Propos
 

Il y a 10 jours de cela, Henry Creyx, un essayiste homosexuel ayant jadis vécu une vie dissolue dans le « milieu homosexuel », et actuellement oblat d’un monastère bénédictin à Saint Benoît-sur-Loire, m’a gentiment envoyé son ouvrage, publié en 2005 aux éditions Thélès, pour que j’en fasse une recension. Le titre : Propos décousus, propos à coudre et propos à découdre d’un chrétien homosexuel Moi, quand c’est comme ça, non seulement j’honore le cadeau, mais en plus j’obéis à la lettre à son intitulé. S’il faut en « découdre » avec une certaine approche religieuse de l’homosexualité, une approche à peine datée quand on voit 10 ans après que la très grande majorité des croyants catholiques continue d’adopter quasiment le même argumentaire (« La foi, c’est de l’ordre du privé et ce n’est pas politique », « Le mariage civil n’est pas une affaire d’amour. », « L’amour ce n’est pas sexuel et ce n’est pas une question d’orientation sexuelle. », « Dieu ne juge personne, alors Il ne juge pas l’amour homo. », etc., bref, toutes les phrases induisant que la Charité supprimerait l’exigence de Vérité…), je me porte évidemment volontaire !

 

En intentions, le livre d’Henry Creyx est très louable : il se propose de déculpabiliser les personnes homosexuelles et de leur annoncer la Bonne Nouvelle qu’elles sont elles aussi concernées par le Salut, aimées de Dieu telles qu’elles sont. Et en plus, comme le style lexical est riche, c’est un ouvrage agréable à lire. Indéniablement.

 

Néanmoins, indépendamment de sa forme et de sa sincérité, c’est le fond et la Vérité de son propos qui posent de sérieux problèmes. Je me contenterai d’en soulever 4 :
 
 

1) Une incompréhension de ce qu’est vraiment l’homosexualité :

Dès la couverture, Henry Creyx s’exprime sans le vouloir comme les déconstructeurs queer. Rien que le titre (Propos décousus, propos à coudre et propos à découdre d’un chrétien homosexuel) reprend mot pour mot le disque indigent de la queer & gender theory qui voudrait mettre du doute, de la poésie, de l’auto-détermination, du paradoxe, de la diversité et du point de vue individuel partout : défaire, faire, refaire dans la déconstruction… tout cela pour se trouver une excuse de ne pas parler vrai.

 

Le problème majeur de cet essai, c’est justement qu’il démarre d’emblée sur une incompréhension du désir homosexuel et une justification erronée d’une prétendue essence hétérosexuelle et homosexuelle. L’auteur emploie en effet des périphrases qui montrent qu’il s’éloigne du Réel humain, qu’il réduit les individus sexués à leurs fantasmes érotiques et à leurs sentiments (alors que nous sommes avant tout homme ou femme, et Enfants de Dieu, avant d’être des personnes homosexuelles ou des personnes attirées par le sexe complémentaire) et qu’il essentialise le désir homosexuel (alors que l’homosexualité n’instaure aucune espèce humaine, aucune essence particulière) : « l’homosexuel » et « les homosexuels » (p. 13) ; « l’homosexualité d’état » (p. 13) ; « mon homosexualité constitutive » (p. 80) ; « Si, par une loi de nature, tous les hommes devaient avoir les yeux bleus, demanderait-on à Dieu d’accorder cette couleur à ceux qui, par exception, auraient reçu des yeux noirs ? » (p. 27) ; « L’on décréterait que seuls les hommes aux cheveux noirs seraient aptes à aimer légitimement, Dieu ne ferait pas de miracles pour que les blonds deviennent bruns. » (p. 41) ; etc. Creyx justifie l’hétérosexualité, en la confondant avec la différence des sexes (et en vidant cette différence d’amour, de surcroît !) Il associe à maintes reprises l’homosexualité à la cécité, alors qu’une peur n’est pas un handicap physique : « L’aveugle n’est pécheur que lorsqu’il pèche, et non parce qu’il est aveugle. » (p. 83)
 

La fausseté de ce postulat de départ (= confondre acte et personne, ou bien désir et personne, ou bien différence des sexes et tendance sexuelle) nous amène beaucoup plus loin concernant le lien entre homosexualité et foi : Henry Creyx n’a pas été capable de faire le distinguo, pourtant capital, entre « péché » et « signe de péché » ; et en dépit des apparences et d’un discours angéliste déculpabilisant et charitable, cette omission ôte de la faute aux actes qui pourtant méritent notre sentiment de culpabilité, et rajoute pour le coup de la culpabilité là où il n’y a pas lieu d’être, c’est-à-dire au ressenti homosexuel ainsi qu’à la manière de le vivre au mieux, à savoir la continence (j’y reviendrai plus tard).
 

Ce livre ne nous aide pas à comprendre ce qu’est véritablement le désir homosexuel (et à vivre avec, a fortiori) puisqu’il ne le regarde pas en face. Il l’enrobe de poésie, de langage précieux, de dorures spirituelles qui donnent à croire que ce qui est dit est profond et permet de vivre une sublimation réussie de la tendance homosexuelle. Henry Creyx noie constamment la Vérité dans les métaphores : dans Propos décousus, propos à coudre et propos à découdre d’un chrétien homosexuel, on a droit à toutes les métaphores possibles et inimaginables (paraboles bibliques à l’appui !) et aux comparaisons les plus abusives : la métaphore de l’eau, du geyser, du nœud, de l’huile, du vin, de la lumière, du monastère… et même du papier peint ! « L’homosexualité n’est qu’une sous-couche sous le papier peint que nous offrons à la joie du Seigneur. Pourquoi ce papier-peint ne lui présenterait pas une belle histoire d’amour, humble comme du papier et vraie dans ces traits, gardée avec prévenance dans sa fragilité et forte de son regard à Lui qui portent les agneaux blessés ? » (p. 92) Mama mia… Comme la connaissance de la Bible ne rend pas service à tout le monde… !

 

À part cette idée du « Dieu aime tout le monde » qui est omniprésente dans tout le livre, il n’y a pas d’analyse du désir homosexuel, pas de grille de lecture autre que celle de la foi et de l’amour de Dieu pour tout Homme. Ce message de miséricorde, c’est l’essentiel, me direz-vous. Mais où est le chemin humain qui concrétise et rend vraie cette conclusion charitable ? Comment rejoint-on toute personne humaine dans sa réalité, a fortiori quand elle se sent homosexuelle ? N’importe quel lecteur de Propos décousus, propos à coudre et propos à découdre d’un chrétien homosexuel perdrait, comme moi, le fil de son aiguille à coudre !
 
 

2) La justification béate de l’« amour » homosexuel :

Plus grave encore. En plus de nous perdre au fil des pages par un discours essentialiste sur l’homosexualité, Henry Creyx nous impose un étonnant chantage aux sentiments, au spirituel. Un chantage d’autant plus pernicieux qu’il s’habille de références bibliques, de bonnes intentions, de poésie qui semblent nous tirer vers le haut : « Laissons aller l’homosexuel vers les étoiles à la rencontre de son Seigneur ! » (p. 26) En plus, le lecteur peut constater que le mot « Miséricorde » est comme par hasard omis au profit du mot « compassion »… Mais « souffrir avec » ne signifie pas « tomber avec ».

 

Ce discours lénifiant « Tout le monde il est beau quand il aime » sur l’homosexualité, ne manquera pas de séduire l’âme blessée ou révoltée contre l’Église, d’anesthésier temporairement certaines douleurs liées à la pratique homo ou à la connaissance d’une personne homo de notre entourage, de conforter la personne gay friendly dans sa confusion entre l’amour des personnes et l’absence de jugement de leurs actes. Mai en réalité, il est inconsciemment homophobe car il ne reconnaît pas les individus homosexuels dans leur singularité et dans la réalité de leurs actes homos (« Ils sont comme tout le monde. », p. 47). Il leur bouche aussi l’accès à l’exigence, à la simplicité et à la grandeur de la continence. Bref, à la liberté et à la responsabilité.

 

Dans son essai, Henry Creyx justifie l’existence d’un « amour homo » ou d’un compagnonnage qu’il nomme « alliance ». Il cautionne de manière plus ou moins voilée le « couple homo chaste » : « On reconnaît aujourd’hui qu’il est préférable que les homosexuels ne se marient pas parce qu’ils sont impropres psychoaffectivement à une relation satisfaisante avec une personne de l’autre sexe et que de grandes probabilités de blessures aux êtres y sont à craindre. Pourtant ils brûlent. Alors ! Leur état n’est pas volontaire et pour eux aussi est cette parole : ‘Il n’est pas bon pour l’homme d’être seul.’ Ne serait-il pas mieux, pour qu’ils puissent paître dans le champ de Dieu, c’est le but de toute pastorale, de les encourager à se fixer plutôt que de les laisser dans leur dérive. » (p. 33) ; « Ne devrait-on pas abandonner l’idée d’accrocher nécessairement la notion de péché à leurs actes d’amour, quand, après un travail de sanctification et de maturation, ils ont atteint un degré tolérable du sens de l’autre, du sérieux de leur relation et qu’ils ont apprivoisé pour leur route d’humilité que requiert tout ce qui relève de cette beauté qu’est justement l’Alliance. » (p. 36) ; « des ressorts d’authenticité et de générosité » (p. 36) ; « leurs affections fidèlement stabilisées » (p. 51) ; « Il peut y avoir du diamant dans leurs cœurs même à l’occasion de leur vie affective. Cessons de n’y voir que de la boue. » (p. 37) ; « Va-t-on continuer à les empêcher de rendre grâce pour la joie qui naît d’un acte d’amour accompli dans une vérité d’alliance puisée au meilleur de l’être, sous le seul prétexte d’une non-complémentarité physiologique qui n’est d’aucune façon indispensable à l’expérience de cette joie ? » (p. 40) ; « Mariage ? Non ! Alliance ??? » (p. 49) ; « Ils veulent connaître, eux aussi, la possibilité d’une affection choisie et réciproque, faisant croître vers une maturité propre à leur être, et pouvant s’exprimer, selon la loi commune, dans le joyeux langage du corps. » (p. 56) ; « placer son talent à la banque de la tendresse et de l’affection partagées » (p. 60) ; « sous les voiles de l’alliance » (p. 78) ; etc.

 

On voit Henry Creyx justifier une sorte d’Union civile non légalisée officiellement. Ce qui le gêne dans le PaCS, ce n’est pas sa symbolique ni son existence : c’est uniquement son statut de loi publique, de mariage déguisé. Il ne veut pas d’une bénédiction officielle mais bien d’une bénédiction tacite des couples homos par l’Église : « Les homosexuels demandent aussi à vivre comme tous les autres, même si la conjugalité qu’ils envient a ses défauts, ses tiraillements, ses souffrances et ses échecs, et j’ai déjà dit que je ne les voyais pas mariés. » (p. 55) ; « Au fond, ce qui leur faut, c’est l’esprit de ce que l’on appelle alliance, une alliance forgée dans l’émerveillement de la rencontre et l’attente de ses ascèses consenties. L’alliance porte sur un choix réciproque constamment libre, parce que librement constant, investissant deux êtres et le tout des deux, corps, âme et esprit, dans une générosité interactive, débordant en témoignage de sérieux et de vrai, car scellée entre eux, sur leurs conditions de vie et les accueils enfin objectifs de leur entourage. » (p. 54) ; etc.

 

Sous la plume de Creyx, on retrouve cette idée (très protestante, très sentimentaliste, très individualiste et très post-moderne, finalement) que l’acte d’Amour ou la foi ne se jouerait qu’entre soi et Dieu, que la sexualité ne relèverait que du privé, que l’Amour ne pourrait être sondé que par Dieu, que l’universalité de l’Amour équivaudrait à la justification de tous les types d’« amour », que l’Amour ça ne serait pas sexuel, etc. : « Les homosexuels ont vocation à connaître Dieu qui n’est qu’Amour, et ils sont, corps et âme, appelés à aimer. Les modalités de leurs expressions amoureuses qui font partie, sauf appel particulier à la continence, de cet univers privé indispensable à la compréhension et manifestation de l’universalité de l’Amour touchant et devant toucher tout, ne regardent qu’eux seuls et Dieu dans leurs cœurs. Ah ! si l’on pouvait cesser de glisser l’œil à balances rétributives, dans la serrure de la porte de la chambre des amants ! […] Un seul témoin peut être admis dans les alcôves, c’est Dieu lui-même, la source de tout amour vrai. » (p. 46) ; « L’amour des conjoints y reste leur affaire privée, étrangère à l’intention de la loi qui régit cette convention. » (p. 49) ; « Comment peut-on gommer au plan moral toute cette anticipation indispensable qui ne regarde que ceux qui s’aiment et Dieu qui est leur inspirateur, quand ils n’ont pas décidé de s’aimer en révoltés contre lui ? Et quand il n’y a pas de possibilité de mariage pour des raisons tenant aux constitutions intérieures des intéressés non voulues mais honnêtement assumées, comment renier toute la vérité d’une relation authentique, simplement parce qu’on lui a donné le label de péché ? C’est vraiment prendre les choses à l’envers. » (p. 86) ; etc.
 

L’auteur fait preuve d’un relativisme spirituel. C’est là toute la perversion de son discours. Selon lui, tout lien humain serait justifié parce que finalement sanctifié en Dieu : « Tout ce que Dieu a créé est bon, et rien n’est à rejeter si on le prend dans l’action de grâce, car c’est sanctifié par la Parole de Dieu et la prière. » (p. 47) ; « Il est dit en effet dans l’Écriture : ‘Bénissez et ne maudissez pas’, et encore : ‘En toutes choses rendez grâce à Dieu !’ » (p. 54) À ses yeux, la génitalité (qu’il confond avec la sexualité), du fait d’avoir été soi-disant diabolisée par de nombreux catholiques ou ecclésiastiques, en deviendrait pure : « La souillure n’est pas dans notre sexe mais dans notre cœur. » (p. 71) ; « Un couple marié accomplit l’acte conjugal, c’est bien. Un couple non marié mais dont les deux partenaires s’étant donné leur foi, vivent dans la fidélité, accomplit un acte semblable, c’est mal. Le premier ne pèche pas, le second vit dans le péché. Or, ils font exactement la même chose. Ce n’est donc pas l’accomplissement de l’acte sexuel en lui-même qui les départage dans cet étrange jugement moral. Alors qu’est-ce ? C’est que le premier a fait en quelque sorte alliance avec Dieu en se donnant le sacrement béni par l’Église. Je crois de tout mon cœur en la grâce de ce sacrement. Ce n’est pas pour autant que le second couple, en situation, je le répète, de fidélité et de vérité d’amour humain confirmées, me paraît en état d’infidélité avec le modèle des modèles de l’amour qui est Dieu. Il faudrait pour cela qu’il y ait une rupture avec ce qui ressemblerait à cette alliance entre Dieu et lui-même. L’intention des partenaires, dans les deux cas, est droite, l’acte d’amour est le même. » (p. 97)
 

Pour Henry Creyx, c’est la bonne intention (spirituelle) qui ferait la vérité de tout acte. Il ne pense plus à l’acte en lui-même, ni à sa portée. « Pourquoi l’acte sexuel ordinaire, vécu comme une option prégnante de la vie dans le cadre des nécessités non sacramentalisées fait-il tant difficulté ? […] En soi, l’acte sexuel d’un homosexuel n’est pas le signe d’une rupture avec Dieu. Le péché est ailleurs. […] L’acte homosexuel ne peut être mauvais que subjectivement. » (pp. 98-99) Quand intention et acte sont autant dissociés, on est en plein subjectivisme ou schizophrénie spirituelle.
 
 

3) Le mépris caricatural pour la continence :

Le troisième écueil dans lequel l’essai Propos décousus, propos à coudre et propos à découdre d’un chrétien homosexuel tombe, me semble-t-il, c’est la légende noire et salissante que son auteur construit autour de la continence. Ce dernier la réduit au rang de particularisme, de bizarrerie ignoble à proposer, d’héroïsme inaccessible, parce qu’Henry Creyx confond la continence avec l’abstinence, ou bien encore la sainteté avec un devoir moral négatif ou un idéal de perfection désincarnée : « chasteté parfaite » (p. 24) ; « la continence parfaite » (p. 24) ; « Proposer le martyre, ce serait en tout cas faire appel à une volonté à l’héroïsme impossible. » (p. 25) ; « Il pourrait sortir de cette possibilité, je le crois, une aspiration à connaître et aimer le Christ plus efficace et salvatrice que les détours légalistes d’une ascèse étouffante qui ampute l’être de son trésor le plus sérieux. » (p. 56) ; « exiger une impeccabilité extérieure » (p. 57) ; « On ne peut pas empêcher un homosexuel d’aimer. On ne peut pas lui imposer de ne pas aimer du tout ou de n’aimer qu’avec la partie haute de son être. » (p. 84) ; « cet ersatz de sainteté de la continence » (p. 96) ; etc.
 

Henry Creyx verse ironiquement dans la caricature pour discréditer la continence et justifier la solution par défaut du « couple homo chaste » : « S’il n’y a pas de légitimité pour le langage du corps, il ne reste alors que cette alternative : ou le salut dans la continence ou la perdition dans la pratique. Et le tour est joué. » (p. 65) ; « Présenter aux homosexuels dès l’abord la continence absolue comme l’unique voie de satisfaction morale, est encore plus abusif quand on enrobe cette proposition dans l’idée exigeante d’une fidélité, la fidélité au ‘non’. » (p. 106)

 

En clair, l’auteur n’appelle pas à la continence, comme le suggère l’Église. Il cherche même à décourager de celle-ci. Le seul chemin de sainteté qu’il propose aux personnes homosexuelles est une espèce de « zone » fluctuante et floue de l’amour d’amitié, aire délimitée par l’empirisme de principe (comme s’il suffisait de vivre les choses pour être dans le vrai…) et le subjectivisme relativiste (= Chacun fait comme il peut à partir du moment où il essaie d’aimer en Jésus-Christ) : « On ferait mieux d’admettre pour ceux dont nous parlons, comme possibilité de vie tacitement reconnue, sans aller jusqu’aux constats législatifs et aux réglementations qu’ils engendrent souvent comme des rets où les intéressés se trouvent englués, une sorte de zone, non de nuptialité informelle ou mal formée, mais de convivialité affectueusement privilégiée, permanente sur un constat de fait, qui ne serait définie ni comme bringuant un état sacramentalisé par l’Église ni comme impliquant un état statutairement admis par la Cité. » (p. 52) ; « Je pense qu’il y a une zone de vérité d’amour qui peut être reconnue aux homosexuels. […] Cette zone de liberté de l’amour non colligée dans nos recueils de morale, ne devrait recevoir de contrôle que de la part de ceux qui l’empruntent. La véritable question est de former les homosexuels à l’amour pour que ce dernier soit vrai, et non de les contraindre à l’absence d’amour, en tenant le discours ici vide de sens (et de bon sens) et de réalisme, de la sublimation des désirs et des pulsions qui n’a de poids qu’en des situations d’exception promues sur un appel particulier reçu dans la foi. » (pp. 73-74) En réalité, il n’a rien compris de la continence, qu’il n’envisage que comme une rétention, une abnégation, un sacrifice dans le sens janséniste du terme. Alors que concrètement, elle est un recyclage, un don entier de on homosexualité et de sa personne, une paix, une libération, un moteur de sainteté qui conduit aux joies intenses et durables de l’évangélisation cohérente et originale.
 

Pour résumer, il reproduit exactement ce qu’il reproche à l’homme cachant son talent dans la Parabole des talents relatée dans l’Évangile : « Il croit entendre de la bouche du Maître un ‘Reste à jeun’ que le Maître n’a pourtant jamais prononcé. » (p. 60)
 
 

4) Le mépris de la morale catholique et de l’Église:

Cela a de quoi nous étonner tant le discours d’Henry Creyx est emprunt de religiosité, de belles pensées poétiques et spirituelles, de bonnes intentions de foi. Et pourtant, c’est la vérité : l’auteur n’aime pas autant l’Église et le Christ qu’il se l’imagine. Déjà, il s’annonce comme « chrétien » ; non comme « catholique » (et pas seulement dans le titre). Ce n’est absolument pas un détail. Ce désaveu confessionnel de l’Église-Institution romaine se remarque en filigrane dans tout le texte.

 

Ensuite, Henry Creyx justifie son discours relativiste et sentimentaliste sur l’homosexualité par la diabolisation d’un « moralisme » dont il parle sans arrêt dans son texte : « la chape d’une morale plombée qui fait table rase de la qualité du cœur » (p. 26) ; « légalisme satisfait » (p. 29) ; « la réprobation sociale, la culpabilisation » (p. 34) ; « l’insupportable fardeau des interdits et des jugements » (p. 37) ; « Alors, chers moralistes, qu’auriez-vous donc à craindre de celui et chez celui qui est rêne ? » (p. 42) ; « interdictions abusives imposées par de tristes sires » (p. 47) ; « Ils n’y trouvent que des juges. » (p. 55) ; « beaucoup de moralistes » (p. 72) ; « ces nouveaux agents de la morale » (p. 80) ; « le discours moral » (p. 82) ; « la voix terrifiante du juge » (p. 90) ; « les moralistes » (p. 99) ; etc. Il monte en épingle l’importance de la morale, surévalue son influence et sa violence, sans jamais rentrer dans les « détails » de fond du message moral de l’Église. Il participe à son insu à la construction de la victimisation qui stigmatise (d’une autre manière que l’homophobie frontale, car cette fois, ça s’opère par la déculpabilisation, ou par un battement de coulpe extériorisé) les personnes homosexuelles, à ce pharisianisme qu’il décrie tant.
 

Mine de rien, même si elles se disent chrétiennes, la plupart des lignes qu’Henry Creyx écrit suintent le mépris de l’Église et l’anticléricalisme, le cynisme et la vengeance : « L’Église ne voit-elle pas que la plupart des homosexuels ont déserté ses assemblées à cause de ce dessèchement d’un vieux langage d’où est absente toute tendresse ? » (p. 36) ; « la Sainte Église » (p. 57) ; « ce discours des confessionnaux » (p. 66) ; « ces bons théologiens à bésicles épaisses, et leurs émules rédacteurs de directives » (p. 78) ; « des scruteurs d’âme » (p. 79) ; « la rigidité du confesseur ou du conseiller spirituel ou du littérateur moraliste traditionnel » (p. 86) ; etc. À ce propos, l’essayiste tient des propos plus que limites, illustrant un rapport peu ajusté avec le Corps ecclésial : « Évidemment, je ne vois pas le prêtre en charge de ma paroisse venir m’embrasser sur la bouche. Mais alors, qu’il laisse cela à celui qui en aurait envie parce que cela monterait naturellement de son être accordé à cet embrassement. » (p. 32)
 

Il sous-estime notamment le mariage, en confondant le statut social et le sacrement : « Est-ce que le sérieux des mœurs sexuelles vient du mariage ou du sérieux des partenaires ? » (p. 39) ; « Quelle différence peut-il y avoir entre aimer dans le mariage et aimer hors du mariage ? Au plan personnel aucune. Le mariage n’ajoute rien à l’amour. » (p. 73) Ou alors il a tendance à le réduire à « l’hétérosexualité » ou/et à la procréation, bref, à une fonctionnalité nataliste ou à une vitrine sociale : « Les homosexuels n’ont pas dans la société les mêmes missions que les hétérosexuels et notamment, parmi ces derniers, ceux qui s’accouplent, c’est-à-dire engendrer et donner un nom. Les relations homosexuelles s’arrêtent justement au seuil de la reconnaissance sociale scellée par l’acte solennel du mariage, dont ils ne peuvent remplir les fonctions ainsi précisées. » (p. 51)

 
 
 

En conclusion, au vu de ces 4 problèmes criants que j’ai identifiés en lecture de cet essai, je me permets donc de remettre sérieusement en doute l’optimisme spiritualisé de l’auteur face à ses blessures du passé, survenues en grande partie à cause de sa pratique homosexuelle : « Les amourettes inquiètes d’homosexuel enténébré qui étoffent mon vieux passé personnel, malgré leurs émotions et leur poésie, n’ont laissé en moi que des traces de vent. » (p. 31) Je n’en serais pas aussi sûr… Ne sublime pas son désir homosexuel qui veut ! Il est extrêmement ardu, pour vivre en paix avec l’homosexualité, de faire l’économie de la Vérité, de l’étude sérieuse des mécanismes du désir homosexuel, de l’expérience concrète et heureuse de la continence, de l’amour personnel de l’Église et des gens d’Église, du respect de la différence des sexes et du mariage femme-homme aimant. C’est même, je crois, impossible.