Oubli

Oubli et Amnésie

 

NOTICE EXPLICATIVE

Alzgaymer

 

À force de voir dans les fictions homo-érotiques autant de personnages homosexuels atteints d’énigmatiques troubles de la mémoire, on a de quoi suspecter qu’il existe des liens forts entre amnésie et homosexualité, et plus fondamentalement entre irréel et homosexualité, entre viol et homosexualité. Dans leur cas, doit-on trancher entre la mémoire sélective ou l’oubli inconscient ? Non, car avec le désir homosexuel, on oscille constamment entre fantasme de viol et viol réel.

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Fresques historiques », « Planeur », « Noir », « Déni », « Viol », « Faux intellectuels », « Funambulisme et somnambulisme », « Morts-vivants« , « Témoin silencieux d’un crime », « Femme vierge se faisant violer un soir de carnaval ou d’été à l’orée des bois », « Sommeil », « Symboles phalliques », « Manège », « « Première fois » », « Aube », « Drogues », à la partie « Hypnotiseur » du code « Médecines parallèles » et à la partie « Hamlet » du code « Parricide la bonne soupe », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

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FICTION

a) La perte de mémoire :

OUBLI 1

Film « Amnesia – The James Brighton Enigma » de Denis Langlois


 

Dans les fictions homo-érotiques, il est souvent fait référence à l’oubli : cf. le roman Les Amnésiques (1995) d’Hervé Claude, le roman Fue Ayer Y No Me Acuerdo (1995) de Jaime Bayly, le film « Forgive And Forget » (2004) de Steve John Shepherd, le film « Saved By The Belles » (2003) de Ziad Touma, la chanson « Nobody’s Perfect » de Madonna (« I can’t remember… when I was young… »), le film « Como Esquecer » (« Comment t’oublier ?, 2010) de Malu de Martino, le recueil de poèmes Donde Habite El Olvido (1934) de Luis Cernuda, le roman À la recherche du temps perdu (1913-1927) de Marcel Proust, le roman La Presqu’île des brouillards (1991) de Francis Robert, le film « Orphée » (1950) de Jean Cocteau (avec les trous de mémoire d’Orphée, qui fait l’expérience troublante de l’insomniaque descendant aux enfers), la chanson « Jalousies » d’Étienne Daho (« Profonde amnésie, tu ne te souviens même pas de qui je suis. »), le roman Julia (1970) d’Ana Maria Moix, la pièce Elvis n’est pas mort (2008) de Benoît Masocco, le film « Potains mondains et amnésie partielle » (2001) de Peter Chelsom, le film « L’Incroyable histoire vraie de deux filles amoureuses » (1995) de Maria Maggenti, le film « La Fenêtre d’en face » (2002) de Ferzan Oztepek, le film « La Ville » (1998) de Yousry Nasrallah, la nouvelle « L’Écrivain » (1978) de Copi, la chanson « J’ai des doutes » de Sarah Mandiano, le film « Avant que j’oublie » (2007) de Jacques Nolot, la chanson « Oups ! I Did It Again ! » de Britney Spears, la série télévisée humoristique Samantha Oups ! (2004-2007) de David Strajmayster, la comédie musicale Se Dice de Mí En Buenos Aires (2010) de Stéphane Druet (avec Elsa et ses trous de mémoire), la chanson « Les Liens d’Éros » d’Étienne Daho, le film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta (avec le passage où Daniel, le héros homosexuel, commence toutes ses phrases par « Je me souviens… », sur un ton tellement endormi et automatique que son introspection ressemble plutôt à un assoupissement), le roman N’oubliez pas de vivre (2004) de Thibaut de Saint Pol, le sketch de Belle-Maman de Didier Bénureau (souffrant Alzheimer, soi-disant), la chanson « Blur » de Britney Spears, le film « Khochkach » (« Fleur d’oubli », 2006) de Salma Baccar, etc. Par exemple, dans le film « Partisane » (2012) de Jule Japher Chiari, il y a le livre Cultural Amnesia dans la chambre de la protagoniste lesbienne, Mnesya.

 

Souvent, le personnage homosexuel ou l’un de ses proches a une mémoire de poisson : « Je sais, j’ai pas de mémoire. » (une des héroïnes de la pièce Nationale 666 (2009) de Lilian Lloyd) ; « Je suis née très très loin. Où ? Je sais plus. » (Cherry, l’une des héroïnes lesbiennes de la pièce La Star des oublis (2009) d’Ivane Daoudi) ; « Comme vous l’avez probablement déjà soupçonné, je n’ai pratiquement plus de mémoire. » (le narrateur du roman L’Uruguayen (1972) de Copi, p. 9) ; « Toi ! Tu es encore tombée dans l’amnésie, crétine ! » (Joséphine à sa sœur Fougère, dans la pièce Les Quatre Jumelles (1973) de Copi, p. 46) ; « Je ne sais pas pourquoi je suis ici. » (Franz dans l’appartement de Léopold, l’homme qu’il a suivi dans la rue, dans la pièce Gouttes dans l’océan (1997) de Rainer Werner Fassbinder) ; « Tu sais que j’ai pas de mémoire. » (le docteur Bosmans s’adressant à Jean, dans le film « L’Homme blessé » (1983) de Patrice Chéreau) ; « Mon voisin sur un coup de tête s’est jeté aux oubliettes. » (cf. la chanson « Mon Voisin » du Beau Claude) ; « Je ne me souviens jamais des titres, même des films. » (Vincent, le jeune héros homosexuel de la pièce Un Tango en bord de mer (2014) de Philippe Besson) ; « Des légères pertes de mémoire… C’est pas grave. » (Richard, l’un des héros homosexuels du film « Lilting », « La Délicatesse » (2014) de Hong Khaou) ; « Le plus terrible quand on vieillit, c’est la mémoire. » (Ben, le héros homosexuel, dans le film « Love Is Strange » (2014) d’Ira Sachs) ; « T’as une mémoire de poisson rouge. » (Otis s’adressant à son meilleur ami gay Éric, dans l’épisode 2 de la saison 1 de la série Sex Education (2019) de Laurie Nunn) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « Saint Valentin » (2012) de Philippe Landoulsi, le jeune client de Valentin (un caissier de supermarché) fait semblant d’oublier toujours un article pour repasser à la caisse et le draguer ; Valentin ne se rend pas compte de son manège : « C’est bon, vous avez rien oublié ? » Dans le roman Quand as-tu vu ton père pour la dernière fois ? (2014) d’Alex Taylor, le père de 90 ans est atteint de la maladie d’Alzheimer. Dans le film « Lilting » (« La Délicatesse », 2014) de Hong Khaou, Kai oublie quatre fois de rendre son CD à sa mère Junn. Elle ne l’écoutera qu’après sa mort. Dans le film « Carol » (2016) de Todd Haynes, Carol, l’héroïne lesbienne, oublie (de manière manifestement intentionnelle) ses gants dans le magasin de jouets de sa future amante Thérèse.

 

Copi, le dramaturge argentin, semble spécialiste du traitement du manque de mémoire ! Dans sa pièce La Journée d’une rêveuse (1968), tous les personnages oublient quelque chose : le « vrai facteur » égare ses souliers chez Jeanne ; Jeanne, elle, oublie des moments (« À vrai dire, je ne m’en souviens pas au juste. […] Je crois que j’ai perdu un moment. Est-ce que ça arrive ? de perdre un moment ? ») ; et un peu plus tard, toujours le vrai facteur affirme ne plus du tout se souvenir du « jour de la gondole ». Pareil dans la pièce La Pyramide ! (1975) : « Il [le fantôme du Rat] a perdu la mémoire, le malheureux. » ; « Vous avez encore perdu la mémoire ? » demande la Reine au Jésuite. On retrouve les pertes de mémoires dans une autre pièce de Copi, Loretta Strong (1978) : « Ma mémoire, ma mémoire, de quoi elle parle ? » s’interroge l’héroïne ; « Vous ne vous souvenez plus de rien ? Je peux toujours vous raconter votre histoire mais je ne vois pas à quoi ça vous avancerait, puisque vous n’avez plus de mémoire ! » dit Loretta à Linda. Dans la nouvelle « La Baraka » (1983), Madame Ada « est en pleine crise d’amnésie » (p. 45). Dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986), la Comédienne zappe complètement son texte : « J’ai oublié la suite. Miloud, tu me souffles. On est page 9. » Dans la toute dernière œuvre théâtrale de Copi, Une Visite inopportune (1988), c’est Cyrille, le héros homosexuel, qui, à la veille de sa mort, se remémore difficilement certains épisodes de sa vie : « Une nuit de printemps dont l’année échappe à ma mémoire… »

 

L’amnésie est parfois l’autre nom donné à l’homosexualité, ce qui est logique car le désir homosexuel, étant donné qu’il éjecte le socle fondateur du Réel humanisant qu’est la différence des sexes, est un élan déconnecté du Réel, de la mémoire, de l’identité, de la vie. « Je crois que je t’ai aimé. Mais j’oublie. » (Anthony s’adressant à son ex-amant Scrotes, dans le roman At Swim, Two Boys, Deux garçons, la mer (2001) de Jamie O’Neill) Par exemple, dans la pièce Hors-piste aux Maldives (2011) d’Éric Delcourt, c’est précisément quand Stan est en pleine amnésie qu’on le prend soudain pour un homo. Dans la pièce Bonjour ivresse ! (2010) de Franck Le Hen, Benoît, le héros homosexuel, dit être est en « mode ‘amnésie’ » : « C’est décidé, demain, j’arrête… de me réveiller. » Dans le roman Encerclement (2010) de Karl Frode Tiller, David est frappé d’amnésie.

 

L’acte homosexuel est souvent intrinsèquement lié au déni de celui-ci par l’oubli, donc à l’homophobie. Par exemple, dans le film « The Boys In The Band » (« Les Garçons de la bande », 1970) de William Friedkin, Peter a couché avec son pote Bernard un soir d’ivresse, mais « il a fait comme si rien ne s’était passé » : il devait être « tellement saoul qu’il ne se souvenait de rien ». Beaucoup de personnages homosexuels, par peur d’eux-mêmes et de la conséquence de leurs actes sexuels, jouent les amnésiques ou le sont vraiment. Dans le film « Hoje Eu Quero Voltar Sozinho » (« Au premier regard », 2014) de Daniel Ribeiro, Gabriel simule d’avoir oublié d’avoir embrassé Léo, à cause de l’alcool. Dans le téléfilm « Baisers cachés » (2017) de Didier Bivel, Nathan, le héros homo, n’assumant pas son baiser à Louis, déclare : « Je ne me souviens pas qui c’était. J’étais saoul. »

 
 

b) L’amnésie comme métaphore du viol :

Le personnage homosexuel a tendance à oublier, parce que précisément il a été jadis oublié, compté pour rien, peu aimé : « Ma vie fut celle d’être celui qui souffre et qu’on oublie. » (Cyrano de Bergerac dans la pièce Cyrano intime (2009) d’Yves Morvan) ; « J’ai retrouvé ma mère. Le problème, c’est qu’elle m’a oublié. Pour rester avec elle, j’ai pris la place du chat. » (Bill, le héros de la pièce éponyme (2011) de Balthazar Barbaut)

 

OUBLI 2 Kaboom

Film « Kaboom » de Gregg Araki


 

Plus grave encore. On découvre que ses trous de mémoire « inexpliqués » sont souvent générés par un viol ou un choc violent : cf. la pièce A Streetcar Named Desire (Un Tramway nommé Désir, 1947) de Tennessee Williams, le film « La Vie privée de Sherlock Holmes » (1970) de Billy Wilder (avec Gabrielle, la femme faussement violée et faussement amnésique), le film « Kaboom » (2010) de Gregg Araki (avec les victimes d’une secte, ayant une mémoire très parcellaire et éclatée), le film « Marnie » (« Pas de printemps pour Marnie », 1964) d’Alfred Hitchcock (dans lequel Marnie a enfoui le meurtre parricide), le film « L’Arbre et la forêt » (2008) d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau (avec les parcelles de souvenir des camps de concentration), le film « Giogino » (1994) de Laurent Boutonnat, etc. « Je ne me souviens pas de ce qui m’est arrivé. » (Graciela qui a perdu connaissance après s’être fait attaquer par un homme, dans le roman La Vie est un tango (1979) de Copi, p. 52) ; « Marcel nécessitait encore de longues heures en réadaptation et beaucoup d’aide. Il fallait tout lui rappeler. Ses oublis se multipliaient. » (Denis-Martin Chabot, Accointances, connaissances, et mouvances (2010), p. 15) ; « Je n’aimais pas son haleine à l’odeur de bière et de cigarette. […] Quand j’ai été dans sa bouche, j’ai trouvé ça divin. J’ai oublié qui j’étais. » (le jeune Mathan parlant de sa première fois homosexuelle, dans la pièce Un Cœur en herbe (2010) de Christophe et Stéphane Botti) ; « J’ai tout oublié dans l’instant. » (Vincent s’adressant à son ex-compagnon Stéphane, qu’il a quitté et qu’il frappait régulièrement, dans la pièce Un Tango en bord de mer (2014) de Philippe Besson) ; « Jane resta allongée dans le noir, attendant l’oubli. » (Jane, l’héroïne lesbienne dénonçant le viol d’Anna, dans le roman The Girl On The Stairs, La Fille dans l’escalier (2012) de Louise Welsh, p. 102) ; « Sa mémoire lui jouait des tours. » (idem, p. 231) ; etc.

 

Par exemple, à la fin du film « Suddenly Last Summer » (« Soudain l’été dernier », 1960) de Joseph Mankiewicz, l’amnésie de Catherine sera finalement expliquée par le choc traumatique du meurtre homophobe de Sébastien, son cousin homosexuel ; par ailleurs, les oublis de Mrs Venable (la mère de Sébastien) trouvent leur source dans l’occultation du rapport incestueux mère-fils : « Ah ! Ce manque de mémoire… ! Mon plus grand défaut ! » Dans le film « Kaboom » (2010) de Gregg Araki, sous l’effet de space cookies ingérés à une fête, Smith, le héros homosexuel, est plongé dans une drôle de rêverie amnésique : « J’ai perdu connaissance à mon réveil. » Cette rêverie fait suite à une scène de viols sur une femme rousse dans une forêt. Dans le film « The Boys In The Band » (« Les Garçons de la bande », 1970) de William Friedkin, Hank, l’un des héros homosexuels, raconte le traumatisme de sa première aventure sexuelle avec un homme (il est parti de la ville où sa femme, enceinte, devait accoucher, pour lui être infidèle et vivre un « plan cul »)… puis il essaie de relativiser : « Je suis tombé sur un gars sympa. Je ne l’ai jamais revu ensuite. […] Ce qui est drôle, c’est que je ne me rappelle pas son nom. […] Après, ce fut plus facile. On s’améliore avec la pratique. » Dans la comédie musicale Les Divas de l’obscur (2011) de Stephan Druet, le personnage de Muriel a subi une lobotomie qui l’a transformée en amnésique : « Il paraît que l’on a sectionné dans ma tête une substance blanche… » Dans le roman A Sodoma En Tren Cobijo (1933) d’Álvaro Retana, Nemesio, suite au viol homosexuel qu’il a vécu, souffre d’amnésie. Dans le film « Mysterious Skin » (2004) de Gregg Araki, les enfants violés, qui deviendront homosexuels à l’âge adulte, sont tous amnésiques (certains remplacent même le souvenir du viol par la croyance aux extra-terrestres). Dans le roman À ta place (2006) de Karine Reysset, Chloé, l’héroïne lesbienne, devient complètement amnésique après avoir subi un viol dans une forêt. Dans le film « Notre Paradis » (2010) de Gaël Morel, Angelo, un prostitué, est retrouvé inanimé par son futur amant Vassili au Bois de Boulogne, et a tout oublié des violences qu’on lui a infligées : « Je suis né il y a quelques jours dans un bois. Et tout qui s’est passé avant ça compte pas. » Dans le film « La Ley Del Deseo » (« La Loi du désir », 1987) de Pedro Almodóvar, Pablo Quintero, après un accident de voiture qui l’a plongé dans le coma, se remet doucement du choc à l’hôpital, mais ne se souvient plus de rien. Il existe un lien entre amnésie et monstruosité. Par exemple, dans le film « Otto ; Or, Up With Dead People » (2007) de Bruce Labruce, Otto, un jeune zombi paumé, sans souvenirs, erre dans Berlin.

 

Le plus étrange, c’est que ce qui est oublié occupe quelquefois quand même tout l’espace psychique de la mémoire sensorielle et immédiate du héros homosexuel violé de façon obsessionnelle. Par exemple, dans la série Ainsi soient-ils (2014) de David Elkaïm, Emmanuel, l’un des séminaristes, noir et homosexuel, a dirigé des fouilles archéologiques à Carthage pour le musée du Louvre, et a vécu là-bas sa première expérience homosexuelle avec un homme anonyme : « Il était grand, costaud. Je sais même pas s’il était beau. Je ne me souviens même pas de son visage. […] Les détails s’imposent à moi de façon démoniaque ! »

 

L’alliance/l’alternance paradoxale et fusionnelle entre l’amnésie et la mémoire – signe d’un désir schizophrénique ou d’une gestion de la différence des sexes particulièrement déséquilibrée et violente (donc hétérosexuelle ou homosexuelle) – est parfois représenté par un couple femme-homme dans lequel l’un d’eux dit ouvertement et inconsciemment ce que l’autre a oublié ou veut cacher. Par exemple, dans la pièce Macbeth (1606) de William Shakespeare, c’est Lady Macbeth qui avoue, lors d’une balade somnambulique, le crime oublié que son mari a perpétré. Dans la pièce Eva Perón (1969) de Copi, les personnages qui se targuent d’avoir une très bonne mémoire (« J’ai une excellente mémoire. […] J’ai une excellente mémoire pour ce qui concerne les détails. » déclare Juan Domingo Perón) voit leur autre moitié schizophrénique répondre l’inverse (« J’ai encore perdu mes lunettes ! Où est-ce que j’ai pu les laisser ? » lui rétorque sa femme Evita). Dans la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi, la Reine-mère et sa fille sont comme les deux moitiés androgyniques/encéphaliques d’un même désir divisant, niant les individualités : « Dès que ma fille n’est plus là, ma mémoire défaille. » Dans le film « Tell Me A Memory » (2010) de Jon Bryant Crawford, l’amnésie rejoint l’inceste puisque Jack tombe amoureux de Finny, un grand-père beaucoup plus âgé que lui, et qui a la maladie d’Alzheimer.

 

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B.D. « Femme assise » de Copi


 

L’homosexualité est parfois le masque commode ou la stratégie de survie employés par le héros amnésique pour occulter le viol dont il a été victime. « Vas-y ! J’oublie tout ! » (Maryline, l’héroïne bisexuelle violée par Gérard, dans la pièce Jardins secrets (2019) de Béatrice Collas). C’est exactement ce que se passe dans le film « Amnésie, l’Énigme James Brighton » (2005) de Denis Langlois, où Matthew, un jeune Nord-Américain, est retrouvé nu et amnésique dans un parking du Vieux Montréal, avec la seule certitude d’être gay (on découvre en fait qu’il a été embrigadé dans une secte). Dans le roman Nouveau Départ (2011) de Yukari Yashiki, Katsuzô, le héros homosexuel, ne supportant plus que son amant bisexuel Tomoki ne soit pas tout à lui et aille voir aussi les femmes, l’assomme et le transforme en amnésique, pour qu’il s’homosexualise entièrement. Dans le film « Saisir sa chance » (2006) de Russell P. Marleau, Chance, le héros homosexuel, sommé d’expliquer devant Madame le proviseur son étrange passion pour « l’imitation de chanteuses mélodramatiques décédées », prétexte le trou de mémoire : « Je n’en ai aucun souvenir puisque j’étais dans un état second quand c’est arrivé. »

 

Chez le héros homosexuel, l’oubli est parfois l’instrument du déni de la mort, de la violence, et de la souffrance ; ou bien l’instrument de son irresponsabilité et de sa complicité avec le mal : « Si vous saviez comme j’aimerais ne me souvenir de rien. » (la figure d’Anton Tchekhov, dans la pièce Anton, es-tu là ? (2012) de Jérôme Thibault, au Funambule de Montmartre, juin 2012, Paris) ; « Zut ! J’avais oublié que vous étiez mort ! » (l’Infirmière à Cyrille et à Regina Morti, dans la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi) ; « Moi, j’ai pas de mémoire. À chaque fois qu’on me fout en taule, c’est pour un truc dont je me souviens que dalle ; c’est là mon malheur. » (Mimile, le héros du roman La Cité des Rats (1979) de Copi, p. 62) ; « Mes spécialistes disent que j’ai pas de mémoire parce que j’ai reçu un éclat d’obus sur la tête quand j’étais dans la Légion, mais c’est faux, je n’en ai jamais reçu, c’est la seule chose dont je me souvienne. » (idem, p. 63) ; « Vous dites : cet été est si beau. On s’en veut de l’aimer tellement. Je dis : on oublie la guerre avec ce merveilleux soleil. La guerre, on ne sait plus ce que c’est. Vous dites : ce sont des choses épouvantables, les choses que vous dites, vous ne devriez pas dire de pareilles choses. Vous pensez comme moi. Vous oubliez la guerre. » (Vincent à la figure de Marcel Proust, dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, p. 19) ; « Oublier, c’est revivre. » (cf. la chanson « Adieu » de Philippe Tailleferd) ; « Tu dis : je suis l’homme sans ascendance, ni fraternité, ni descendance. Je suis cette chose posée au milieu du monde mais non reliée au monde. Je suis celui qui ne sait pas d’où il vient, qui n’a personne avec qui partager son histoire et qui ne laissera pas de traces. Ainsi, quand je serai mort, c’est davantage que le nom que je porte qui disparaîtra, c’est mon existence même qui sera niée, jetée aux oubliettes. » (Marcel Proust à son jeune amant Vincent, op. cit., p. 101) ; « Ça va peut-être te choquer, mais cet attentat me rassure. À cause de son caractère exceptionnel. Parce que le hasard ne choisit pas que les drames. Je suis persuadé que nous nous rencontrerons, que dans très peu de temps […] nous oublierons que les tours tombent et que le temps passe. » (Christ parlant du 11 septembre à son amant Ernest, dans le roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, pp. 133-134) ; « Le visage de ma mère ? Je l’ai oublié. Parce que je n’avais pas le droit de me plaindre. Ce droit, aujourd’hui, je le prends. » (le juge Kappus dans le roman Portrait de Julien devant la fenêtre (1979) d’Yves Navarre, p. 93) ; etc.

 

Il n’est pas rare que le héros homosexuel travestisse son déni de viol en ré-écriture « historique » : « Pourquoi j’ai l’impression que l’oubli est une forme de mémoire ? » (Maurice dans la pièce Frères du bled (2010) de Christophe Botti) Il atténue ou relativise son passé douloureux en le jetant discrètement aux oubliettes. Par exemple, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, Kévin aborde les blessures d’enfance dues à la mésentente de ses parents (« Pendant des années, j’ai été réveillé en sursaut par les cris de mes parents. Quand mon père rentrait bourré, c’était l’horreur… », p. 416)… mais tout de suite après, il nie, dans un optimisme forcé, qu’elles lui font encore mal : « Ce n’est pas important. J’ai envie d’oublier toutes ces choses qui hantent ma mémoire. » Un peu avant, Bryan, son compagnon, est tombé dans le coma suite à son accident de moto ; mais quand Kévin vient lui rendre visite à l’hôpital, et qu’il sort de son coma, il simule quand même l’amnésie pour faire une petite blague (« Ton petit numéro d’amnésique n’est pas drôle ! », p. 203).

 

OUBLI 3 - bougie

Film « Goldfish memory » d’Elizabeth Gill


 

L’amnésie dont parlent les fictions homo-érotiques ressemble à une errance identitaire, à une captation amoureuse diabolique, à un ravissement, à une soumission consentie. Elle a un nom : consentement au mal. « Je souffre de ne pas savoir quelle blessure vous me faites. » (le héros homosexuel à l’homme qui vient le draguer, dans la pièce Dans la solitude des champs de coton (2009) de Bernard-Marie Koltès) ; « J’en sais rien. J’ai pas de nom. » (Dick, le héros homosexuel violé, dans la pièce Penetrator (2009) d’Anthony Neilson) ; « Je sais à peine comment je m’appelle : Tourbillon de poussière. Peut-être qu’un vent m’a poussé çà et là. Je n’ai ni foi ni patrie. Je suis menteuse, ça oui, et je sais seulement que je mens. » (le narrateur du poème « Polvareda » de Copi) ; « Depuis que je t’ai rencontré, je ne sais plus quel est mon nom, je ne sais plus où vont mes pas. Que m’as-tu fait ensorceleur ? » (Raulito à son amant Cachafaz, dans la pièce Cachafaz (1993) de Copi) ; « Profonde amnésie, tu ne te souviens même plus de qui je suis. » (cf. la chanson « Jalousies » d’Étienne Daho) ; « Dis que tu viens d’un monde effacé… monde de songe… » (Molina, le héros homosexuel à son amant Valentín, dans le roman El Beso De La Mujer-Araña, Le Baiser de la Femme-Araignée (1979), Manuel Puig, p. 219) ; « Je suis dans ton ventre, je suis un fœtus, je m’oublie. » (Alice à son amante Elsa, dans le film « Alice » (2004) de Sylvie Ballyot) ; « Ces absences, tu les as toujours ? » (un amant de Dany, dans le film « Xenia » (2014) de Panos H. Koutras) ; etc. Par exemple, dans le film « Children Of God » (« Enfants de Dieu », 2011) de Kareem J. Mortimer, Johnny a peur de s’abandonner, et donc son futur amant Romeo lui apprend à faire « la planche » dans la mer : « Pour flotter, il faut lâcher prise et tout oublier. »

 

Dans le film « Les Enfants terribles » (1949) de Jean-Pierre Melville, on ne comprend pas pourquoi Paul, le héros, protège son agresseur, Dargelos, qui lui a pourtant jeté volontairement une pierre à la poitrine qui l’a assommée : une fois revenu à lui, il niera les faits en disant qu’il n’a reçu qu’une boule de neige et qu’il a tout oublié.

 

Dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, l’oubli renvoie à la perte de personnalité engendrée par la fusion au sein du couple homosexuel, ainsi qu’au meurtre expiatoire destiné à empêcher cette fusion (Omar finira par tuer Khalid dans la forêt, pour lui ravir son identité et récupérer la sienne) : « Tu m’as ignoré, oublié, écarté. Tué. Tu ne m’as même pas regardé, Khalid, tu n’as même pas cherché à me prendre avec toi par les yeux. » (Omar, p. 132) ; « À l’intérieur de cette forêt noire, […] Khalid a eu une idée surprenante. Il oubliait visiblement, de plus en plus, qui il était et surtout qui était son père. La forêt juste devant nous, proche, très proche, la foule derrière nous, abandonnée, nous avons repris notre conversation à la fois sérieuse et folle. Et, cette fois-ci, c’était moi qui avais du mal à suivre, à être à la hauteur. » (idem, p. 123)

 

Dans la pièce Fixing Frank (2011) de Kenneth Hanes, Frank est sujet à de drôles de trous de mémoire, qui agacent son analyste le Dr Apsey, parce qu’ils ressemblent à de la comédie et de la mauvaise foi : « Vos trous de mémoire se manifestent toujours aux moments les plus opportuns. » Et en effet, l’oubli indique un mensonge et surtout un acte de débauche : Frank avoue à son psy qu’il est allé dans un sex club : « J’ai baisé pour oublier qui j’étais. »

 

L’amnésie est, non sans raison, associée à la pulsion violente : « Est-ce qu’il y a dans la testostérone une substance amnésique ? » (Léa s’adressant avec misandrie à Lennon, le héros homosexuel, dans la pièce Scènes d’été pour jeunes gens en maillot de bain (2012) de Christophe et Stéphane Botti)

 

L’oubli en question est plutôt l’intention d’oubli face à l’impression à la fois douce et désagréable d’un éternel recommencement, d’un ennuyeux « déjà-vu » dans le libertinage. Bref, il est synonyme de lassitude, de sacrifice raté, de désespérance, d’enfer : « À la place de l’excitation d’une nouvelle rencontre, je ressens de l’abattement. Je regrette mon idée. C’est une fois encore la même chose, la même histoire, avec les mêmes protagonistes et la même inconnue d’avance. Ça ressemble à un épisode de Derrick. Un peu de drague cheap, son regard cheap, son regard triste, mes mains qui se perdent sur son corps, sa queue fine et dure, son cul humide, sa langue molle et son jus. La rencontre, l’amour, le vide intersidéral, les adieux lâches, l’oubli. » (Mike, le héros homosexuel vivant un ènième « plan cul », dans le roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, p. 60) ; « Qu’est-ce que j’ai fait de mes menottes, moi ? Ah oui ! Je les ai oubliées chez Hervé ! » (un ami homo du couple lesbien Kim/Alexandra, parlant de sa relation « amoureuse » sado-masochiste, dans le film « On ne choisit pas sa famille » (2011) de Christian Clavier) ; « Si seulement je pouvais avoir le souvenir de ce qui nous est arrivé… » (Didier, le héros homosexuel par rapport à la « nuit d’amour » qu’il vient de vivre avec Bernard sous l’effet de l’alcool, dans la pièce À quoi ça rime ? (2013) de Sébastien Ceglia) ; « Je me sens si différent. Comme si avant, j’avais un corps mais j’étais pas dedans. » (idem) ; etc.

 

C’est parfois l’argent et la cupidité (autrement dit l’idolâtrie) qui aveuglent le héros homosexuel, qui lui font perdre la conscience : « Est-ce que le lecteur soupçonne que j’oublie ce que j’écris ? En tout cas bon débarras, un roman de plus, une avance de plus. » (le narrateur homosexuel du roman Le Bal des folles (1977) de Copi, p. 155)

 

Le héros homosexuel n’est pas forcément passif par rapport à l’oubli et à l’effacement de mémoire : il rentre parfois dans leur jeu. Par exemple, dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi, Pédé est un père démissionnaire, qui a abandonné sa fille Lou pendant 17 ans : « J’avais oublié cette enfant ! » Dans l’épisode 5 (intitulé comme par hasard « Oublier Paris »…) de la série Clara Sheller (2005) de Renaud Bertrand, JP, le héros gay, incite sa meilleure amie Clara à avorter. Dans la pièce Un petit jeu sans conséquence (2012) de Jean Dell et Gérard Sibleyras, Patrick, le personnage homosexuel, « a provoqué l’Alzheimer de son grand-père ».

 

Dans la pièce La Tour de la Défense (1974) de Copi, l’amnésie occupe une grande place, et est moteur/écran du viol. Jean, l’un des héros homos, a de nombreuses absences : il oublie le gigot dans le four (« Oh, merde, j’ai complètement oublié ! ») ou bien la vinaigrette pour la salade de ses invités (« Oh, merde, j’ai oublié ! »). Finalement, les oublis des personnages annoncent soit des pulsions sexuelles obsessionnelles (« Tu parles peut-être de ma bite, enfin, de celle que tu as dans la tête. Va, oublie-moi, elle va bien ramollir dans ta mémoire, ma bite ! » reproche Luc à son amant Jean), soit des crimes affreux. Par exemple, Daphnée, après avoir tué son bébé d’une balle dans la nuque, est assaillie par les trous de mémoire, d’une part parce qu’elle rentre dans un processus de déni particulièrement pathologique, d’autre part parce qu’elle se drogue énormément (elle est sous acide) : « Oh, j’avais oublié qu’elle était morte ! » ; « Oh, mon Dieu ! que c’est dur de descendre après l’acide. J’ai le cerveau en marmelade ! »

 

Dans le roman Le Bal des folles (1977), toujours de Copi, le narrateur homosexuel se décrit comme un écrivain apathique, sans inspiration, sans désir, souffrant de « crises d’amnésie » (p. 137), ayant « l’air absent » : « J’oublie tout ce que j’écris. » (idem, p. 9) ; « Je ne me souviens plus de ce que j’ai fait ces quatre derniers jours. » (idem, pp. 133-134) ; « Je suis devenu amnésique, c’est ça qui est ennuyeux. » (idem, p. 136) Pour tuer l’ennui, il raconte qu’il commet des crimes odieux, qui sont tellement teintés d’amnésie qu’on finit par comprendre qu’ils sont fantasmés. « Enfant des rues, il est habitué au tourisme. Plus amoureux de moi qu’il ne le croit, il a besoin de mon regard pour vivre, je suis déjà son assassin. Enfin, assassin c’est un grand mot, je ne sais pas encore que je vais le tuer, il ne sait pas que je peux l’oublier. » (idem, p. 23)

 
 

c) J’ai un trou… :

OUBLI 6 Femme assise

B.D. « Femme assise » de Copi


 

En lien avec la perte de mémoire, et aussi avec le trou naturel de la sexualité porteuse de vie (à savoir le vagin ; pas trop le nombril), on remarque que les allusions à un certain « trou (noir) » sont nombreuses dans les fictions homo-érotiques : cf. le film « Ô trouble » (1998) de Sylvia Calle (avec le trou noir considéré comme un sujet de conversation hétérosexuel excluant les homos), le film « Good Morning England » (2009) de Richard Curtis, la chanson « Le Trou de mon quai » des Charlots, le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, le roman La Cité des Rats (1979) de Copi (avec la tanière des rats qui les rend invisibles), la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi (avec les puits creusés dans le sable), le film « Garçon stupide » (2004) de Lionel Baier (avec l’entrée effrayante de la grotte, à la toute fin), la pièce musicale Arthur Rimbaud ne s’était pas trompée (2008) de Bruno Bisaro, le film « Adam et Steve » (1995) de Craig Chester, le film « L’Attaque de la Moussaka géante » (1999) de P. H. Koutras, le roman L’Agneau carnivore (1975) d’Agustín Gómez-Arcos (avec la grotte), le film « Le Trou aux folles » (1979) de Franco Martinelli, le film « Y’a plus de trou à percer » (1971) de J. Johnsone, la B.D. Kiwi au paradis (1999) de Teddy of Paris, le dessin Le Trou de l’œil (1965) d’Endre Rozsda, la chanson « Les Crises de l’âme » de Jeanne Mas, le film « Le Trou » (1960) de Jacques Becker, le film « Le Maillot de bain » (2013) de Mathilde Bayle, etc.

 

« Oh pardon, j’ai un trou ! » (l’Assistante dans la pièce Mon cœur avec un E à la fin (2011) de Jérémy Patinier) ; « J’veux juste m’enfuir dans un désert et creuse un trou dans une dune. » (Hubert, le héros homosexuel, s’adressant à sa mère qu’il cherche à fuir, dans le film « J’ai tué ma mère » (2009) de Xavier Dolan) ; « Moi, j’ai toujours la même place : un gros trou que j’ai creusé dans le sable et où j’ai installé quelques effets personnels et même un phonographe à piles. » (le narrateur homosexuel du roman L’Uruguayen (1972) de Copi, p. 52) ; « La balle est passée de l’autre côté du meuble. Voilà le trou. » (Copi, La Tour de la Défense, 1974) ; « Alors, Dieu, vous avez fait un bon voyage ? Pas trop d’encombrements dans les trous noirs ? » (la Comédienne dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi) ; « J’bouche les trous, j’suis un vrai bouche-trous. » (Line, le présentateur travesti en bourgeoise, dans la comédie musicale À voix et à vapeur (2011) de Christian Dupouy) ; « Dans la vie, tout homme sort d’un trou pour finir dans un autre. » (la psy dans le one-man-show Hétéro-Kit (2011) de Yann Mercanton) ; « Tu croyais la tenir, roturière, la couronne, tu te la fous dans ton trou ! » (Fifi s’adressant à l’héroïne lesbienne Lou, dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « Ce n’était point un trou à rats. » (cf. la chanson « Chroniques d’une famille australienne » de Jann Halexander) ; etc. Par exemple, dans la pièce Comme ils disent (2008) de Christophe Dauphin et Pascal Rocher, Sylvie est définie par David comme un « trou normand ».

 

Mais cette référence au trou noir n’est généralement pas positive. Elle dénote au contraire d’une conception négative de la mémoire et de la sexualité humaine, et renvoie parfois directement à la mort : « Elle a un trou de balle dans la nuque ! » (Jean oscultant le cadavre de la petite Katia, dans la pièce La Tour de la Défense (1974) de Copi) ; « Je vais chercher le chalumeau et je vais te faire un trou grand comme ça sur le front, tu vas voir ! » (Goliatha s’adressant au frigo, dans la pièce Le Frigo (1983) de Copi) ; « À la verticale de ma fenêtre, le trou bée sous moi comme un tombeau ouvert. » (Laura dans le roman Deux femmes (1975) d’Harry Muslisch, p. 201) ; « Tu rêves d’un trou dans lequel on s’enterre pour ne plus être que deux. » (Robert parlant à son frère Louis, dans la pièce Doubles (2007) de Christophe et Stéphane Botti) ; « Là où j’étais et fus toujours, je ne serai plus, je serai loin, caché dans les grands espaces, dans un trou, à me mentir et à ricaner. » (Louis dans la pièce Juste la fin du monde (1999) de Jean-Luc Lagarce) ; « Ils [les penetrators violeurs] avaient des gants. Ils peuvent te faire disparaître. Comme dans un trou noir. » (Dick, le héros homosexuel violé, dans la pièce Penetrator (2009) d’Anthony Neilson) ; « Va draguer autour des gares ! Ici, ce n’est pas ton trou ! » (Fifi, le travesti clochard s’adressant à Pédé, dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « J’ai froid, je me sens sac vide, je tombe en arrière, m’enfonce dans le mou du lit, et perds connaissance dans un trou noir. » (le narrateur dans le roman Le Crabaudeur (2000) de Quentin Lamotta, p. 114) ; « Je vais tout de même pas me faire enculer sous prétexte que c’est un ami. […] Il s’agit de mon trou du cul. Et mon trou du cul, j’ai pas envie de le transformer en entrée de métro. » (Michel Blanc dans le rôle d’Antoine, dans le film « Tenue de soirée » (1986) de Bertrand Blier) ; « On broie du noir. On va finir dans un trou noir. » (Didier, le syndicaliste du one-man-show Changez d’air (2011) de Philippe Mistral) ; « Comme j’étais mal et que j’avais envie de chialer, je suis parti en roulant très vite. Après, c’est le trou noir. » (Bryan à son amant Kévin, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 205) ; « Si je pouvais creuser un trou par terre pour que personne ne me voie, je le ferais. » (Patricia, l’héroïne lesbienne du film « P.A. » (2010) de Sophie Laly) ; « Je ne suis rien. Je suis une absence. Une lacune. Un trou noir. » (Nina, l’héroïne lesbienne dans la pièce Géométrie du triangle isocèle (2016) de Franck d’Ascanio) ; « Ça te fait peur, toi, les trous noirs ? » (Wilfried Tuche, le héros homo refoulé, allongé sur la plage avec son pote Raphaël qu’il drague, dans le film « Les Tuche » (2011) d’Olivier Baroux) ; etc.

 

Dans le one-man-show Les Gays pour les nuls (2016) d’Arnaud Chandeclair, le narrateur homosexuel raconte que les gays adorent organiser des soirées déguisées à thèmes, et que ses amis sortent à cette occasion leur « trou », c’est-à-dire leur mauvaise part cinématographique d’eux-même : « Et le trou. Eh ben oui. Tous mes copains ont une sœur maléfique. »
 

Dans le roman Je vous écris comme je vous aime (2006) d’Élisabeth Brami, Gabrielle, l’une des deux héroïnes lesbiennes, creuse un trou noir dans son jardin pour y enterrer ses journaux intimes : « Elle jette dans le trou ses cahiers toilés, ses carnets intimes, des lettres de Marc. Elle jette ses années de jeune fille, de femme, de mère… » (p. 124) Dans le roman L’Uruguayen (1972) de Copi, les puits de poules servent de tombeaux pour les chiens. Dans la pièce Angels In America (2008) de Tony Kushner, Harper parle souvent du trou de l’ozone.

 

Le trou noir semble figurer ce passage de l’inconnu sexuel qui fait peur : « Au fond, seule issue protégée par une barrière extensible, un escalier en colimaçon grimpait jusqu’au grenier. J’attendis que les employés bleus eussent atteint le point le plus éloigné de leur boustrophédon, et le trou béant m’engloutit à mon tour. » (le narrateur homosexuel de la nouvelle « Au Musée » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 109) ; « Je ne veux pas mourir assassiné par une femme. J’ai passé ma vie à fuir les femmes ! […] Quand je quittais la scène, elles m’attendaient en coulisse par grappes ! Parfois elles montaient par le trou du souffleur ! » (Cyrille, le héros homosexuel de la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi) ; « Dès les dernières scènes, j’ai toujours attendu avec impatience la fin d’un spectacle. Je voulais me débarrasser au plus vite de mon personnage. Quand le rideau est tombé, avant de regagner votre loge, il y a un instant où vous n’êtes personne. C’est un plaisir inimaginable. Je vais essayer de me faufiler dans l’au-delà par l’un de ces trous noirs. » (idem) Par exemple, dans le film « Alice In Wonderland » (« Alice au pays des merveilles », 2010) de Tim Burton, le trou noir représente clairement la peur du mariage et de la sexualité.

 

Ou bien il s’agit du trou noir du voyeurisme. Dans le film « Une si petite distance » (2007) de Caroline Fournier, Camille découvre un petit trou dans le mur de sa salle de bain par lequel elle peut voir sa voisine nue en train de prendre son bain. Idem dans le film « Psycho » (« Psychose », 1960) d’Alfred Hitchcock, avec Norman Bates, l’inverti refoulé, espionnant par le trou de ses murs Marion Crane en train de se déshabiller. Dans le roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, Alexandra, l’héroïne lesbienne, raconte « l’épisode du trou » (p. 142) que ses deux bonnes et elle percent dans le mur de sa chambre afin d’y fixer un miroir à travers lequel elles peuvent satisfaire leur voyeurisme : « Le trou se présentait à nous parfaitement rectiligne, et la bonne en était très fière. Elle se proposa d’aller chercher le miroir et de le tenir à la place que nous avions prévue afin que nous puissions voir l’effet qu’il faisait. » (p. 140). « Comme prévu, la bonne posa le miroir sur l’orifice, côté chambre. » (p. 142) ; « Marie décrocha la gravure que nous avions accrochée devant notre ‘trou’. » (p. 151)

 

D’ailleurs, c’est la raison pour laquelle le trou noir se rapporte souvent à un contexte prostitutif (cf. je vous renvoie surtout à la partie « Pute borgne » du code « Regard féminin » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels) : « Change de trottoir ! Le mien est piégé. Sors du trou noir, je fais mon métier ! J’ai peur de rien. Je suis une femme pressée ! » (cf. la chanson « Une Femme pressée » des L5) ; « Le trou sera tout élargi pour nous. » (un homme en parlant de la prostituée, dans le film « Toto qui vécut deux fois » (1998) de Daniele Cipri et Francesco Maresto) ; « Je sortirai de ce trou de ta mémoire où tu m’as jeté on ne sait quel jour, trou noir à l’envers de quoi j’ai plongé dans ma nuit la tête en bas. » (Vincent Garbo à Carole « la salope », dans le roman Vincent Garbo (2010) de Quentin Lamotta, p. 79) ; etc. Je vous renvoie également au film « Punition en uniforme, le chevillage au carré pour trou rond » (1991) d’Hisayasu Sato, au film « Les Rencontres d’après-minuit » (2013) de Yann Gonzalez (où l’Adolescent, faisant partie d’une orgie, est borgne comme un pirate), ainsi qu’au film « Le Trou noir » (1997) de François Ozon (avec la prostituée borgne qui fait une fellation à son client avec l’orifice de son œil manquant… en lui chantant la Marseillaise…). Dans le film « Bug Chaser » (2012) de Ian Wolfley, le trou de balle de Nathan est au centre de l’intrigue : on croit au départ que c’est un furoncle, puis on se demande si ce n’est pas une piqûre d’araignée… Dans le one-(wo)-man show Désespérément fabuleuses : One Travelo And Schizo Show (2013) du travesti M to F David Forgit, Gwendoline, à 16 ans, se retrouve à tourner son premier film porno « Danse avec mes deux trous ». Dans le roman La Dette (2006) de Gilles Sebhan, le narrateur dit que les Arabes le « trouent ». Dans la pièce Ma belle-mère, mon ex et moi (2015) de Bruno Druart et Erwin Zirmi, Julien, en couple avec Yoann, est sujet à des « trous noirs » parce que sa belle-mère le drogue, pour le violer et le photographier dans des situations compromettantes : « Le trou noir… le trou normand, oui. » grommelle Yoann.

 

L’acte sexuel est comparé à l’intrusion d’une épingle dans une image, ou d’une perceuse dans un mur, ou du pénis dans un autre trou corporel que le vagin (en général l’orifice de l’œil… ou bien l’anus ; rarement le nombril) : « C’était rapide comme un jingle pub et maladroit comme tous les hommes la première fois où ils tiennent une perceuse dans les mains. On essaie de trouer mais il faut juste ne pas commencer comme ça, tout de suite, à vouloir retaper tout le garage. » (une jeune femme dans la pièce Mon cœur avec un E à la fin (2011) de Jérémy Patinier) ; « La bite espagnole joue avec nos nerfs pour qu’on y aille et quand on y est, décapitation, paf dans l’œil ! » (la Comtesse Conule de la Tronchade dans la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier) ; « Son nombril était profond et sentait un peu le cul. […] Je n’ai jamais entendu parler d’un nombril pareil, je pense que c’était une monstruosité de la nature. » (le narrateur homosexuel parlant du trou noir de son amant Pietro, dans le roman Le Bal des folles (1977) de Copi, p. 40) ; « Esteban a fini par taper à l’aveugle par taper à l’aveugle, un bras après l’autre, pesamment, de plus en plus vite, et puis les autres aussi s’y sont remis en m’insultant, et puis après ça a été le trou noir. » (Mourad, l’un des deux personnages homosexuels du roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, pp. 341-342) ; etc.

 

Dans le film « Die Mitter der Welt » (« Moi et mon monde », 2016) de Jakob M Erwa, Phil, le héros homo, raconte le vide existentiel qu’il expérimente du fait de ne pas connaître son père biologique, vide s’originant vraisemblablement dans la conduite de prostituée de sa mère, Glass, enceinte d’un homme à 16 ans (elle se définit elle-même comme « Bitch » : « pute » en anglais… donc comme un vulgaire trou) : « Et aujourd’hui ? C’est normal de ne rien savoir sur notre père, le mystérieux numéro 3 de la liste. Pour moi, ça restait un vide étrange. Un trou noir. Comme si le vide en moi prenait des couleurs. » Ce trou noir (on comprend que c’est le vide paternel et le vide généalogique) obsède Phil : « Pourquoi ce foutu trou noir me mine à ce point ?!? Comment quelqu’un peut te manquer, alors que tu ne le connais pas ? »
 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION
 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 

a) La perte de mémoire :

OUBLI 4 Mylène

Mylène Farmer, en plein forme


 

Le motif de l’amnésie n’est pas qu’un cliché fictionnel. Il peut renvoyer à certaines réalités du désir homosexuel. On peut déjà constater que le thème de l’oubli occupe toute l’œuvre de Manuel Puig, Copi, Tennessee Williams, Elia Kazan, Alfred Hitchcock, etc. On le retrouve aussi dans le « milieu homosexuel » : par exemple, L’Amnésia est un café qui se trouve au cœur du quartier homosexuel français du Marais, rue Vieille du Temple, à Paris.

 

Chez les personnes homosexuelles, l’oubli est à la fois inconscient et recherché. Difficile de trancher entre les deux… car c’est souvent les deux ! : « Lorsque j’écris un roman […], il s’écrit presque tout seul, après quoi je l’oublie, car je ne garde pas en mémoire mes romans. » (Copi, le dramaturge et romancier argentin, cité dans l’article « Copi : ‘Je suis un auteur argentin même si j’écris en français’ » de Raquel Linenberg, sur le journal La Quinzaine littéraire du 16 janvier 1988) ; « Mon ancien camarade de classe me met sous les yeux deux photos de Janson, cinquième et quatrième, toute la classe. […] Moi, mince, l’air silencieux, innocent d’une innocence évidente. Cela m’a ému, car depuis… Et tout à coup, le visage de Durieu que j’avais oublié et qui m’a arraché un cri : un visage d’ange résolu. Silencieux aussi celui-là, on ne le voyait pas, il disparaissait, je ne pouvais pas m’empêcher de ressentir sa beauté comme une brûlure, une brûlure incompréhensible. Un jour, alors que l’heure avait sonné et que la classe était vide, nous nous sommes trouvés seuls l’un devant l’autre, moi sur l’estrade, lui devant vers moi ce visage sérieux qui me hantait, et tout à coup, avec une douceur qui me fait encore battre le cœur, il prit ma main et y posa ses lèvres. Je la lui laissai tant qu’il voulut et, au bout d’un instant, il la laissa tomber lentement, prit sa gibecière et s’en alla. Pas un mot n’avait été dit dont je me souvienne, mais pendant ce court moment il y eut entre nous une sorte d’adoration l’un pour l’autre, muette et déchirante. Ce fut mon tout premier amour, le plus brûlant peut-être, celui qui me ravagea le cœur pour la première fois, et hier je l’ai ressenti de nouveau devant cette image, j’ai eu de nouveau treize ans, en proie à l’atroce amour dont je ne pouvais rien savoir de ce qu’il voulait dire. » (Julien Green, L’Arc-en-ciel, Journal 1981-1984, avril 1981, pp. 23-24) ; etc.

 

Dans mon entourage amical homosexuel, j’ai déjà constaté à diverses reprises que certains amis avaient une vraie mémoire de poisson, alors que par ailleurs, cela ne les empêchait absolument pas d’être très drôles et d’avoir un cerveau qui fonctionne très bien ! En fin de compte, la question de l’amnésie homosexuelle ne concerne pas l’intellect, mais bien le cœur (par conséquent l’intelligence, le désir). Le désir homosexuel étant un manque de désir, il interfère donc sur la mémoire.

 
 

b) L’amnésie comme signe du viol ou fantasme de viol :

L’oubli chez les personnes homosexuelles peut être la marque d’un non-amour de soi, de fuite de sa réalité, précisément parce que jadis elles ont été oubliées, comptées pour rien, peu aimées : « Quelque chose d’étrange en moi les touchait. Mon absence au monde. L’oubli de mon corps. Mes 50 kg. Mon effacement progressif. […] On ne m’avait donc pas complètement oublié malgré mon désir de disparaître, devenir invisible. […] J’avais oublié mon corps. Je ne mangeais presque plus. J’étais maigre et je le suis resté longtemps. Longtemps. » (Abdellah Taïa, Une Mélancolie arabe (2008), pp. 59-60) ; « C’était tellement horrible que j’ai préféré oublier. » (un jeune témoin homo étant tombé sur un get-apen tendu par un groupe de caïds qui se sont faits passer pour un amant sur un site de rencontres, dans le reportage « Homo en banlieue : le combat de Lyes » de l’émission Envoyé Spécial, diffusé sur France 2, le 7 février 2019) ; etc.

 

Plus grave encore, il est connu que l’amnésie intégrale fait généralement suite à des faits très traumatiques comme des chocs violents (accident, confrontation subite à la mort, forte émotion), ou le viol et les abus sexuels : « J’étais dans ma deuxième vie. Je venais de rencontrer la mort. J’étais parti. Puis je suis revenu. Je courais. Je courais. Vite, vite. Vite. Vite. Vers où ? Pourquoi ? Je ne le sais pas pour l’instant. Je ne me rappelle pas tout. Je ne me rappelle rien maintenant à vrai dire. Mais ça va venir, je le sais. » (cf. les toutes premières lignes de l’autobiographie Une Mélancolie arabe (2008) d’Abdellah Taïa, quand il raconte comment il a survécu à une électrocution étant enfant, p. 9) ; « Plus tard, à l’approche de la première lumière qui annonce le grand jour, je me retrouvais dans sa chambre sans trop savoir pourquoi. Sa forte ombre qui tournait autour de moi bourdonnait des mots incompréhensibles, tel un chanteur aux mâchoires serrées. […] La sensation de beauté qui m’avait ébloui la veille, laissa la place à un visage banalement masculin, pas nécessairement très beau mais sexy, avec un air d’ivresse dans les yeux. » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), pp. 66-67) ; « ‘Tu m’appartiens désormais, me dit-il’. C’était des mots d’homme, des mots possessionnels et j’en avais la cognition. À seize ans, je n’étais plus le même. J’avais soudainement comme une impression de vide, ce vide qui semblait être ma mort et mon humiliation. […] Qu’étais-je devenu, pour un jour, une nuit, toute une vie ? » (idem, p. 70) ; « Ce qui est arrivé, oublie-le. Je ne tiens pas à ce que cela se sache et encore moins à ce que tu le prennes comme la naissance d’un amour véritable. Vous êtes ‘toutes’ les mêmes. » (un ex-amant parlant à Berthrand Nguyen Matoko du viol qu’il lui a fait subir, op. cit., p. 72) ; « Je n’ai aucun souvenir de ce qui s’est passé. Ce sont mes agresseurs qui ont raconté. […] J’ai, Dieu merci, souvenir de rien. » (Bruno Weil, jeune homme homosexuel passé à tabac par quatre hommes qui l’ont laissé pour mort, dans le documentaire « Homos, la haine » (2014) d’Éric Guéret et Philippe Besson, diffusé sur la chaîne France 2 le 9 décembre 2014) ; « Je me souviens de pas grand-chose. Mes souvenirs sont troubles de cette nuit-là. » (Wilfred, homme homosexuel de 39 ans tabassé par un groupe d’hommes homophobes, idem) ; etc.

 

Dans le documentaire « Vivant ! » (2014) de Vincent Boujon, Romain demande à ses amis homos séropos quelle a été leur pire expérience sexuelle. Seul Mateo répond en boutade : « Ma pire expérience sexuelle ? Je sais pas. Y’en a eues tellement ! » Il raconte plus sérieusement qu’il a été violé à l’âge de 15 ans, dans un bar gay, par « un type qui avait mis une saloperie dans son verre ». Il avoue que sur le coup qu’il ne se souvenait plus de rien.
 

L’homosexualité devient parfois le masque pratique employé par certains individus pour occulter le viol dont ils ont été victimes. « J’ai choisi d’oublier et de ranger dans une petite boîte de mon cerveau tout ce qui était arrivé pendant mon adolescence. […] Arrivé à ce point de ma vie, j’accepte et je suis même content d’être gay. » (André, 33 ans, sodomisé sauvagement par son père à l’âge de 13 à 16 ans, cité dans l’essai Ça arrive aussi aux garçons (2008) de Michel Dorais, pp. 130-131) ; « De fait, quand j’essaie de me rappeler les années où j’étais au collège, je me rappelle seulement de ma main sur d’autres garçons, rarement et seulement s’ils me le demandaient, mais je ne me rappelle de la main d’aucun d’entre eux sur moi. […] Quand je me rappelle de cette époque, je me vois comme un jeune garçon innocent. » (J. R. Ackerley, Mon Père et moi (1968), sur le site www.islaternura.com); « En fait, j’étais très jeune et aussi très expérimenté, et je l’aurais… Bon, je sais pas… C’est d’ailleurs quelque chose dont je ne me souviens même pas, que j’ai complètement évacué de ma mémoire, en fait. Quelque part aussi, je n’ai sans doute pas opposé de résistance absolue. D’ailleurs, j’en aurais été incapable, parce que physiquement, c’est quelqu’un qui était beaucoup plus fort que moi. Et ça m’a laissé un très mauvais souvenir sur le moment. Ça m’a dissuadé de… recommencer ce genre d’expérience sur la base du volontariat… pendant quelques temps. » (Pierre, homme homosexuel parlant de son violeur, cité dans l’essai Le Viol au masculin (1988) de Daniel Welzer-Lang, p. 182)

 

Il n’est pas rare que certaines personnes homosexuelles jouent l’amnésie pour jeter discrètement leur passé douloureux aux oubliettes, et aussi pour se laisser aller à un train de vie de débauche, sans liberté ni sens, où les amants s’oublient et s’utilisent l’un l’autre tacitement : « Je ne sais pas. Je n’ai jamais su. Vivre. Trop dur. Trop de malheur. Tout est de ma faute. Non pourtant. Oublier. Vider la tête. » (Guillaume Dustan, Nicolas Pages (1999), p. 15) ; « J’aimerais partir. Ne rien faire. Pour tout oublier. Devenir sage. » (Yves Saint-Laurent dans le documentaire « Yves Saint-Laurent et Pierre Bergé : l’Amour fou » (2010) de Pierre Thoretton) ; « Pendant toute une nouvelle période, je courus de nouveau les aventures, cherchant surtout à oublier et à me faire oublier. » (Jean-Luc, homme homosexuel de 27 ans, cité dans l’essai Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970) de Jean-Louis Chardans, p. 108) ; « C’est comme un objet qu’on pose sur une table. Des fois on oublie qu’il est là. » (un témoin homosexuel parlant d’un amant, dans la pièce Quand mon cœur bat, je veux que tu l’entendes… (2009) d’Alberto Lombardo) ; « Par la suite, j’ai eu des oublis par rapport à mon enfance et tout ce qui s’est passé à ce moment-là. […] Toute cette période, je l’ai effacée. Je n’ai pas de notion de temps. […] Ça n’a pas été un souci pour moi. […] J’ai quelques séquelles de tout ça, même si je l’ai toujours bien pris et que ça se passe très bien… mais j’ai des séquelles dans ma vie de femme. Et ça, par contre, je peux pas vraiment en parler avec lui. Pour moi, tous les hommes sont un peu homosexuels, donc c’est un peu compliqué tous les jours. » (Amandine, femme quarantaine qui, à 19 ans, a appris que son père était homosexuel, et qui raconte son histoire – proche finalement de l’inceste – dans l’émission Toute une histoire spéciale « Mon père est parti avec un homme » diffusée sur la chaîne France 2 le 5 décembre 2013)

 

Nul n’est passif par rapport à l’oubli. Parfois, on entend des individus homos rentrer dans le jeu de la destruction de la mémoire. « J’ai vu ses beaux yeux bleus, en effet, et j’ai fait comme tout le monde : j’ai oublié la démocratie. » (Philippe, l’ami de Pascal Sevran, prenant la défense du beau dictateur de Syrie, dans l’autobiographie Le Privilège des jonquilles, Journal IV (2006) de Pascal Sevran, p. 90) Pour compléter, je vous renvoie bien évidemment à un des codes les plus importants de ce Dictionnaire des Codes homosexuels, c’est-à-dire celui du « Déni ».

 
 

c) J’ai un trou… :

Le trou noir évoqué par certaines personnes homosexuelles, bien plus encore qu’une perte de mémoire, renvoie à une sacralisation du vide : « Ce trou-là, personne n’en parle alors que tout le monde le vit. » (Céline Sciamma, lesbienne, parlant de la période Sida, dans le documentaire « Tellement gay ! Homosexualité et Pop Culture », « Out » (2014) de Maxime Donzel) ; « La conversation s’engage. Une conversation pleine de trous. Parce que, quand l’interlocuteur a envoyé sa réplique, s’ensuivent deux ou trois dessins où ça ne cause pas. […] On voit bien que ça pense, là-dedans. Copi a des silences éloquents, dirai-je. […] Déconcertant, voilà. Copi est déconcertant. » (Cavana parlant de la Femme assise (2002) de Copi) Par exemple, dans son article « Deux Copi, conformes au maître » publié dans le journal Libération le 31 décembre 1999, René Solis propose aux spectateurs de « se faufiler dans l’au-delà par un de ces trous noirs » indiqués par le dramaturge homo Copi. Dans le documentaire « Viol : elles se manifestent » (2014) d’Andrea Rowling-Gaston (où plusieurs intervenantes sont lesbiennes), certaines femmes ont été violées dans une clairière ou une forêt, ou parlent d’un « trou noir ».

 

Et comme je l’ai évoqué plus haut, ce trou noir symbolise aussi plus profondément la mort, et une peur/diabolisation excessive de la sexualité (cf. je vous renvoie surtout à la partie « Pute borgne » du code « Regard féminin » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels) : « Elle était petite de taille, sans âge et portait des habits noirs. Elle était sans doute une mendiante et elle avait hérité d’un certain pouvoir. Elle savait faire. Elle savait toucher. […] Elle était entrée en moi, dans mon esprit, mon âme lui appartenait, elle la regardait avec douceur, avec brutalité. […] Et enfin, de sa main droite, elle a bouché mes narines. Plus d’air. Le grand sommeil. Le noir paisible. […] La dame en noir a lâché mon nez et de sa bouche a soufflé sur moi. » (Abdellah Taïa, Une Mélancolie arabe (2008), pp. 93-94) ; « Je l’ai fait. Je savais ce que je faisais. J’ai fait avec ce garçon ce que je n’ai jamais fait avec toi. Des gestes nouveaux. Des pratiques nouvelles. Du danger. Une grande violence. Le noir autrement qu’avec toi. » (Abdellah Taïa racontant ses infidélités à son amant régulier Slimane, op. cit., p. 122) ; « Je laissais couler le temps dans mes pensées pour me retrouver tranquillement dans les bras de ma mère. Nous vécûmes ainsi pendant longtemps avec des accents de surréalisme, comme quand on entre dans un tunnel et que l’on ne sait pas si, on va en ressortir vivant. » (Berthrand Nguyen Matoko parlant de sa relation incestuelle avec sa maman, dans son autobiographie Le Flamant noir (2004), p. 14) ; etc.

 

Dans le docu-fiction « Le Dos rouge » (2015) d’Antoine Barraud, Celia, la conservatrice de musée, recherchant avec Bertrand la représentation de la monstruosité dans les chefs-d’œuvre de la peinture, souligne pour elle « l’importance de la trouée » : elle dit qu’« il y a toujours un trou d’air » chez le monstre.
 
 

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