Pourquoi Mylène Farmer plaît tant aux personnes homosexuelles ?

 

Vous serez tous à peu près d’accord avec moi (…sauf les défenseurs invétérés de Madonna) : en France, Mylène Farmer est l’artiste la plus adulée de la communauté homosexuelle, que cela agace ou pas, que ce lien soit travaillé ou non par les media et par l’artiste elle-même. Ses concerts ressemblent à des mini-Marches des Fiertés, et les sites consacrés à la « vilaine fermière » ne désemplissent pas d’un public gay toujours plus nombreux et enthousiaste. Mylène Farmer – à l’image d’un Cabrel ou d’un Goldman, mais du point de vue homosexuel cette fois – est la chanteuse qui arrive à réunir autour d’elle la palette la plus étendue et la plus inter-générationnelle de la population homosexuelle. Hommes gay et femmes lesbiennes, Steevy efféminés et garçons « hors milieu » propres sur eux, cinquantenaires et ados post-pubères, célibataires et couples, tout ce beau monde possède au moins un ou deux disques de la chanteuse et n’a rien contre assister à l’un de ses concerts.

 

 

Comment expliquer alors que la sauce ait pris à ce point-là entre les personnes homosexuelles et « Mylèèèèène », alors même que la glaciale Mademoiselle Gautier n’a jamais fait son coming out, ni affiché ses sympathies gay friendly outre mesure – sauf dernièrement en faisant la Une du Têtu d’août 2008 –, ni encouragé explicitement les personnes homosexuelles à créer des fan-clubs en son honneur ?

 

Plusieurs explications sont possibles, même si l’une me semble primer sur les autres (j’en parlerai en fin d’article).

 

Tout d’abord, Mylène Farmer a su construire un univers artistique particulièrement homo-érotique dans lequel de nombreuses personnes homosexuelles peuvent se reconnaître. Dans ses œuvres, on retrouve énormément de codes symbolisant le désir homosexuel, codes que j’ai d’ailleurs recensés dans mon Dictionnaire des codes homosexuels (entre autres le vampirisme, la corrida, la gémellité, les Liaisons dangereuses, le narcissisme, le refus de grandir, les marionnettes, le désir de se prendre pour Dieu, la femme-araignée, la main coupée, la prostituée tuée, l’inceste, la lune, le côté sale gosse, l’attraction pour la mort, etc.) : il est donc normal que les individus homosexuels s’y identifient en masse. Mylène a réussi à donner corps à tout l’inconscient collectif homosexuel, à le mettre en images sans pour autant l’expliquer. On va dire qu’à défaut de le rendre déchiffrable, elle a hiéroglyphié le désir homosexuel à la perfection.

 

 

D’autre part, Mylène Farmer est une marchande de rêves au professionnalisme impeccable. Il faut bien l’avouer : elle nous transporte d’un monde à un autre, et ne lésine pas sur les moyens. Avec elle, on voyage dans le temps et on en a plein les yeux. C’est la folie des grandeurs. Dans son travail, tout est soigné, sophistiqué. Elle fait les choses en XXL (collaboration avec les plus célèbres cinéastes, couturiers et photographes ; beauté des coffrets de disques ; grande diversité des produits dérivés ; concerts époustouflants à Bercy ; bientôt le Stade de France…). Les clips de ses chansons sont rarement bâclés : Laurent Boutonnat, son complice, en a fait carrément des mini-films, des petits bijoux de technicité. Mylène et lui ont un sens de l’esthétisque poussé jusqu’à l’extrême, jusqu’au totalitarisme, comme l’illustrent les propos du chanteur Jean-Louis Murat lors du tournage du clip de la chanson « Regrets » : « J’étais un peu en observateur, je trouvais ça assez formidable, je voyais bien que c’était un vrai fonctionnement de couple où l’extrême rigueur demandée par l’un était comprise et acceptée entièrement par l’autre. Une vraie complémentarité, une intensité dans le désir de faire quelque chose de qualité, sur la même longueur d’onde. Quand on travaille avec eux, c’est toujours assez bluffant de voir jusqu’à quel point ils peuvent aller dans le commandement, dans la soumission aussi… »[1]. Mylène Farmer, pour cette raison, est éminemment kitsch (j’entends « kitsch » dans le sens de vernis visant à occulter/représenter un système totalitaire : un capitalisme effréné, une société matérialiste, un monde sans Dieu, un univers violent et déshumanisé, une soif de pouvoir grandiloquente, etc.). Elle emploie lors de ses concerts les techniques scénographiques les plus communes du despote voulant hystériser ses foules : les retards qui s’éternisent avant l’arrivée sur scène ; la longueur des introductions de chansons ; le surgissement dans les airs, comme un Christ en croix venu du ciel ; quelques rares phrases – concises mais au contenu simple et efficace – adressées à la foule ; les larmes d’émotion forcées sur les mêmes chansons ; les décors impressionnants d’inventivité ; des chorégraphies faciles à reprendre collectivement ; une mise en scène dignes des grands « shows à l’américaine » ; une maîtrise parfaite des techniques audiovisuelles les plus « high tech » du moment ; un entourage professionnel artistique costaud et étendu ; une ribambelle de danseurs tous plastiquement aussi parfaits les uns que les autres ; etc.. Bref, une vraie propagande politico-artistique que la communauté homosexuelle cautionne les yeux (presque) fermés, et qui sent la mégalomanie à plein nez, comme l’illustrent certaines paroles de chansons (« Il est à moi, le Monde ! Il est à moi, le Monde ! Il est à moi, le Monde ! » de « Dessine-moi un mouton » par exemple)… On ne sera pas étonné d’entendre la chanteuse déclarer elle-même qu’« elle possède un orgueil qu’elle croit terrible »[2]

 

 

Il est logique que les spectacles et les extravagances de Mylène Farmer génèrent des fanatismes, particulièrement parmi les personnes homosexuelles, puisque la chanteuse s’offre fréquemment en Messie crucifié à la communauté homosexuelle – ses délires christiques, proches de ceux de Madonna, le démontrent parfaitement, ainsi que la diversité des reliques qu’elle vend aux enchères sur Internet, même si elle dit ne pas le faire consciemment ni dans un processus d’auto-culte de la personnalité calculé – ; et ensuite, après s’être donnée entièrement dans une exhibition clairement blasphématoire et démesurée, elle se dérobe à ses fans, remonte dans sa limousine aux vitres teintées sans dire au revoir à personne (je vous rappelle la mise en scène de départ filmée comme une déchirure dramatique dans le concert « Avant que l’ombre… à Bercy » en 2006), et s’engouffre dans un silence inexplicable et aussi disproportionné que son don sur les écrans : rien d’étonnant qu’un tel écart d’attitudes – pourrait-on le qualifier de simplement ludique quand il toucherait davantage à la schizophrénie de star ? – provoque chez les esprits en mal d’identité une vraie frustration… donc soit source de fantasme, d’hystérie, d’idolâtrie, voire de violence (rappelez-vous le meurtre du réceptionniste de la maison de disques de la chanteuse par un fanatique en 1991). Mylène Farmer participe secrètement au processus de divinisation autour de sa personne en faisant du mystère un fond de commerce juteux, même si cela est effectué dans un effacement tellement étudié qu’il est possible que l’artiste, dans une sincérité confondante, ne s’en rende même pas compte elle-même.

 

 

Une autre raison que j’invoquerais pour expliquer le succès que Mylène Farmer remporte auprès de ses fidèles homosexuels, c’est qu’elle joue continuellement sur l’inversion et l’ambiguïté sexuelle, autant artistiquement – dans son discours et son répertoire musical – qu’existentiellement. Mylène représente la bisexuelle dans toute sa splendeur, la femme libérée qui laisse entendre qu’elle goûte à tout type de sexualités sans pour autant vouloir se définir en tant que « lesbienne », « bisexuelle » ou « hétérosexuelle », et assumer les conséquences de ses actes : « Je me fous bien des qu’en dira-t-on, je suis caméléon » chante sa jumelle narcissique de « Sans contrefaçon ». Mylène Farmer joue la dissimulation : la plus belle signature homosexuelle qui soit, non ? Oscar Wilde n’avait-il pas, en son temps, baptisé l’homosexualité comme « l’amour qui n’ose pas dire son nom » ?

 

 

Est-elle pour autant lesbienne ? Personne ne l’est complètement, pas même la femme qui se veut 100 % lesbienne. Donc Mylène pas plus qu’une autre. La seule chose qu’on peut dire, c’est que très certainement un désir homosexuel – ou plutôt bisexuel – s’est exprimé à travers les œuvres et les actes scéniques farmériens. La chanteuse n’hésite pas à cultiver un style « garçonne » ou androgyne, à « rouler des pelles » à ses choristes pendant ses concerts, à prendre son bain nue en compagnie de jeunes demoiselles (c. f. le vidéo-clip de « Libertine »), à simuler l’inceste avec la candide Alizée (c. f. les chansons « Gourmandises », « Veni, Vedi, Vici », « Cœur déjà pris »), à prendre des poses langoureuses avec des femmes pendant certaines séances photos, à camoufler un probable lesbianisme par le traitement de thématiques proches de l’homosexualité telles que la gémellité ou le double spéculaire du miroir narcissique. Par ailleurs, ses chansons sont truffées de clins d’œil explicitement homosexuels (c. f. la chanson « Maman a tort ») ou bien dirigées à un public libertaire censé comprendre des sous-entendus homo-érotiques subtilement cachés dans le texte (la sodomie dans « Q. I. », « Pourvu qu’elles soient douces », « L’Âme-stram-gram », « Porno-graphique » ; le travestissement dans « Libertine », « Sans contrefaçon », « Tristana » ; le Sida dans « Je te rends ton amour », « Que mon cœur lâche » ; etc.). Peu à peu, les paroles musicales de Mylène Farmer se politisent gentiment pour la cause gay : on reconnaît au fil de ses chansons un discours politiquement correct qui reprend à son compte le jargon du militantisme gay friendly classique (c. f. l’emploi d’expressions comme « la tolérance », « le droit d’aimer », ainsi que les références au coming out, dans les chansons « Rêver », « J’attends », « Réveiller le monde », « L’Innamoramento », entre autres).

 

 

Mais, à mon sens, ce qui explique le plus en profondeur l’attirance des personnes homosexuelles pour Mylène Farmer, c’est que la chanteuse touche du doigt un secret bien gardé de la communauté homosexuelle et qui a à voir avec le viol. L’univers farmérien fait parfaitement écho à la quête esthético-existentielle des personnes homosexuelles : la souffrance du viol (réel et surtout fantasmé) chorégraphiée et esthétisée à l’extrême. Pensons par exemple aux chansons « Je t’aime mélancolie », « Et si vieillir m’était conté », « Comme j’ai mal », « Point de suture », « Les Mots », « Nous souviendrons-nous », etc.. Mylène Farmer est, à mon avis, la chanteuse française qui a poussé le plus loin la représentation du « vouloir être objet »/« vouloir être violé », qui a décidé d’incarner le plus entièrement la femme violée (Jeanne Mas, Barbara, ou Dalida, avaient déjà ouvert la voie, mais avec moins de ténacité) et la femme-objet. Tout dans sa fantasmagorie renvoie aux poupées désarticulées, aux vierges violées, à la femme-enfant perdue ou folle, qui se cache et se venge d’avoir subi la perte de son innocence (c. f. « Allan », « Plus grandir », « C’est une belle Journée », « L’Âme-stram-gram », « Sans Contrefaçon », « La Poupée qui fait non », « Optimistique-moi », « Comme j’ai mal », « Dans les rues de Londres », etc.).

 

 

Mylène Farmer est une personne qui donne l’impression de vivre dans un monde irréel – elle dira « un paradis inanimé » –, aérien, atemporel, éternel, tels les pantins d’un magasin de jouets ou les personnes violées amnésiques. Avec elle, on oscille entre la magie et l’horreur, les paillettes et la boue, le conte et les milieux despotiques, le kitsch et camp. Autrement dit, on est plongé dans l’univers du viol dénié. Comme toutes les divas qui plaisent aux personnes homos, Farmer est la reine du mélodrame, la fausse vierge effarouchée, la Drama Queen qui va rejouer inlassablement la scène du viol en laissant au spectateur le choix de savoir s’il est vrai ou faux. La Mylène-personnage cinématographique symbolise le fantasme de viol à elle toute seule (je vous renvoie aux chansons abordant explicitement le viol dans son œuvre : « Plus grandir », « Ange parle-moi », « L’Annonciation », « Comme j’ai mal », « Beyond my control », « Libertine », « Je te rends ton amour », etc.). Elle incarne la féminité sensuelle, dangereuse et vengeresse, à laquelle la majorité des personnes homosexuelles s’identifient (à différents degrés bien sûr), la femme cinématographique violée qui revient à la charge pour détruire ceux qui ont/auraient abusé d’elle : pensez au fouet de la sentence qui se retourne élégamment dans le clip « Pourvu qu’elles soient douces », à la prostituée qui tue son mac dans « California », à la jumelle venant venger sa sœur dans « L’Âme-stram-gram », à la femme-Frankenstein de « Dégénération » qui, après avoir été réifiée et disséquée, se réveille pour manipuler ses bourreaux ; etc..

 

 

À ce propos, le courant anti-Mylènefarmermania, particulièrement vivace dans le milieu qui l’a pourtant choisie comme reine, n’est pas du tout étranger au fait que la chanteuse soit l’hyperbole du désir de viol de la communauté homosexuelle. Les paradoxes de l’idolâtrie sont là, étranges et risibles… On trouve peu de personnes homosexuelles qui aiment réellement Mylène Farmer : soit elles l’adorent, soit elles la conspuent impitoyablement, mais peu l’apprécient tel qu’elle est vraiment, car au fond elles ont du mal à dissocier la personne humaine du personnage qu’elle joue (Mylène Gautier est d’ailleurs un peu responsable de cet amalgame). Ceci dit, j’ai beau voir les critiques formulées à l’encontre de Mylène Farmer comme des constats parfois avérés (on peut en effet lui reprocher la noirceur systématique de ses propos, ses provocations « sulfureuses » et « blasphématoires » puériles, sa reprise peu inventive des clichés libertins de bas étage, le lien lassant qu’elle fait entre amour-mort-sexe, son manque de voix, ses mélodies simplistes, infantilisantes, ou surchargées de chœurs et de violons, la préciosité et la sophistication des paroles de ses chansons allant jusqu’à l’inintelligible ou l’humour potache scatologico-pornographique, sa tendance à l’émotionnel frisant la sensiblerie et le narcissisme de l’artiste qui passe son temps à se regarder dans sa glace, ses appétits vénaux ; etc.), l’essentiel, à mon avis, réside dans le fait que les réactions épidermiques envers Mylène Farmer s’originent avant tout dans une homophobie latente et primaire (se dire contre la chanteuse, cela revient à s’acheter une conscience, à se dire « homo hors milieu », et se protéger de la soi-disant « superficialité typiquement homosexuelle »), et d’autre part un refus de réfléchir sur le sens profond du désir homosexuel ainsi que sur les liens existant entre le viol et celui-ci. Les passions haineuses que déchaîne Mylène Farmer prouvent que beaucoup de personnes homosexuelles, contrairement à ce qu’elles croient, ne se sont pas réconciliées avec leur propre désir homosexuel et ses ambiguïtés, mais également qu’elles confondent la fiction et la réalité : Mylène, en vrai, n’est pas une déesse qui vole dans les airs (si si, je vous assure…), ni un dangereux virus qui va les contaminer, les « outer », et les transformer en pédés superficiels au Q. I. de poule. C’est une femme… comme vous et moi ;-).


[1] Jean-Louis Murat en parlant du tournage du vidéo-clip de la chanson « Regrets », dans Annie & Bernard Réval, Mylène Farmer : de Chair et de Sang, Editions France-Empire, 2005.

[2] Mylène Farmer citée dans Philippe Séguy, Ainsi soit-elle, Éd. Taillandier, 1991.