Je fais peur

Je me rends compte de quelque chose de très blessant (car je ne le mérite pas, vu que je suis quelqu’un de gentil) : c’est que je fais peur. Les gens qui ne me connaissent pas ont peur de moi, et soit ne cherchent pas à me connaître, me fuient, se rétractent, m’ignorent, soit carrément m’attaquent en prévision d’un danger que leur suscite le personnage effrayant et dangereux qu’ils se sont faits de moi.
 

J’ai appris à me blinder. À ne rien attendre. À ne pas m’emballer. À me méfier des bonnes nouvelles. À manger le pain noir et à boire la coupe amère de l’indifférence, du mépris, de la peur massive des autres autour de moi. À mordre la poussière. À n’espérer aucune gloire ni succès humain. Même quand je suis face à une opportunité (journalistique, médiatique, professionnelle, amicale, amoureuse, ecclésiale…), un enthousiasme instinctif ou un fort intérêt premier, un encouragement, une reconnaissance, une invitation prometteuse. Je m’attends toujours à ce que la foudre ou le ciel me tombe sur la tête. Je vois tellement de revirements d’attitude, de volte-face, de ghosting, d’annulations (par exemple, je devais aller au Salon du livre chrétien Meguila de Metz, j’avais eu une Visio avec son organisatrice qui s’était hyper bien passée, elle m’avait dit qu’elle lirait mon livre, j’étais programmé pour la soirée d’ouverture… et une semaine après, plus aucune nouvelle. Elle fait la morte), que je suis constamment sur la brèche : est-ce que les personnes vont, jusqu’à la dernière minute, avoir le courage de me faire confiance, de me laisser une chance, de prendre le risque? Suis-je si monstrueux, dangereux, effrayant, que ça, pour faire aussi peur ? Je doute constamment de moi et de ce que je fais, dis, écris.
 

Notre Monde actuel est devenu si frileux, si sécuritaire, si protectionniste, si impressionnable, si douillet, si paranoïaque, si prévoyant, qu’il crie avant d’avoir mal ; ou bien voit le mal avant qu’il ne survienne, ou alors là où il n’est pas ; voit des ennemis là où se trouve potentiellement leur meilleur ami.
 

Oui, je vous le dis : j’ai beau avoir l’habitude, m’y préparer à chaque fois, m’être pris des tartes dans la gueule ou des portes au nez depuis des années (par des gens qui étaient à deux doigts de devenir des vrais amis, des amants, des frères de rigolade et de réflexion, des frères en Christ), j’ai beau avoir l’habitude d’être mal jugé par des personnes qui ne se donnent même pas la peine de m’écouter ou de me lire, ou alors qui m’ont lu et me soutiennent par derrière mais pas par devant, ça reste très très dur. C’est même étonnant que je ne sois pas tombé en dépression, que je n’ai aucune maladie ou que je ne me sois pas encore suicidé ! Et que je continue à écrire et à aller à la messe.
 

Même si, à l’inverse, quand je suis face à quelqu’un qui, de manière inespérée et exceptionnelle, me comprend et n’a pas peur de moi, c’est doublement la fête, c’est émouvant. Je me dis : « Quoi ? Que se passe-t-il ? Pourquoi tu ne me fuis pas comme un pestiféré ? Qui es-tu, toi, noble effronté, créature téméraire ne prenant pas la poudre d’escampette comme les autres ? Pourquoi n’as-tu pas froid aux yeux ? N’as-tu pas compris qui j’étais et ce que je disais ? Tu veux mourir socialement et perdre ta vie toi-aussi ? » Enfin quelqu’un qui ne me prend pas pour un monstre ou un méchant ou un fou ou le diable. Que ça fait du bien ! Bien que je les compte sur les doigts d’une main.