île

Île

 

 

NOTICE EXPLICATIVE :

 

Myconos, c’est fini !

 

La tendance homosexuelle aurait-elle un caractère d’insularité ? Symboliquement et fantasmatiquement, oui. L’île est le lieu de la beauté esthétique qui se fait passer pour de l’Amour. Elle est aussi un coin reculé, à part, qui renvoie à la différence homosexuelle, à la mise à l’écart, à la misanthropie et à l’éloignement narcissique du Réel chez certaines personnes homosexuelles.

 

Une île entre le ciel et l’eau… L’île est l’espace du marginal homosexuel qui n’a ni les pieds sur terre, ni le cœur assez tourné vers Dieu, du traître qui s’isole pour aimer (alors que l’Amour vrai, même s’il a besoin d’intimité, n’est jamais synonyme d’isolement, de rupture totale avec le reste du monde), de l’intermédiaire qui ne joue pas son rôle humanisant de médiateur. L’île constitue souvent le lieu de villégiature préféré des couples homos fictionnels… et parfois des amoureux gays et des amoureuses lesbiennes réels. Dans la scénographie homosexuelle, elle n’est pas nécessairement un cadre bucolique et paradisiaque : elle peut se limiter à une métaphore carcérale ou corporelle. Ce qui ressort dans ce code insulaire, c’est l’idée de cocon d’amour homosexuel, un nid à première vue chaleureux, mais qui, sur la durée, s’annonce étouffant. La « solitude à deux » homosexuelle cache bien son jeu… et ne mesure pas qu’une île n’est pas éternelle.

 

Le couple homosexuel comme une « presqu’île »…

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Solitude », « Moitié », « Jumeaux », « Voyage », « « Un Petit Poisson, Un Petit Oiseau » », « Fusion », « Inversion », « Icare », « Planeur », « Eau », « Homme invisible », « Substitut d’identité », « Fatigue », « Couple homosexuel enfermé dans un cinéma », et à la partie « Peter Pan » du code « Parodies de mômes » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

Pour accéder au menu de tous les codes, cliquer ici.

 

 

FICTION

 

a) L’île aux merveilles narcissiques :

Pochette de la chanson "Canary Bay" d'Indochine

Pochette de la chanson « Canary Bay » d’Indochine


 

Dans les fictions homo-érotiques, le motif de l’île revient très souvent : cf. le film « Isle Of Lesbos » (1996) de Jeff B. Harmon, le roman L’Île aux Dames (1895) de Pierre Louÿs, le roman L’Île atlantique (1979) de Tony Duvert, le film « Children Of God » (2010) de Kareem Mortimer (avec l’île d’Eleuthera), la pièce Détention provisoire (2011) de Jean-Michel Arthaud (avec l’île de la Liberté), le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, la comédie musicale La Nuit d’Elliot Fall (2010) de Vincent Daenen (avec Moon Island), le roman Le Musée des amours lointaines (2008) de Jean-Philippe Vest (avec l’île de Corinthe), le roman À mon cœur défendant (2010) de Thibaut de Saint-Pol, la pièce Quand mon cœur bat, je veux que tu l’entendes… (2009) d’Alberto Lombardo (avec l’île de Rhodes), le roman La Presqu’île des brouillard (1991) de Francis Robert, le poème « L’Île au trésor » (2008) d’Aude Legrand-Berriot, la pièce Perthus (2009) de Jean-Marie Besset, le roman Aux portes de l’île (2010) de Mathieu Riboulet, le film « L’Île Atlantique » (2005) de Gérard Mordillat, le roman La Isla (1961) de Juan Goytisolo, le roman Son frère (2001) de Philippe Besson, le film « Mediterraneo » (1991) de Gabriele Salvatores, le film « Regarde la mer » (1997) de François Ozon, le roman L’Île d’Arturo (1957) d’Elsa Morante, le film « Collateral » (2004) de Michael Mann, le film « Deep Waters » (1948) d’Henry King, le film « Il Mare » (1962) de Giuseppe Patroni Griffi, le film « Agostino » (1962) de Mauro Bolognini, le film « Wilby Wonderful » (2005) de Daniel McIvor, le film « Frans En Duits » (1995) d’Orlow Seunke, la chanson « La Isla Bonita » de Madonna, le vidéo-clip de la chanson « Pure Shores » des All Saints, etc. Par exemple, dans le film « Xenia » (2014) de Panos H. Koutras, Dany, le jeune héros homosexuel, habite sur l’île de Crête. Dans le roman Deux garçons, la mer (2014) de Jamie O’Neill, Jim et Doyler, les deux amants homos, se retrouvent tous les matins sur les rochers du Forty Foot pour se baigner : ils font le serment de traverser à la nage la baie de Dublin, le jour de Pâques 1916, pour aller planter un drapeau irlandais sur un îlot battu par les flots. Certains « critiques » littéraires arrivent à prêter à Robinson Crusoé et à son compagnon Vendredi une liaison homosexuelle.

 

Canary Bay, le Pays imaginaire, l’île des Amazones ou de Lesbos (si chère à la poétesse Sappho)… beaucoup d’îles sont des destinations particulièrement privilégiées par les personnages homosexuels, pas seulement pour leur beauté, mais aussi pour leur configuration géographique (petites criques, plages, l’aspect « lieux retirés », baies cachées, etc.) favorisant des pratiques sexuelles clandestines et honteuses sous des prétextes esthétiques de cartes postales : « Tous les trois mois, j’vais dans les îles. » (un protagoniste homosexuel de la comédie musicale À voix et à vapeur (2011) de Christian Dupouy) ; « Après le repas, Ethan reste seul à la table du Samothrace. Il laisse son regard se perdre dans les fresques. Tout doucement, il s’imagine à la grande époque grecque, lorsque le sanctuaire des Grands Dieux était en activité sur l’île de Samothrace. Il se demande quelle place il aurait occupé dans cette société. » (Jean-Philippe Vest, Le Musée des amours lointaines (2008), p. 64) ; « J’ai toujours rêvé de vivre sur une île sauvage. » (Cyril dans le roman Pavillon noir (2007) de Thibaut de Saint Pol, p. 208) ; « J’ai pas du tout envie d’être la Reine d’une île grecque. » (Europe, Dans le film « Métamorphoses » (2014) de Christophe Honoré) ; « Je vous laisse pagayer jusqu’à votre île de lesbiennes. » (Loren, l’hétérosexuelle, s’adressant ironiquement au « couple » lesbienne Karma/Amy, dans la série Faking It (2014) de Dana Min Goodman et Julia Wolov, cf. l’épisode 1 « Couple d’amies » de la saison 1) ; etc. Par exemple, dans le film « Keep The Lights On » (2012) d’Ira Sachs, Paolo, l’ex d’Erik, a toujours rêvé de vivre sur une île au Brésil. Dans le roman Down There On A Visit (L’Ami de passage, 1962) de Christopher Isherwood, le narrateur homosexuel, Christopher, évolue sur les îles grecques de 1933, où il côtoie une bande d’homosexuels qui gravitent autour d’Ambrose, un Anglais riche et dépravé.

 

Dans le film « Children Of God » (« Enfants de Dieu », 2011) de Kareem J. Mortimer, l’île d’Eleuthera près des Bahamas est présentée comme le lieu où se vit l’Amour universel, où tous les personnages – hétéros comme homos – vont guérir de leurs amours passées et retrouver un nouvel amour fusionnel. D’ailleurs, Johnny se présente inconsciemment à son futur amant Johnny comme l’incarnation de l’île : « Demain, tu verras le vrai visage de l’île. » Dans le film « Love Is Strange » (2014) d’Ira Sachs, Joey, le jeune adolescent de 15 ans, sur qui pèse une suspicion d’homosexualité, dit qu’il a vécu son premier grand amour pour une fille sur les Îles Vierges.

 

L’île semble agir comme un miroir narcissique (cf. je vous renvoie à la partie « Peter Pan » du code « Parodies de Mômes » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels) : « Hier j’ai fait un rêve. C’était en Grèce peut-être, en tout cas sur une île où les femmes vivaient ensemble. » (Alexandra, la narratrice lesbienne du roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, p. 19) ; « Souvent, il me semble que j’appartiens entièrement au rêve que j’ai fait de cette île grecque avec les Amazones, et que je vis à mon époque par erreur. » (idem, p. 48) ; « Julien Brévaille, en face de moi, est mon île et mon rêve. » (le narrateur homosexuel du roman Portrait de Julien devant la fenêtre (1979) d’Yves Navarre, p. 47) ; etc.

 

Dans le roman At Swim, Two Boys (Deux garçons, la mer, 2001) de Jamie O’Neill, Jim et son amant Doyler, les deux adolescents amoureux, apprennent à « s’aimer » à la mer, sur une île où ils vivent leur secrète idylle, la petite île de Muglins Rock : « Ici, sur notre île, c’est chez nous maintenant. Personne ne pourra nous prendre cet instant. » dit Doyler à Jim.
 

L’île est l’espace de la dualité diabolique, entre terre et mer : « Refais le rêve obscur d’une île. » (cf. la chanson « Looking For My Name » de Mylène Farmer) ; « Bientôt, l’île [de la Cité] fut déserte d’humains et couverte de rats qui chantaient bien fort nos vieilles chansons révolutionnaires. […] Nous comprîmes que nous bénéficiions de la protection d’un être de nature soit divine, soit diabolique, ou une alliance des deux. » (Gouri, le narrateur bisexuel du roman La Cité des rats (1979) de Copi, p. 93) ; « Le monde est une boule de mer ; le seul bout de terre qui continue à flotter étant votre île de la Cité. » (l’Albatros s’adressant à Gouri, idem) ; « Jane contempla son ventre qui émergeait de l’eau telle une île volcanique dans une mer savonneuse. » (Jane, l’héroïne lesbienne enceinte, dans le roman The Girl On The Stairs, La Fille dans l’escalier (2012) de Louise Welsh, p. 41) ; etc.

 

Film "contracorriente" de Javier Fuentes-León

Film « contracorriente » de Javier Fuentes-León


 

Souvent, le personnage homosexuel parle de l’île comme une métaphore poétique de son propre isolement volontaire/subi : « Elle [Annah] dit qu’elle vient d’un pays trop grand pour elle, sans frontières. Il y a juste de l’eau autour. » (Greg parlant de sa meilleure amie lesbienne, dans le film « Entre les corps » (2012) d’Anaïs Sartini) ; « Il va hériter du blason, du château, des estancias et de mes îles d’Outremer ! Et nous allons tout tenter pour en faire un Vice-Roi ! » (Pédé parlant de son petit-fils Gilles Blaise de la Soledad, dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « Les hommes sont des îles. » (cf. la chanson « Adieu » de Philippe Tailleferd) ; « Tout seuls dans nos vies. » (cf. la chanson « Réveille-toi » de Philippe Tailleferd) ; « Les îles n’ont pas de fond. » (Dotty, l’une des deux héroïnes lesbiennes du film « Cloudburst » (2011) de Thom Fitzgerald) ; « J’aurais aimé être un pédé heureux. Dehors, c’est pas possible. Ils ne comprennent rien. Ils confondent tout. Le vice et l’amour… » (Éric Caravaca dans le film « Dedans » (1996) de Marion Vernoux) ; etc.

 
 

b) La « solitude à deux » insulaire et mortifère :

L’île comme métaphore de l’isolement narcissique individualiste peut s’étendre au couple homosexuel fictionnel : cf. le film « L’Île des amours interdites » (1962) de Damiano Damiani, le film « Lucía Y El Sexo » (2001) de Julio Medem, le film « Contracorriente » (2011) de Javier Fuentes-León, les chansons « JBG » et « Mon Maquis » d’Alizée (avec l’île de Corse, « subtilement » comparée au sexe féminin), etc.

 

À maintes reprises dans la fantasmagorie homosexuelle, les amants, dans un élan androgynique égocentrique, veulent vivre à deux en autarcie sur une île : « Eh voilà… l’Île de la Tentation… » (Francis, le héros homosexuel s’adressant à Stan en le prenant par l’épaule, dans la pièce Hors-piste aux Maldives (2011) d’Éric Delcourt) ; « Nous sommes isolés à présent. Complètement isolés ! C’est drôle, non ? » (Christopher Wren, le héros homosexuel tout excité, dans la pièce The Mousetrap, La Souricière (1952) d’Agatha Christie, mise en scène en 2015 par Stan Risoch) ; « « Mon île, mon ‘il’. » (l’un des héros homosexuels de la comédie musicale Encore un tour de pédalos (2011) d’Alain Marcel) ; « Ahmed tourne le regard vers la Seine et l’île de la Cité, avec la Cathédrale Notre-Dame. Il se demande s’il y a encore un Quasimodo qui y vit, prêt à tout par amour pour lui. » (Denis-Martin Chabot, Accointances, connaissances, et mouvances (2010), p. 52) ; « J’étouffe ici. Si on allait sur l’île ? » (les deux amants dans le film « Nuits d’ivresse printanière » (2009) de Lou Ye) ; « Moi, je serais bien partie sur une île. » (Ada s’adressant à son amante Cherry dans la pièce La Star des oublis (2009) d’Ivane Daoudi) ; « Nous sommes isolées du reste du monde. » (la narratrice lesbienne parlant à son amante Mathilde, dans le roman Mathilde, je l’ai rencontrée dans un train (2005) de Cy Jung, p. 33) ; « D’une certaine manière, nous sommes parfaitement libres d’agir comme nous le voulons l’un par rapport à l’autre, tu comprends ? Comme si nous étions dans une île déserte. Une île où nous serons peut-être seuls des années. Ceux qui nous oppriment sont hors de notre cellule, pas à l’intérieur. Ici personne n’opprime personne. » (Valentín s’adressant à son amant Molina, dans le roman El Beso De La Mujer-Araña, Le Baiser de la Femme-Araignée (1979) de Manuel Puig, pp. 192-194) ; « C’est à Canary Bay, des filles qui s’aimaient en secret. » (cf. la chanson « Canary Bay » du groupe Indochine) ; « Qu’est-ce que t’en dis si on se passe une petite journée rien que toutes les deux sur une plage toute isolée ? J’en connais une. » (Sonia s’adressant à son amante Clara, dans le téléfilm « Clara cet été-là » (2003) de Patrick Grandperret) ; « Pourquoi, il n’y a personne pour nous voir. » (Saïd dans la pièce Les Paravents (1961) de Jean Genet) ; « J’ai enfin quelqu’un pour partager sur la solitude qu’est la nôtre. » (Jean-Jacques s’adressant à son amant Jean-Marc, dans la pièce Les Virilius (2014) d’Alessandro Avellis) ; « Tous les mecs ils sont cons. Et puis je me dis que si on était juste toutes les deux ce serait peut-être mieux. » (Zoé s’adressant à sa meilleure amie et amante occasionnelle Clara, dans le téléfilm « Clara cet été-là » (2003) de Patrick Grandperret) ; On s’entend bien toi et moi dans un lit. On s’entend même mieux dans un lit qu’en dehors. » (Vincent ayant recouché avec son « ex » Stéphane pour une nuit, dans la pièce Un Tango en bord de mer (2014) de Philippe Besson) ; « Tout ce que je veux, c’est qu’on soit heureuses. » (Albertine s’adressant à son amante Lena, dans l’épisode 85 « La Femme aux gardénias » (2017) de la série Joséphine Ange-gardien) « On n’a besoin de personne pour ça. » (Lena, idem) ; etc.

 

Mais ne nous fions pas aux apparences. L’île n’est pas qu’un gentil cliché romantique et esthétique. En effet, bien souvent, les deux membres du couple homosexuel sont tellement repliés sur eux-mêmes que l’excès de proximité, d’isolement, de confort et de fusion les rend étrangers l’un à l’autre. Ils expérimentent l’étrange sensation d’une « solitude à deux » : ils sont a priori en couple (cf. je vous renvoie aux codes « Couple homosexuel enfermé dans un cinéma », « Fusion », « Solitude » et « « Un Petit Poisson, Un Petit Oiseau » » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels), mais au final, chacun se sent terriblement isolé, victime de leur égoïsme profiteur mutuel : cf. le film « Un Pyjama pour deux » (1961) de Delbert Mann, le film « Together Alone » (1991) de P. J. Castellaneta, etc. Ils découvrent qu’ils ne se connaissent pas, qu’ils sont tous les deux dans des bulles séparées. « J’en apprends plus sur toi en une matinée qu’en un an ! En fait, je réalise que je ne sais rien de toi. » (Bryan s’adressant à son amant Kévin, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 418) ; « Tu m’as ignoré, oublié, écarté. Tué. Tu ne m’as même pas regardé, Khalid, tu n’as même pas cherché à me prendre avec toi par les yeux. Non. Tu es resté tout seul dans ta gloire. Tout seul dans ton moment. Égoïste. Égoïste. Tu étais égoïste, Khalid. Et j’étais seul. Seul et à côté de toi. Seul et toujours accroché à toi… » (Omar parlant à son amant Khalid, dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 132) ; « Dans sa chambre, isolés du monde, j’étais revenu tellement de fois, avec enthousiasme, extase, sur ce pont, sur ce mystère. » (Omar parlant de la chambre de Khalid, op. cit., p. 170) ; « Personne non plus dans ma vie ne connaît ton existence. » (Daniel s’adressant à son amant Luther, dans le film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta) ; « Il jouit en moi comme il s’en retire, sans un bruit, sans un regard pour moi, sans un mot ou un geste. Je le regarde partir se laver dans la salle-de-bain dans une odeur de merde chauffée, le cul endolori, la bite encore dure, avec un sentiment violent de frustration. Il revient, s’installe pour dormir, me repousse quand je veux me coller à lui en m’expliquant ‘Ah non, ça m’empêche de dormir, d’avoir quelqu’un collé à moi.» (Mike, le narrateur homosexuel décrivant son amant Léo, dans le roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, p. 98) ; « Me parlez-vous de loin, de votre île de la lune à l’envers qui invite à l’union ? » (Émilie parlant à son amante Gabrielle, dans le roman Je vous écris comme je vous aime (2006) d’Élisabeth Brami, p. 19) ; « J’ai l’impression que vous m’habitez, que vous me parlez sans cesse, de là-bas, de votre domaine sur l’île de la lune à l’envers. » (idem, p. 138) ; « À n’en pas douter, quelque chose a été profondément bouleversé en moi et je ne suis plus celle que j’étais avant de poser le pied sur votre île. Aurais-je bu un philtre à mon insu ? » (idem, p. 143) ; « Plus mes relations avec lui devenaient étroites, plus je m’isolais du monde extérieur : en même temps que la chaleur de cette sphère intérieure, je partageais l’isolement glacial de son existence, totalement en marge. » (le narrateur parlant de son amant, dans le roman La Confusion des sentiments (1928) de Stefan Zweig, p. 67) ; « Faudrait voir à ne pas vivre dans sa planète à part. » (Pierre, l’hétéro mettant en garde contre la tendance autarcique des couples homos, dans la pièce Sugar (2014) de Joëlle Fossier) ; « Je renforcerai mon emprise. Je continuerai à t’isoler des autres. » (Sigrid s’adressant à son amante Maria, dans le film « Sils Maria » (2014) d’Olivier Assayas) ; etc.

 

Par exemple, dans le film lesbien « Viola Di Mare » (2009) de Donatella Maiorca, Angela et Sara vivent isolées sur une île près de la Sicile. Dans le roman Le Cœur éclaté (1989) de Michel Tremblay, Jean-Marc, le héros homosexuel, va pleurer son amour homosexuel perdu et impossible sur l’île de Key West. Dans le roman La Peau des zèbres (1969) de Jean-Louis Bory, les personnages homosexuels en couple affirment expérimenter « la solitude à deux sur une île » (p. 33).

 

En plus d’un éloignement de l’Amour incarné, l’île symbolise beaucoup plus dramatiquement le viol, l’inceste, ou la mort : « Nagez, Linda ! Il y a une île ! […] Oh merde ! L’île qui s’enfonce ! » (Loretta Strong dans la pièce éponyme (1974) de Copi) ; « Le jeune homme [Ednar, le héros martiniquais homosexuel] trouvait toujours un prétexte pour reporter son fameux voyage. La plus heureuse était Adesse [la mère d’Ednar] ; pour elle, tous les prétextes étaient bons pour retenir dans l’île Ednar. » (Jean-Claude Janvier-Modeste, Un Fils différent (2011), p. 28) ; « C’est compliqué de s’éviter sur une île. » (Chloé dans la pièce Scènes d’été pour jeunes gens en maillot de bain (2011) de Christophe et Stéphane Botti) ; « Sur une île, tout se sait. C’est épuisant. […] Sur une île ou dans une cité : même combat ! » (Léa, idem) ; « La Nature est cruelle. Sébastien l’avait toujours su depuis sa naissance. J’ignorais que nous sommes traqués, tous dévorés par l’avide Création. Je refusais d’affronter cette horrible vérité. Quand soudain, l’été dernier, j’ai appris que Sébastien disait vrai, que ce qu’il m’avait montré aux îles Galapagos était l’horrible, l’inéluctable vérité. » (Mrs Venable parlant de son fils homosexuel, dans le film « Suddenly Last Summer », « Soudain l’été dernier » (1960) de Joseph Mankiewicz) ; « Le charme de l’île Moustique tenait à son absence de charme ; et à son sens cultivé du snobisme, du ridicule et du mauvais goût. » (Emmanuel Pierrat, Les Dix Gros Blancs (2005), p. 22) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « L’inconnu du lac » (2012) d’Alain Guiraudie, l’île est le théâtre de meurtres homophobes entre personnes homosexuelles : « C’est un petit monde. Vous devez tous vous connaître, non ? » (l’Inspecteur s’adressant à Franck, le héros homo). Franck rêverait d’une proximité et d’une fusion insulaire avec Michel, l’assassin, alors que ce dernier ne veut pas rester « scotché » à lui : « Ça ne va pas m’amuser longtemps. » Michel avait déjà assassiné par noyade son premier amant qui était trop rentré dans le jeu enfermant de l’île.

 

À l’instar de l’île au Diable des Dix Petits Nègres (1939) d’Agatha Christie, l’île des fictions homosexuelles se présente comme un piège qui se referme sur les héros : cf. le roman Riches, cruels et fardés (2002) d’Hervé Claude (où les habitants homosexuels d’une île meurent un par un), le roman Les Dix Gros Blancs (2005) d’Emmanuel Pierrat (avec l’île Moustique qui est le théâtre d’une série de meurtres), le film « The Last Island » (1990) de Marleen Gorris, le film « Avant le déluge » (1953) d’André Cayatte, le film « L’Évadé de l’Île au Diable » (1972) de William Witney, le film « La Chair et le Diable » (1927) de Clarence Brown, le film « Island Of Lost Souls » (1933) d’Erle C. Kenton, le film « Voodoo Island » (1957) de Reginald Le Borg, le film « The Tempest » (1979) de Derek Jarman, les films « Vampyros Lesbos » (1970) et « La Comtesse noire » (1973) de Jess Franco, le film « Le Lézard noir » (1968) de Kinji Fukasaku, la pièce L’Ombre de Venceslao (1999) de Copi, la pièce Cachafaz (1993) de Copi (avec l’île des Rats), etc.

 

Film "Cloudburst" de Thom Fitzgerald

Film « Cloudburst » de Thom Fitzgerald


 

Par exemple, dans le film « Camping 2 » (2010) de Fabien Onteniente, Patrick et Jean-Pierre sont coincés sur une île, l’île de la Vieille, revivant ainsi la Légende de l’île de la Vieille. Dans le film « Cloudburst » (2011) de Thom Fitzgerald, le couple lesbien Dotty et Stella manque de se noyer parce que les deux femmes âgées s’aperçoivent trop tard qu’elles se trouvent sur une île au moment de la montée des eaux de la marée : « Oh merde ! C’est une île !!! » s’exclame Stella avec effroi.

 

Non, ce n’est pas futile, une île…

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION
 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

a) L’île aux merveilles narcissiques :

ÎLE Sitges
 

Myconos, Ibiza, Sitges, Dinah Shore, l’île de Lesbos… beaucoup d’îles sont des destinations particulièrement convoitées par les touristes homosexuel(-e)s, pas seulement pour leur beauté, mais aussi pour leur configuration géographique (petites criques, plages, l’aspect « lieux retirés », baies cachés, etc.) favorisant des pratiques sexuelles clandestines et honteuses sous des prétextes esthétiques de cartes postales.

 

Par exemple, dans l’autobiographie Folies-fantômes (1997) d’Alfredo Arias, il est question de « la fréquentation homosexuelle de l’île de Lesbos » (p. 226).

 

Celle qui sort du lot reste quand même l’île de Capri, un lieu de villégiature très apprécié par certains membres de la communauté homosexuelle : Oscar Wilde, André Gide, George Eekhoud, Jean Cocteau, le baron d’Adelswald-Fersen, Somerset Maugham, E. F. Benson, Norman Douglas, Natalie Barney, Romaine Brooks s’y retrouvaient. À ce propos, Hervé Vilar, homosexuel notoire, a interprété la fameuse chanson « Capri, c’est fini » qui reste dans de nombreuses mémoires.

 

Plus symboliquement et fantasmatiquement, l’île semble agir comme un miroir narcissique (cf. je vous renvoie à la partie « Peter Pan » du code « Parodies de Mômes » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels) : cf. la biographie Un Rajah blanc à Bornéo (2002) de Nigel Barley (avec l’île de Bornéo), le site gay hispanophone Isla De La Ternura (traduction française : « Île de la tendresse »), la série Les Enfants des Îles (1980-1981) de Pierre et Gilles, etc. « Mon index caresse une photo de cet été où il se tient debout torse nu devant la mer dans l’île de Fuerteventura, comme si j’espérais que du corps de papier émanerait la chaleur du corps réel. » (Christian à propos de son amant Kamel, dans l’autobiographie Parloir (2002) de Christian Giudicelli, p. 25) ; « Fantôme figuratif : oiseau, poisson des Îles » (cf. un dessin de Roland Barthes réalisé le 24 juin 1971, figurant dans l’autobiographie Roland Barthes par Roland Barthes (1975), p. 84) ; « L’île : chez moi thème récurrent. » (Christian Giudicelli, Parloir (2002), p. 42) ; « Un jour, tu seras sur une île antique où les femmes ont été libres de s’aimer entre elles. » (la grand-mère parlant à son petit-fils Alfredo Arias, dans l’autobiographie de ce dernier Folies-fantômes (1997), p. 160) ; « Je me reconnais à 100% dans le personnage de Claudine Dorsel dans le Club des Cinq ; Comme elle, je ne voulais pas grandir, comme elle j’aurais préféré vivre à l’âge adulte seule dans mon île avec mon chien. » (Bab El dans son article « Tom Boy à l’affiche »); etc.

 

Souvent, les personnes homosexuelles parlent de l’île comme une métaphore poétique de leur isolement volontaire/subi. Une sorte d’image d’Épinal de la mélancolie. Saudade…

 
 

b) La « solitude à deux » insulaire et mortifère :

Lesbos, île grecque de la Mer Égée connue pour sa poétesse Sappho

Lesbos, île grecque de la Mer Égée connue pour sa poétesse Sappho


 

L’île comme représentation romantique de l’isolement narcissique individualiste peut s’étendre au couple homosexuel. Un certain nombre d’amants, dans un élan androgynique égocentrique, veulent vivre à deux en autarcie sur une île : « À Elle sur l’Île. » (cf. la courte dédicace d’Élisabeth Brami pour ouvrir son roman Je vous écris comme je vous aime (2006), p. 7)

 

L’île n’est pas qu’un gentil cliché romantique et esthétique. En effet, les deux membres du couple homosexuel ont tendance à être tellement repliés sur eux-mêmes que l’excès de proximité, d’isolement, de confort et de fusion les rend étrangers l’un à l’autre. « On vivait vraiment dans notre monde à nous. » (Nadia, témoin homosexuelle parlant de sa liaison secrète avec sa compagne, dans le documentaire « Coming In » (2015) de Marlies Demeulandre) Ils expérimentent l’étrange sensation d’une solitude à deux : ils sont a priori en couple (cf. je vous renvoie aux codes « Couple homosexuel enfermé dans un cinéma », « Fusion », « Solitude » et « « Un Petit Poisson, Un Petit Oiseau » » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels), mais au final, chacun se sent terriblement isolé, victime de leur égoïsme profiteur mutuel : « Quand nous étions ensemble, Martine et moi, nous étions seules. Nous avions essayé de nous tenir chaud, de nous réconforter l’une à l’autre, mais la solitude était toujours là et ce n’était pas la vie. Martine et moi étions deux vieux garçons misogynes, mais à qui était-ce la faute ? » (Paula Dumont, La Vie dure : Éducation sentimentale d’une lesbienne (2010), p. 134) ; « Mon corps était devenu ton corps. Mais tu voulais encore et encore plus. Quoi, plus ? Je ne savais plus quoi te donner… Tu exigeais que je sois là pour toi, tout le temps. Je l’ai fait. Avec plaisir. Avec amour. Avec dévotion, je t’aimais. Je t’adorais. J’ai quitté les autres, ma vie, mon chemin dans Paris, mes projets, pour toi. » (Abdellah Taïa s’adressant à son ex-amant Slimane, dans son autobiographie Une Mélancolie arabe (2008), p. 114) ; « Au fond, tu n’as eu à aucun moment l’idée de la solitude amoureuse que tu m’imposais… » (idem, p. 121) ; etc. Par exemple, dans la biopic « Yves Saint-Laurent » (2014) de Jalil Lespert, Pierre Bergé se voit reprocher par les amis ou la famille de Yves de l’enfermer : « Tu peux pas isoler Yves comme ça. Yves a des amis ! » (Loulou)

 

La « solitude à deux » est souvent exprimée par mes amis homos qui vivent en couple ou qui rêveraient de vivre en couple, comme le montre cet extrait d’un mail que m’a écrit un ami qui, en 2002, essayait de me draguer et de m’apitoyer sur son sort : « C’est dur pour moi : je suis un affectif et la solitude me pèse… et puis les années sont là malgré tout. En 2 ans, je n’ai jamais réussi à construire une relation d’amour. Que de tentatives, d’espoirs vains, d’illusions et de désillusions ! et ce soir je vais rentrer seul… En fait, je n’aime pas aller au Cargo [le bar homo angevin que nous fréquentions en 2002]. L’ambiance festive me plait et parler ‘homo’ m’est utile, mais le côté pathétique des homos me déprime. Je me sens totalement en décalage, perdu dans tout ça, noyé dans cette souffrance sous-jacente. J’ai juste envie de bonheur, de rire, de plaisir partagé, de douceur. Je connais trop la solitude, et même quand j’étais en couple je vivais seul. Parfois c’était pire qu’aujourd’hui. »

 

Dans les discours, l’île symbolise beaucoup plus dramatiquement le viol, la mort ou le choc avec le Réel : « Ils [Polo et sa sœur Nuna] sont allés en vacances sur l’île de Lesbos. Un jour, ils étaient sur le port, quand un groupe de quatre marins les ont invités à faire un tour. Ils voulaient leur montrer le vieux château qui surmonte la ville. Ils les ont suivis. Le soleil tombait. Après la visite, quand ils ont voulu rentrer, Polo et Nuna se sont aperçus que les portes du château étaient fermées. Impossible de s’échapper. Les murailles avaient huit mètres de haut. Polo était ravi de se trouver enfermé en compagnie de ces quatre marins. Mais il ne savait pas quoi faire de sa sœur. […] Les marins n’ont fait ni une ni quatre. Ils ont enculé Polo et sa sœur Nuna, comme si elle était Rita Hayworth. » (Luisito dans la biographie Folies-fantômes (1997) d’Alfredo Arias, p. 226) ; « J’ai bien peur qu’on vive vraiment dans notre microcosme, protégés et aimés par nos amis et nos parents. Et je crois que ce n’était qu’une illusion. » (Luca à son amant Gustav, après leur micro-trottoir tâtant le climat d’hostilité sociale vis à vis des couples homosexuels en Italie, dans le documentaire « Homophobie à l’italienne » (2007) de Gustav Hofer et Luca Ragazzi) ; etc.

 

Par exemple, dans ses mémoires Palimpseste – Mémoires (1995), Gore Vidal affirme qu’il pleurera toute sa vie son amour de jeunesse, Jimmie Trimble, mort brutalement à 19 ans sur l’île d’Iwo Jima : « Je n’ai jamais rencontré de nouveau mon autre moitié. » (p. 53). Le 22 juillet 2011, la revue Têtu célèbre un couple lesbien Hege Dalen et Toril Hansen en lien avec la tuerie de l’île d’Utoya : « Ces deux lesbiennes courageuses ont fait parti des premières personnes à porter secours aux jeunes ciblés par la terrible fusillade sur l’île d’Utoya, en Norvège, vendredi dernier. Grâce à un bateau, ce couple de femmes a aidé quarante personnes à s’enfuir lors du drame. »

 

Non, ce n’est pas futile, une île…

 
 

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