INTERNET,

LE NOUVEAU « MILIEU HOMOSEXUEL »

QUI N’OSE PAS DIRE SON NOM

 
 
 

On entend dire de plus en plus que la communauté homosexuelle a du mal à faire bloc, à ne pas se disperser, que la convivialité des lieux de drague est en perte de vitesse parce que « les » homos ne sortent plus. En France, elle aurait les espaces de sociabilité suffisants pour accueillir tous ses membres, mais ceux-ci, en bons enfants gâtés, déserteraient les locaux associatifs, les bars de tous les Marais du monde, et les endroits étiquetés gay friendly ; ils ne se déplaceraient plus (ce qui est assez vrai) dans les festivals culturels qui leur sont dédiés ; ils privilégieraient les rencontres inter-personnelles plutôt que les rassemblements en grand groupe, et fuiraient au plus vite leurs semblables une fois qu’ils auraient trouvé chaussure à leur pied ; les centres LGBT n’attireraient pas foule (on y voit les bottes de foin rouler… Il ne manque plus que le miaulement du chat de gouttière et l’harmonica des films de western pour que le tableau soit complet !). La Gay-Pride, jugée « trop caricaturale et communautariste » est fuie comme la peste (d’ailleurs, elle s’hétérosexualise à grand pas !). Le « milieu homosexuel » est-il donc en train de mourir alors même qu’il vient à peine d’être reconnu ? Où sont donc passés « les momosexuels » ? Et surtout, si ces derniers n’ont pas disparu par l’opération du Saint-Esprit, quels sont ces nouveaux lieux où ils entrent en contact ? Comment les définissent-ils, et quel rapport entretiennent-ils avec eux ? Car je ne suis pas loin de penser que toutes ces personnes homos, qui se définissent à l’unisson « hors milieu » alors qu’elles ont pourtant les deux pieds dedans puisqu’elles ont majoritairement élu domicile dans l’espace faussement virtuel, faussement éclaté, et faussement mouvant, qu’est Internet (que je définirais volontiers comme le « Petit Milieu » homo), ont construit un nouveau milieu homosexuel qui ne veut pas en porter le nom, l’endroit le plus homophobe et donc le plus homosexuel qui soit : les sites de rencontres homosexuels. GayRomeo, Citegay, Gboy, Gaypax, Gayvox, etc. : la gamme des supermarchés de l’amour homo est étendue… sachant que, pour multiplier leurs chances, beaucoup d’utilisateurs s’inscrivent simultanément sur plusieurs d’entre eux, et surfent de l’un à l’autre, … comme des caméléons schizophrènes agents doubles.

 
 

 

Je me permets d’insister sur l’importance qu’occupe Internet dans la vie de nombreuses personnes homosexuelles. Parce que, même si leur présence derrière les écrans n’est pas assumée (elles diront souvent qu’elles y vont en dilettante) et qu’elle peut être très épisodique, la fréquentation des sites de rencontres reste une pratique très courue dans les sphères relationnelles homosexuelles. Internet est à l’heure actuelle l’outil n° 1 choisi pour la recherche d’amour. Il est plébiscité par la grande majorité des communautaires. Il mobilise énormément de leur énergie et de leur temps, et génère beaucoup de mal-être en eux, en dépit de l’aspect ludique et interactif qu’il présente.

 

Alors certains me rétorqueront : « Ouais, mais ce que tu dis sur le milieu homo sur Internet, c’est pareil pour les hétéros. C’est pas propre aux homos ! » Cependant, je maintiens que même s’il y a des points communs indéniables entre les sites de rencontres amoureux dits « hétéros » et les sites homos, il existe néanmoins une attraction plus marquée du désir homosexuel et des personnes homos pour l’outil virtuel. Je citerais volontiers l’Enquête sur la Sexualité en France (2008) de Nathalie Bajos et Michel Bozon pour appuyer cette idée : « Les femmes et les hommes homo-bisexuel-le-s rencontrent plus fréquemment des partenaires par Internet que les femmes et les hommes hétérosexuel-le-s : 24,5 % des femmes homo-bisexuelles et 41,6 % des hommes déclarent ainsi avoir déjà eu un partenaire rencontré par Internet contre 2,7 % et 4,3 % chez les femmes et hommes hétérosexuels. » Que cette attraction pour le virtuel s’explique par un phénomène d’oppression sociale due à un statut minoritaire ou à une invisibilité de survie ne change rien à la donne. Internet séduit particulièrement les personnes homos. Et c’est pourquoi j’ai eu envie, dans ce nouveau Phil de l’Araignée, d’aborder le monde virtuel comme une métaphore de la communauté homosexuelle, et, pourquoi pas, du désir homosexuel aussi.

 

Les sites de rencontre homos sont en train d’évoluer à la vitesse de l’éclair. En gros, on va vers plus d’immédiateté et de consommation. Je pense notamment à l’influence croissante de Facebook, de MSN, des I-Pad, des webcams, d’autres sites de rencontres généralistes tels que Meetics, ainsi qu’aux applications I-Phone (comme Aka-Aki, GrindR, No Pic No Dial, etc.) qui sont très courues par les personnes homos (ces applications permettent à leurs utilisateurs de se rencontrer très vite dans leur champ géographique le plus proche. Elles les transforment mine de rien en prostitués, avec une chaîne autour du coup ou une puce électronique greffée dans la peau, prêts à l’emploi, à consommer sur place, détectables et joignables à tout moment…) Tous ces médias parallèles servent de relais « bonne conscience » aux sites de rencontres communautaires connus, et élargissent considérablement les frontières du « milieu homo ». C’est pour cela que la définition du « milieu gay » que j’ai donnée dans mon livre il y a quelques années se vérifie : il est finalement réductible à tout lieu où une personne ressent un désir homosexuel, qu’elle se retrouve dans la solitude d’une discothèque bondée à Paris ou dans le calme d’une maison campagnarde de province.

 

 
 

CODES ET SYMBOLISME DES « CHAT » GAY

 
 

Je vais vous proposer maintenant un petit tour symbolique des sites de rencontres Internet gay, à travers la grille de lecture des codes de mon Dictionnaire des codes homosexuels. Ce sera un peu une sociologie des « chat » homos que vous allez lire, avec des observations personnelles à propos des points communs que j’ai pu relever sur les profils des internautes. Et fort de mon expérience (je les ai fréquentés deux années, de 2000 à 2002 ; puis 3 ans, de fin 2008 à début 2011, avant de les quitter définitivement en février 2011), je pense pouvoir dire que les dangers du surf sur les sites de rencontres homos ne me sont plus totalement inconnus… même si, dans ce domaine-là, plus on se targue de bien les connaître afin de se justifier d’y rester inscrit, plus on tombe dans le panneau ! La longévité sur les sites de rencontres internet n’est nullement un gage de distance et de maturité. C’est le détachement définitif qui, à mon sens, dira réellement la grandeur d’âme d’une personne, et non simplement la bonne connaissance intellectuelle et empirique de l’espace virtuel.

 

Je vous épargnerai donc le laïus pleurnichard habituel de ceux qui se plaignent d’Internet, et qui disent que les « chat » homos « c’est trop cul, trop superficiel, trop cul, trop marchand » parce qu’ils les ont trop fréquentés (et qu’ils continuent de les fréquenter chroniquement), et parce qu’ils se comportent généralement comme les autres internautes, même s’ils jouent un moment les dandys esthètes qui sortent du lot et qui aiment la Nature. Ce qui m’intéresse, ce sont les dénominateurs communs que partagent inconsciemment les utilisateurs de ces sites de rencontres, leurs tics de langage, les réactions étranges et tragicomiques, les « perles » langagières, les attitudes aberrantes ou saugrenues qu’on peut y entendre. En voici quelques exemples, avec leur notice interprétative qui n’engage que moi :

 

–       Code de « l’homosexuel homophobe » : Presque tous les internautes homosexuels se disent « hors milieu », et ne supportent ni les folles ni les efféminés. C’est très curieux, le fait que ces sites soient tout à la fois la fois des concentrés d’homosexualité et des concentrés d’homophobie ! Ça veut bien dire ce que ça veut dire sur la nature idolâtre du désir homosexuel, qui est pour et contre lui-même. Par ailleurs, il est amusant de constater que malgré la revendication d’une originalité absolue, la grande majorité des inscrits s’auto-proclame athée, agnostique, de gauche (politiquement parlant), et disposée à faire du sexe sans sentiments si l’occasion se présente. L’anticonformisme est bien le mot d’ordre et le conformisme des communautés nouvelles qui se sont pliées tacitement à l’idéologie individualiste ambiante. Ah oui ! J’allais oublier ! L’internaute gay lambda, dans ses lignes de profils où il se présente, se sent obligé en général de sortir cette phrase d’anthologie hyper militante : « J’aime pas les cons. » Normal… quand on ne s’aime pas soi-même.

 

–       Code « extase » :  Voici un tic de langage que j’ai souvent remarqué chez les internautes de ces sites : c’est qu’ils nous renvoient presque toujours la balle quand on leur pose une question, même quand celle-ci est hyper informelle et pas du tout inquisitrice. Comme des automates, ils finissent leurs petites phrases laconiques par : « Et toi ? » (ex : « J’en ai parlé juste à quelques amis. Et toi ?»). Ce « Et toi ? », grotesque et risible tellement il est systématique, est une béquille qui leur permet de ne jamais parler d’eux. Ceux qui l’emploient bannissent toute introspection. En plus d’être un aveu de paresse, et de témoigner d’un faux intérêt pour l’interlocuteur en face, il illustre qu’ils n’ont rien à dire et qu’ils s’extériorisent systématiquement pour ne pas avoir à constater leur vide intérieur.

 

–       Code du « chien » : En lien avec le cannibalisme, on observe que dans la majorité des profils, les internautes choisissent en conclusion pseudo comique de leur pourtant clinique présentation d’eux-mêmes, cette phrase : « Vous pouvez venir me parler : je ne mords pas (lol). » Les je-ne-mords-pas, mieux vaut ne plus les compter tellement on les lit partout ! Ce trait d’humour m’énerve autant qu’il m’interroge. Je me suis toujours dit qu’il décrivait symboliquement des instincts canins. D’ailleurs, quand on lit certains pseudos, on comprend que l’association injurieuse entre homosexualité et zoophilie n’est pas le fait de prétendus « méchants homophobes », mais bien des personnes homosexuelles elles-mêmes. Il n’est pas rare qu’un internaute se définisse comme un « garçon sage », un « mec gentil », un « gars sympa et cool », un « homme trankil qui ne mords pas (quoique…) » Autrement dit un bon toutou, bien obéissant et soumis…

 

–       Code « parodie de mômes » : Quiconque vient sur les chat homos a l’impression de débarquer sur une grande cour d’école avec des adultes illettrés restés au stade de l’enfance. Je vais vous citer les lignes de profil d’un gars de 25 ans que j’ai lues textuellement en février 2011… et ce n’est malheureusement pas un cas isolé : « Je veux me trouver un gentil doudou qui prendra soin de moi et dont je prendrais soin ! Un doudou poilu, avec qui je partagerais plein de centres d’intérêts et qui aime faire la grasse mat le dimanche matin. » Dans ce genre de sites, même les hommes mûrs de plus de 40 ans écrivent comme des élèves de CE2. Orthographiquement, c’est pathétique. On se demande s’ils le font exprès pour se donner un style jeune… mais on se rend vite compte que non, en fait ^^. (Je précise, pour les utilisateurs de ces sites qui auront la force de lire ces lignes – et ils ne l’auront vraisemblablement pas – que le verbe « chercher » ne s’écrit pas « ch » ; que le mot « amitié », ça ne finit pas par « -er », même si phonétiquement c’est le même son ; et que l’abréviation « sa » pour remplacer le pronom « ça » n’est pas une vraie abréviation ;-)).

 

–       Code du « désir désordonné » : Je définis souvent le désir homosexuel comme un manque de désir. Et sur les sites de rencontres homos, l’absence de désir et d’engagement amoureux est très marquée. Il y a un nombre incalculable de personnes bisexuelles, d’hommes mariés, et de personnes homos semi-célibataires ou en «couple libre » (joli euphémisme pour dire « infidèles » et « mal casés »…). Personne ne semble vouloir être là pour quelque chose de précis, ni savoir ce qu’il veut : les habitants des sites s’évertuent à dire qu’ils sont « cools », « sympas », « tranquilles »… pour ne pas à avoir à s’interroger sur leur désir profond. Le plus drôle, ce sont ceux qui disent qu’ils veulent du sérieux et qu’ils sont exigeants, alors que leurs phrases sont bourrées de fautes. Ou alors ceux qui expriment, avec des conjonctions de coordination « ou » partout, tout et son contraire : « Je veux ça OU pas ; Je veux idéalement du sérieux, mais entre temps, je n’ai rien contre un plan Q… ; Pour une nuit OU pour la vie. » Nous pouvons lire sur les profils toutes les expressions de l’hypothèse, qui marquent le manque de désir et d’engagement : « On verra bien… Qui vivra verra… au feeling… voire plus… à vos claviers… En attendant… Et plus si affinités… » Les internautes employant ces formules évasives te promettant la lune (ou plutôt l’un de ses quartiers !) sont les mêmes qui vont pourtant te proposer un verre dans la seconde, en méprisant Internet. En fait, ils veulent masquer que s’ils n’ont rien à dire dans le virtuel, c’est qu’ils n’en auront pas plus à dire dans le réel.

 

–      Code de « artiste divin » : Bien souvent, les internautes homosexuels se prennent pour des oeuvres d’art ou des artistes demi-dieux. En d’autres termes, ils se confondent avec leurs goûts. Ils ne parlent pas de leur avis sur la vie, de leurs opinions, de leurs valeurs, du sens de l’existence et de leurs actions : ils se contentent de déblatérer tout ce qu’ils aiment (et généralement, leurs goûts sont liés à ce qu’ils consomment, non à ce qu’ils font concrètement pour les autres). Ils pensent que quand ils ont dit qu’ils aimaient la musique, le ciné, les voyages, la cuisine, le sport, les expos, ils ont tout dit d’eux, ils ont parlé d’amour de la manière la plus belle qui soit. C’est toujours la navrante confusion entre goûts et amour, ou entre esthétique et éthique : j’aime le glace au chocolat comme j’aimerais un homme. D’ailleurs, les pseudonymes choisis sont souvent des paroles de chansons ou des titres de films. Je m’appelle « Bleu-Noir », j’aime Almodovar ou François Ozon… donc j’ai vachement de personnalité. Les Carpe diem (comme je les appelle), ces hédonistes épicuriens qui confondent les sens et LE sens de la vie, ou bien leurs émotions et l’amour (« je bande… donc je suis et j’aime »), adoptent un optimisme de façade pour cacher leur état dépressif et leur manque de confiance en eux. Ils se servent de l’excuse de l’art, de l’ésotérisme, et de la recherche de bien-être, pour édulcorer et colorer leurs instincts sexuels (ex : ils proposeront des massages tantriques ou des visites de musées… juste avant de passer « comme par enchantement » au plan cul.)

 

–       Code « se prendre pour le diable » : Beaucoup d’internautes se prennent pour le diable. Ils puisent abondamment dans le lexique démonologique pour le choix de leur pseudonyme (Ex : « Angeldevil », « Sans-Logique », « Satanas75 », « Mephisto », etc.). Ils se mettent à la place de satan pour exagérer leur mépris d’eux-mêmes et le nier par une auto-suffisance ironique. Mais généralement, cette identification à Dieu ou au diable exprime chez eux la croyance qu’ils ne peuvent pas aimer et être aimés véritablement.

 

–       Code des « bonbons » : Certains internautes se définissent eux-mêmes comme des bonbons, des biscuits, des friandises (« Crunchyboy », « Lollypop », « Sugarbabe », « Ptibiscui », etc.). Ce ne sont pas des denrées de première nécessité, mais des aliments qui ne nourrissent pas, qui expriment le jeu et la culture de consommation de masse. Bref, un désir de viol.

 

–      Code du « milieu psychiatrique » : Une critique revient très souvent dans les lignes de profils des internautes homos : ils souhaitent éjecter de leurs dials tous les « mythos, psychos, schizos, et dépressifs en tout genre »… parce qu’en effet, il est vrai qu’au fil des discussions, on rencontre extrêmement souvent des personnes inconstantes, dont le discours ne tourne pas rond, dont l’identité est incertaine, dont la souffrance et les pathologies crèvent l’écran. Les gros handicapés de la relation et de la communication sont légion sur ces sites. On a l’impression certains soirs de se promener dans un asile psychiatrique non-agréé, où la pulsion et les émotions sont reines, où les propos raisonnés et l’humour simple n’ont plus droit de cité. D’ailleurs, la grande majorité des internautes en parlent tellement, de ces « mythos psychopathes », qu’on douterait presque qu’ils se dénoncent eux-mêmes…

 

–      Code de l’ « amant narcissique » ou de l’ « amant photographique » :  Les garçons qui se prennent en photo devant leur glace, dans une piscine ou un reflet aquatique, avec leur téléphone à la main (= les Statues de la « Libertine »), sont nombreux. On a droit au cortège de photos pseudo artistiques avec des poses de divas (genre « je suis une star, je suis original, je fais des shooting photos design ultra-conceptuelles, parce que je suis un bibelot pas comme les autres »), ou bien carrément des clichés indécents (genre « je fais l’amour à la caméra et je prends des positions de chiennasse ») qui seraient à mourir de rire si elles ne traduisaient pas un désir de viol bien souvent actualisé.

 

–       Code de la « prostitution » : Non seulement il y a énormément d’usagers de ces sites de rencontres homos qui se montrent nus (ou bien torse-poil), mais en plus beaucoup qui proposent des « plans cul » (moyennant parfois finances, ou plus souvent consentement de consommation mutuelle et désengagée – je me suis concentré pour la trouver, celle-là…). En se baladant sur les chat gay, on pourrait parfois penser qu’on se trouve vraiment dans une maison close, tellement les attitudes et les comportements s’apparentent à ceux qu’on observe dans les sex-shop et le milieu prostitutif… sauf que sur Internet, la monnaie d’échange sera l’émotionnel, la tendresse, le sexe, les sentiments, les mots doux. Chaque internaute a son box (= son trottoir), sa fiche technique, ses mensurations, le descriptif de ses « besoins » et « envies de prince charmant ». Certains se choisissent d’ailleurs des noms de putes (« jhTBM », « mec-chaud », « beurcoquin », « Hotnight », j’en passe et des meilleurs…). C’est le règne de l’auto-pornographisation, de l’auto-érotisation par l’outil-Internet… même si cette forme de prostitution, qui transforme tout participant de ces sites en bout de viande sur un étalage, s’est démocratisée au point de faire oublier sa violence car l’utilisateur se choisit lui-même comme « mac », et se prostitue apparemment de plein gré.

 

–       Code du « conte » : Paradoxalement, les internautes qui passent leur temps à dire qu’ils ne croient pas aux contes de fée et au prince charmant, et qui critiquent le plus sévèrement les idéaux d’amour, sont ceux qui chantent à tue-tête qu’ils attendent de vivre « une belle histoire », ou bien – je cite – « un petit bout de chemin » avec leur partenaire amoureux. L’amour est saucissonné en minuscules rondelles. Et l’existence humaine, en « tranches de vie » (j’adore cette expression… elle est tellement poétique…). Ils disent qu’ils ne croient pas en l’amour, et je pense en effet que c’est vrai : ils restent dépendants de leur croyance aux « coups de foudre », ces simulacres d’amour qui poétisent la pulsion.

 

–       Code « promotion canapédé » : Parmi les occupants de ces sites, il y en a qui rédigent carrément pour leur profil une offre d’emploi, qui avec humour écrivent un CV, ou bien qui se proposent en amant-objet ou en bébé à la recherche d’un baby-sitter (Se rendent-ils d’ailleurs compte que leur « déclaration d’amour », derrière la blague qui sent la déformation professionnelle et la consommation future, insulte déjà celui qui la lit, et prouve leur arrogance d’employeurs / leur soumission de prostitués opportunistes ?). Je suis dispo, prêt à l’emploi, je mesure tant, je suis actif ou passif ou auto-reverse, je recherche quelqu’un qui soit d’accord pour m’entretenir. Voilà ma notice. Tu peux m’acheter si t’as les moyens, ou me remettre sur le rayon / à la poubelle une fois que tu te seras lassé de moi. Je te jugerai selon tes compétences professionnelles, en tant que gigolo ou escort boy, même si ton contrat se résume à un CDD. C’est beau l’amour…

 

–       Code de « l’étrangère » : Beaucoup d’internautes anglicisent leur nom, se choisissent des pseudos avec des chiffres (moi, j’appelle ça des codes barres), ou bien des prénoms à consonance étrangère. C’est à mon avis une manière de se rendre exotiques, de se présenter comme des objets, et puis surtout de se considérer comme hors de soi, comme un électron libre, un errant, une personne qui a fui sa sphère de conscience, qui est étrangère à elle-même. Il est d’ailleurs souvent question d’extase, quand on les écoute.

 

–       Code « plus que naturel » : Comme pour masquer leur superficialité de romantiques qui surchargent leurs manoeuvres amoureuses d’intentions et d’esthétisme, beaucoup d’internautes vont jouer les bobos et revendiquer leur côté « nature », leur exceptionnelle authenticité. Par exemple ils aiment bien se photographier dans plein d’endroits bucoliques et exotiques, dans des destinations de rêve assez roots. Ils se métamorphosent en nains d’Amélie Poulain, et rêvent d’apparaître comme des Citoyens du monde éloignés des stéréotypes du gay classique qu’ils vomissent. On les voit avec le Taj Mahal en toile de fond, ou alors vêtus d’une combinaison de plongée (genre je suis un grand aventurier, cultivé et simple à la fois), ou bien avec le Machu Picchu derrière eux (à mon avis, il doit y avoir sur ce site touristique péruvien un cercle blanc marqué au sol avec l’inscription « Reservado a Gayvox y Gboy »…). Ou alors ils se prennent en photo avec une pose de poète face à la mer, ou d’intellectuel assis à son bureau et entouré d’une bibliothèque très fournie et prouvant leur bon goût. Genre moi je suis hors milieu, et ma présence sur ces sites de débauchés est purement accidentelle. Ils semblent oublier un peu vite que tous leurs voisins virtuels jouent la même comédie esthétisante du poète va-nus-pieds maudit et supra-naturel…

 

–       Code de « Frankenstein » : Je pense en particulier à tous ces internautes qui s’expriment comme des robots. On pourrait les baptiser « les sex-machines ». Ils écrivent parfois tout en majuscules (c’est assez étonnant). Leurs phrases sont à peine compréhensibles. Ils adoptent un style télégraphique. Ces êtres venus de je ne sais quel espace ne semblent vouloir qu’une chose : du CUL. Avant d’en croiser quelques-uns en vrai sur la toile, je ne pensais pas que ce genre d’androïdes analphabètes aux discours insensés pouvaient exister (et je continue de croire qu’il y a un coeur chaud qui bat en eux, malgré les apparences ^^). Quand ils daignent échanger quelques mots de conversation, ce qui est plutôt rare, ils déversent toujours les mêmes phrases : « Tu ch koi ? » ; « sa va ? » ; « Tu fè quoi de bo ? » ; « No pic, no dial ». Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce ne sont pas eux qui emploieront les tant décriés « lol » et autres « mdr » (personnellement, j’ai toujours trouvé que ceux qui osaient justement employer les « lol » étaient les internautes les plus sympathiques de tous.) Ils ne sont justement pas assez drôles pour cela. Eux, ce qu’ils veulent, c’est s’oublier et devenir des hommes bioniques. C’est pourquoi ils se présentent en pièces détachées (on ne voit d’eux qu’un torse, un buste sans tête, un sexe, un corps morcelé en somme).

 

–      Code « éternelle jeunesse » : Ce n’est un secret pour personne : sur ces sites de rencontres, en dépit du mépris des vrais jeunes – abruptement taxés de « minets idéalistes et sans cervelle » -, c’est la jeunesse physique (surtout pas la jeunesse de coeur) qui est sacralisée, au détriment des corps réels et vieillissants. Les chat sont les royaumes des hommes mentant sur leur âge et présentant des photos très datées d’eux-mêmes. On ne veut plus d’éternité, mais d’une immortalité qui ne trouve son incarnation que dans l’homme-objet inerte et déshumanisé.

 

 
 

CELA VAUT-IL LE COUP D’Y RESTER ?

 
 

Il n’y a pas tant de monde que cela sur les sites de rencontres gay, il ne faut pas croire. Les chiffres indiquant le nombre de connectés, c’est comme les statistiques de manifestants affichées par certains syndicats ultra-politisés : ils sont souvent grossis, publicitaires, incitatifs. Internet n’est pas loin de ressembler à un faux lieu habité, à un parc d’attractions fantôme. Entre ceux qui sont connectés pleinement et ceux qui sont connectés de loin, on a peu idée de qui est vraiment là. En tout cas, EN DÉSIR, il n’y a pas grand-monde… donc au final, ces sites restent des centres commerciaux trop luxueux et trop spacieux pour nous, des maisons inhabitées (… ou semi-habitées). Néanmoins, ils sont plus habités que ce que ses consommateurs en disent. Car ils sont le lieu de toutes nos schizophrénies, de nos fuites, de nos manques de désir, de nos absences, de nos secrets… puisqu’on s’y rend idéalement pour en partir ou pour y être invisible, on assume très peu d’y aller. On y est pour ne pas y être.

 

Internet n’est pas assez aimé. Sûrement parce que nous n’en sommes pas assez détachés, nous n’y sommes pas assez humains et investis, nous lui laissons nos âmes (à défaut de notre corps), et que nous ne l’utilisons pas pour les bonnes raisons/actions. Beaucoup d’internautes homos préfèrent maudire leur P.C. (= Parti Communiste ^^) plutôt que de se regarder calmement agir et assumer leur présence sur le réseau. Or il y a de l’humain dans Internet. Il y a des gens de chair et de sang derrière leur écran. Il y a des âmes qui vivent, qui agissent pour le monde, et qui sont capables d’aimer. C’est pour cette raison qu’il ne faut pas mépriser l’outil dit « virtuel » ; nous avons même à être ses fervents défenseurs. Évidemment, le Réel reste à privilégier… mais Internet, en tant que reflet et serviteur du Réel, est un des chemins qui peut nous conduire à l’amour du Réel. Le discours que je tiens à propos des sites homos n’a donc rien du pamphlet anti-technologique, anti-Internet, ni même anti-ghetto gay. Les personnes homos doivent continuer de pouvoir se retrouver librement sur le net, selon leur orientation sexuelle. C’est maintenant les raisons premières de la création de ces sites, ainsi que le « pour quoi » (= les actions) qu’ils encouragent, qu’il convient de revoir et de changer radicalement.

 

 

Une croyance tenace (je serais tenté de dire magique et idolâtre, car il y a de l’idolâtrie dans le mépris) habite la majorité des utilisateurs des sites homos : ils vont prétexter qu’ils ne doivent rendre compte d’aucun de leurs agissements, de leurs mots, de leurs sentiments, parce qu’Internet, qui occupe pourtant une place non-négligeable de leur quotidien, « ce n’est pas si important que cela car ça n’est, au final, que du virtuel », qu’une illusion de Réel. Ce n’est que du virtuel ? Bien sûr que non ! Cela ne devient « que du virtuel » (= comprendre superficiel, destructeur) seulement si nous le voulons ! L’instrument multimédia, aussi abstrait qu’il soit quand nous n’en usons pas, et aussi limité qu’il soit quand nous en usons (parce qu’il n’aura jamais le pouvoir d’agir à notre place ni la force de se substituer au Réel : il n’est qu’une loupe qui décuple l’image du Réel et surtout nos fantasmes, nos sentiments, nos émotions – qui, quant à eux, peuvent agir si nous ne les contrôlons pas), parle de nos actes réels et peut aussi nous encourager à agir concrètement. Ceux qui décrètent que tout ce qui se passe via internet n’est que mensonge, illusion, irréalité, sont en réalité ceux-là mêmes qui démissionnent de leur responsabilité d’en faire quelque chose de bien, de cet outil, et qui laissent leurs fantasmes agir à leur place dans la vie concrète. En méprisant ainsi le virtuel, ils ne voient pas qu’ils se méprisent eux-mêmes, vu qu’ils vouent paradoxalement un culte au Dieu-Machine qui aurait vaincu l’Homme de toute éternité et qui le manipulerait comme une marionnette. Mais les marionnettes vivantes et sans liberté qu’ils désirent devenir n’existent pas.

 

 

Alors plusieurs questions se posent par rapport à la relation que nous devons adopter avec les sites de rencontres homos tels qu’ils nous sont proposés aujourd’hui. Faut-il accepter cette forme de mise en relation ? ou bien carrément la rejeter en bloc ? Parfois, il m’est arrivé de justifier la sauvegarde de mes profils Internet sur ces sites par des excuses plus ou moins bidon. Je me disais que si je les supprimais, ça serait un peu théâtral, et que je passerais tout de même à côté de belles rencontres amicales. Je m’inventais une grande famille fraternelle homosexuelle dont je me sentais redevable et que je ne voulais pas abandonner (un peu comme un tamagotchi qu’il fallait nourrir régulièrement pour ne pas le faire crever…). Je pensais également que le maintien d’une distance de sécurité avec les chat ne me ferait aucun mal, après tout. Je croyais naïvement, comme la majorité des utilisateurs de ces sites de rencontres, qu’on pouvait rester connectés de loin (loin des yeux, loin du coeur)… ce qui se révèle parfaitement faux sur la durée, car le fait de se savoir inscrit, le fait de savoir qu’on peut retourner se baigner dans le fleuve narcissique à tout instant, le fait d’enfiler son maillot de bain virtuel et de se préparer à la baignade, ça nous fait effectuer un discret va-et-vient entre notre monde réel et notre monde virtuel, ça nous enlève de la disponibilité dans notre coeur, ça nous laisse un substrat de petit espoir d’amour mal placé, qui grossit, grossit, quand on s’y attend le moins. Personnellement – et je parle par expérience -, je crois que le mieux est de couper radicalement avec ce genre de sites. Ce n’est pas le fait que ce soit des sites homos qui pose problème, mais bien l’abord amoureux et sexuel qu’ils imposent, le climat de drague qui d’emblée biaise les discussions et court-circuitent les échanges gratuits, désintéressés, non-consommateurs, entre internautes. L’ennemi n°1 des chat gay, c’est bien l’amitié (Quand celle-ci est vantée, les rares fois où ça arrive, ce n’est qu’en tant que passerelle à l’amour, qu’en tant que prétexte au plan cul, et non véritablement pour elle-même) parce qu’elle est justement le symbole de Gratuité et de Réalité par excellence. Les sites de rencontres amoureux homos, à mon sens, sont à plus ou moins long terme des « pièges à cons », tout autant pour les esprits naïfs et faibles que pour les gens solides intellectuellement mais flattés dans leur narcissisme par leur talent à naviguer mieux que les autres dans l’océan virtuel. Ils savent manier et absorber nos sens et nos sentiments en anesthésiant et en se servant insidieusement de notre intellect pour nous empêcher d’aimer et de nous incarner pleinement.

Pourquoi y reste-t-on ? D’une part parce qu’on se dit que c’est le seul moyen efficace, pour nous, personnes homosexuelles, de nous identifier entre nous, de nous rencontrer, et de trouver l’amour… même si on sait au fond que ce n’est pas l’idéal (mais on fait contre mauvaise fortune bon coeur : on se convainc que c’est le prix à payer de toute minorité sexuelle ! Argument de merde s’il en est… mais tellement justifié par la victimisation !). Et puis d’autre part, il faut croire qu’il y a une jouissance et une forme de plaisir à fréquenter ces sites. Sinon, on n’accepterait pas d’y moisir aussi longtemps ! Cela s’appelle tout bêtement le plaisir du jeu, de la séduction, de l’état euphorisant que génèrent la passion et les pulsions narcissiques (être amoureux, se faire bander, se faire flatter, déballer sa vie à un inconnu sans avoir à se freiner, etc.). Mais quand on y pense, c’est bien le fantasme éphémère et notre état dépressif de « drogué en manque affectif » qui nous font nous accrocher aux sites de rencontres. Nous restons à cause d’un « Et si… » négatif (« Et si je passe à côté de l’homme de ma vie si je n’y allais pas… ? ») ou d’un conditionnel irréaliste (« Et si je rencontrais l’amour homo de ma vie ? »)… donc finalement nous suivons une logique purement paranoïaque. Nous végétons sur les chat surtout à cause d’une absence de désir, qui se traduira par un ennui, ou par un goût du jeu pour tuer ce même ennui (« Je n’ai pas envie d’aller sur ce site… pas ce soir… je n’ai rien à y faire… je ne dois pas logiquement y être… C’est donc que je dois absolument rencontrer l’amour. L’amour sera sûrement là où mon désir n’est pas, où les rencontres et les événements s’imposent à moi, où je ne contrôle plus rien, où ma liberté est proche du zéro, où le coup de foudre peut surgir à tout instant. »). C’est exactement le discours des couples qui se sont formés dans des saunas.

Alors peut-on trouver l’amour sur Internet ? Grande interrogation généraliste à laquelle il est difficile de répondre… en tout cas pour le cas des couples composés d’une femme et d’un homme. Concernant le cas spécifiquement homosexuel, ma réponse sera plus assurée, car je crois que la problématique du média n’est pas première, et que c’est plutôt la question de la différence entre l’amour homo et l’amour intégrant harmonieusement la différence des sexes qui mérite d’être traitée (et en l’occurrence, je me demande même si le sujet d’Internet ne permet pas d’esquiver les vrais problèmes : la focalisation sur l’efficacité de l’outil multimédia en matière de recherche d’amour – sachant qu’en posant cette question, on met un peu vite tous les types d’« amours » dans le même panier – me fait dire que ce sont les apports de la différence des sexes ainsi que les faiblesses de l’amour homo qui sont esquivés grâce à Internet. Le sujet de l’efficacité de la rencontre amoureuse homosexuelle via les sites, ou la question du « pour ou contre les sites gay ? », est un faux débat, car il nous faut déjà parler de ce qu’on entend par « amour »…). Quoi qu’il en soit, qu’on se sente homo ou attiré par les personnes de l’autre sexe, le plus grand danger des sites de rencontres, c’est qu’ils nous enjoignent à délaisser le corps réel (corps + cœur + esprit) pour lui préférer des corps-objets, des corps-épiderme, des corps-sincérité, des corps-sentiments, des corps immatériels en somme ; et ainsi, ils nous découragent d’aimer vraiment, car sans Réel, sans amour des corps et des sexes, sans incarnation, la désespérance arrive bien vite.

J’ai senti cette fatigue de l’amour chez tous les amis que j’ai rencontrés sur les sites de rencontres homos (je dis « amis », car malgré tout, ces sites ne m’ont pas uniquement fait perdre mon temps : ils m’ont aussi fait connaître des personnes de grande valeur que je n’aurais peut-être pas eu la chance de côtoyer dans la vie 100 % réelle). J’ai moi-même senti très fort le dégoût d’aimer, la lourdeur de mon espoir d’amour homo, à l’époque pas si lointaine où je traînais sur Gayvox et Rezog/Gboy, quand je me débattais en vain dans la semoule… et cette fatigue n’avait pas grand-chose à voir avec la culpabilité ou une désespérance profonde en l’Amour (J’ai toujours cru en l’Amour, je n’ai jamais cessé d’y croire… mais pas « celui-là », pas cet amour homo tel qu’il m’était présenté et vécu par mes pairs ! Le désir homosexuel m’a toujours déçu, au final). De manière générale, s’il y a une chose à laquelle les internautes des sites Internet homos ne croient pas, c’est bien en l’amour unique et éternel (non-homosexuel). Parce qu’ils sont tétanisés par l’idée d’engagement, et qu’ils n’ont fait concrètement aucune place pour quelqu’un dans leur vie. Les sites de rencontres gay, si je devais en faire une définition condensée, je dirais que c’est le Royaume des Sans-Désir, des Sans-Ambition. Certes, beaucoup croient en l’éternité de l’Instant, ce dernier étant la seule chose qui les maintient en vie et qui ne leur demande pas un don entier de leur vie ni de leur personne. Ils pensent qu’ils donnent complètement de leur personne (au moment du coït sexuel surtout), mais ce don « total » est partiel et éphémère, soit parce qu’il ne se destine pas à une seule personne (il m’arrive d’entendre certains hommes volages soutenir mordicus qu’ils peuvent aimer entièrement et sincèrement plusieurs personnes à la fois, « comme une mère aime différemment mais avec une égale intensité ses enfants » : se greffe en toile de fond à leur analogie un inquiétant amalgame entre inceste et amour, ou entre amitié et passion amoureuse…), soit parce qu’il n’est pas lié à un temps durable, non-saucissonné, unifié à l’échelle d’une vie unique. C’est pour cela que l’expérience de la recherche d’amour sur les sites gay est si décourageante. On ne se retrouve quasiment que face à des lâches (miroirs de notre propre lâcheté !), qui disent vouloir ce qu’objectivement ils ne sont pas prêts à donner. Ils content fleurette, mais il n’y a rien derrière leur joli discours appris et télévisuel.

Concernant plus spécifiquement le désir homosexuel, je dirais que le fait de s’inscrire sur un site de rencontres Internet homos, même si nous ne consultons notre compte que très épisodiquement, que nous n’y revenons que par périodes, et que nous y restons très peu de temps par jour, c’est une démarche épuisante et inutile. Car ce petit lien que nous gardons en intra-veineuse avec le monde de la drague homosexuelle, c’est mine de rien un refus de s’engager pleinement et librement pour une option plus libérante et plus entière d’amour. C’est s’accrocher un boulet au pied, le boulet en question étant un « espoir d’amour » qui se révèle avec le temps illusoire et inaccessible. C’est s’épuiser petit à petit sous l’action d’une sangsue qu’on banalise mais qui nous grignote le moral et le coeur, nous fait perdre notre temps et nos énergies. À un moment donné, même si ça coûte sur le coup de couper le cordon, il faut dire STOP définitivement aux sites internet. Et c’est en les regardant de l’extérieur et en vivant pleinement notre vie avec des gens réels, dans la réalité concrète, qu’on peut un jour comprendre qu’on a bien fait de privilégier le Réel et de s’éloigner « pas qu’un peu » du net (Quand on ne s’éloignait pas franchement, on restait dans la « simulation-bonne-conscience » d’éloignement). Larguer les amarres, partir pour guérir : voilà les maîtres-mots concernant les « chat » gay. Et en plus, c’est vraiment pas dur (même si ça demandera sans doute un effort sur-humain à certains !) : ça ne coûte qu’un clic sur l’icône «désinscription » 😉

 

 

Alors, oui, je l’écris sans détour. Internet ou pas Internet, nous toutes, personnes homosexuelles, avons le temps. Car dans la course à l’amour homo, nous sommes tous égaux : nous serons tous moyennement bien servis, nous serons tous « bien/bof » avec notre compagnon/compagne. Il n’y a pas de retardataires, de privilégiés, de délaissés de l’Amour vrai. Il n’y a pas de drame à supprimer son/ses comptes sur les chat gay et à ignorer qui seront les prochains clients qui viendront se ranger au rayon « Nouveautés » de nos habituels sites de rencontres communautaires, quand on a l’assurance que l’homme de notre vie ne s’y trouvera jamais. Au sein de la communauté homosexuelle, on est tous beaux et moches à la fois, on a tous plus de 60 ans, y compris ceux qui ont apparemment un physique et un âge avantageux ! Il n’y pas de personnes homosexuelles nées sous une meilleure étoile que d’autres, quand bien même certaines aient objectivement et temporairement plus de succès, dorment avec quelqu’un à côté d’elles chaque nuit, ou habitent dans un pays très gay friendly. Le couple homo réussi ou l’homosexualité épanouie sont des créations majoritairement cinématographiques et publicitaires ; pas des réalités concrètes durables et rayonnantes. Alors pas de regrets à avoir, de stress à ressentir, d’angoisse de perte de temps ou de jeunesse qui fane, pas de raison de se suicider. Qui qu’on soit, où qu’on soit, même au bras d’un compagnon « adorable », qu’on ait 20 ans ou beaucoup plus, qu’on soit né sous une dictature ou dans un pays plus permissif, qu’on soit moins à plaindre que d’autres, l’amour homo, tout possible qu’il soit, n’en est pas moins limité, décevant, non-idéal. Nous sommes tous égaux dans la médiocrité du désir homo. Donc pas de quoi se jalouser entre nous ni pleurnicher un bonheur de vie conjugale homosexuelle qui ne viendra qu’au prix d’une fatigue et d’une amertume qui ne remplissent pas une existence. Regardons ailleurs que dans une seule et unique direction (celle du Couple), et empruntons d’autres chemins moins poussiéreux et moins proches des illusions d’amour collectives de notre époque.