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Code n°99 – Inversion (sous-codes : Carte / Couteau / Trottoir d’en face)

Inversion

Inversion

 

 

NOTICE EXPLICATIVE :

 
 

Ceux de la rive d’en face

 

Film "Au premier regard" de Daniel Ribeiro

Film « Au premier regard » de Daniel Ribeiro


 

Étant donné que le mal dont ils découvrent que l’Homme est porteur ne peut être détruit par leurs propres efforts, beaucoup d’individus homosexuels vont faire semblant de renoncer à son éradication en proposant une version résignée, mais non moins orgueilleuse, de celle-ci : l’inversion. Ce mot, qui définissait déjà les personnes homosexuelles du début du XXe siècle (on les appelait bien les « invertis »), remplace actuellement dans les discours celui de révolution : « les homosexuels » seraient, selon eux et leurs amis gays friendly, cette race d’Hommes dont le désir soi-disant révolutionnaire inverserait toute chose. Avec lui, « les choses se prennent à l’envers, par le revers » (cf. l’article « La Fuerza Del Carnavalismo » (1988) de Néstor Perlongher, dans Prosa Plebeya (1997), pp. 59-61). L’inversion défendue par les membres de la communauté LGBT s’exerce prioritairement sur la sexuation : le révolutionnaire par excellence serait l’homme efféminé, le garçon manqué (cf. le dessin animé Lady Oscar), ou bien le transgenre. L’inversion carnavalesque homosexuelle consiste en une juxtaposition fusionnelle et imprévisible du féminin et du masculin, du bas et du haut, de ce qui est méprisé et de ce qui est consacré, ou bien en un retournement de carte donnant l’illusion du changement de carte ou de la suppression de celle-ci. Beaucoup d’individus homosexuels s’imaginent qu’ils peuvent avoir leur supposé ennemi avec ses armes, en rentrant dans son jeu et en se jouant de lui par la technique de la contrefaçon inversante. Mais dans les faits, leur inversion n’est qu’un spectacle de révolution, qu’un échange de déguisements entre victime et bourreau fictionnels (Pensez par exemple au retournement du fouet de la sentence dans le vidéo-clip de la chanson « Pourvu qu’elles soient douces » de Mylène Farmer, fortement chargé esthétiquement), et non un changement concret d’identités et de réalités. Leur « retournement stratégique » (cf. l’article « Non au sexe roi » de Michel Foucault, dans Dits et écrits II (2001), p. 261) n’est pas si « stratégique » qu’ils le disent, puisqu’il est davantage esthétique que réel : ce n’est pas parce qu’on retourne une carte qu’on supprime son existence !

 

En croyant échapper au totalitarisme par l’inversion, beaucoup de personnes homosexuelles ne font qu’imiter ce qu’elles prétendent évincer puisqu’elles auront amorcé leur réaction d’opposition en négatif de la réaction première ou supposée des autres. Dans leur cas, au lieu de « révolution », je parlerais plutôt de copiage inconscient, car excessivement motivé par l’intention de fuir l’objet d’aliénation, ce dernier étant la plupart du temps le fruit de leurs propres fantasmes. Par exemple, puisque pour certaines, l’interdiction est en soi mauvaise, inversement, elles vont soutenir que tout ce qui est interdit est juste, ou bien qu’il est interdit d’interdire. « Il est bon d’être sale et barbu, de porter des cheveux longs, de ressembler à une fille lorsqu’on est un garçon (et vice versa). Il faut mettre ‘en jeu’, exhiber, transformer et renverser les systèmes qui nous ordonnent paisiblement. » (Michel Foucault, Dits et écrits I (2001), p. 1061) Mais elles restent ainsi à leur proie tout entières attachées. L’anti-conformisme est souvent un conformisme qui s’ignore, étant donné qu’il se focalise davantage sur sa volonté sincère de détruire le mal que sur l’acte de destruction.

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Lune », « Faux révolutionnaires », « Homme invisible », « Humour-poignard », « Douceur-poignard », « Doubles schizophréniques », « Moitié », « Miroir », « Substitut d’identité », « Clown blanc et Masques », « Amant narcissique », « S’homosexualiser par le matriarcat », « Amant modèle photographique », « Magicien », « « Un Petit Poisson, Un Petit Oiseau » », « Désir désordonné », à la partie « Amant-paravent » du code « Pygmalion », à la partie « Paravent » du code « Maquillage », à la partie sur les « Paradoxes » du code « Déni », à la partie « Chute » du code « Icare », à la partie « Cartomancienne » du code « Voyante extra-lucide », et à la partie « Accident » du code « Passion pour les catastrophes », dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

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FICTION

 
 

a) L’inversion comme homosexualité :

INVERSION Reine de coeur

 

La fantasmagorie homosexuelle regorge de références à l’inversion : cf. la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier (avec l’Acte 1 intitulé « Elle fait tout à l’envers »), le film « L’Inversion » (2012) de François Chang, la chanson « Walk On The Wild Side » de Lou Reed, le film « La Fille à l’envers » (1973) de Serge Roullet, la chanson « Pull-over » de Mélissa Mars, la chanson « Je marche à l’envers » d’Ophélie Winter, le one-man-show À l’envers à l’endroit (2013) de Sébastien Savin, le film « Recto verso » (1999) de Jean Marc Longval, le roman Le Monde inversé (1949) d’André Du Dognon, le film « Feux croisés » (1947) d’Edward Dmytryck, le film « Le Monde à l’envers » (1999) de Rolando Colla, les films « El Otro Lado De La Cama » (2002) et « Los Dos Lados De La Cama » (2005) d’Emilio Martínez Lázaro, le film « Pon Un Hombre En Tu Vida » (1999) d’Eva Lesmes, le film « Le Nom de la rose » (1986) de Jean-Jacques Annaud (avec les pages du livre à ne pas retourner), le dessin L’Ange à l’envers (1976) d’Endre Rozsda, le tableau Le Baiser (2003) de Bruno Perroud, le film « Celui par qui le scandale arrive » (1960) de Vincente Minnelli, la pièce Confidences entre frères (2008) de Kevin Champenois (avec la chanson « Pile/Face »), la chanson « Alexander : The Other Side Of Dawn » (1977) de John Erman, la chanson « Pile ou face » de Corynne Charby, la chanson « Tourne-toi » de Benoît, la chanson « Toi mon toit » d’Élie Medeiros (« Qui fait le premier pas pour s’aimer à l’envers ? »), le film « Ne te retourne pas » (2013) de Sophia Liu et Benjamin Blot, la pièce Quartett (1980) d’Heiner Müller (mise en scène en 2015 par Mathieu Garling), etc.

 

Par exemple, dans la pièce Les Monologues du pénis (2007) de Carlos Goncalves, Sylvain, le personnage homosexuel, travaille dans un bar gay appelé le Recto-Verso. Dans le spectacle musical Luca, l’évangile d’un homo (2013) d’Alexandre Vallès, Luca, le héros homosexuel, met son imperméable à l’envers. Dans le film « Saisir sa chance » (2006) de Russell P. Marleau, au moment où Levi tombe inconsciemment amoureux de son ami Chance, il se rend compte qu’il a mis son tee-shirt à l’envers. Dans le film « Alice au pays des merveilles » (2010) de Tim Burton, Alice, pendant la danse du quadrille, rêve d’un monde inversé, où les hommes seraient en robe, et les femmes porteraient des pantalons. Dans le film « Jeu de miroir » (2002) de Harry Richard, les deux frères jumeaux (dont l’un est homo) portent des prénoms-anagrammes : Leon et Noel. Dans le film « La Comunidad » (2000) d’Alex de la Iglesia, Julia traite deux clientes de « momies lesbiennes » en leur imaginant des positions sexuelles en forme de ciseaux. Dans la nouvelle « Le Travesti et le Corbeau » (1983) de Copi, José-Maria devient Maria-José après son opération de changement de sexe : l’inversion de son prénom composé indique une fusion des sexes femme-homme en une seule personne. Dans le one-man-show Gérard comme le prénom (2011) de Laurent Gérard, le coiffeur gay de Laurent (le héros homosexuel) a proposé à ce dernier d’inverser son nom et son prénom pour se démarquer de Laurent Gerra. Dans la pièce La Tour de la Défense (1981) de Copi, la règle du couple homosexuel atypique Ahmed (femme masculinisée) et Micheline (homme féminisé) est l’inversion. Dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, Kévin dit à son amant Bryan qu’il est un « croûton à l’envers » (p. 234). Dans le film « Test : San Francisco 1985 » (2013) de Chris Mason Johnson, à plusieurs reprises, on voit Frankie, le héros homosexuel, la tête à l’envers, jouant à chat perché dans la salle de danse. Dans le film « Jongens » (« Boys », 2013) de Mischa Kamp, Marc marche sur ses mains et conseille à son amant Sieger de l’imiter, pour voir le monde à l’envers et autrement : « Il faut juste oser. »

 

Le renversement (notamment sexué) semble être une habitude du personnage homosexuel : « Je suis complètement indépendante et je fais l’inverse de ce qu’on me dit de faire. Vivo al revés [traduction française : Je vis à l’envers]. » (Alba, l’héroïne lesbienne caractérielle de la comédie musicale Se Dice De Mí En Buenos Aires (2010) de Stéphane Druet) ; « J’pensais que tous les chorégraphes étaient gay. Or ils étaient auto-reverse. » (cf. une réplique de la pièce On vous rappellera (2010) de François Rimbau) ; « Et on se prend la main, et on se prend la main : une fille au masculin, un garçon au féminin. » (cf. la chanson « Troisième Sexe » du groupe Indochine) ; « Moi quand j’étais adolescent, j’ai essayé les vêtements de ma mère. Et j’étais pourtant sûr que ça allait vous plaire et que tous les gens s’y habitueraient. Pourtant on m’a regardé de travers. Alors j’ai mis mes habits à l’envers. » (cf. la chanson « Playboy » du groupe Indochine) ; « Boys and girls dancing all the night. Boys like girls, the girl who kiss and tell. Boys and Girls, don’t you be too shy. Boys and girls, Love games together ! » (cf. la chanson « Boys And Girls » du groupe Charlie Makes The Cook) ; « Toutes les hommes sont belles, tous les femmes sont beaux. » (cf. la chanson « Toutes les hommes sont belles » de Lionel Langlais) ; « Ooh, boys cheeky girls. Ooh, girls cheeky boys, Ooh, boys cheeky girls. Ooh, girls cheeky boys… » (cf. la chanson « Cheeky » du groupe Cheeky Girls) ; « Nom de Zeus ! Les invertis ont créé une inversion ! » (Arnaud, le héros homo parlant du mariage homosexuel et du PaCS, dans la pièce La Thérapie pour tous (2015) de Benjamin Waltz et Arnaud Nucit) ; etc.

 

L’inversion est souvent synonyme de conversion à l’homosexualité : « L’Abram, il est retourné dans l’autre sens. » (la bouchère parlant de l’homosexualité du héros du film « Scènes de chasse en Bavière » (1969) de Peter Fleischmann) ; « Elle [la petite Nadia] portait une gourmette au poignet où était écrit le nom ‘AIDAN’. […] C’est à ce moment-là que nous nous aperçûmes qu’il ne s’agissait pas d’un mâle comme nous l’avions pensé à présent mais d’une femelle. » (Gouri, le narrateur bisexuel du roman La Cité des Rats (1979) de Copi, p. 57) ; « Ils sont interchangeables, ces deux-là. » (le commentateur sportif parlant de Jenko et Zook, dans le film « 22 Jump Street » (2014) de Phil Lord et Christopher Miller) ; « T’as basculé, en fait. » (Stan s’adressant à Ninon, l’hétérosexuelle qui est en train de virer sa cutie, dans la pièce Les Favoris (2016) d’Éric Delcourt) ; etc.

 

Par exemple, dans la comédie musicale À voix et à vapeur (2011) de Christian Dupouy, l’homosexualité est définie comme un « retournement ». Dans la pièce Le Clan des joyeux désespérés (2011) de Karine de Mo, quand Lili rentre dans l’appartement de Mona où celle-ci tente de se suicider au gaz et qu’elle repose inanimée, elle lit le pendentif de Mona à l’envers (« Anom » = à n’homme)… et est tentée de lui faire le bouche-à-bouche, avant de se rétracter par acquis de conscience. Dans la pièce Hors-piste aux Maldives (2011) d’Éric Delcourt, Francis a fait une telle dépression quand sa femme Blandine l’a quitté (« Ça l’a retourné. ») qu’il en est devenu homo. Dans le film « Hoje Eu Quero Voltar Sozinho » (« Au premier regard », 2014) de Daniel Ribeiro, c’est en voyant son copain Léo de dos sous la douche que Gabriel découvre son trouble homosexuel. Dans le film « In & Out » (1997) de Frank Oz, Emily, la mariée désespérée d’affronter le coming out de son presque-mari Howard le jour de leur mariage, se croit téléportée dans un monde inversé, où les homos seraient majoritaires : « Est-ce que tout le monde est gay ? Est-ce que je suis dans la Quatrième Dimension ??? Il me fait un hétérosexuel de toute urgence !! »

 

L’inversion apparaît comme un glissement progressif vers la pente de l’homosexualité (le héros passerait de l’autre côté du miroir, sur le trottoir d’en face) : cf. la pièce La Belle et la Bière (2010) d’Emmanuel Pallas (avec le changement de trottoir de la mère), la chanson « Une Femme pressée » des L5, etc. « À ses façons, je compris que c’était mon derrière qui l’intéressait le plus. » (Alexandra, la narratrice lesbienne évoquant l’homosexualité d’une de ses domestiques, dans le roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, p. 64) ; « Elle [Esti, l’une des héroïnes lesbiennes, par ailleurs mariée] s’était rendue au mikvé afin de se purifier de son mari, mais Ronit [son amante] allait revenir. En marchant vers sa maison, sous la lune décroissante, Esti sentit vaguement la marée s’inverser. » (Naomi Alderman, La Désobéissance (2006), pp. 36-37) ; « Pourquoi tu vas pas en face ? Ou de l’autre côté ? » (Franck, le héros homo s’adressant à son pote homo refoulé Henri, dans le film « L’Inconnu du lac » (2012) d’Alain Guiraudie) ; « Remarque, toi, tu t’en fous. T’es passée de l’autre côté. » (une camarade de Floriane sous-entendant le lesbianisme de celle-ci, dans le film « Naissance des pieuvres » (2007) de Céline Sciamma) ; « Vous savez pourquoi vous comprenez rien ? Parce que vous êtes passés de l’autre côté. De l’autre côté de la ligne. » (Charles, l’hétéro, s’adressant au couple Seb et Loïc, dans le film « Pédale dure » (2004) de Gabriel Aghion) ; etc. Par exemple, dans la pièce Hétéro (2014) de Denis Lachaud, les personnages homos souhaitent que tout le monde soit homo et marié, qu’ils passent « du bon côté de la barrière ». Dans le film « Una Giornata Particolare » (« Une Journée particulière », 1977) d’Ettore Scola, Antonietta trouve, le temps d’une journée, le réconfort dans la compagnie de Gabriel, son voisin de pallier homosexuel, « le voisin d’en face ». Dans la pièce Les Vœux du Cœur (2015) de Bill C. Davis, Irène la sœur de Bryan, le héros homo croyant, qui est une femme libérée et adultère, défend son frère autant que sa propre luxure : « Bryan, marche donc sur ce trottoir, et moi je vais sur celui d’en face. » Dans la pièce Soixante degrés (2016) de Jean Franco et Jérôme Paza, le rat de Dagobert est renvoyé par Damien sur le trottoir d’en face.

 

Une fois que le désir homosexuel est pratiqué sous forme de couple, l’inversion revêt l’habit de l’amour narcissique impossible entre les amants (cf. je vous renvoie au code « « Un Petit Poisson, Un Petit Oiseau » » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels) : « Me parlez-vous de loin, de votre île de la lune à l’envers qui invite à l’union ? » (Émilie écrivant à son amante Gabrielle, dans le roman Je vous écris comme je vous aime (2006) d’Élisabeth Brami, p. 19) ; « J’ai l’impression que vous m’habitez, que vous me parlez sans cesse, de là-bas, de votre domaine sur l’île de la lune à l’envers. » (idem, p. 138) ; « Souvent, dans les bras de ces amants d’un soir, Adrien pensait à lui. Malcolm avait pénétré la mémoire de son corps et il ne s’étonnait plus que son désir le portât vers des hommes à la peau noire. Ils lui ressemblaient. Les mêmes cheveux où agripper ses doigts pour incliner amoureusement la tête, la même peau à la fois douce et tendue, aux reflets mordorés, la même odeur âcre et puissante, les mêmes yeux dont la lumière vient d’autres latitudes, les mêmes muscles saillants et fins, la même allure féline et noble. Tout cela rappelait Malcolm et portait Adrien à chercher l’amour des Noirs. Il s’interrogeait souvent sur les raisons secrètes du désir de cette beauté-là. Un désir de puissance, de virilité ? D’inverser l’ordre de l’Histoire ? D’aimer l’absolument autre ? Peut-être tout cela à la fois. » (Hugues Pouyé, Par d’autres chemins (2009), pp. 34-35) ; « Mais qui étions-nous quand nous nous sommes rencontrés ? Deux histoires, deux sabliers peut-être, impénétrables. Deux sabliers qui allaient s’inverser comme un miroir. […] Une histoire rêvée, fantasmée […] On descend vers soi, comme le sable, comme le fleuve. » (Adrien s’adressant de son amant Malcolm, op. cit., p. 138) ; « Dans la nuit, j’ai rencontré des fantômes bizarres, des amoureux passés. Au début, j’y croyais à ce monde inversé. […] Mais j’ai cessé d’y croire, à ces histoires compliquées. » (cf. la chanson « Je veux tout changer » d’Hervé Nahel) ; etc.

 
 

b) On me retourne comme une carte à jouer :

Vidéo-clip "Libertine" de Mylène Farmer

Vidéo-clip « Libertine » de Mylène Farmer


 

C’est souvent le jeu de cartes qui représente le mieux fictionnellement la relation homosexuelle ou le personnage homosexuel (cf. je vous renvoie au code « Jeu » et à la partie « Cartomancienne » du code « Voyante extra-lucide » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels) : cf. le film « Une Histoire sans importance » (1980) de Jacques Duron, le film « Madame Satã » (2001) de Karim Ainouz, le film « Les Enfants terribles » (1949) de Jean-Pierre Melville, le film « Reflections In A Goldeneye » (« Reflets dans un œil d’or », 1967) de John Huston, le vidéo-clip de la chanson « Libertine » de Mylène Farmer, le film « Días De Boda » (2002) de Juan Pinzás, le film « A Streetcar Named Desire » (« Un Tramway nommé Désir », 1950) d’Élia Kazan, le film « La Carte du cœur » (1998) de Willard Carroll, la chanson « Autonome » de Catherine Lara, le tableau Les Complices (2002) de Narcisse Davim, la pièce L’Ombre de Venceslao (1978) de Copi, le film lesbien « Poker Face » (2011) de Becky Lane, le concert Le Cirque des mirages (2009) de Yanowski et Fred Parker (avec la mention du jeu de cartes), le film « Far West » (2003) de Pascal-Alex Vincent (avec les deux amis homos de Ricky jouant au Jeu des 7 familles), la comédie musicale Les Divas de l’obscur (2011) de Stéphane Druet (avec Mme Mime et la Reine de Cœur jouant ensemble aux cartes), la chanson « Poker Face » de Lady Gaga, le film « Todo Sobre Mi Madre » (« Tout sur ma mère », 1998) de Pedro Almodóvar, la pièce Sallinger (1977) de Bernard-Marie Koltès (avec les 12 personnages du jeu de cartes à jouer : quatre Rois, quatre Dames, quatre Valets), le film « Accatone » (1961) de Pier Paolo Pasolini, le film « L’Homme de sa vie » (2006) de Zabou Breitmann (avec le tour de magie annonçant un Roi de Cœur), le livre Le Cœur de Pic (1937) de Lise Deharme (illustré par Claude Cahun), le film « Je préfère qu’on reste amis » (2005) d’Éric Toledano, le film « Le Marginal » (1983) de Jacques Deray (avec le bar cuir gay Le Carré d’As), la pièce Confidences (2008) de Florence Azémar, le film « Les Voleurs » (1996) d’André Téchiné, le film « Test : San Francisco 1985 » (2013) de Chris Mason Johnson (avec le jeu de cartes traînant dans les loges des danseurs homosexuels), etc.

 

« Dans la famille Mer [on entend « Mère »], je voudrais la grand-mère. » (Laure, l’héroïne lesbienne, parlant à son père pendant le Jeu des 7 familles, dans le film « Tomboy » (2011) de Céline Sciamma) ; « Ginette [l’une des héroïnes lesbiennes] est certainement trop occupée à jouer aux cartes avec les copains. » (Denis-Martin Chabot, Accointances, connaissances, et mouvances (2010), p. 31) ; « Tu veux jouer aux cartes ? » (Allan quand il veut détourner la conversation parce qu’il est suspecté par Max d’être homo, dans la pièce Penetrator (2009) d’Anthony Neilson) ; « Je t’amène là où je veux. J’ai toutes les cartes du jeu. » (cf. la chanson « Chatte » du groupe travesti M to F Mauvais Genre)

 

Par exemple, dans le film « Puta De Oros » (1999) de Miguel Crespi Traveria, Adrián se prend pour le valet du jeu de carte espagnol El Guiñote. Le conte Lisa-Loup et le Conteur (2003) de Mylène Farmer relate les divagations de Lisa qui rencontre le Loup, un petit garçon tout plat. Dans le film « Fried Green Tomatoes » (« Beignets de tomates vertes », 1991) de John Avnet, les deux héroïnes lesbiennes, Idgie et Ruth, jouent au Poker. Dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, la relation amoureuse fusionnelle entre Kévin et Bryan s’annonce comme un jeu de cartes, celui de la bataille. Au moment où ils vont faire l’amour ensemble, Kévin « dit sur un ton catégorique [à Bryan] : ‘On va jouer à un jeu : la bataille. T’as un jeu de cartes ? » (p. 120) ; « ‘J’aime bien jouer avec toi’, dit-il, avec ce sourire qui en disait long sur ce qu’il pensait. » (p. 123) Et lorsque Bryan le remercie de lui avoir changer sa vision du monde et de lui avoir appris l’amour, celui-ci ironise en lui répondant : « Je t’ai appris à jouer aux cartes ! » (p. 390) Dans le film « Dallas Buyers Club » (2014) de Jean-Marc Vallée, sur fond de Sida et d’argent, « Rayon », le héros transsexuel M to F propose à Ron de jouer aux cartes à l’hôpital… pour lui proposer un business sur les trithérapies. Dans la pièce Lacenaire (2014) de Franck Desmedt et Yvon Martin, le machiavélique Lacenaire trie les cartes. Dans la pièce Sugar (2014) de Joëlle Fossier, Adèle, la sœur du héros homosexuel, lit dans les tarots et fait appel à la voyance. « On va voir ce que disent les cartes… » Quand elle tire les cartes à Georges, l’amant de William, elle lui révèle la violence de sa personnalité et de leur amour à lui et William : « C’est drôle… Je ne tombe avec vous que sur du pique et du carreau. » Dans le générique du film « Call me by your name » (2018) de Luca Guadagnino, ça démarre tout de suite avec une succession de photos de statues grecques, mêlé à deux cartes à jouer avec un as de pique et une figure à cœur. Dans le film « Rafiki » (2018) de Wanuri Kahiu, Kena, l’héroïne lesbienne masculine, joue aux cartes avec ses potes garçons. Et on voit la carte à jouer dans le générique du début.

 
 

c) La confusion homosexuelle entre Révolution et Inversion :

Dans les fictions crypto-gays, le personnage gay ou lesbien croit souvent que la révolution, c’est l’inversion ; qu’il suffit de retourner la carte du mal pour le faire disparaître ; qu’il suffit de se retourner pour conquérir : cf. le one-woman-show Femmes de pouvoirs, pouvoirs de femmes (2013) d’Océane Rose-Marie, le film « Hôtel Woodstock » (2009) d’Ang Lee, la chanson « Et vice et versa » des Inconnus, le film « Die Frau » (2012) de Régina Demina (avec la préceptrice lesbienne stricte qui se retourne dans son couloir), etc. Dans son esprit, l’esthétique de l’inversion se veut triomphante. On peut observer cela par exemple à travers l’échange des masques entre les personnages de Claire et de Solange dans la pièce Les Bonnes (1947) de Jean Genet, entre Gaby et Louise dans le film « Huit femmes » (2002) de François Ozon, entre la call-girl de luxe et la prostituée-Cosette dans le vidéo-clip de la chanson « California » de Mylène Farmer, dans le retournement du fouet de la sentence dans le vidéo-clip de la chanson « Pourvu qu’elles soient douces » de Mylène Farmer, entre la lépidoptériste (spécialiste des papillons) et sa bonne dans le film « The Duke Of Burgundy » (2015) de Peter Strickland, etc.

 

Vidéo-clip de la chanson "Pourvu qu'elles soient douces" de Mylène Farmer

Vidéo-clip de la chanson « Pourvu qu’elles soient douces » de Mylène Farmer


 

L’inversion agit comme une prestidigitation épatante, un tour de passe-passe séduisant : « Et n’oublie pas, Chance. C’est une illusion dont tu dois convaincre tout le monde. À commencer par toi-même. » (le drag-queen « Claire Voyante » parlant au héros homosexuel Chance à propos de l’homosexualité et de l’inversion de sexes, dans le film « Saisir sa chance » (2006) de Russell P. Marleau) ; « J’avais le cœur à l’envers. » (cf. la chanson « Nuit magique » de Catherine Lara) ; « Ceci dit, il y a une femme dans plus d’un homme. » (Nathalie Rhéa dans son one-woman-show Wonderfolle Show, 2012) ; « Marie m’avait révélé le désir secret qu’elle avait de me commander. Et la position particulièrement dans laquelle je m’étais mise à genoux, comme lui faisant allégeance, avait encore augmenté mon plaisir. » (Alexandra, l’héroïne lesbienne soudain dominée par sa bonne, Marie, dans le roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, p. 154) ; etc.

 

Film "Le Cercle" (2014) de Stefan Haupt

Film « Le Cercle » (2014) de Stefan Haupt


 

La révolution est réduite puis confondue avec l’inversion : « Ce soir ce que je vous propose, c’est de tout faire à l’envers : on va commencer par la fin d’ailleurs, on va tout bousculer, on va se mettre cul par-dessus tête, la tête à l’envers, on va dire ce qu’il y a derrière les mots, ce qu’on n’a pas le droit de dire, voire un peu ce qui n’est pas la réalité… Ce qui n’existe que dans les théâtres… […] Tout ce qui est interdit serait obligatoire, et inversement ! » (Lise dans la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier) ; « La première chose qui frappa Stephen [l’héroïne lesbienne] dans l’appartement de Valérie fut son splendide et vaste désordre. […] Rien ne se trouvait là où il aurait dû être, et la plupart des choses se trouvaient là où elles n’auraient pas dû se trouver. » (Marguerite Radclyffe Hall, The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928), p. 321) ; « Lady, Lady Oscar, elle est habillée comme un garçon, au lieu de jouer à la poupée toujours elle galopait, Lady, Lady Oscar, tu vivais sous la Révolution, Lady, Lady Oscar, personne n’oubliera jamais ton nom. » (cf. le générique français du manga japonais « Lady Oscar ») ; « La secrétaire modèle qui se transforme en furie syndicaliste… » (Joëlle décrivant Nadège dans le film « Potiche » (2010) de François Ozon) ; « Le sexuel régissant 90% du monde, lorsque tu as appris à inverser les codes, tu pars avec un coup d’avance. » (Chris s’adressant à son amant Ernest, dans le roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 134) ; « Tu n’imagines pas, c’est le monde à l’envers. La vraie révolution, c’est ici qu’elle a lieu. » (Amande dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, p. 420) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « Judas Kiss » (2011) de J.T. Tepnapa et Carlos Pedraza, Danny, l’un des héros homosexuels, prétend, avec le film qu’il a tourné, créer « un univers où tout est inversé, un monde gay où les hétéros sont une minorité ».

 

L’inversion mise en œuvre par le héros homosexuel est en réalité une opposition faussement révolutionnaire, complètement conformiste dans le copiage de l’extrême inverse de « l’ennemi » choisi : « Je veux faire comme tout le monde, mais à l’envers. » (cf. la chanson « Chemin de croix » du groupe Niagara)

 

Par exemple, dans le film « Les Adieux à la Reine » (2012) de Benoît Jacquot, Gabrielle de Polignac (amante de Marie-Antoinette) échange ses vêtements de noble contre les vêtements de servante de Sidonie (amante secrète de la Reine) pour ne pas être arrêtée par les gardes républicains « révolutionnaires » et sauver sa peau… mais c’est finalement Sidonie qui en paiera les fatales conséquences.

 
 

d) L’inversion comme technique du viol :

En général, le héros ne contrôle pas le basculement tragique de l’inversion, parce qu’il a quitté le Réel. Exactement comme un magicien qui se laisserait prendre par son propre tour (cf. le film « Ridicule » (1996) de Patrick Leconte) : « Comment on voit le monde quand sur son planisphère tout est à l’envers ? » (Lourdes dans la pièce Les Gens moches ne le font pas exprès (2011) de Jérémy Patinier) ; « J’voudrais voir le monde à l’envers. » (cf. la chanson « S.O.S. d’un terrien en détresse » de Zéro Janvier dans l’opéra-rock Starmania de Michel Berger) ; « Je le crois bien qu’il [le monde] est à l’envers. » (cf. une réplique de la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi) ; « Très souvent dans ma vie, ce que je prévois n’arrive jamais. C’est toujours au moment où je m’y attends le moins que tout bascule dans l’horreur. Quand je crois au bonheur, le temps et les événements, qui nous ignorent, en décident autrement et rien ne se passe comme prévu. Mais inversement, de sinistres soirées selon mes prévisions, finirent en feux d’artifices. » (Bryan, l’un des héros homosexuels du roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 27) ; « Yo ne sé por qué es que yo vivo al revés ! … al revés… al revés… al revés… [traduction française : Je ne sais pas pourquoi je vis à l’envers… à l’envers… à l’envers… à l’envers…] » (cf. les paroles d’une chanson de Tita Merello, citée dans la pièce L’Ombre de Venceslao (1978) de Copi) ; « C’est l’envers qu’on retient, pas l’endroit d’où l’on vient. » (cf. la chanson « Aimez-moi » de Bruno Bisaro) ; « Ici tout se fait à l’envers. Et j’ vous assure que l’exercice, pour ceux qui sont pas très ouverts, c’est un véritable supplice… » (c.f. la chanson « Les petits soldats de Guillaume » d’Émile Soubeiran) ; etc.

 

Le personnage homosexuel dit qu’il vit dans un monde inversé, où la Nature lui apparaît disproportionnée : « L’auteur oubliait que malgré la légende, le sexe des gorilles est inversement proportionnelle à leur taille. » (Essobal Lenoir, parlant de lui-même à la troisième personne, dans sa nouvelle « De l’usage intempestif du condom dans la pornographie » (2010), p. 99) Par exemple, dans le roman La Cité des Rats (1979) de Copi, il y a dans la forêt tropicale de la Cité des Rats « des cerises grosses comme des pastèques » (p. 132).

 

Pour sauver (c’est le cas de le dire !) la face, il fait passer l’accident d’inversion pour un renversement « comique » : « Oups, pardon, je suis désolé, c’est une maladie, je fais tout à l’envers. » (Lise dans la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier) Mais rien n’y fait. L’inversion que le personnage homosexuel met en place le rend objet : « Tu as l’impression d’être en face à un homme dont les traits se sont inversés – le dehors semble rentré au-dedans, comme le moulage en creux d’un buste de Rodin. » (Félix se regardant dans une glace après sa sortie de camps de concentration, dans le roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, pp. 136-137)

 

Et cet objet n’est pas pacifique. C’est un objet mort qui, par l’inversion, entraîne vers la mort : le couteau. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le héros homosexuel s’identifie souvent à un couteau à double face : cf. la pièce Lacenaire (2014) d’Yvan Bregeon et Franck Desmedt, le roman Le Portrait de Dorian Gray (1890) d’Oscar Wilde, la pièce Asseyez-vous sur le canapé, j’aiguise mon couteau (2012) d’Alexandre de Limoges, la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi (avec le poignard dissimulé dans le rat), la pièce Cachafaz (1993) de Copi, le film « Garçon stupide » (2003) de Lionel Baier, la pièce Une Visite inopportune (1992) de Copi (dont le titre initial devait être Le Couteau du rosbif), le film « Knives Out » (2019) de Rian Johnson, le téléfilm « Le Deuxième Couteau » (1985) de Josée Dayan, etc.

 

« J’suis déguisée comme un couteau de boucher. » (Dadou, l’héroïne lesbienne de la pièce Qui aime bien trahit bien ! (2008) de Vincent Delboy) ; « Mimile sortit de la poussette un grand couteau et il l’enfonça dans le cou de la Reine des Hommes. » (Copi, La Cité des Rats (1979), p. 61) ; « Si tu ne veux pas de moi vivant, je vais te tuer pour te posséder mort. Notre amour ne sera que plus exaltant. Où est le couteau du rosbif ? » (Regina Mort s’adressant à Cyrille le héros homo, dans la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi) ; « Je vous échange la vie du rat contre le couteau et le canif. » (la Reine s’adressant au Jésuite, dans la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi) ; « J’ai l’impression d’exister si peu, si mal, comme un second couteau… » (Lacenaire dans la pièce éponyme (2014) de Franck Desmedt et Yvon Martin) ; « Seulement à cette époque-là, et seulement parce que j’étais fatiguée. Je savais exactement comment je m’y prendrais. J’attendrais qu’ils dorment tous les deux, après quoi j’irais dans la cuisine pour aller chercher un couteau – les Sabatier que Petra et toi nous avez offerts seraient assez tranchants. Et ensuite je leur trancherais la gorge, d’abord celle de Tielo, puis celle de Peter. Après, je m’allongerais sur le lit et je dormirais. » (Ute, la femme hétérosexuelle parlant de son mari Tielo et de ses deux enfants Peter et Carsten, dans le roman The Girl On The Stairs, La Fille dans l’escalier (2012) de Louise Welsh, p. 33) ; « Jane [l’héroïne lesbienne] pensait avoir rêvé de Greta, la mère d’Anna, qui reposait sous le plancher du deuxième étage, mais dans son rêve Greta se mélangeait avec des putes d’Alban et la fille assassinée du film ; la façon dont ses yeux s’étaient écarquillés quand le couteau s’était enfoncé. » (p. 79) ; « C’est le couteau de chasse qui avait jadis appartenu au grand-père de Petra et Tielo. Les jumeaux s’étaient battus pour l’avoir à la mort de leur propre père. » (Petra s’adressant à son amante Jane, p. 140) ; « Jane sortit le couteau de sa poche pour le lui planter dans la cuisse jusqu’à la garde. Alba Mann hurla. » (p. 232) ; « La fourchette, c’est la maman. Le couteau, c’est le papa. La fourchette, c’est celle que je préfère. » (Laurent Spielvogel dans son one-man-show Les Bijoux de famille, 2015) ; « Dianne et moi, on était comme McGyver et son couteau. » (Phil, le héros homo à propos de sa sœur jumelle, dans le film « Die Mitter der Welt », « Moi et mon monde » (2016) de Jakob M Erwa) ; « Si le viol, le poison, le poignard, l’incendie, n’ont pas encore brodé de leurs plaisants dessins, le canevas banal de nos piteux destins, c’est que notre âme, hélas !, n’est pas assez hardie. » (c.f. la chanson « Au lecteur » de Mylène Farmer, reprenant Charles Baudelaire) ; « Maintenant, j’ai le couteau dans le dos. » (c.f. la chanson « Comme ça » d’Eddy de Pretto) ; etc.

 

INVERSION Copi 1

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B.D. "Femme assise" de Copi

B.D. « Femme assise » de Copi


 

Par exemple, dans la comédie musicale « Les Demoiselles de Rochefort » (1967) de Jacques Demy, le personnage à qui il est donné le couteau pour couper le gâteau n’est autre que Subtil Dutrouz, celui qui a découpé auparavant Lola Lola, la prostituée, pour la mettre dans une malle. Dans le film « Vil Romance » (2009) de José Celestino Campusano, Alejandra finit par tuer au couteau de cuisine Raúl, le héros homo qui la menaçait brutalement. Dans le film « The Boys In The Band » (« Les Garçons de la bande », 1970) de William Friedkin, quand Emory dit que ses lèvres lui font mal, Michael lui répond : « Si on met un couteau sous le lit, on n’a plus mal, me paraît-il. » ; et il rajoute « Et si on en met un sous la gorge, ça coupe. » Dans le roman Le Bal des folles (1977) de Copi, le narrateur homosexuel évoque chez les folles homosexuelles « cette hystérie propre aux groupes de travestis, on se gifle pour un mouchoir, on se casse la gueule pour un client (ne vont-ils pas jusqu’à tuer ?). Elles ont toutes des couteaux au cran d’arrêt dans leurs sacs. » (p. 34) ; « Le dernier tango-couteau ! Tu es la fleur empoisonnée de mon ultime sérénade, ma séductrice envenimée. » (Cachafaz s’adressant à son amant Raulito, dans la pièce Cachafaz (1993) de Copi) ; « Il se trouvait un couteau à pain sur le bar. María-José [travesti M to F] se concentra dans le désir de le voir s’enfoncer dans le cœur de Louis du Corbeau. » (cf. la nouvelle « Le Travesti et le Corbeau » (1983) de Copi, p. 38) ; « Je ne savais pas qu’Arthur était une épée à double tranchants. » (Hall parlant d’Arthur son frère homosexuel, dans le roman Harlem Quartet (1978), mis en scène par Élise Vigier en 2018, de James Baldwin) ; « Je me sens comme un rasoir qui n’a pas l’âme à raser. » (c.f. la chanson « Tu me divises en 2 » de Marc Lavoine) ; etc. Dans le film « Jonas » (2018) de Christophe Charrier, Jonas, le héros homosexuel, pénètre dans un hôtel de luxe, L’Arthémis, et le standardiste, Léonard, le prend pour un faux doux, un criminel armé, et préfère lui fouiller son sac : « Je sais pas. Je vérifie que t’aies pas d’arme, de couteau. J’en sais rien. »

 

Bien souvent, l’inversion dans les fictions homosexuelles symbolise une schizophrénie monstrueuse, une séduction diabolique entraînant vers un précipice mortel, une misanthropie : « Je viens d’une planète où on me qualifie comme renversant. » (Frank, le jeune héros homosexuel, dans la pièce Fixing Frank (2011) de Kenneth Hanes) ; « Quand je leur jetais de nouveau un regard, elles [Varia et sa copine] s’étaient transformées en monstre à deux têtes et ricanaient de plus belle, en renversant à tour de rôle leurs chevelures blonde et brune. » (Jason, le héros homosexuel décrivant la vénéneuse Varia Andreïevskaïa dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, pp. 59-60) ; « J’ai peur qu’il naisse anormal, avec la tête de ma mère et le corps d’un animal ! » (Lou en accouchant de son bébé, dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « Je sortirai de ce trou de ta mémoire où tu m’as jeté on ne sait quel jour, trou noir à l’envers de quoi j’ai plongé dans ma nuit la tête en bas. » (Vincent Garbo s’adressant à Carole dans le roman Vincent Garbo (2010) de Quentin Lamotta, p. 79) ; « Faites l’amour, nous la guerre, nos vies à l’envers. » (cf. la chanson « Fuck Them All » de Mylène Farmer) ; « Inverti lui-même, Jonathan Brockett haïssait le monde qui, il le savait, le haïssait en secret. » (Marguerite Radclyffe Hall, The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928), p. 316)

 

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L’inversion exercée par le protagoniste homosexuel figure un élan fusionnel (avec l’être aimé) violent, un échange fatal de personnalités, un rite de possession qui a tendance à virer au viol et à l’inceste : cf. le film « Strangers On A Train » (« L’Inconnu du Nord-Express », 1951) d’Alfred Hitchcock (avec la théorie du « criss-cross » – transfert de personnalités – de Bruno, le psychopathe homosexuel), la chanson « Épaule tatoo » d’Étienne Daho (« Vice et vice et versa, Suzy dans le vice, versa, da da dap dap. »), le roman Vice et versa (2008) de Fanny Mertz, la chanson « Et vice et versa » des Inconnus, etc. « Je le renverse dans le lit : il m’est livré. Il est à moi. » (le narrateur homosexuel du roman Chambranle (2006) de Jacques Astruc, p. 97) ; « T’imagines ce que c’est, un viol ?? T’imagines pas ?? C’est l’inverse de donner la vie. On vous prend la vie. Un sentiment de mort. » (Léa, la femme violée, dans la pièce Scènes d’été pour jeunes gens en maillot de bain (2011) de Christophe et Stéphane Botti) ; « N’ayez crainte, je n’ai pas l’intention de vous violer, mais seulement de vous interroger. Pour une fois, c’est vous qui fournirez les réponses, je suis le journaliste. » (Cyrille, le héros homosexuel inversant les rôles et les fonctions avec le journaliste, dans la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi) ; « Je lui ai emboîté le pas. Antoine m’a entraîné jusqu’aux toilettes où il m’a brusquement poussé. J’ai demandé : ‘Pourquoi ?’. ‘Tu verras. C’est un secret.’ Alors je me suis avancé sans broncher et Antoine a refermé la porte derrière lui. Et puis là… oh, la, la, la, la, j’en tremble rien qu’à l’écrire mais Antoine qui s’est immobilisé devant moi, m’a plaqué violemment contre le mur, s’est collé à ma poitrine jusqu’à presque m’étouffer, et d’un geste langoureux, il a posé sa bouche contre ma bouche, et tout en se penchant délicatement près de mon oreille, il m’a soufflé : ‘Je t’aime.’ J’ai failli m’évanouir à cet instant. J’étais transporté aux anges, renversé, ébranlé. » (Julien dans le roman Papa a tort (1999) de Frédéric Huet) ; « Je n’avais jamais été jaloux, avec toi, je suis devenu exclusif ! Cet amour-là est trop violent, il fait trop mal. Je croyais que l’amour était quelque chose d’agréable, qui nous grandissait. Mais celui que je ressens pour toi, me fait parfois l’effet inverse, il me détruit ! » (Bryan s’adressant à son amant Kévin dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 417) ; « J’attendais. Dans un autre monde. Le début d’un nouveau monde. Khalid : Omar. Omar : Khalid. » (Omar s’adressant à son amant Khalid, qu’il finira par assassiner, dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 151) ; « Auto-reverse ! Comme mamie ! » (la grand-mère gay friendly de Rodolphe, le héros homo, dans le one-man-show Tout en finesse (2014) de Rodolphe Sand) ; etc.

 

Par exemple, dans la pièce Doris Darling (2012) de Ben Elton, Trudy Hobson, la blonde, se venge de sa rivale lesbienne Doris en se faisant passer d’abord pour sa secrétaire afin ensuite de mettre à exécution un plan machiavélique de vengeance, un putsch.

 

Dans le one-man-show Au sol et en vol (2014) de Jean-Philippe Janssens, Jeanfi, le steward homo, dit que sur la fraterie de quatre enfants dont il fait partie, ils sont deux, sa sœur et lui, à avoir fait un coming out : « Ça fait un beau ratio ! ». Il fait la remarque qu’avec sa frangine, qui a choisi d’être chauffeur routier, de se comporter en mec, de changer les plaquettes de freins de leur père, et lui qui a décidé d’assumer sa féminité, d’être hôtesse de l’air, il a dû y avoir « inversion.
 

Concernant les nombreux liens fictionnels entre le trio homosexualité-inversion-inceste, ils s’expliquent par le fait que le désir homosexuel nie non seulement l’existence de la différence des sexes, mais aussi celle de la différence des générations : les rapports père-fils ou adultes-enfants sont régulièrement inversés et neutralisés dans l’esprit du héros homosexuel : « Cahoté par la vieille voiture à deux roues, la tête renversée, l’enfant voyait couler un trouble ciel d’octobre entre les noires cimes pressées et il criait quand, d’une rive mouvante à l’autre, passait un triangle d’oiseaux. Si quelque courant d’eau vive faisait s’infléchir la route et se décelait par une fraîcheur brusque, sa mère le couvrait de son manteau comme d’une aile noire. » (François Mauriac, Génitrix (1928), pp. 105-106) ; « Tu lis en lui comme dans un livre ouvert à l’envers. » (Félix s’adressant à son frère Victor, dans le roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 177) ; « Ce fut un innocent coup d’œil en arrière qui perdit le fils. L’homme, que le père semblait fuir, lança au fils un baiser aérien, et ce baiser percuta avec une telle violence l’innocence de ses pensées qu’il faillit tomber à la renverse ; mais le fourmillement délicieux que cette collision déclencha le laissa sur sa faim. » (le narrateur homosexuel de la nouvelle « À l’ombre des bébés » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 30) ; « Ce matin-là, j’étais avec mon père. Je l’accompagnais. Il ne pouvait venir seul. Il était l’enfant. J’étais l’adulte. » (Omar, le héros homosexuel du roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 39) ; « Que signifiait le baiser qui l’avait tant troublé : défi, ou mépris ? L’homme les avait-il pris, son père et lui, pour des invertis ? » (le narrateur de la nouvelle « À l’ombre des bébés » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 31) ; « Si t’es un bon papa, alors tu fais qu’est-ce que je veux… » (le jeune enfant s’adressant à son père, dans la nouvelle « L’Histoire qui finit mal » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 5) Par exemple, dans la chanson « Lisa tu étais si petite » de Faby, il est question d’homosexualité et « des enfants qui grandissent plus vite que les parents ». Cette inversion générationnelle, s’ajoutant à l’inversion des sexes par l’homosexualité, fait des dégâts. Par exemple, dans le film « Sils Maria » (2014) d’Olivier Assayas, Maria, actrice qui interprétait le rôle de Sigrid, une gamine qui menait son amante plus âgée Helena au suicide, doit rentrer vingt ans après dans la peau d’Helena pour rejouer la même pièce. Elle ne vit pas bien cette inversion des rôles, qui la met face à face avec la cruelle réalité de sa vieillesse. Dans la pièce Hétéro (2014) de Denis Lachaud nous est dépeint un monde sans différence des sexes, où la différence des générations s’est substituée à la différence des sexes à travers le clonage. L’être humain y est mesuré comme un cheval : il doit correspondre exactement à l’idéal physique des eugénistes homosexuels, obnubilés par la « pureté » et le « pedigree » des couples homos qu’ils veulent former à tous prix pour assurer leur descendance. Les rapports à la fois homosexuels et incestueux entre les personnages conduisent ces derniers à la mort.

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 
 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

a) L’inversion comme homosexualité :

Photo Trois Scenarii de Man Ray

Photo Trois Scenarii de Man Ray


 

Le monde homosexuel réel regorge de références à l’inversion : je vous renvoie par exemple à l’essai Recto/Verso (2007) de Gaël-Laurent Tilium (où l’auteur parle de sa vie homosexuelle), à l’autobiographie Je me retrournerai souvent (1990) de Dominique Arbanau, au smoking masculin pour femmes qu’a lancé le couturier homosexuel Yves Saint-Laurent, ou encore aux clichés de Benjamin Fondane Trois Scénarii (1928) par Man Ray. Par ailleurs, la revue homosexuelle Inversions fondée en novembre 1924 est devenue ensuite L’Amitié. Le cinéaste français homosexuel Paul Vecchiali crée sa propre société : Diagonales. Rien que le nom du groupe fétiche de la communauté gay, ABBA, suggère l’inversion et la symétrie axiale.

 

Photo de Claude Cahun

Photo de Claude Cahun


 

Il ne faut pas perdre de vue qu’avant de se faire appeler « les homosexuels », les personnes homosexuelles portaient le nom d’« invertis » (le terme « inversion » fut créé par Charcot en 1889). Par ailleurs, il n’est pas anodin que, dans la sphère publique, croiser les jambes, pour un homme, puisse parfois être perçu comme un signe d’efféminement voire d’homosexualité (suspicion qui, il y a encore cinquante ans, n’existait pas).

 

Jean-Paul Gaultier

Jean-Paul Gaultier


 

Socialement, l’inversion est souvent synonyme de conversion à l’homosexualité, de penchants inversement naturels. On retrouve l’idée d’inversion dans les expressions populaires telles que « virer sa cuti » ou « changer de bord/trottoir » concernant l’homosexualité. « Henri III disait ‘Il faut savoir tourner le badge’. » (le chanteur Nicolas Bacchus) ; « Le romantisme français a été fasciné par le travestissement et l’inversion – Mademoiselle de Maupin, de Gautier, Sarrazine et La Fille aux yeux d’or de Balzac. Avec Seraphitus-Seraphita celui-ci reprend le thème swedenborgien de l’androgyne comme image de l’être parfait, de l’être angélique. » (cf. l’article « Monsieur Vénus et l’ange de Sodome : L’androgyne au temps de Gustave Moreau » de Françoise Cachin, dans l’essai Bisexualité et différence des sexes (1973), p. 87) ; « Depuis petite, j’ai la passion d’inverser, juste pour voir. » (Virginie Despentes, King Kong Théorie (2006), p. 136) ; etc. Par exemple, dans le documentaire « Due Volte Genitori » (2008) de Claudio Cipelleti, il est question, quand on fait son coming out, de « se trouver de l’autre côté ». Dans le one-woman-show Mâle Matériau (2014) d’Isabelle Côte Willems, la narratrice transgenre F to M se propose de « passer d’un camp à l’autre ». Dans le documentaire « Les Homophiles » (1971) de Rudolph Menthonnex et Jean-Pierre Goretta, un témoin anonyme homo français déclare qu’il s’est téléporté « dans le monde d’en face ».

 

Film "Poker Face" de Becky Lane

Film « Poker Face » de Becky Lane


 
 

c) La confusion homosexuelle entre Révolution et Inversion :

J’ai souvent remarqué parmi mes amis et dans ma propre vie, que les personnes homosexuelles s’imaginent souvent que la révolution, c’est l’inversion ; qu’il suffit de retourner la carte du mal pour le faire disparaître ; qu’il suffit de se retourner pour conquérir. Par exemple, quand j’étais en collège, je me souviens que je trouvais très esthétique de me virevolter théâtralement pour styliser mon mouvement de tête (comme si mes cheveux allaient suivre le mouvement ralenti et impeccable des brushing de mes actrices préférées : Jaclyn Smith en Kelly Garreth dans la série Drôles de Dames, par exemple)… Cette comédie m’a d’ailleurs valu les railleries et les imitations de mes camarades de classe, qui m’appelaient par mon prénom en plein cours, exprès pour que je me tourne vers eux et qu’ils puissent se moquer de moi. Dans mon esprit, l’esthétique du basculement se voulait pourtant triomphante.

 

Si l’on regarde bien, on peut constater que l’inversion est une technique iconographique très employée par les artistes homosexuels. Par exemple, Marcel Duchamp, en 1950, se définit comme une « Prima Donna à l’envers ». Yves Saint Laurent est le premier couturier à faire porter des smokings aux femmes. Je pense aussi aux Reversals (1979) d’Andy Warhol, ces compositions existantes reprises en négatif.

 

Dans l’esprit de beaucoup de sujets homosexuels, la révolution est réduite puis confondue avec l’inversion. Ils font du paradoxe ou de l’inversion le sommet de la destruction du mal, la Voie Royale de la rédemption. L’alliance des contraires, technique rhétorique très appréciée des écrivains bobos homosexuels et des théâtreux post-modernes queer, repose en effet sur l’inversion (cf. je vous renvoie à la partie « Paradoxes » du code « Déni » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels) : cf. l’essai L’inversion de la question homosexuelle (2005) d’Éric Fassin, etc. Ils nous sortent des phrases zaziesques qui ne veulent rien dire, mais qui « sonnent bien » : « Des idées plein la tête, même dans le sexe, des idées plein le sexe. » (cf. la pièce Mon cœur avec un E à la fin (2011) de Jérémy Patinier, pp. 18-19) Par exemple, l’essayiste Lionel Souquet défend « un mentir vrai », soi-disant « ravageur et révolutionnaire ».

 

À leurs yeux, l’inversion agit comme une prestidigitation épatante, un tour de passe-passe extraordinaire, une hilarité corrosive et éclatante. « L’inversion est une déviation du cours naturel des choses. Mais souvent cette déviation oblige l’individu à agir d’une manière plus noble que ceux qui sont nés pour tout bêtement consommer les fruits de la terre. » (Havelock Ellis, L’Inversion sexuelle (1909), cité dans l’essai L’Homosexualité de Platon à Foucault (2005) de Daniel Borillo et Dominique Colas, p. 374) Chez le dramaturge homosexuel argentin Copi, notamment, elle représente une nouvelle cosmogonie (ex : dans le roman La Cité des Rats (1979), ce sont les dauphins les méchants, et les requins les gentils), elle figure la puissance révolutionnaire de l’« Art » en prenant l’aspect décalé et surréaliste de l’animal du Rat. Par exemple, dans son roman La Cité des Rats, l’entrée de la Cité est signalée par un écriteau où sont marquées en caractères traglodites les lettres « ARTS » (p. 140). Dans la pièce Le Frigo (1983), le Rat est l’allégorie de l’art d’inversion, de la schizophrénie en d’autres termes, puisque ce personnage est la voix-marionnette qui double le héros travesti « L. » : « Est-ce que tu sais qu’est-ce que c’est l’art, au moins ? Hé bien, c’est ça l’art, mais on ne prononce pas ‘rat’, on prononce ‘art’. » (« L. » à son Rat)

 

L’inversion mise en place par les personnes homosexuelles se veut d’abord un jeu humoristique, corsé par un vernis de militance, d’originalité et de créativité : en effet, les artistes homosexuels prétendent « bousculer les idées reçues en inversant les clichés ». Mais bon… leur victoire se joue davantage sur le terrain des images que sur celui du Réel. Par exemple, dans la pièce Scènes d’été pour jeunes gens en maillot de bain (2011) de Christophe et Stéphane Botti, Lennon, le gros « hétéro », fait peu à peu son « coming out », tandis que Martin, sur qui pèse pourtant une forte présomption d’homosexualité, s’annonce « hétéro ». Waou… quels superbes « surprise » et pied de nez aux « conventions » du genre…

 
 

d) L’inversion comme technique du viol :

Si au départ l’inversion fait rire (d’un rire bien mécanique), elle traduit sur la durée un glaçant désir d’être objet, une misanthropie, un esthétisme du désenchantement « banal et optimiste » (du genre « La vie ne vaut rien, et rien ne vaut la vie… ») : « Les rats renvoient à l’envers des humains. » (Copi dans la préface de son roman La Cité des Rats (1979), p. 11) ; « Je m’échine à expliquer aux autres, à ceux qui n’en ont rien à foutre, qui me tapent sur l’épaule et qui se marrent, à quel point ce monde est à l’envers. » (Mireille Best, Camille en octobre (1988), pp. 206-207)

 

L’inversion mise en œuvre par les personnes homosexuelles (en art mais aussi en identité et en amour) est en réalité une opposition faussement révolutionnaire, souvent complètement conformiste et violente dans le copiage de l’extrême inverse de « l’ennemi » choisi : « Si elle avait pu, je pense qu’elle n’aurait pas eu d’enfant non plus, donc j’avais quand même un modèle féminin, enfin de mère, qui était un peu atypique ; tout en étant, alors sur le plan esthétique, visuel et autres une femme des plus féminines par ailleurs : très attachée à son apparence, changeant de coupe de cheveux et de teinture et de je ne sais quoi d’autre, quasiment tous les mois, un jour blonde, un jour brune, un jour rousse. Je n’ai jamais compris quelle était sa vraie couleur de cheveux (rires), toujours en tailleur, ou avec de belles chaussures à talons, intéressée par sa silhouette, avec un tas de produits et de choses et très maquillées, etc. Tout l’inverse de moi, on va dire. » (Lidwine, femme lesbienne de 50 ans, dans l’essai Se dire lesbienne : Vie de couple, sexualité, représentation de soi(2010) de Natacha Chetcuti, p. 65)

 

Il y a dans l’« anti » et dans l’inversion de principe un mimétisme et un attachement inconscient à ce que l’on dit combattre ou imiter dans l’extrême. Dès qu’on s’oppose par principe et non librement, on tombe alors sur la bêtise de nos injonctions paradoxales du type : « Il est interdit d’interdire ! ». « Ce que le public te reproche, cultive-le, c’est toi. » (Jean Cocteau, Le Rappel à l’ordre (1926), cité dans le Magazine littéraire, n°423, septembre 2003, p. 55)

 

C’est alors que certains sujets homosexuels, à force de sacraliser l’inversion, basculent dans la violence et la schizophrénie. Par exemple, dans sa biographie sur Jean Genet Saint Genet (1952), Jean-Paul Sartre évoque à juste titre « cette inversion généralisée qui caractérise le mal » (p. 131). Le propre de l’individu psychotique, c’est d’inverser les choses, de cacher et de mentir sincèrement, de « faire éponge » avec tout ce qui l’entoure et de le diviser, car il ne se distingue pas mentalement du monde alentour : « Dans une psychose, les transformations ‘en contraire’ sont très fréquentes, le désir de battre devient envie d’être battu, le désir de dévorer devient la peur d’être dévoré, le plaisir de regarder du schizophrène se transforme en peur d’être épié (c’est la direction de la pulsion qui est transformée et aucunement la représentation de l’objet). L’exhibitionnisme lui-même peut nous proposer une solution acceptable, car il y a sans doute dans le travesti l’identification avec l’objet qu’on aimerait regarder, satisfaisant ainsi d’une façon narcissique un voyeurisme ‘retourné’. » (Docteur Hans Werner cité dans l’essai Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970) de Jean-Louis Chardans, p. 306)

 

En suivant la logique de l’inversion identitaire et amoureuse, il arrive que les personnes homosexuelles s’identifient vraiment à un couteau à double face : « Le côté ‘face’ de ma vie me prend la tête. » (Gaël-Laurent Tilium, Recto/Verso (2007), p. 11) ; « Barbara que vous voyez là assise, c’est un peu comme un couteau à double face. Ici aiguisé, ici aiguisé. Barbara telle que vous la voyez là, a un côté femme et un côté… Barbara est une femme sophistiquée. » (un témoin décrivant l’homme transsexuel M to F Barbara dans le documentaire « Woubi Chéri » (1998) de Philip Brooks et Laurent Bocahut) ; « Quand on écrit, on imagine le temps de telle action, comme on prend le couteau. » (le dramaturge argentin Copi lors de son entretien avec Michel Cressole, « Copi : Le Théâtre exaltant », en 1983) ; etc. Miss Knife, par exemple, est un personnage travesti créé par Olivier Py. Lacenaire, dans son journal, se définit comme un couteau.

 

L’inversion, qui, si elle avait été connectée au Réel, aurait pu être idéalement subversion, conversion et guérison, se mute en perversion (dans le sens psychanalytique du terme, à savoir « non-contrôle des pulsions »), en diversion, en passerelle honteuse entre homosexualité et hétérosexualité ou entre homosexualité et homophobie, en « Pont (menaçant) de la Bisexualité », en passage brutal de la vie à la mort, de l’amour au viol : « Comment passe-t-on d’une rive à l’autre ? Comment se fait-il que le désir puisse défier et même provoquer la mort ? » (cf. l’article « Matan A Una Marica » (1985) de Néstor Perlongher, dans Prosa Plebeya (1997), p. 35)

 

D’ailleurs, l’Histoire humaine montre bien que la défense de l’inversion a toujours eu une double facette tragi-comique pour la communauté homosexuelle : ceux qui ont défendu l’inversion homosexuelle sont aussi ceux qui, peu de temps après, l’ont condamnée et ont persécuté la soi-disant « espèce homosexuelle invertie ». Rappelons qu’au début du XXe siècle, l’inversion a été un argument scientifique homosexuel ET homophobe (logique puisque le désir homosexuel est intrinsèquement homophobe : il est pour et contre lui-même). Elle renvoie à la théorie uraniste et fin-dix-neuvièmiste du « Troisième Sexe » (= l’âme d’une femme dans un corps d’homme, ou bien l’âme d’un homme dans un corps de femme), à la croyance à la fois pro-gay et anti-homo du « corps homosexuel ». Par exemple, dans son essai (retiré de la vente) 700 millions de GEIS (2010) – en apparence scientifique (mais en réalité très homophobe ! –, Chekib Tijani défend l’existence d’une espèce homosexuelle clairement identifiable et détachée du reste de l’Humanité : le « Genre Endogène Inversé » (= GEI). « Quand il y a non-concordance entre sexe anatomique et sexe psychologique au sein d’un même individu, il y a inversion identitaire. Inversion parce que sexe psychologique et sexe anatomique sont l’inverse l’un de l’autre. » (p. 13) Il donne des conseils « pédagogiques » et « psychiatriques » pour que l’épidémie du GEI ne se développe pas et ne conduise pas le monde à sa perte : « Imaginons quelques instants le chaos dans lequel plongerait l’humanité si la moitié féminine de la population du monde se refusait à la moitié masculine. Ne serait-ce pas là un désordre fondamental pour la population masculine du monde entier ? C’est un tel désordre que vit la population GEI face à la population hétérosexuelle qui se refuse à elle. » (idem, p. 68) ; « Il importe de mobiliser tous les parents d’enfants en bas âge dans le monde sur la nécessité et les moyens de prévenir l’inversion de genre. » (idem, p. 78)

 

À la base, l’inversion homosexuelle semblait se réduire à une banale et poétique affaire de subjectivité culturelle, à la non-correspondance à l’image sexuée de son genre social. Elle devait être (à en croire les militants du Gender et de la Queer Theory) uniquement une question de paraître, donc relative et peu condamnable. En réalité, comme il s’agit d’un jeu de rôles interchangeables, on voit que c’est plus qu’une affaire de paraître ou de « genres culturels » contextuels : l’inversion concerne au fond la relation homosexuelle en elle-même, les actes homosexuels et les rapports de force (de soumission et de domination) qui se jouent au sein du couple homosexuel réel. Par exemple, dans son Journal (1889-1939), André Gide définit l’homme inverti comme celui qui « dans la comédie de l’amour, assume le rôle d’une femme et désire être possédé » (p. 671). La pratique sensuelle homosexuelle encourage au bout d’un moment les personnes homos à être auto-reverse (passive et active), à fusionner identitairement avec leur(s) amant(s), à violer et à être violées : « Je me dis – romanesque ! – que je suis un peu métis. Mes ancêtres auraient-ils jeté quelque semence de blanc dans le ventre d’une femme noire, ou l’inverse peut-être. » (Hugues Pouyé dans le site Les Toiles roses en 2009) ; « Dans le monde des homosexuels, les sodomistes, eux, sont légions, et pas forcément invertis. Mais cette séparation n’est en réalité qu’un alibi issu d’un cerveau intellectuel, puisque, pratiquement, les pédérastes soi-disant moraux ne manquent pas, la plupart du temps, de passer à la sodomie. » (Jean-Luc, 27 ans, homosexuel, dans l’essaiHistoire et anthologie de l’homosexualité (1970) de Jean-Louis Chardans, p. 93) ; etc.

 

Le plus paradoxal dans l’inversion homosexuelle, c’est qu’elle est à la fois l’instrument du viol et le masque de ce dernier. Elle illustre le viol ET l’indifférence au viol : « Il suffisait, je le savais, d’un rien, d’un geste, d’une sensation, pour que le miroir bascule et que l’envers du décor rempli d’abîmes et de dangers disparaisse. » (Berthrand Nguyen Matoko face à la proposition d’un poste de prostitué, dans son autobiographie Le Flamant noir (2004), p. 117)

 
 

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Code n°126 – Moitié (sous-codes : Visage divisé / Rideau déchiré / Orange coupée / Siamois / Animal à deux têtes)

Moitié

Moitié

 

 

NOTICE EXPLICATIVE

 

Pièce Wake Up (2014) de Patonov

Pièce Wake Up (2014) de Platonov


 

Si vous faites partie des gens qui ne comprennent pas pourquoi l’Église catho dit que les actes homosexuels sont « intrinsèquement désordonnés » et ne respectent pas l’unité de l’être humain, ou bien qui doutent que le désir homo est un élan qui divise la personne humaine plus qu’il ne l’unifie, voilà un code qui devrait vous éclairer !

 

Quand on aura compris que le désir homosexuel est un désir éclaté, écartelé/écartelant parce qu’éloigné du Réel par le sentiment et la haine de soi, qu’il est la marque d’une blessure, on aura touché au cœur du problème, et on reconnaîtra vraiment l’homosexualité telle qu’elle est : un désir humain non-essentiel.

 

Si j’avais une seule définition à donner au désir homo, je dirais qu’il est un élan sexuel qui divise plus qu’il n’unifie la personne qu’il habite (pour un temps plus ou moins long). Certes, la différence de sexes a déjà coupé l’Humanité en deux (Étymologiquement, le mot « sexualité » vient du verbe latin « secare », qui signifie « couper »). Mais c’est au cœur de l’individu que le désir homo divise. On pourrait dire que le désir homosexuel est un désir « plus que sexuel », supra-sexuel : il élargit encore plus la blessure existentielle béante de la sexualité humaine. Cette poussée désirante antagonique et extatique coupe une nouvelle fois symboliquement en deux la personne qu’il habite (on pourrait dire qu’elle la coupe en 4, comme les mythiques androgynes sont coupés en 4 !). La fantasmagorie homosexuelle nous donne maintes et maintes preuves en image de cette force fusionnelle de rupture qu’est le désir homosexuel, agissant inconsciemment en toute personne qui le ressent, lui donnant la sensation sentimentalo-narcissique de retrouver une unité amoureuse androgynique dans la dispersion : il n’y a qu’à regarder dans les œuvres homosexuelles toutes les mentions faites aux animaux à deux têtes, aux visages scindés en deux, aux jumeaux, à la cicatrice arborée par un mythique androgyne (figure de la sublimation/négation de la sexualité humaine incarnée).

 

Le désir homosexuel correspond bien à une blessure – ou plutôt une mauvaise gestion de sa coupure universelle de sexualité – car il est très souvent représenté par les auteurs homosexuels comme une entaille, une cicatrice, une balafre, une division : en plus de ce code sur la « Moitié », je vous renvoie surtout aux nombreuses occurrences faites au pirate Albator dans la fantasmagorie homo-érotiques, recensées dans le code « Désir désordonné » de ce Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Doubles schizophréniques », « Amant diabolique », « Jumeaux », « Trio », « Quatuor », « Fusion », « Homme invisible », « Miroir », « Désir désordonné », « Animaux empaillés », « Femme et homme en statues de cire », « Solitude », « Viol », « Clown blanc et masques », « Île », « Clonage », « Se prendre pour Dieu », et à la partie « Couteau » du code « Inversion », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 

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1 – PETIT « CONDENSÉ »

Pour allégoriser un désir de fusion amoureuse avec soi-même qui existait chez l’Homme bien avant qu’il ne le conceptualise, Platon a imaginé dans son Banquet (380 av. J.-C.) une race de créatures séparées par les dieux en deux moitiés, l’une mâle, l’autre femelle : les androgynes. L’androgyne est l’être imaginaire idéal, affranchi des contraintes du temps et de l’espace, vivant du fantasme de retrouver la plénitude de la totalité originelle en lui-même, aspirant au retour au jardin d’Éden, maudissant la sexualité qui l’a coupé littéralement en deux. Rien d’étonnant que dans l’iconographie traditionnelle, il soit donc associé au diable – dans la Bible, le diable se prénomme parfois « le Double » ou « le Séparé » –, et représenté par un être asexué, mi-démoniaque mi-angélique.

 

En adoptant une conception fusionnelle et conflictuelle de l’amour, beaucoup de personnes homosexuelles se lancent à la recherche de leur moitié androgynique. Alfred Jarry, notamment, invente le concept d’« adolphisme » qui n’est pas la communion de deux êtres différents fusionnant en Un, pas même de deux jumeaux, mais l’union des deux moitiés d’un même Moi. À en croire la majorité des personnes transgenres, cette osmose serait concrètement possible grâce à la chirurgie. En recousant en elles leur moitié, elles se donnent l’illusion de résurrection et de divinité. « Je me suis relevée de la table d’opération tel Lazare sortant de la fosse » affirme par exemple Hedwig, l’homme transsexuel triomphant, dans le film « Hedwig And The Angry Inch » (2001) de John Cameron Mitchell.

 

Elles se font parfois leur propre déclaration d’amour dans la glace. Mais celle-ci ne leur semble pas égoïste dans la mesure où, pour une part de leurs désirs intellectualisés, elles et leur reflet sont quand même deux. En général, l’amant homosexuel est vu comme le double dans les deux sens du terme : la duplication du même (exemple : un double de clé), ou bien la division du même (exemple : je vois double). Il se réduit donc à un clone entier mais aussi à une moitié androgynique. « J’avais oublié simplement que j’avais deux fois 18 ans » chante Dalida. Le désir homosexuel dit à la fois la duplication et la division. Inconsciemment, face à l’être aimé, beaucoup de personnes homosexuelles affirment qu’il y a deux fois elles-mêmes en lui, mais si rationnellement, elles voient bien qu’il y a lui tout seul et elles toutes seules.

 

MOIT

B.D. « Femme assise » de Copi

 

Le fantasme de viol ou le viol réel sont très souvent figurés dans les œuvres homosexuelles par l’image de l’androgyne coupé en deux, ou d’un même visage humain divisé symétriquement en son milieu. Les motifs du rideau déchiré, de l’orange coupée, de l’animal à plusieurs têtes, et surtout de l’Homme séparé en deux, symbolisent la division du Moi avec lui-même, ainsi que l’échec du désir androgynique qui n’arrive à faire que des clonages ratés dans la réalité concrète.

 

Ce désir de fusion-rupture pour recoller les morceaux avec soi n’est pas qu’une mise en scène de viol. Il peut en être la prémisse. Il existe un phénomène curieux et non automatique que nous pouvons constater à chaque fois qu’il y a en germe une situation de violence dans la réalité concrète : la fusion, même à l’état de fantasme, est parfois précédée d’un désir de rupture ou d’une rupture réelle, ou inversement, annonce une rupture ou un désir de rupture. Et cette fusion est d’autant plus violente que la force du mouvement de rupture qui la précédait a été forte ou désirée… comme pour un élastique. C’est le cas par exemple des hommes homosexuels avec le reste des membres du sexe masculin. Plus ils se seront coupés dans leur jeunesse (volontairement ou non) des garçons, et plus leur désir de fusion avec eux risque d’être brutal à l’âge adulte. Souvent, nous ne prenons pas soin d’analyser le désir homosexuel en relation avec une rupture ou la croyance infondée d’une rupture pensée comme définitive. Or, ce sont les personnes homosexuelles ou leurs personnages qui nous rappellent à l’ordre, comme Sonia dans le film « Oublier Chéyenne » (2004) de Valérie Minetto, en parlant de sa relation amoureuse avec Chéyenne : « C’est une fusion qui nous a séparées. »

 

Pour l’esprit qui sépare unité et rupture de manière aussi radicale, du fait que pour lui elles se confondent, les unités comme les ruptures partielles de l’existence humaine seront vécues comme des véritables mutilations, des séparations abruptes, des viols. C’est ce qui fait le drame de celui qui vit du rêve de l’androgyne : il craint que la recherche de son unité agisse comme une rupture totale avec lui-même ; et paradoxalement, il croit que la rupture totale avec lui-même va lui permettre de ne faire plus qu’Un. Le viol devient alors, dans son esprit, son unité. C’est ce qui fait dire à Neil, le héros homosexuel du film « Mysterious Skin » (2004) de Gregg Araki, que le viol pédophile dont il a été victime dans sa jeunesse l’a rendu unique. En effet, en parlant de son violeur, il lui reconnaît la découverte de son unicité : « J’étais son seul amour, son seul trophée. J’étais unique. » Le viol a le pouvoir de donner à ses victimes une impression d’unité dans la réification et la contrefaçon d’amour, alors que pourtant, comme le montre la scène du viol pédophile de « La Mauvaise Éducation » (2003) de Pedro Almodóvar durant laquelle le visage d’Ignacio se scinde en deux à l’écran, il cultive en elles ce désir de l’androgyne, les brise en deux, et leur annonce que sans lui elles ne valent rien.

 

L’unité que le viol ou le désir de viol impose aux personnes homosexuelles est une unité des extrêmes, écartelante mais pas toujours désagréable. Le passage du fantasme à la réalité fantasmée à travers le viol peut donner une impression d’éclatement lumineux extatique, de diversité offerte par la fausse profondeur du miroir, comme l’exprime Pietro en s’adressant à son violeur dans le film « Théorème » (1968) de Pier Paolo Pasolini en ces termes : « Je ne me reconnais plus. Ce qui me faisait l’égal des autres n’existe plus. Je leur ressemblais malgré mes défauts. Tu m’as soustrait à l’ordre naturel des choses. En te parlant, je prends conscience de ma diversité. »

 
 

2 – GRAND DÉTAILLÉ

FICTION

a) Un élan de la division, impulsé par le désir homosexuel (ou hétérosexuel, ou bisexuel), est symbolisé par le motif de la moitié :

MOITIÉ 1 Mala Educacion

Film « La Mala Educacion » de Pedro Almodovar


 

La moitié est un leitmotiv des œuvres homosexuelles : on la retrouve par exemple dans la pièce Les Babas cadres (2008) de Christian Dob, le film « La Face cachée de la lune » (2003) de Robert Lepage, le film « Alexander : The Other Side Of Dawn » (1977) de John Erman, le film « Uncut » (1997) de John Greyson, la photo Masculin Féminin (1998) d’Orion Delain, le roman Middlesex (2002) de Jeffrey Eugénides, le tableau Moi et Je (2002) de Xavier Wei, le dessin Encre de Chine (2006) d’Olympe, les tableaux de Pierre-André Guérin, la pièce Dans la solitude des champs de coton (1987) de Bernard-Marie Koltès, le roman Le Bal des Folles (1977) de Copi (avec l’unijambiste), le livre Le Cœur entre deux chaises (2012) de Frédéric Monceau, le film « Demi-Gods » (1974) de Wallace Potts, la pièce Un Rôle pour deux actrices et demie (2012) de Christine Berrou, le film « Separata » (2013) de Miguel Lafuente, la chanson « Les Uniques » de Nicolas Bacchus, le sketch du Testament de Muriel Robin (avec Jean-Denis, le frère coupé en deux), la chanson « Tu me divises en deux » de Marc Lavoine, la chanson « Half Ladies » de Christine & the Queens, la pièce Drôle de mariage pour tous (2019) de Henry Guybet (c.f. le tableau du visage coupé en deux accroché au mur du salon), etc.

 

Dans un premier temps, la mention de la moitié apparaît parfois anodine et anecdotique : « Tu garderais la moitié du Jésuite. » (la Princesse à la Reine dans la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi) ; « Je suis le propriétaire de la moitié de la pyramide ! » (le Jésuite dans la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi) ; « Je vous enverrai la moitié de ma paie de bibliothécaire ! » (le Rat à la Reine, pour sa propre libération, dans la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi) ; « La crise, ça veut dire qu’il faudra carrément se fendre à deux… de rire. » (Zize, le travesti M to F dans le one-(wo)man-show Zize 100% Marseillaise (2012) de Thierry Wilson) ; « Je deviens sa demi-sœur. » (Jean-Charles/Jessica, le héros transsexuel M to F s’adressant à son meilleur ami hétéro Jean-Louis, dans la pièce Y a comme un X (2012) de David Sauvage) ; etc. Dans le roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman, Ronit, l’héroïne lesbienne, regarde à la télévision une émission de magie dont elle invente le titre : « Ça pourrait être ‘Comment scier une femme en deux ?’ » (p. 282) Dans le film « Praia Do Futuro » (2014) de Karim Aïnouz, le titre du chapitre 2 est « Un Héros coupé en deux ».

 

Bien souvent dans la logique du désir homosexuel, le double est pensé non pas en terme d’unité (ex : le double de clé, deux jumeaux similaires mais non semblables) mais de division (ex : la moitié d’un Tout, le clone humain, etc.). « J’avais l’impression que je luttais pour rien. Comme dans ces jeux vidéo, où lorsqu’on coupe un ennemi en deux, chaque moitié redevient un ennemi potentiel. » (Bryan en parlant de son « amour » pour Kévin, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 35) Dans les pièces de Copi (Les Quatre Jumelles, La Nuit de Madame Lucienne, etc.), un personnage né jumeau peut remplacer son frère, est envisagé comme un clone ou une simple moitié du même individu : « Les jeux ne sont pas tout à fait faits, chère petite sœur. C’est toi ou c’est moi ! Puisque nous sommes jumelles ! On a commencé à se battre à l’intérieur du ventre de notre mère. » (la Comédienne à Vicky, dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi) ; « Après Victor, je suis devenue Mimi. Mi-homme, mi-femme. » (la narratrice transgenre F to M, dans le one-woman-show Mâle Matériau (2014) d’Isabelle Côte Willems) ; etc.

 

MOITIÉ 2 Mujeres al borde de un ataque

Film « Mujeres Al Borde De Un Ataque De Nervios » de Pedro Almodovar


 

La présence de la moitié, loin d’être positive, indique souvent un viol ou un désir de viol chez le personnage homosexuel : « Michael et moi nous récupérons les petits corps : Pigg n’a plus de bras, à Moonie lui manque la moitié de la poitrine, Rooney a la figure déchiquetée, nous récupérons aussi la tête de la louve qui flotte près de la plage et ma jambe en métal qui est ramenée par la mer. » (la voix narrative dans le roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 104) La moitié est signe de schizophrénie, voire de folie : « une vieille à moitié folle » (Robbie en parlant de sa mère, dans le film « Dérive » (1983) d’Amos Gutmann) ; « Et toi, tu t’es remis ensemble ? » (David à Olivier dans la pièce Comme ils disent (2008) de Christophe Dauphin et Pascal Rocher) ; « Je suis en train de me fissurer. » (Jarry dans son one-man-show Atypique, 2017) ; « Ça expliquera peut-être pourquoi je me sens double, pourquoi je dois sans cesse lutter entre deux mouvances. » (Jarry dans le one-man-show Entre fous émois (2008) de Gilles Tourman) ; etc. Par exemple, dans le one-man-show Tout en finesse (2014) de Rodolphe Sand, Joyce, la lesbienne, soutient qu’elle « n’est pas malade » et qu’elle « veut juste un gosse »… mais on découvre qu’elle donne des croquettes à ses enfants, les fait coucher dans des litières, et dit d’un air très pince-sans-rire qu’« elle adore les enfants » et qu’elle « en a déjà mangés 4 ». Elle compte même couper en deux l’enfant que le couple Rodolphe/Claudio comptaient faire avec elle dans leur projet de coparentalité : « On fait 50/50 avec l’enfant? Je prends la tête et vous les jambes ? » Dans le film « The Talented Mister Ripley » (« Le Talentueux M. Ripley », 1999) d’Anthony Minghella, Tom, le héros homosexuel serial killer est souvent montré avec le visage coupé en deux.

 

En général, la division de soi n’est pas facile à vivre : « Je fais tout un peu, mais rien n’est comme je veux, me dissous un peu, me divise en deux, mais là… m’effondre, m’effondre. » (cf. la chanson « M’effondre » de Mylène Farmer) ; « L’enfant sent en lui qu’il est porteur d’une minuscule fissure. C’est une chance et une souffrance. » (Damien/Brigitte travesti M to F s’auto-décrivant, dans le pièce Brigitte, directeur d’agence (2013) de Virginie Lemoine) ; « C’est pas rentable, l’hémiplégie. » (Rodolphe Sand dans son one-man-show Tout en finesse, 2014) ; « Je suis passé de l’autre côté du miroir. J’ai recollé mes morceaux. » (Mr Alvarez en travesti M to F, idem) ; « Moi, j’ai jamais réussi à être en entier à quelqu’un. » (Charlotte, l’héroïne lesbienne du film « À trois on y va ! » (2015) de Jérôme Bonnell) ; etc. Par exemple, dans la pièce Un Tango en bord de mer (2014) de Philippe Besson, Stéphane parle de son amour « amputé » pour (et à cause de) Vincent. Dans le film « Toute première fois » (2015) de Noémie Saglio et Maxime Govare, Jérémie, le héros homo qui ne s’était jamais posé la question de remettre en cause son homosexualité, voit sa vie chamboulée par l’amour d’une femme : on le voit essayer de partager en deux une carcasse de poulet… comme pour illustrer le déchirement qu’est le désir bisexuel.

 

En plus de symboliser un rapport souffrant et désuni à l’Amour, le motif de la moitié illustre également un rapport blessé à sa propre identité. Une terreur d’être unique ou uniformisé (cf. le film « Uniformadas » (2010) d’Irene Zoe Alameda).

 

On assiste à un effondrement narcissique du « Moi » qui se perd en eaux profondes. Le héros a l’impression de ne pas exister, ou bien d’être une moitié d’Homme (ça s’appellerait, dans le langage courant, la « dépression ») : « Je ne suis pas complète et je ne le serai jamais… comprenez-vous ? Je ne suis pas complète… » (Stephen, l’héroïne lesbienne du le roman The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, p. 285) ; « Je ne suis pas unique. Ne dis jamais ça. » (Valentine s’adressant à Valentin dans la pièce Le Jour de Valentin (2009) d’Ivan Viripaev) ; « Pourquoi je ne suis pas fils unique, moi ? » (Jack, le frère homo de Daniel, dans le film « Madame Doubtfire » (1994) de Christ Columbus) ; « Jo est persuadé qu’il est unique. » (Matthieu, l’amant de Jonathan, dans la pièce À partir d’un SMS (2013) de Silas Van H.) ; « Se sentir qu’une moitié de personne, c’est dur. » (Greta à son père qu’elle voit pour la première fois, dans le film « Órói », « Jitters » (2010) de Baldvin Zophoníasson) ; « Je suis une moitié de mime. Je suis entré dans la boîte en verre… mais je ne sais pas en sortir. » (Santiago dans la pièce Doris Darling (2012) de Ben Elton) ; « Seul, tu vis comme à deux, quand tu y repenses ! Moi, je vis comme pour deux ! » (Nathalie Rhéa dans son one-woman-show Wonderfolle Show, 2012) ; etc. Il rêve parfois de mourir. Par exemple, dans la pièce Parce qu’il n’avait plus de désir (2007) de Lévy Blancard, le personnage homosexuel est à la recherche d’« un monde où on peut disparaître à moitié ».

 

La coupure schizophrénique dépasse la simple dimension individuelle : elle est existentielle, universelle, internationale, planétaire : « Je suis né dans un pays occupé. Une nation coupée en deux, comme l’était la sienne autrefois. » (Théo, allemand, à propos de sa grand-mère qui a eu une liaison avec un Allemand, union dont il est issu, dans le roman, À mon cœur défendant (2010) de Thibaut de Saint-Pol, p. 178) ; « Lady Gaga a fait un grand écart facial sur la Grande Muraille de Chine. » (Graziella) (dans la pièce La Famille est dans le pré (2014) de Franck Le Hen) ; etc.

 

MOITIÉ 4 Hedwig

Film « Hedwig And The Angry Inch » de John Cameron Mitchell


 

Paradoxalement, le viol, même s’il coupe sa victime en deux, lui donne une impression d’unité : « Je plongeai dans la rivière. Baissant l’échine, je remontai un champ de vigne voisin, quand je sentis la masse de l’homme, comme un carapaçon de laine, me plaquer au sol en plein soleil. La chaleur de sa poigne se propagea jusqu’à mon cœur, et figea ma volonté. Il murmura à mon oreille les mots étrangers du manque et du désir. Il me lécha la nuque et le cou. Il écarta mes fesses et y colla ses joues râpeuses pour m’enduire de salive, tout en caressant mes hanches. J’avais plus que la chair de poule, mon corps tremblait tout entier comme si je n’étais plus qu’un cœur énorme, badoum, badoum… […] Quelque chose se tordait et craquait en moi. » (la voix narrative dans la nouvelle « La Carapace » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 15) ; « Mon père m’avait prévenu : ‘Tu finiras coupé ! » (Lacenaire se réjouissant cyniquement/orgueilleusement d’être condamné à l’échafaud, dans la pièce Lacenaire (2014) de Franck Desmedt et Yvon Martin) ; etc.

 

Pour colmater efficacement la fêlure du viol, le personnage homosexuel a trouvé une super parade : il va mettre un masque qui s’appelle « l’homosexuel », et qu’il va exhiber fièrement. Le motif de la moitié renvoie parfois explicitement à l’homosexualité. « Sergueï est moitié moitié… » (cf. les propos tenus à propos d’un danseur de ballet, dans le film « La Vie privée de Sherlock Holmes » (1970) de Billy Wilder) Dans le film « Les deux papas et la maman » (1995) de Jean-Marc Longval, quand Jérôme refuse de se poser la question de l’homosexualité pour lui-même, sa compagne Delphine lui dit : « Mais Jérôme, on a tous une face cachée… » L’inconscient collectif associe souvent l’homosexualité à une moitié, une ambivalence. « Vincent McDoom, il est métisse : moitié homme, moitié femme. » (Anthony Kavanagh dans son one-man-show Anthony Kavanagh fait son coming out, 2010)

 

La moitié dont parlent certains héros homosexuels, c’est précisément leur homosexualité qui revient au galop et prend le pas sur l’hétérosexualité. « Et puis un jour, l’autre moitié de moi s’est réveillée. On ne peut rien faire contre ça. » (Martin le héros homosexuel s’adressant à son ex-femme Christine par rapport à sa propre homosexualité, dans la série Joséphine Ange-gardien (1999) de Nicolas Cuche, épisode 8, « Une Famille pour Noël »)

 
 

b) Le visage du personnage homosexuel se scinde en son milieu :

Dans beaucoup de fictions traitant d’homosexualité, étonnamment, on voit beaucoup de scènes où le visage du héros homosexuel se coupe en deux : cf. la pièce Le Cri de l’Ôtruche (2007) de Claude Gisbert, le film « Kilómetro Cero » (2000) de Juan Luís Iborra et Yolanda García Serrano (avec la scène du visage coupé en deux par l’ascenseur), le roman Une Langouste pour deux (1978) de Copi, le roman Les Deux Visages de Janvier (1964) de Patricia Highsmith, le film « Two Gentlemen Sharing » (1969) de Ted Kotcheff, la pochette de l’album « Meds » (2006) du groupe Placebo, le site Internet officiel d’Indochine (cf. le site http://indo.fr, consulté en juin 2005, avec la statue coupée en deux), le concert de la tournée Mylenium Tour (1999) de Mylène Farmer (où la chanteuse sort du crâne d’Isis fendu en deux), le film « El Cielo Dividido » (2006) de Julián Hernández, le film « Hedwig And The Angry Inch » (2001) de John Cameron Mitchell, la pièce La Reine morte (1942) d’Henry de Montherlant (avec l’astrolabe cassé par Don Diego quand il avait 12 ans), l’affiche de la pièce Comme ils disent (2008) de Christophe Dauphin et Pascal Rocher, l’affiche du film « Doctor Jekyll And Sister Hyde » (1971) de Roy Ward Baker, le film « Un Autre homme » (2008) de Lionel Baier (avec le motif de l’homme coupé en deux par les baguettes chinoises), le film « Wild Side » (2003) de Sébastien Lifshitz, l’affiche du film « Glen Or Glenda ? » (1953) d’Ed Wood, la photo Couleur de peau (1977) d’Orion Delain, le roman Zéro Commentaire (2011) de Florence Hinckel (avec le visage coupé en deux de Medhi sur le dessin de couverture, réalisé par Laurence Ningre), le film « Broken » (2010) de Kent Thomas, le vidéo-clip de la chanson « Luca Era Gay » de Povia, le film « Navidad » (2009) de Sebastian Lelio (avec le visage coupé en deux de Aurora), la couverture de l’album « Mirror Mirror » du groupe Coop (avec les 4 visages coupés en 2 de Jamie McDermott), la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier, la pochette de l’album Changement de propriétaire du Beau Claude, la pièce Grosses Coupures (2014) d’Antoine Rabasco, la couverture du roman Chercher le garçon (2015) de Jérémy Lorca, etc.

 

On trouve de nombreux dessins ou peintures de Jean Cocteau, de Pierre-Ant, de Francis Bacon, du peintre Paul, de Frida Kahlo, de Salvador Dalí, avec des visages coupés en deux, l’homme séparé en deux dans les toiles, etc.

 

Dans la comédie musicale HAIR (2011) de Gérôme Ragni et James Rado, un des personnages gays, Claude Bukowski, porte une fissure rouge maquillée sur la face. Lors du générique du film « Romeos » (2011) de Sabine Bernardi, on voit des visages déchirés en deux, sous forme de « collages » photographiques. Dans la pièce La Mort vous remercie d’avoir choisi sa compagnie (2010) de Philippe Cassand, Xav, l’un des héros homos, est obsédé par un « homme défiguré, avec une cicatrice » : « Il a la gueule coupée en deux, comme dans mon rêve. Mais il est quand même beau. » Dans le film « L’Homme blessé » (1983) de Patrice Chéreau, Henri, le héros homosexuel, se coupe le front en deux en tapant sa tête contre un punching-ball de fêtes foraines. Dans le one-woman-show Mâle Matériau (2014) d’Isabelle Côte Willems, la narratrice transgenre F to M se met dans la peau de James, une femme qui s’est fait passée pour un homme toute sa vie, scieur de profession, et qui se prend « une poutre tombant sur son crâne » pour le fendre en deux. Dans le film « Facing Mirrors : Aynehaye Rooberoo » (« Une Femme iranienne », 2014) de Negar Azarbayjani, alors qu’Adineh l’héroïne transsexuelle F to M se rase la barbe (ou plutôt fait semblant de le faire), elle est surprise par l’arrivée d’Akram, la belle-mère de Rana, qui l’a vue dans la salle de bain, et elle se coupe au visage. Adineh sanglotte comme une enfant devant son miroir. Mais finalement, plus de peur que de mal : « J’aurais pu te taillader le visage ! » la prévient quand même Akram. Dans le film « Jonas » (2018) de Christophe Charrier, Nathan, à l’âge de 9 ans, a eu le visage coupé en deux car il s’est fait éjecter de son auto tamponneuse après avoir été attaqué par une meute de voitures dans un parc d’attractions appelé Magic World. Sa maman raconte l’accident : « Et schlaaack ! La joue coupée en deux, sur la barrière de protection. »

 

Souvent, le personnage homosexuel se décrit comme un pirate avec une cicatrice comme Fatigay, ou un buste sculpté fissuré : « J’y prends le rasoir jetable de Marcel et dans le cagibi à bricolage, d’un coup de marteau le brise en miettes contondantes ; du plus gros bout de lame récupéré je me taillade le visage aussi profondément que je peux, ne m’épargnant pas lèvres et paupières, et retourne tout sanguinolent me coucher sur le ventre, la tête dans mon oreiller buvardant larmes et sang. » (Vincent Garbo dans le roman Vincent Garbo (2010) de Quentin Lamotta, p. 59) ; « la longue cicatrice toute droite sur la joue de Stephen » (Stephen, l’héroïne lesbienne du le roman The Well Of Loneliness, Le Puits de Solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, p. 388) ; « Marcel se décrivait comme étant beau, grand et découpé. » (Denis-Martin Chabot, Accointances, connaissances, et mouvances (2010), p. 19) ; « Ils m’ont laissé ma tronche pas finie. » (la psy en évoquant ses parents, dans la pièce Psy Cause(s) (2011) de Josiane Pinson) ; « On m’a laissé la tête en souvenir, son crâne triangulaire est scié en deux, bien nettoyé dans un bocal d’alcool. » (la voix narrative dans le roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 60) ; « Dites, Linda, vous avez pas faim ? Ça vous dit la cervelle ? Un crâne ça s’ouvre ! » (Loretta Strong dans la pièce Loretta Strong (1978) de Copi) ; « Il [Ninu-Nip] se coupa deux fois le menton. » (cf. la nouvelle « Quoi ? Zob, zut, love » (1983) de Copi, p. 7) ; « Combien de fois je t’ai dit de te protéger le visage ? » (le mac s’adressant à l’amant de Davide, dans le film « Mezzanotte » (2014) de Sebastiano Riso) ; « Il leva brusquement son bras avec l’intention de se taillader le visage en diagonale d’une joue à l’autre, car il lui apparut comment vraiment sensé de défigurer ce qui était déjà défiguré à l’intérieur. Une balafre ? Non, faisons-en deux ! » (Pawel Tarnowski, homosexuel continent, ne supportant pas son élan physique envers le jeune David, dans le roman Sophia House, La Librairie Sophia (2005), p. 178) ; etc.

 

Cet homme à la tête coupée en deux, c’est l’allégorie du viol. « Et regardez ce que vous nous avez fait de notre cara diva ! Je vais me voir forcé de lui rouvrir le crâne pour récupérer le cerveau ! » (le professeur Verdureau en parlant de la cantatrice Regina Morti dans la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi) ; « J’ai trouvé une photo du président avec la petite fille (seulement la moitié de la tête de la petite fille rentre dans la photo) riant et regardant l’objectif. » (la voix narrative dans le roman L’Uruguayen (1972) de Copi, p. 35) ; « Une moitié de son visage disparaissait dans une mare de sang. » (Laura décrivant son amante Sylvia, dans le roman Deux Femmes (1975) de Harry Muslisch, p. 198) ; « Tu m’as coupé, sale pute ! » (Steve, le héros homosexuel, s’adressant à sa mère incestueuse Diane, dans le film « Mommy » (2014) de Xavier Dolan) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « La Mala Educación » (« La Mauvaise Éducation », 2003) de Pedro Almodóvar, suite au viol pédophile qu’il a subi près du fleuve, on entend le jeune Ignacio dire, pendant que son visage se sépare à l’écran : « Un mince filet de sang divisait mon front en deux. J’eus le pressentiment que ma vie serait à cette image : toujours divisée, sans que je ne puisse rien y faire. » Dans la pièce Fixing Frank (2011) de Kenneth Hanes, au village de Jonathan, un gars homosexuel efféminé a été tabassé par des « casseurs de pédés » dont Jonathan faisait lui-même partie, avant de se dire également homosexuel ! Depuis ce viol, Jonathan dit qu’il est hanté à jamais par l’image de cet « homme balafré » qu’il croise dans la rue. Dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1985) de Copi, Vicky Fantomas est une femme avec une cicatrice sur la joue gauche, avec une attelle à la jambe ; elle a été victime d’un attentat au drugstore et peut-être qu’elle-même portait la bombe. Dans le film « Cours privé » (1986) de Pierre Granier-Deferre, Jeanne Kern, une femme au visage coupé sur une photo figure dans une partouze avec de très jeunes gens. Dans sa pièce Des Lear (2009), Vincent Nadal, en répétant le mot « bâtard », coupe son corps et son visage en deux avec sa main : « Bâtard. Pourquoi nous marquer de ce mot ? » Dans la comédie musicale À voix et à vapeur (2011) de Christian Dupouy, c’est au moment où les deux amants homosexuels prononcent la phrase « C’est meilleur que l’été indien » qu’ils se coupent manuellement le visage en deux (je vous renvoie au code « Femme vierge se faisant violer un soir de carnaval ou d’été à l’orée d’un bois » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels). Dans le film « Adèle Blanc Sec » (2010) de Luc Besson, suite à un match de tennis entre l’héroïne et sa sœur jumelle avec qui elle maintient une relation fusionnelle androgynique (incestueuse ? elle est décrite comme « l’amie, l’ange »), finit paralysée à cause d’une broche venue se planter au milieu de son front, laissant couler un filet de sens qui lui coupe le visage en deux. Au début du film « Tesis » (1996) d’Alejandro Amenábar, un homme suicidé est « coupé par le milieu » sur la voie du métro ; et on voit plus tard Ángela et Chema regarder des films d’horreur, dont « Sangre Fresca », dans lequel on voit un homme se faire ouvre le cerveau à la lame de rasoir. Dans le one-man-show Jefferey Jordan s’affole (2015) de Jefferey Jordan, Mamie Suzanne raconte qu’elle a fait tomber son petit fils homosexuel lors d’une fête de famille, et qu’il s’est ouvert le menton.

 

Dans le roman The Girl On The Stairs (La Fille dans l’escalier, 2012) de Louise Welsh, les deux héroïnes principales, à savoir Jane (lesbienne en couple avec Petra) et la jeune Anna (13 ans, abusée par son père et violée par les hommes), ont la même éraflure sur le visage, à cause d’un lanceur de pierres qui a sévi autour de leur immeuble : « joue éraflée » (p. 33) ; « Jane se sentit un peu dépassée. Il était possible que la fille et elle aient été victimes du même lanceur de pierres. » (p. 44) ; « Jane songea une nouvelle fois à Anna, à l’ecchymose au-dessus de son œil qui reflétait presque la sienne. » (p. 54) ; « Vous avez une coupure sur le visage. » (un flic s’adressant à Jane, idem, p. 147) ; etc. Leur viol ou leur fantasme de viol fait l’unité entre les deux femmes coupées au visage.
 

Dans le film « ¿ Qué He Hecho Yo Para Merecer Esto ? » (« Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? », 1984) de Pedro Almodóvar, une femme à qui le mari vient gentiment apporter le café au lit, se fait ébouillanter la moitié du visage (on entend d’ailleurs la fameuse réplique « Nunca olvidaré esa taza de café » ; traduction : « Je n’oublierai jamais cette tasse de café. ») ; « Je me suis réveillé par un cri d’horreur. La fille de la patronne laisse tomber le plateau du petit déjeuner sur moi, le café me brûle le visage, je bondis dans mon lit. » (la voix narrative dans le roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 105) ; « À deux ans ma sœur m’a ébouillanté le visage. » (Joséphine en parlant de sa sœur jumelle Fougère dans la pièce Les Quatre Jumelles(1973) de Copi) ; « Une soupière pleine de pot-au-feu inonda Silvano et lui brûla le visage. » (Copi, La Vie est un tango (1979), p. 16) ; « Silvano fut couvert de café qui lui brûla le visage, dégoulinant sur les moustaches et les poils de la poitrine. » (idem, p. 45) ; etc.

 

Un objet – spéculaire, double, et coupant, comme par hasard… – symbolise à lui seul le viol et la moitié : c’est le couteau. Le motif du couteau-miroir revient très fréquemment dans les fictions homosexuelles : « Je vais chercher un couteau de cuisine et je vais t’ouvrir en deux comme une grosse dinde. » (Claudia à Elsa, les deux servantes de la pièce Se Dice De Mí En Buenos Aires (2010) de Stéphan Druet) ; « C’est une année à double tranchants. » (Ana, née la même année qu’Hitler, dans la pièce Journal d’une autre (2008) de Lydia Tchoukovskaïa) ; « Il se trouvait un couteau à pain sur le bar. Maria-José se concentra dans le désir de le voir s’enfoncer dans le cœur de Louis du Corbeau […]. » (cf. la nouvelle « Le Travesti et le Corbeau » (1983) de Copi, p. 38) Par exemple, le titre original de la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi était Le Couteau du Rosbif. Dans le film « The Boys In The Band » (« Les Garçons de la bande », 1970) de William Friedkin, quand Emory dit que ses lèvres lui font mal, Michael lui répond : « Si on met un couteau sous le lit, on n’a plus mal, me paraît-il. » Harold rajoute « Et si on en met un sous la gorge, ça coupe. ».

 

MOITIÉ 5 clown

Federico Fellini


 

Le visage séparé n’est pas toujours le symbole d’un viol véritable. Parfois, il s’agit juste chez le protagoniste homosexuel d’une impression de viol parce qu’il ne s’accepte pas en tant qu’être humain unique, parce qu’il refuse la naturelle différence des sexes, parce qu’il a peur de ne pas être aimé ou d’être mal aimé, parce qu’il découvre un désir homosexuel divisant : « Quel malheur, quel coup de hache dans ma vie qui était déjà en morceaux ! » (Albert en parlant de sa passion homosexuelle, dans le paragraphe final du chapitre 8 du roman Mademoiselle de Maupin (1835) de Théophile Gautier) ; « C’est très Genre, tes fesses. » (la narratrice transgenre F to M dans le one-woman-show Mâle Matériau (2014) d’Isabelle Côte Willems) ; « Que laisserons-nous de nous, moitié-anges moitié-loups, quand nos corps seront dissous dans la langueur monotone du premier frisson d’automne ? » (le narrateur homosexuel du spectacle musical Luca, l’évangile d’un homo (2013) d’Alexandre Vallès, avec plein de visages coupés en deux à l’écran) ; « Dès demain, je vais voir l’infirmière. Tu t’es fait un traumatisme crânien, c’est pas possible autrement. » (Amy s’adressant à sa meilleure amie Karma qui veut jouer la lesbienne avec elle, dans la série Faking It (2014) de Dana Min Goodman et Julia Wolov, l’épisode 1 « Couple d’amies » de la saison 1) ; « J’ai grondé. Je me suis fendu. » (le fiancé de Gatal, dans son monologue final où il se prend pour Dieu, dans la pièce Hétéro (2014) de Denis Lachaud) ; etc. Dans le film « Alice In Andrew’s Land » (2011) de Lauren Mackenzie, le visage d’Alice, l’héroïne lesbienne qui s’habille comme un garçon, apparaît coupé en deux par les portes de l’ascenseur se refermant sur elle.

 

La moitié indique la présence d’un désir sombre, noir, diabolique : « Elle [Esti] a reculé d’un pas. La moitié de son visage a disparu dans l’ombre. Autour de nous, les arbres bruissaient et bourdonnaient. » (Ronit, l’héroïne lesbienne, parlant de son amante Esti, dans le roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman p. 143) ; « Dalida, l’orchidée noire, la maudite, la veuve noire, le monstre à deux têtes. » (l’actrice jouant Dalida dans le spectacle musical Dalida, du soleil au sommeil (2011) de Joseph Agostini) ; « Lorsqu’on jette une lumière crue sur la partie du visage demeurée dans l’ombre, peut-il apparaître une difformité inquiétante ? » (Anna dans le roman Un Garçon d’Italie (2003) de Philippe Besson, p. 123) ; « Un ange à deux têtes, assis sur l’arbre dénudé, ricanait à mes dépens. » (la voix narrative dans le roman La Voyeuse interdite (1991) de Nina Bouraoui, p. 68) ; « J’avais toujours peur que les deux bouts de sa silhouette ne se détachent l’un de l’autre ! » (la voix narrative parlant de sa sœur Zohr, idem, p. 29) ; « La supérieure avait un peu de trouble dans le regard et sur son visage ; mais toute sa personne était si rarement ensemble ! » (Denis Diderot, La Religieuse (1760), cité dans l’essai L’Homosexualité de Platon à Foucault (2005) de Daniel Borillo et Dominique Colas, p. 191) ; « Je n’ai pas votre capacité à être double. » (Don Pedro à son père le Roi Ferrante, dans la pièce La Reine morte (1942) d’Henry de Montherlant) ; « Quand j’aurai cassé l’œuf en deux et que j’aurai gobé le jaune, il restera… le Roi Lear. » (le narrateur de la pièce Des Lear (2009) de Vincent Nadal) ; « Il pourrait bien avoir deux têtes, Petra et moi, on l’aimera quand même. » (Jane, l’héroïne lesbienne enceinte parlant de leur bébé, dans le roman The Girl On The Stairs, La Fille dans l’escalier (2012) de Louise Welsh, p. 114) ; etc.

 

Dans la pièce de Gérald Garutti Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens (2007), le diable est montré comme un homme coupé en deux. Dans le film « Mon Führer : La vraie histoire d’Adolf Hitler » (2007) de Dani Levy, Hitler se fait accidentellement couper une moitié de moustache. Dans le roman Le Musée des Amours lointaines (2008) de Jean-Philippe Vest, le visage à moitié caché du Maître de la secte La Guilde contribue à renforcer son action diabolique, androgynique, invisible : « Alors que le discours de Fabien se terminait, juste avant les applaudissements, deux spectateurs ont quitté la salle. […] La femme est coiffée d’un large chapeau, l’homme porte un costume noir et tous les deux arborent des lunettes de soleil. » (p. 331) Dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, c’est précisément quand les personnages sont diabolisés et homosexualisés qu’ils se coupent le visage : « À mesure qu’elle s’approchait, ses traits se précisaient. Elle avait les yeux d’un bleu surnaturel. Des pommettes hautes et saillantes. Des lèvres fines couleur carmin. De loin, on aurait dit une coupure saignante. » (Jason, le héros homo décrivant la vénéneuse Varia Andreïevskaïa, p. 56) ; « Hugues n’était vraiment pas mal, dans le genre austère. Mourad [l’un des deux héros homos] lui trouvait un petit quelque chose de Corto Maltese. Le côté baroudeur, pirate des mers du Sud. Il avait sûrement une belle cicatrice de guerrier quelque part. » (idem, p. 82) À la fin du roman, Mourad se coupe (accidentellement ?) le visage en se rasant (p. 205).

 
 

c) Le rideau déchiré :

MOITIÉ 14 Rideau déchiré Esos Dos

Film « Esos Dos » de Javier de la Torre


 

On retrouve le motif du rideau déchiré dans différentes créations homosexuelles : cf. le film « Cléopâtre » (1963) de Joseph Mankiewicz, le film « Tom Curtain » (« Le Rideau déchiré », 1966) d’Alfred Hitchcock, la pièce Comme ils disent (2008) de Christophe Dauphin et Pascal Rocher, le spectacle musical Un Mensonge qui dit toujours la vérité (2008) d’Hakim Bentchouala (avec la robe déchirée de Maxime), le film « Rideau de Fusuma » (1973) de Tatsumi Kumashiro, le roman La Peau des Zèbres (1969) de Jean-Louis Bory, etc. Par exemple, dans la pièce Arthur Rimbaud ne s’était pas trompée (2008) de Bruno Bisaro, le comédien coupe en deux la scène en tirant le rideau à la moitié du plateau. Dans le film « Naissance des pieuvres » (2007) de Céline Sciamma, la moitié du visage de Marie, l’héroïne lesbienne, est coupé par le rideau de douche. « Simon a fermé les rideaux, parce que le soleil qui éclaboussait l’appartement le minait. Il est allé chercher un rasoir, et il a lacéré les rideaux. » (Mike Nietomertz dans son roman Des chiens (2011), pp. 109-110) ; etc.

 

Très souvent, le personnage homosexuel ne se prend pas tant pour un être humain que pour un drap déchiré, une image incomplète, ou une sculpture fissurée en deux : « Je suis déchiré. » (Malcolm, le héros homosexuel, dans le roman Par d’autres chemins (2009) d’Hugues Pouyé, p. 121) ; « T’es déchirée ? Déjà ? » (Bernard le héros homo s’adressant au trans M to F « Géraldine » comme s’il était bourré, dans la pièce Nous deux (2012) de Pascal Rocher et Sandra Colombo) ; « Tu vas craquer. Tu es déjà plein de fissures. » (Georges à Zaza, dans la pièce La Cage aux Folles (1973) de Jean Poiret, version 2009 avec Christian Clavier et Didier Bourdon) ; « Il y en a un [loup] qui m’a arraché la moitié de la manche ! » (Garbenko dans la pièce L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer (1971) de Copi) ; « En se levant, Angela avait déchiré sa robe, ce qui sembla la désoler : elle palpa la déchirure. » (Angela, le personnage lesbien du roman The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, p. 181) ; « Muriel Gold, nue sous la douche, était à moitié cachée par le rideau qu’elle tenait délicatement de la main droite. » (Michel Tremblay, Le Cœur éclaté (1989), p. 215) ; « En rentrant, j’ai bouffé mes doubles rideaux. » (Rodolphe Sand dans son one-man-show Tout en finesse, 2014) ; « Le jour où tu m’as regardé, c’est comme un rideau qui s’est déchiré. » (Le désaxé homosexuel déclarant sa flamme à Daniel, dans le film « Persécution » (2008) de Patrice Chéreau) ; etc.

 

Le rideau déchiré symbolise le viol : « Le chauffeur de taxi […] Il râle, il a joui. Toujours la même histoire avec les Arabes. Il va se laver sans dire un mot, se savonne bien la bite sans oser me regarder dans le miroir qu’il a en face. Ça t’a plu ? je lui demande appuyé sur le rebord de la porte. Moi je me vois bien dans le miroir, j’ai les cheveux longs éméchés, la robe déchirée, on dirait une pute qu’on vient de violer. » (la voix narrative dans le roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 44) La séparation de ce tissu prend l’apparence d’une ouverture, d’une fusion, mais c’est une illusion poétique. « Le nuit le rideau se déchire […] arrachons rideaux et voiles pour joindre nos corps ! » (la voix narrative du roman La Voyeuse interdite (1991) de Nina Bouraoui, p. 14) ; « L’appartement dit d’où je viens, et les rideaux ouverts, où je vais… » (le Comédien dans la pièce Les Hommes aussi parlent d’amour (2011) de Jérémy Patinier). En réalité, il dit une perte d’identité et d’amour : « Jusque-là, l’amour que j’éprouvais n’avait cessé de claquer au vent comme une voile déchirée. » (Laura, l’héroïne lesbienne du roman Deux Femmes (1975) de Harry Muslisch, p. 19)

 
 

d) L’orange coupée en deux :

Parallèlement au symbole du rideau déchiré, on rencontre dans les fictions homosexuelles un autre motif de division : le fruit coupé en deux : cf. le film « Giorni » (« Un Jour comme un autre », 2001) de Laura Muscardin, le poème « Muerte De Antoñito El Camborio » (1928) de Federico García Lorca (avec les citrons coupés jetés à la rivière), le roman Ma Moitié d’orange (1973) de Jean-Louis Bory, le roman Oranges Are Not The Only Fruit (1985) de Jeannette Winterson, le film « Mi-fugue mi-raisin » (1994) de Fernando Colomo, la chanson « Aime » de Lara Fabian (avec la moitié d’orange), le film « Los Abrazos Rotos » (« Étreintes brisées », 2009) de Pedro Almodóvar (avec les tomates coupées en deux sur la planche de travail de la cuisine), la pièce La Journée d’une rêveuse (1968) de Copi (avec le melon tranché), le film « Les Lauriers sont coupés » (1961) de José Ferrer (traitant de travestissement), le film « Navidad » (2009) de Sebastian Lelio (avec les oranges dorées), etc.

 

« Cette rondelle orange, fruit-soleil fendu sur le verre » (cf. un extrait d’une nouvelle écrite par un ami en 2003, p. 20) ; « Est-ce que vous prendrez une rondelle d’orange confite dans votre vino bianco, cher Bottecelli ? » (Hubert, le héros homo, à Jean-Marc le journaliste, dans la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi) ; « J’ai aussi deux tranches de saumon et la moitié d’un citron. » (la voix narrative dans le roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 135) ; « Moi, les fruits, je les coupe en deux. » (Claude dans le one-man-show Jérôme Commandeur se fait discret (2008) de Jérôme Commandeur)

 

Dans la pièce Bonjour ivresse ! (2010) de Franck Le Hen, quand Benoît, le personnage homosexuel, définit l’homosexualité de son ancien camarade de classe Fifou, qu’il soupçonne d’être homo, il le coupe précisément en deux, comme un fruit) : « Il était mi-figue mi-raisin. » Parfois, l’homosexualité est, à travers le fruit coupé, présentée comme une superficialité, un stade narcissique souffrant, une séduction : « Les deux frères se ressemblaient comme une pomme coupée. » (la pièce Arlecchino, Il Servitore Di Due Padroni, Arlequin, valet de deux maîtres (1753) de Goldoni) ; « Sur le fruit coupé en deux, dur miroir » (cf. la chanson « Liberté » du groupe Cassandre, basée sur le poème de Paul Éluard) ; « Nous sommes l’androgyne tranché en deux. Je suis comme le fruit dont on a arraché la moitié et qui saigne. » (la voix narrative de la pièce Arthur Rimbaud ne s’était pas trompée (2008) de Bruno Bisaro) ; « Comme vous êtes sympas, je vais couper la poire en deux. » (Philippe Mistral dans son one-man-show Changez d’air, 2011)

 
 

e) L’Homme siamois ou l’animal à deux têtes :

Autre symbole de division illustrant l’action dispersante du désir homosexuel : l’homme à deux têtes. On le retrouve dans la pièce Les Divas de l’obscur (2011) de Stephan Druet (avec Muriel et Magdalena, les deux vieilles qui se déplacent comme deux sœurs siamoises, de manière très mécanique), le concert des Enfoirés 2008 (« Medley Le Secret des Chiffres », avec Pierre Palmade et Jean-Jacques Goldman déguisés en frères siamois), la pochette du disque de la chanson « Quel souci La Boétie ! » de Claudia Phillips (avec la chanteuse aux seins figurant deux têtes), la pièce Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens (2007) de Gérald Garutti (avec l’infirmière à deux têtes), le film « Freak Orlando » (1981) d’Ulrike Ottinger (avec les personnages à deux têtes de la Cour des miracles interlope), la pièce Ma Double Vie (2009) de Stéphane Mitchell (avec la mention d’un être mi-homme, mi-femme… en gros, du troisième sexe), le tableau Anthropométrie de l’époque bleue (1960) d’Yves Klein (avec les êtres siamois), la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi (avec les demi-frères), le one-(wo)man-show Madame H. raconte la saga des Transpédégouines (2007) de Madame H. (avec l’enfant bicéphale), la pièce Doubles (2007) de Christophe et Stéphane Botti (avec les frères jumeaux siamois), la pièce Western Love (2008) de Nicolas Tarrin et Olivier Solivérès (avec l’« Italien bicéphale »), le film « La Femme aux deux visages » (1941) de George Cukor, le concert Le Cirque des Mirages (2009) de Yanowski et Fred Parker (avec l’homme coupé en deux), le film « Autoportrait aux trois filles » (2009) de Nicolas Pleskof, la nouvelle« Kleptophile » (2010) d’Essobal Lenoir (avec le vigile du grand magasin, comparé à un cerbère à trois têtes), le film « L’Homme aux cent visages » (1959) de Dino Risi, le film « Between Two Women » (2000) de Steven Woodcock, la photo de Patrick Sarfati (p. 195) dans la revue Triangul’Ère 1 (1999) de Christophe Gendron, le dessin de saint Sébastien (2001) de Thom Seck, la pièce Vu duo c’est différent (2008) de Garnier et Sentou (avec Jean-Claude Collé, l’homme à deux têtes… ou les deux frères siamois ?), le film « Twee Vrouwen » (« Deux fois femme », 1985) de George Sluizer, le film « Abre Los Ojos » (« Ouvre les yeux », 2002) d’Alejandro Amenábar (avec l’homme aux deux visages), l’enfant à deux têtes balzacien (cf. le site http://www.histoires-litteraires.org, consulté en juin 2005), la pièce Nietzsche, Wagner, et autres cruautés (2008) de Gilles Tourman (avec, en décor, la chemise à deux têtes conçue avec un seul buste), le film « Un Pyjama pour deux » (1962) de Delbert Mann, etc. Dans le film « The Lady Vanishes » (« Une Femme disparaît », 1937) d’Alfred Hitchcock, Caldicott et Charters partagent un même pyjama.

 

Nombreux sont les personnages homosexuels affichant leur bilatéralité androgynique (l’androgyne est coupé en deux, voire en quatre) : « J’ai laissé mon double se détacher de moi. » (Robert dans la pièce Doubles (2007) de Christophe et Stéphane Botti) ; « On a pensé à se suicider… mais comme on avait qu’une corde pour deux… » (Stéphane dans la pièce Copains navrants (2011) de Patrick Hernandez) ; « Privée de joujou à double têtes pendant 6 mois ! » (Sharon à sa compagne France, dans la pièce Jupe obligatoire (2008) de Nathalie Vierne) ; « Merde… Si ça se trouve, je suis bipolaire ! » (Louis, le héros homosexuel, dans la pièce Dépression très nerveuse(2008) d’Augustin d’Ollone) ; « J’ai huit doigts et deux têtes. » (Marthe, l’héroïne lesbienne, dans le film « The Children’s Hour », « La Rumeur » (1961) de William Wyler) ; « Je me suis plié en deux… pour ne pas dire en quatre. » (François, le héros homosexuel du one-man-show Hétéro-Kit (2011) de Yann Mercanton) ; « L’été, on le passait avec les touristes. […] Les autres [hommes] nous suivaient dans les dunes, les fourrés, succombaient à nos baisers de pieuvres à quatre jambes, sœurs siamoises à deux sexes. » (Cécile en parlant de son amante Chloé, dans le roman À ta place (2006) de Karine Reysset, p. 48) ; « J’ai passé mon temps à vous séparer et à recoller les morceaux ! » (Jasmine aux deux demi-frères Djalil et François, dans la pièce Frères du Bled (2010) de Christophe Botti) ; « Parmi les affaires de Kévin, il y avait plusieurs tableaux. L’un d’entre eux représentait deux visages de profil, superposés, avec un seul œil en commun. » (Alexis Hayden et Angel of Ys, Si tu avais été… (2009), p. 13) ; etc. Par exemple, dans le film « Morrer Como Um Homen » (« Mourir comme un homme », 2009) de João Pedro Rodrigues), l’opération du changement de sexe nous est présentée comme le simple pliage d’un papier par le docteur Francisco. Le film « Unfinished : Exploring The Transgender Self » (2013) de Siufung raconte l’origine de l’Homme en tant qu’organisme ayant deux séries de bras et de jambes ainsi que deux visages sortant d’une grosse tête.

 

Dans la pièce Sugar (2014) de Joëlle Fossier, l’amant homosexuel, Georges, est à la fois invisible (il est toujours absent) et bipartite : « Finalement, elle a trois jambes, cette fiancée ? » (Adèle s’adressant à son frère homo William en feignant d’ignorer le sexe de son amant Georges) William finit par le confondre avec un pyjama à « deux pattes et deux manches en chiffon ». Dans le film « Love Is Strange » (2014) d’Ira Sachs, un des tableaux de Ben, le héros homo, représente un homme à deux têtes (siamois, donc) tenant sur ses genoux un bébé.

 

Cet être double décrit dans les fictions homo-érotiques est en général le représentant de diabolos, l’esprit double qui divise : « Gerry ressemblait aux jumeaux d’‘Alice in Wonderland’ de Walt Disney, Tweedledee et Tweedledum. » (Jean-Marc en parlant d’un ami homosexuel, dans le roman Le Cœur éclaté (1989) de Michel Tremblay, p. 169) Dans le roman L’Hystéricon (2010), le duo de gossip girls Karen/Amande est surnommé « les siamoises » (p. 31). C’est le cas d’autres duos de langues de vipère de ce même ouvrage : « Quand je leur jetais de nouveau un regard, elles [Varia et sa copine] s’étaient transformées en monstre à deux têtes et ricanaient de plus belle, en renversant à tour de rôle leurs chevelures blonde et brune. » (Jason, le personnage homosexuel décrivant la vénéneuse Varia Andreïevskaïa, idem, pp. 59-60) Dans le roman Les Nettoyeurs (2006) de Vincent Petitet, le duo impitoyable formé par le chef d’entreprise Mérovinge et sa masculine assistante Nathalie Stevenson (une femme blonde, grande et mince, portant un smoking noir Yves Saint-Laurent et une balafre) glace le sang… : « Nathalie pense comme moi. Tu sais qu’elle ne se trompe jamais, il lui suffit de voir une personne quelques minutes… Même si elle juge un peu à la cravache. » (Mérovinge, p. 214) ; « Leur obscure et défunte relation le hantait toujours. Il désirait lui plaire encore, non pour la conquérir, mais par désir enfantin de ne pas décevoir cette ancienne et violente maîtresse. » (idem, p. 215) ; « Antoine s’attarda sur la fraîche balafre qui barrait la joue de Nathalie Stevenson. » (idem, p. 240) ; « la balafrée de luxe » (idem, p. 244) Dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi, Ahmed est pris par les deux travelos Fifi et Mimi pour le (ou les !) fantôme(s) du Vicomte : « C’est deux personnes ! » soutient le premier ; « C’est une seule ! » embraye le second. Dans la mise en scène d’Érika Guillouzouic (2010) de la pièce Le Frigo (1983) de Copi, le protagoniste homosexuel/transsexuel est coupé et maquillé en eux : une moitié figurant le fils, une autre sa mère… et tour à tour, l’un des personnages prend le dessus sur l’autre, dans une débauche verbale d’une grande violente.

 

MOITIÉ 6 Aigle

Film « L’Aigle à deux têtes » de Jean Cocteau


 

En lien avec le code de l’Homme à plusieurs visages, on voit très fréquemment surgir dans la fantasmagorie homosexuelle les animaux à deux têtes : cf. la pièce L’Aigle à deux têtes (1946) de Jean Cocteau, le Musée d’Histoire Naturelle du film « Garçon stupide » (2003) de Lionel Baier (avec des images d’animaux à deux têtes ou biscornus au tout début du film), le film « La Chatte à deux têtes » (2001) de Jacques Nolot, la pièce Fatigay (2007) de Vincent Coulon (avec Dimitri et ses deux « inséparables »), le roman La Bête à trois têtes (1999) de Boniblues, le roman Une Langouste pour deux (1978) de Copi, le film « Einaym Pkuhot » (« Tu n’aimeras point », 2009) d’Haim Tabakman (avec le poulet coupé en deux), la comédie musicale Toutes les chansons ont une histoire (2010) de Frédéric Zeitoun (avec les deux mainates), le film « I Love You Phillip Morris » (2009) de Glenne Ficarra et John Requa (avec les deux chiens identiques baladés en laisse), le one-man-show Gérard comme le prénom (2011) de Laurent Gérard (avec Chanel et Saucisse, les deux teckels du coiffeur gay) ; etc. « Coupé en deux, le chiwawa ! » (César le héros hétéro, en parlant d’un ami qui a tué sa chienne, dans le film « On ne choisit pas sa famille » (2011) de Christian Clavier) ; « Tous les garçons et les filles étaient des aigles à deux têtes. » (cf. la chanson « Flower Power » de Nathalie Cardone) ; « Ils aiment beaucoup aussi un jeu très singulier qui consiste à courir à toute allure dans la ligne de démarcation entre la mer et le sable. […] parfois deux ensemble (les chiens), parfois seuls. » (la voix narrative dans le roman L’Uruguayen (1972) de Copi, p. 13) ; « Le boa a la tête coupée » (la voix narrative dans le roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 59) ; « Mais je ne veux pas manger un poulet entier ! Une moitié me suffira. » (Regina Morti dans la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi) ; « Ah, non ! Nous n’aurons qu’un rat à nous deux ! » (le Jésuite dans la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi) Dans la pièce La Tour de la Défense (1974) de Copi, Jean donne une moitié de couille de boa constrictor à Micheline (on ne sait pas trop, d’ailleurs, de quelle couille il parle…) : « Tiens, la moitié de la mienne. C’est exquis ! »

 

MOITIÉ 12 Kang

B.D. « Kang » de Copi


 

L’animal coupé peut renvoyer au viol ou au fantasme de viol (division identitaire avec soi-même). « Le personnage de Carlos Sanchez en avait marre de rester dans le buisson à espionner Lola. Et il décide de la violer à l’intérieur de son camion, sur une moitié de vache, étalée par terre, comme lit. Lola Sola se débat. Mais on comprend tout de suite qu’elle aime ça. Qu’elle aime un homme puissant. » (Alfredo Arias, Folies-Fantômes (1997), p. 253) Par exemple, dans le film « Guillaume et les garçons, à table ! » (2013) de Guillaume Gallienne, Guillaume, le héros bisexuel, face à ses problèmes d’identité et de dépression, va consulter un psychiatre qui lui montre des dessins que lui identifie comme « deux rats qui se mangent » avant de se résigner à y reconnaître un papillon.

 
 

f) Une vision androgynique de l’amour :

MOITIÉ 7 Carlos de Lazerne

Roman « La Veuve de minuit » de Carlos de Lazerne


 

En général, l’amour homosexuel – et c’est très clairement illustré dans les fictions – se caractérise par une recherche de fusion-rupture avec un semblable sexué androgynique, coupé en deux ou portant une curieuse cicatrice : cf. le recueil de poésies Androgyne, mon amour (1977) de Tennessee Williams, le film « 2 × Adam, 1 × Eva » (1959) d’Herbert Jarczyk, le film « The Sum Of Us » (1994) de Kevin Dowling et Geoff Burton, etc. « la fêlure qui te défigure » (cf. la voix narrative s’adressant à l’amant, dans la chanson « Un Merveilleux Été » d’Étienne Daho) ; « Un pare-brise de Twingo ? Fendu en deux, en plus… C’est gentil, je suis pas intéressé. » (le héros homo, réincarné en vitre, et accosté par une autre vitre, dans le one-man-show Raphaël Beaumont vous invite à ses funérailles (2011) de Raphaël Beaumont) ; etc. Le personnage homosexuel se voue à un dieu divisé en deux qu’il appelle « Amour » ou « Couple » : « Vous êtes presque des demi-dieux… Rien n’est vraiment impossible aux créatures de votre espèce. Vous avez lu Platon. Alors à deux, tout est possible. » (Thibaut de Saint Pol, N’oubliez pas de vivre (2004), p. 155) ; « C’est un fruit sucré que l’univers et la terre ensemencent, un cadeau divin qui t’est offert. Si tu crois à cette chance, la vie s’arrange pour nous donner l’autre moitié d’orange. » (cf. la chanson « Aime » de Lara Fabian) ; « Nous sommes tous nés d’un amour amputé. » (François, le héros homosexuel du one-man-show Hétéro-Kit (2011) de Yann Mercanton) ; « Avez-vous déjà remarqué que lorsque deux visages s’embrassent, ça forme un cœur ? » (Matthieu le héros homo dans la pièce À partir d’un SMS (2013) de Silas Van H.) ; « Il me reste une moitié de cœur. Allez, viens la partager ! » (Jonathan s’adressant à son amant Matthieu, idem) ; « Tu es l’autre partie de moi. Grâce à toi, je suis entière. » (Peyton, l’héroïne lesbienne parlant à son amante Elena dans le film « Elena » (2010) de Nicole Conn) ; « Vianney part très vite. Je sens à nouveau le souffle de son corps, chaud cette fois, qui s’éloigne de moi et qui, en s’arrachant à moi, m’enlève une partie de moi-même que je viens à peine de retrouver et dont je dois déjà me détacher. » (Mike racontant son aventure d’un soir avec un certain Vianney qu’il accueille chez lui alors qu’il a les yeux bandés, dans le roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, p. 86) ; « C’est comme un morceau de ma chair qu’on vient de sectionner. » (l’amante face à la rupture avec Éléonore dans la pièce Quand mon cœur bat, je veux que tu l’entendes… (2009) d’Alberto Lombardo) ; « À ce moment, elle ne connaissait rien d’autre que la beauté et Collins, et les deux ne faisaient qu’un seul être, qui étaient Stephen. » (Stephen, l’héroïne lesbienne du roman The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, p. 26) ; etc.

 

Les œuvres artistiques telles que le film « The Man Who Fell To Earth » (« L’Homme qui venait d’ailleurs », 1976) de Nicolas Roeg, le roman Ma Moitié d’orange (1973) de Jean-Louis Bory, le film « Hedwig And The Angry Inch » (2001) de John Cameron Mitchell, le film « Nous étions un seul homme » (1978) de Philippe Vallois, le roman L’Autre moitié de l’homme (1975) de Joanna Russ, le film « El Cielo Dividido » (2006) de Julián Hernández, ou le film « La Mala Educación » (« La Mauvaise Éducation », 2003) de Pedro Almodóvar, revisitent le mythe de l’androgyne. L’amant homosexuel est considéré comme le morceau de puzzle manquant à l’identité profonde de l’être et à la réalisation de l’amour plénier : « Je crois que je l’ai trouvé. Celui qui va tout réparer. » (Charlie en parlant de l’homme qu’il aime, dans le film « Urbania » (2004) de Jon Shear) ; « Il faut que je retrouve mon autre moitié. » (Hedwig dans le film « Hedwig And The Angry Inch » (2001) de John Cameron Mitchell) ; etc.

 

Par exemple, dans le roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, Alexandra parle toujours de sa « fente »; et elle cherche à diviser ses amantes : « Je compris que, sur ce plan-là, tout était maintenant changé. Comme si une digue s’était rompue en elle. » (p. 186)

 

Très souvent, le personnage homosexuel adopte un vision fusionnelle/désunie de l’amour femme-homme, et donc du couple homme-homme ou femme-femme. Il vit dans l’utopie de la complétude amoureuse parfaite avec un autre lui-même, une symbiose sans Désir mais débordante de sentiments narcissiques immatures. « Vous êtes ma juste moitié d’un Tout indissociable. » (Janine à Simone, dans la pièce Burlingue (2008) de Gérard Levoyer) ; « Aimer… C’est quand tu fais partie de moi. Si tu n’es plus là, tu me manques. Je ne suis plus que la moitié de moi-même. » (Bryan à son amant Kévin dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 328) ; « Il me faudrait là ta main pour étreindre une à une mes peurs de n’être plus qu’une. » (cf. la chanson « Pas le temps de vivre » de Mylène Farmer) ; « Tu as lu le Symposium de Platon ? Je pense que l’amour, c’est la recherche de sa moitié. » (Leo à son amant Ryan, dans le film « Drift » (2000) de Quentin Lee) ; « Il fallait que je sache que nous étions deux pour prendre une consistance. Seule, je n’existe pas. Je ne sais pas être le singulier de notre pluriel d’avant. » (Anna dans le roman Un Garçon d’Italie (2003) de Philippe Besson, p. 64) ; « Côte à côte, comme des mailles au lit. » (Arnaud à son amant Mario dans la pièce Quand mon cœur bat, je veux que tu l’entendes…(2009) d’Alberto Lombardo) ; « Nous avons attaché le président au pape avec une corde. Ils ont l’air de deux saucissons ficelés ensemble. » (la voix narrative dans le roman L’Uruguayen (1972) de Copi, p. 59) ; « C’est comme un morceau de ma chaire qu’on vient de sectionner. » (l’amante face à la rupture avec Éléonore, dans la pièce Quand mon cœur bat, je veux que tu l’entendes… (2009) d’Alberto Lombardo) ; « Redonne-moi l’autre bout de moi, tout ce qui fait qu’on est Roi. » (cf. la chanson « Redonne-moi » de Mylène Farmer) ; « Quand je suis seul, je ne suis plus rien. Je ne supporte pas la solitude. » (Paul Verlaine dans le film « Rimbaud Verlaine » (1995) d’Agnieszka Holland) ; « J’ai dans le cœur comme un poids de n’avoir fait le choix, Lui ou toi. Mes deux moitiés d’homme, sans eux je n’suis rien. » (cf. la chanson « Lui ou toi » d’Alizée) ; etc.

 

Dans le Musée des Amours lointaines du roman éponyme (2008) de Jean-Philippe Vest, les billets sont toujours vendus par paires, même quand le visiteur vient seul. D’ailleurs les personnages amoureux se regardent parfois comme des hermaphrodites (habituellement représentés endormis dans l’iconographie traditionnelle), comme des objets : « Il [Ethan] ne sait pas depuis combien de temps il regarde Hillary dormir. Les draps blancs ne recouvrent que la moitié de son corps. Le reste, Ethan le caresse doucement, du bout des doigts, comme une œuvre d’art trop fragile. » (Jean-Philippe Vest, Le Musée des amours lointaines (2008), p. 13) Dans le film « Patrik, 1.5 » (« Les Joies de la famille » (2009) d’Ella Lemhagen, Patrik pense au départ que ses deux « pères » adoptifs, Sven et Göran, sont des « demi-frères ».

 

Le désir homosexuel signale la présence d’une déchirure. Par exemple, dans le roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman, c’est précisément quand Esti, l’héroïne lesbienne, ressent un émoi sensuel pour une jeune prof d’histoire, mademoiselle Schnitzler, qu’en l’aidant à accrocher un poster au mur, le poster se scinde en deux : « Celui-ci se déchira en son milieu. ». Elles réparent leur maladresse avec du scotch : « Esti considéra le résultat final. La déchirure était à peine visible ; elle ne la voyait que parce qu’elle savait où elle était. » (pp. 80-81) Toujours dans ce même roman, c’est quand Dovid, le mari d’Esti, la découvre accidentellement au lit avec une femme, qu’il la voit en double : « En regardant Esti, il ne voyait pas une Esti, mais deux. » (p. 240)

 

Le fantasme amoureux de l’androgyne touche socialement beaucoup de couples fictionnels vivant sans amour mais pourtant dans l’utopie de la fusion androgynique appelée cinématographiquement « amour » ou « coup de foudre », qu’ils soient hétéros ou homos peu importe. « Demain, j’épouse une femme que je n’aime pas. Et je perds à jamais une moitié de moi. » (cf. la chanson « Je l’ai pas choisi » d’Halim Corto)

 

Cette conception égocentrique et fausse de l’Amour ne laisse pas, en général, les amants homosexuels fictionnels dans la paix (car qu’est-ce que l’Amour véritable si ce n’est Celui qui nous apprend que nous sommes uniques ?) : « Allez grouille, avant que la foudre nous coupe en deux ! » (Venceslao à son cheval dans la pièce L’Ombre de Venceslao (1978) de Copi) Ils ont l’impression de vivre un amour incomplet, décevant, au rabais, maudit par Dieu. « Avant toi j’étais entier et maintenant je suis une moitié. » (le Comédien dans la pièce Les Hommes aussi parlent d’amour (2011) de Jérémy Patinier) ; « Ils attendent sous l’abri que la tempête passe, tout en riant de leur situation cocasse. […] Un éclair illumine le ciel, suivi rapidement d’un coup de tonnerre, un signe que la foudre vient de tomber tout près. Puis, dans un vacarme ahurissant, un autre éclair s’abat sur leur refuge. Le tronc se fend, et une partie s’effondre. Abasourdi après avoir été projeté de deux mètres par la foudre, Ahmed rouvre les yeux et cherche Saïd. […] Saïd est mort, tué par l’orage, un signe peut-être que Dieu n’approuve pas ce que les garçons s’apprêtaient à faire ce soir. » (Denis-Martin Chabot, Accointances, connaissances, et mouvances (2010), p. 48)

 

La fusion est tellement désirée au cœur du couple homo que les amants finissent par s’étouffer et se détester, même s’ils sont incapables de se quitter : « Tu n’avais qu’à épouser Christopher Palm au lieu de te coller à moi comme une sangsue ! » (Fougère à sa sœur Joséphine dans la pièce Les Quatre Jumelles (1973) de Copi) ; « Tu joues la meilleure amie, et puis après, tu joues la parfaite hystéro qui m’arrache la moitié du visage ! […] Arrête de me toucher ! J’vais finir en morceaux avec toi ! » (Fred, le héros homo, à sa meilleure amie Alice dans la pièce Coloc’ à taire ! (2010) de Grégory Amsis) ; « Jamais je ne vous quitterai, le ciel devrait-il s’écrouler, parce que nous sommes un seul être, une seule âme divisée en deux moitiés qui se tourmentent. » (Daventry à Garnet Montrose, dans le roman Je suis vivant dans ma tombe (1975) de James Purdy, p. 156)

 

Quelquefois, les amants homosexuels vont même jusqu’à se prouver la folie de leur amour fusionnel en se violant, en se coupant en deux : « Mon plan consistait à passer une nuit avec toi. Cette nuit-là, je t’aurais baisée jusqu’à te fendre en deux. » (Victor à Helena, dans le film « Carne Trémula », « En chair et en os » (1997), de Pedro Almodóvar) ; « Je te fends la chatte ! » (Venceslao s’adressant à Mechita dans la pièce L’Ombre de Venceslao (1999) de Copi) ; « Ce matin, j’ai pris la décision de casser Rachid en deux, comme une biscotte. » (Jean-Luc par rapport à son petit copain Rachid, dans la pièce Cosmopolitain (2009) de Philippe Nicolitch) ; « Si tu me coupes, je te fends comme une bûche. » (Don Cristóbal au coiffeur dans la pièce La Tragi-comédie de Don Cristóbal et Doña Rosita (1935) de Federico García Lorca) ; « Je lui [Jean-Marie] défonce le crâne d’un coup de hache. » (la voix narrative parlant de Jean-Marie, dans le roman Le Bal des Folles (1977), p. 112) ; etc. En coupant son partenaire en deux, le héros homosexuel ne fait pas que le violer (du moins, à ses yeux) : il fait le travail de sexualité à la place de Dieu, donc de « création » dira-t-il, d’« amour ». Dans le film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta, Denis, le héros homosexuel, considère l’identité et l’amour comme un éclatement, une errance, une fusion où les partenaires passent leur temps à se dérober (dans tous les sens du terme !) l’un l’autre : « Je suis amoureux de celui qui détient ma pièce perdue que je veux te voler. » (Denis à son amant Luther) Pour lui, « vivre c’est continuer à vivre en pièces détachées, le sourire aux lèvres ». Et bien sourions et « éclatons-nous » au lit… avec le rictus forcé de Ronald McDonald’s.

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

a) Un élan de la division, impulsé par le désir homosexuel (ou hétérosexuel, ou bisexuel), est symbolisé par le motif de la moitié :

 

Je vous encourage à lire attentivement le code « Désir désordonné » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels, qui va de pair avec celui-ci, et qui insiste davantage sur les effets écartelants du désir homosexuel que sur les représentations iconographiques de la division.

 

MOITIÉ 8 La Fille coupée

Film « La Femme coupée en deux » de Claude Chabrol


 

Qu’on se le dise. Le code de la moitié n’est pas uniquement fictionnel, même si, bien évidemment, aucune personne humaine n’est un être à demi, ou n’arrivera à fusionner complètement avec son partenaire sexuel, tout « amoureux » et « en connexion » qu’ils se prétendent. Il est juste le reflet d’une réalité désirante, d’un fantasme de viol/de séparation consubstantiel au désir homosexuel. « Les mots ‘maniéré’, ‘efféminé’, résonnaient en permanence autour de moi dans la bouche des adultes : pas seulement au collège, pas uniquement de la part des deux garçons. Ils étaient comme des lames de rasoir, qui, lorsque je les entendais, me déchiraient pendant des heures, des jours, que je ressassais, me répétais à moi-même. » (Eddy Bellegueule dans le roman autobiographique En finir avec Eddy Bellegueule (2014) d’Édouard Louis, p. 84) ; « J’ai d’abord imaginé que je lui faisais l’amour, à elle, Sabrina, sachant qu’une pareille image ne pouvait pas me faire bander. Puis j’ai imaginé des corps d’hommes contre le mien, des corps musclés et velus qui seraient entrés en collision avec le mien, trois, quatre hommes massifs et brutaux. […] Des hommes qui auraient transpercé, déchiré mon corps comme une fragile feuille de papier. » (idem, p. 193) Cela ressemble à de la science-fiction, à une grosse blague, mais ce fantasme de la moitié est partagé par beaucoup plus d’individus homosexuels qu’on ne l’imagine : ils s’imaginent presque tous au pluriel. « Ma maison avait deux tours : l’une plongée dans la lumière et l’autre obscure. » (l’écrivain français Hugues Pouyé parlant de son enfance, sur le site Les Toiles roses en 2009) ; « Ma vie intégrait cette limite. Elle se fendillait dans les épreuves quotidiennes, se nourrissait d’être aimée pour ce que j’étais et non comme un idéal. » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), p. 59) ; etc.

 

Dans le documentaire « Due Volte Genitori » (2008) de Claudio Cipelleti, par exemple, un des témoins homosexuels exprime ses dernières volontés de manière bien étrange : « Quand je mourrai, je veux qu’on m’enterre dans deux cercueils différents. » Dans le documentaire « Le Genre qui doute » (2011) de Julie Carlier, le dragking interviewée (une femme transgenre se travestissant en homme en attendant d’être opérée) doute de son unicité et de l’unicité de l’être humain : « Quand on est trans, on déteste le manque. On veut être complet. Mais personne n’est complet. » Dans l’émission radiophonique Je t’aime pareil de France Inter (spéciale « Les différentes manières de gérer son homosexualité », diffusée le 24 juillet), il est question du terme « fem » qui qualifierait les femmes lesbiennes comme des demi-femmes.

 

La moitié est une projection identitaire narcissique. Généralement, elle provient d’une identification excessive à un acteur ou à un être de fiction. « Ce n’est qu’après avoir vu ‘Le Prince et le Pauvre’ que je reconnus mon autre moitié en la personne de Jimmie Trimble. » (Gore Vidal parlant d’un acteur de film, dans son autobiographie Palimpseste – Mémoires (1995), p. 35) ; « Être homosexuel, être Juif, être Blanc sont les 3 jambes sur lesquelles je marche. J’aime utiliser ma judaïté. » (Steven Cohen, le performer transgenre M to F, dans le documentaire « Let’s Dance – Part I » diffusé le 20 octobre 2014 sur la chaîne Arte) ; etc. En 1907 en Allemagne, le chancelier Bernhard von Bülow est saisi par la tourmente homo-judiciaire. En effet, Bülow est accusé d’entretenir des relations « contre nature » avec son secrétaire privé, un certain Max Scheefer, qu’il aurait appelé « ma meilleure moitié ». En 1908, selon Weindel et Fischer, « les homosexuels subissent les seuls instincts femelles, qui les mettent en antagonisme avec eux-mêmes, et c’est bien la forme de lutte la plus rude et la plus douloureuse dont un être pensant puisse se trouver déchiré » (p. 212).

 

La découverte – non pas de son désir homosexuel mais – de l’acte homosexuel a souvent un effet dispersant, schizophrénique : « J’avais le sentiment que, sous mes pieds, la terre s’était fendue en deux et que je glissais irrémédiablement dans une faille, sans pouvoir y échapper. » (Jean-Michel Dunand parlant de la découverte concrète de l’acte homosexuel, dans son autobiographie Libre : De la honte à la lumière (2011), p. 31) Cette division identitaire illustre un manque d’unité avec soi-même et avec les autres, y compris au niveau social. « Je m’enfermais dans un personnage à deux visages. J’étais l’illustration vivante du héros né de l’imagination de Robert Louis Stevenson dans la nouvelle L’Étrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde. Le bon grain et l’ivraie qui nous habitent tous se scindaient sous l’effet d’une drogue chez ce notable anglais. » (idem, p. 50) ; « En réalité, j’éprouvais tous les jours qu’il n’y avait pas de place pour moi dans le marxisme et, à l’intérieur de ce cadre comme partout, je devais vivre une vie divisée. J’étais coupé en deux : moitié trotskiste, moitié gay. » (Didier Éribon, Retour à Reims (2010, p. 205) ; « J’ai demandé au ciel de me dire pourquoi je suis là ? Qui j’étais ? Et quelques jours plus tard, on dit que le hasard n’existe pas, je regardais la télé le soir en zappant les chaînes, je vois un film érotique chouette et je vois un homme de dos, et l’autre personne je la voyais pas et après je me rends compte que ce sont deux homosexuels. Je n’avais jamais vu d’homosexuel en chair et en os et de les voir en plus en plein acte de violence. J’ai eu comme un coup de poignard, une monté de colère, un viol de mon être, une déchirure, je savais ce que c’était des pédés mais le voir physiquement a été comme un choc, comme une balle en pleine tête et à partir de ce moment-là ma vie est devenue un enfer, car je suis quelqu’un de craintif, et le moindre problème qui surgit faut que je tente de le résoudre sinon je peux paniquer très vite et là je me remémore ces images sans cesse. À m’en faire gerber et presser ma tête et ma poitrine continuellement comme dans un étau. Je me suis dit : ‘T’es un homme et eux aussi donc tu peux faire cet acte aussi’ et que je ne pouvais imaginer qu’un homme puisse descendre aussi bas dans l’instinct animal malsain. » (cf. le mail d’un ami, Pierre-Adrien, 30 ans, juin 2014) ; etc. Quand on ne vit pas concrètement ce qu’on sait de juste, on expérimente l’écartèlement du libertin ; on devient romantique à défaut d’être vrai et aimant, et cela nous fait théâtralement/vraiment souffrir : « Au fond, depuis l’adolescence, je suis déchiré entre mon rêve romantique et mes fantasmes parfois avilissants. » (Brahim Naït-Balk, Un Homo dans la cité (2009), p. 46)

 

La division identitaire qu’expriment certaines personnes homosexuelles peut également provenir d’un viol. « Mon cousin a profité de moi. Mon cousin avec qui il s’est passé des choses… très dures. C’était avec lui que j’ai perdu une partie de moi. Une fois mariée avec lui, il m’a fait payer le fait que j’aie été avec une fille avant. Il m’a séquestré. Il y a eu des coups. J’étais juste un corps. » (Amina, jeune femme de 20 ans, lesbienne, de culture musulmane, dans le documentaire « Homos, la haine » (2014) d’Éric Guéret et Philippe Besson, diffusé sur la chaîne France 2 le 9 décembre 2014) L’étrangeté de la séparation que fait vivre le viol, c’est qu’elle peut donner l’impression d’une unité et d’une vérité, l’espace d’un instant. « J’ai senti son sexe chaud contre mes fesses, puis en moi. Il me donnait des indications ‘Écarte’, ‘Lève un peu ton cul’. J’obéissais à toutes ses exigences avec cette impression de réaliser et de devenir enfin ce que j’étais. » (Eddy Bellegueule simulant des films pornos avec ses cousins dans un hangar, dans le roman autobiographique En finir avec Eddy Bellegueule (2014) d’Édouard Louis, pp. 152-153) ; « Mon ancien camarade de classe me met sous les yeux deux photos de Janson, cinquième et quatrième, toute la classe. […] Moi, mince, l’air silencieux, innocent d’une innocence évidente. Cela m’a ému, car depuis… Et tout à coup, le visage de Durieu que j’avais oublié et qui m’a arraché un cri : un visage d’ange résolu. Silencieux aussi celui-là, on ne le voyait pas, il disparaissait, je ne pouvais pas m’empêcher de ressentir sa beauté comme une brûlure, une brûlure incompréhensible. Un jour, alors que l’heure avait sonné et que la classe était vide, nous nous sommes trouvés seuls l’un devant l’autre, moi sur l’estrade, lui devant vers moi ce visage sérieux qui me hantait, et tout à coup, avec une douceur qui me fait encore battre le cœur, il prit ma main et y posa ses lèvres. Je la lui laissai tant qu’il voulut et, au bout d’un instant, il la laissa tomber lentement, prit sa gibecière et s’en alla. Pas un mot n’avait été dit dont je me souvienne, mais pendant ce court moment il y eut entre nous une sorte d’adoration l’un pour l’autre, muette et déchirante. Ce fut mon tout premier amour, le plus brûlant peut-être, celui qui me ravagea le cœur pour la première fois, et hier je l’ai ressenti de nouveau devant cette image, j’ai eu de nouveau treize ans, en proie à l’atroce amour dont je ne pouvais rien savoir de ce qu’il voulait dire. » (Julien Green, L’Arc-en-ciel, Journal 1981-1984, avril 1981, pp. 23-24) ; etc. Par exemple, Giulia Foïs, en parlant de son viol, dit « Je suis une sur deux ».

 
 

b) Le visage de la personne homosexuelle se scinde symboliquement en son milieu :

MOITIÉ 9 Internet

 

« Ernst Röhm est typiquement ce que l’on appelait à l’époque une ‘gueule cassée’. Des éclats d’obus lui ont enlevé la moitié du nez et entaillé ses joues. Malgré les miracles qu’accomplit dès cette époque la chirurgie esthétique, dopée par la Première Guerre mondiale, il porte pour toujours sur sa face des stigmates du Grand Massacre qui imposent le respect, les glorieuses cicatrices du héros de la Grande Guerre. » (Philippe Simonnot dans son essai Le Rose et le Brun (2015), p. 217)
 

Le dédoublement de personnalité impulsé par le désir homosexuel est exprimé concrètement par certaines personnes homosexuelles. Elles se disent incomplètes : « Je rêve de conquérir la partie manquante de moi-même. » (Hervé Guibert cité dans l’essai Le Rose et le Noir (1996) de Frédéric Martel, p. 482) ; « Le monde se fissure, et le mystère s’épaissit… » (la phrase de conclusion du documentaire « Une Vie ordinaire ou mes questions sur l’homosexualité » (2002) de Serge Moati) ; « Aujourd’hui, je suis complet. » (Axel, homme transsexuel M to F, après son opération de « changement de sexe », dans le documentaire « Nous n’irons plus au bois » (2007) de Josée Dayan) ; « Sur le front de Slimane, il y a quatre rides. Au bout de son nez, il y a comme une petite fissure. Slimane dit que sa grand-mère Maryam a la même. » (Abdellah Taïa parlant de son amant Slimane, dans son autobiographie Une Mélancolie arabe (2008), p. 104) ; etc. Souvent, elles se décrivent comme un pirate avec une cicatrice, et s’identifient aux visages coupés. « Mireya [l’héroïne de la série La Vie désespérée de Mireya, la Blonde de Pompeya] taillade le visage du Morocho, son homme, avec une bouteille de vin Mendoza qu’elle a cassée sur le comptoir en étain du café El Riachuelo. Mireya court désespérée dans la rue. Il pleut des cordes. La blonde s’appuie contre un réverbère et pleure à chaudes larmes. Ses pleurs se mélangent aux gouttes de pluie. » (Alfredo Arias, Folies-Fantômes (1997), p. 247) Par exemple, elles disent leur passion pour le manga japonais Albator ; et ce personnage est parfois utilisé comme pseudonyme sur les sites de rencontres Internet (cf. je vous renvoie à la partie sur « Albator » du code « Désir désordonné » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels). Dans l’affiche de son one-man-show L’Arme de fraternité massive ! (2015), Pierre Fatus a choisi de peindre son corps et son visage en noir, avec des inscriptions xénophobes et ethniques, figurant ainsi sa schizophrénie spaciale.

 

L’action de se couper le visage n’est pas à prendre dans son sens littéral, mais à mon avis, à interpréter comme un refus d’accepter son identité humaine, et plus largement la réalité de la sexualité. « Je suis une homme et un femme. » (Orlan, l’artiste « performer » F to M) Pour certaines personnes homosexuelles, la découverte de la différence des sexes a parfois été bêtement vécue comme un coup de hache, une séparation définitive de l’Amour (femme/homme, mais aussi créature/Créateur). C’est le cas de l’écrivain Jean Genet, par exemple. « Il ne meurt pas. La conscience reflue, Genet renaît de ses cendres ; la tante-fille, coupée en deux par le couteau d’abattoir, se recolle. » (Jean-Paul Sartre, Saint Genet (1952), p. 133)

 

La moitié de visage ou de cerveau est aussi une possible conséquence de l’homophobie, c’est-à-dire du viol qu’ont vécu certaines personnes homosexuelles : « J’ai une partie du cerveau qui a été atrophiée. » (Bruno Weil, jeune homme homosexuel passé à tabac par quatre hommes qui l’ont laissé pour mort, dans le documentaire « Homos, la haine » (2014) d’Éric Guéret et Philippe Besson, diffusé sur la chaîne France 2 le 9 décembre 2014)
 
 
 

c) Le rideau déchiré :

Parfois, la personne homosexuelle ne se prend pas tant pour un être humain que pour un drap déchiré. Cela peut renvoyer à une figuration de la schizophrénie ou du viol/de l’inceste : « Tu as encore ton extase ? Tu sais, elle [Cecilia] ne veut pas toucher mon rideau. » (Ernestito dans l’autobiographie Folies-Fantômes (1997) d’Alfredo Arias, p. 229) ; « En me rendant devant la chambre de mes parents ces nuits où, tétanisé par la peur, je ne trouvais pas le sommeil, j’entendais leur respiration de plus en plus précipitée à travers la porte, les cris étouffés, leur souffle audible à cause des cloisons trop peu épaisses. (Je gravais des petits mots au couteau suisse sur les plaques de placoplâtre, ‘Chambre d’Ed’, et même cette phrase absurde – puisqu’il n’y avait pas de porte –, ‘Frappez au rideau avant d’entrer.’) Les gémissements de ma mère, ‘Putain c’est bon, encore, encore.’ J’attendais qu’ils aient terminé pour entrer. Je savais qu’à un moment ou à un autre mon père pousserait un cri puissant et sonore. Je savais que ce cri était une espèce de signal, la possibilité de pénétrer dans la chambre. » (Eddy Bellegueule dans le roman autobiographique En finir avec Eddy Bellegueule (2014) d’Édouard Louis, p. 81-82)

 
 

d) L’orange coupée en deux :

Concernant le motif des fruits coupés en deux, il est amusant de le voir employé dans des contextes réels où apparemment il n’a rien à y faire. Par exemple, dans la pièce La Tour de la Défense de Copi (1981, mise en scène de 2010 par Florian Pautasso et Maya Peillon), des fruits – kiwis, mandarines – sont coupés en deux pendant la représentation.

 

Il n’est en général pas synonyme d’amour unifié et durable. Dans son autobiographie Recto/Verso (2007), Gaël-Laurent Tilium définit les soirées avec ses « potes de baise » (ou « fucking-friends ») comme la « seconde moitié d’orange » d’une sexualité amuse-gueule (p. 226).

 

Pour la petite histoire, les relations homosexuelles étaient désignées dans la Chine du VIe siècle avant J.-C. sous le terme d’amours de la « pêche partagée » (cf. Assises de la Mémoire Gay, Gays et lesbiennes en Chine (2004), p. 9).

 
 

e) L’Homme siamois ou l’animal à deux têtes :

MOITIÉ 10 Glen or Glenda

Film « Glen Or Glenda ? » d’Ed Wood


 

Nombreux sont les sujets homosexuels affichant leur bilatéralité ou se décrivant comme deux personnes alors qu’ils n’en sont qu’une. « Je suis toujours deux. » (Cécile Vargaftig, interviewée à l’émission Homo Micro sur Radio Paris Plurielle, Paris, le 7 mars 2011) ; « J’ai commencé à vivre deux vies séparées. Je devenais un homosexuel. » (Guy Hocquenghem, cité dans l’émission-radio Je t’aime pareil d’Harry Eliezer sur France Inter, spéciale « Papa, maman, les copains, chéri(e)… je suis homo », le 10 juillet 2010) ; « À deux, vous essayez de faire une personne, ok ? » (le comédien Jarry en boutade à deux spectateurs pendant son one-man-show Entre Fous Émois, 2008) ; « On passait des heures devant les agneaux à deux têtes. Il était bouleversé. » (la voix-off de la mère de Bertrand, dans le docu-fiction « Le Dos rouge » (2015) d’Antoine Barraud) ; « Le double, moi, ça m’effraie. Ces deux sœurs ont la similarité des jumelles. On aurait dit qu’elles auraient voulu être siamoises. » (Celia s’adressant à Bertrand à propos d’une toile figurant deux sœurs identiques, idem) ; etc. Ils perpétuent de manière partielle et souvent inconsciente le mythe de l’androgyne platonicien : comme l’explique Jean Libis dans son essai Le Mythe de l’Androgyne (1980), « L’androgyne, c’est l’Un-en-deux. » (p. 273). On peut lire dans L’Humanité du 20 mai 1993 l’article de Jean-Pierre Leonardini au titre éloquent : « Un Homme inverti en vaut deux ».

 
 

Photo Henri Michaud (1925) de Claude Cahun

Photo Henri Michaud (1925) de Claude Cahun


 

Dans le monde artistique, l’androgynie ou l’hermaphrodisme ont parfois été représentées par une statue avec deux têtes : c’est le cas de l’étrange sculpture Métamorphose d’Hermaphrodite et Samalcis (v. 1520) de Mabuse exposée au Musée Van Beuningen (Pays-Bas). Généralement, la scission identitaire souhaitée, et exprimée dans les arts, n’est pas de bon augure. Par exemple, dans la pièce Le Frigo (1983) de Copi, les didascalies de l’entrée de la mère de « L. » sont le signe d’une ambiguïté de sexes (elle est un trans), d’une violence androgynique à venir : « (L. rentre avec un double costume qui représente sa mère d’un côté, et L. en robe de chambre et moustaches de l’autre.) »

 

 

Dans le documentaire « Ni d’Ève ni d’Adam : une histoire intersexe » de Floriane Devigne diffusé dans l’émission Infrarouge sur la chaîne France 2 le 16 octobre 2018, Déborah, personne intersexe élevée en fille, et son amie Audrey, elle aussi intersexe, se baladent au Muséum d’Histoires Naturelles de Lausanne (en Suisse), et y observent les animaux empaillés, et notamment un « Chat : Monstre à tête double ».
 
 

f) Une vision androgynique de l’amour :

MOITIÉ 11 Mylène

Concert de Mylène Farmer


 

D’un point de vue amoureux, de nombreuses personnes homosexuelles adoptent une conception androgynique du couple (= le couple ne serait pas formé de personnes entières et uniques, mais de deux moitiés d’une même personne) : « Toutes les histoires d’amour sont des projections. À travers l’autre on est amoureux d’une partie de soi qu’on n’a pas exploitée, la partie perdue de soi-même. » (Étienne Daho dans le site www.citation.ca, consulté en janvier 2007) ; « Deux êtres qui s’aiment fort sur la Terre forment un ange dans le ciel. » (Jean-Claude Brialy cité dans la revue Triangul’Ère 7 (2007) de Christophe Gendron, p. 9) ; « Quand j’ai fait la connaissance d’Ali, par le biais d’un site de rencontres gay en avril 2004, il avait quasiment la moitié de mon âge. J’ai d’abord aimé son visage, sa jeunesse. » (Brahim Naït-Balk, Un Homo dans la cité (2009), p. 99) Le « monologue avec l’amant » (cf. le documentaire « Le Bal des chattes sauvages » (2005) de Véronika Minder), voilà le rêve que beaucoup d’entre elles veulent réaliser. Luis Cernuda, par exemple, est défini, non sans raison, comme le « poète de l’amour incomplet » (Armando López Castro, Luis Cernuda En Su Sombra (2003), p.163).

 

Dans le documentaire « Cet homme-là (est un mille-feuilles) » (2011) de Patricia Mortagne, Patricia a épinglé sur pinces à linge les moitiés de portraits de visage de ses parents, qui maintenant ne s’aiment plus d’amour car son père est parti avec des hommes.

 

Dans son essai Petit traité des grandes vertus (1995), le philosophe André Comte-Sponville nous met très justement en garde contre ces simulacres d’amour que sont les « coups de foudre » et les unions amoureuses de deux individus qui se mettent ensemble non parce qu’ils s’aiment vraiment mais pour ne pas rester tout seuls (cf. la fameuse « Solitude à deux » dont je parle dans le code « Île » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels) : « Deux amants qui jouissent simultanément, cela fait deux plaisirs différents, l’un à l’autre mystérieux, deux spasmes, deux solitudes. Le corps en sait plus sur l’amour que les poètes, du moins que ces poètes-là – presque tous – qui mentent sur le corps. De quoi ont-ils peur ? De quoi veulent-ils se consoler ? D’eux-mêmes peut-être, de cette grande folie du désir (ou de sa petitesse après coup ?), de bête en eux, de cet abîme si tôt comblé (ce peu profond ruisseau glorifié : le plaisir), et de cette paix, soudain, qui ressemble à une mort… La solitude est notre lot, et ce lot c’est le corps. » (p. 305)

 

Le fantasme amoureux de l’androgyne touche socialement beaucoup de couples vivant sans amour mais pourtant dans l’utopie de la fusion androgynique appelée cinématographiquement « amour », hétéros ou homos confondus. Dans son essai Le Premier Sexe (2006), le philosophe Éric Zemmour a tout compris quand il dénonce l’obsession collective de la « couplisation » (p. 101) de notre société, qui construit des moitiés d’Hommes, des clones sans personnalités et sans désir : « On peut les voir, dans les rues de Paris et d’ailleurs, main dans la main, vêtus du même uniforme, pantalon large et informe, baskets, chemise ample et pull-over moulant, les cheveux mi-longs. Un même corps de garçonnet androgyne pour deux. Ils sont l’incarnation de la vieille métaphore de Platon sur le corps coupé en deux que l’amour ressouderait miraculeusement. Ils sont plus que frères et sœurs, ils sont jumeaux. Depuis le plus jeune âge, ils sont en couple. Ils ne conçoivent pas la vie, le désir, la rencontre, autrement que dans un cadre immédiatement installé. Parfois, les éléments du couple changent, mais c’est chaque fois une déchirure. Mais peu importe, ce ne sont pas les individus qui comptent, c’est le couple. » (p. 57)

 
 
 

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