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Le tout dernier film « Tu ne tueras point » (titre anglais : « Hacksaw Ridge ») de Mel Gibson vient de sortir en salles en France. Un peu plus de dix ans après « La Passion du Christ » (2004) et « Apocalypto » (2006). Il s’agit d’une biopic retraçant l’histoire « vraie » de Desmond Doss, un soldat-infirmier de l’armée nord-américaine pendant la Seconde Guerre mondiale, ayant été objecteur de conscience au nom de sa foi chrétienne, et ayant sauvé par son héroïsme 75 compagnons pendant la bataille d’Okinawa (1945).
 

Tout porte à croire que Gibson a réalisé un bel hommage, puisqu’il défend un message antimilitariste et chrétien noble, difficilement réfutable. Et pourtant, beaucoup trop de parasites, d’actes iconographiques ou de vices de forme, de son film prouvent que Desmond Doss et sa vie n’ont été utilisés que comme un prétexte. Et j’ose même dire que Dieu a Lui aussi été utilisé comme un prétexte. D’où, la gravité de l’œuvre de Gibson, et la sévérité critique qu’elle mérite. Car s’il est vrai qu’il est beau de donner sa vie pour sauver celle des autres, s’il est beau et risqué de défendre cinématographiquement Dieu dans un monde de plus en plus apostat, il n’est pas beau de défendre cette vérité comme ça. S’il est vrai qu’il est objectivement grave de tuer une vie humaine, s’il est vrai qu’il est bon d’obéir au 5e Commandement divin « Tu ne tueras point » et de le rappeler avec insistance à tous, il ne faut pas que cela noie voire contredise carrément les autres Commandements, comme notamment le 2e du Décalogue : « Tu n’invoqueras pas le Nom du Seigneur ton Dieu en vain ; car le Seigneur ne laisse pas impuni celui qui invoque Son nom en vain. » (1 Rois 18). Entre la bonne intention et l’acte/la forme concrets, entre la sincérité et la Vérité, il y a parfois un monde, comme nous le démontre le film de Mel Gibson ! Et ce fossé, il est de notre devoir de le dénoncer et de ne surtout pas l’applaudir.
 

Caméra ou arme ?

Caméra ou arme ?


 
 
 

a) Les journalistes « catholiques » ne font plus leur boulot

Le drame, c’est que nos « journalistes catholiques » font l’amalgame entre l’intention d’un film et son contenu (contenu qu’ils ne regardent pas et n’analysent pas, d’ailleurs). Ils discutent du thème du film ou de ce que ce film aurait voulu dire, ils glosent sur les bonnes intentions d’un long-métrage plutôt que sur ce qui nous est concrètement montré à l’écran. Et alors ils se mettent à applaudir un navet, voire même à identifier du catholicisme là où celui-ci n’est pas (car « Tu ne tueras point » n’est pas un film catholique), à voir du catholicisme là où Jésus, Marie, l’Église et les sacrements ne sont pas annoncés. C’est très grave. Regardez un peu quelques « critiques » que j’ai capturées sur Twitter :
 
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La grande majorité des « journalistes catholiques » se situent sur deux registres apparemment opposés mais qui sont en réalité le signe d’un même rapport idolâtre (et protestant) à Dieu et au Réel : le registre fusionnel de l’identification (le rapprochement excessif), ou à l’extrême inverse, le registre du transfert schizophrène (le procès d’intention, ou la réduction des faits aux intentions des personnes). En effet, quand on leur demande ce qu’ils ont pensé de « Tu ne tueras point », ils n’interprètent rien. Ils restent au ras des pâquerettes, dans le descriptif factuel du synopsis. Et surtout (misère !), ils s’extasient sur les prétendues bonnes intentions du film (« C’est pour montrer que le Christ a souffert. » ; « C’est pour montrer que la guerre ça mène à rien et que la non-violence est plus forte » ; « Ce genre de films aidera quand même des gens à croire en Dieu… » ; etc.) et excusent ses mauvaises intentions cachées (« C’est beau de se sacrifier et de donner sa vie pour les autres » ; « Il faut aussi savoir regarder en face l’horreur inhumaine de toute guerre » ; etc.). Ils n’ont juste pas compris que la fin ou l’intention ne justifiait jamais les moyens.
 

En faisant un rapide tour de piste des avis donnés sur « Tu ne tueras point » sur les réseaux sociaux, il apparaît que les journalistes « catholiques » ont apparemment adoré le film (ils ont obéi au titre à la lettre !), et en général, ils ne savent même pas argumenter pourquoi. Alors ils vomissent leurs bonnes intentions ou leur fausse érudition : « Est-ce ce surnaturel qu’on a voulu épargner aux moins de 12 ans en leur interdisant le film ? Sans doute car la violence ici n’a d’autre sens que de faire comprendre la grâce. » (Édouard Huber, dans Famille chrétienne) ; « ‘Tu ne tueras point’ vaut dix films de guerre à lui seul. La dernière réalisation de Mel Gibson tient tête aux chefs-d’œuvre du genre. » (Alexandre Meyer, dans Aleteia) ; « Nous avons eu la chance de voir ce film il y a quelques semaines, pour notre plus grand bonheur. Plutôt qu’un long discours, je vous laisse découvrir la bande-annonce… » (Hubert de Torcy, dans France Catholique). L’émission de Radio Notre-Drame du 18 novembre 2016, animée par Jean-Marie Marçais, et dédiée au film de Gibson, a quand même battu tous les records de nullité critique : il n’a pas été question du film (en dehors du synopsis), et le « débat » s’est vite évaporé sur d’autres sujets périphériques qui n’avaient rien à voir avec le film : le titre « Tu ne tueras point » et la réflexion philosophico-théologique qui l’entoure, les anecdotes biographiques de Mel Gibson, la nécessité de l’engagement jusqu’au don de sa vie, le sacrifice existentiel, l’euthanasie, la légitime défense, etc. Rien du côté du sens ou de l’interprétation des faits cinématographiques. Rien d’une amorce de sens critique.
 

Une fois n’est pas coutume, ce sont les critiques des journalistes des revues réputées relativistes/anarchistes qui se sont montrés les plus impartiaux sur ce coup-là : « Et qu’on ne vienne pas nous faire croire que ce film écœurant serait un réquisitoire contre la guerre. Un film à fuir. Au nom de l’objection de conscience. » (Jean-Claude Raspiengeas, dans La Croix, parlant à juste titre de l’« obscénité » de Mel Gibson) ; « Tu ne tueras point relève presque du cas psychiatrique et fait basculer le cinéma de Gibson dans l’ère du ‘catho-porn’, cet Hollywood parallèle destiné à remplir les multiplexes de l’Amérique bigote » (Romain Blondeau, Les Inrocks). Car oui, « Tu ne tueras point » n’est pas un film catholique, et il est surtout à déconseiller vivement aux catholiques (notamment les religieux et les jeunes, qui n’ont pas besoin de voir cette boucherie-au-nom-de-Dieu). Il relève exactement de la psychiatrie. Et en disant cela, je vais argumenter largement à présent.
 
 

b) La maladie protestante du soldat Gibson :

Comme je viens de vous le dire, « Tu ne tueras point » n’est pas un film catholique… même s’il en a la discrète prétention, et même s’il est applaudi comme « catholique » par certains catholiques et même des prêtres (c’est bien là l’inquiétant : l’heure de la Grande Apostasie pour beaucoup d’entre eux a sonné). On en ressort avec le même sentiment de supercherie narcissique que devant « L’Amante religieuse » (2014) de Natalie Saracco par exemple : une dégoulinade de bienpensance… mais cette fois à la sauce Tomato Ketchup protestante nord-américaine. Saint François de Sales (1567-1622) interdisait fermement la médisance… « sauf, ajoutait-il en boutade, en cas de protestantisme ». Alors on ne va pas se gêner !
 

« Tu ne tueras point » aligne effectivement les hérésies et les comportements de piété protestants. C’est d’ailleurs ce qui me fait penser que le protestantisme, malgré toutes ses bonnes intentions, est une maladie religieuse redoutable. Le seul critique cinéma catholique qui l’a vu, c’est Jérémy-Marie Pichon dans la revue PHILITT. Merci à lui pour son excellent article qui démine (sans trop de mauvais jeux de mots) le protestantisme du film.
 
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Mel Gibson se dit certes « catholique ». Et après tout, ce que je vais dire ici ne préjuge pas de sa relation intime à Dieu (dont je ne connais rien), ni de ce que Dieu va opérer plus tard dans son cœur, ni de son évolution de foi. Mais il faut savoir que c’est un catholique qui se dit « traditionnaliste ». Son ex-femme est anglicane. Et lui prétend être très attaché à la messe tridentine. En fait, il a tout du « catholique identitaire » version « bobo anar d’extrême droite » (cf. le code n°39 de mon livre Les Bobos en Vérité), qui défend plus la « chrétienté » ou encore un christianisme musclé, zélé, saignant, culturel, cinématographique, sentimental, politisé, qu’un catholicisme humble, sobre, intelligent, liturgique, et assumant vraiment la vulnérabilité et la joie du Christ.
 

Ceci transparaît très nettement dans ses films « La Passion » et « Tu ne tueras point ». Le second est un film protestant car d’un catholicisme assaillant, vindicatif, volontariste, et absolument pas humble (même s’il prétend filmer l’humilité). Dans celui-ci, on se situe dans la « loi religieuse » (pour citer Fabrice Hadjadj), dans l’interdit, le précepte, l’action. Exactement comme chez les pharisiens et les zélotes. On fait les choses arbitrairement parce qu’on doit les faire, parce que Dieu l’a/l’aurait demandé, parce qu’on les ressent et parce qu’on les fait, plus que parce qu’elles viennent de l’extérieur et d’une relation intime de prière avec Jésus et Marie. Ou alors on répète les interdits parce que « c’est de la tradition ». On se base sur les « valeurs », comme si la foi était une affaire de « convictions » personnelles avant d’être un don reçu de Jésus. Plusieurs fois dans « Tu ne tueras point », le personnage principal de Desmond justifie ses actions non par l’amour ni par Jésus, mais par le devoir, la comptabilité (« Encore un de plus »), les « valeurs », les « convictions » individuelles, l’efficacité d’action. Mel Gibson n’a pas compris que la foi n’était pas une opinion, n’était pas une décision, n’était pas un « faire » : c’est avant tout une qualité d’être, et en particulier d’« être aimé » par Jésus. « Desmond va au combat avec rien d’autre que sa foi et ses convictions. » (Mel Gibson) Lors du générique final montrant des interviews et des images d’archives, Hal Doss, le frère biologique de Desmond, soutient le fait d’« avoir des convictions ». Vers la fin du film, idem, le capitaine de Desmond salue chez son soldat « sa croyance ». Et ce dernier trouve très beau et très important de « défendre ce en quoi il croit ». Bien souvent, chez les bobos cathos protestantisés, le Christ est remplacé par les « valeurs » et les « croyances » qu’Il est censé incarner. Il devient un simple système réflexif, volontariste, sentimental, intuitif, actionnel, transcendant… et n’est quasiment plus nommé « Jésus (Fils de Dieu) ». « Tu crois que la guerre va coller avec tes principes ? » demande à un moment donné le père de Desmond à son fils. Ça, c’est du pharisaïsme évangéliste pur et dur. Or, la foi véritable n’est pas une affaire de principes, de jolies idées humanistes, de sensations spirituelles, de convictions ni d’aspirations personnelles à la transcendance. Elle n’est pas un code de bonne conduite : elle est une affaire de dogmes-de-cœur avec Jésus.
 
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Dans le film de Mel Gibson, ça sent le puritanisme et le spiritualisme à plein nez. Autrement dit le légalisme pharisien et le moralisme sentimental. « Il faut sauver des vies et ne pas tuer. » Répétez tous en chœur ! « Et il faut croire en Dieu parce que c’est très FORT. Et il ne faut pas toucher une arme. Même pas pour jouer avec, même pas effleurer, et même pas pendant les entraînements de simulation ! » (Franchement, j’ai des doutes que le vrai Desmond Doss ait fait preuve d’un rigorisme aussi maladif : et je dis pourtant cela en étant moi-même antimilitariste et ennemi des armes). L’objection de conscience filmée par Gibson confine au grotesque, puisque l’interdit est mélodramatisé (la scène de comparution de Desmond devant la cour martiale ressemble à ces scènes de cinéma pseudo grandioses qui en réalité nous trompent depuis les années 1980 sur le véritable visage du courage, un courage pauvre, vraiment désarmé et sans violons), puisque l’interdit est décidé, puisque l’interdit est psychologisé (Si Desmond refuse les armes, attention, c’est à cause d’un traumatisme secret de l’enfance, venant d’une part de la tentative de meurtre fratricide, d’autre part du refoulement intérieur du meurtre parricide : ça ne rigole plus…), puisque l’interdit est déchristianisé (L’antimilitarisme chez la figure de Desmond, ça devient une question d’entêtement et de foi personnels et une question de désobéissance courageuse à la hiérarchie : pas du tout, comme ça devrait être le cas, une question de « personne de cœur » qu’est Jésus, et d’obéissance à ce dernier). Ce dogmatisme intransigeant du pharisien est du même acabit que le refus de la transfusion sanguine ou des fêtes d’anniversaire par les Témoins de Jéhovah. Ça ne vole pas plus haut que qu’un dogmatisme moraliste.
 
puritanisme
 

Quand je dis que le protestantisme est une maladie religieuse, je suis très sérieux. Il est une schizophrénie d’idolâtrie et de sensiblerie. Il oscille entre les extrêmes car il n’a pas d’unité. À cause de son rejet de l’Incarnation de Jésus en tout Homme et de son iconoclastie (destruction des images saintes, statues, et objets de culte), il déporte son refus des images et des représentations de Dieu en idolâtrie hyper-émotionnelle et réifiante de la Bible et de la transcendance. La Bible n’est d’ailleurs plus considérée comme une Parole ni la Personne vivante du Christ qui survit au papier, mais elle est chosifiée – selon le matérialisme superstitieux et crispé protestant – en grigri, en doudou, en porte-bonheur qu’il faut aller rechercher à tout prix et au péril de sa vie sur le champ de bataille (cf. la scène finale avec Desmond qui, sur sa civière, balbutie à ses camarades qu’il n’a plus sa Bible sur lui). Et après, ce sont les protestants qui les premiers vont traiter les catholiques d’« idolâtres »… No comment.
 

Tu la perds, hein ! (Sinon, ça veut dire que tu ne m'aimes plus)

Tu la perds pas, hein… (Sinon, ça veut dire que tu ne m’aimes plus ; ça veut dire que tu n’aimes plus Dieu et que tu finiras en enfer)


 

Dans « Tu ne tueras point », par exemple, le manque de pudeur et d’intériorité est marquant. Ce film prétend tout montrer (En ce sens, il y a une impudicité et une obscénité chez Mel Gibson, que Jean-Claude Raspiengeas a soulignées fort justement). Tout est gros, tout est surjoué (même la pudeur), tout est extériorisé (même l’intériorité et la spiritualité), tout est singé (comme du Almodóvar mais puritain : cf. la scène de tentative de meurtre du père). C’est concert de violons à fond les ballons à presque toutes les scènes. La moitié du film est tournée au ralenti (ça, c’est quand même fort de café !). Et le ralenti chez Gibson, au lieu de s’arrêter sur l’essentiel et sur la beauté, magnifie de surcroît la violence. Il apparaît même, à mon sens, comme un signe d’hystérie et de paranoïa : les actions humaines sont absolutisées, les émotions sont esthétisées/divinisées à l’extrême. Le protestantisme est bien la maladie de la sincérité (sincérité qui est à distinguer de la Vérité : on peut vouloir le Bien sans Le faire). On est faux-cul, mais on y croit !
 

Le chantage aux sentiments à l'américaine (Le pire, c'est que Michelle y croit à fond)

Le chantage aux sentiments à l’américaine (Le pire, c’est que Michelle croit à fond à sa pleurniche)


 

Il y a un autre paradoxe du protestantisme qui est visible dans « Tu ne tueras point » : c’est le pharisaïsme des actions. Pour les protestants, si tu fais et si tu ressens (ou montres que tu ressens), tu es. Ce n’est que dans l’action concrète qu’ils te jugent. Et en même temps, ils sont les premiers à dissocier radicalement les actes et la foi. Il n’y a pas de juste milieu entre ces deux attitudes. Le protestantisme est la maladie du volontarisme qui veut agir et ressentir plus qu’il ne fait vraiment/humblement/secrètement, et surtout plus qu’il ne laisse Jésus et ses ministres faire (par les sacrements notamment). Tu dois opérer la liste des actes qui font de toi un bon chrétien (donner sa vie pour les autres, risquer sa peau, pardonner, honorer son père, se sacrifier, y croire, avoir la foi, être fort, aimer son ennemi, être fou aux yeux du monde, avoir la force de la « lâcheté », porter son frère sur ses épaules, être persévérant et fidèle, se marier, avoir le sens du devoir, être bon, lire la Bible, porter l’Évangile aux extrémités du monde, etc., … et accessoirement, remercier Jésus). Aux yeux du protestant, la prière devient plus une bénédiction de ses propres actions qu’une véritable place laissée à Dieu et à ses prêtres humains pour agir en lui. D’ailleurs, dans le film de Gibson, Jésus n’est jamais nommé. C’est un « Dieu » en l’air. Et une fois qu’il est prié, ça enchaîne directement sur la tuerie (cf. les images de fins : une p’tite prière, et après, ça repart pour la boucherie !).
 

Chez Mel Gibson, cette volonté d’évangéliser, de toucher les cœurs, d’annoncer que derrière toute vie humaine il y a une présence divine, est touchante, quelque part. Il veut apprendre à chaque Homme qu’Il est guidé par un « Dieu », une instance supérieure, une « Force mystérieuse », et qu’Il ne doit pas faire n’importe quoi, qu’Il doit « respecter et aimer son prochain ». C’est un peu la base de la foi, me direz-vous , et c’est un bon début, une bonne sensibilisation au catholicisme. C’est déjà mieux que rien. Ok. Mais dans cette « foi pour les nuls », où est Jésus ? Où est aussi la Vérité et la vraie liberté ? Un film comme « Tu ne tueras point » accule à la foi : si tu ne crois pas, en gros, t’es un salaud et un insensible. Et, comme dans les campagnes publicitaires trash de la Sécurité Routière ou en faveur du préservatif, on te pousse à la foi par l’écœurement ou par le protectionnisme ou par le sensationnalisme. Ce n’est ni solide, ni remplissant pour le cœur, ni convaincant sur la durée. Il n’y a pas d’amour. Juste un devoir d’aimer, un précepte sacrificiel altruiste. Ça finit par sonner creux.
 

En plus, « Tu ne tueras point » n’aide pas à rejoindre le Christ puisque soit la caméra se prend pour Jésus (je repense à la caméra subjective du film « La Passion », justement, dans la salle de flagellation), soit le Christ est remplacé par l’un de ses représentants messianisés. Régulièrement, le cinéma de Gibson verse dans le délire mystique mégalomaniaque. C’est le cas du personnage de Desmond Doss, carrément déifié à l’écran. Dans « Tu ne tueras point », il devient une figure complètement christique. On veut nous faire croire que c’est lui le Sauveur de l’Humanité (Dieu a un peu contribué, mais à peine…). Il ressuscite ceux qu’on croyait mort. Il fait des miracles et rend la vue aux aveugles. « Il ne se contente pas de ne pas tuer. Il sauve des vies. » (Marie-Noël Tranchant du Figaro). Il sauve même la vie de ses ennemis. Cet Homme providentiel qui ne payait pas de mine inspire la confiance de tous, provoque des mea culpa, des repentances et des conversions spectaculaires : « J’ignorais qui vous étiez. » lui avoue son capitaine, qui finalement recouvre lui aussi la vue et est sujet à une illumination, une révélation. À la fin du film, le corps de Desmond s’élève même vers les Cieux, en lévitation sur son brancard solaire (Nan mais sérieux…). Le film de Gibson est tellement caricaturalement manichéen que son héros possède zéro défaut (à part quand il est gamin et qu’il manque d’assassiner accidentellement son frère). Au fond, le réalisateur n’a pas compris que Jésus n’était pas un pacifiste (puisqu’Il est venu apporter un glaive au monde, et que la Paix qu’Il donne a la forme d’une Croix peu cinématographique). Sa mise en scène de l’héroïsme désarmé est une parodie de la Paix de Jésus. De même qu’il n’a pas compris que la force de Jésus résidait dans son obéissance et non dans une forme de désobéissance active.
 

Comble de la protestantisation du catholicisme prôné par Mel Gibson : il fait le portrait d’un croyant qui n’est pas catholique. Desmond Doss, effectivement, fait partie d’une secte évangéliste : les Adventistes du 7e Jour. « Je suis adventiste du 7e Jour » La preuve que pour Gibson, peu importe finalement que Dieu soit porté par une personne spécifiquement catholique ou non, par l’Institution romaine ou non, du moment qu’Il est proclamé. C’est con parce que ce qui fait un catholique, c’est justement cette préférence humble, inclusive et universaliste pour l’Église-Institution-romaine. « Tu ne tueras point » aurait donc mérité aussi de s’appliquer au catholicisme : Tu ne tueras point… le catholicisme.
 
 

c) Le fanatisme de la Vérité… qui aboutit au mensonge et au sadisme démoniaque :

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Médiatiquement, toutes les critiques élogieuses du film de Mel Gibson nous le vendent comme un bijou de réalisme, de Vérité. La Vérité, mon frère ! L’effet réaliste, l’effet autobiographique et historique, c’est d’ailleurs leur seul argument pour le défendre (en plus de la teinte ouvertement et « courageusement » chrétienne qu’il affiche). Ce serait parce que d’entrée de jeu « Tu ne tueras point » se présente comme un hommage à un héros de l’ombre ayant réellement existé, une histoire réelle et vraie, que forcément, il serait bon et irréfutable. Ce serait parce qu’il est visuellement efficace et impactant que forcément il toucherait le cœur et serait vrai.
 

Alors je tiens à vous prévenir tout de suite : ce n’est pas parce qu’en intention, une chose est prétendue vraie, a fortiori avec des moyens technologiques (effets spéciaux) qui lui rajoutent de la vraisemblance et de la crédibilité, qu’elle en devient vraie. La Vérité n’a pas besoin de se prouver et de se montrer à l’excès, puisqu’Elle EST, en toute simplicité. Dans le film de Gibson, le réalisme est tellement poussé à l’extrême que paradoxalement, il en devient surréaliste, irréel. Trop de Réel tue le Réel. D’ailleurs, pour un film qui se veut fidèle au Réel, et qui se présente comme un document d’archive (dès le générique d’entrée, on nous indique que nous allons voir « une histoire vraie » et pas simplement une « fiction inspirée d’une histoire vraie ou de faits réels » !)
 

 

Il existe bien, chez Gibson et plus largement dans le protestantisme, ce que j’appellerais un « fanatisme du vrai », celui qui cherche à prouver et à asséner la « Vérité » au lien de simplement La vivre, se rendre présent à Elle, et La proposer sans fioritures ni zèle excessivement émotionnel. C’est le fanatisme des nouveaux convertis born again : agressif, bourrin, publicitaire. Cela transpire dans « Tu ne tueras point ». Mel Gibson veut tout montrer, veut d’une foi démonstrative, héroïque, qui agit et procure des émotions grandioses, des sensations fortes comme dans un grand 8. C’est en cela qu’on peut parler d’hystérie. On pourrait croire que les ralentis font ressortir encore mieux le Réel dans le détail… mais en réalité, ça ne se passe absolument pas comme ça dans la vraie Vie. Idem pour la bande-son, ou encore les bruits intérieurs du corps : dans le quotidien, personne n’entend le pouls de son cœur (à deux reprises dans le film, Gibson nous donne à entendre les battements du cœur de Desmond), personne ne voit ses actions ou ses sensations accompagnées d’un orchestre philarmonique de violons, personne (à moins d’être schizo) n’entend de voix-off qui commente ses faits et gestes (« Avez-vous entendu ? » susurre la voix-off dès la première phrase). Pendant une vraie guerre, le bruit des armes n’est pas celui qu’on entend dans « Tu ne tueras point ». C’est du faux réalisme. La souffrance qui est filmée est certes impressionnante et douloureuse. Mais elle est différemment et autrement moins ou plus douloureuse dans la réalité. Gibson construit un réalisme en carton pâte et en viande hachée. Les spectateurs et les journalistes qui saluent la « vérité dans la crudité » de son film n’ont rien compris.
 
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Comme je le signalais un peu plus haut, le cinéma de Mel Gibson, c’est de la tragédie grecque post-moderne, du soap opera amélioré, du Almodóvar anglophone mélodramatisé, mais version cucul-gore. On passe de l’Image d’Épinal la plus cliché (la pin-up du soldat, le « Sir Yes Sir ! », la mort du camarade de tranchées, le frère porté sur les épaules, la plume bleue inspirant le sifflotement avec les oiseaux de la nature, etc.) au revirement le plus trash (la brique assommant le frère Hal, la caricature des chefs militaires hurlant sur leurs soldats, le moment « Lâche ton flingue Bobby !! » où Desmond renonce à tirer au revolver sur son père battant sa mère, etc.). La scène de « Tu ne tueras point » qui dépasse toutes les autres en terme de sincérité kitsch, c’est quand Gibson nous filme au ralenti la douche « bien-être divin » (Tahiti Douche) que prend Desmond Doss après en avoir bien chié sur le front. Il y a toujours, dans les films bobocathos, ce moment fatidique où les réalisateurs vont trop loin sans s’en rendre compte, où ils sont dépassés par leur propre hystérie et pathologie, par leur propre obsession de « faire vrai », de « faire sobre », de « faire sensible », de « faire original », de « faire catho mais pas comme les autres » (genre la scène sidérante de la cire rouge et du cercle de bougies à la fin de « L’Amante religieuse » de Saracco), et où ils se trahissent. Et côté spectateurs, c’est la crise de rire intérieure assurée (pour ceux qui peuvent comprendre le phénomène, bien entendu).
 
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Malgré les apparences, la « Religion du réalisme » que Mel Gibson suit n’est pas celle de l’Incarnation. Malheureusement, on est plutôt au rayon « chair à saucisse » et « charpie ». Le Corps du Christ est tellement regardé au microscope qu’il n’est plus considéré. Et concrètement, ça donne du cinéma christique de gros bourrin, avec un Rambo certes désarmé, mais dont la violence se transpose tout autour de lui, de manière décuplée et cauchemardesque. Quand un film commence d’emblée par des ralentis, c’est déjà très mauvais signe. Mais alors, quand en plus il s’agit de ralentis sur des représentations surdimensionnées de la souffrance et de la violence, là, le spectateur a de quoi s’inquiéter sur la santé mentale du pauvre réalisateur qui s’est fait « plaiz » en mettant en scène sa propre violence intérieure, sa morbidité, sa fascination pour l’hémoglobine, les corps décharnés, les kalachnikovs, les explosions, les détonations de mitraillettes, les lance-flammes, etc.
 
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Aussi bizarre ou insensible que cela puisse paraître, la guerre qu’a mise en scène Gibson n’est même pas réaliste. Jamais on ne verra des lombrics de cette taille et cette foule de rats sortir comme ça de cadavres des soldats qui viennent d’être tués sur le champ de bataille. Jamais on n’entendra un pareil bourdonnement de mouches autour des boyaux et des tripes à l’air des corps en charpie, y compris dans les conflits mondiaux les plus violents. Jamais les explosions de bombes dans le réel ne se déroulent comme dans les films d’action américains. Gibson semble oublier que l’image de souffrance n’est pas vraie. Elle peut être vraisemblable et agir sur la réalité sensible de son spectateur mais elle n’est pas vraie. Il semble oublier que la guerre (et la foi) n’est pas un jeu vidéo. Le naturalisme poussé à l’extrême conduit au délire, un délire certes vraisemblable et vraiment écœurant (encore que : je trouve les films de Pasolini tels que « Salò ou les 120 jours de Sodome » largement plus insoutenables), mais un délire quand même. C’est de la sublimation perverse de souffrance et de violence. Comme dans les films fantastiques d’aventure (cf. le cœur arraché à main nue dans « Indiana Jones et le Temple maudit »), sauf que cette fois les effets spéciaux ne sont plus « à deux balles ». Il y a chez Gibson quelque chose qui a à voir avec le faux réalisme des films pornos et des films d’horreur : une complaisance à grossir le scabreux, le douloureux, l’affreux, à nous faire ressentir la souffrance. On a même droit au vomi, au sang qui pisse : qu’on ne vienne pas nous dire après que ce n’est pas de la violence gratuite ! À un moment, le personnage de Desmond Doss va jusqu’à se retrouver à hurler face à un cadavre décomposé qu’il a soulevé de terre comme un pied de râteau lui revenant à la figure, et hurlant comme lui, façon Musée des horreurs. Là, c’est carrément de la fascination identificatoire à la mort (ou plutôt à l’image de mort). Mel Gibson est un grand malade.
 

Film "Braveheart"

Film « Braveheart »


 

Déjà, au début du film, la scène de la prise de sang de Desmond par l’infirmière (Dorothy, sa future femme) nous mettait bien sur la piste de la complaisance de Gibson pour le réalisme de la souffrance. Au lieu de nous passer ce détail, le réalisateur est allé jusqu’à nous montrer comment l’aiguille perce bien la peau du bras du héros et comment le sang en jaillit abondamment. Ensuite, on voit que tous les films de Gibson se choisissent comme héros des sadiques, des impulsifs, des brutes « antimilitaristes », des psychopathes. Dans « Tu ne tueras point » notamment, Desmond lit des livres d’anatomie et semble fasciné par le sang ; Smitty, son camarade soldat, s’enfonce un couteau dans le pied ; il y a même un soldat nudiste exhibitionniste à la caserne. Le choix du ralenti sur les scènes les plus violentes et sur les organes humains qui explosent démontre bien tout le sadisme de Mel Gibson, qui magnifie la souffrance et veut la faire durer. Aucun détail ne nous est épargné : sur les injections de morphine, le sang sur l’oreiller, les dégoulis de sang, les jambes broyées (de Ralph), les décapitations, la surenchère de cris horrifiés et de charpie (la véritable violence, quant à elle, est plus sourde). Il faut, selon Gibson, que ce soit crade. Absolument crade. Il faut que ça fasse réagir. Il faut que ça traumatise. Il faut que le spectateur culpabilise et souffre visuellement et physiquement de sa soi-disant indifférence de petit-bourgeois occidental programmateur de guerres. Il va payer (sa place de cinéma et son inaction), le petit con ! En ce sens, « Tu ne tueras point », loin d’être pédagogique, est terroriste et réactionnaire stricto sensu. Le simple fait de considérer qu’aller au cinéma serait un acte de bravoure, n’est pas normal et surtout illustre une inquiétante confusion entre la fiction et la réalité, une méprise sur ce qu’est le véritable courage ou le rôle du cinéma. Même au nom de la foi et de la dénonciation de la violence, un réalisateur n’a pas le droit, moralement, de créer ainsi du dégoût, d’exagérer la violence (déjà bien assez horrible et niée comme ça dans notre monde d’aujourd’hui !), de créer au forceps de la réaction (à la fois excessivement négative et excessivement positive), de la brutalité (symbolique) à son tour. Il a pas le droit de tenir en otage ses spectateurs (et l’interdit au moins de 12 ans n’est pas assez sévère : il devrait s’étendre aux 77 ans). Composer un enfer cinématographique ne servira jamais à bien défendre le paradis et à bien nous battre dans le Réel.
 
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Le film de Gibson ne fait pas ce qu’il prétend, ne fait pas ce qu’il dit. Ce qui est décrit comme « un paradoxe admirable » par la journaliste Marie-Noël Tranchant du Figaro), à savoir le fait de prôner cinématographiquement la non-violence par un film hyper violent, ne mérite non seulement pas notre euphorie, mais au contraire réclame notre indignation. C’est scandaleux de défendre le Paix et la Foi comme ça. On ne prouve pas une chose par son contraire, et la fin ne justifie pas les moyens. Ces dix dernières années, Mel Gibson a eu des problèmes d’alcoolisme, et il semblerait que sa frénésie pour la non-violence et le pacifisme de Desmond Doss soit plus une démarche inconsciente pour se rattraper, se racheter une conscience et pour dissimuler ses excès (il exalte la non-violence car il ne peut l’atteindre ; il exalte la foi parce qu’il ne prie pas assez) qu’une charité en actes. Être objecteur de conscience, c’est aussi et avant tout le refus de représenter la violence comme il le fait. Il doit être objecteur de violence, même de violence iconographique. Gibson maltraite le spectateur au nom de la volonté de le vacciner contre la violence. Quelque chose ne va pas dans la méthode et l’intention ! Ça joue les pacifistes mais en étant terroriste. La preuve en est que dans « Tu ne tueras point », Gibson pousse le sadisme jusqu’à faire peur à deux reprises à son public de manière totalement inutile : d’abord lors des scènes de cauchemar de Desmond (comme si nous, public, n’avions pas assez à souffrir des épisodes de conflit dits « réels », il faut en plus que Gibson nous fasse sursauter inutilement sur des scènes que nous croyons réelles mais qui se révèlent n’être finalement que des rêves d’une violence extrême !) ; deuxièment lorsque Desmond va traverser la rue pour retrouver sa dulcinée, et qu’il manque deux fois de se faire écraser par une bagnole. Qu’est-ce que ces effets terroristes apportent au scénario et au message du film ? Nada, rien, nothing. En revanche, à mon avis, ils classent temporairement Mel Gibson dans la catégorie des faux prophètes exaltés et dérangés de la Cathosphère. Ses films sont sérieusement à éviter.
 

Dernière chose pour enfoncer le clou (le clou étant ce film, et non la personne de Mel Gibson, infiniment aimée de Dieu, bien évidemment) : il ne nous faut pas sous-estimer toute la part démoniaque (oui, j’ose cet adjectif) qui a inspiré « Tu ne tueras point » et que traduisent beaucoup d’éléments apparemment anodins de sa composition. Je pense par exemple à l’analogie entre Desmond (au prénom proche de « démon ») et Caïn tentant de tuer son frère Hal en début de film ; je pense aux pulsions meurtrières de Desmond vis-à-vis de son père et ensuite vis-à-vis de toute autorité hiérarchique (le film de Gibson louvoie avec le parricide et prône une forme de « sainte » désobéissance, mais une désobéissance quand même). Je pense à la totale omission de Jésus, Marie, l’Église et les sacrements, dans le film. Je pense à la sublimation exagérée de l’objection de conscience et au purisme de l’anti-militarisme, qui peuvent conduire à plus ou moins long terme à la puce électronique mondiale. Je pense à tous les personnages de possédés que Mel Gibson se plut à incarner ou à mettre en scène dans ses films. Et clou du spectacle : le réalisateur ne respecte même pas les dernières volontés du vrai Desmond Doss qui, de son vivant, a toujours refusé qu’on écrive ou fasse des films sur sa vie et qu’on le traite en héros. « Tu ne tueras point » a donc ceci de diabolique qu’en rendant hommage, il salit la sainte volonté de celui qu’il « honore ». Au final, c’est un film anti-testamentaire. Dieu se sert de tout, même des désobéissances. M’enfin quand même ! « Si quelqu’un scandalisait un de ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu’on suspendît à son cou une meule de moulin, et qu’on le jetât au fond de la mer. » (Mt 18, 16)
 
pere
 
 
 
P.S. : Réaction de ma mère spirituelle à l’article (j’ai éclaté de rire) : « Je suggérerais un autre scénario, un peu plus corsé: un gars du GIGN converti à l’église Adventiste du 7ème jour et qui refuse le jour d’une attaque terroriste de tirer sur le terroriste en train de dégommer tous les enfants d’une école juive à Paris. Je me demande si cela serait très commercial comme film, surtout à Hollywood ??? » Qui a laissé croire que les religieuses d’aujourd’hui étaient cuculs?^^