On aura beau dire que tout le monde a ses problèmes, que la vie est difficile pour tout être humain, que certains individus sont mieux lotis que beaucoup d’autres, il faut bien reconnaître qu’il existe des combats terrestres spécifiques, que toutes les blessures humaines, même si elles convergent vers un seul et unique péché universel (celui d’Adam), ne se valent pas, ne se comparent pas vraiment, ont leur caractère propre et imposent à celui qui les porte un réel isolement. C’est le cas de la blessure homosexuelle, qui constitue une croix que beaucoup de personnes qui ne ressentent pas le désir homosexuel ne pourront jamais comprendre ni porter à notre place !

Objectivement, nous, personnes homosexuelles, vivons une difficulté existentielle supplémentaire, que « les autres » n’ont pas : en effet, ce qui nous attire sexuellement ne pourra jamais faire pleinement notre bonheur ; et ce, quelle que soit la personne de même sexe que nous aurions décidé d’aimer amoureusement. Alors que, pour les personnes non-homosexuelles, ceci ne sera pas vrai pour au moins une seule personne (du sexe complémentaire) ! Nous, nous en chions davantage en amour !!! Il faut le dire !

Cette « injustice » (= « Ceux qui me plaisent érotiquement ne feront pas vraiment et totalement mon bien. » ; = « Ce vers quoi mon corps est attiré – sans qu’a priori je l’aie choisi – est strictement et universellement mauvais : il vaut mieux s’abstenir de coucher, de toucher, de jouer le jeu de mes pulsions. »), il faut le reconnaître, nous est réservée, à nous personnes homosexuelles. Très jeunes, nous est imposé un rêve amoureux semi raté s’il s’actualise corporellement, un amour difficile, un désir fort ET POURTANT mal orienté, que nous ferions mieux de réprimer. Ce qui nous ferait connaître un plaisir corporel et sentimental immense est tristesse et insatisfaction dès qu’on se force à le rendre concret. Et en plus, le ratage ne nous apparaît pas nécessairement évident dans l’instant et dans l’action, car le plaisir sensuel peut brouiller facilement notre conscience de mal agir, de mal sentir. Si nous voulons vraiment être heureux, nous sommes appelés à renoncer à ce grand trésor humain de la jouissance génitale, sexuelle, sensuelle, affective, amoureuse. Dur ! Dans des pays où la tolérance vis à vis de la pratique homosexuelle est grande, rien ne nous oblige d’ailleurs à porter cette croix homosexuelle, à contourner grâce à l’abstinence le gâchis de l’amitié homophile par les gestes de l’Amour. Pour le coup, le choix de cette croix spécifique est encore plus cruellement arbitraire pour celui qui sent qu’il ferait mieux de vivre la continence plutôt que le laisser-aller à ses tendances et à ses opportunités amoureuses !

Oui, pour les personnes homosexuelles, sans exception, le deuil de la génitalité, de la jouissance sexuelle et de la relation amoureuse commandée par ses fantasmes, même s’il n’est pas la fin du monde ni insurmontable (la preuve : cet « enterrement de vie de jeune homo », chez moi, est une joie, l’expérience concrète d’une force nouvelle, voire même d’un nouvel orgasme : l’amitié homophile désintéressée), est une croix bien réelle, qui les rapproche de l’héroïsme des célibataires consacrés (prêtres, religieuses, moines et moniales) !