Homosexuel et fidèle à l’Église : c’est impossible ?

 

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 (Article original en deux parties : ZENIT Italia ; résumé de l’article sur ZENIT España + article « Religion en libertad« )

1 – Philippe Ariño, vous avez bientôt 34 ans, et vous êtes une figure emblématique du paysage homosexuel et catholique en France. Votre blog l’Araignée du Désert (www.araigneedudesert.fr), et notamment votre Dictionnaire des Codes homosexuels, font beaucoup parler sur les réseaux sociaux. Comment cela se fait-il, d’après vous ?

 

Il faut croire que les personnes homosexuelles sont très aimées ! Je dis ça presque sans rire. La fragilité humaine a toujours suscité compassion et tendresse, en général. En plus, l’homosexualité est un mot qui fascine collectivement et en même temps effraie car il est entouré de mystère, de souffrance (devinée mais peu dénoncée), d’ignorance, de silence (les gens qui s’aventurent à en parler ont peur d’être catalogués « homosexuels » ou « homophobes »), de bonnes intentions (avec le temps, il a pris le nom d’« amour » ou d’« identité » indiscutables, même au niveau législatif) et d’une grande violence symbolique. En effet, en l’espace d’un siècle et demi, on a glissé discrètement des Droits de l’Homme vers les « Droits des hétéros et des homos », en retirant aux êtres humains leur humanité sexuée. Et ça, c’est objectivement violent. Comment peut-on réduire les personnes à leurs fantasmes érotiques, au détriment de leur identité profonde d’homme (ou de femme) et d’Enfants de Dieu ? Moi, bien avant d’être une personne homosexuelle, je suis un homme et un enfant de Dieu. Je ne me réduis pas à mes pulsions. Je ne suis pas un animal ni un obsédé sexuel ! Je suis un être humain… et habité par un désir homosexuel plus ou moins durable. Voilà tout.

 

Comme l’homosexualité est actuellement banalisée, et dans le même temps diabolisée et sacralisée – autrement dit nos mass médias et nos politiques l’essentialisent ou la justifient pour ne pas l’expliquer -, elle est devenue l’opium du Peuple, l’argument de censure invoqué pour n’importe quelle raison ou cause politique, même la plus délirante ! Actuellement la bipolarité homosexualité/hétérosexualité, autrement dit une Humanité définie par ses fantasmes érotiques, est le caillou dans la chaussure de notre Planète. Nos contemporains sont perdus identitairement, sexuellement, amoureusement, depuis qu’ils s’éloignent des deux rocs qui les fondent et les aident à aimer véritablement : la différence des sexes aimante et la différence entre Créateur et créature. Ils sont également troublés par le fait que l’exclusion violente de ces deux différences fondatrices soit appelée mondialement « amour », « espèce humaine », « désir homosexuel normal », « lutte contre les exclusions », « accueil des différences »… alors qu’elle est précisément un rejet des différences. Il y a là un paradoxe duquel beaucoup d’Hommes modernes ne veulent plus répondre : en effet, comment, dans une même phrase, peut-on soutenir à la fois qu’« il faut accepter toutes les différences » et que « les différences n’existent pas puisque nous sommes tous égaux et avons les mêmes droits » ? C’est la cacophonie intérieure et extérieure !

2 – Comment est-ce possible de se dire à la fois catholique pratiquant et homosexuel, en sachant que l’Église catholique condamne fermement les actes homosexuels ?

 

C’est très simple ! D’abord en comprenant que l’Église accueille pleinement le pécheur avec son péché, mais sans justifier ce même péché ou les signes de péché qu’il porte, et sans les retirer magiquement du pécheur non plus. Ensuite, en ne pratiquant pas son homosexualité, mais en la considérant quand même comme une réalité désirante existante qui peut être recyclée et donnée aux autres. Il devient alors possible de (re)découvrir son homosexualité comme un puissant moteur de sainteté, alors qu’au départ, elle était une honte d’exister, une pulsion dont il fallait se débarrasser. Depuis que j’ai choisi de vivre la continence en janvier 2011 (arrêt de la drague, du porno et de la masturbation), la honte est partie de moi, la parole s’est libérée, ma joie est plus grande, mes amitiés sont plus nombreuses et solides, mon homosexualité devient facteur d’humour et de convivialité, je ne vis plus de moments de mélancolie comme autrefois. La continence, même si elle n’est pas à mettre sur le même plan que le mariage femme-homme ou le célibat consacré, même si elle doit être proposée subtilement (et pas toujours : ça dépend des situations), peut être un « célibat d’attente » merveilleux pour toute personne qui se sent durablement homosexuelle et qui pourra difficilement prétendre au mariage ou au sacerdoce. Dans ma vie, elle est déjà un pas immense vers le don complet de ma personne tel que je suis, avec mes forces mais aussi mes faiblesses. Je ne m’en contente pas. Je ne m’y installe pas. Mais elle est déjà une libération. Avec la continence, une unité se fait entre ma condition homosexuelle et mon amour de l’Église. Je peux me donner tout entier, et même avec ce désir homosexuel qui m’habite 24h/24, sans avoir à porter la culpabilité de sa pratique. Le pied ! Je ne connais que les avantages du désir homosexuel sans les inconvénients. Une blessure, en soi, ce n’est ni beau ni à applaudir. Mais une blessure donnée, n’oublions pas que ça devient un cœur ouvert. En plus, les fêlures, si elles sont offertes à Dieu et aux autres, laissent passer davantage la lumière ! Ce serait bête, alors, de les nier et de ne pas les utiliser !

3 – Vous venez très bientôt visiter l’Italie, l’Espagne et l’Angleterre pour présenter la traduction de votre livre L’homosexualité en vérité qui est un succès en France (il vient d’être traduit en italien sous le nom de Omossesualitá : Controcorrente aux éditions Effata)

 

Oui, j’ai fait un premier voyage début avril 2014 à Bologne, et je reviens en Italie pour une série de conférences à Turin et à Rome à l’occasion de la Journée mondiale contre l’homophobie du 17 mai. Je serai à Logroño en Espagne, à l’invitation de l’évêque Omella-Omella le 19 mai ; puis je rendrai visite aux Veilleurs de Londres en juin prochain.

4 – Vous pensez qu’on peut guérir de l’homosexualité ?

 

Oui. Dieu peut nous guérir de toutes nos blessures, y compris les blessures psycho-sexuelles. Cependant, je ne me focalise pas sur une seule forme de guérison de l’homosexualité. N’oublions pas que c’est Dieu qui choisit les formes, et pas nous ! N’oublions pas non plus qu’il y a différents degrés de profondeur de la blessure homosexuelle, et que si chez certaines personnes l’homosexualité n’est pas profondément enracinée, chez d’autres elle est tellement profonde (sans être pour autant fondamentale) qu’en essayant d’arracher l’ivraie, on risque d’embarquer le bon grain avec. Il est important de croire aux guérisons spectaculaires de Jésus (et je connais des personnes qui ont réussi à surmonter leur peur et leur blessure homosexuelles), tout en reconnaissant aussi les guérisons progressives et moins spectaculaires. Par exemple, il y a des personnes malades d’un cancer qui se rendent à Lourdes et qui reviennent de ce lieu avec leur cancer. Ont-elles mal prié ou mal formulé leur demande ? Non. Elles sont guéries autrement. À travers le sens que l’accompagnement de Jésus donne à leurs maux. Dieu permet parfois que le mal s’installe pour mieux le transcender de Sa présence.

 

Certaines personnes – notamment chez les fondamentalistes religieux chrétiens et protestants – sont branchées « ex-gays » et « thérapies réparatives » à propos de l’homosexualité. Bref, elles sont dans le déni total des personnes homosexuelles, de leur liberté, de leur cheminement et de la réalité désirante de l’homosexualité. Selon elles, parce que c’est un problème « horrible » qui ne devrait pas exister, elle finit par ne plus exister du tout ! À ce propos, j’ai entendu, dans des colloques contre le Gender et le « mariage pour tous » à Bologne, un encouragement clair à ne pas aborder le sujet de l’homosexualité. C’est très inquiétant, cette fuite en avant dans le spirituel manichéen ou dans le scientifisme froid. L’Église nous appelle vraiment à mettre la Charité et la Personne avant la Vérité, même si la Vérité est nécessaire à la consistance de la Charité. Nous devons regarder l’homosexualité en face, avant de savoir ce qu’on en fait.

 

Concernant cette réalité désirante, un certain nombre de personnes catholiques a tendance à se focaliser sur la GUÉRISON avant même de regarder ce qu’il y a à guérir, avant même de considérer la personne homosexuelle et de voir que certaines parmi nous resteront durablement homosexuelles dans un temps humain. Elles les dépossèdent de leur homosexualité et font pour le coup beaucoup de dégâts. Le pire, c’est qu’elles sont sincères puisqu’elles nous victimisent, pleurent sur nous, dramatisent sur notre cas, et finalement nous culpabilisent encore plus. Si on ressent toujours un désir homosexuel après s’être marié, après avoir demandé sans relâche la guérison à Jésus, après une psychothérapie ou une agapê thérapie, doit-on être suspectés pour autant de lâcheté, de manque de foi, d’imperméabilité au don de la grâce ? Il ne faut pas cesser de croire en la guérison de Jésus. Il ne faut pas cesser de la demander. Mais les formes de cette guérison ne nous appartiennent pas, même si nous participons à cette guérison et que Jésus ne nous libèrera pas sans notre assentiment et sans notre liberté.

 

J’essaie de faire comprendre – notamment à certains esprits tellement pieux qu’ils placent la Vérité au-dessus de la Charité et de la réalité – que ce n’est pas parce que je les mets en garde contre l’hétérosexualité (qui est une parodie de la différence des sexes, parodie que l’Église n’a jamais défendue, d’ailleurs), ce n’est pas parce que je manipule le concept de « guérison de l’homosexualité » avec prudence, ni parce que je parle ouvertement d’homosexualité, que pour autant je justifierais l’homosexualité, que je me réduirais à celle-ci et que je douterais de l’efficacité des « thérapies réparatives » dans certains cas. Tout ce que je souhaite, c’est de la douceur et du respect des personnes, dans l’exigence de Vérité proposée par Jésus. Lui ne nous accueille pas « à partir du moment où on ne serait plus homo » ou « parce qu’on ne serait pas vraiment homo » ni « pour nous changer ». Il veut nous convertir. Pas nous changer. Et il prend au sérieux ce que nous ressentons. Il fait avec ce que nous sommes et à partir de là, il s’adapte et nous dit : « On va voir ce qu’on peut faire ! »

5 – Enfin, quels conseils donneriez-vous aux pays européens qui se préparent à recevoir le tsunami du « mariage pour tous » et du Gender ?

 

Je leur conseille de rejoindre les codes de langage des promoteurs de ces lois inhumaines qui déstructurent l’identité sexuée, le mariage et la famille, plutôt que de partir de ce qu’ils savent (qui peut être juste « sur le papier » ou en théorie, mais qui ne parlera pas au raisonnement affectif et sentimentaliste de l’ensemble de l’opinion publique et de nos gouvernants). Pour l’instant, et le cas de la France en 2013 l’a encore démontré, nous avons eu trop peur de parler d’homosexualité et d’homophobie, et nous nous sommes réfugiés derrière l’enfant, la famille, si bien que la loi du « mariage pour tous » est passée en se coupant temporairement/hypocritement en deux. Nos dirigeants ont eu le culot de nous dire que si ce qui nous posait problème était uniquement l’enfant, ils allaient faire passer la loi d’« ouverture » du mariage « au nom de l’amour et de l’égalité », et seraient prêts à discuter de ses conséquences sur la filiation après ! L’enjeu, pour les opposants au Gender et au « mariage gay », va donc être d’aider les personnes homosexuelles à prendre la parole et à voir que leur homosexualité est instrumentalisée pour faire passer une loi qui, concrètement, donne minimum 3 « parents » à un enfant, et constitue un changement de civilisation énorme : c’est la condition d’altérité des sexes dans le mariage qui est supprimé ! C’est la condition d’amour entre les deux parents biologiques qui est supprimée ! Pendant les débats sur le « mariage pour tous », il va falloir surtout défendre la différence des sexes aimante (pas la différence des sexes en soi) et dénoncer l’hétérosexualité qui est le principal socle idéologique sur lequel repose le Gender, le « mariage pour tous » et toutes les lois pro-gays (en plus de la croyance en « l’homophobie »). C’est en démystifiant l’hétérosexualité que l’on montre la grandeur des couples femme-homme aimants et que l’on démonte l’idéalisation/banalisation sociale de l’homosexualité !