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Code n°179 – Ville

ville

Ville

 
 

NOTICE EXPLICATIVE :

 

Ce n’est pas un hasard si le Pop Art, art machinique par définition, soit venu par les artistes homosexuels, ni que la ville, lieu réifiant, constitue l’espace vital privilégié de la communauté homosexuelle. Toutes les Gay Pride et les infrastructures d’accueil de la population LGBT se concentrent dans la grande ville, cet endroit où la famille est mise à l’épreuve sur la durée, où les célibataires sont rois. 70 à 86% des personnes homosexuelles vivent dans des métropoles de plus de 100 000 habitants (cf. l’essai Nouveaux Marketings de Jean-Paul Tréguer et Jean-Marc Segati, cité dans l’article « Y a-t-il une culture gay ? », sur la revue TÉLÉRAMA, n°2893, le 22 juin 2005, p. 16) Le désir homosexuel semble être le produit de la société matérialiste et individualiste dans laquelle les êtres humains, au nom de la recherche boulimique de la diversité, rejette les altérités fondamentales (la différence des sexes, la différences des espaces, la différence des générations, la différence entre Créateur et créatures) pour désirer narcissiquement devenir des machines à consommer et à être consommées. Il engage au matérialisme, à l’« être objet » ou « icône vivante » éclatée, aux prétentions d’invisibilité : « Il y a des conditionnements de vie sociale matérielle : la promiscuité par exemple. On sait que l’entassement des individus dans les villes ou dans les bidonvilles favorise le péché, parce qu’elle empêche la juste distance permettant d’être soi. » (le frère Samuel, dans l’ouvrage collectif Les Attaques du démon contre l’Église (2009), p. 56)

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Milieu homosexuel infernal », « Bobo », « Fan de feuilletons », « Promotion ‘canapédé’ », « Patrons de l’audiovisuel », « Ennemi de la Nature », « Prostitution », « « Plus que naturel » », « Collectionneur homo », à la partie « Automates » du code « Poupées », et à la partie « Désir d’être un objet » du code « Viol », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

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FICTION

 

« Quand on arrive en ville, tout le monde change de trottoir.

On n’a pas l’air virils, mais on fait peur à voir. » (Starmania)

 
 

a) Urbanité et homosexualité :

Panneaux publicitaires de "Bonne Année 2014" à Montpellier (France)

Panneaux publicitaires de Bonne Année 2014 à Montpellier (France)


 

Beaucoup de films et de romans choisissent la ville pour raconter les intrigues amoureuses homosexuelles : cf. le film « My Beautiful Laundrette » (1985) de Stephen Frears, le film « L.A. Zombie » (2010) de Bruce LaBruce (montrant les coïts masculins, même entre SDF), le film « A Trip To Paris » (2003) d’Eran Koblik Kedar, le film « Expelled To Eden » (2005) d’Eran Koblik Kedar, la chanson « Berlin » de Christophe Wilhem, le film « L’Attaque de la moussaka géante » (1999) de P. H. Koutras, le film « Off World » (2009) de Mateo Guez (racontant l’histoire d’un riche Canadien face à la pauvreté des bidonvilles des Philippines), la pièce Des bobards à maman (2011) de Rémi Deval, la pièce Quand je serai grand, je serai intermittent (2010) de Dzav et Bonnard, la pièce La Star des oublis (2009) d’Ivane Daoudi (avec la mise en avant du couple Paris/Shanghai), le film « La Ville des silences » (1979) de Jean Marbœuf, le film « La Ville dont le prince est un enfant » (1996) de Christophe Malavoy, le film « La Ville » (1998) de Yousry Nasrallah, le film « Giallo Samba » (2003) de Cecilia Pagliarani, le film « Beautiful Thing » (1996) d’Hettie Macdonald, le film « Un Año Sin Amor » (2005) d’Anahi Berneni, le film « Shortbus » (2005) de John Cameron Mitchell, le film « Urbania » (2004) de Jon Shear, le film « Metropolis » (1927) de Fritz Lang, la chanson « Quand on arrive en ville » de Johnny Rockfort et Sadia dans l’opéra-rock Starmania de Michel Berger, le film « Collateral » (2004) de Michael Mann, le roman Pasión Y Muerte Del Cura Deusto (1924) d’Augusto d’Halmar, les romans La Ciudad Del Amor et Las Ciudades Malditas (1922) d’Antonio de Hoyos, le roman Latin Moon In Manhattan (1990) de Jaime Manrique Ardila, le film « Bus Riley’s Back In The Town » (1965) d’Harvey Hart, le film « Dad And Dave Come To Town » (1938) de Ken G. Hal, le film « In The City » (2001) de Mike Hoolbloom, les films « Fucking City » (1982) et « Fraulein Berlin » (1983) de Lothar Lambert, le film « En La Ciudad » (2003) de Cesc Gay, le film « Let’s Love Hong Hong » (2002) de Ching Yau, le film « Positive Stories » (1996) de Ran Kotzer, la pièce Big Shoot (2008) de Koffi Kwahulé (avec la ville de New York), le film « Victor, Victoria » (1982) de Blake Edwards, le film « Hammam » (1996) de Ferzan Ozpetek, la chanson « New York City Nineteen Fifty » du Clergyman de la comédie musicale La Légende de Jimmy de Michel Berger, le film « West Side Story » (1961) de Robert Wise, le film « The Boys In The Band » (« Les Garçons de la bande », 1970) de William Friedkin (se déroulant au cœur de New York), le spectacle musical Luca, l’évangile d’un homo (2013) d’Alexandre Vallès, le film « La Maison vide » (2012) de Matthieu Hippeau, le film « Ne te retourne pas » (2013) de Sophia Liu et Benjamin Blot, le film « Barcelona (un Mapa) » (2007) de Ventura Pons, le film « Pasajero » (2010) de Miguel Gabaldón, le film « Temps de chien » (2011) de Viva Delorme, la nouvelle « Le Potager » (2010) d’Essobal Lenoir (jouant sur le choc culturel entre homos citadins et homos campagnards), le roman Jours de mûres et de papillons (2013) de Marie Evkine, la chanson « I’m Throwing My Arms Around Paris » de Morrissey, le film « La Princesse et la Sirène » (2017) de Charlotte Audebram, le film « Plaire, aimer et courir vite » (2018) de Christophe Honoré, la chanson « Je marche dans les villes » de Jean Guidoni, etc. Par exemple, le roman Joyeux animaux de la misère (2014) de Pierre Guyotat se déroule dans une mégapole intercontinentale et multiclimatique constituée de sept villes. Dans le roman Philippe Sauveur (1924) de Ramon Fernandez, Philippe, le héros homosexuel, poursuit des jeunes militaires dans les bas-fonds de Londres.

 

En général, le personnage homosexuel semble être irrésistiblement happé par la ville. Elle serait l’espace de tous les possibles, un monde sans limites : « La capitale s’offre à moi. Je prends la résolution de tout tenter pendant mon séjour pour acquérir l’expérience dont je manque. » (Alexandra, la narratrice lesbienne du roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, p. 31) ; « Je vais en ville. J’ai besoin de la ville. Besoin de vitrines qui tirent l’œil. Besoin de gens surtout. » (Jean-Louis Bory, La Peau des Zèbres (1969), p. 128) ; « Paris que j’adore. » (le narrateur homosexuel du roman Le Bal des folles (1977) de Copi, p. 100) ; « C’était magique. La ville une féerie futuriste, un feu d’artifice géant où le bleu sidéral de la voûte céleste serait étoilé par les pétillements d’un champagne de fête. » (cf. un extrait d’une nouvelle écrite par un ami en 2003, p. 4) ; « Avoir des amis de province… quelle horreur ! » (David, un des personnages de la pièce Comme ils disent (2008) de Christophe Dauphin et Pascal Rocher) ; « Il ne m’a fallu très longtemps pour comprendre que je n’étais pas à ma place au milieu de tout ça… et dès que j’en ai eu l’occasion, je suis parti pour la grande ville. » (Billy, le héros homosexuel du film « Billy’s Hollywood Screen Kiss » (1998) de Tommy O’Haver) ; « J’viens d’un p’tit village du Nord. Pédophilie, ça vous dit quelque chose ? Moi, au milieu de tout ça, j’ai compris que j’étais très sensible. Trop sensible. » (Jeanfi, le steward homo dans le one-man-show Au sol et en vol (2014) de Jean-Philippe Janssens) ; « Là, c’est moi. Un gars de la campagne. Un peu plus gay que la normale, mais sinon le topo classique. » (Phil, le héros homo dans le film « Die Mitter der Welt », « Moi et mon monde » (2016) de Jakob M Erwa) ; « J’adooore ce modèle. Très citadin. » (Maurice, le styliste homosexuel, s’exprimant face à un modèle de vêtement, dans le film « Les Douze Coups de Minuit », « After The Ball » (2015) de Sean Garrity) ; « C’est grisant, ce moment où j’ai l’impression que la ville m’appartient. » (Carol, l’héroïne lesbienne s’adressant à son amante Thérèse, dans le film « Carol » (2016) de Todd Haynes) ; « Pars avec moi à New York. » (Lena s’adressant à son amante Lena Collins, dans l’épisode 85 « La Femme aux gardénias » (2017) de Joséphine Ange-gardien) ; « Je vis toujours en ville. » (Jonas, le héros homosexuel, dans le film « Jonas » (2018) de Christophe Charrier) ; « Je suis le genre de garçon qui est monté à Paris depuis la Meurthe-et-Moselle, et qui était prêt à gravir les échelons de l’échelle sociale. » (Jacques, le héros homo, dans le film « Plaire, aimer et courir vite » (2018) de Christophe Honoré) ; etc.

 

Par exemple, dans le one-man-show Jefferey Jordan s’affole (2015) de Jefferey Jordan, le héros homosexuel s’ennuie à la campagne, et fustige gentiment le Cantal, sa région natale, parce qu’il est « perdu au fond du trou du cul du monde » : « Ses montagnes, ses campagnes, ses paysans… » Ils présentent même les autochtones comme des adeptes du « cannibalisme » : « Les gens se bouffent entre eux. » Dans le roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman, Ronit, l’héroïne lesbienne, habite et idolâtre New York. Dans le concert Le Cirque des mirages (2009) de Yanowski et Fred Parker, Freddie vole sur la ville. Dans le roman La Voyeuse interdite (1991) de Nina Bouraoui, on découvre la fascination de la voix narrative lesbienne pour la vie citadine, cristallisée par la servante Ourdhia (pp. 50-51). Dans le film « Footing » (2012) de Damien Gault, Marco, le héros homosexuel jadis provincial, vit à Paris. Dans le one-(wo)man-show Zize 100% Marseillaise (2012) de Thierry Wilson, Zize, le travesti M to F, quitte sa région marseillaise pour conquérir Paris. Dans le one-woman-show Wonderfolle Show (2012) de Nathalie Rhéa, le personnage de Suze est présenté comme une femme 100% citadine et parisienne, qui n’arrive pas à s’acclimater à la vie champêtre. « Ben et George n’accepteront jamais de vivre à la campagne. Je les imagine mal campagnards. » (Honey parlant du couple homo Ben/George laissé à la rue suite au licenciement de George, dans le film « Love Is Strange » (2014) d’Ira Sachs) Dans son one-man-show Bon à marier (2015), Jérémy Lorca se justifie de devenir matérialiste et citadin du fait qu’il vient du Nord-pas-de-calais. Il quitte sa province pour venir à Paris et devenir acteur. Dans le one-man-show Les Gays pour les nuls (2016) d’Arnaud Chandeclair, le narrateur homosexuel s’empresse d’aller visiter New York. Dans le film « A Moment in the Reeds » (« Entre les roseaux », 2019) de Mikko Makela, Leevi et son amant Tareq sont tous deux très citadins et attirés par les arts, le théâtre, l’écriture. Leevi a choisi de vivre à Paris pour cette raison. Dans le film « Les Crevettes pailletées » (2019) de Cédric le Gallo et Maxime Govare, Vincent, l’un des héros homos, a dû quitter son village pour vivre librement sa « sexualité » à Paris.

 

Dans le film « La Belle Saison » (2015) de Catherine Corsini, le choc culturel entre hétérosexualité et homosexualité prend la forme du dilemme entre campagne et ville : Delphine, fille de la campagne, doit choisir entre son homosexualité, qu’elle a vécue au grand jour à Paris avec Carole « la fille de la ville », et l’invisibilité hétérosexuelle campagnarde. Elle semble avoir perdu son âme à Paris : « J’ai fait des choses que j’aurais jamais pensé faire. » Carole n’arrivera pas à l’arracher à sa vie champêtre : « Quand on s’est rencontrées, t’avais l’air d’aimer Paris, pourtant… » Carole, quant à elle, affirmera son homosexualité en même temps que son attachement citadin : « À moins d’être enlevée par des extra-terrestres, je me demande ce que je viens faire dans ce trou ! »
 

La ville est même parfois considérée comme une mère : cf. le film « Mamma Roma » (1962) de Pier Paolo Pasolini, le film « L’Annonciation Or The Conception Of A Little Gay Boy » (2011) d’Anthony Hickling, etc. « La ville sait que je vais naître en elle une seconde fois. » (le juge Kappus dans le roman Portrait de Julien devant la fenêtre (1979) d’Yves Navarre, p. 181)

 

Film 'L’Annonciation Or The Conception Of A Little Gay Boy" d’Anthony Hickling

Film ‘L’Annonciation Or The Conception Of A Little Gay Boy » d’Anthony Hickling


 

Quand ses intentions bobos et la bonne conscience arrivent à le faire migrer vers la campagne, le héros homosexuel louche toujours sur la ville : « J’ai fait mes adieux à la ville. Pourtant, j’ai eu du mal à la quitter. » (l’un des personnages homosexuels de la pièce Chroniques des temps de Sida (2009) de Bruno Dairou) ; « On est à Paris, une ville individualiste. » (Jonathan, le héros homosexuel de la pièce À partir d’un SMS (2013) de Silas Van H.) ; etc. Même dans la destruction iconoclaste, il s’y enchaîne encore en désir. Un rapport d’attraction-répulsion s’établit entre lui et la ville. Le désir d’exode vers la campagne se fait d’autant plus urgent et radical qu’il est douloureux et non-définitif : cf. le roman Quitter la ville (2000) de Christine Angot, la pièce La Fuite à cheval très loin de la ville (1976) de Bernard-Marie Koltès (ce titre est un trompe-l’œil car la pièce se passe pourtant dans une ville), le film « Far-West » (2002) de Pascal-Alex Vincent, la pièce La Famille est dans le pré (2014) de Franck Le Hen (avec Tom, le citadin homo superficiel), etc.

 

Par exemple, dans la pièce Nous deux (2012) de Pascal Rocher et Sandra Colombo, Bernard, le héros homo très bobo parisien, qui finira, pour des raisons professionnelles et esthétiques, par habiter à la campagne, s’est pourtant au départ bien demander ce qui serait assez fort pour l’arracher à son mode de vie de consommateur-esthète citadin : « Qu’est-ce que j’irais foutre à la campagne ? » Dans le film « Boys Like Us » (2014) de Patric Chiha, les trois potes gays Nicolas, Rudolf et Gabriel ont vraiment du mal à quitter leurs petites habitudes de citadins parisiens, et multiplient les gaffes avec leur nouveau train de vie montagnard en Autriche.

 
 

b) L’espace du libertarisme sexuel :

Vidéo-clip de la chanson "California" de Mylène Farmer

Vidéo-clip de la chanson « California » de Mylène Farmer


 

En général, le personnage homosexuel est attiré par l’espace urbain : « Je viens de la campagne, où tous les habitants me sont familiers, et j’ai toujours cette faim de la diversité et du nombre. » (Alexandra, la narratrice lesbienne du roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, p. 215) ; « Les jeunes, ils se font chier à la campagne, oui. » (Rodolphe Sand imitant une femme hétéro mère porteuse, dans son one-man-show Tout en finesse , 2014) ; « J’envie toutes les femmes que je vois dans la ville. Je les envie. Elles sont heureuses. Elles rendent leurs maris heureux. Elles vivent une vie normale, heureuse. Ils sont libres ! » (Irena dans le film « Cat People », « La Féline » (1942) de Jacques Tourneur) ; « T’as quitté ta province coincée. […] À Paris tu as débarqué. » (cf. la chanson « Petit Pédé » de Renaud) ; etc.

 

Les grandes villes seraient forcément des lieux gay friendly, sans homophobie, où l’homosexualité pourrait se vivre sans poser de problème : « Imagine. Si plus de gays habitaient dans les p’tites villes… Mais évidemment, c’est plus facile à dire qu’à faire. » (Jonas, un témoin homosexuel cherchant à attribuer l’homophobie aux comportements soi-disant ruraux et rustres de la campagne nord-américaine, après la mort de Matthew Shepard à Laramie, une petite localité du Wisconsin, dans la pièce Le Projet Laramie (2012) de Moisés Kaufman)

 

Le personnage homosexuel (en particulier « le gay » ; moins « la lesbienne ») est présenté comme le prototype du citadin, avec la panoplie des défauts qui l’accompagne : la superficialité, la « branchitude », la fièvre acheteuse, le goût du pouvoir, la culture branchouille, etc. (cf. la chanson « L’Enfant de la pollution » de Ziggy dans l’opéra-rock Starmania de Michel Berger) : « Ahmed est cool. Le gars de la ville connaît tellement de choses : tous les chanteurs populaires, les derniers tubes et toutes les nouvelles danses en vogue dans les discothèques d’Alger, alors qu’à la campagne, on fronce les sourcils sur tout genre de déhanchement, surtout sur des musiques américaines. » (Denis-Martin Chabot, Accointances, connaissances, et mouvances (2010), p. 42-43)

 

Comportements homosexuels et urbanisme sont souvent associés fictionnellement : « Pédépolis : tout le monde est gay, même la police ! » (une réplique d’une chanson de la comédie musicale Encore un tour de pédalos (2011) d’Alain Marcel) ; « Allez, Cliff. On est à Berlin. Détends-toi. Sois toi-même. » (Bobby parlant à Cliff avant qu’ils s’embrassent, dans la comédie musicale Cabaret (1966) de Sam Mendes et Rob Marshall) ; etc. Par exemple, dans sa poésie « Oda A Walt Whitman » (1940), Federico García Lorca parle des « maricas de las ciudades » (traduction : « les pédés des villes »). L’expression « les tapettes de la ville » est également employée dans le one-man-show Entre fous émois (2008) de Gilles Tourman, et montre que l’homosexuel appartient prioritairement au monde des grandes mégapoles mondiales.

 

La ville représente l’Eldorado du libertarisme bisexuel et du progrès matérialiste/sentimentaliste, donc de la vie homosexuelle, un mode d’existence choisi par ceux qui veulent l’actualiser sans en entendre explicitement parler, sans assumer la responsabilité de leurs actes. Par exemple, dans le film « Circumstance » (« En secret », 2011) de Maryam Keshavarz, les deux héroïnes lesbiennes Ati et Shirin cherchent à vivre leur amour lesbien en ville (« À Dubaï, tout est possible ») pour vivre leur amour en théorie « au grand jour »… mais en réalité dans la clandestinité, l’anonymat citadin, et l’éloignement de leurs proches. Dans le film « Two Brothers » (2001) de Richard Bell, celui des deux frères jumeaux qui est homo va explorer sa sexualité dans la « grande ville ». Dans le film « Des jeunes gens mödernes » (2011) de Jérôme de Missolz, Antoine, Aurélie, Mathieu, Riposte et Sabine sont montés à paris pour y organiser des séances de tatouage sauvage dans les soirées.

 
 

c) La ville comme métaphore de la violence réifiante du désir homosexuel :

Loin de redorer le blason du désir homosexuel, la ville le désigne indirectement comme un élan idolâtre et mortifère. Souvent dans les fictions homo-érotiques, elle est le lieu de la désunion conjugale, des amours compliquées voire infernales, de la prostitution, du viol : cf. le film « New York City Inferno » (1978) de Jacques Scandelari, le roman L’Uruguayen (1972) de Copi (avec la thématique de la ville-fantôme après l’Apocalypse), le vidéo-clip de la chanson « California » de Mylène Farmer, le film « Cruising » (« La Chasse », 1980) de William Friedkin, le film « Esos Dos » (2012) de Javier de la Torre (abordant le thème de la prostitution), le film « L’Homme blessé » de Patrice Chéreau (avec tous les clichés de l’homosexualité sombre et urbaine), le film « Shortbus » (2005) de John Cameron Mitchell, le film « Roulette Toronto » (2010) de Courtney Trouble, le film « My Own Private Idaho » (1991) de Gus Van Sant, etc. « J’ai vécu dans cette ville pendant quinze ans. Mes parents se disputaient souvent, pour des choses sans importance me semblait-il. Et ces petits désaccords prenaient parfois des proportions démesurées. Je détestais les voir ainsi s’entre-déchirer. » (Bryan, l’un des héros homosexuels du roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 18) ; « Y’a qu’des violeurs, y’a que des voleurs ! » (François en parlant de la ville, dans la pièce Frères du bled (2011) de Christophe Botti) ; « S’ils existaient, il y aurait des fantômes partout dans cette ville, partout dans toutes les villes. Et Glasgow ? Un meurtre à chaque coin de rue. » » (Petra, l’héroïne lesbienne parlant de Berlin à son amante Jane, dans le roman The Girl On The Stairs, La Fille dans l’escalier (2012) de Louise Welsh, p. 36) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « Scènes de chasse en Bavière » (2011) de Peter Fleischmann, Abram, le héros homosexuel revient de la ville « où il a fait ses cochonneries ». Dans le film « Kick-Ass » (2009) de Matthew Vaughn, Dave est suspecté d’être gay après avoir été retrouvé nu suite à une agression urbaine. Dans la pièce Un Cœur en herbe (2010) de Christophe et Stéphane Botti, Mathan est le jeune héros homosexuel « provincial » qui voulait conquérir Paris et suivre son amant Jacques… mais qui déchante : « Je ne sais plus si j’ai envie de vivre à Paris… d’être homo dans cette ville. » Dans le film « Test : San Francisco 1985 » (2013) de Chris Mason Johnson, lorsque Frankie propose à son amant Walt de mettre un préservatif pour faire l’amour, ce dernier, angoissé par la psychose du Sida qui a envahie la ville de San Francisco, plonge dans la mélancolie : « Faut que je me barre de cette ville. » La Ville est ici symbole de mort, de cataclysme prioritairement homosexuel. Dans le film « Mezzanotte » (2014) de Sebastiano Riso, on assiste à l’errance nocturne urbaine de Davide, le jeune héros homosexuel, dans le monde de la prostitution homosexuelle de Catano.

 

Le héros homosexuel trouve dans le désordre libertin et la décadence urbaine une occasion de s’épancher sur ses fantasmes narcissiques d’artiste maudit à la dérive : « Je m’apprête à passer des formidables vacances à Rome, j’accepte même de jouer le romantisme indispensable dans cette vieille ville entre deux coïts rapides dans un coin sombre avant d’aller boire une bière avec son partenaire Piazza Navona et lui prêter dix mille lires que vous ne reverrez plus. » (le narrateur homosexuel du roman Le Bal des folles (1977) de Copi, p. 22) La ville est donc le lieu idéal de la mélancolie chorégraphiée (façon vidéo-clip au ralenti), notamment la nuit (cf. je vous renvoie au code « Bobo » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels) : cf. le film « Keep The Lights On » (2012) d’Ira Sachs (avec Erik, le personnage homosexuel, marchant à la fin comme une âme en peine dans New York), etc.

 

La ville où les personnages homosexuels ont élu domicile a tout du tombeau mortel ou de la prison dorée aux barreaux invisibles : « La galerie comportait les paravents d’un jardin d’hiver qui n’avait jamais vu le jour. Paul les traîna, les déplia et s’en fit des remparts, une sorte de ville chinoise. » (la voix-off de Jean Cocteau dans le film « Les Enfants terribles » (1949) de Jean-Pierre Melville) ; « Les villes avaient toujours eu leurs guetteurs, tapis dans l’ombre, prêts à tirer le meilleur parti de tout ce qui pouvait croiser leur chemin. » (Jane, l’héroïne lesbienne du roman The Girl On The Stairs, La Fille dans l’escalier (2012) de Louise Welsh, p. 54) ; « Je marche dans Babel et dans ses dédales, paumé dans le grand piège cannibal. » (Pierre Fatus dans son one-man-show L’Arme de fraternité massive !, 2015) ; etc.

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

a) Urbanité et homosexualité :

Film "Shortbus" de John Cameron Mitchell (Manhattan en carton-pâte)

Film « Shortbus » de John Cameron Mitchell (Manhattan en carton-pâte)


 

Il existe très souvent une histoire passionnelle entre les sujets homosexuels et la ville : « J’ai quitté Caen pour venir m’installer à Paris. » (Bruno Wiel, dans le documentaire « Homos, la haine » (2014) d’Éric Guéret et Philippe Besson, diffusé sur la chaîne France 2 le 9 décembre 2014) ; « Pour Sacha, être gay dans une région rurale est avant tout synonyme de solitude. » (Peter Gehardt, en voix-off, dans son documentaire « Homo et alors ?!? », 2015) ; « Au village, c’est la cata. Tout le monde se connaît, mais personne n’est au courant pour moi. S’ils savaient que je suis homo, j’crois qu’ils m’enverraient bouler, parce que l’homosexualité à la campagne, c’est considéré comme quelque chose de mal. » (Sacha, jeune Allemand homo, idem) ; « Regardez-moi donc ! claironnait la capitale allemande, fanfaronne jusque dans son désespoir. Je suis Babel, la Pécheresse, la ville monstueuse entre toutes les villes. Sodome et Gomorrhe tout ensemble n’étaient pas moitié aussi corrompues, moitié aussi misérables que moi ! » (Klaus Mann écrivant sur Berlin, la ville homosexuelle sodomite pendant les années 1920-1930, dans son Journal, p. 169) ; « La plupart des lieux de prédilection fréquentés par les homosexuels étaient urbains, civils, sophistiqués. Le scénariste américain Ben Hecht, à l’époque correspondant à Berlin pour une multitude de journaux des États-Unis, se souviendra longtemps d’y avoir croisé un groupe d’aviateurs, élégants, parfumés, monocle à l’œil, bourrés à l’héroïne ou à la cocaïne. » (Philippe Simonnot parlant de la libéralisation des mœurs dans la ville nazie berlinoise des années 1920-30, dans son essai Le Rose et le Brun (2015), p. 30) ; « Dans un tract politique nazi du 16 septembre 1919, on pouvait lire ce slogan : ‘L’Allemagne est en train de devenir une ‘maison chaude’ pour les fantasmes et l’excitation sexuelle.’Cette formule correspondait à une réalité certaine. Des touristes du monde entier venaient à Berlin, parce qu’elle était surnommé ‘Sin City’… On pouvait même trouver des filles de 10-11 ans portant des habits de bébés qui se promenaient de minuit à l’aube en concurrence avec des blondes luxuriantes, nues dans leurs manteaux de fourrures. Ou avec des garçons habillés en poupées, poudrés, les yeux faits, et du rouge aux lèvres. Pas moins de deux mille prostitués mâles sillonnaient les rues de Berlin, tous listés par la police. » (idem, p. 31) ; « Le nombre d’homosexuels à Berlin est estimé à quelques cent mille par Hans von Treschkow, commissaire de police à Berlin, dans ses Mémoires. » (idem, p. 36) ; « C’est quelqu’un de malheureux dans son coin et qui va à la grande ville. C’est un chemin qu’on a fait tous. Toute la vidéo montrait que pour être heureux en tant qu’homo, il faut partir. » (Didier Lestrade parlant de la chanson « Smalltown Boy » de Bronski Beat, dans le documentaire « Tellement gay ! Homosexualité et Pop Culture », « Out » (2014) de Maxime Donzel) ; « Je ne m’acceptais pas (jusqu’à mes 20 ans) parce que j’habite un petit village. C’est une chose dont on ne parle jamais. On se cache. On a peur. » (René, témoin homo suisse, dans le documentaire « Les Homophiles » (1971) de Rudolph Menthonnex et Jean-Pierre Goretta) ; « À l’époque, plusieurs personnes m’avaient dit que New York était une ville plus tolérante, qu’on pouvait vivre son homosexualité. Donc j’ai décidé d’aller m’installer là-bas et de m’assumer tel que j’étais. » (Philip Bockman, vétéran gay évoquant le mois d’août 1966, dans le documentaire « Stonewall : Aux origines de la Gay Pride » de Mathilde Fassin, diffusé dans l’émission La Case du Siècle sur la chaîne France 5 le 28 juin 2020) ; etc. Certains artistes homosexuels la choisissent même comme pseudonyme (exemple : l’humoriste lesbienne Louise de Ville). Elle est l’espace du caméléon, celui qui veut vivre une double vie : « La vie urbaine est pour moi une image magnifiée de la vie tout court. Comme les grandes cités qui nous proposent une infinité de voies à explorer, nous sommes multiformes. » (Bertrand Delanoë, La Vie, passionnément (2004), p. 14)

 

La ville est le fer de lance de « l’ouverture » et de « l’amour »… Par exemple, dans le documentaire « Deux hommes et un couffin » de l’émission 13h15 le dimanche diffusé sur la chaîne France 2 le dimanche 26 juillet 2015, les caméras se braquent sur la réaction d’hostilité d’un père campagnard à l’égard de son fils homo Christophe qui a programmé une GPA avec son compagnon. Le papy est montré par les journalistes comme un « vieux con » dont la connerie serait dédouanée par le contexte géo-culturel et générationnel : « Vous pensez, Maurice, que c’est plus quelque chose de la ville, l’homosexualité ? » demande la journaliste. « Oui, parce qu’à la campagne, on se connaît davantage. » répond Maurice. Dans le documentaire « Lesbiennes, gays et trans : une histoire de combats » (2019) de Benoît Masocco, Gerard Koskovich décrit l’afflux de population homosexuelle vers la ville de San Francisco (États-Unis) en ces termes : « C’est ce qu’on appelle ‘la Grande Migration gay’. »
 

Par exemple, la romancière lesbienne Virginia Woolf parle de « la passion de sa vie, c’est-à-dire la cité de Londres » (Virginia Woolf dans une lettre à Ethel Smyth le 12 septembre 1940, citée par Cécile Wajsbrot) Dans son Journal (1992), le dramaturge Jean-Luc Lagarce passe son temps à se dédouaner de son statut hybride de provincial parisianiste : pour lui, ce qui ne vient pas de la capitale est « terriblement provincial », sa famille en première ligne.

 

Pour ma part, je me définis volontiers comme un citadin. Depuis que je suis arrivé à Paris, j’ai du mal à en partir ! Je ne pense pas pourtant être un consommateur né (plutôt le contraire !). Mais les villes ne me dépriment absolument pas. Leur saleté, les gens pressés ou désagréables, le bruit, la vie chère, le stress, les embouteillages, les métros bondés, tout ça m’amuse et m’attire. Je n’ai pas l’âme d’un campagnard. Dans une ville comme Paris, il y a une vie artistique, amicale, et spirituelle hors du commun. Paris renferme le meilleur comme le pire… donc quand même le meilleur !

 

La ville est le lieu d’homosociabilité par excellence : cf. l’autobiographie Quitter la ville (2000) de Christine Angot, le documentaire « London » (1993) de Patrick Keiller, etc. « La grande ville attire les gays. » (Didier Éribon, Retour à Reims (2010), p. 216) Les statistiques des sociologues concordent en ce point : « Les homosexuels interrogés en 1992 vivaient très majoritairement en région parisienne ou dans les villes de plus de 100 000 habitants (86%), ce qui confirme le lien entre homosexualité et migration géographique vers les villes. La concentration urbaine des homosexuels ne fait aucun doute puisqu’elle est statistiquement significative et tranche fortement avec la répartition géographique de la population française globale. 46% des homosexuels de l’enquête vivent en région parisienne, 40% dans des villes de plus de 100 000 habitants, 5% dans des villes de 20 000 à 100 000 et 9% dans des villes inférieures à 20 000). » (Alfred Spira, Rapport Spira Bajos, cité dans l’essai Le Rose et le Noir (1996) de Frédéric Martel, p. 539) ; « Les personnes homo-bisexuelles résident plus souvent dans les grandes agglomérations de plus de 100 000 habitants (59% versus 39% des femmes hétérosexuelles, 62% versus 38% des hommes hétérosexuels). » (Nathalie Bajos et Michel Bozon, Enquête sur la sexualité en France (2008), p. 257)

 

Dans son essai de sociologie urbaine Gay New York (1890-1940), George Chauncey décrit le « milieu homo » urbain des années 1890-1940 aux États-Unis, et analyse le pouvoir d’attraction de villes telles que New York ou Chicago auprès de la population LGBT. Actuellement, la ville de San Francisco aux États-Unis est, selon certains, une ville à 25% homosexuelle (cf. le quartier gay de Castro, le quartier lesbien de Mission).

 

Sur les sites de rencontres Internet, on entend beaucoup de frustration des personnes homosexuelles à ne pas bénéficier de la gamme de possibilités de rencontres qu’offrent les grandes métropoles.

 

La ville est présentée comme l’espace de tous les possibles, de l’émulation artistique, de la pluralité cosmopolite, parfois même du retour à l’enfance : « Cher Jorge Lavelli, Je te donne cette pièce en souvenir attendri de la ville de Buenos Aires qui a été, pour nous aussi, un peu le parc de notre enfance. C’est dans un coin de rue rose de cette ville que nous avons tué à coups de marteau dix-sept facteurs, un marchand de melons et la putain du coin avant d’aller comme des gosses scier les arbres des patios de San Telmo. » (cf. lettre de Copi à Jorge Lavelli, en préface de la pièce La Journée d’une rêveuse (1968), p. 7) ; « Je me suis beaucoup identifié à la chanson des Bronski Beat ‘Smalltown Boy’ parce que je venais moi-même d’une petite ville. » (Michael Michalsky interviewé dans le documentaire « Somewhere Over The Rainbow » (2014) de Birgit Herdlitschke, diffusé en juillet 2014 sur la chaîne Arte) ; « Encore aujourd’hui, des homosexuels sont obligés de s’exiler en ville pour vivre leur homosexualité. » (Elton John dans le documentaire « Elton John, A Singular Man » (2015) de Christian Wagner, diffusée sur la chaîne ARTE le 9 janvier 2016) ; etc.

 
 

b) L’espace du libertarisme sexuel :

Pièce Quai Ouest de Bernard-Marie Koltès

Pièce Quai Ouest de Bernard-Marie Koltès


 

Loin de redorer le blason du désir homosexuel, la ville le désigne indirectement comme un élan idolâtre, superficiel et mortifère. Souvent, elle est le lieu de la désunion conjugale, des amours compliquées voire infernales, de la prostitution, du viol. Selon Philon d’Alexandrie (v. 20 av. J.-C. – 50 après J.-C.), l’homosexualité est un « vice » propre aux grandes villes.

 

Et il est clair que la ville, étant une zone d’activités en tous genres et de déplacements nombreux et furtifs, elle encouragent au voyeurisme, à la dispersion, aux sexualités plurielles et stériles telles que l’hétérosexualité, la bisexualité, l’homosexualité, et la transsexualité : « J’adorais déjà Paris. […] Je me retrouvai [en 1957], à l’âge de 16 ans, débarrassé des uns et des autres dans l’immense ville de Buenos Aires. Ayant appris quelques finesses de petit parisien, je me dédiai beaucoup à l’aventure sentimentale et au voyeurisme social. » (le dramaturge Copi à Paris en août 1984, cité dans la biographie Copi (1990) de Jorge Damonte, le frère de Copi, pp. 86-87) ; « Les mêmes mots, les mêmes rejets, les mêmes engouements se retrouvent chez les militants homosexuels et les féministes, au point que l’on peut parler d’alliance objective. Les rares hommes politiques qui assument ou revendiquent leur homosexualité sont aussi les féministes les plus ostentatoires. Il y a une rencontre sociologique, au cœur des grandes villes, entre homosexuels, militants ou pas, et femmes modernes, pour la plupart célibataires ou divorcées. Le cœur de cible de ce fameux électorat bobo. Mêmes revenus, mêmes modes de vie, même idéologie, ‘moderniste’, ‘tolérante’, multiculturelle. À Berlin, Hambourg et Paris, ces populations ont élu comme édiles trois maires homosexuels – et fiers de l’être – qui ont la conviction de porter un nouvel art de vivre, une nouvelle Renaissance. » (Éric Zemmour, Le Premier Sexe (2006), pp. 22-23)

 

Aux yeux de la société comme de la communauté interlope, les individus homosexuels sont présentés comme les prototypes des citadins, avec la panoplie des défauts qui les accompagnent : la superficialité, la « branchitude », la fièvre acheteuse, le goût du pouvoir, la culture branchouille, etc. Il n’y a qu’à voir comment beaucoup de personnes homosexuelles se déchainent sur lesdites « Maraisiennes » (cf. le portrait caustique de l’humoriste pourtant très citadin Samuel Laroque dans son one-man-show Elle est pas belle ma vie, 2012) pour comprendre qu’elles se reprochent à elles-mêmes leur propre participation chronique à l’actualisation partielle du cliché du « citadin homosexuel snob et immature ».

 

D’ailleurs, à quelques rares occasions, certains sujets homosexuels ne cachent pas que c’est par opportunisme et désir de vivre une ascension sociale et médiatique fulgurante qu’ils ont rejoint la capitale : « La décision de quitter la ville où je suis né et où j’avais passé toute mon adolescence pour aller vivre à Paris, quand j’avais 20 ans, signifia pour moi un changement progressif de milieu social. » (Didier Éribon, Retour à Reims (2010), p. 22) ; « Dans ma vie, en suivant le parcours typique du gay qui va vers la ville, s’inscrit dans de nouveaux réseaux de sociabilité, fait l’apprentissage de lui-même comme gay en découvrant le monde gay et en s’inventant comme gay à partir de cette découverte. » (idem, p. 25) ; « Je pourrais dire que les livres de Simone de Beauvoir et le désir de vivre librement mon homosexualité furent les deux grandes raisons qui présidèrent à mon installation à Paris. » (idem, pp. 193-194) ; « Il fallait que je parte à Paris si je voulais que le vilain petit canard que j’étais se transforme en cygne. » (Patrick Blosch, témoin homosexuel du débat « Toutes et tous citoyen-ne-s engagé-e-s » organisé dans la Salle des Fêtes de la Mairie du XIème arrondissement de Paris, le samedi 10 octobre 2009).

 
 

c) La ville comme métaphore de la violence réifiante du désir homosexuel :

En toile de fond, dans les discours et les images employés, on comprend que l’attraction de la communauté homosexuelle vers la ville est amoureusement et narcissiquement abyssale. Chez beaucoup de personnes homosexuelles, la ville éveille des instincts de mort et de mélancolie esthétisés : « Le 8 décembre 1990, la neige, à gros flocons, blanchissait la ville. […] Je déambulais au milieu des passants qui se délectaient de vins chauds et achetaient des lampions pour les enfants. […] Le contraste entre le souvenir de ma précédente visite à Fourvière et ce que j’expérimentais ce soir-là, seul et désabusé, augmenta mon sentiment d’inutilité et de gâchis de mon existence. » (Jean-Michel Dunand, Libre : De la honte à la lumière (2011), p. 99) ; « Je ne voulais pas qu’on voie que je venais à peine d’être une nouvelle fois rejeté. Que je m’étais trompé. Je ne voulais pas me donner en spectacle. J’avais envie d’errer, de respirer la nuit seul, de traverser cette ville où, depuis que j’avais quitté le Maroc poursuivant des rêves cinématographiques, je me redécouvrais heureux et triste, debout et à terre. » (Abdellah Taïa, Une Mélancolie arabe (2008), p. 45) La ville, en tant que navire à la dérive, chatouille le romantisme névrotique de l’errant homosexuel et libertin : « Je les aime, parce qu’ils sont purs avec leur regard triste, mélancolique… leurs pas incertains, timides, perdus dans cette grande ville… s’attendrissant devant les aigles et les lions en cage… » (Jacques en parlant des soldats, dans l’autobiographie Folies-Fantômes (1997) d’Alfredo Arias, p. 220)

 

Par exemple, dans le documentaire « Homophobie à l’italienne » (2007) de Gustav Hofer et Luca Ragazzi, Luca, l’un des deux témoins du couple homosexuel portraituré, exprime le souhait qu’à sa mort, ses cendres soient dispersées dans le beau paysage de la ville de Rome qu’il contemple. Le poète homosexuel espagnol Federico García Lorca, quant à lui, restera marqué à vie par la ville de New York pendant la crise de 1929. Le réalisateur italien Pier Paolo Pasolini dira dans toute son œuvre son attraction pour la pègre underground des grandes villes, celle qui lui ôtera la vie : « Pasolini est fasciné par les banlieues romaines, ce qu’il décrira comme ‘un traumatisme violent, une violente charge de vitalité, l’expérience d’un monde et même, en un certain sens, du monde’. » (cf. l’article « Pier Paolo Pasolini » de Francesco Gnérre, dans le Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes (2003) de Didier Éribon, p. 353)

 

Dans son article « Les Happenings : Art des confrontations radicales » (1968), Susan Sontag évoque « l’aspect sombre et chaotique » des Happenings, « la tendance [des artistes camp, pour la plupart homosexuels] à utiliser le bric-à-brac et les laissés-pour-compte de la civilisation urbaine. » (p. 411) : « L’expression de William Empton, ‘pastorale urbaine’, s’appliquerait très bien à une bonne partie du Camp. » (Susan Sontag, « Le Style Camp », L’Œuvre parle (1968), p. 427)

 

En somme, la ville est le lieu de la décadence sublimée (artistiquement et sentimentalement), de la déshumanisation bisexuelle asexualisante, donc de la haine de la sexualité, haine illustrée entre autres par la pratique de l’homosexualité. « Paris reste la capitale des efféminés. Tout comme le caractère du vrai Parisien est fait de race, de sensibilité, le vice notoire de Paris et du Parisien reste l’homosexualité. La trop grande présence de la femme, dans une ville toute entière dévouée à son culte, a fait, par répercussion, de ses représentations mâles, des êtres à l’instinct pédérastique plus ou moins développé. Paris reste malheureusement en tête, les statistiques le démontrent. » (Jean-Louis Chardans, Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970), p. 16)

 

Par exemple, dans son autobiographie Le Flamant noir (2004), Berthrand Nguyen Matoko est aspiré frénétiquement par la grosse mégapole (Brazzaville, New York, Paris), même si paradoxalement il semble y vivre de grands drames (relations amoureuses sans lendemain, viol, prostitution, isolement, homophobie, etc.) : c’est vraiment la prison dorée : « Je ressentis le poids de l’absence des délices citadins. » (p. 16) ; « La grande ville était pour moi le temple de nos idées maquillées d’une magie extraordinaire. » (idem, p. 44) ; « Évidemment, de même que mes copains de Brazzaville, je retrouvais l’identique raisonnement. D’un continent à un autre, les vues d’esprit étaient donc les mêmes. » (idem, p. 102) ; « De Brazzaville à Goussainville, l’homosexualité était devenue l’ombre de moi-même : un véritable cheval de bataille, impliqué autoritairement dans ma vie de tous les jours. » (idem, p. 103) ; « New York me désespérait avec une grâce certaine où, la sereine langueur de la pollution piquée par le bruit et la chaleur, apportait un bonheur furtif et réparateur mais où, planaient irrémédiables, mon angoisse de vivre et l’attente de la mort. Damné jusqu’à la fin des temps, encombré de mes grandes jambes inutiles, j’étais seul, la nuit, plein de désirs inexaucés, sans savoir que mes seuls amis étaient les étoiles, émues, anonymes, de ma présence. » (idem, p. 118) ; « De Brazzaville à Paris, mes rapports sexuels définissaient donc une périlleuse échelle sociale très discutée. Le déshonneur n’existait plus, rien d’autre non plus. Poches pleines ou vides, les jours se suivaient intrinsèquement et ne se ressemblaient pas. » (idem, p. 123)

 
 

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