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Code n°51 – Doubles schizophréniques (sous-codes : Dialogue contradictoire / Ventriloque / Schizophrénie)

doubles schizophréniques

Doubles schizophréniques

 

 

NOTICE EXPLICATIVE :

 

La bilatéralité avec les autres et avec soi

 

François Sagat

François Sagat


 

Le désir homosexuel est l’expression du climat fortement anti-naturaliste de nos sociétés actuelles qui encouragent l’individu à vider ses actes de leur portée symbolique et à dissocier l’être du faire, le corps de l’esprit, les actes de leurs sens. Même si la schizophrénie n’est pas l’apanage du désir homosexuel, je crois que celui-ci fait partie, avec le désir hétérosexuel, des plus puissantes forces humaines écartelantes qui existent. Si j’avais à en donner une seule définition, je pourrais dire que le désir homosexuel tend davantage à la désunion réifiante de l’être qu’il habite qu’il ne veille à son unité humanisante. C’est la raison pour laquelle bon nombre de personnes homosexuelles l’associent inconsciemment ou volontairement à la schizophrénie (Gilles Deleuze et Félix Guattari, L’Anti-Œdipe (1973), p. 37).

 

Jonathan Caouette

Jonathan Caouette


 

Pour expliquer cette déconnexion de l’être et du faire, nous découvrons souvent que c’est la discordance entre les moyens et le but que nous nous fixons sincèrement, encouragée par la sacralisation de nos propres bonnes intentions, qui nous impose parfois ce pénible décalage de la schizophrénie. Beaucoup de personnes homosexuelles postulent qu’on peut très bien arriver au Bien par le Bien mais aussi par le mal, car elles ont la passion impatiente du Bien. Par exemple, lorsqu’un Érik Rémès avoue avoir contaminé plusieurs personnes du Sida, et qu’il déclare peu après qu’il est « un garçon très romantique, très fleur bleue » (Érik Rémès, dans l’article « Érik Rémès, Écrivain » de Julien Grunberg, sur le site www.e-llico.com consulté en juin 2005), nous avons de fortes raisons de penser qu’il est malgré tout sincère. Dans le monde des intentions, son action et ses propos sont explicables et respectables, même si, une fois considérés à la lumière de la Réalité et de la Vérité, ils ne sont bien évidemment plus justifiables.

 

La discordance entre le moyen et le but fait réellement souffrir beaucoup de personnes homosexuelles car elles ne récoltent pas les « bons » fruits de leur sincérité. Étant donné qu’elles font du Bien leur priorité sans faire attention aux moyens qu’elles vont mettre en œuvre pour le rendre concret, elles auront tendance à assigner au mal les vertus (et parfois même la création !) du Bien. À force de dire que l’échec peut être le cadre du succès, elles finissent par penser que le mal est la condition de l’existence de la Vérité, voire la Vérité même. « C’est par les fautes que nous sommes les plus vrais » déclare par exemple Jean Cocteau (Jean Cocteau, dans le documentaire « Jean Cocteau, Autoportrait d’un Inconnu » (1983) d’Edgardo Cozarinsky).

 

L’élan schizoïde et déchirant du désir homosexuel s’exprime par ce qu’on appelle l’androgynie psychique. On entend par cette expression la dualité psychologique rencontrée dans le processus d’individuation, et, comme le souligne Barbara Gagné dans L’Androgynie psychique chez Carl Gustav Jung (2001), la « rencontre dans l’esprit (humain) des deux principes, féminin et masculin » (p. 10), mais je rajouterais aussi jeune et adulte (pour la différence des générations), ainsi que serviteur et maître (pour la différence des espaces). Elle se résout chez l’Homme au mieux dans la différenciation et la rencontre non-fusionnelle pacifiée d’un duo de personnages symbolisant dans l’iconographie les deux principes de l’androgynie psychique (la femme et l’homme, l’enfant et l’adulte, le serviteur et le maître), au pire dans la fusion destructrice de ces mêmes personnages (alors différenciés à l’extrême par la caricature : la femme-objet et le macho, le sale gosse et l’adulte despotique, l’esclave-bouffon et le tyran). Cette réalité psychologique n’est pas propre aux personnes homosexuelles, bien sûr. L’androgynie psychique est, selon Jean Libis, le signe d’une blessure que porte chaque Homme en lui du fait de se savoir incomplet et fragile. Si elle est intégrée comme naturelle, elle permet la reconnaissance de ses manques humains, et donc l’accueil du Désir. Mais plus elle est camouflée ou cultivée dans l’ignorance et l’orgueil, plus elle peut être le signe à la fois d’un viol réel subi et l’expression d’un désir de violer, de se diviser à nouveau. Elle se traduit alors par une séparation en deux de la conscience, donc par la schizophrénie ; et plus particulièrement chez les personnes homosexuelles, en orientation sexuelle homo-érotique.

 

C’est pourquoi les auteurs homosexuels traitent fréquemment du thème des doubles schizophréniques, figurés dans les fictions par deux personnages burlesques réagissant comme des jumeaux toujours en accord/désaccord. Comme nous pouvons le constater dans la pièce de William Shakespeare Macbeth (1623) par exemple, le roi et sa femme symbolisent, selon les termes de Pierre Leyris, « l’androgyne psychique », c’est-à-dire le conflit intérieur d’une conscience né d’un crime fictionnel, et exprimé à l’image par deux personnages épuisant à eux deux toutes les possibilités de réactions au meurtre (remord, défi, indifférence, euphorie, culpabilité, angoisse, etc.) comme le feraient les parties détachées d’une même individualité. De même, dans le film « Les Enfants terribles » (1949) de Jean-Pierre Melville, il nous est dit que Paul et sa sœur Élisabeth sont « les deux membres d’un seul corps ». Dans les créations artistiques homosexuelles, les monologues intérieurs prennent en général la forme du dialogue schizophrénique en couple. Se superposent dans cet échange l’invitation perverse et l’appel au déni et à la résistance au viol. Mais cette joute verbale schizophrénique n’est ni si horrible ni si banale que ne nous le montre l’image. Elle a quand même pour but inconscient d’occulter par son vacarme la guerre fantasmée et parfois réelle que se livre l’individu réel à lui-même en se laissant faire par son désir de viol.

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Fusion », « Androgynie bouffon/tyran », « Inceste entre frères », « Miroir », « Ombre », « S’homosexualiser par le matriarcat », « Femme et homme en statues de cire », « Substitut d’identité », « Pygmalion », « Jumeaux », « Désir désordonné », « Folie », « Moitié », « Poupées », « Animaux empaillés », à la partie « Laurel et Hardy » du code « Amant modèle photographique » dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

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FICTION

 

a) Ne faire qu’Un avec un autre que soi :

Pièce Le Retour au désert de Bernard-Marie Koltès

Pièce Le Retour au désert de Bernard-Marie Koltès


 

Dans les fictions homo-érotiques, le désir homosexuel est souvent représenté par deux marionnettes (comme les deux papys du Muppet Show) : cf. la chanson « Alice et June » d’Indochine, le film « Le Frère, la sœur… et l’autre » (1970) de Douglas Hickox, la pièce Juste la fin du Monde (1999) de Jean-Luc Lagarce (avec la relation jalouse entre Louis et Antoine), la pièce Big Shoot (2008) de Koffi Kwahulé (avec Stan et le héros), le film « Le Roi Jean » (2009) de Jean-Philippe Labadie (avec les deux soldats de plomb), le roman Bob et Bobette s’amusent (1919) de Francis Carco, le roman Cosmétique de l’ennemi (2001) d’Amélie Nothomb, le tableau Robinson et Vendredi (2007) d’Éric Raspaut, le film « Judas Kiss » (2011) de J.T. Tepnapa et Carlos Pedraza (avec le gardien de la fac, une sorte de fantôme et une voix de la conscience), le film « Los Abrazos Rotos » (« Étreintes brisées », 2009) de Pedro Almodóvar (avec Mateo Blanco et Harry Caine), la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi (avec Cyrille et Hubert, le journaliste-bras-droit), le film « Je t’aime toi » (2004) d’Olga Stolpovskay et Dmitry Troitsky (avec les deux sénateurs), le film « La Fiancée de Frankenstein » (1935) de James Whale (avec les docteurs Frankenstein et Pretorius), le film « La Femme et le Pantin » (1931) de Josef Von Sternberg (avec les deux politiciens), la pièce Les Bonnes (1947) de Jean Genet (avec les deux domestiques Claire et Solange), la pièce Lacenaire (2014) de Franck Desmedt et Yvon Martin (avec Avril et Lacenaire), le film « Chéri » (2009) de Stephen Frears, la pièce Une Nuit au poste (2007) d’Éric Rouquette (avec Isabelle la shootée et Diane l’hystérique), le film « The Virgin Soldiers » (1969) de John Dexter, la pièce Arlequin, Valet de deux maîtres (1745) de Goldoni (avec Federico et sa sœur Beatriz qui se fait passer pour lui), le film « La Vie privée de Sherlock Holmes » (1969) de Billy Wilder, le roman Les deux morts de John Speidel (2003) de Joe Haldeman, le film « Un Amour de Swann » (1983) de Volker Schlöndorff (avec le duo androgynique Swann/Odette), la pièce Le Cri de l’ôtruche (2007) de Claude Gisbert (avec Paul et Bob), la chanson « La Chanson du coq et de l’âne » du spectacle musical Émilie Jolie de Philippe Chatel (chantée par Arnold Turboust et Étienne Daho), le one-woman-show La Lesbienne invisible (2009) d’Océane Rose Marie (avec Eva et Mathilda), le dessin animé « Alice au pays des merveilles » (1951) de Clyde Geronimi (avec le Chapelier toqué – particulièrement efféminé – et le lièvre – animal connu pour ses pratiques « homosexuelles »), la pièce Comme ils disent (2008) de Christophe Dauphin et Pascal Rocher (avec David et Philibert), le roman Mi Novia Y Mi Novio (1923) d’Álvaro Retana, la pièce La Journée d’une Rêveuse (1968) de Copi (avec Louise et Jeanne, amies « collées » depuis l’enfance), la pièce Attachez vos ceintures (2008) de David Buniak (avec Ibrahim, le double du protagoniste homosexuel), le film « Collateral » (2004) de Michael Mann (avec Vincent et Max), la chanson « Laure et Lise » de Renaud Hantson, le film « L’Heure du désir » (1954) d’Egil Holmsen, le film « La Polka des marins » (1951) d’Hal Walker, le film « Trannymals Go To Court » (2007) de Dylan Vade, le film « Satyricon » (1969) de Federico Fellini, la pièce Les Précieux Ridicules (2008) de Damien Poinsard et Guido Reyna (avec les deux nièces), le spectacle de marionnettes L’Histoire du canard qui voulait pas qu’on le traite de dinde (2008) de Philippe Robin-Volclair (avec les deux oiseaux homos Édouard et Luigi), le film « Celui par qui le scandale arrive » (1960) de Vincente Minnelli, les films « Le Soldat récalcitrant » (datant de 1950, avec le fameux tandem Lewis/Martin), le film « Irma à Hollywood » (1950) et « Bon Sang ne saurait mentir » (1951) d’Hal Walker, la pièce Burlingue (2008) de Gérard Levoyer (avec Janine et Simone), la comédie musicale Cabaret (1966) de Sam Mendes et Rob Marshall (avec Victor et Bobby, les deux cabarets boys identiques), la pièce À quoi ça rime ? (2013) de Sébastien Céglia (avec Didier le grand et Bernard le maigre), l’opéra King Arthur (2009) d’Hervé Niquet (avec les deux moinillons homosexuels), le roman La Cité des Rats (1979) de Copi (avec les deux CRS Pardieu et Donadieu), le film « Kaboom » (2010) de Gregg Araki (avec Smith, le héros homosexuel, et London sa demi-sœur), le film « Bancs publics (Versailles Rive droite) » (2009) de Bruno Podalydès (avec les deux vieux joueurs de Backgammon 2 comparés au duo comique Poiret/Serrault), la comédie musicale Les Divas de l’obscur (2011) de Stéphane Druet (avec les deux servantes Claudia et Elsa ), le film « Musée haut, Musée bas » (2007) de Jean-Michel Ribes (avec Sulky et Sulku), etc.

 

« Tu es Laurel et moi Hardy. Tu es Batman et moi Robyn. Tu es Tom et moi Jerry. » (Karma s’adressant à sa copine Amy, dans la série Faking It (2014) de Dana Min Goodman et Julia Wolov, l’épisode 1 « Couple d’amies » de la saison 1) ; « Mon histoire sans la sienne n’a aucun sens. Cyril est ma réciproque. Nous sommes réunis à jamais dans cet univers qu’il affectionnait tant. […] Je suis entrée en lui comme il est entré en moi. […] Sans lui, je n’existe pas. » (la psychiatre concernant son patient Cyril, dans le roman Pavillon noir (2007) de Thibaut de Saint Pol, pp. 219-221) ; « J’avais affaire à un double cas de Docteur Jekyll et Mister Hyde. » (Jean-Marc en parlant du couple homo Dan et Gerry, dans le roman Le Cœur éclaté (1989) de Michel Tremblay, p. 205) ; « Faisons à nous deux un héros de roman. […] J’irai dans l’ombre à ton côté. Je serai l’esprit. Tu seras la beauté. » (Cyrano s’adressant à Christian dans la pièce Cyrano intime (2009) d’Yves Morvan) ; « Ah, non, Linda, arrêtez ! Ah, la salope, elle m’est rentrée dedans ! Allô, Linda, sortez tout de suite ! » (Loretta Strong, le héros travesti M to F, dans la pièce éponyme (1978) de Copi) ; « J’étais chez Khalid. Je dormais avec mes vêtements de jour dans son lit. Seul dans son lit. Puis avec lui. Mais, du plus loin de mon sommeil, c’est moi qui parlais cette fois-ci. ‘Non, non, ce n’est pas moi… Oui, oui, c’est moi… Moi… Sûr… Sûr…’. » (Omar, le héros homosexuel dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 44) ; « Nous n’aurions dû être que deux êtres humains à la fois. » (Jacques, le héros homosexuel quinquagénaire s’adressant à son amant Mathan, dans la pièce Un Cœur en herbe (2010) de Christophe et Stéphane Botti) ; « Mes dieux chéris adorés, faites que jamais nous ne nous séparions, lui de moi et moi de lui. » (la naïade abusive fusionnant avec Hermaphrodite, dans le film « Métamorphoses » (2014) de Christophe Honoré) ; « Nous sommes toutes deux emplies de la vieille paix de Morton, parce que nous nous aimons si profondément… et parce que nous sommes une perfection, une chose parfaite, vous et moi… non deux personnes distinctes, mais une seule. » (Stephen, l’héroïne lesbienne s’adressant à son amante Angela, dans le roman The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928), p. 191) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « Judas Kiss » (2011) de J.T. Tepnapa et Carlos Pedraza, les deux ex-amants Danny et Zach sont l’un pour l’autre une conscience. Par exemple, à chaque fois que Zach fume dans un lieu non-fumeur, Danny le surprend et le rappelle à l’ordre par surprise. Ils partagent une seule et même vie, comme deux moitiés d’homme : « On peut rendre notre vie plus belle. » (Zach) ; « Seulement un petit désagrément avec moi-même… » (Zach après l’engueulade avec son double, Danny) ; etc. Ils se marchent fatalement sur les pieds : « On ne s’entend pas très bien, pas vrai ? » (Danny s’adressant à son amant Zach, dans le film « Judas Kiss » (2011) de J.T. Tepnapa et Carlos Pedraza) ; « Toi et moi, on a connu une trahison de trop. » (Zach à Danny, juste après l’avoir embrassé sur la tête, idem) Quand Zach déclare à Danny « Tu peux me sauver grâce à ta vie. », celui-ci lui répond : « Écoute-moi : je ne suis pas toi ! » Dans la pièce Quartett (1980) d’Heiner Müller (mise en scène en 2015 par Mathieu Garling), Merteuil et Valmont s’amusent à interchanger leur rôle et leur peau, en parlant à la place de l’autre.
 

Dans le one-man-show Les Gays pour les nuls (2016) d’Arnaud Chandeclair, le narrateur homosexuel intercale toujours dans son discours des interruptions d’Aurélie, sa meilleure amie, qui lui coupe la parole avec des questions gênantes et inquisitrices. Il la présente comme « son double » On découvre petit à petit que le double en question est plutôt un modèle narcissique impersonnel (d’autre fois, Aurélie devient « Armelle ») et un peu trouble : « Les soirées déguisées, on adore ça. C’est le moment parfait pour être quelqu’un d’autre. Pour montrer son double. » ; « Eh ben oui. Tous mes copains ont une sœur maléfique ! » Le héros ne se gêne pas pour la maltraiter : « Pourquoi Armelle est là à toutes les soirées ? C’est de la schizo. »

 

Dans la pièce Ça s’en va et ça revient (2011) de Pierre Cabanis, Hugo, le héros homosexuel, considère son colocataire Benji, très loquace, comme sa « petite voix » : « T’es pas les autres : toi, c’est moi. »

 

Dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, quand Kévin fait remarquer à son copain Bryan qu’il parle de son cerveau et de lui-même comme s’ils étaient deux entités dissociées, Bryan lui répond : « C’est un peu ça. Des fois, j’ai l’impression d’être un étranger dans ce corps. Je ne sais pas si c’est le mot qui va bien. C’est plus l’impression de désaccord, de perte de contrôle, avec des envies, des pulsions et des idées que je préférerais ne pas avoir, dans lesquelles je ne me reconnais pas, qui me mettent mal à l’aise… Tu comprends ? » (p. 374)

 

Dans la pièce Y a comme un X (2012) de David Sauvage, la schizophrénie est au centre de l’intrigue : « C’est mon lot quotidien, les schizophrènes. […] Traiter deux patients qui partagent le même psychisme, c’est comme en traiter un seul qui en aurait plusieurs. » (le psy) Les deux meilleurs amis, Jean-Louis (l’hétéro) et Jean-Charles (le transgenre M to F Jessica) « partagent le même psychisme » : « Je deviens sa demi-sœur. » (Jean-Charles parlant de Jean-Louis)

 

Dans le film « 22 Jump Street » (2014) de Phil Lord et Christopher Miller, Jenko (le grand beau gosse) et son collègue Schmidt (le gros petit) se disputent beaucoup : « Tu me tires vers le bas. » (Jenko) ; « Tu étais une petite fleur et je t’étouffais. » (Schmidt) À la fin, face à cette drôle de fraternité, Zook, leur camarade-rival, conclut à propos de Schmidt : « C’est lui son âme-sœur. »

 

DOUBLES Jumeaux diaboliques

 

Le double schizophrénique peut être un animal. « Le rat sortit son museau de la poche du veston grisâtre et secoua ses moustaches ; il écouta les pas du propriétaire du veston, M. Alphand, qui entrait dans la bibliothèque, furieux, et faisait sonner sa canne contre le dossier de la chaise où la veste était accrochée ; le rat poussa un cri et alla se cacher entre les livres. […] Le rat avait pris possession de la bibliothèque de M. Alphand. » (cf. la première phrase de la nouvelle « La Servante » (1978) de Copi, p. 61) Par exemple, dans son one-(wo)man-show Madame H. raconte la saga des transpédégouines (2007), Madame H. parle à « Montherlant », son écharpe en hermine. Dans la pièce Toutes les chansons ont une histoire (2009) de Quentin Lamotta et Frédéric Zeitoun, les deux mainates dans leur cage sont les commentateurs désopilants des humains qui les entourent. Dans la pièce L’Ombre de Venceslao (1978) de Copi, le perroquet de doña Mechita fait des siennes.

 

B.D. "Femme assise" de Copi

B.D. « Femme assise » de Copi


 

L’animal en question est l’indicateur, chez le personnage homosexuel, à la fois du voyeurisme et de la paranoïa : « Goliatha, le rat me regarde ! J’ai peur ! » (« L. », le héros travesti M to F de la pièce Le Frigo (1983) de Copi) Par exemple, dans le film « Le Naufragé » (2012) de Pierre Folliot, la mère d’Adrien (le héros homo), par une hallucination, voit en vrai son fils mort dans sa baignoire : Adrien vient habiter ses pires cauchemars.

 

Ce double androgynique est aussi bien souvent un membre de la famille du héros (la mère et surtout le frère ou la sœur). Par exemple, dans la pièce Les Sex Friends de Quentin (2013) de Cyrille Étourneau, Jules, le héros homosexuel, avoue que sa sœur a fait une dépression. Dans la pièce Le Retour au désert (1988) de Bernard-Marie Koltès, Mathilde et Adrien symbolisent une androgynie psychique. D’ailleurs, à un moment, on ordonne leur séparation (« Séparez-les ! ») tellement le frère et la sœur sont fusionnels. Dans la pièce L’Héritage de la Femme-Araignée (2007) de Christophe et Stéphane Botti, les deux frères Sandre (le pessimiste terre à terre) et Audric (le rêveur) forment une seule entité. Dans le film « Psychose » (1960) d’Alfred Hitchcock, l’esprit de la mère morte occupe l’esprit de son fils Norman. Dans la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi, la Reine et sa fille sont les deux parties encéphaliques d’un même cerveau, celui de leur auteur : « Dès que ma fille n’est plus là, ma mémoire défaille. » Dans le film « Métamorphoses » (2014) de Christophe Honoré, le frère d’Europe entend sa sœur lui parler de l’intérieur, de manière invisible, par transmission de pensées : « Je t’aime. Faut pas t’inquiéter pour moi. » Dans la pièce Gothic Lolitas (2014) de Delphine Thelliez, la grande sœur de Juna (l’héroïne lesbienne) est une voix-off accaparante qu’on ne voit jamais et que Juna tuera en la carbonisant. Dans le film « Facing Mirrors : Aynehaye Rooberoo » (« Une Femme iranienne », 2014) de Negar Azarbayjani, Adineh l’héroïne transsexuelle F to M a un frère – à la fois de sang et symbolique –, qui se nomme Emad, qu’elle invoque et qui va l’aider à s’exiler en Allemagne pour son opération de changement de sexe : « C’est mon frère. Il n’est pas d’ici. »
 

En toile de fond de ce duo uni à la vie à la mort se lit très souvent l’inceste (en général entre frères), le narcissisme et le viol. « J’ai passé mon temps à vous séparer et à recoller les morceaux ! » (Jasmine s’adressant à ses frères Djalil et François – Djalil est le demi-frère de François – dans la pièce Frères du Bled (2010) de Christophe Botti) ; « On finit toujours par se disputer. » (François et Jasmine, frère et sœur jumeaux, idem) ; « Tu lis en lui comme dans un livre ouvert à l’envers. » (Félix, le héros homosexuel parlant de son frère Victor, dans le roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 177) ; « Je l’aime. Il a une double personnalité, ça me fascine. Soit il reste immobile pendant des heures, soit il saute sur moi. » (le narrateur homosexuel parlant de son amant Pietro, dans le roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 66) ; « Vous êtes habituée à vivre avec votre sœur qui vous facilitait tout. Toute seule, vous êtes comme un enfant. » (Fougère dans la pièce Les Quatre Jumelles (1973) de Copi) ; « Le ventre collé contre le grand lit de fer. Je cherche mon frère. J’avance vers le sommier. Le dos fermé couché, j’ai mal à reconnaître. La voix de mon frère, un sanglot étouffé. Pour le rencontrer, j’ai fait un millier de mètres à pied car ils nous ont séparés. » (cf. le poème « Le Dos d’un cœur » (2008) d’ Aude Legrand-Berriot) ; « Dianne et moi, on était comme McGyver et son couteau, les asperges et la sauce hollandaise ou les jumelles Olsen. Elle était mon ange gardien, mon amie et alliée. Et moi, son deuxième cœur. » (Phil, le héros homo à propos de sa sœur jumelle, dans le film « Die Mitter der Welt », « Moi et mon monde » (2016) de Jakob M Erwa); etc.

 

Par exemple, dans le film « Les Garçons et Guillaume, à table ! » (2013) de Guillaume Gallienne, la mère apparaît comme une voix de la conscience, un double schizophrénique « attachiant » et désagréable, qui ne lâche pas son fils homosexuel Guillaume d’une semelle, et qui le transforme en moulin à parole parlant pour deux (« Tu promets de ne pas monopoliser la conversation, hein ? » demande Clémence, une amie de Guillaume pendant une soirée entre filles) : d’ailleurs, c’est le même acteur qui joue le fils et la mère. Dans la pièce Sugar (2014) de Joëlle Fossier, William, le héros homo, et Adèle sa sœur, ont une relation particulièrement fusionnelle et incestuelle. Ils semblent inséparables et sont même une menace pour l’amant de William, Georges, qu’ils torturent psychologiquement pour lui faire payer sa double vie de bisexuel : « Qu’est-ce que c’est que cette sangsue ?? » demande ce dernier pour les déscotcher, en vain. Dans le roman The Girl On The Stairs (La Fille dans l’escalier, 2012) de Louise Welsh, Jane, l’héroïne lesbienne et la jeune Anna, 13 ans, sont comme des jumelles, des reflets narcissiques : elles ont la même éraflure au visage… et le même fantasme de viol/la même expérience du viol.

 
 

b) Ne faire qu’Un avec deux soi-même (schizophrénie) :

Parfois, le personnage homosexuel ne fait qu’Un avec deux lui-même. C’est ce qui s’appelle la schizophrénie… pardon… la « transidentité ». « Une moitié de lui est en lutte contre une autre. » (la Belle par rapport à la Bête, dans le film « La Belle et la Bête » (1945) de Jean Cocteau) ; « Vous aviez raison. Je suis pas hétéro. Je suis bipolaire, c’est tout. » (Arnaud, le héros homo s’adressant à son compagnon Benjamin et à son psy, dans la pièce La Thérapie pour tous (2015) de Benjamin Waltz et Arnaud Nucit) ; « Elle est María José et lui José María, deux personnes à part entière si l’on tient compte des prénoms, mais rien à voir avec l’idée que se font ceux qui opèrent l’amalgame des deux en un être unique. Il s’agit de quelque chose de profondément religieux, d’ineffable. Ils sont deux, je le répète. » (Luisa Valenzuela, « Leyenda De La Criatura Autosuficiente » (1983), p. 68) ; « Il faut que je me parle. D’homme à homme. De mâle à mâle. De sujet à sujet. » (Jarry se parlant à lui-même, dans le one-man-show Entre fous émois (2008) de Gilles Tourman) ; « Votre petite fille intérieure fait du mal à votre petit garçon intérieur. » (John, le héros homosexuel s’adressant à Mr Carter dont il est amoureux, dans le film « Alone With Mr Carter » (2012) de Jean-Pierre Bergeron) ; « Je suis une femme coincée dans un corps d’homme. » (Mia, le héros transsexuel M to F, dans la série Hit & Miss (2012) d’Hettie McDonald) ; « Signé : Sarah Connor. C’est mon vrai prénom à l’intérieur. » (Karine Dubernet dans le one-woman-show Karine Dubernet vous éclate !, 2011) ; « Jean-Marc, c’est le cerveau caché de notre groupe. » (Jean-Henri dans la pièce Les Virilius (2014) d’Alessandro Avellis) ; « J’ai un mec à l’intérieur de moi qui me dit : ‘Il faut pas que t’aies un mec à l’intérieur de toi ! » (Shirley Souagnon dans son concert Free : The One Woman Funky Show, 2014) ; « Maintenant, mon corps me dit : ‘Fais ta vie. Je fais la mienne. » (idem) ; « J’ai toujours eu deux facettes. » (la figure de Sergueï Eisenstein, homosexuel, dans le film « Que Viva Eisenstein ! » (2015) de Peter Greenaway) ; etc.

 

Il est question de schizophrénie dans beaucoup de créations homo-érotiques : cf. le film « Abre Los Ojos » (« Ouvre les yeux », 2002) d’Alejandro Amenábar, le film d’animation « L’Ombre d’Andersen » (2000) de Jannik Hastrup, le one-man-show Hétéropause (2007) d’Hervé Caffin et de Maria Ducceschi, le film « Der Januskopf » (1920) de Friedrich Wilhelm Murnau, le film « Doctor Jekyll And Sister Hyde » (1971) de Roy Ward Baker, le film « La Vie intime du Docteur Jekyll » (1974) de L. Ray Monde, le film « Dr Jekyll And Mrs Hyde » (1995) de David Price, la chanson « Pull-over » de Mélissa Mars (avec l’hémisphère gauche et droit), les romans Mr Burke et Mr Hare, Assassins (1891) et Cœur double (1891) de Marcel Schwob, le one-(wo)-man show Désespérément fabuleuses : One Travelo And Schizo Show (2013) du travesti M to F David Forgit, le film « Body Double 22 » (2010) de Brice Dellsperger, la pièce Ma Double Vie (2009) de Stéphane Mitchell, la pièce Et puis j’ai demandé à Christian de jouer l’intro de Ziggy Stardust (2009) de Renaud Cojo (traitant du dédoublement de personnalité), le film « Black Swan » (2011) de Darren Aronofsky (avec Nina, l’héroïne lesbienne mi-ange mi-démon, mi-cygne blanc, mi-cygne noir), la pièce Le Frigo (1983) de Copi mise en scène d’Érika Guillouzouic en 2011 (avec le héros transgenre M to F, déguisé et coupé en deux pour figurer la mère et le fils), etc.

 

« Seul, tu vis comme à deux, quand tu y repenses ! Moi, je vis comme pour deux ! » (Nathalie Rhéa dans son one-woman-show Wonderfolle Show, 2012) ; « Je n’ai pas l’impression de jouer la comédie mais d’imiter une actrice de cinéma détestable, comment s’appelait-elle ? Elle ne jouait que dans les films de vampires. » (Vicky dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi) ; « Je suis comédienne. Je suis habitée par plusieurs personnages. » (Nathalie Rhéa dans le one-woman-show Wonderfolle Show, 2012) ; « Seul, tu vis comme à deux, quand tu y repenses ! Moi, je vis comme pour deux ! » (idem) ; « Les patients qui viennent pour les troubles de la personne ont les mêmes troubles que vous. » (Dr Apsey s’adressant à son patient homo Frank, dans la pièce Fixing Frank (2011) de Kenneth Hanes) ; « Ils – mes doubles – sont les ennemis des psychiatres. » (Renaud dans la pièce Et puis j’ai demandé à Christian de jouer l’intro de Ziggy Stardust (2009) de Renaud Cojo) ; « Je pensais que ça me libèrerait de mon ambivalence. » (Tom parlant de l’amour homo qui le déçoit, dans la pièce Les Vœux du Cœur (2015) de Bill C. Davis) ; etc.

 

Par exemple, dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi, la Comédienne dit que lorsqu’elle interprète un rôle, elle « n’a pas l’impression de jouer » : « Ce qu’il y a de plus éprouvant, c’est que soi-même on devient théâtral. […] Si au moins je sentais le personnage… » Dans le roman Les Julottes (2001) de Françoise Dorin, Dominique, le héros homosexuel, évoque sa « dualité fondamentale » (p. 13). Dans la pièce Loretta Strong (1974) de Copi, Linda se fait les questions/réponses à elle-même. Dans la série nord-américaine United States Of Tara (2009-2011) de Diablo Cody, on retrouve le thème de l’homosexualité en lien avec la schizophrénie : Tara est une mère de famille qui a des troubles dissociatifs de l’identité, et elle se met par exemple dans la peau d’un vétéran du Vietnam tombant amoureux d’une femme. Dans le roman Stella Manhattan (1993) de Silviano Santiago, l’homosexualité d’Eduardo se manifeste dans un dédoublement de personnalité en Stella. Dans le one-man-show Entre fous émois (2008) de Gilles Tourman, Jarry fait les questions et les réponses à lui tout seul, en devançant son public. « Vous savez pourquoi ?/Non on ne sait pas pourquoi. » Dans la pièce Un Cœur en herbe (2010) de Christophe et Stéphane Botti, Jacques, Mathan, le jeune héros homosexuel, dit que son prénom intègre l’hybridité entre deux noms : Matthieu et Nathan.

 

Le héros homosexuel dit « s’absenter sur place » : « Je le vois bien que vous êtes là. Mais moi, est-ce que je suis là, moi ? Voilà le problème. » (Jeanne au Vrai Facteur dans la pièce La Journée d’une Rêveuse (1968) de Copi) Il n’arrive pas à comprendre ce qu’il fait : « Qu’est-ce que je suis en train de faire ? » (le héros homo suite à la révélation de son homosexualité, dans le film « Komma Ut », « Coming Out », 2011) de Jerry Carlsson) ; « Je ne sais pas vraiment ce que je fais. » (Elena par rapport à sa relation lesbienne avec Peyton, dans le film « Elena » (2010) de Nicole Conn) ; « Puis-je penser quelque chose et agir autrement ? » (la voix-off d’Audrey, l’agresseur homophobe dans le film « Stand » (2015) de Jonathan Taïeb) ; « Qu’est-ce qu’il m’arrive ? Aujourd’hui je ne sais pas ce qu’il m’arrive. » (Jeanne dans la pièce La Journée d’une Rêveuse (1968) de Copi) ; « Je n’aime pas ce mélange de rêve et de réalité, j’ai peur d’être encore amené à tuer comme dans mes précédents rêves. […] Je sais que même si je ne suis pas un criminel, mon emploi du temps de ces quatre derniers jours m’est complètement sorti de la tête, n’aurais-je pas pendant cette période tué pour de bon ? Est-ce que Marielle ne courra pas un danger restant seule avec moi ? Non, voyons, je suis la personne la plus pacifique du monde. Les gens violents dans leurs rêves sont dans la réalité incapables de tuer une mouche. » (le narrateur homosexuel du roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 134)

 

Il invente parfois un métalangage narcissique où il parle de lui à la troisième ou la deuxième personne du singulier : « Je’ a disparu. Je suis plus moi même… C’est plus moi dans le jeu. » (l’Actrice dans la pièce Parano : N’ayez pas peur, ce n’est que du théâtre (2011) de Jérémy Patinier) ; « Je lève les yeux sur la fenêtre d’une chambre de bonne où j’ai habité il y a bien quinze ans. Avant Pierre. Tu es en train de t’inventer un roman pour toi seul. Est-ce que ce n’est pas me dis-je là la raison pour laquelle tu as perdu deux débuts de romans, tu refuses d’avance l’accueil d’un public, tu te fâches avec ton éditeur ? » (le narrateur homosexuel du roman Le Bal des Folles (1977) de Copi) ; « Après j’ai mieux compris l’expérience du Louvre. Devant le tableau de Raphaël, c’était sûrement Vincent imbécile ébahi qui au lieu de se contenter du plaisir des yeux s’était livré à un peu discret touche-pipi dans la poche du plus large futal de Garbo. À moins que ce ne fût le contraire. Car même aujourd’hui, avec un recul de six ans, il m’est encore impossible de dire en toute honnêteté lequel de Vincent ou de Garbo a depuis le début de ce micmac sexuel manipulé l’autre, à qui en réalité la main, à qui le manche. D’ailleurs Vincent Garbo se fout bien de le savoir. […] De ce nouveau point de vue, évidemment, ma déjà pénible existence se complique de jour en jour. Très conscient d’être tantôt Vincent et tantôt Garbo, et de plus en plus rarement l’un et l’autre à la fois, je me retrouve continûment dans le complexe souci de savoir avec exactitude qui je suis. […] Il faut vous figurer deux types en moi, deux types comme à l’affût sur un toit, j’ai dit. Si vous voulez, deux Vincent Garbo face à face et l’un dans l’autre, à la fois confondus et dissociés dans une hypostatique engeance. » (Vincent Garbo dans le roman éponyme (2010) de Quentin Lamotta, p. 56 à p. 81) ; etc.

 

Cette schizophrénie revient souvent sur le héros sous forme de culpabilité malsaine qui le maltraite parce que cette culpabilité n’est précisément pas connectée à la conscience ni à la réalité : « Pourquoi j’ai appelé ? Pourquoi j’ai fait ça ? Je n’aurais pas dû. » (Bernard après avoir appelé son premier amour Peter par téléphone, forcé par le diabolique Michael, dans le film « The Boys In The Band », « Les Garçons de la bande » (1970) de William Friedkin) ; « Donald !!! Donald !!! Qu’est-ce que j’ai fait ??? Mon Dieu, qu’est-ce que j’ai fait ? Ça commence. L’angoisse. Je la sens. Seigneur, je n’y arriverai pas !!! » (Michael après avoir traîné tous ses amis homos en procès, idem) ; « L’homme qui vivait en moi, j’en avais même peur. » (Adineh l’héroïne transsexuelle F to M, dans le film « Facing Mirrors : Aynehaye Rooberoo », « Une Femme iranienne » (2014) de Negar Azarbayjani) ; etc.

 

Il y a plus grave. La division du héros homosexuel avec lui-même peut se résoudre par un coup de folie, voire un meurtre. « C’est vous l’ambiguïté ! » (Didier, le héros hétéro s’adressant à son futur amant Bernard, l’homo déclaré, dans la pièce À quoi ça rime ? (2013) de Sébastien Ceglia) Par exemple, dans le film « Dressed To Kill » (« Pulsions », 1980) de Brian de Palma, le tueur psychopathe travesti M to F est atteint d’un dédoublement de personnalité. Dans la comédie musicale Les Divas de l’obscur (2011) de Stéphane Druet, Mathilda est atteinte du syndrome de Gilles de la Tourette. Dans le roman The Girl On The Stairs (La Fille dans l’escalier, 2012) de Louise Welsh, Karl Becker et sa femme Heike maquille le meurtre du Dr Alban Mann en cachant le cadavre de la femme de celle-ci, Greta, dans l’immeuble délabré qui fait face au leur. Karl (exactement comme la Lady Macbeth shakespearienne) traduit la conscience cachée du meurtre de Mann ou la conscience de la collaboration de Heike : « Je me souviens de la couverture dans laquelle nous l’avons enveloppée, du bruit des planches qui couinaient quand tu les soulevais. Quelqu’un pleurait. Par moments, je crois que c’était moi, mais à d’autres, je crois que c’était toi, ou peut-être Greta. Peut-être qu’elle n’était pas morte quand tu l’as clouée là-dessous. » (p. 248)

 
 

c) Ventriloque et dialogue contradictoire :

Lon Chaney

Lon Chaney


 

Comme le héros homosexuel (à cause d’une pratique amoureuse qui exclut la différence des sexes) est en proie à une division entre son corps et son âme, ou en proie à la dissociation entre son désir profond et ses actes, la voix de sa conscience lui revient souvent sous forme de voix de ventriloque avec qui il instaure un dialogue de sourd, en général houleux et passionnel, dans lequel ses pulsions (domination/soumission) s’entrechoquent et s’expriment par le paradoxe (cf. je vous renvoie aux codes « Androgynie bouffon/tyran » et « Fusion » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels).

 

Film "Cabaret" de Bob Fosse

Film « Cabaret » de Bob Fosse


 

On retrouve régulièrement le ventriloque dans les fictions homo-érotiques : cf. le film « La Triche » (1984) de Yannick Bellon, le film « Shortbus » (2005) de John Cameron Mitchell, le one-man-show Chroniques d’un homo ordinaire (2008) de Yann Galodé, le film « The Unholy Three » (1925 pour Tod Browning, et 1930 pour Jack Conway), le film « The Mostly Unfabulous Social Life Of Ethan Green… » (2005) de George Bamber (avec Mari Carmen et sa marionnette homosexuelle, le lion Rodolfo), le roman La Ventriloque (1998) de Claude Pujade-Renaud, la pièce Vu duo c’est différent (2008) de Garnier et Sentou, le film « Au cœur de la nuit » (1946) d’Alberto Cavalcanti, le film « Broadway 39e rue » (1999) de Tim Robbins (avec les deux ventriloques), la pièce Jerk (2008) de Dennis Cooper, le poème « Les Ventriloques » (1981) d’Harold Pinter, la pièce Des Lear (2009) de Vincent Nadal, le film « Bienvenue à bord » (2011) d’Éric Lavaine (avec le ventriloque et sa marionnette en forme de boa rose), le roman Les Garçons (2009) de Wesley Stace (George est un volubile pantin de ventriloque), la série télévisée H (2000) (où Sabri a acheté une marionnette à un ventriloque), la comédie musicale Les Divas de l’obscur (2011) de Stéphane Druet (avec Myriam parlant à sa poupée), etc.

 

« Je t’ai vue te plier en deux lentement, comme la poupée d’un ventriloque. » (l’écrivain s’adressant à Laura, l’un des héroïnes lesbiennes du roman Deux femmes (1975) d’Harry Muslisch, p. 118) ; « J’écoutais ce Don Juan qui ventriloquait par ma voix Sganarelle. » (le narrateur de la nouvelle « Terminus Gare de Sens » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 65) ; « Et il paraît qu’il y en a qui s’en servent comme un ventriloque. » (Samuel Laroque parlant du vagin des femmes, dans son one-man-show Elle est pas belle ma vie ?, 2012) ; etc.

 

Par exemple, dans le dessin animé South Park, Herbert Garrison, le héros homosexuel, discute à la façon d’un ventriloque avec une marionnette actionnée par sa main droite, qu’il appelle M. Toque. Dans le roman Parole de ventriloque (2002) de Pauline Melville, le père Napier, un missionnaire jésuite exalté et homosexuel refoulé veut la destruction de la relation incestueuse entre un frère et une sœur, Béatrice et Danny McKinnon. Dans la pièce Musique brisée (2010) de Daniel Véronèse, Madame Adela est schizophrène : elle se travestit en homme pour se désengager du meurtre de son beau-frère qu’elle a perpétré, en disant que c’est son voisin, un certain « Monsieur Carve », qui l’a tué avec le révolver. D’ailleurs, on retrouve le thème du ventriloque : Adela joue sa sœur Josefina avec sa main. Dans le one-woman-show Mâle Matériau (2014) d’Isabelle Côte Willems, lorsque la narratrice transgenre F to M se travestit, elle rentre dans la peau de différents personnages masculins, et croit s’enfanter elle-même. Elle se fait les questions et les réponses à elle(s)-même(s), joue à la marionnette avec son bras. Dans la pièce Le Cheval bleu se promène sur l’horizon, deux fois (2015) de Philippe Cassand, Noémie et Alfonsine, respectivement habillées en rouge et noir, sont des cousines éloignées, « toujours collées l’une à l’autre » et parlant tout le temps, se disputant et s’injuriant : « Vous n’êtes pas fute-fute ! » ; « Vous êtes laide ! Moi, je suis quelconque. » ; « Bécasse ! » ; etc. Dans le film « Les Douze Coups de Minuit » (« After The Ball », 2015) de Sean Garrity, Maurice, le styliste homosexuel, associe toujours ensemble Tannis et Simone, les deux filles épouvantables de sa chef Élise, en disant qu’elles sont jumelles : « Il dit ça tout le temps ! » se plaint Simone. Tannis et Simone sont inséparables, menteuses, voleuses, expriment tout haut ce que pense l’autre.

 

Dans la performance Nous souviendrons-nous (2015) de Cédric Leproust, le narrateur tombe amoureux de son jouet en bois, « Kiki », que lui avait offert son parrain décédé quand il était petit. Il dit que « c’est comme une présence apaisante et rassurante pour lui » : « Je ne l’ai pas choisi. Il ne m’a pas choisi. » Il semble vivre avec cet être-machine une relation fusionnelle où l’un existe au détriment de l’autre : « Il y a eu assemblage de cellules. Il va grandir. Moi pas. Il va gémir. Moi pas. Il va finir. Moi pas. Je suis pourtant dedans. Il se racle la gorge… et c’est ma voix qui sort. »
 

Dans les fictions, on a droit au dialogue schizophrénique du viol consenti : cf. la chanson « Bohemian Rhapsody » du groupe Queen (« We will not let you go/Let me go !/We will not let you go/Let me go ! »), la chanson « Point de suture » de Mylène Farmer (« Prends-moi dans tes draps. Donne-moi la main. Ne viens plus ce soir. Dis, je m’égare. »), la chanson « Les Yeux noirs » du groupe Indochine (« Viens là. Viens avec moi. Reste là. Ne pars pas sans moi. Et cette nuit, dans ce lit, t’étais si jolie. »), la chanson « Ainsi soit-je » de Mylène Farmer (« Tu sais bien que je mens./Je sais bien que je mens./Je sais bien que tu mens. »), la chanson « Maman a tort » de Mylène Farmer (live 1989 à Bercy avec Carole Fredericks dans le rôle de la mère : « Je suis ta mère, je suis ta mère, alors tu es ma fille !/Mais je suis pas ta fille, mais je suis pas ta fille et tu n’es pas ma mère !/Je suis ta mère, je suis ta mère, alors tu es ma fille !/Mais je suis pas ta fille, mais je suis pas ta fille et tu n’es pas ma mère ! »), « Alejandro, please, just let me go ! Alejandro, just let me go ! » (cf. la chanson « Alejandro » de Lady Gaga) ; « Je ne veux pas qu’elle s’introduise. J’aime être contrainte. Je ne veux pas qu’elle m’introduise. Même si elle me dit qu’elle m’aime. » (SweetLipsMesss dans le spectacle de scène ouverte Côté Filles au 3e Festigay au Théâtre Côté Cour à Paris en avril 2009) ; etc.

 

Par exemple, dans la comédie musicale Les Divas de l’obscur (2011) de Stéphane Druet, Muriel et Magdalena, les deux vieilles qui se déplacent comme deux sœurs siamoises, de manière très mécanique, s’exprime par un étrange dialogue alterné où l’une finit les phrases de l’autre, et c’est un disque qui tourne à vide.

 

Dans la chanson « Regrets » de Mylène Farmer se superpose l’invitation perverse au viol à la résistance à celui-ci. Tandis que Mylène évoque avec son amant Jean-Louis Murat leurs « jeux d’antan, troublants… », elle l’incite à nier le viol (« N’aies pas de regrets, fais-moi confiance et pense à nous… N’ouvre pas la porte. Tu sais le piège. ») ; et ce dernier tient le discours de l’appel séducteur : « Viens ce soir, viens me voir. Viens t’asseoir près de moi. Reste-là. »

 

Dans la pièce Eva Perón (1969) de Copi, la mère et la fille passent leur temps à simuler leur séparation tout en partant jamais, comme les deux moitiés siamoises d’un même corps : « Tu ne sortiras pas d’ici avant que je sois morte, ça tu peux en être sûre ! » (Evita s’adressant à sa mère) ; « Écoute, Evita, donne-moi le numéro du coffre-fort. Ou bien laisse-moi partir. Laisse-moi partir ? Tu n’as pas besoin de moi ! » (la mère à sa fille) C’est le même scénario entre les autres personnages : « Allez-vous-en ! Allez-vous-en ! Allez-vous-en ! » (Ibiza frappant la mère) ; « Allez-vous-en ! Restez là ! Allez-vous-en ! Non, restez là ! » (Evita à l’infirmière)

 

Dans la pièce Les Faux British (2015) d’Henry Lewis, Jonathan Sayer et Henry Shields, Thomas, le héros homosexuel, maintient une relation tellement fusionnelle avec sa sœur hystérique Florence qu’il finit par l’animer comme une marionnette et à lui prêter sa voix, en jouant ses répliques puis les siennes.
 

Le héros homosexuel croit pouvoir incarner à lui seul la différence des sexes. Pour le meilleur… et surtout pour le pire. Par exemple, dans le film « The Talented Mister Ripley » (« Le Talentueux M. Ripley », 1999) d’Anthony Minghella, Tom, le héros homosexuel, quand il parle devant sa glace, imite un dialogue entre Dick et sa compagne Marge, en alternant la voix masculine puis féminine… parce qu’il est amoureux de Dick. Plus tard, face à Marge, Tom se noie dans le dédoublement schizophrénique du psychopathe ou du mythomane : « Il vit dans des tas de réalités différentes, Dickie… » À la fin, Tom étouffe son amant Peter avec un coussin, en se confondant en excuse pendant son forfait : « Pardon… pardon… »
 
 

 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

a) Ne faire qu’Un avec un autre que soi :

Mannequins de Thierry Mugler

Mannequins de Thierry Mugler


 

Dans le discours de certaines personnes homosexuelles, le désir homosexuel est représenté par deux marionnettes (comme les deux papys du Muppet Show). Beaucoup d’auteurs homosexuels ont créé des duos de personnages à l’image de leurs tendances sexuelles duelles et divisantes : cf. Sherlock Holmes et le Dr Watson d’Arthur Conan Doyle (cf. l’article « Sherlock Holmes, l’ombre du héros » de Meryl Pinque, sur le site www.faustroll.net, consulté en juin 2005), Don Quichotte et Sancho Panza de Miguel de Cervantes, Laurel et Hardy, les deux régisseurs plateau homosexuels Élie Semoun et Dieudonné, Wilfred Jackson et Hamilton Luske, la photo Le Festin des Barbares (2013) de Gérard Rancinan (fonctionnant beaucoup sur les associations de doubles), etc. Par ailleurs, des duos comiques homosexuels se sont fait connaître comme des frères siamois terribles : c.f. la chanson « Nous voici réunis » de Charpini et Brancato.

 

 

Ce double schizophrénique est bien souvent un membre de la famille du héros (la mère et surtout le frère ou la sœur). Par exemple, dans son autobiographie Le Flamant noir (2004), Berthrand Nguyen Matoko dit que pendant son enfance, les amis de son père le « confondent toujours avec ses sœurs » (p. 17).

 

En toile de fond de ce duo uni à la vie à la mort se lit très souvent l’inceste (en général entre frères), le narcissisme et le viol. « Là, dans cette obscurité, dans cette exécution, cette mort volontaire, je me suis souvenu de ma sœur hantée. » (Abdellah Taïa, Une Mélancolie arabe (2008), p. 123) ; « C’est Laurel et Hardy. Don Quichotte et Sancho Panza. » (Pierre racontant sa première impression quand il a rencontré son « mari » Bertrand, dans l’émission Infra-Rouge du 10 mars 2015 intitulée « Couple(s) : La vie conjugale » diffusée sur France 2) ; etc.

 
 

b) Ne faire qu’Un avec deux soi-même (schizophrénie) :

Vu à Paris près du métro Barbès

Vu à Paris près du métro Barbès


 

Parfois, l’individu homosexuel pense ne faire qu’Un avec deux lui-même. C’est ce qui s’appelle la schizophrénie ou troubles bipolaires… pardon… la « transidentité » ou la « transsexualité ». « Greta Garbo avait deux voix. L’une […] était une voix un peu élevée. […] La seconde était sa douce voix ‘masculine’, dont elle se servait à l’écran. Elle parlait toujours d’elle-même à la troisième personne du masculin. Elle aimait porter mes habits. Je pense qu’elle se voyait comme un garçon accompagné d’un autre garçon. Elle gardait toujours un œil sur les filles… » (Gore Vidal, Palimpseste – Mémoires (1995), p. 454) ; « Ma maison avait deux tours : l’une plongée dans la lumière et l’autre obscure. » (Hugues Pouyé parlant de son enfance dans le site Les Toiles roses en 2009) ; « Tous les matins se ressemblaient. Quand je me réveillais, la première image qui m’apparaissait était celle des deux garçons. Leurs visages se dessinaient dans mes pensées, et, inexorablement, plus je me concentrais sur ces visages, plus les détails – le nez, la bouche, le regard – m’échappaient. Je ne retenais d’eux que la peur. » (Eddy Bellegueule parlant de ses deux agresseurs le grand roux et le trapu, dans le roman autobiographique En finir avec Eddy Bellegueule (2014) d’Édouard Louis, p. 63) ; « Il y a plusieurs personnages en moi. » (Jean-Louis Bory au micro de Jacques Chancel, dans l’émission Radioscopie sur France Inter, 6 mai 1976) ; etc.

 

Un certain nombre de personnes homosexuelles souffrent de schizophrénie, même si elles ne le nomment pas comme ça. Le désir homosexuel, tel quel, est un désir marquant déjà chez l’individu qui le ressent une division identitaire. Et cette division s’accentue dès qu’il se pratique. Comme chaque acte homosexuel nous éloigne du Réel puisqu’il nous fait éjecter la différence des sexes (qui est le socle de notre existence et de l’amour quand elle est vraiment accueillie), il entraîne vers une forme de schizophrénie, autrement dit de décalage entre la sincérité et la Vérité, entre le désir et l’action, entre le vouloir et le faire.

 

Photo Henri Michaux (1925) de Claude Cahun

Photo Henri Michaux (1925) de Claude Cahun


 

C’est pourquoi certaines personnes homosexuelles vantent ouvertement les bienfaits de la schizophrénie : Gilles Deleuze, Félix Guattari, Néstor Perlongher, Claude Cahun, etc. « Le schizophrène n’est pas homme et femme. Il est homme ou femme. Il est mort ou vivant, non pas les deux à la fois, mais chacun des deux au terme d’une distance qu’il survole en glissant. Il est enfant ou parent, non pas l’un et l’autre, mais l’un au bout de l’autre comme les deux bouts d’un bâton dans un espace indécomposable : tout se divise, mais en soi-même. » (Gilles Deleuze et Félix Guattari, L’Anti-Œdipe (1972/1973), p. 91) D’autres sont connues pour être schizophrènes, comme par exemple le mathématicien John Nash. En 1990 lors de la Troisième Conférence annuelle des gays et lesbiennes des Premières Nations à Winnipeg (États-Unis), une nouvelle dénomination et catégorie identitaire queer sont nées : les « Deux-Esprits », ou encore « les bispirituels ».

 

Il est fréquent de les voir sur scène rentrer dans la peau de plusieurs personnages : pensez à Philippe Mistral, Laurent Laffitte, David Forgit, Karine Dubernet, Jérôme Commandeur, Alex Lutz, Thierry Le Luron, Yves Lecoq, etc. Par exemple, dans son one-(wo)-man show Désespérément fabuleuses : One Travelo And Schizo Show (2013), le travesti M to F David Forgit endosse le rôle de trois personnages (la mère, la grand-mère et la fille), trois schizophrénies pour ainsi dire. Dans son avant-dernière pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1984), Copi, habillé de bleu marine, interprétait chacun des 11 rôles qu’il avait composé en changeant sa voix. Dans sa pièce Le Frigo (1983), il jouait en travesti tous les rôles, changeait 14 fois de costumes. Le film « Guillaume et les garçons, à table ! » (2013) de Guillaume Gallienne traite véritablement d’un dédoublement de personnalité chez un homme qui a toujours pensé qu’il était une femme, et qui a été entretenu dans ce mensonge schizophrénique à cause du prétexte de « l’identité et de l’amour homosexuels » matraqué par son entourage et sa famille. Dans le one-woman-show Mâle Matériau (2014) d’Isabelle Côte Willems, la narratrice transgenre F to M joue à être un mélange « cisgenre » d’homme et de femme : « Après Victor, je suis devenue Mimi. Mi-homme, mi-femme. » À la fin de son spectacle, dans un délire travesti sérieux, la comédienne achève son spectacle en barbu et en enfilant des boucles d’oreilles de diva, avec une question désinvolte « Et alors ? » qui lui fait quitter la salle. Magistral…

 

DOUBLES - claude cahun que me veux te 1928

Photo Claude Cahun que me veux-tu? (1928) de Claude Cahun


 

On se retrouve quelquefois face à la schizophrénie de l’acteur qui ne s’éprouve pas jouer, qui mord à l’hameçon de sa propre sincérité autoparodique : « Paradoxal et rare, il pouvait ‘faire l’acteur’ sans se sentir Acteur. » (Jorge Lavelli dans la biographie du frère de Copi, Jorge Damonte, Copi (1990), p. 32) ; « En ce qui concerne ses romans Copi aimait ses personnages. Souvent il leur prêta son nom. Il prenait du plaisir à la confusion qui s’installait. » (Jorge Damonte, idem, p. 9) ; « Lui-même aurait pu tout quitter d’un seul coup. Faire sa valise pour ailleurs. Exactement comme ses personnages. » (Jorge Lavelli parlant de Copi, dans l’article « Copi : toujours souffrir, toujours mourir, et toujours rire ! » d’Armelle Héliot, dans le journal Le Quotidien de Paris du 16 février 1988) ; « Le seul problème était de parvenir à se démaquiller. » (Alfredo Arias parlant de son ami Copi qui ne parvenait pas à faire la distinction entre fiction et Réalité, dans son autobiographie Folies-Fantômes (1997), p. 12) ; « Je m’enfermais dans un personnage à deux visages. J’étais l’illustration vivante du héros né de l’imagination de Robert Louis Stevenson dans la nouvelle L’Étrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde. Le bon grain et l’ivraie qui nous habitent tous se scindaient sous l’effet d’une drogue chez ce notable anglais. » (Jean-Michel Dunand, dans le chapitre intitulé « Dr Jekyll et Mr Hyde », sur l’autobiographie Libre : De la honte à la lumière (2011), p. 50) ; « Je serais intéressé de discuter plus longuement avec toi à ce sujet, notamment sur les symboles de division très présents dans l’inconscient homosexuel. J’ai cru un temps sombrer dans la schizophrénie sous le poids de mon homosexualité refoulée. J’ai créé mon alter ego, Joseph First qui pouvait faire en cachette ce que Julien Parent ne pouvait pas faire. Bien sûr Julien détestait ce que Joseph faisait et rêvait de le tuer, dans ce sens tu as raison, c’est très destructeur. Mais si on regarde bien, c’est Julien le bon catho qui souhaitait devenir père de famille qui a créé Joseph, parce que Julien ne pourrait jamais faire ou exprimer ce qui était en lui véritablement. Je pense donc que l’expression intérieure de division de l’homosexualité est une conséquence plutôt qu’un caractère intrinsèque. » (Julien, mai 2012, sur Facebook) ; « J’ai procédé à une césure sans m’en rendre compte entre mon corps et ma tête. » (personne intersexe qui se fait appeler « M », dans le documentaire « Ni d’Ève ni d’Adam : une histoire intersexe » de Floriane Devigne diffusé dans l’émission Infrarouge sur la chaîne France 2 le 16 octobre 2018) ; etc.

 
 

c) Ventriloque et dialogue contradictoire :

Jean Cocteau

Jean Cocteau


 

Comme les personnes homosexuelles (à cause d’une pratique amoureuse leur faisant exclure la différence des sexes) sont en proie à une division entre leur corps et leur âme, ou en proie à la dissociation entre leur désir profond et leurs actes, la voix de leur conscience leur revient souvent sous forme de voix de ventriloque avec qui elles instaurent un dialogue de sourd, en général houleux et passionnel, dans lequel leurs pulsions (domination/soumission) s’entrechoquent et s’expriment par le paradoxe (cf. je vous renvoie aux codes « Androgynie bouffon/tyran » et « Fusion » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels).

 

Photo Conversation avec mon moi par Annakarin Quinto

Photo Conversation avec mon moi (2011) par Annakarin Quinto


 

On assiste parfois dans la réalité à une rencontre étonnante entre homosexualité et monde des ventriloques. Par exemple, dans le Figaro du 24 février 1980, Copi fait une simulation d’interview avec ses propres personnages. Il s’adresse à la Eva Perón de son spectacle et lui fait faire sa promo. Dans sa photographie Autoportrait (1939), Claude Cahun pose à côté d’un mannequin. Dans la pièce Le Frigo (1983), le rat est employé comme une marionnette de ventriloque par Copi. C’est « l’obsession-fétiche, une marionnette de mousse à laquelle il prétendait ressembler comme un frère » (cf. l’article « Copi, à jamais pas conforme » d’Armelle Héliot, dans le journal Le Quotidien de Paris du 15 décembre 1987).

 

 

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Code n°126 – Moitié (sous-codes : Visage divisé / Rideau déchiré / Orange coupée / Siamois / Animal à deux têtes)

Moitié

Moitié

 

 

NOTICE EXPLICATIVE

 

Pièce Wake Up (2014) de Patonov

Pièce Wake Up (2014) de Platonov


 

Si vous faites partie des gens qui ne comprennent pas pourquoi l’Église catho dit que les actes homosexuels sont « intrinsèquement désordonnés » et ne respectent pas l’unité de l’être humain, ou bien qui doutent que le désir homo est un élan qui divise la personne humaine plus qu’il ne l’unifie, voilà un code qui devrait vous éclairer !

 

Quand on aura compris que le désir homosexuel est un désir éclaté, écartelé/écartelant parce qu’éloigné du Réel par le sentiment et la haine de soi, qu’il est la marque d’une blessure, on aura touché au cœur du problème, et on reconnaîtra vraiment l’homosexualité telle qu’elle est : un désir humain non-essentiel.

 

Si j’avais une seule définition à donner au désir homo, je dirais qu’il est un élan sexuel qui divise plus qu’il n’unifie la personne qu’il habite (pour un temps plus ou moins long). Certes, la différence de sexes a déjà coupé l’Humanité en deux (Étymologiquement, le mot « sexualité » vient du verbe latin « secare », qui signifie « couper »). Mais c’est au cœur de l’individu que le désir homo divise. On pourrait dire que le désir homosexuel est un désir « plus que sexuel », supra-sexuel : il élargit encore plus la blessure existentielle béante de la sexualité humaine. Cette poussée désirante antagonique et extatique coupe une nouvelle fois symboliquement en deux la personne qu’il habite (on pourrait dire qu’elle la coupe en 4, comme les mythiques androgynes sont coupés en 4 !). La fantasmagorie homosexuelle nous donne maintes et maintes preuves en image de cette force fusionnelle de rupture qu’est le désir homosexuel, agissant inconsciemment en toute personne qui le ressent, lui donnant la sensation sentimentalo-narcissique de retrouver une unité amoureuse androgynique dans la dispersion : il n’y a qu’à regarder dans les œuvres homosexuelles toutes les mentions faites aux animaux à deux têtes, aux visages scindés en deux, aux jumeaux, à la cicatrice arborée par un mythique androgyne (figure de la sublimation/négation de la sexualité humaine incarnée).

 

Le désir homosexuel correspond bien à une blessure – ou plutôt une mauvaise gestion de sa coupure universelle de sexualité – car il est très souvent représenté par les auteurs homosexuels comme une entaille, une cicatrice, une balafre, une division : en plus de ce code sur la « Moitié », je vous renvoie surtout aux nombreuses occurrences faites au pirate Albator dans la fantasmagorie homo-érotiques, recensées dans le code « Désir désordonné » de ce Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Doubles schizophréniques », « Amant diabolique », « Jumeaux », « Trio », « Quatuor », « Fusion », « Homme invisible », « Miroir », « Désir désordonné », « Animaux empaillés », « Femme et homme en statues de cire », « Solitude », « Viol », « Clown blanc et masques », « Île », « Clonage », « Se prendre pour Dieu », et à la partie « Couteau » du code « Inversion », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 

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1 – PETIT « CONDENSÉ »

Pour allégoriser un désir de fusion amoureuse avec soi-même qui existait chez l’Homme bien avant qu’il ne le conceptualise, Platon a imaginé dans son Banquet (380 av. J.-C.) une race de créatures séparées par les dieux en deux moitiés, l’une mâle, l’autre femelle : les androgynes. L’androgyne est l’être imaginaire idéal, affranchi des contraintes du temps et de l’espace, vivant du fantasme de retrouver la plénitude de la totalité originelle en lui-même, aspirant au retour au jardin d’Éden, maudissant la sexualité qui l’a coupé littéralement en deux. Rien d’étonnant que dans l’iconographie traditionnelle, il soit donc associé au diable – dans la Bible, le diable se prénomme parfois « le Double » ou « le Séparé » –, et représenté par un être asexué, mi-démoniaque mi-angélique.

 

En adoptant une conception fusionnelle et conflictuelle de l’amour, beaucoup de personnes homosexuelles se lancent à la recherche de leur moitié androgynique. Alfred Jarry, notamment, invente le concept d’« adolphisme » qui n’est pas la communion de deux êtres différents fusionnant en Un, pas même de deux jumeaux, mais l’union des deux moitiés d’un même Moi. À en croire la majorité des personnes transgenres, cette osmose serait concrètement possible grâce à la chirurgie. En recousant en elles leur moitié, elles se donnent l’illusion de résurrection et de divinité. « Je me suis relevée de la table d’opération tel Lazare sortant de la fosse » affirme par exemple Hedwig, l’homme transsexuel triomphant, dans le film « Hedwig And The Angry Inch » (2001) de John Cameron Mitchell.

 

Elles se font parfois leur propre déclaration d’amour dans la glace. Mais celle-ci ne leur semble pas égoïste dans la mesure où, pour une part de leurs désirs intellectualisés, elles et leur reflet sont quand même deux. En général, l’amant homosexuel est vu comme le double dans les deux sens du terme : la duplication du même (exemple : un double de clé), ou bien la division du même (exemple : je vois double). Il se réduit donc à un clone entier mais aussi à une moitié androgynique. « J’avais oublié simplement que j’avais deux fois 18 ans » chante Dalida. Le désir homosexuel dit à la fois la duplication et la division. Inconsciemment, face à l’être aimé, beaucoup de personnes homosexuelles affirment qu’il y a deux fois elles-mêmes en lui, mais si rationnellement, elles voient bien qu’il y a lui tout seul et elles toutes seules.

 

MOIT

B.D. « Femme assise » de Copi

 

Le fantasme de viol ou le viol réel sont très souvent figurés dans les œuvres homosexuelles par l’image de l’androgyne coupé en deux, ou d’un même visage humain divisé symétriquement en son milieu. Les motifs du rideau déchiré, de l’orange coupée, de l’animal à plusieurs têtes, et surtout de l’Homme séparé en deux, symbolisent la division du Moi avec lui-même, ainsi que l’échec du désir androgynique qui n’arrive à faire que des clonages ratés dans la réalité concrète.

 

Ce désir de fusion-rupture pour recoller les morceaux avec soi n’est pas qu’une mise en scène de viol. Il peut en être la prémisse. Il existe un phénomène curieux et non automatique que nous pouvons constater à chaque fois qu’il y a en germe une situation de violence dans la réalité concrète : la fusion, même à l’état de fantasme, est parfois précédée d’un désir de rupture ou d’une rupture réelle, ou inversement, annonce une rupture ou un désir de rupture. Et cette fusion est d’autant plus violente que la force du mouvement de rupture qui la précédait a été forte ou désirée… comme pour un élastique. C’est le cas par exemple des hommes homosexuels avec le reste des membres du sexe masculin. Plus ils se seront coupés dans leur jeunesse (volontairement ou non) des garçons, et plus leur désir de fusion avec eux risque d’être brutal à l’âge adulte. Souvent, nous ne prenons pas soin d’analyser le désir homosexuel en relation avec une rupture ou la croyance infondée d’une rupture pensée comme définitive. Or, ce sont les personnes homosexuelles ou leurs personnages qui nous rappellent à l’ordre, comme Sonia dans le film « Oublier Chéyenne » (2004) de Valérie Minetto, en parlant de sa relation amoureuse avec Chéyenne : « C’est une fusion qui nous a séparées. »

 

Pour l’esprit qui sépare unité et rupture de manière aussi radicale, du fait que pour lui elles se confondent, les unités comme les ruptures partielles de l’existence humaine seront vécues comme des véritables mutilations, des séparations abruptes, des viols. C’est ce qui fait le drame de celui qui vit du rêve de l’androgyne : il craint que la recherche de son unité agisse comme une rupture totale avec lui-même ; et paradoxalement, il croit que la rupture totale avec lui-même va lui permettre de ne faire plus qu’Un. Le viol devient alors, dans son esprit, son unité. C’est ce qui fait dire à Neil, le héros homosexuel du film « Mysterious Skin » (2004) de Gregg Araki, que le viol pédophile dont il a été victime dans sa jeunesse l’a rendu unique. En effet, en parlant de son violeur, il lui reconnaît la découverte de son unicité : « J’étais son seul amour, son seul trophée. J’étais unique. » Le viol a le pouvoir de donner à ses victimes une impression d’unité dans la réification et la contrefaçon d’amour, alors que pourtant, comme le montre la scène du viol pédophile de « La Mauvaise Éducation » (2003) de Pedro Almodóvar durant laquelle le visage d’Ignacio se scinde en deux à l’écran, il cultive en elles ce désir de l’androgyne, les brise en deux, et leur annonce que sans lui elles ne valent rien.

 

L’unité que le viol ou le désir de viol impose aux personnes homosexuelles est une unité des extrêmes, écartelante mais pas toujours désagréable. Le passage du fantasme à la réalité fantasmée à travers le viol peut donner une impression d’éclatement lumineux extatique, de diversité offerte par la fausse profondeur du miroir, comme l’exprime Pietro en s’adressant à son violeur dans le film « Théorème » (1968) de Pier Paolo Pasolini en ces termes : « Je ne me reconnais plus. Ce qui me faisait l’égal des autres n’existe plus. Je leur ressemblais malgré mes défauts. Tu m’as soustrait à l’ordre naturel des choses. En te parlant, je prends conscience de ma diversité. »

 
 

2 – GRAND DÉTAILLÉ

FICTION

a) Un élan de la division, impulsé par le désir homosexuel (ou hétérosexuel, ou bisexuel), est symbolisé par le motif de la moitié :

MOITIÉ 1 Mala Educacion

Film « La Mala Educacion » de Pedro Almodovar


 

La moitié est un leitmotiv des œuvres homosexuelles : on la retrouve par exemple dans la pièce Les Babas cadres (2008) de Christian Dob, le film « La Face cachée de la lune » (2003) de Robert Lepage, le film « Alexander : The Other Side Of Dawn » (1977) de John Erman, le film « Uncut » (1997) de John Greyson, la photo Masculin Féminin (1998) d’Orion Delain, le roman Middlesex (2002) de Jeffrey Eugénides, le tableau Moi et Je (2002) de Xavier Wei, le dessin Encre de Chine (2006) d’Olympe, les tableaux de Pierre-André Guérin, la pièce Dans la solitude des champs de coton (1987) de Bernard-Marie Koltès, le roman Le Bal des Folles (1977) de Copi (avec l’unijambiste), le livre Le Cœur entre deux chaises (2012) de Frédéric Monceau, le film « Demi-Gods » (1974) de Wallace Potts, la pièce Un Rôle pour deux actrices et demie (2012) de Christine Berrou, le film « Separata » (2013) de Miguel Lafuente, la chanson « Les Uniques » de Nicolas Bacchus, le sketch du Testament de Muriel Robin (avec Jean-Denis, le frère coupé en deux), la chanson « Tu me divises en deux » de Marc Lavoine, la chanson « Half Ladies » de Christine & the Queens, la pièce Drôle de mariage pour tous (2019) de Henry Guybet (c.f. le tableau du visage coupé en deux accroché au mur du salon), etc.

 

Dans un premier temps, la mention de la moitié apparaît parfois anodine et anecdotique : « Tu garderais la moitié du Jésuite. » (la Princesse à la Reine dans la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi) ; « Je suis le propriétaire de la moitié de la pyramide ! » (le Jésuite dans la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi) ; « Je vous enverrai la moitié de ma paie de bibliothécaire ! » (le Rat à la Reine, pour sa propre libération, dans la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi) ; « La crise, ça veut dire qu’il faudra carrément se fendre à deux… de rire. » (Zize, le travesti M to F dans le one-(wo)man-show Zize 100% Marseillaise (2012) de Thierry Wilson) ; « Je deviens sa demi-sœur. » (Jean-Charles/Jessica, le héros transsexuel M to F s’adressant à son meilleur ami hétéro Jean-Louis, dans la pièce Y a comme un X (2012) de David Sauvage) ; etc. Dans le roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman, Ronit, l’héroïne lesbienne, regarde à la télévision une émission de magie dont elle invente le titre : « Ça pourrait être ‘Comment scier une femme en deux ?’ » (p. 282) Dans le film « Praia Do Futuro » (2014) de Karim Aïnouz, le titre du chapitre 2 est « Un Héros coupé en deux ».

 

Bien souvent dans la logique du désir homosexuel, le double est pensé non pas en terme d’unité (ex : le double de clé, deux jumeaux similaires mais non semblables) mais de division (ex : la moitié d’un Tout, le clone humain, etc.). « J’avais l’impression que je luttais pour rien. Comme dans ces jeux vidéo, où lorsqu’on coupe un ennemi en deux, chaque moitié redevient un ennemi potentiel. » (Bryan en parlant de son « amour » pour Kévin, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 35) Dans les pièces de Copi (Les Quatre Jumelles, La Nuit de Madame Lucienne, etc.), un personnage né jumeau peut remplacer son frère, est envisagé comme un clone ou une simple moitié du même individu : « Les jeux ne sont pas tout à fait faits, chère petite sœur. C’est toi ou c’est moi ! Puisque nous sommes jumelles ! On a commencé à se battre à l’intérieur du ventre de notre mère. » (la Comédienne à Vicky, dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi) ; « Après Victor, je suis devenue Mimi. Mi-homme, mi-femme. » (la narratrice transgenre F to M, dans le one-woman-show Mâle Matériau (2014) d’Isabelle Côte Willems) ; etc.

 

MOITIÉ 2 Mujeres al borde de un ataque

Film « Mujeres Al Borde De Un Ataque De Nervios » de Pedro Almodovar


 

La présence de la moitié, loin d’être positive, indique souvent un viol ou un désir de viol chez le personnage homosexuel : « Michael et moi nous récupérons les petits corps : Pigg n’a plus de bras, à Moonie lui manque la moitié de la poitrine, Rooney a la figure déchiquetée, nous récupérons aussi la tête de la louve qui flotte près de la plage et ma jambe en métal qui est ramenée par la mer. » (la voix narrative dans le roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 104) La moitié est signe de schizophrénie, voire de folie : « une vieille à moitié folle » (Robbie en parlant de sa mère, dans le film « Dérive » (1983) d’Amos Gutmann) ; « Et toi, tu t’es remis ensemble ? » (David à Olivier dans la pièce Comme ils disent (2008) de Christophe Dauphin et Pascal Rocher) ; « Je suis en train de me fissurer. » (Jarry dans son one-man-show Atypique, 2017) ; « Ça expliquera peut-être pourquoi je me sens double, pourquoi je dois sans cesse lutter entre deux mouvances. » (Jarry dans le one-man-show Entre fous émois (2008) de Gilles Tourman) ; etc. Par exemple, dans le one-man-show Tout en finesse (2014) de Rodolphe Sand, Joyce, la lesbienne, soutient qu’elle « n’est pas malade » et qu’elle « veut juste un gosse »… mais on découvre qu’elle donne des croquettes à ses enfants, les fait coucher dans des litières, et dit d’un air très pince-sans-rire qu’« elle adore les enfants » et qu’elle « en a déjà mangés 4 ». Elle compte même couper en deux l’enfant que le couple Rodolphe/Claudio comptaient faire avec elle dans leur projet de coparentalité : « On fait 50/50 avec l’enfant? Je prends la tête et vous les jambes ? » Dans le film « The Talented Mister Ripley » (« Le Talentueux M. Ripley », 1999) d’Anthony Minghella, Tom, le héros homosexuel serial killer est souvent montré avec le visage coupé en deux.

 

En général, la division de soi n’est pas facile à vivre : « Je fais tout un peu, mais rien n’est comme je veux, me dissous un peu, me divise en deux, mais là… m’effondre, m’effondre. » (cf. la chanson « M’effondre » de Mylène Farmer) ; « L’enfant sent en lui qu’il est porteur d’une minuscule fissure. C’est une chance et une souffrance. » (Damien/Brigitte travesti M to F s’auto-décrivant, dans le pièce Brigitte, directeur d’agence (2013) de Virginie Lemoine) ; « C’est pas rentable, l’hémiplégie. » (Rodolphe Sand dans son one-man-show Tout en finesse, 2014) ; « Je suis passé de l’autre côté du miroir. J’ai recollé mes morceaux. » (Mr Alvarez en travesti M to F, idem) ; « Moi, j’ai jamais réussi à être en entier à quelqu’un. » (Charlotte, l’héroïne lesbienne du film « À trois on y va ! » (2015) de Jérôme Bonnell) ; etc. Par exemple, dans la pièce Un Tango en bord de mer (2014) de Philippe Besson, Stéphane parle de son amour « amputé » pour (et à cause de) Vincent. Dans le film « Toute première fois » (2015) de Noémie Saglio et Maxime Govare, Jérémie, le héros homo qui ne s’était jamais posé la question de remettre en cause son homosexualité, voit sa vie chamboulée par l’amour d’une femme : on le voit essayer de partager en deux une carcasse de poulet… comme pour illustrer le déchirement qu’est le désir bisexuel.

 

En plus de symboliser un rapport souffrant et désuni à l’Amour, le motif de la moitié illustre également un rapport blessé à sa propre identité. Une terreur d’être unique ou uniformisé (cf. le film « Uniformadas » (2010) d’Irene Zoe Alameda).

 

On assiste à un effondrement narcissique du « Moi » qui se perd en eaux profondes. Le héros a l’impression de ne pas exister, ou bien d’être une moitié d’Homme (ça s’appellerait, dans le langage courant, la « dépression ») : « Je ne suis pas complète et je ne le serai jamais… comprenez-vous ? Je ne suis pas complète… » (Stephen, l’héroïne lesbienne du le roman The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, p. 285) ; « Je ne suis pas unique. Ne dis jamais ça. » (Valentine s’adressant à Valentin dans la pièce Le Jour de Valentin (2009) d’Ivan Viripaev) ; « Pourquoi je ne suis pas fils unique, moi ? » (Jack, le frère homo de Daniel, dans le film « Madame Doubtfire » (1994) de Christ Columbus) ; « Jo est persuadé qu’il est unique. » (Matthieu, l’amant de Jonathan, dans la pièce À partir d’un SMS (2013) de Silas Van H.) ; « Se sentir qu’une moitié de personne, c’est dur. » (Greta à son père qu’elle voit pour la première fois, dans le film « Órói », « Jitters » (2010) de Baldvin Zophoníasson) ; « Je suis une moitié de mime. Je suis entré dans la boîte en verre… mais je ne sais pas en sortir. » (Santiago dans la pièce Doris Darling (2012) de Ben Elton) ; « Seul, tu vis comme à deux, quand tu y repenses ! Moi, je vis comme pour deux ! » (Nathalie Rhéa dans son one-woman-show Wonderfolle Show, 2012) ; etc. Il rêve parfois de mourir. Par exemple, dans la pièce Parce qu’il n’avait plus de désir (2007) de Lévy Blancard, le personnage homosexuel est à la recherche d’« un monde où on peut disparaître à moitié ».

 

La coupure schizophrénique dépasse la simple dimension individuelle : elle est existentielle, universelle, internationale, planétaire : « Je suis né dans un pays occupé. Une nation coupée en deux, comme l’était la sienne autrefois. » (Théo, allemand, à propos de sa grand-mère qui a eu une liaison avec un Allemand, union dont il est issu, dans le roman, À mon cœur défendant (2010) de Thibaut de Saint-Pol, p. 178) ; « Lady Gaga a fait un grand écart facial sur la Grande Muraille de Chine. » (Graziella) (dans la pièce La Famille est dans le pré (2014) de Franck Le Hen) ; etc.

 

MOITIÉ 4 Hedwig

Film « Hedwig And The Angry Inch » de John Cameron Mitchell


 

Paradoxalement, le viol, même s’il coupe sa victime en deux, lui donne une impression d’unité : « Je plongeai dans la rivière. Baissant l’échine, je remontai un champ de vigne voisin, quand je sentis la masse de l’homme, comme un carapaçon de laine, me plaquer au sol en plein soleil. La chaleur de sa poigne se propagea jusqu’à mon cœur, et figea ma volonté. Il murmura à mon oreille les mots étrangers du manque et du désir. Il me lécha la nuque et le cou. Il écarta mes fesses et y colla ses joues râpeuses pour m’enduire de salive, tout en caressant mes hanches. J’avais plus que la chair de poule, mon corps tremblait tout entier comme si je n’étais plus qu’un cœur énorme, badoum, badoum… […] Quelque chose se tordait et craquait en moi. » (la voix narrative dans la nouvelle « La Carapace » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 15) ; « Mon père m’avait prévenu : ‘Tu finiras coupé ! » (Lacenaire se réjouissant cyniquement/orgueilleusement d’être condamné à l’échafaud, dans la pièce Lacenaire (2014) de Franck Desmedt et Yvon Martin) ; etc.

 

Pour colmater efficacement la fêlure du viol, le personnage homosexuel a trouvé une super parade : il va mettre un masque qui s’appelle « l’homosexuel », et qu’il va exhiber fièrement. Le motif de la moitié renvoie parfois explicitement à l’homosexualité. « Sergueï est moitié moitié… » (cf. les propos tenus à propos d’un danseur de ballet, dans le film « La Vie privée de Sherlock Holmes » (1970) de Billy Wilder) Dans le film « Les deux papas et la maman » (1995) de Jean-Marc Longval, quand Jérôme refuse de se poser la question de l’homosexualité pour lui-même, sa compagne Delphine lui dit : « Mais Jérôme, on a tous une face cachée… » L’inconscient collectif associe souvent l’homosexualité à une moitié, une ambivalence. « Vincent McDoom, il est métisse : moitié homme, moitié femme. » (Anthony Kavanagh dans son one-man-show Anthony Kavanagh fait son coming out, 2010)

 

La moitié dont parlent certains héros homosexuels, c’est précisément leur homosexualité qui revient au galop et prend le pas sur l’hétérosexualité. « Et puis un jour, l’autre moitié de moi s’est réveillée. On ne peut rien faire contre ça. » (Martin le héros homosexuel s’adressant à son ex-femme Christine par rapport à sa propre homosexualité, dans la série Joséphine Ange-gardien (1999) de Nicolas Cuche, épisode 8, « Une Famille pour Noël »)

 
 

b) Le visage du personnage homosexuel se scinde en son milieu :

Dans beaucoup de fictions traitant d’homosexualité, étonnamment, on voit beaucoup de scènes où le visage du héros homosexuel se coupe en deux : cf. la pièce Le Cri de l’Ôtruche (2007) de Claude Gisbert, le film « Kilómetro Cero » (2000) de Juan Luís Iborra et Yolanda García Serrano (avec la scène du visage coupé en deux par l’ascenseur), le roman Une Langouste pour deux (1978) de Copi, le roman Les Deux Visages de Janvier (1964) de Patricia Highsmith, le film « Two Gentlemen Sharing » (1969) de Ted Kotcheff, la pochette de l’album « Meds » (2006) du groupe Placebo, le site Internet officiel d’Indochine (cf. le site http://indo.fr, consulté en juin 2005, avec la statue coupée en deux), le concert de la tournée Mylenium Tour (1999) de Mylène Farmer (où la chanteuse sort du crâne d’Isis fendu en deux), le film « El Cielo Dividido » (2006) de Julián Hernández, le film « Hedwig And The Angry Inch » (2001) de John Cameron Mitchell, la pièce La Reine morte (1942) d’Henry de Montherlant (avec l’astrolabe cassé par Don Diego quand il avait 12 ans), l’affiche de la pièce Comme ils disent (2008) de Christophe Dauphin et Pascal Rocher, l’affiche du film « Doctor Jekyll And Sister Hyde » (1971) de Roy Ward Baker, le film « Un Autre homme » (2008) de Lionel Baier (avec le motif de l’homme coupé en deux par les baguettes chinoises), le film « Wild Side » (2003) de Sébastien Lifshitz, l’affiche du film « Glen Or Glenda ? » (1953) d’Ed Wood, la photo Couleur de peau (1977) d’Orion Delain, le roman Zéro Commentaire (2011) de Florence Hinckel (avec le visage coupé en deux de Medhi sur le dessin de couverture, réalisé par Laurence Ningre), le film « Broken » (2010) de Kent Thomas, le vidéo-clip de la chanson « Luca Era Gay » de Povia, le film « Navidad » (2009) de Sebastian Lelio (avec le visage coupé en deux de Aurora), la couverture de l’album « Mirror Mirror » du groupe Coop (avec les 4 visages coupés en 2 de Jamie McDermott), la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier, la pochette de l’album Changement de propriétaire du Beau Claude, la pièce Grosses Coupures (2014) d’Antoine Rabasco, la couverture du roman Chercher le garçon (2015) de Jérémy Lorca, etc.

 

On trouve de nombreux dessins ou peintures de Jean Cocteau, de Pierre-Ant, de Francis Bacon, du peintre Paul, de Frida Kahlo, de Salvador Dalí, avec des visages coupés en deux, l’homme séparé en deux dans les toiles, etc.

 

Dans la comédie musicale HAIR (2011) de Gérôme Ragni et James Rado, un des personnages gays, Claude Bukowski, porte une fissure rouge maquillée sur la face. Lors du générique du film « Romeos » (2011) de Sabine Bernardi, on voit des visages déchirés en deux, sous forme de « collages » photographiques. Dans la pièce La Mort vous remercie d’avoir choisi sa compagnie (2010) de Philippe Cassand, Xav, l’un des héros homos, est obsédé par un « homme défiguré, avec une cicatrice » : « Il a la gueule coupée en deux, comme dans mon rêve. Mais il est quand même beau. » Dans le film « L’Homme blessé » (1983) de Patrice Chéreau, Henri, le héros homosexuel, se coupe le front en deux en tapant sa tête contre un punching-ball de fêtes foraines. Dans le one-woman-show Mâle Matériau (2014) d’Isabelle Côte Willems, la narratrice transgenre F to M se met dans la peau de James, une femme qui s’est fait passée pour un homme toute sa vie, scieur de profession, et qui se prend « une poutre tombant sur son crâne » pour le fendre en deux. Dans le film « Facing Mirrors : Aynehaye Rooberoo » (« Une Femme iranienne », 2014) de Negar Azarbayjani, alors qu’Adineh l’héroïne transsexuelle F to M se rase la barbe (ou plutôt fait semblant de le faire), elle est surprise par l’arrivée d’Akram, la belle-mère de Rana, qui l’a vue dans la salle de bain, et elle se coupe au visage. Adineh sanglotte comme une enfant devant son miroir. Mais finalement, plus de peur que de mal : « J’aurais pu te taillader le visage ! » la prévient quand même Akram. Dans le film « Jonas » (2018) de Christophe Charrier, Nathan, à l’âge de 9 ans, a eu le visage coupé en deux car il s’est fait éjecter de son auto tamponneuse après avoir été attaqué par une meute de voitures dans un parc d’attractions appelé Magic World. Sa maman raconte l’accident : « Et schlaaack ! La joue coupée en deux, sur la barrière de protection. »

 

Souvent, le personnage homosexuel se décrit comme un pirate avec une cicatrice comme Fatigay, ou un buste sculpté fissuré : « J’y prends le rasoir jetable de Marcel et dans le cagibi à bricolage, d’un coup de marteau le brise en miettes contondantes ; du plus gros bout de lame récupéré je me taillade le visage aussi profondément que je peux, ne m’épargnant pas lèvres et paupières, et retourne tout sanguinolent me coucher sur le ventre, la tête dans mon oreiller buvardant larmes et sang. » (Vincent Garbo dans le roman Vincent Garbo (2010) de Quentin Lamotta, p. 59) ; « la longue cicatrice toute droite sur la joue de Stephen » (Stephen, l’héroïne lesbienne du le roman The Well Of Loneliness, Le Puits de Solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, p. 388) ; « Marcel se décrivait comme étant beau, grand et découpé. » (Denis-Martin Chabot, Accointances, connaissances, et mouvances (2010), p. 19) ; « Ils m’ont laissé ma tronche pas finie. » (la psy en évoquant ses parents, dans la pièce Psy Cause(s) (2011) de Josiane Pinson) ; « On m’a laissé la tête en souvenir, son crâne triangulaire est scié en deux, bien nettoyé dans un bocal d’alcool. » (la voix narrative dans le roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 60) ; « Dites, Linda, vous avez pas faim ? Ça vous dit la cervelle ? Un crâne ça s’ouvre ! » (Loretta Strong dans la pièce Loretta Strong (1978) de Copi) ; « Il [Ninu-Nip] se coupa deux fois le menton. » (cf. la nouvelle « Quoi ? Zob, zut, love » (1983) de Copi, p. 7) ; « Combien de fois je t’ai dit de te protéger le visage ? » (le mac s’adressant à l’amant de Davide, dans le film « Mezzanotte » (2014) de Sebastiano Riso) ; « Il leva brusquement son bras avec l’intention de se taillader le visage en diagonale d’une joue à l’autre, car il lui apparut comment vraiment sensé de défigurer ce qui était déjà défiguré à l’intérieur. Une balafre ? Non, faisons-en deux ! » (Pawel Tarnowski, homosexuel continent, ne supportant pas son élan physique envers le jeune David, dans le roman Sophia House, La Librairie Sophia (2005), p. 178) ; etc.

 

Cet homme à la tête coupée en deux, c’est l’allégorie du viol. « Et regardez ce que vous nous avez fait de notre cara diva ! Je vais me voir forcé de lui rouvrir le crâne pour récupérer le cerveau ! » (le professeur Verdureau en parlant de la cantatrice Regina Morti dans la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi) ; « J’ai trouvé une photo du président avec la petite fille (seulement la moitié de la tête de la petite fille rentre dans la photo) riant et regardant l’objectif. » (la voix narrative dans le roman L’Uruguayen (1972) de Copi, p. 35) ; « Une moitié de son visage disparaissait dans une mare de sang. » (Laura décrivant son amante Sylvia, dans le roman Deux Femmes (1975) de Harry Muslisch, p. 198) ; « Tu m’as coupé, sale pute ! » (Steve, le héros homosexuel, s’adressant à sa mère incestueuse Diane, dans le film « Mommy » (2014) de Xavier Dolan) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « La Mala Educación » (« La Mauvaise Éducation », 2003) de Pedro Almodóvar, suite au viol pédophile qu’il a subi près du fleuve, on entend le jeune Ignacio dire, pendant que son visage se sépare à l’écran : « Un mince filet de sang divisait mon front en deux. J’eus le pressentiment que ma vie serait à cette image : toujours divisée, sans que je ne puisse rien y faire. » Dans la pièce Fixing Frank (2011) de Kenneth Hanes, au village de Jonathan, un gars homosexuel efféminé a été tabassé par des « casseurs de pédés » dont Jonathan faisait lui-même partie, avant de se dire également homosexuel ! Depuis ce viol, Jonathan dit qu’il est hanté à jamais par l’image de cet « homme balafré » qu’il croise dans la rue. Dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1985) de Copi, Vicky Fantomas est une femme avec une cicatrice sur la joue gauche, avec une attelle à la jambe ; elle a été victime d’un attentat au drugstore et peut-être qu’elle-même portait la bombe. Dans le film « Cours privé » (1986) de Pierre Granier-Deferre, Jeanne Kern, une femme au visage coupé sur une photo figure dans une partouze avec de très jeunes gens. Dans sa pièce Des Lear (2009), Vincent Nadal, en répétant le mot « bâtard », coupe son corps et son visage en deux avec sa main : « Bâtard. Pourquoi nous marquer de ce mot ? » Dans la comédie musicale À voix et à vapeur (2011) de Christian Dupouy, c’est au moment où les deux amants homosexuels prononcent la phrase « C’est meilleur que l’été indien » qu’ils se coupent manuellement le visage en deux (je vous renvoie au code « Femme vierge se faisant violer un soir de carnaval ou d’été à l’orée d’un bois » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels). Dans le film « Adèle Blanc Sec » (2010) de Luc Besson, suite à un match de tennis entre l’héroïne et sa sœur jumelle avec qui elle maintient une relation fusionnelle androgynique (incestueuse ? elle est décrite comme « l’amie, l’ange »), finit paralysée à cause d’une broche venue se planter au milieu de son front, laissant couler un filet de sens qui lui coupe le visage en deux. Au début du film « Tesis » (1996) d’Alejandro Amenábar, un homme suicidé est « coupé par le milieu » sur la voie du métro ; et on voit plus tard Ángela et Chema regarder des films d’horreur, dont « Sangre Fresca », dans lequel on voit un homme se faire ouvre le cerveau à la lame de rasoir. Dans le one-man-show Jefferey Jordan s’affole (2015) de Jefferey Jordan, Mamie Suzanne raconte qu’elle a fait tomber son petit fils homosexuel lors d’une fête de famille, et qu’il s’est ouvert le menton.

 

Dans le roman The Girl On The Stairs (La Fille dans l’escalier, 2012) de Louise Welsh, les deux héroïnes principales, à savoir Jane (lesbienne en couple avec Petra) et la jeune Anna (13 ans, abusée par son père et violée par les hommes), ont la même éraflure sur le visage, à cause d’un lanceur de pierres qui a sévi autour de leur immeuble : « joue éraflée » (p. 33) ; « Jane se sentit un peu dépassée. Il était possible que la fille et elle aient été victimes du même lanceur de pierres. » (p. 44) ; « Jane songea une nouvelle fois à Anna, à l’ecchymose au-dessus de son œil qui reflétait presque la sienne. » (p. 54) ; « Vous avez une coupure sur le visage. » (un flic s’adressant à Jane, idem, p. 147) ; etc. Leur viol ou leur fantasme de viol fait l’unité entre les deux femmes coupées au visage.
 

Dans le film « ¿ Qué He Hecho Yo Para Merecer Esto ? » (« Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? », 1984) de Pedro Almodóvar, une femme à qui le mari vient gentiment apporter le café au lit, se fait ébouillanter la moitié du visage (on entend d’ailleurs la fameuse réplique « Nunca olvidaré esa taza de café » ; traduction : « Je n’oublierai jamais cette tasse de café. ») ; « Je me suis réveillé par un cri d’horreur. La fille de la patronne laisse tomber le plateau du petit déjeuner sur moi, le café me brûle le visage, je bondis dans mon lit. » (la voix narrative dans le roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 105) ; « À deux ans ma sœur m’a ébouillanté le visage. » (Joséphine en parlant de sa sœur jumelle Fougère dans la pièce Les Quatre Jumelles(1973) de Copi) ; « Une soupière pleine de pot-au-feu inonda Silvano et lui brûla le visage. » (Copi, La Vie est un tango (1979), p. 16) ; « Silvano fut couvert de café qui lui brûla le visage, dégoulinant sur les moustaches et les poils de la poitrine. » (idem, p. 45) ; etc.

 

Un objet – spéculaire, double, et coupant, comme par hasard… – symbolise à lui seul le viol et la moitié : c’est le couteau. Le motif du couteau-miroir revient très fréquemment dans les fictions homosexuelles : « Je vais chercher un couteau de cuisine et je vais t’ouvrir en deux comme une grosse dinde. » (Claudia à Elsa, les deux servantes de la pièce Se Dice De Mí En Buenos Aires (2010) de Stéphan Druet) ; « C’est une année à double tranchants. » (Ana, née la même année qu’Hitler, dans la pièce Journal d’une autre (2008) de Lydia Tchoukovskaïa) ; « Il se trouvait un couteau à pain sur le bar. Maria-José se concentra dans le désir de le voir s’enfoncer dans le cœur de Louis du Corbeau […]. » (cf. la nouvelle « Le Travesti et le Corbeau » (1983) de Copi, p. 38) Par exemple, le titre original de la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi était Le Couteau du Rosbif. Dans le film « The Boys In The Band » (« Les Garçons de la bande », 1970) de William Friedkin, quand Emory dit que ses lèvres lui font mal, Michael lui répond : « Si on met un couteau sous le lit, on n’a plus mal, me paraît-il. » Harold rajoute « Et si on en met un sous la gorge, ça coupe. ».

 

MOITIÉ 5 clown

Federico Fellini


 

Le visage séparé n’est pas toujours le symbole d’un viol véritable. Parfois, il s’agit juste chez le protagoniste homosexuel d’une impression de viol parce qu’il ne s’accepte pas en tant qu’être humain unique, parce qu’il refuse la naturelle différence des sexes, parce qu’il a peur de ne pas être aimé ou d’être mal aimé, parce qu’il découvre un désir homosexuel divisant : « Quel malheur, quel coup de hache dans ma vie qui était déjà en morceaux ! » (Albert en parlant de sa passion homosexuelle, dans le paragraphe final du chapitre 8 du roman Mademoiselle de Maupin (1835) de Théophile Gautier) ; « C’est très Genre, tes fesses. » (la narratrice transgenre F to M dans le one-woman-show Mâle Matériau (2014) d’Isabelle Côte Willems) ; « Que laisserons-nous de nous, moitié-anges moitié-loups, quand nos corps seront dissous dans la langueur monotone du premier frisson d’automne ? » (le narrateur homosexuel du spectacle musical Luca, l’évangile d’un homo (2013) d’Alexandre Vallès, avec plein de visages coupés en deux à l’écran) ; « Dès demain, je vais voir l’infirmière. Tu t’es fait un traumatisme crânien, c’est pas possible autrement. » (Amy s’adressant à sa meilleure amie Karma qui veut jouer la lesbienne avec elle, dans la série Faking It (2014) de Dana Min Goodman et Julia Wolov, l’épisode 1 « Couple d’amies » de la saison 1) ; « J’ai grondé. Je me suis fendu. » (le fiancé de Gatal, dans son monologue final où il se prend pour Dieu, dans la pièce Hétéro (2014) de Denis Lachaud) ; etc. Dans le film « Alice In Andrew’s Land » (2011) de Lauren Mackenzie, le visage d’Alice, l’héroïne lesbienne qui s’habille comme un garçon, apparaît coupé en deux par les portes de l’ascenseur se refermant sur elle.

 

La moitié indique la présence d’un désir sombre, noir, diabolique : « Elle [Esti] a reculé d’un pas. La moitié de son visage a disparu dans l’ombre. Autour de nous, les arbres bruissaient et bourdonnaient. » (Ronit, l’héroïne lesbienne, parlant de son amante Esti, dans le roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman p. 143) ; « Dalida, l’orchidée noire, la maudite, la veuve noire, le monstre à deux têtes. » (l’actrice jouant Dalida dans le spectacle musical Dalida, du soleil au sommeil (2011) de Joseph Agostini) ; « Lorsqu’on jette une lumière crue sur la partie du visage demeurée dans l’ombre, peut-il apparaître une difformité inquiétante ? » (Anna dans le roman Un Garçon d’Italie (2003) de Philippe Besson, p. 123) ; « Un ange à deux têtes, assis sur l’arbre dénudé, ricanait à mes dépens. » (la voix narrative dans le roman La Voyeuse interdite (1991) de Nina Bouraoui, p. 68) ; « J’avais toujours peur que les deux bouts de sa silhouette ne se détachent l’un de l’autre ! » (la voix narrative parlant de sa sœur Zohr, idem, p. 29) ; « La supérieure avait un peu de trouble dans le regard et sur son visage ; mais toute sa personne était si rarement ensemble ! » (Denis Diderot, La Religieuse (1760), cité dans l’essai L’Homosexualité de Platon à Foucault (2005) de Daniel Borillo et Dominique Colas, p. 191) ; « Je n’ai pas votre capacité à être double. » (Don Pedro à son père le Roi Ferrante, dans la pièce La Reine morte (1942) d’Henry de Montherlant) ; « Quand j’aurai cassé l’œuf en deux et que j’aurai gobé le jaune, il restera… le Roi Lear. » (le narrateur de la pièce Des Lear (2009) de Vincent Nadal) ; « Il pourrait bien avoir deux têtes, Petra et moi, on l’aimera quand même. » (Jane, l’héroïne lesbienne enceinte parlant de leur bébé, dans le roman The Girl On The Stairs, La Fille dans l’escalier (2012) de Louise Welsh, p. 114) ; etc.

 

Dans la pièce de Gérald Garutti Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens (2007), le diable est montré comme un homme coupé en deux. Dans le film « Mon Führer : La vraie histoire d’Adolf Hitler » (2007) de Dani Levy, Hitler se fait accidentellement couper une moitié de moustache. Dans le roman Le Musée des Amours lointaines (2008) de Jean-Philippe Vest, le visage à moitié caché du Maître de la secte La Guilde contribue à renforcer son action diabolique, androgynique, invisible : « Alors que le discours de Fabien se terminait, juste avant les applaudissements, deux spectateurs ont quitté la salle. […] La femme est coiffée d’un large chapeau, l’homme porte un costume noir et tous les deux arborent des lunettes de soleil. » (p. 331) Dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, c’est précisément quand les personnages sont diabolisés et homosexualisés qu’ils se coupent le visage : « À mesure qu’elle s’approchait, ses traits se précisaient. Elle avait les yeux d’un bleu surnaturel. Des pommettes hautes et saillantes. Des lèvres fines couleur carmin. De loin, on aurait dit une coupure saignante. » (Jason, le héros homo décrivant la vénéneuse Varia Andreïevskaïa, p. 56) ; « Hugues n’était vraiment pas mal, dans le genre austère. Mourad [l’un des deux héros homos] lui trouvait un petit quelque chose de Corto Maltese. Le côté baroudeur, pirate des mers du Sud. Il avait sûrement une belle cicatrice de guerrier quelque part. » (idem, p. 82) À la fin du roman, Mourad se coupe (accidentellement ?) le visage en se rasant (p. 205).

 
 

c) Le rideau déchiré :

MOITIÉ 14 Rideau déchiré Esos Dos

Film « Esos Dos » de Javier de la Torre


 

On retrouve le motif du rideau déchiré dans différentes créations homosexuelles : cf. le film « Cléopâtre » (1963) de Joseph Mankiewicz, le film « Tom Curtain » (« Le Rideau déchiré », 1966) d’Alfred Hitchcock, la pièce Comme ils disent (2008) de Christophe Dauphin et Pascal Rocher, le spectacle musical Un Mensonge qui dit toujours la vérité (2008) d’Hakim Bentchouala (avec la robe déchirée de Maxime), le film « Rideau de Fusuma » (1973) de Tatsumi Kumashiro, le roman La Peau des Zèbres (1969) de Jean-Louis Bory, etc. Par exemple, dans la pièce Arthur Rimbaud ne s’était pas trompée (2008) de Bruno Bisaro, le comédien coupe en deux la scène en tirant le rideau à la moitié du plateau. Dans le film « Naissance des pieuvres » (2007) de Céline Sciamma, la moitié du visage de Marie, l’héroïne lesbienne, est coupé par le rideau de douche. « Simon a fermé les rideaux, parce que le soleil qui éclaboussait l’appartement le minait. Il est allé chercher un rasoir, et il a lacéré les rideaux. » (Mike Nietomertz dans son roman Des chiens (2011), pp. 109-110) ; etc.

 

Très souvent, le personnage homosexuel ne se prend pas tant pour un être humain que pour un drap déchiré, une image incomplète, ou une sculpture fissurée en deux : « Je suis déchiré. » (Malcolm, le héros homosexuel, dans le roman Par d’autres chemins (2009) d’Hugues Pouyé, p. 121) ; « T’es déchirée ? Déjà ? » (Bernard le héros homo s’adressant au trans M to F « Géraldine » comme s’il était bourré, dans la pièce Nous deux (2012) de Pascal Rocher et Sandra Colombo) ; « Tu vas craquer. Tu es déjà plein de fissures. » (Georges à Zaza, dans la pièce La Cage aux Folles (1973) de Jean Poiret, version 2009 avec Christian Clavier et Didier Bourdon) ; « Il y en a un [loup] qui m’a arraché la moitié de la manche ! » (Garbenko dans la pièce L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer (1971) de Copi) ; « En se levant, Angela avait déchiré sa robe, ce qui sembla la désoler : elle palpa la déchirure. » (Angela, le personnage lesbien du roman The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, p. 181) ; « Muriel Gold, nue sous la douche, était à moitié cachée par le rideau qu’elle tenait délicatement de la main droite. » (Michel Tremblay, Le Cœur éclaté (1989), p. 215) ; « En rentrant, j’ai bouffé mes doubles rideaux. » (Rodolphe Sand dans son one-man-show Tout en finesse, 2014) ; « Le jour où tu m’as regardé, c’est comme un rideau qui s’est déchiré. » (Le désaxé homosexuel déclarant sa flamme à Daniel, dans le film « Persécution » (2008) de Patrice Chéreau) ; etc.

 

Le rideau déchiré symbolise le viol : « Le chauffeur de taxi […] Il râle, il a joui. Toujours la même histoire avec les Arabes. Il va se laver sans dire un mot, se savonne bien la bite sans oser me regarder dans le miroir qu’il a en face. Ça t’a plu ? je lui demande appuyé sur le rebord de la porte. Moi je me vois bien dans le miroir, j’ai les cheveux longs éméchés, la robe déchirée, on dirait une pute qu’on vient de violer. » (la voix narrative dans le roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 44) La séparation de ce tissu prend l’apparence d’une ouverture, d’une fusion, mais c’est une illusion poétique. « Le nuit le rideau se déchire […] arrachons rideaux et voiles pour joindre nos corps ! » (la voix narrative du roman La Voyeuse interdite (1991) de Nina Bouraoui, p. 14) ; « L’appartement dit d’où je viens, et les rideaux ouverts, où je vais… » (le Comédien dans la pièce Les Hommes aussi parlent d’amour (2011) de Jérémy Patinier). En réalité, il dit une perte d’identité et d’amour : « Jusque-là, l’amour que j’éprouvais n’avait cessé de claquer au vent comme une voile déchirée. » (Laura, l’héroïne lesbienne du roman Deux Femmes (1975) de Harry Muslisch, p. 19)

 
 

d) L’orange coupée en deux :

Parallèlement au symbole du rideau déchiré, on rencontre dans les fictions homosexuelles un autre motif de division : le fruit coupé en deux : cf. le film « Giorni » (« Un Jour comme un autre », 2001) de Laura Muscardin, le poème « Muerte De Antoñito El Camborio » (1928) de Federico García Lorca (avec les citrons coupés jetés à la rivière), le roman Ma Moitié d’orange (1973) de Jean-Louis Bory, le roman Oranges Are Not The Only Fruit (1985) de Jeannette Winterson, le film « Mi-fugue mi-raisin » (1994) de Fernando Colomo, la chanson « Aime » de Lara Fabian (avec la moitié d’orange), le film « Los Abrazos Rotos » (« Étreintes brisées », 2009) de Pedro Almodóvar (avec les tomates coupées en deux sur la planche de travail de la cuisine), la pièce La Journée d’une rêveuse (1968) de Copi (avec le melon tranché), le film « Les Lauriers sont coupés » (1961) de José Ferrer (traitant de travestissement), le film « Navidad » (2009) de Sebastian Lelio (avec les oranges dorées), etc.

 

« Cette rondelle orange, fruit-soleil fendu sur le verre » (cf. un extrait d’une nouvelle écrite par un ami en 2003, p. 20) ; « Est-ce que vous prendrez une rondelle d’orange confite dans votre vino bianco, cher Bottecelli ? » (Hubert, le héros homo, à Jean-Marc le journaliste, dans la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi) ; « J’ai aussi deux tranches de saumon et la moitié d’un citron. » (la voix narrative dans le roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 135) ; « Moi, les fruits, je les coupe en deux. » (Claude dans le one-man-show Jérôme Commandeur se fait discret (2008) de Jérôme Commandeur)

 

Dans la pièce Bonjour ivresse ! (2010) de Franck Le Hen, quand Benoît, le personnage homosexuel, définit l’homosexualité de son ancien camarade de classe Fifou, qu’il soupçonne d’être homo, il le coupe précisément en deux, comme un fruit) : « Il était mi-figue mi-raisin. » Parfois, l’homosexualité est, à travers le fruit coupé, présentée comme une superficialité, un stade narcissique souffrant, une séduction : « Les deux frères se ressemblaient comme une pomme coupée. » (la pièce Arlecchino, Il Servitore Di Due Padroni, Arlequin, valet de deux maîtres (1753) de Goldoni) ; « Sur le fruit coupé en deux, dur miroir » (cf. la chanson « Liberté » du groupe Cassandre, basée sur le poème de Paul Éluard) ; « Nous sommes l’androgyne tranché en deux. Je suis comme le fruit dont on a arraché la moitié et qui saigne. » (la voix narrative de la pièce Arthur Rimbaud ne s’était pas trompée (2008) de Bruno Bisaro) ; « Comme vous êtes sympas, je vais couper la poire en deux. » (Philippe Mistral dans son one-man-show Changez d’air, 2011)

 
 

e) L’Homme siamois ou l’animal à deux têtes :

Autre symbole de division illustrant l’action dispersante du désir homosexuel : l’homme à deux têtes. On le retrouve dans la pièce Les Divas de l’obscur (2011) de Stephan Druet (avec Muriel et Magdalena, les deux vieilles qui se déplacent comme deux sœurs siamoises, de manière très mécanique), le concert des Enfoirés 2008 (« Medley Le Secret des Chiffres », avec Pierre Palmade et Jean-Jacques Goldman déguisés en frères siamois), la pochette du disque de la chanson « Quel souci La Boétie ! » de Claudia Phillips (avec la chanteuse aux seins figurant deux têtes), la pièce Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens (2007) de Gérald Garutti (avec l’infirmière à deux têtes), le film « Freak Orlando » (1981) d’Ulrike Ottinger (avec les personnages à deux têtes de la Cour des miracles interlope), la pièce Ma Double Vie (2009) de Stéphane Mitchell (avec la mention d’un être mi-homme, mi-femme… en gros, du troisième sexe), le tableau Anthropométrie de l’époque bleue (1960) d’Yves Klein (avec les êtres siamois), la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi (avec les demi-frères), le one-(wo)man-show Madame H. raconte la saga des Transpédégouines (2007) de Madame H. (avec l’enfant bicéphale), la pièce Doubles (2007) de Christophe et Stéphane Botti (avec les frères jumeaux siamois), la pièce Western Love (2008) de Nicolas Tarrin et Olivier Solivérès (avec l’« Italien bicéphale »), le film « La Femme aux deux visages » (1941) de George Cukor, le concert Le Cirque des Mirages (2009) de Yanowski et Fred Parker (avec l’homme coupé en deux), le film « Autoportrait aux trois filles » (2009) de Nicolas Pleskof, la nouvelle« Kleptophile » (2010) d’Essobal Lenoir (avec le vigile du grand magasin, comparé à un cerbère à trois têtes), le film « L’Homme aux cent visages » (1959) de Dino Risi, le film « Between Two Women » (2000) de Steven Woodcock, la photo de Patrick Sarfati (p. 195) dans la revue Triangul’Ère 1 (1999) de Christophe Gendron, le dessin de saint Sébastien (2001) de Thom Seck, la pièce Vu duo c’est différent (2008) de Garnier et Sentou (avec Jean-Claude Collé, l’homme à deux têtes… ou les deux frères siamois ?), le film « Twee Vrouwen » (« Deux fois femme », 1985) de George Sluizer, le film « Abre Los Ojos » (« Ouvre les yeux », 2002) d’Alejandro Amenábar (avec l’homme aux deux visages), l’enfant à deux têtes balzacien (cf. le site http://www.histoires-litteraires.org, consulté en juin 2005), la pièce Nietzsche, Wagner, et autres cruautés (2008) de Gilles Tourman (avec, en décor, la chemise à deux têtes conçue avec un seul buste), le film « Un Pyjama pour deux » (1962) de Delbert Mann, etc. Dans le film « The Lady Vanishes » (« Une Femme disparaît », 1937) d’Alfred Hitchcock, Caldicott et Charters partagent un même pyjama.

 

Nombreux sont les personnages homosexuels affichant leur bilatéralité androgynique (l’androgyne est coupé en deux, voire en quatre) : « J’ai laissé mon double se détacher de moi. » (Robert dans la pièce Doubles (2007) de Christophe et Stéphane Botti) ; « On a pensé à se suicider… mais comme on avait qu’une corde pour deux… » (Stéphane dans la pièce Copains navrants (2011) de Patrick Hernandez) ; « Privée de joujou à double têtes pendant 6 mois ! » (Sharon à sa compagne France, dans la pièce Jupe obligatoire (2008) de Nathalie Vierne) ; « Merde… Si ça se trouve, je suis bipolaire ! » (Louis, le héros homosexuel, dans la pièce Dépression très nerveuse(2008) d’Augustin d’Ollone) ; « J’ai huit doigts et deux têtes. » (Marthe, l’héroïne lesbienne, dans le film « The Children’s Hour », « La Rumeur » (1961) de William Wyler) ; « Je me suis plié en deux… pour ne pas dire en quatre. » (François, le héros homosexuel du one-man-show Hétéro-Kit (2011) de Yann Mercanton) ; « L’été, on le passait avec les touristes. […] Les autres [hommes] nous suivaient dans les dunes, les fourrés, succombaient à nos baisers de pieuvres à quatre jambes, sœurs siamoises à deux sexes. » (Cécile en parlant de son amante Chloé, dans le roman À ta place (2006) de Karine Reysset, p. 48) ; « J’ai passé mon temps à vous séparer et à recoller les morceaux ! » (Jasmine aux deux demi-frères Djalil et François, dans la pièce Frères du Bled (2010) de Christophe Botti) ; « Parmi les affaires de Kévin, il y avait plusieurs tableaux. L’un d’entre eux représentait deux visages de profil, superposés, avec un seul œil en commun. » (Alexis Hayden et Angel of Ys, Si tu avais été… (2009), p. 13) ; etc. Par exemple, dans le film « Morrer Como Um Homen » (« Mourir comme un homme », 2009) de João Pedro Rodrigues), l’opération du changement de sexe nous est présentée comme le simple pliage d’un papier par le docteur Francisco. Le film « Unfinished : Exploring The Transgender Self » (2013) de Siufung raconte l’origine de l’Homme en tant qu’organisme ayant deux séries de bras et de jambes ainsi que deux visages sortant d’une grosse tête.

 

Dans la pièce Sugar (2014) de Joëlle Fossier, l’amant homosexuel, Georges, est à la fois invisible (il est toujours absent) et bipartite : « Finalement, elle a trois jambes, cette fiancée ? » (Adèle s’adressant à son frère homo William en feignant d’ignorer le sexe de son amant Georges) William finit par le confondre avec un pyjama à « deux pattes et deux manches en chiffon ». Dans le film « Love Is Strange » (2014) d’Ira Sachs, un des tableaux de Ben, le héros homo, représente un homme à deux têtes (siamois, donc) tenant sur ses genoux un bébé.

 

Cet être double décrit dans les fictions homo-érotiques est en général le représentant de diabolos, l’esprit double qui divise : « Gerry ressemblait aux jumeaux d’‘Alice in Wonderland’ de Walt Disney, Tweedledee et Tweedledum. » (Jean-Marc en parlant d’un ami homosexuel, dans le roman Le Cœur éclaté (1989) de Michel Tremblay, p. 169) Dans le roman L’Hystéricon (2010), le duo de gossip girls Karen/Amande est surnommé « les siamoises » (p. 31). C’est le cas d’autres duos de langues de vipère de ce même ouvrage : « Quand je leur jetais de nouveau un regard, elles [Varia et sa copine] s’étaient transformées en monstre à deux têtes et ricanaient de plus belle, en renversant à tour de rôle leurs chevelures blonde et brune. » (Jason, le personnage homosexuel décrivant la vénéneuse Varia Andreïevskaïa, idem, pp. 59-60) Dans le roman Les Nettoyeurs (2006) de Vincent Petitet, le duo impitoyable formé par le chef d’entreprise Mérovinge et sa masculine assistante Nathalie Stevenson (une femme blonde, grande et mince, portant un smoking noir Yves Saint-Laurent et une balafre) glace le sang… : « Nathalie pense comme moi. Tu sais qu’elle ne se trompe jamais, il lui suffit de voir une personne quelques minutes… Même si elle juge un peu à la cravache. » (Mérovinge, p. 214) ; « Leur obscure et défunte relation le hantait toujours. Il désirait lui plaire encore, non pour la conquérir, mais par désir enfantin de ne pas décevoir cette ancienne et violente maîtresse. » (idem, p. 215) ; « Antoine s’attarda sur la fraîche balafre qui barrait la joue de Nathalie Stevenson. » (idem, p. 240) ; « la balafrée de luxe » (idem, p. 244) Dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi, Ahmed est pris par les deux travelos Fifi et Mimi pour le (ou les !) fantôme(s) du Vicomte : « C’est deux personnes ! » soutient le premier ; « C’est une seule ! » embraye le second. Dans la mise en scène d’Érika Guillouzouic (2010) de la pièce Le Frigo (1983) de Copi, le protagoniste homosexuel/transsexuel est coupé et maquillé en eux : une moitié figurant le fils, une autre sa mère… et tour à tour, l’un des personnages prend le dessus sur l’autre, dans une débauche verbale d’une grande violente.

 

MOITIÉ 6 Aigle

Film « L’Aigle à deux têtes » de Jean Cocteau


 

En lien avec le code de l’Homme à plusieurs visages, on voit très fréquemment surgir dans la fantasmagorie homosexuelle les animaux à deux têtes : cf. la pièce L’Aigle à deux têtes (1946) de Jean Cocteau, le Musée d’Histoire Naturelle du film « Garçon stupide » (2003) de Lionel Baier (avec des images d’animaux à deux têtes ou biscornus au tout début du film), le film « La Chatte à deux têtes » (2001) de Jacques Nolot, la pièce Fatigay (2007) de Vincent Coulon (avec Dimitri et ses deux « inséparables »), le roman La Bête à trois têtes (1999) de Boniblues, le roman Une Langouste pour deux (1978) de Copi, le film « Einaym Pkuhot » (« Tu n’aimeras point », 2009) d’Haim Tabakman (avec le poulet coupé en deux), la comédie musicale Toutes les chansons ont une histoire (2010) de Frédéric Zeitoun (avec les deux mainates), le film « I Love You Phillip Morris » (2009) de Glenne Ficarra et John Requa (avec les deux chiens identiques baladés en laisse), le one-man-show Gérard comme le prénom (2011) de Laurent Gérard (avec Chanel et Saucisse, les deux teckels du coiffeur gay) ; etc. « Coupé en deux, le chiwawa ! » (César le héros hétéro, en parlant d’un ami qui a tué sa chienne, dans le film « On ne choisit pas sa famille » (2011) de Christian Clavier) ; « Tous les garçons et les filles étaient des aigles à deux têtes. » (cf. la chanson « Flower Power » de Nathalie Cardone) ; « Ils aiment beaucoup aussi un jeu très singulier qui consiste à courir à toute allure dans la ligne de démarcation entre la mer et le sable. […] parfois deux ensemble (les chiens), parfois seuls. » (la voix narrative dans le roman L’Uruguayen (1972) de Copi, p. 13) ; « Le boa a la tête coupée » (la voix narrative dans le roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 59) ; « Mais je ne veux pas manger un poulet entier ! Une moitié me suffira. » (Regina Morti dans la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi) ; « Ah, non ! Nous n’aurons qu’un rat à nous deux ! » (le Jésuite dans la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi) Dans la pièce La Tour de la Défense (1974) de Copi, Jean donne une moitié de couille de boa constrictor à Micheline (on ne sait pas trop, d’ailleurs, de quelle couille il parle…) : « Tiens, la moitié de la mienne. C’est exquis ! »

 

MOITIÉ 12 Kang

B.D. « Kang » de Copi


 

L’animal coupé peut renvoyer au viol ou au fantasme de viol (division identitaire avec soi-même). « Le personnage de Carlos Sanchez en avait marre de rester dans le buisson à espionner Lola. Et il décide de la violer à l’intérieur de son camion, sur une moitié de vache, étalée par terre, comme lit. Lola Sola se débat. Mais on comprend tout de suite qu’elle aime ça. Qu’elle aime un homme puissant. » (Alfredo Arias, Folies-Fantômes (1997), p. 253) Par exemple, dans le film « Guillaume et les garçons, à table ! » (2013) de Guillaume Gallienne, Guillaume, le héros bisexuel, face à ses problèmes d’identité et de dépression, va consulter un psychiatre qui lui montre des dessins que lui identifie comme « deux rats qui se mangent » avant de se résigner à y reconnaître un papillon.

 
 

f) Une vision androgynique de l’amour :

MOITIÉ 7 Carlos de Lazerne

Roman « La Veuve de minuit » de Carlos de Lazerne


 

En général, l’amour homosexuel – et c’est très clairement illustré dans les fictions – se caractérise par une recherche de fusion-rupture avec un semblable sexué androgynique, coupé en deux ou portant une curieuse cicatrice : cf. le recueil de poésies Androgyne, mon amour (1977) de Tennessee Williams, le film « 2 × Adam, 1 × Eva » (1959) d’Herbert Jarczyk, le film « The Sum Of Us » (1994) de Kevin Dowling et Geoff Burton, etc. « la fêlure qui te défigure » (cf. la voix narrative s’adressant à l’amant, dans la chanson « Un Merveilleux Été » d’Étienne Daho) ; « Un pare-brise de Twingo ? Fendu en deux, en plus… C’est gentil, je suis pas intéressé. » (le héros homo, réincarné en vitre, et accosté par une autre vitre, dans le one-man-show Raphaël Beaumont vous invite à ses funérailles (2011) de Raphaël Beaumont) ; etc. Le personnage homosexuel se voue à un dieu divisé en deux qu’il appelle « Amour » ou « Couple » : « Vous êtes presque des demi-dieux… Rien n’est vraiment impossible aux créatures de votre espèce. Vous avez lu Platon. Alors à deux, tout est possible. » (Thibaut de Saint Pol, N’oubliez pas de vivre (2004), p. 155) ; « C’est un fruit sucré que l’univers et la terre ensemencent, un cadeau divin qui t’est offert. Si tu crois à cette chance, la vie s’arrange pour nous donner l’autre moitié d’orange. » (cf. la chanson « Aime » de Lara Fabian) ; « Nous sommes tous nés d’un amour amputé. » (François, le héros homosexuel du one-man-show Hétéro-Kit (2011) de Yann Mercanton) ; « Avez-vous déjà remarqué que lorsque deux visages s’embrassent, ça forme un cœur ? » (Matthieu le héros homo dans la pièce À partir d’un SMS (2013) de Silas Van H.) ; « Il me reste une moitié de cœur. Allez, viens la partager ! » (Jonathan s’adressant à son amant Matthieu, idem) ; « Tu es l’autre partie de moi. Grâce à toi, je suis entière. » (Peyton, l’héroïne lesbienne parlant à son amante Elena dans le film « Elena » (2010) de Nicole Conn) ; « Vianney part très vite. Je sens à nouveau le souffle de son corps, chaud cette fois, qui s’éloigne de moi et qui, en s’arrachant à moi, m’enlève une partie de moi-même que je viens à peine de retrouver et dont je dois déjà me détacher. » (Mike racontant son aventure d’un soir avec un certain Vianney qu’il accueille chez lui alors qu’il a les yeux bandés, dans le roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, p. 86) ; « C’est comme un morceau de ma chair qu’on vient de sectionner. » (l’amante face à la rupture avec Éléonore dans la pièce Quand mon cœur bat, je veux que tu l’entendes… (2009) d’Alberto Lombardo) ; « À ce moment, elle ne connaissait rien d’autre que la beauté et Collins, et les deux ne faisaient qu’un seul être, qui étaient Stephen. » (Stephen, l’héroïne lesbienne du roman The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, p. 26) ; etc.

 

Les œuvres artistiques telles que le film « The Man Who Fell To Earth » (« L’Homme qui venait d’ailleurs », 1976) de Nicolas Roeg, le roman Ma Moitié d’orange (1973) de Jean-Louis Bory, le film « Hedwig And The Angry Inch » (2001) de John Cameron Mitchell, le film « Nous étions un seul homme » (1978) de Philippe Vallois, le roman L’Autre moitié de l’homme (1975) de Joanna Russ, le film « El Cielo Dividido » (2006) de Julián Hernández, ou le film « La Mala Educación » (« La Mauvaise Éducation », 2003) de Pedro Almodóvar, revisitent le mythe de l’androgyne. L’amant homosexuel est considéré comme le morceau de puzzle manquant à l’identité profonde de l’être et à la réalisation de l’amour plénier : « Je crois que je l’ai trouvé. Celui qui va tout réparer. » (Charlie en parlant de l’homme qu’il aime, dans le film « Urbania » (2004) de Jon Shear) ; « Il faut que je retrouve mon autre moitié. » (Hedwig dans le film « Hedwig And The Angry Inch » (2001) de John Cameron Mitchell) ; etc.

 

Par exemple, dans le roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, Alexandra parle toujours de sa « fente »; et elle cherche à diviser ses amantes : « Je compris que, sur ce plan-là, tout était maintenant changé. Comme si une digue s’était rompue en elle. » (p. 186)

 

Très souvent, le personnage homosexuel adopte un vision fusionnelle/désunie de l’amour femme-homme, et donc du couple homme-homme ou femme-femme. Il vit dans l’utopie de la complétude amoureuse parfaite avec un autre lui-même, une symbiose sans Désir mais débordante de sentiments narcissiques immatures. « Vous êtes ma juste moitié d’un Tout indissociable. » (Janine à Simone, dans la pièce Burlingue (2008) de Gérard Levoyer) ; « Aimer… C’est quand tu fais partie de moi. Si tu n’es plus là, tu me manques. Je ne suis plus que la moitié de moi-même. » (Bryan à son amant Kévin dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 328) ; « Il me faudrait là ta main pour étreindre une à une mes peurs de n’être plus qu’une. » (cf. la chanson « Pas le temps de vivre » de Mylène Farmer) ; « Tu as lu le Symposium de Platon ? Je pense que l’amour, c’est la recherche de sa moitié. » (Leo à son amant Ryan, dans le film « Drift » (2000) de Quentin Lee) ; « Il fallait que je sache que nous étions deux pour prendre une consistance. Seule, je n’existe pas. Je ne sais pas être le singulier de notre pluriel d’avant. » (Anna dans le roman Un Garçon d’Italie (2003) de Philippe Besson, p. 64) ; « Côte à côte, comme des mailles au lit. » (Arnaud à son amant Mario dans la pièce Quand mon cœur bat, je veux que tu l’entendes…(2009) d’Alberto Lombardo) ; « Nous avons attaché le président au pape avec une corde. Ils ont l’air de deux saucissons ficelés ensemble. » (la voix narrative dans le roman L’Uruguayen (1972) de Copi, p. 59) ; « C’est comme un morceau de ma chaire qu’on vient de sectionner. » (l’amante face à la rupture avec Éléonore, dans la pièce Quand mon cœur bat, je veux que tu l’entendes… (2009) d’Alberto Lombardo) ; « Redonne-moi l’autre bout de moi, tout ce qui fait qu’on est Roi. » (cf. la chanson « Redonne-moi » de Mylène Farmer) ; « Quand je suis seul, je ne suis plus rien. Je ne supporte pas la solitude. » (Paul Verlaine dans le film « Rimbaud Verlaine » (1995) d’Agnieszka Holland) ; « J’ai dans le cœur comme un poids de n’avoir fait le choix, Lui ou toi. Mes deux moitiés d’homme, sans eux je n’suis rien. » (cf. la chanson « Lui ou toi » d’Alizée) ; etc.

 

Dans le Musée des Amours lointaines du roman éponyme (2008) de Jean-Philippe Vest, les billets sont toujours vendus par paires, même quand le visiteur vient seul. D’ailleurs les personnages amoureux se regardent parfois comme des hermaphrodites (habituellement représentés endormis dans l’iconographie traditionnelle), comme des objets : « Il [Ethan] ne sait pas depuis combien de temps il regarde Hillary dormir. Les draps blancs ne recouvrent que la moitié de son corps. Le reste, Ethan le caresse doucement, du bout des doigts, comme une œuvre d’art trop fragile. » (Jean-Philippe Vest, Le Musée des amours lointaines (2008), p. 13) Dans le film « Patrik, 1.5 » (« Les Joies de la famille » (2009) d’Ella Lemhagen, Patrik pense au départ que ses deux « pères » adoptifs, Sven et Göran, sont des « demi-frères ».

 

Le désir homosexuel signale la présence d’une déchirure. Par exemple, dans le roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman, c’est précisément quand Esti, l’héroïne lesbienne, ressent un émoi sensuel pour une jeune prof d’histoire, mademoiselle Schnitzler, qu’en l’aidant à accrocher un poster au mur, le poster se scinde en deux : « Celui-ci se déchira en son milieu. ». Elles réparent leur maladresse avec du scotch : « Esti considéra le résultat final. La déchirure était à peine visible ; elle ne la voyait que parce qu’elle savait où elle était. » (pp. 80-81) Toujours dans ce même roman, c’est quand Dovid, le mari d’Esti, la découvre accidentellement au lit avec une femme, qu’il la voit en double : « En regardant Esti, il ne voyait pas une Esti, mais deux. » (p. 240)

 

Le fantasme amoureux de l’androgyne touche socialement beaucoup de couples fictionnels vivant sans amour mais pourtant dans l’utopie de la fusion androgynique appelée cinématographiquement « amour » ou « coup de foudre », qu’ils soient hétéros ou homos peu importe. « Demain, j’épouse une femme que je n’aime pas. Et je perds à jamais une moitié de moi. » (cf. la chanson « Je l’ai pas choisi » d’Halim Corto)

 

Cette conception égocentrique et fausse de l’Amour ne laisse pas, en général, les amants homosexuels fictionnels dans la paix (car qu’est-ce que l’Amour véritable si ce n’est Celui qui nous apprend que nous sommes uniques ?) : « Allez grouille, avant que la foudre nous coupe en deux ! » (Venceslao à son cheval dans la pièce L’Ombre de Venceslao (1978) de Copi) Ils ont l’impression de vivre un amour incomplet, décevant, au rabais, maudit par Dieu. « Avant toi j’étais entier et maintenant je suis une moitié. » (le Comédien dans la pièce Les Hommes aussi parlent d’amour (2011) de Jérémy Patinier) ; « Ils attendent sous l’abri que la tempête passe, tout en riant de leur situation cocasse. […] Un éclair illumine le ciel, suivi rapidement d’un coup de tonnerre, un signe que la foudre vient de tomber tout près. Puis, dans un vacarme ahurissant, un autre éclair s’abat sur leur refuge. Le tronc se fend, et une partie s’effondre. Abasourdi après avoir été projeté de deux mètres par la foudre, Ahmed rouvre les yeux et cherche Saïd. […] Saïd est mort, tué par l’orage, un signe peut-être que Dieu n’approuve pas ce que les garçons s’apprêtaient à faire ce soir. » (Denis-Martin Chabot, Accointances, connaissances, et mouvances (2010), p. 48)

 

La fusion est tellement désirée au cœur du couple homo que les amants finissent par s’étouffer et se détester, même s’ils sont incapables de se quitter : « Tu n’avais qu’à épouser Christopher Palm au lieu de te coller à moi comme une sangsue ! » (Fougère à sa sœur Joséphine dans la pièce Les Quatre Jumelles (1973) de Copi) ; « Tu joues la meilleure amie, et puis après, tu joues la parfaite hystéro qui m’arrache la moitié du visage ! […] Arrête de me toucher ! J’vais finir en morceaux avec toi ! » (Fred, le héros homo, à sa meilleure amie Alice dans la pièce Coloc’ à taire ! (2010) de Grégory Amsis) ; « Jamais je ne vous quitterai, le ciel devrait-il s’écrouler, parce que nous sommes un seul être, une seule âme divisée en deux moitiés qui se tourmentent. » (Daventry à Garnet Montrose, dans le roman Je suis vivant dans ma tombe (1975) de James Purdy, p. 156)

 

Quelquefois, les amants homosexuels vont même jusqu’à se prouver la folie de leur amour fusionnel en se violant, en se coupant en deux : « Mon plan consistait à passer une nuit avec toi. Cette nuit-là, je t’aurais baisée jusqu’à te fendre en deux. » (Victor à Helena, dans le film « Carne Trémula », « En chair et en os » (1997), de Pedro Almodóvar) ; « Je te fends la chatte ! » (Venceslao s’adressant à Mechita dans la pièce L’Ombre de Venceslao (1999) de Copi) ; « Ce matin, j’ai pris la décision de casser Rachid en deux, comme une biscotte. » (Jean-Luc par rapport à son petit copain Rachid, dans la pièce Cosmopolitain (2009) de Philippe Nicolitch) ; « Si tu me coupes, je te fends comme une bûche. » (Don Cristóbal au coiffeur dans la pièce La Tragi-comédie de Don Cristóbal et Doña Rosita (1935) de Federico García Lorca) ; « Je lui [Jean-Marie] défonce le crâne d’un coup de hache. » (la voix narrative parlant de Jean-Marie, dans le roman Le Bal des Folles (1977), p. 112) ; etc. En coupant son partenaire en deux, le héros homosexuel ne fait pas que le violer (du moins, à ses yeux) : il fait le travail de sexualité à la place de Dieu, donc de « création » dira-t-il, d’« amour ». Dans le film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta, Denis, le héros homosexuel, considère l’identité et l’amour comme un éclatement, une errance, une fusion où les partenaires passent leur temps à se dérober (dans tous les sens du terme !) l’un l’autre : « Je suis amoureux de celui qui détient ma pièce perdue que je veux te voler. » (Denis à son amant Luther) Pour lui, « vivre c’est continuer à vivre en pièces détachées, le sourire aux lèvres ». Et bien sourions et « éclatons-nous » au lit… avec le rictus forcé de Ronald McDonald’s.

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

a) Un élan de la division, impulsé par le désir homosexuel (ou hétérosexuel, ou bisexuel), est symbolisé par le motif de la moitié :

 

Je vous encourage à lire attentivement le code « Désir désordonné » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels, qui va de pair avec celui-ci, et qui insiste davantage sur les effets écartelants du désir homosexuel que sur les représentations iconographiques de la division.

 

MOITIÉ 8 La Fille coupée

Film « La Femme coupée en deux » de Claude Chabrol


 

Qu’on se le dise. Le code de la moitié n’est pas uniquement fictionnel, même si, bien évidemment, aucune personne humaine n’est un être à demi, ou n’arrivera à fusionner complètement avec son partenaire sexuel, tout « amoureux » et « en connexion » qu’ils se prétendent. Il est juste le reflet d’une réalité désirante, d’un fantasme de viol/de séparation consubstantiel au désir homosexuel. « Les mots ‘maniéré’, ‘efféminé’, résonnaient en permanence autour de moi dans la bouche des adultes : pas seulement au collège, pas uniquement de la part des deux garçons. Ils étaient comme des lames de rasoir, qui, lorsque je les entendais, me déchiraient pendant des heures, des jours, que je ressassais, me répétais à moi-même. » (Eddy Bellegueule dans le roman autobiographique En finir avec Eddy Bellegueule (2014) d’Édouard Louis, p. 84) ; « J’ai d’abord imaginé que je lui faisais l’amour, à elle, Sabrina, sachant qu’une pareille image ne pouvait pas me faire bander. Puis j’ai imaginé des corps d’hommes contre le mien, des corps musclés et velus qui seraient entrés en collision avec le mien, trois, quatre hommes massifs et brutaux. […] Des hommes qui auraient transpercé, déchiré mon corps comme une fragile feuille de papier. » (idem, p. 193) Cela ressemble à de la science-fiction, à une grosse blague, mais ce fantasme de la moitié est partagé par beaucoup plus d’individus homosexuels qu’on ne l’imagine : ils s’imaginent presque tous au pluriel. « Ma maison avait deux tours : l’une plongée dans la lumière et l’autre obscure. » (l’écrivain français Hugues Pouyé parlant de son enfance, sur le site Les Toiles roses en 2009) ; « Ma vie intégrait cette limite. Elle se fendillait dans les épreuves quotidiennes, se nourrissait d’être aimée pour ce que j’étais et non comme un idéal. » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), p. 59) ; etc.

 

Dans le documentaire « Due Volte Genitori » (2008) de Claudio Cipelleti, par exemple, un des témoins homosexuels exprime ses dernières volontés de manière bien étrange : « Quand je mourrai, je veux qu’on m’enterre dans deux cercueils différents. » Dans le documentaire « Le Genre qui doute » (2011) de Julie Carlier, le dragking interviewée (une femme transgenre se travestissant en homme en attendant d’être opérée) doute de son unicité et de l’unicité de l’être humain : « Quand on est trans, on déteste le manque. On veut être complet. Mais personne n’est complet. » Dans l’émission radiophonique Je t’aime pareil de France Inter (spéciale « Les différentes manières de gérer son homosexualité », diffusée le 24 juillet), il est question du terme « fem » qui qualifierait les femmes lesbiennes comme des demi-femmes.

 

La moitié est une projection identitaire narcissique. Généralement, elle provient d’une identification excessive à un acteur ou à un être de fiction. « Ce n’est qu’après avoir vu ‘Le Prince et le Pauvre’ que je reconnus mon autre moitié en la personne de Jimmie Trimble. » (Gore Vidal parlant d’un acteur de film, dans son autobiographie Palimpseste – Mémoires (1995), p. 35) ; « Être homosexuel, être Juif, être Blanc sont les 3 jambes sur lesquelles je marche. J’aime utiliser ma judaïté. » (Steven Cohen, le performer transgenre M to F, dans le documentaire « Let’s Dance – Part I » diffusé le 20 octobre 2014 sur la chaîne Arte) ; etc. En 1907 en Allemagne, le chancelier Bernhard von Bülow est saisi par la tourmente homo-judiciaire. En effet, Bülow est accusé d’entretenir des relations « contre nature » avec son secrétaire privé, un certain Max Scheefer, qu’il aurait appelé « ma meilleure moitié ». En 1908, selon Weindel et Fischer, « les homosexuels subissent les seuls instincts femelles, qui les mettent en antagonisme avec eux-mêmes, et c’est bien la forme de lutte la plus rude et la plus douloureuse dont un être pensant puisse se trouver déchiré » (p. 212).

 

La découverte – non pas de son désir homosexuel mais – de l’acte homosexuel a souvent un effet dispersant, schizophrénique : « J’avais le sentiment que, sous mes pieds, la terre s’était fendue en deux et que je glissais irrémédiablement dans une faille, sans pouvoir y échapper. » (Jean-Michel Dunand parlant de la découverte concrète de l’acte homosexuel, dans son autobiographie Libre : De la honte à la lumière (2011), p. 31) Cette division identitaire illustre un manque d’unité avec soi-même et avec les autres, y compris au niveau social. « Je m’enfermais dans un personnage à deux visages. J’étais l’illustration vivante du héros né de l’imagination de Robert Louis Stevenson dans la nouvelle L’Étrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde. Le bon grain et l’ivraie qui nous habitent tous se scindaient sous l’effet d’une drogue chez ce notable anglais. » (idem, p. 50) ; « En réalité, j’éprouvais tous les jours qu’il n’y avait pas de place pour moi dans le marxisme et, à l’intérieur de ce cadre comme partout, je devais vivre une vie divisée. J’étais coupé en deux : moitié trotskiste, moitié gay. » (Didier Éribon, Retour à Reims (2010, p. 205) ; « J’ai demandé au ciel de me dire pourquoi je suis là ? Qui j’étais ? Et quelques jours plus tard, on dit que le hasard n’existe pas, je regardais la télé le soir en zappant les chaînes, je vois un film érotique chouette et je vois un homme de dos, et l’autre personne je la voyais pas et après je me rends compte que ce sont deux homosexuels. Je n’avais jamais vu d’homosexuel en chair et en os et de les voir en plus en plein acte de violence. J’ai eu comme un coup de poignard, une monté de colère, un viol de mon être, une déchirure, je savais ce que c’était des pédés mais le voir physiquement a été comme un choc, comme une balle en pleine tête et à partir de ce moment-là ma vie est devenue un enfer, car je suis quelqu’un de craintif, et le moindre problème qui surgit faut que je tente de le résoudre sinon je peux paniquer très vite et là je me remémore ces images sans cesse. À m’en faire gerber et presser ma tête et ma poitrine continuellement comme dans un étau. Je me suis dit : ‘T’es un homme et eux aussi donc tu peux faire cet acte aussi’ et que je ne pouvais imaginer qu’un homme puisse descendre aussi bas dans l’instinct animal malsain. » (cf. le mail d’un ami, Pierre-Adrien, 30 ans, juin 2014) ; etc. Quand on ne vit pas concrètement ce qu’on sait de juste, on expérimente l’écartèlement du libertin ; on devient romantique à défaut d’être vrai et aimant, et cela nous fait théâtralement/vraiment souffrir : « Au fond, depuis l’adolescence, je suis déchiré entre mon rêve romantique et mes fantasmes parfois avilissants. » (Brahim Naït-Balk, Un Homo dans la cité (2009), p. 46)

 

La division identitaire qu’expriment certaines personnes homosexuelles peut également provenir d’un viol. « Mon cousin a profité de moi. Mon cousin avec qui il s’est passé des choses… très dures. C’était avec lui que j’ai perdu une partie de moi. Une fois mariée avec lui, il m’a fait payer le fait que j’aie été avec une fille avant. Il m’a séquestré. Il y a eu des coups. J’étais juste un corps. » (Amina, jeune femme de 20 ans, lesbienne, de culture musulmane, dans le documentaire « Homos, la haine » (2014) d’Éric Guéret et Philippe Besson, diffusé sur la chaîne France 2 le 9 décembre 2014) L’étrangeté de la séparation que fait vivre le viol, c’est qu’elle peut donner l’impression d’une unité et d’une vérité, l’espace d’un instant. « J’ai senti son sexe chaud contre mes fesses, puis en moi. Il me donnait des indications ‘Écarte’, ‘Lève un peu ton cul’. J’obéissais à toutes ses exigences avec cette impression de réaliser et de devenir enfin ce que j’étais. » (Eddy Bellegueule simulant des films pornos avec ses cousins dans un hangar, dans le roman autobiographique En finir avec Eddy Bellegueule (2014) d’Édouard Louis, pp. 152-153) ; « Mon ancien camarade de classe me met sous les yeux deux photos de Janson, cinquième et quatrième, toute la classe. […] Moi, mince, l’air silencieux, innocent d’une innocence évidente. Cela m’a ému, car depuis… Et tout à coup, le visage de Durieu que j’avais oublié et qui m’a arraché un cri : un visage d’ange résolu. Silencieux aussi celui-là, on ne le voyait pas, il disparaissait, je ne pouvais pas m’empêcher de ressentir sa beauté comme une brûlure, une brûlure incompréhensible. Un jour, alors que l’heure avait sonné et que la classe était vide, nous nous sommes trouvés seuls l’un devant l’autre, moi sur l’estrade, lui devant vers moi ce visage sérieux qui me hantait, et tout à coup, avec une douceur qui me fait encore battre le cœur, il prit ma main et y posa ses lèvres. Je la lui laissai tant qu’il voulut et, au bout d’un instant, il la laissa tomber lentement, prit sa gibecière et s’en alla. Pas un mot n’avait été dit dont je me souvienne, mais pendant ce court moment il y eut entre nous une sorte d’adoration l’un pour l’autre, muette et déchirante. Ce fut mon tout premier amour, le plus brûlant peut-être, celui qui me ravagea le cœur pour la première fois, et hier je l’ai ressenti de nouveau devant cette image, j’ai eu de nouveau treize ans, en proie à l’atroce amour dont je ne pouvais rien savoir de ce qu’il voulait dire. » (Julien Green, L’Arc-en-ciel, Journal 1981-1984, avril 1981, pp. 23-24) ; etc. Par exemple, Giulia Foïs, en parlant de son viol, dit « Je suis une sur deux ».

 
 

b) Le visage de la personne homosexuelle se scinde symboliquement en son milieu :

MOITIÉ 9 Internet

 

« Ernst Röhm est typiquement ce que l’on appelait à l’époque une ‘gueule cassée’. Des éclats d’obus lui ont enlevé la moitié du nez et entaillé ses joues. Malgré les miracles qu’accomplit dès cette époque la chirurgie esthétique, dopée par la Première Guerre mondiale, il porte pour toujours sur sa face des stigmates du Grand Massacre qui imposent le respect, les glorieuses cicatrices du héros de la Grande Guerre. » (Philippe Simonnot dans son essai Le Rose et le Brun (2015), p. 217)
 

Le dédoublement de personnalité impulsé par le désir homosexuel est exprimé concrètement par certaines personnes homosexuelles. Elles se disent incomplètes : « Je rêve de conquérir la partie manquante de moi-même. » (Hervé Guibert cité dans l’essai Le Rose et le Noir (1996) de Frédéric Martel, p. 482) ; « Le monde se fissure, et le mystère s’épaissit… » (la phrase de conclusion du documentaire « Une Vie ordinaire ou mes questions sur l’homosexualité » (2002) de Serge Moati) ; « Aujourd’hui, je suis complet. » (Axel, homme transsexuel M to F, après son opération de « changement de sexe », dans le documentaire « Nous n’irons plus au bois » (2007) de Josée Dayan) ; « Sur le front de Slimane, il y a quatre rides. Au bout de son nez, il y a comme une petite fissure. Slimane dit que sa grand-mère Maryam a la même. » (Abdellah Taïa parlant de son amant Slimane, dans son autobiographie Une Mélancolie arabe (2008), p. 104) ; etc. Souvent, elles se décrivent comme un pirate avec une cicatrice, et s’identifient aux visages coupés. « Mireya [l’héroïne de la série La Vie désespérée de Mireya, la Blonde de Pompeya] taillade le visage du Morocho, son homme, avec une bouteille de vin Mendoza qu’elle a cassée sur le comptoir en étain du café El Riachuelo. Mireya court désespérée dans la rue. Il pleut des cordes. La blonde s’appuie contre un réverbère et pleure à chaudes larmes. Ses pleurs se mélangent aux gouttes de pluie. » (Alfredo Arias, Folies-Fantômes (1997), p. 247) Par exemple, elles disent leur passion pour le manga japonais Albator ; et ce personnage est parfois utilisé comme pseudonyme sur les sites de rencontres Internet (cf. je vous renvoie à la partie sur « Albator » du code « Désir désordonné » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels). Dans l’affiche de son one-man-show L’Arme de fraternité massive ! (2015), Pierre Fatus a choisi de peindre son corps et son visage en noir, avec des inscriptions xénophobes et ethniques, figurant ainsi sa schizophrénie spaciale.

 

L’action de se couper le visage n’est pas à prendre dans son sens littéral, mais à mon avis, à interpréter comme un refus d’accepter son identité humaine, et plus largement la réalité de la sexualité. « Je suis une homme et un femme. » (Orlan, l’artiste « performer » F to M) Pour certaines personnes homosexuelles, la découverte de la différence des sexes a parfois été bêtement vécue comme un coup de hache, une séparation définitive de l’Amour (femme/homme, mais aussi créature/Créateur). C’est le cas de l’écrivain Jean Genet, par exemple. « Il ne meurt pas. La conscience reflue, Genet renaît de ses cendres ; la tante-fille, coupée en deux par le couteau d’abattoir, se recolle. » (Jean-Paul Sartre, Saint Genet (1952), p. 133)

 

La moitié de visage ou de cerveau est aussi une possible conséquence de l’homophobie, c’est-à-dire du viol qu’ont vécu certaines personnes homosexuelles : « J’ai une partie du cerveau qui a été atrophiée. » (Bruno Weil, jeune homme homosexuel passé à tabac par quatre hommes qui l’ont laissé pour mort, dans le documentaire « Homos, la haine » (2014) d’Éric Guéret et Philippe Besson, diffusé sur la chaîne France 2 le 9 décembre 2014)
 
 
 

c) Le rideau déchiré :

Parfois, la personne homosexuelle ne se prend pas tant pour un être humain que pour un drap déchiré. Cela peut renvoyer à une figuration de la schizophrénie ou du viol/de l’inceste : « Tu as encore ton extase ? Tu sais, elle [Cecilia] ne veut pas toucher mon rideau. » (Ernestito dans l’autobiographie Folies-Fantômes (1997) d’Alfredo Arias, p. 229) ; « En me rendant devant la chambre de mes parents ces nuits où, tétanisé par la peur, je ne trouvais pas le sommeil, j’entendais leur respiration de plus en plus précipitée à travers la porte, les cris étouffés, leur souffle audible à cause des cloisons trop peu épaisses. (Je gravais des petits mots au couteau suisse sur les plaques de placoplâtre, ‘Chambre d’Ed’, et même cette phrase absurde – puisqu’il n’y avait pas de porte –, ‘Frappez au rideau avant d’entrer.’) Les gémissements de ma mère, ‘Putain c’est bon, encore, encore.’ J’attendais qu’ils aient terminé pour entrer. Je savais qu’à un moment ou à un autre mon père pousserait un cri puissant et sonore. Je savais que ce cri était une espèce de signal, la possibilité de pénétrer dans la chambre. » (Eddy Bellegueule dans le roman autobiographique En finir avec Eddy Bellegueule (2014) d’Édouard Louis, p. 81-82)

 
 

d) L’orange coupée en deux :

Concernant le motif des fruits coupés en deux, il est amusant de le voir employé dans des contextes réels où apparemment il n’a rien à y faire. Par exemple, dans la pièce La Tour de la Défense de Copi (1981, mise en scène de 2010 par Florian Pautasso et Maya Peillon), des fruits – kiwis, mandarines – sont coupés en deux pendant la représentation.

 

Il n’est en général pas synonyme d’amour unifié et durable. Dans son autobiographie Recto/Verso (2007), Gaël-Laurent Tilium définit les soirées avec ses « potes de baise » (ou « fucking-friends ») comme la « seconde moitié d’orange » d’une sexualité amuse-gueule (p. 226).

 

Pour la petite histoire, les relations homosexuelles étaient désignées dans la Chine du VIe siècle avant J.-C. sous le terme d’amours de la « pêche partagée » (cf. Assises de la Mémoire Gay, Gays et lesbiennes en Chine (2004), p. 9).

 
 

e) L’Homme siamois ou l’animal à deux têtes :

MOITIÉ 10 Glen or Glenda

Film « Glen Or Glenda ? » d’Ed Wood


 

Nombreux sont les sujets homosexuels affichant leur bilatéralité ou se décrivant comme deux personnes alors qu’ils n’en sont qu’une. « Je suis toujours deux. » (Cécile Vargaftig, interviewée à l’émission Homo Micro sur Radio Paris Plurielle, Paris, le 7 mars 2011) ; « J’ai commencé à vivre deux vies séparées. Je devenais un homosexuel. » (Guy Hocquenghem, cité dans l’émission-radio Je t’aime pareil d’Harry Eliezer sur France Inter, spéciale « Papa, maman, les copains, chéri(e)… je suis homo », le 10 juillet 2010) ; « À deux, vous essayez de faire une personne, ok ? » (le comédien Jarry en boutade à deux spectateurs pendant son one-man-show Entre Fous Émois, 2008) ; « On passait des heures devant les agneaux à deux têtes. Il était bouleversé. » (la voix-off de la mère de Bertrand, dans le docu-fiction « Le Dos rouge » (2015) d’Antoine Barraud) ; « Le double, moi, ça m’effraie. Ces deux sœurs ont la similarité des jumelles. On aurait dit qu’elles auraient voulu être siamoises. » (Celia s’adressant à Bertrand à propos d’une toile figurant deux sœurs identiques, idem) ; etc. Ils perpétuent de manière partielle et souvent inconsciente le mythe de l’androgyne platonicien : comme l’explique Jean Libis dans son essai Le Mythe de l’Androgyne (1980), « L’androgyne, c’est l’Un-en-deux. » (p. 273). On peut lire dans L’Humanité du 20 mai 1993 l’article de Jean-Pierre Leonardini au titre éloquent : « Un Homme inverti en vaut deux ».

 
 

Photo Henri Michaud (1925) de Claude Cahun

Photo Henri Michaud (1925) de Claude Cahun


 

Dans le monde artistique, l’androgynie ou l’hermaphrodisme ont parfois été représentées par une statue avec deux têtes : c’est le cas de l’étrange sculpture Métamorphose d’Hermaphrodite et Samalcis (v. 1520) de Mabuse exposée au Musée Van Beuningen (Pays-Bas). Généralement, la scission identitaire souhaitée, et exprimée dans les arts, n’est pas de bon augure. Par exemple, dans la pièce Le Frigo (1983) de Copi, les didascalies de l’entrée de la mère de « L. » sont le signe d’une ambiguïté de sexes (elle est un trans), d’une violence androgynique à venir : « (L. rentre avec un double costume qui représente sa mère d’un côté, et L. en robe de chambre et moustaches de l’autre.) »

 

 

Dans le documentaire « Ni d’Ève ni d’Adam : une histoire intersexe » de Floriane Devigne diffusé dans l’émission Infrarouge sur la chaîne France 2 le 16 octobre 2018, Déborah, personne intersexe élevée en fille, et son amie Audrey, elle aussi intersexe, se baladent au Muséum d’Histoires Naturelles de Lausanne (en Suisse), et y observent les animaux empaillés, et notamment un « Chat : Monstre à tête double ».
 
 

f) Une vision androgynique de l’amour :

MOITIÉ 11 Mylène

Concert de Mylène Farmer


 

D’un point de vue amoureux, de nombreuses personnes homosexuelles adoptent une conception androgynique du couple (= le couple ne serait pas formé de personnes entières et uniques, mais de deux moitiés d’une même personne) : « Toutes les histoires d’amour sont des projections. À travers l’autre on est amoureux d’une partie de soi qu’on n’a pas exploitée, la partie perdue de soi-même. » (Étienne Daho dans le site www.citation.ca, consulté en janvier 2007) ; « Deux êtres qui s’aiment fort sur la Terre forment un ange dans le ciel. » (Jean-Claude Brialy cité dans la revue Triangul’Ère 7 (2007) de Christophe Gendron, p. 9) ; « Quand j’ai fait la connaissance d’Ali, par le biais d’un site de rencontres gay en avril 2004, il avait quasiment la moitié de mon âge. J’ai d’abord aimé son visage, sa jeunesse. » (Brahim Naït-Balk, Un Homo dans la cité (2009), p. 99) Le « monologue avec l’amant » (cf. le documentaire « Le Bal des chattes sauvages » (2005) de Véronika Minder), voilà le rêve que beaucoup d’entre elles veulent réaliser. Luis Cernuda, par exemple, est défini, non sans raison, comme le « poète de l’amour incomplet » (Armando López Castro, Luis Cernuda En Su Sombra (2003), p.163).

 

Dans le documentaire « Cet homme-là (est un mille-feuilles) » (2011) de Patricia Mortagne, Patricia a épinglé sur pinces à linge les moitiés de portraits de visage de ses parents, qui maintenant ne s’aiment plus d’amour car son père est parti avec des hommes.

 

Dans son essai Petit traité des grandes vertus (1995), le philosophe André Comte-Sponville nous met très justement en garde contre ces simulacres d’amour que sont les « coups de foudre » et les unions amoureuses de deux individus qui se mettent ensemble non parce qu’ils s’aiment vraiment mais pour ne pas rester tout seuls (cf. la fameuse « Solitude à deux » dont je parle dans le code « Île » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels) : « Deux amants qui jouissent simultanément, cela fait deux plaisirs différents, l’un à l’autre mystérieux, deux spasmes, deux solitudes. Le corps en sait plus sur l’amour que les poètes, du moins que ces poètes-là – presque tous – qui mentent sur le corps. De quoi ont-ils peur ? De quoi veulent-ils se consoler ? D’eux-mêmes peut-être, de cette grande folie du désir (ou de sa petitesse après coup ?), de bête en eux, de cet abîme si tôt comblé (ce peu profond ruisseau glorifié : le plaisir), et de cette paix, soudain, qui ressemble à une mort… La solitude est notre lot, et ce lot c’est le corps. » (p. 305)

 

Le fantasme amoureux de l’androgyne touche socialement beaucoup de couples vivant sans amour mais pourtant dans l’utopie de la fusion androgynique appelée cinématographiquement « amour », hétéros ou homos confondus. Dans son essai Le Premier Sexe (2006), le philosophe Éric Zemmour a tout compris quand il dénonce l’obsession collective de la « couplisation » (p. 101) de notre société, qui construit des moitiés d’Hommes, des clones sans personnalités et sans désir : « On peut les voir, dans les rues de Paris et d’ailleurs, main dans la main, vêtus du même uniforme, pantalon large et informe, baskets, chemise ample et pull-over moulant, les cheveux mi-longs. Un même corps de garçonnet androgyne pour deux. Ils sont l’incarnation de la vieille métaphore de Platon sur le corps coupé en deux que l’amour ressouderait miraculeusement. Ils sont plus que frères et sœurs, ils sont jumeaux. Depuis le plus jeune âge, ils sont en couple. Ils ne conçoivent pas la vie, le désir, la rencontre, autrement que dans un cadre immédiatement installé. Parfois, les éléments du couple changent, mais c’est chaque fois une déchirure. Mais peu importe, ce ne sont pas les individus qui comptent, c’est le couple. » (p. 57)

 
 
 

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