J’ai écrit le script de cette vidéo le dimanche 8 avril 2018. Je n’ai pas fait exprès que ça tombe le jour de la Divine Miséricorde. Mais je crois qu’Elle l’a voulu ainsi ! C’est sorti tout seul, en plus. Et cette vidéo porte précisément sur la misère. Je vais vous parler de ma propre misère, qui est aussi un peu la vôtre.
 

1) Il y a un milliard de trucs qui peuvent nous faire honte dans notre vie, et qui parfois la méritent (parce que ce que nous avons fait était objectivement nul/moyen, ou objectivement mal, minable, excessif et parfois même irréparable, irréversible)
 

Dans notre vie, il y a les hontes subies. Paradoxalement, ce ne sont pas les plus dures à porter, puisqu’elles n’engagent pas vraiment notre liberté ni notre responsabilité : je pense à notre physique (nos complexes, nos maladies ; rien qu’à voir notre sentiment de vertige ou d’horreur face à certaines photos où nous ne sommes pas à notre avantage), à notre passé (concernant des faits humiliants, nos ratés, nos timidités, nos postures peu assurées, nos échecs, nos abus), à notre famille (que nous n’avons pas choisie), à nos blessures secrètes (pendant notre enfance et notre adolescence, il est arrivé que des personnes nous aient fait du mal, que nous ayons subi des humiliations, des revers, des cruels coups du sort).
 

Il y a aussi les hontes inventées. Par exemple, une personne essaie, pour nous rabaisser, de dénigrer ce que nous faisons ou ce que nous avons dit. Par jalousie, elle instille en nous du doute, de la honte, du ridicule, grossit ou exagère un fait (en créant un buzz et en essayant de susciter l’indignation autour de notre « cas »), porte un faux témoignage, génère une rumeur vraisemblable, nous faire perdre confiance en nous. Ça peut aller loin, cette diffamation calomnieuse : la personne peut falsifier des preuves ou en créer, construire un faux profil de nous sur Internet ou dans certains groupes, nous inventer un discours en le mettant entre guillemets pour nous l’attribuer ensuite. L’ébruitement d’une rumeur pour nous enfoncer, et faire que l’indignation crée la honte.
 

Mais les hontes qui nous font le plus mal, ce sont celles qui sont plus objectivables et dont nous sommes plus ou moins complices : nos mauvaises actions et nos conneries d’adolescence, des faits qui touchent à notre sexualité d’adulte, à notre intégrité corporelle, à notre fréquentation des sites pornos et des sites de rencontres (pire, à des réseaux de prostitution, de pédophilie, de zoophilie, de sadomasochisme, de stupéfiants), qui touchent à notre moralité sociale, professionnelle et ecclésiale, tout ce qui dans notre vie personnelle concerne l’impureté et peut être rangé dans le dossier des « vices peu glorieux mais permis » (manger ses crottes de nez, masturbation, visionnage de porno en cachette, cigarettes et shit, alcool, aventure avec homme/femme, tromperie de sa femme ou de son mari, prostitution, etc.) voire carrément des « délits non-autorisés » (vol, viol, trafic de drogues, meurtre, etc.).
 

Le plus dur dans la honte, (et c’est précisément sur ça que le diable appuie pour nous faire taire et exercer son influence, nous faire croire que nous méritons notre humiliation et que nous serions lui), c’est le substrat de réel qu’il y a derrière une rumeur, une réputation, un sentiment de honte. C’est notre petite (ou grosse) part de complicité avec le mal. C’est d’être pris au mieux en péché de naïveté, d’ignorance, de générosité incontrôlée, excessive et pas assumée, de manque de compétences (par exemple, dans le clip « Veilleur je suis là », je ne sais pas jouer au piano et j’ai simulé), de faiblesse, de médiocrité, de pauvreté (de moyens), de sincérité, au pire d’être pris en péché de mensonge, d’arrivisme, d’intérêt, de prétention, d’orgueil (j’ai pété plus haut que j’avais le derrière ; j’ai présumé de mes forces), de contradiction, de schizophrénie, de mégalomanie, de méchanceté. La pire honte, c’est de perdre confiance et de se juger. C’est de vivre avec cette étiquette de crétin, de pauvre type, de ringard, de fou, de méchant, de menteur, de mec bidon, de psychopathe, de prétentieux, de mégalo, de pervers inquiétant, de diable incarné, parce que dans l’instant elle semblerait nous aller assez bien.
 

 

Il est facile de témoigner de la honte quand on en est sorti. Mais il est beaucoup plus difficile de témoigner de la honte quand on y est encore, ou quand les preuves de notre passé nous accablent encore, nous collent encore à la peau et sont restées durablement inscrites dans la mémoire des gens qui nous ont arrêtés à celles-ci et ne nous connaissent pas dans notre évolution. Il est facile de témoigner de la honte quand la page est tournée, quand le passé est révolu et loin derrière nous, quand il y a prescription et dépassement du complexe : je pense à mes photos d’adolescence où j’ai l’air d’une vraie tapette, et que j’appelle « les photos de la honte ». Ça, c’est facile à montrer. Puisque j’ai mûri, j’ai grandi, j’ai embelli, depuis. Mais mon humiliation présente ? quand la plaie est encore infectée et pas cicatrisée ? quand l’eau n’a pas coulé assez sous les ponts ? quand les gens ne te laissent pas de seconde chance ? quand la honte vient de se produire et t’inflige ses pics, ses flèches empoisonnées et ses remords lancinants ?quand ta gueule ne te plaît pas et n’est pas prête de changer ? quand tu te trouves sur la pente descendante de ta vie ? quand un défaut, une addiction ou un vice ne te quitte pas ? quand tu sors juste d’un événement public objectivement moyen, mauvais, qui te met face à des limites indépassables, et qui peut dans le futur porter à conséquences (comme par exemple te faire perdre ton travail, tes amis, ta réputation, toute crédibilité) ? quand tu as déçu ou fais pitié durablement ? Là, c’est beaucoup moins simple de ravaler son amertume, sa mélancolie ! Et c’est là que la gestion de la honte devient un calvaire, un enjeu capital !

 

2) La honte n’a jamais été aussi bien servie et outillée qu’aujourd’hui :
 

La honte : difficile de lui échapper. Déjà qu’en temps normal, sans l’intermédiaire de la redoutable caisse de résonance des médias, la honte rapplique souvent d’elle-même pour nous rappeler nos limites et nos chutes, déjà qu’elle nous enferme, qu’elle nous isole car le corps et la tête ont leur mémoire, que le souvenir honteux peut devenir obsédant et revenir, que les mots qui font mal résonnent parfois longtemps dans la tête, maintenant, les nouvelles technologies, le fait que nous puissions nous filmer nous-mêmes, les captures d’écrans, les selfies, ça pardonne encore moins ! La honte peut être fichée de manière en apparence immortelle et indélébile. Comme un Mur de la Honte ou un san-benito du temps de l’Inquisition, à la différence qu’aujourd’hui, nous participons activement à son édification, nous nous le taillons nous mêmes, avec un maillage réputé incassable et mondial. Si je suis associé à une stupidité intersidérale (comme c’est le cas de Nabila), à une vengeance ou à une jalousie hystérique (comme Valérie Trierweiler), à une sex-tape (comme Karim Benzema), à une réputation de salope (comme Loana dans la piscine du Loft Story), à une homophobie (comme Cyril Hanouna), ça semble être pour la vie ! C’est dans la boîte ! Nos écarts de conduite sont immortalisés. Encore pire pour ceux qui rentrent dans les typologies du « dangereux pervers » répertoriées par la criminologie moderne : les vicelards, les violeurs, les tueurs, les dictateurs, ceux dont on affiche publiquement et légalement l’infamie car celle-ci peut être prouvée : les DSK, les Nordahl Lelandais, les Dutroux, les Hitler, les personnes emprisonnées pour des crimes odieux attestés…
 

Sans aller jusqu’à ces excès et ces réputations sulfureuses catastrophiques, Internet a contribué à organiser en même temps que fliquer ce qu’il autorise/permet. Par exemple, je suis sur un site de rencontres homos, et j’ai donc des témoins, un gang d’amants ou de prédateurs qui peuvent témoigner contre moi. Je dis une connerie ou je me ridiculise, même en privé… mais quelqu’un d’autre le sait et peut l’ébruiter. Mes amis peuvent devenir mes ennemis. Mes amants et mes exs peuvent devenir mes délateurs. Mes suiveurs peuvent devenir mes espions. Je peux me sentir à la fois ultra entouré et ultra seul. Je peux même finir par croire que je suis mon pire ennemi ! Il en faut peu aux esprits faibles pour se laisser submerger par la vague narcissique que les réseaux sociaux construisent autour de nous !
 

 

 

D’ailleurs, certains ados ne survivent pas à un tel arsenal de surveillance et d’émotions, à ces tribunaux virtuels impitoyables que sont devenus les réseaux sociaux dans notre vie quotidienne. Ils surinvestissent leur manque affectif sur l’opinion, sur les réactions à leurs publications, sur les « vues » Youtube et les « like » Facebook (pouces levés, pouces baissés, comme dans les jeux du cirque), sur leur propre empire créatif virtuel. Ils ne sont absolument pas préparés au trop-plein d’« amour » offert par Internet, mais aussi au retour en boomerang brutal du dévoilement de leur intimité ou de leur humiliation. J’ai vu il y a 3 ans de cela une émission sur le harcèlement scolaire et sur le suicide des jeunes (« Infra-rouge », diffusée sur France 2, en 2015) : 1-2 ce reportage rapportait le récit poignant de parents effrondrés car leur enfant ado s’était suicidé, par suite des blessures générées par les critiques acerbes contre la médiocrité des clips de rap « petits moyens » que leur fils rouquin avait postés sur Youtube ; ou bien encore le témoignage d’une mère ayant perdu sa fille lycéenne qui avait mis elle aussi fin à ses jours à cause de chantages verbaux, d’insultes proférées par des accusateurs anonymes, menaçant d’étaler ses histoires de cœur et de coucheries à la terre entière.
 

Nous aurions tort de sous-estimer le pouvoir de la honte sur nos âmes. D’autant plus depuis que notre monde s’est sur-érotisé, hyper-génitalisé, et que donc le diable a potentiellement pénétré notre citadelle la plus fragile, la plus innocente et la plus intime (avant notre âme) qui soit, à savoir notre sexualité, lieu de nos plus grandes joies ou au contraire de nos plus grandes hontes. Certains adolescents d’aujourd’hui portent sur les épaules un poids monumental.
 

J’ai dans mon entourage des amis qui ont été filmés pour des scènes pornos (vous les verriez : ce sont des messieurs tout le monde, des gars adorables, au-dessus de tout soupçon, parfois même des fils à papa)… Il aura suffi d’une seule séquence. Et aujourd’hui, ils n’ont aucune main sur la vidéo, son utilisation, aucun moyen de la récupérer, de l’effacer. Elle est perdue dans l’océan du web.
 

 

Moi, avec « C’est bien gentil », ça va encore : je me suis objectivement ridiculisé, ça pourrait être bien mais ça reste nul, c’est objectivement malaisant, et mon seul moyen de survie, c’est d’assumer, d’en rire, de ne pas trop y repenser… mais ça va : je ne suis pas descendu au summum de l’humiliation. Or celui qui a des images de lui plus avilissantes encore, sur lesquelles il viole ou bien est en train de se faire violer, où il est bourré, où il s’emporte, se drogue, se ridiculise sans s’en rendre compte, tue quelqu’un ou ment à la face du monde, comment fait-il pour vivre avec ces images ? Comment fait-il pour se regarder dans une glace ? Surtout quand il est jeune et qu’il n’a pas les épaules assez solides pour porter cette humiliation ?
 

 

Je connais des enfants de bonne famille qui ont mis le doigt dans l’engrenage de la prostitution, y compris homosexuelle. Je pense par exemple à un pote qui a commencé à se faire du blé en allant tailler une pipe à un jeune ingénieur inconnu qu’il a rencontré sur un site de rencontres gays et travaillant à la Défense. Il m’a dit que c’était la première (et soi-disant la seule fois) qu’il l’a fait. Mais il l’a fait quand même. L’association Agir Contre la Prostitution des Enfants (ACPE) affirme que le personnel enseignant, dans le cadre de ses fonctions, découvre parfois par accident et avec effroi cette réalité effroyable parmi leurs élèves, et la contacte en panique. La prostitution juvénile embarque dès le plus jeune âge des personnes dans un cercle vicieux d’argent « facile » et de chantage à l’anonymat : il y a beaucoup plus de personnes qu’avant qui se prostituent, qui s’exhibent, qui font du porno, et qui se sont obligées à vivre une double vie, pour survivre à la honte, à ce que la caméra et les réseaux sociaux ont filmé. La prostitution s’est démocratisée et ne concerne pas que les populations adultes ou étrangères ou manquant d’argent : elle implique désormais les jeunes, les petits bourgeois, la classe moyenne. Tout le monde peut, en théorie, se prostituer. Beaucoup plus de jeunes qu’on ne croit connaissent la corruption et la prostitution : avec Internet et la démocratisation du porno, les moyens d’exhibition, l’hypersexualisation de la société, l’ambivalence des sites de rencontres qui louvoient entre l’agence matrimoniale et les réseaux de prostitution, même si ça paraît incroyable, organiser des passes dans les hôtels est apparemment un jeu d’enfants.
 

 

 

 

 

La honte et la dépravation, en même temps qu’elles se généralisent, sont devenues des marchés. Elles alimentent les réseaux sociaux et se nourrissent d’une culture du « buzz », du « clash », de l’info « ouverte ». Si tu étais bien dans tes baskets, notre monde va se faire un plaisir de te complexer et de te saper le moral ! Désormais, les gens sont mal à l’aise pour toi : ce n’est pas pour rien qu’ont été créés récemment Malaise TV, Ridicule TV, Le Petit Journal, Quotidien, ou bien des courants tels que « VDM ». À ce titre, est très révélateur le déferlement des smileys – surtout celui qui rit et pleure en même temps – qui comptabilisent ce qui est drôle ou ce qui ne le serait pas, ce qui est honteux et digne de notre mépris ou pas. Nos contemporains ont de plus en plus de mal à porter le malaise : on sent une tension, une crispation mondiale, une digestion difficile, un déchaînement de haine et de mépris ricanant fondé sur le soi-disant « ridicule ». Le politiquement correct est devenu le ricanement correct. Et le ridicule est « objectivé »… alors que s’il y a quelque chose qui n’est pas objectif, c’est bien le ridicule. On peut faire quelque chose de totalement con et médiocre, et être pris mondialement pour un génie (Ex : les Deschiens, ou Solange Vous Parle, ou Ugly Betty) ; et au contraire, faire de la qualité et être quand même massivement pris pour un con ou un médiocre. Toujours avec cette idée qu’on va rire de plus faible et de plus ridicule que soi, qu’on pourrait rire de tout, qu’il serait drôle de se moquer et d’être méchant, que la méchanceté ne serait pas toujours identifiée par celui qui en est l’objet.
 

 

Par exemple, les méchants sont pris d’hilarité face à la bimbo Nabila, pas simplement parce qu’elle est limitée intellectuellement, mais surtout parce qu’elle ne verrait pas qu’ils se moquent d’elle… ce qui est faux. Le manque d’amour et le sentiment de ne pas être aimé, d’être méprisé, est la chose du monde la plus communément partagée, n’a pas besoin de l’intellect ou de la raison pour être ressenti. Un bébé, même s’il ne le rationnalise pas encore, sent ou non qu’il est aimé ou pas. Non seulement Nabila a compris qu’elle était prise pour une cruche, mais en plus je suis sûr qu’elle en souffre. Donc arrêtons de nous abaisser à la croire plus bête qu’elle ne l’est vraiment et à la mépriser. Apprenons-lui qu’elle est aimée de Jésus, et qu’à ses yeux à Lui, elle n’est non seulement pas bête mais qu’elle est, en plus, géniale, drôle, pleine de second degré, et finalement intelligente (à défaut d’être intellectuelle). Le phénomène Nabila illustre bien une chose : que le monde en ce moment ne digère plus ses faiblesses, n’exorcise pas le mal qu’il génère, fait beaucoup de bêtisiers parce qu’il fait trop de bêtises. Il n’y a plus de catharsis par le rire ou par le partage collectif de ce rire : au contraire, le monde – en particulier médiatique et virtuel – ricane de sa propre décadence intellectuelle, en se rassurant en trouvant un peu plus bête que lui sur lequel s’indigner et se marrer, mais à peine plus bête quand même. Parce que, par exemple, Yann Barthès et son équipe de journalistes jouent aux malins, mais ils sont en réalité peu cultivés, et ont au moins la bêtise de ne pas être aimants. Comme dit saint Lc 6, 24-25 : « Malheur à vous qui riez maintenant, car vous serez dans le deuil et dans les larmes ! »
 

 

 

3) Comment sortir du cercle vicieux de la honte ?
 

Pour sortir de ce cercle vicieux de la honte, nous pouvons élaborer plusieurs stratégies de survie. Je vais aller de la moins bonne à la meilleure.
 

a) Le Déni :
 

Influencés par le climat social, nous pouvons vivre dans le déni. Pour positiver. Pour oublier et faire oublier. Nous vivons dans un monde qui veut que nous ayons honte de la honte : le mot « honte » est banni, interdit, est perçu comme un défaitisme, un refus de se battre, une haute trahison à soi-même et à l’optimisme ambiant, un aveu de culpabilité ; il faut se relever, ne jamais s’avouer vaincu, ne rien lâcher. Résultat des courses : la culpabilité et la honte continuent de nous ronger intérieurement… et nous nous enfonçons progressivement, sans même nous en rendre compte, dans la dépression, la perte de confiance en nous-mêmes et aux autres.
 

Il est toujours possible de nous draper dans la posture de la fierté, de la force orgueilleuse, du « no-regret ». Non, rien de rien, non, nous ne regrettons rien. Alors qu’à l’intérieur, notre enfant intérieur gémit, pleure, continue de se mépriser. Et c’est le soir, devant notre glace ou dans notre lit, que nous avons envie d’exploser, de nous arracher les cheveux, de disparaître six pieds sous terre, de mourir. Quand le vernis de la positivité se craquèle, ça peut faire très très mal, et nous pouvons tomber encore plus bas dans la rumination de notre humiliation, de nos casseroles : ennui, apathie, découragement, oisiveté, drogues, libertinage, suicide. J’ai un élève qui s’est suicidé : Kévin. Pas l’année où je l’ai eu en classe. Cinq ans après. Je peux vous dire que ça fait très mal. Que j’y repense souvent. Pourquoi t’as fait ça, Kévin ? Pourquoi ? Je prie pour lui et le salut de son âme encore aujourd’hui. J’implore le Ciel. Je m’en veux de ne pas lui avoir donné assez le goût de vivre.
 

b) Le défi
 

Pour supporter la honte, nous pouvons également adopter l’attitude plus combattive du défi. Par exemple, concernant mon album Boulet de Canon ou ma chanson « C’est bien gentil », j’ai envie de dire « Vous trouvez ça cheap et ridicule ? » Moi aussi ! Mais donnez-moi plus de moyens, et vous verrez que je ferai du moins merdique. Faites-moi confiance, laissez-moi une chance de faire mieux. C’est facile de se foutre de ma gueule, en me donnant une marge de manœuvre aussi réduite !
 

c) Revisiter notre honte :
 

Reconnaître l’objet de notre honte, l’admettre, est une première étape. C’est d’ailleurs une démarche plus belle qu’un mea culpa appris dans lequel nous ne revisitons pas concrètement notre orgueil, nous ne descendons pas dans notre enfer intérieur. Ces mea culpa qui sont repris dans certaines pubs de sites de rencontres, comme par exemple Meetic : « Love your imperfections »… mais où en réalité, la honte ou le mal ne sont pas abordés. On nous parle des erreurs, des échecs, des épreuves, des handicaps, des limites, des adversités, mais jamais de la honte. Visiter leur honte, c’est ce qu’ont fait par exemple des chanteurs comme Daniel Balavoine (« Je ne suis pas un héros, mes faux pas me collent à la peau »), Alain Souchon (« J’suis bidon », « Allô maman bobo »), Pascal Obispo (« Qui peut prétendre avoir la clé de mon enfance et ses ratés ? » je cite ici « La Prétention de rien ») ou Axelle Red (« Parce que c’est toi »), et ça a donné comme par hasard les plus beaux et humbles morceaux de leur répertoire. Regarder notre honte en face, c’est déjà une grande démarche d’humilité. Néanmoins, ça soulage mais ça ne guérit pas.
 

Autre conseil que je nous donnerais pour faire face à la honte. Faire notre examen de boboïsme. Moi, par exemple, si je suis honnête, je sais exactement quand j’ai été bobo : si vous regardez ma petite discographie, je peux voir le boboïsme dans les bougies du clip « Veilleur je suis là », le copinage démago avec les prêtres dans ma chanson « Prêtres », le noir et blanc et le côté cool-fun-festif raté dans le clip « C’est bien gentil » et le fait de vouloir transformer l’église en boîte de nuit, les photos de moi où je me mets en avant et prend des poses narcissiques pour dissimuler mon manque d’assurance, où je fais ma star, etc.
 

Face à la honte, il s’agit pour nous de faire notre examen de conscience, comme un purgatoire anticipé si vous préférez, et de reconnaître simplement : « Oui, c’était honteux, ce que j’ai fait. » ; « Ce truc-là, j’assume toujours pas. » « Oui, je me suis ridiculisé, je me suis trompé, j’ai eu peur. » ; « Là, j’ai manqué de foi et de confiance. » ; « C’est vrai, là, je me suis contredit. » ou bien encore « Là, j’ai fait ce que je dénonce. » ; « Là, je n’ai pas aimé assez. » Il nous faut partir à la rencontre de nos amertumes, de nos souvenirs douloureux. Sans pathos ni complaisance. Mais avec bienveillance. Et certainement avec le petit brin d’humour et d’indulgence qui rend l’examen moins douloureux, et avec si possible cette crainte de retomber dans ce que nous dénonçons.
 

Perso, j’ai des hontes passées qui me hantent encore : par exemple quand j’ai ramené en cours de musique de 3e la chanson « em>You are the one » de A-ha (et plus globalement, mes goûts musicaux kitsch catastrophiques), ou bien encore mon enfance et mon adolescence peu assurées (un festival de la niaiserie). Des hontes pas si lointaines et pas encore réglées : les heures de cours où je me suis fait déborder et humilier par une classe, mes audaces trop sincères en classe (avec atterrissage incontrôlé) ou des paresses repérées (je me souviens au lycée pro de Juvisy d’une choré-play-back que j’ai effectuée sur Britney Spears pour fêter le dernier jour de classe, qui par sa sincérité avait dû être juste pathétique à voir), ma pièce de théâtre médiocre, mon clip « C’est bien gentil » cheap et peu contrôlé, mes rechutes dans le porno, mes coucheries passées et mes tentatives de drague contradictoires avec ma foi, mon concert pourri au bar du Carré Parisien, le bide de mon école d’art Les Cours Wojtyla, telle ou telle de mes conférences où le message n’est pas passé, tel passage médiatique comportant son lot d’ambiguïtés et de maladresses, etc. Des hontes encore d’actualité : mon physique (je me trouve moche), mon vieillissement (qui va de pair avec un sentiment croissant de ringardise), ma carrière personnelle et professionnelle qui ne ressemble à rien, mes emportements sur les réseaux sociaux, mon avenir incertain, etc. Comme dit le père Paul Dollié, « le vrai prophète intègre l’échec ». Tout ce qu’il sème, il ne le voit pas. Il est rejeté par la plupart des gens, qui n’accueillent pas sa parole. Il a le syndrome du looser, du pauvre type qui s’éparpille, qui fait peur, qui essaie de faire cool mais qui rate 90 % des projets qu’il entreprend. Eh oui… Nous sommes tous honteux. C’est la honte de le dire, c’est la honte de le cacher. Et c’est toujours la honte de le vivre.

 

d) Nous regarder avec le regard de ceux qui nous aiment malgré nos échecs :
 

Autre super moyen pour supporter la honte : penser à ceux que nous ne décevrons jamais. Ça, c’est un remède magique tout simple. Nous regarder non pas avec notre propre regard (souvent méfiant, ultra-exigeant, pas objectif, nombriliste, égocentré, cassant, impitoyable : nous sommes notre pire juge) mais avec le regard de ceux qui nous aiment vraiment – car au final, nous sommes bien plus durs avec nous-mêmes que ne le sont les gens -, ça aide. Moi, personnellement, concernant ces grands consolateurs de ma vie, je pense à Véronique. Je sais que son regard sur moi ne sera jamais déçu, sera toujours brillant de douceur et d’émerveillement. Et je pense aussi à la réaction de mes proches face à ma chanson « C’est bien gentil » ou à ma réputation sociale internétique (objectivement catastrophique : vous me googleisez, et 80 % des propos et des articles qui se trouvent sur Internet et se rapportant à moi me salissent), au comment ils les portent. Et je reconnais ainsi mes vrais amis. Ceux qui ne s’arrêtent pas aux on-dit, aux commérages ou au paraître. J’ai souvent pensé, et je continue de le penser, que ceux qui aiment « C’est bien gentil » et supportent cette rengaine insupportable, m’aiment vraiment. Cette chanson a au moins le mérite de faire le tri, d’être (par sa faiblesse et sa médiocrité) à son insu un révélateur d’Amour.
 

J’ai aussi compris que l’Amour relève. Dernièrement, j’ai entendu au téléphone mon Jérémy se dénigrer, vivre un spleen et une perte vertigineuse intérieure de confiance en lui, parce que la perspective du célibat, de l’isolement, l’angoisse ; la peur de ne plus plaire, de grossir, de s’enlaidir ou de vieillir, de perdre sa valeur sur le marché de la drague homosexuelle, le fait paniquer. Et j’ai mesuré qu’il m’aimait vraiment quand il m’a dit que si on se revoyait un jour, il avait au moins l’assurance que le regard que je poserais sur lui ne serait pas un regard de honte ou de déception, et que, quelles que soient ses évolutions et ses délabrements physiques, il restera toujours à mes yeux désirable et aimable. Oui, l’Amour vrai non seulement ne déçoit pas mais n’est jamais déçu. Les gens qui nous aiment, quels que soient les actes que nous posons ou ce que nous devenons, nous accueillent dans notre évolution et avec ce que nous vivons. Et les personnes que nous aimons vraiment sont celles à qui nous osons montrer non seulement nos grandeurs mais surtout nos misères inavouables, nos facettes honteuses. Ce sont les consolateurs par excellence. À ce titre, la meilleure des consolatrices, c’est la Vierge Marie.
 

e) Nous projeter dans l’Éternité :
 

Autre bon conseil que je nous donne pour vivre avec la honte : voir à plus longue distance, à plus grande échelle notre vie : pas à courte vue humaine, mondaine, pas dans l’instant, mais pointer notre regard et orienter notre cœur vers l’éternité d’Amour de Jésus : là où Dieu pardonnera et oubliera toutes nos fautes terrestres, nous purifiera complètement. Placer notre Espérance dans l’au-delà qu’est la Résurrection, dans la « temporalité » de l’éternité, après notre mort physique. Ça nous aide à prendre de la hauteur, à relativiser les mesquineries et le concert de médisances humaines, à nous détacher de nos biens et succès (ou échecs) terrestres, pour tout miser sur notre trésor au Ciel préparé par Jésus.
 

f) Aller nous confesser à un prêtre :
 

Notre meilleur rempart contre la honte, c’est d’aller nous confesser à un prêtre catholique. Car là, tel un rapport écrit à l’encre sympathique que nous rendons à nos accusateurs (le diable est nommé – non sans raison – « l’Accusateur ») qui nous avaient fait la liste de nos humiliations, rien de ce que nous avons fait – aussi grave soit-il – ne nous coupera de l’Amour éternel de Jésus pour nous. Si nous réparons nos péchés et que notre contrition est parfaite, Jésus oublie. C’est effacé. Si l’Humanité retient les fautes, Dieu, Lui, oublie, et efface toutes nos souillures, nos hontes, et nous aime malgré tout. Il nous libère de nos esclavages passés pour toujours. Face au sacrement de confession, qui « brûle nos péchés comme une feuille de papier » nous certifie sainte Thérèse de Lisieux, le diable n’a plus aucune emprise. Ce que nous avons avoué et confessé à un prêtre de notre vivant deviendra illisible sur notre Livre de Vie qui recense tous nos actes et nos paroles terrestres. Les démons ne pourront plus s’en servir pour nous plonger dans notre honte. La libération offerte par le sacrement de confession, ça va bien plus loin que le simple optimisme ou le relativisme qui nous rassure : c’est la joie d’être aimé par-delà nos faiblesses, nos imperfections, nos actes ridicules voire honteux. Le sacrement de réconciliation, c’est vraiment l’arme de destruction massive contre la honte et contre le sentiment de culpabilité. C’est une armure terrible. Face aux juges et aux accusateurs humains ou démoniaques, même le pire des criminels peut les renvoyer dans leurs pénates : « Oui, c’est vrai, j’ai fait les 400 coups, j’ai tué des millions d’innocents, j’ai violé des enfants et des femmes, j’ai vendu de la drogue, je suis indigne d’être aimé. Mais vous ne pourrez plus jamais m’enlever ma joie d’être aimé de Jésus malgré tout cela, malgré mon indignité. Vous ne pouvez rien contre mon âme. Jésus l’a rachetée par sa Croix ! » Comme dit la chanson reprenant les paroles de la petite Thérèse, « Moi si j’avais commis tous les crimes possibles, je garderais toujours la même Espérance car je sais bien que cette multitude d’offenses n’est qu’une goutte d’eau dans un brasier ardent. ».
 

Au sein de l’Église Catholique, dans le cadre du Synodes des Jeunes, des États Généraux de Bio-éthique, des Années de la Miséricorde, des Jubilés, des Conférences de Carême, etc., on nous sert en ce moment beaucoup de topos sur les blessures de l’affectivité, les vulnérabilités, le handicap, les fragilités … mais bizarrement, un peu moins d’ateliers sur la miséricorde et le pardon, et quasiment aucun sur le péché ou la honte. Alors fatalement, ça finit par verser dans le misérabilisme ou dans le discours gentillet et très extérieur aux réalités des personnes, aux plaies purulantes des vrais gens. Ça ne libère rien. Or, notre plus grande et intime blessure existentielle, même si beaucoup de catholiques, d’évêques et de formateurs à l’affectivité ne nous le disent pas, est liée à l’ORGUEIL (donc au péché), et pas au mal que nous subissons, ni au mal qu’on nous fait ou que nous portons. Elle est liée au mal que NOUS FAISONS. Elle est liée à la HONTE. Nous aurions par conséquent tout à gagner à proposer à nos jeunes non pas des sessions sur les blessures de l’affectivité, mais des sessions sur la honte, et comment vivre avec. Ça nous amènerait à rejoindre directement la tumeur cancéreuse spirituelle des adolescents et des jeunes adultes d’aujourd’hui. Ça permettrait d’aborder de manière frontale et incarnée la réalité du péché (plutôt qu’à coup d’exposés inconsistants et généralistes sur les dangers du porno, sur la dépendance aux drogues, sur la construction de la masculinité et de la féminité, sur le respect du corps et de la sexualité, sur la chasteté, etc.). Voici une prière (et une demande pressante) que nous pouvons adresser à Jésus, et qui constitue sans doute la première marche essentiels pour sortir de l’intellectualisme autour des malaises sociaux et mondiaux actuels : « Seigneur, fais- moi connaître ma honte. Fais-moi connaître mon péché. Et ainsi, je saurai de quel grand amour tu m’aimes, tu me relèves, tu me laves et tu me pardonnes ! » Là, nous avancerions. Alors, commençons par le commencement : qu’est-ce qui nous fait honte ?
 
 

Cet article bénéficiera bientôt d’une vidéo sur Youtube, intégrant une série de 15 entretiens tournés en avril 2018 à Lourdes avec la journaliste Nathalie Cardon, et dans le droit fil de mon livre Homo-Bobo-Apo. Voici les articles de chacun d’eux :
 

1 – « Les 11 messages subliminaux diffusés dans l’émission ‘The Voice’ »

2 – « Le Synode des jeunes : la cata »

3 – « Le raz-de-marée de la transidentité » (transsexualité)

4 – « Le Boom des pastorales d’accompagnement des personnes homosexuelles dans l’Église »

5 – « Mylène Farmer, Grande Architecte de la Franc-Maçonnerie gay friendly »

6 – « Pourquoi La Manif Pour Tous est un vrai désastre »

7 – « Pourquoi parler d’homosexualité dans les établissements scolaires est Mission Impossible »

8 – « L’homosexualité dans la série de TF1 Demain Nous Appartient »

9 – « Je me suis ridiculisé publiquement : Comment vivre avec cette honte ? »

10 – « L’Hétérosexualité est la Bête de l’Apocalypse »

11 – « Les 4 armées de la Bataille finale d’Armageddon »

12 – « Visite maçonnique de Macron aux Bernardingues »

13 – « Les 12 obsessions des cathos bobos de la Réacosphère »

14 – « Homosexualité, la priorité niée dans l’Église »

15 – « Définition de la bisexualité »