours, par/dans un système sexe/genre et va vers un espace qui n’est pas représenté mais qui lui est implicite (invisible). » (idem, p. 92) Comme l’explique brillamment François Cusset dans son essai Queer Critics (2002), la Queer & Gender Theory, principalement portée par les membres bobos de la communauté homosexuelle, développe une conception floue, non-désirante, et donc non-libre, du voyage et de notre espace spacio-temporel réel : « Queer est plus généralement cet art même du déplacement, touristique ou zoophilique, stylistique ou corporel, l’art d’être où rien ne vous attend. » (p. 15)

 
 

d) Le nomadisme dans l’immobilité :

Au bout du compte, on découvre que le « puissant voyage » vanté par de nombreux sujets homosexuels se résume à une virée égocentrique (séduisante intellectuellement, ressemblant même à une masturbation) plutôt qu’altruiste, à un voyage de la pensée plutôt qu’à un voyage réel. Par exemple, pendant son concert Les Murmures du temps au théâtre parisien de L’île Saint-Louis Paul Rey en février 2011, le chanteur Stéphane Corbin dit avoir « un esprit voyageur ». Le désir homosexuel encourage l’individu qui s’y adonne à pratiquer le fameux « nomadisme dans l’immobilité » que prônent les farfelus Gilles Deleuze et Félix Guattari dans leur essai L’Anti-Œdipe (1972). D’ailleurs, dans son article « Deseo De Pie » (1986), le poète argentin Néstor Perlongher, fidèle disciple de Deleuze, se définit lui-même comme un « errant qui se désire sédentaire » (p. 108)

 

Le voyage homosexuel, bien qu’étant davantage un sur-place « tue l’ennui » qu’un élan de vie accomplissant, donne parfois aux personnes homosexuelles qui le chantent l’illusion temporaire de toute-puissance de l’éclatement narcissique : certaines versent même dans la carte postale et l’esthétisme cinématographique pour cristalliser leurs pulsions sexuelles éphémères en « voyage transportant » et romantique : « En 2004, j’ai entrepris un voyage inouï : j’ai décidé de passer du monde des hommes à celui des femmes. […] Une main invisible semblait abattre les uns après les autres les obstacles qui se trouvaient devant moi ; je n’étais pas sûre que cette main ne soit pas celle du démon. » (Patricia, femme lesbienne citée dans l’autobiographie Libre : De la honte à la lumière (2011) de Jean-Michel Dunand, p. 150) Par exemple, dans la biographie Copi (1990), Jorge Damonte affirme que son frère se définissait lui-même comme « voyageur et voyeur » (p. 81) : « Nos vies étaient des vies d’étrangers. Notre pays d’origine nous était interdit. Nous avons vécu des jeunesses nomades. » (p. 7) La conception du « voyage » défendue par la population interlope s’apparente donc au vagabondage sexuel de l’individu volage, à un prétexte excessivement poétisé pour une vulgaire partie de jambes en l’air ou pour l’exercice de la prostitution et de la drague : « À l’allure de ces contacts qui foisonnaient de partout, surgit ma rencontre avec un fils de riche monégasque qui m’initia aux joies du mannequinat et des voyages à l’étranger. Cette formule de voyages à l’étranger, appelée ‘Escort’ dans le milieu, n’était autre qu’un accompagnement auprès des hommes d’affaires dans leurs déplacements. Bien sûr, avec le sexe à l’appui ! » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), p. 115) ; « Ces hommes, vautrés dans la culture, qui, à travers promenades et conversations érudites sur les pièces de théâtre, l’opéra, les musées ou les voyages, parlant le plus souvent deux à trois langues, vous font faire un marathon culturel en s’affirmant intellectuels et appartenant à une autre catégorie de gens. Entre eux et moi, l’argent s’imposait c’est vrai. Mais leurs convictions également. » (idem, p. 122) ; « Je n’avais pas beaucoup voyagé dans ma vie. Face à Karabiino, je me rendais compte que l’Humanité est une espèce qui m’était en grande partie inconnue. Ce garçon n’était pas comme moi. Ne pouvait pas avoir les mêmes origines que moi. Les mêmes racines. Impossible. Évidemment, je le savais, mais je ne pouvais pas m’empêcher de le remarquer, de me le répéter. Après tout, j’étais africain moi aussi, comme lui. Il avait l’air encore pur, encore frais, encore précieux, loin de la banalité des autres hommes. Ce garçon de 17 ans réinventait l’homme pour moi et révolutionnait du même coup l’idée que je me faisais de la grâce. » (Abdellah Taïa, Une Mélancolie arabe (2008), pp. 72-73) ; etc.

 

À ce propos, j’ai remarqué que le voyage était un thème de prédilection de la grande majorité des communautaires homosexuels, une technique de drague facile et très courue chez les plus bobos d’entre eux… comme s’ils pensaient acheter notre cœur avec un simple billet d’avion. En général, quand un dragueur homosexuel nous dit qu’il aime les voyages, dans sa bouche, c’est comme s’il faisait une splendide déclaration d’amour, d’une sincérité et d’une originalité censées nous désarmer totalement. En plus, il nous avoue son amour des voyages avec un regard mielleux tellement sincère et cet air de ne pas y toucher si faussement pudique (genre « Je viens de te formuler un splendide ‘je t’aime’ en me définissant comme un féru des voyages : tu n’as pas vu ? ») qu’on se sent obligé soit d’éclater de rire, soit de fuir un peu ses yeux de crooner pour ne pas alimenter le feu de ce voyage qui ressemble à une mauvaise brochure publicitaire du Club Med.

 
 

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