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Code n°185 – Voyeur vu

voyeur vu

Voyeur vu

 

 

NOTICE EXPLICATIVE :

 
 

Le voyeur vu… ou l’homophobie du désir homosexuel

 

Le désir homosexuel, au niveau de la sexualité, rejette la différence des sexes dès qu’il se pratique. Il expose donc la personne qui s’y adonne à vivre les illusions d’optique du narcissisme, le traumatisme des mirages de l’identité excessivement projetée ou de l’amour projeté hors de la sphère de conscience et de corporéité humaines. Elle devient son propre espion, son propre ennemi, son homophobe.

 

VOYEUR VU Antifas

 

Autrement dit, cette personne qui rejette chez elle et chez les autres la différence des sexes a tendance à plonger dans le nombrilisme à la fois extraverti et intériorisé, dans la paranoïa et l’exhibitionnisme. Elle a du mal à trouver une juste distance avec elle-même et avec les autres. La peur et la haine de soi jaillissent souvent en voyeurisme inconscient qui se laisse piéger lui-même par son propre jeu. C’est le propre de la psychose : « Dans une psychose, les transformations ‘en contraire’ sont très fréquentes, le désir de battre devient envie d’être battu, le désir de dévorer devient la peur d’être dévoré, le plaisir de regarder du schizophrène se transforme en peur d’être épié (c’est la direction de la pulsion qui est transformée et aucunement la représentation de l’objet). L’exhibitionnisme lui-même peut nous proposer une solution acceptable, car il y a sans doute dans le travesti l’identification avec l’objet qu’on aimerait regarder, satisfaisant ainsi d’une façon narcissique un voyeurisme ‘retourné’. » (Docteur Hans Werner, dans l’essai Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970) de Jean-Louis Chardans, p. 306)

 

C’est la raison pour laquelle, dans les fictions homo-érotiques, beaucoup de héros homosexuels vivent un violent retour de boomerang à cause de leur indiscrétion et de leur peur d’exister. Ils sont à la fois voyeur et voyant. Le voyeurisme est une activité qui dit un mal-être ou un effondrement identitaire caché (quand on est mal dans sa peau, on s’image que tout le monde est témoin de notre humiliation ! que tout le monde nous regarde), ou bien le fait qu’on désire être violé ou revivre un viol (oculaire ou physique) qu’on a réellement vécu.

 
 

N.B. : Je vous renvoie aux codes « Miroir », « Espion homo », « Poids des mots et des regards », « Regard féminin », « Lunettes d’or », « Homosexuel homophobe », « Amant modèle photographique », « Témoin silencieux d’un crime », « Main coupée », « Doubles schizophréniques », « Photographe », « Femme au balcon », « Emma Bovary « J’ai un amant ! » », « Chevauchement de la fiction sur la Réalité », « Passion pour les catastrophes », à la partie « Photo chiffonnée » du code « Actrice-Traîtresse », dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

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FICTION

 

a) Espionné :

VOYEUR VU Stores

 

Beaucoup de personnages homosexuels des fictions se sentent espionnés quand ils espionnent (cf. je vous renvoie au code capital « Poids des mots et des regards » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels). « J’arrive escorté de mouches. Je les reconnais : des mouches soviétiques espionnes. » (la figure de Sergueï Eisenstein, homosexuel, dans le film « Que Viva Eisenstein ! » (2015) de Peter Greenaway) ; « Un Russe, messager de l’Enfer. » (idem) ; « Arrivé à cette page, il s’aperçut qu’il y avait quelqu’un qui le regardait. » (Copi, Un Livre blanc (2002), pp. 60-63)

 

VOYEUR VU Livre Blanc

Album « Le Livre blanc » de Copi


 

C’est parfois à raison, car on les observe vraiment. « Lâche-moi un peu. Arrête de m’espionner. » (Paul s’adressant à son amant Erik dans le film « Keep The Lights On » (2012) d’Ira Sachs) ; « Antoine éteignit la lumière, puis tenta de faire une mise au point sur la fenêtre d’en face. […] Il lâcha les jumelles. Il les ramassa et regarda de nouveau. Dans une pièce aux murs couverts de masques africains, Martine Van Decker, immobile, murmurait d’interminables borborygmes en l’observant. » (Vincent Petitet, Les Nettoyeurs (2006), p. 248. Dernière phrase du roman) ; « Je te rappelle qu’il y a un judas. Je te regarde depuis toute à l’heure. » (le compagnon s’adressant à Jérémy, surpris d’être observé, dans le one-man-show Bon à marier (2015) de Jérémy Lorca) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « Órói » (« Jitters », 2010) de Baldvin Zophoníasson, Gabriel, le héros gay, est espionné par sa mère, qui fouille dans son ordinateur portable. Dans le film « Zenne Dancer » (2012) de Caner Alper et Mehmet Binay, la famille d’Ahmet, très conservatrice, n’admet pas son homosexualité et engage un homme pour l’espionner.

 

Film "Vampire Diary" de Mark James & Phil O'Shea

Film « Vampire Diary » de Mark James & Phil O’Shea


 

Chez le héros, cette sensation d’être espionné est à la fois un sursaut de sa conscience et un sentiment infondé qui montre une schizophrénie narcissique ou une paranoïa. « Moi, j’aimerais beaucoup qu’il y ait des messieurs qui me suivent toute la journée. » (Jefferey Jordan dans son one-man-show Jefferey Jordan s’affole, 2015) Par exemple, dans le roman Génitrix (1928) de François Mauriac, le narrateur est espionné par sa mère Félicité, et lui rend la pareille : « Mais souvent aussi c’était son tour d’être épiée. » (p. 28) Dans la pièce Les Faux British (2015) d’Henry Lewis, Jonathan Sayer et Henry Shields, Thomas, le héros homosexuel, réclame toute l’attention à lui tout seul : « Personne ne me regarde ! » Dans le roman N’oubliez pas de vivre (2004) de Thibaut de Saint Pol, le « vous » narrateur agit comme une auto-hypnose. Dans la pièce Gouttes dans l’océan (1997) de Rainer Werner Fassbinder, Leopold croit qu’il a tué un de ses clients parce qu’il l’a poussé au suicide : « Franz, j’ai tué quelqu’un, un de mes clients s’est tué la cervelle. […] Je me sens comme si j’étais quelqu’un d’autre et que j’observais tout ce que je faisais […] comme si tout le monde savait que j’avais tué quelqu’un. » Dans le film « Dans le village » (2009) de Patricia Godal, la protagoniste vit avec « cette impression bizarre d’être observée ». Le voyeur vu est l’un des signes de la schizophrénie, c’est-à-dire un mélange entre voyeurisme et paranoïa. Le héros homosexuel, s’étant confondu avec son reflet dans le miroir ou bien avec l’objet de ses désirs, se croit espionné, et hurle donc à l’usurpation d’identité.

 

B.D. "Femme assise" de Copi

B.D. « Femme assise » de Copi


 

Au départ, le personnage homo faisait « son intéressante » en rentrant dans un rôle d’espionne espionnée, bref, en jouant « sa grande folle perdue » en danger ET dangereuse : « J’avais toujours le sentiment d’être épié. Pas par les autres. Par moi-même ! » (Jim, l’un des héros homosexuels, dans le roman At Swim, Two Boys, Deux garçons, la mer (2001) de Jamie O’Neill) ; « Il est toujours sur le trottoir, il ne quitte pas les yeux de ma fenêtre et à chaque fois que j’écarte le rideau il me sourit. Je vais tout de même essayer de le larguer, je descends dans le hall de l’hôtel rasé de près et avec des lunettes noires, habillé d’un blouson en patchwork de satin que j’ai gardé depuis six ans, par hasard dans ma valise, je me suis coiffé bien en arrière avec les cheveux bien collés au crâne. » (le narrateur homosexuel du roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 107) ; « Il y a un espion dans la maison. […] C’est Laure la traîtresse. » (le narrateur homosexuel du roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, 130) ; « Oh l’espion ! J’étais surveillé, photographié, sans m’en apercevoir ! » (Bryan s’adressant à son amant Kévin, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 115) ; « Je suis absolument bouleversée, il vient de m’arriver une chose atroce ! Je me suis fait violer par mon chauffeur, c’est le mari de ma gouvernante, ce sont des gens terrifiants, elle s’habille en gitane pour me faire honte lors de mes réceptions. Elle surveille tous mes gestes, je l’ai surprise à me photographier dans ma baignoire ! Et son mari est un colosse qui m’a violée à deux reprises ! » (« L. », le héros transgenre M to F s’adressant à Hugh dans la pièce Le Frigo (1983) de Copi) ; « Goliatha, le rat me regarde ! J’ai peur ! » (« L. » parlant à sa bonne, idem) ; « Vous avez vu ? Elle m’espionne ! » (la mère dans la pièce Eva Perón (1969) de Copi) ; « Elle me regardait avec des jumelles. » (le narrateur homosexuel parlant de son amant le Rouquin, dans le roman Le Bal des Folles (1977), p. 110) ; « Depuis trop longtemps j’ai toujours refusé qu’on me photographie. » (Vincent Garbo, le héros homosexuel pourtant narcissique à souhait, dans le roman Vincent Garbo (2010) de Quentin Lamotta, p. 60) ; etc.

 

Dessin de Roger Payne

Dessin de Roger Payne


 

Le fait d’être vu en train d’espionner semble être source d’excitation sexuelle chez certains protagonistes homos. Une satisfaction donjuanesque. Par exemple, dans le film « Shower » (2012) de Christian K. Norvalls, le voisin de cabine de douche du héros l’autorise à le regarder se masturber : « Tu peux regarder si tu veux… » Dans le film « Test : San Francisco 1985 » (2013) de Chris Mason Johnson, Frankie, le héros homosexuel, découvre que son voisin de l’immeuble en face du sien, à San Francisco, l’espionne en cachette. Non seulement il ne résiste pas à cette intrusion oculaire, mais il l’entretient : il se désape et s’offre cul nu à lui. Dans le film « Saisir sa chance » (2006) de Russell P. Marleau, Chance observe son futur copain – et voisin – Levi par la fenêtre, d’un immeuble à un autre, ou plutôt d’une maison à une autre, et Levi finit par voir qu’il est observé. Dans le roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, Alexandra, la narratrice lesbienne, espionne et prend plaisir à être épiée. Elle décrit d’ailleurs cette même jouissance puérile chez toutes ses partenaires sexuelles : « Tout à ce qu’elles disaient, elles ne remarquèrent pas que je les observais. […] Elles refermèrent soigneusement la porte de côté derrière elles. J’avançai vers la vieille porte et cherchai un trou qui me permettrait de voir. Je les essayai tous. » (pp. 46-47) ; « Je ressens en sa compagnie des sensations qui me plaisent beaucoup. Elle m’habille, me déshabille, et je peux à loisir me montrer dans le plus simple appareil. Ce que j’aime le plus en ce moment, c’est de me présenter vêtue seulement en haut. Je me promène ainsi assez longtemps devant elle, feignant de chercher dans mes armoires des vêtements ou des objets dont, on s’en doute, je n’ai nul doute. Je l’observe du coin de l’œil pour voir si elle s’intéresse à moi et si mon manège éveille en elle quelque chose. D’abord, ses yeux se baissent à la vue de ma nudité, puis elle se met à regarder. À cet instant, bien qu’elle ne me touche pas, j’éprouve une sorte de plaisir. » (idem, p. 95) ; « J’aimais qu’elle me scrute ainsi. » (Alexandra parlant de sa bonne/amante, op. cit., p. 122) ; « À travers le miroir, on voyait bien la chambre et le lit. Au bout d’un moment, on vit la bonne entrer. Elle se mit à se déshabiller, puis, s’allongeant sur le lit langoureusement, bien en face de nous, se caressa tour à tour le bout des seins et le plus sensible. Je sentais que Marie était tétanisée par la peur que cela ne me déplaise. Dans un effort d’audace, pourtant, elle me prit par la taille. De l’autre côté du miroir, la bonne, se sachant observée, les cuisses bien écartées, faisait avec ses doigts des mouvements qui laissaient voir toute la profondeur de son intimité. Malgré l’état de peu de réceptivité dans lequel j’étais, j’en fus vite troublée. Ses poses étaient terriblement provocantes, et bientôt je sentis monter en moi une envie féroce de me satisfaire. Marie, dans le noir où nous étions, avait beaucoup plus d’assurance et me caressait presque. » (idem, p. 152) ; etc. Dans le film « Keep The Lights On » (2012) d’Ira Sachs, l’un des plans cul de Erik, nommé Russ, aime que ses voisins de l’immeuble d’en face puissent le surprendre en train de niquer : « J’aime m’exhiber. » dit-il. Dans le film « L’Inconnu du lac » (2012) d’Alain Guiraudie, lorsque Pascal, le héros homosexuel, fait l’amour avec un homme dans les fourrés, il n’est pas du tout molesté par un voyeur qui leur demande la permission de les mater (« Je peux pas rester ? ») pour se masturber et jouir du spectacle. Le partenaire de Pascal, halluciné, ne comprend d’ailleurs pas pourquoi Pascal se complait à ce type de viol visuel d’intimité (« Ça te gêne pas qu’on te regarde ??? »). Dans la pièce Comme ils disent (2008) de Christophe Dauphin et Pascal Rocher, David et Philibert, au début du spectacle, sont observés par les voisins de l’immeuble d’en face ; et à la fin de la pièce, ils parodient des spectateurs qui les regardent comme des statues du Musée Grévin. Dans le film « Une si petite distance » (2010) de Caroline Fournier, l’héroïne observe par le trou de son mur sa voisine noire dans sa salle de bain ; la première fois que celle-ci se sait espionnée, elle hurle d’effroi. Mais au fur et à mesure que le voyeurisme se répète, la voisine se laisse faire avec complaisance et consentement lesbien. Dans le film « Shortbus » (2006) de John Cameron Mitchell, la scène finale montre que les deux amants homosexuels (Jamie et Jamie) se regardent l’un l’autre à la fenêtre dans des immeubles qui se font face, sans s’y attendre, et surtout sans parvenir à communiquer et à s’aimer vraiment. Dans la pièce Ma belle-mère, mon ex et moi (2015) de Bruno Druart et Erwin Zirmi, le couple Julien/Yoann est filmé en « sextape » par la belle-mère de Julien, Solange. Plein de photos ont été prises pour exercer un chantage. Ça n’a pas l’air de déplaire à Yoann, tout excité d’avoir été capté dans ses ébats intimes : « Elle nous a pris en photo !! » Dans le film « Mezzanotte » (2014) de Sebastiano Riso, Meri, le prostitué transsexuel M to F, dit qu’il « aime regarder ses clients dans les yeux pendant qu’il les excite » Dans les dessins érotiques de Roger Payne, très souvent le voyeur est aperçu par celui qui est maté en cachette.

 

Roger Payne (le voyeur vu dans le miroir par celui qui  jouissait de lui-même devant sa glace)

Roger Payne (le voyeur vu dans le miroir par celui qui jouissait précisément de lui-même devant sa glace)


 

Comme pour illustrer inconsciemment cette fusion entre le spectateur et l’acteur, certains couples homosexuels se filment pendant leur coït sexuel : cf. les films « La Mala Educación » (« La Mauvaise Éducation », 2003) et « Kika » (1993) de Pedro Almodóvar, « Saturn’s Return » (2000) de Wenona Byrne, le film « Tesis » (1996) d’Alejandro Amenábar, etc. « Sur un site de rencontre je discute avec P.-O. Je lui explique que je cherche un garçon qui accepterait que je filme notre rencontre. Il écrit qu’il accepterait. Je garde ma caméra numérique au poing. » (Mike, le narrateur homosexuel dans le roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, p. 56) ; « Ahh, qu’est-ce que ça rend sûr de soi de tenir une caméra, hein ? Et si moi je la prenais et que je te filmais ? » (P.-O. s’adressant à son Mike, op. cit., p. 57) ; « Je décide qu’on baisera là, pour le clignotement rouge sur nos peaux, sur la sienne surtout. Je tiens la caméra à bout de bras pour avoir un grand angle sur nous. » (Mike, op. cit., p. 57) ; etc.

 

Angela dans le film "Tesis" d'Alejandro Amenabar

Angela prise à son propre jeu, dans le film « Tesis » d’Alejandro Amenabar


 
 

b) L’arroseur arrosé :

Après avoir espionné, le voyeur finit par être observé à son tour, comme l’arroseur arrosé : cf. le film « La Fenêtre d’en face » (2002) de Ferzan Oztepek, le film « Robe d’été » (1996) de François Ozon (avec le personnage de Luc), la pièce Happy Birthday Daddy (2007) de Christophe Averlan, le film « Tous les papas ne font pas pipi debout » (1998) de Dominique Baron, la chanson « Vis-à-vis » d’Étienne Daho, le roman Detrás Del Rostro Que Nos Mira (1967) d’Héctor Biancotti, la chanson « Who’s Zoomin’ Who » d’Aretha Franklin, le film « Les Résultats du Bac » (1999) de Pascal Alex Vincent, le film « Feux croisés » (1947) d’Edward Dmytryck, le film « Les cinq sens » (1999) de Jeremy Podeswa, le film « Hubo Un Tiempo En Que Los Sueños Dieron Paso A Largas Noches De Insomnio » (1998) de Julián Hernández, le film « Watching You » (2000) de Stephanie Abramovich, le film « Un Chant d’amour » (1950) de Jean Genet, la pièce Confidences entre frères (2008) de Kevin Champenois, le film « Le Troisième Œil » (1989) d’André Almuro, le film « My Beautiful Laundrette » (1985) de Stephen Frears, etc. Par exemple, dans la pièce La Famille est dans le pré (2014) de Franck Le Hen, le concept de l’émission Stars chez eux dirigée par Graziella, la présentatrice télé psychopathe, c’est, « », de « piéger les stars qui croient piéger leur public ». Dans le one-man-show Au sol et en vol (2014) de Jean-Philippe Janssens, Jeanfi, le steward homo, rentre de force dans une boîte échangiste et tombe sur une femme qui se fait pénétrer par des hommes, et qui l’oblige à prendre part à la sauterie : « Viens participer au lieu de regarder ! » Il finit par rentrer dans le jeu.

 

« J’ai lâché prise mon Dieu, ça vous étonne ? Prise à mon propre piège » (la narratrice lesbienne du roman La Voyeuse interdite (1991) de Nina Bouraoui, p. 105) ; « J’aime les scandales quand ils concernent les autres. » (Dorian dans le roman Le Portrait de Dorian Gray (1890) d’Oscar Wilde) ; « Pour la première fois une voyeuse se sentait regarder. » (idem, p. 141) ; « Ce à quoi je parviens le plus difficilement à croire c’est à ma propre réalité. Je m’échappe sans cesse et ne comprends pas bien, lorsque je me regarde agir, que celui que je vois agir soit le même que celui qui regarde, et qui s’étonne, et doute qu’il puisse être acteur et contemplateur à la fois. » (Édouard dans le roman Les Faux-Monnayeurs (1997) d’André Gide, p. 84) ; « Si le subtil lecteur pouvait porter son regard plus loin, au-delà de la place, jusqu’à la fenêtre de l’hôtel particulier rose, là-haut, il apercevrait Boléro de Ravel en train de cadrer Tarzan dans le viseur meurtrier de son fusil de chasse. » (Copi, Un Livre blanc (2002), p. 104) ; « Sur le moment, il me semble qu’un tiers se tromperait à prétendre me désigner lequel, de mon reflet ou de moi, est l’original et lequel la copie. […] Moi Vincent Garbo regardant celui qui me regarde, la bénéfique utilité du miroir se retourne en maléfice : non seulement mon reflet a pour moi cessé d’être la preuve que je peux être vu, que je suis dans cette pièce et que je pourrais en sortir, mais il me persuade même carrément du contraire. Je ne serais pas du tout surpris de voir l’autre quitter le miroir et d’être obligé d’attendre qu’il y revienne pour pouvoir exister encore un peu. » (Vincent Garbo dans le roman éponyme (2010) de Quentin Lamotta, p. 53) ; « Maintenant il va falloir faire davantage attention aux services secrets. » (Jean-Marc s’adressant à son amant Jean-Jacques… alors que c’est lui l’infiltré, dans la pièce Les Virilius (2014) d’Alessandro Avellis) ; « Pourquoi tu t’excuses ? C’est pas grave si tu me regardais. » (Arthur s’adressant à son futur amant Julien, dans le film « Faut pas penser » (2014) de Raphaël Gressier et Sully Ledermann) ; « Je suis mon agent double. » (c.f. la chanson « Espionne » de Catherine Lara) ; etc.

 

Film "Salo ou les 120 journées de Sodome" de Pier Paolo Pasolini

Film « Salo ou les 120 journées de Sodome » de Pier Paolo Pasolini


 

Ce jeu miroitant des regards peut se terminer très mal pour le héros homosexuel (cf. je vous renvoie au code « Témoin silencieux d’un crime » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels). Par exemple, dans le film « Métamorphoses » (2014) de Christophe Honoré, un jeune chasseur est transformé en cerf pour avoir osé surprendre un homme transsexuel M to F dans une forêt. Dans le film « Rear Window » (« Fenêtre sur cour », 1954) d’Alfred Hitchcock, Cary Grant est témoin d’un meurtre qu’il a observé depuis sa fenêtre, et le tueur finit par lui rendre visite pour l’éliminer. Dans la pièce Gothic Lolitas (2014) de Delphine Thelliez, Rinn, l’une des héroïnes lesbiennes, force son amie Suki à l’embrasser sur la bouche, par jeu et « pour s’entraîner ». Cela finit mal car elles sont surprises par Juna et Kanojo. Dans le film « Ma vraie vie à Rouen » (2002) d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau, Étienne, le héros homo, a eu l’indiscrétion de filmer le coït de son meilleur ami avec une fille : le couple coupera les ponts avec lui. Dans la comédie musicale Panique à bord (2008) de Stéphane Laporte, Jenny, le héros transsexuel M to F, devient le voyeur vu alors qu’il espionnait ses voisins dans l’immeuble d’en face. Dans le roman El Beso De La Mujer-Araña (Le Baiser de la Femme-Araignée, 1976) de Manuel Puig, Léni était espionne, mais va retourner sa veste en s’engageant dans la voie du contre-espionnage. Dans le film « Teorema » (« Théorème », 1968) de Pier Paolo Pasolini, Odetta est piégée par son propre voyeurisme puisqu’elle finit par être pétrifiée comme les photos qu’elle prend. Il arrive le même sort au professeur d’Angela dans le film « Tesis » (1996) d’Alejandro Amenábar, mort bouche-bée devant son écran de cinéma. Dans le film « Une Vue imprenable » (1993) d’Amal Bedjaoui, Alexandra et Léa s’observent aux jumelles d’un appartement à l’autre. Dans le film « La Vie des autres » (2000) de Gabriel de Monteynard, Philippe filme et observe par la fenêtre les coïts de ses voisins homos… qui à la fin deviendront accidentellement voyeurs de leur voyeur. Dans le film « Urbania » (2004) de Jon Shear, Charlie et Dean regardent depuis la rue un couple homo s’embrassant à sa fenêtre… et on découvre ensuite que ce couple n’est autre qu’eux-mêmes. Dans le film « L’Inconnu du lac » (2012) d’Alain Guiraudie, tous les personnages homosexuels finissent par payer de leur vie le fait d’avoir été voyeur : « Il avait un drôle de truc dans l’œil. » dira Henri par rapport à Michel qui finira par le tuer. Dans le film « Circumstance » (« En secret », 2011) de Maryam Keshavarz, Ati et Shirin, les héroïnes lesbiennes qui se mataient entre elles et qui regardaient des émissions de télé-réalité, se retrouvent espionnées par des caméras de surveillance placées par le mari de l’une d’elles. Dans le film « Naissance des pieuvres » (2007) de Céline Sciamma, Marie, l’héroïne lesbienne, est matée aux jumelles (d’un Happy Meal au Mc Do !) par Anne, la « fille à pédé », et finit par se sentir agressée : « J’en ai marre de tes conneries de gamine. » Dans le film « Métamorphoses » (2014) de Christophe Honoré, après avoir vu la nudité violente d’un homme transsexuel M to F portant une chevelure de rousse, un jeune chasseur, traumatisé, tente de fuir en courant la forêt mais fait tomber son fusil et finit par se métamorphoser en cerf. Dans la pièce Hétéro (2014) de Denis Lachaud, le fiancé de Gatal (le héros homo) fouille dans l’ordinateur de ce dernier, avant que Gatal ne découvre, avec vidéos caméra à l’appui, que ce dernier l’a trompé avec un autre homme dans un hôtel. Dans le film « Carol » (2016) de Todd Haynes, les deux amantes Thérèse et Carol passent leur temps à s’observer l’une l’autre, à se photographier à l’insu de l’autre… et finalement, elles finissent par se faire espionner par Tommy dans un hôtel de passe.

 

Dans le film « Stand » (2015) de Jonathan Taïeb, Anton, le héros homo, regarde sur internet les agressions homophobes filmées : elles le vampirisent, le fascinent, l’obsèdent… et finalement, c’est ce qui va lui arriver à la fin du film. Avec son amant Vlad, il est témoin d’une agression mortelle homophobe dans la rue, pendant qu’ils sont en voiture. Pour élucider ce meurtre homophobe, Anton joue aux espion, secondé par son amant Vlad. Cet espionnage se retourne contre Vlad : « Je te filme avec les lunettes. Je vais te filmer. » (Anton) Et Vlad, lui aussi, met sur écoute Anton (notamment quand ce dernier est en train de dîner avec un potentiel suspect), ce qui lui fait vivre une angoisse terrible.
 

Tout le polar The Girl On The Stairs (La Fille dans l’escalier, 2012) de Louise Welsh est construit sur la paranoïa (qui se révèlera justifiée et soutenue par l’auteure elle-même) de l’héroïne lesbienne Jane. Cette femme a l’intuition d’un viol et d’un meurtre à propos d’une fille (la jeune Anna, 13 ans, abusée par son père, le Dr Mann) et de sa mère (Greta, ex-prostituée, assassinée par le Dr Mann aussi). Et elle vient d’emménager avec sa compagne Petra dans un immeuble qui fait face à une autre bâtisse qui recèle précisément le nœud de son intuition (le corps de Greta, planqué sous un plancher). Jane se sent donc constamment épiée, parce qu’elle-même épie ses voisins. Et elle manque, à la fin, de se faire violer et tué par Mann. Le piège de son voyeurisme s’est presque refermé sur elle : « Jane écarta les rideaux. Dehors, la cour était mal éclairée, mais elle distinguait le bâtiment qui s’élevait derrière, une version délabrée de leur propre immeuble, ses fenêtres vides enfoncées dans l’obscurité comme des orbites dans un crâne. ‘Pas très inspirant, comme vue. ’ dit Jane. ‘C’est normal, une dépendance derrière la maison ! Et comme cet immeuble est vide, on n’aura pas de vis-à-vis. ’ répond Petra. » (p. 16) ; « Il était étrange que les fenêtres aveugles et les balcons vides de l’immeuble l’aient mises mal à l’aise. Lorsqu’elle était petite, elle détestait les windaehingers : ces femmes qui se penchaient aux fenêtres des immeubles pour surveiller la rue en contrebas. Certains jours, vous aviez l’impression de ne plus pouvoir marcher droit tant leurs regards pesaient sur vous. La sensation d’être observée s’était logée en elle. Peut-être était-ce la façon dont l’enfant se manifestait ; elle avait parfois l’impression qu’il la surveillait avant de décider de naître. » (p. 26) ; « Jane ne pouvait se débarrasser de l’impression que quelqu’un l’observait en rigolant. » (p. 27) ; « Jane eut soudain la conviction que quelqu’un l’observait. » (p. 40) ; « affronter le froid et la sensation d’être observée par des yeux invisibles. » (p. 58) ; « Elle avait désormais l’impression que le bâtiment la regardait avec les yeux d’Alban. » (p. 138) ; « Une lumière brillait derrière les rideaux de dentelle du salon des Becker. Les rideaux bougèrent comme si quelqu’un en lissait les plis et s’écartait, mais Jane voyait encore sa silhouette, sombre et indistincte, qui l’observait depuis l’autre côté de la vitre. » (p. 224) ; « Tout ce que je vois c’est que vous fourrez votre nez dans quelque chose qui ne vous regarde pas. C’est peut-être de vous qu’Anna devrait se méfier. » (Maria, la prostituée, s’adressant à Jane, idem, p. 168) ; etc.
 

Dans le film « Una Giornata Particolare » (« Une Journée particulière », 1977) d’Ettore Scola, Antonietta accueille dans son appartement le temps d’une journée Gabriele, son voisin de pallier homosexuel habitant dans l’immeuble d’en face. Depuis la maison d’Antonietta, ce dernier regarde son appartement avec étonnement (« C’est étrange de me regarder de l’immeuble d’en face… »), comme s’il se retrouvait à la place de sa voyeuse qui lui a avoué qu’elle le scrutait incessamment et obsessionnellement depuis qu’elle l’avait découvert : « Ça fait depuis ce matin que je te regarde. » ; « Moi je regarderai ta fenêtre tous les jours. ».
 

Ce retour de bâton du voyeurisme symbolise l’homophobie (ou les contradictions) du désir homosexuel pratiqué, un désir qui est pour et contre lui-même, qui n’encourage pas le héros à assumer ses actes : « Delphine, c’est pas les autres qui te regardent. C’est toi qui te surveilles. T’es ton propre flic. » (Carole reprochant à Delphine de ne pas assumer leur « couple », dans le film « La Belle Saison » (2015) de Catherine Corsini) ; « Les jeunes hommes gays étaient condamnés à n’être qu’un spectacle et jamais un public. » (Manuel Vázquez Montalbán, Los Alegres Muchachos De Atzavará (1988), p. 180) ; « S’il ne le sait pas, moi, je le sais ! […] J’en vois partout parce qu’il y en a partout ! Ça sort des placards ! » (Sibylle par rapport à l’homosexualité de Nelligan Bougandrapeau, le héros homo, dans la pièce En circuit fermé (2002) de Michel Tremblay) ; « On est spectateurs de sa vie. » (Matthieu, l’un des héros homosexuels de la pièce À partir d’un SMS (2013) de Silas Van H.) ; « L’intrigue va se nouer toute seule. C’est le crime l’important. Le coupable peut être n’importe qui. Il peut se trouver même dans le public. J’ai vu une comédie policière où le coupable était le machiniste du théâtre. » (l’Auteur dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi) ; « J’ai un mec à l’intérieur de moi qui me dit : ‘Il faut pas que t’aies un mec à l’intérieur de toi ! » (Shirley Souagnon dans son concert Free : The One Woman Funky Show, 2014) ; etc. Par exemple, dans le film « Alone With Mr Carter » (2012) de Jean-Pierre Bergeron, John, jeune homme de 15 ans, tombe amoureux d’un papy de 70 ans, Mr Carter. Il l’espionne avec ses jumelles, d’un immeuble à l’autre, et finit par essuyer son premier chagrin d’amour. Dans le film « L’Homme blessé » (1983) de Patrice Chéreau, Henri, le héros homosexuel espionné par sa mère possessive puis espionnant passivement l’homme qui le fascine visuellement, Jean, finit par se prostituer dans les gares de Paris puis par assassiner l’objet de ses fantasmes une fois qu’il a pu enfin coucher avec. Dans le film « The Children’s Hour » (« La Rumeur », 1961) de William Wyler, Karen et Martha, deux responsables d’un établissement scolaire, se voient outées par Mary, une de leur élève-voyeuse : Martha voit son homosexualité découverte à son insu. Dans le film « W imie… » (« Aime… et fais ce que tu veux », 2014) de Malgorzata Szumowska, le père Adam (homosexuel encore refoulé, sauf à la fin) surprend Rudy se faire sodomiser par Adrian. Cette espionnage se retournera contre lui sous forme d’outing puisqu’Adrian écrira à la peinture rouge sur la porte de la maison d’Adam : « LE PRÊTRE EST UNE PÉDALE ! » Dans le film « Shower » (2012) de Christian K. Norvalls, le héros a eu honte d’avoir été vu en train de donner un baiser sur la bouche homosexuel par un vieux du vestiaire, et tue son camarade de douche pour se venger de ce regard extérieur qui a reflété la réalité de l’acte homo.

 

Dans la pièce Les Virilius (2014) d’Alessandro Avellis, Jean-Marc est le héros homosexuel infiltré chez les Virilius, chargé de regarder ce qui s’y passe. « Je suis comme un espion industriel. » déclare-t-il. Mais il ne maîtrise pas tant que cela sa dissimulation puisqu’il tombe amoureux du chef de la bande : « Aujourd’hui je suis un caméléon qui a des problèmes de santé. On ne peut pas mélanger le rose parmi les bruns. » Pire : les Virilius découvrent que leur numéro 2 est un traître et ils le maltraitent en le tabassant/violant homosexuellement : « Maintenant, il va falloir faire davantage attention aux services secrets. » (Jean-Marc à Jean-Jacques) L’objet de son espionnage (son homosexualité), c’est lui-même qui se l’impose et qui le transforme en homophobie, en déni : « Je ne suis pas un infiltré gay ! Je ne suis pas un infiltré gay ! »

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

a) Espionné :

Film "Blokes" de Marialy Rivas

Film « Blokes » de Marialy Rivas


 

Beaucoup de personnes homosexuelles se sentent espionnées quand elles espionnent (cf. je vous renvoie au code capital « Poids des mots et des regards » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels). « Nous habitons un gros building. D’une fenêtre de l’appartement, je voyais un voisin se promener nu. Je me levais quand elle dormait pour l’observer, lui. » (Justin, marié, 34 ans, abusé dès l’âge de 4 ans par son père, son oncle, et son frère aîné, cité dans l’essai Ça arrive aussi aux garçons (1997) de Michel Dorais, p. 249)

 

Pedro Almodovar

Pedro Almodovar


 

Ce sentiment d’être espionné est parfois infondé, et montre une schizophrénie narcissique ou une paranoïa. Par exemple, dans son Journal. 1937-1949, Klaus Mann parle de son constant « délire de persécution » (p. 328). Beaucoup de personnes homosexuelles font « leurs intéressantes » en rentrant dans un rôle d’espionne espionnée, bref, en jouant « la grande folle perdue » qui cache mal sa complicité au viol oculaire qu’elle subit : « Elle est là, murmura-t-elle. Elle m’espionne. Elle est toujours là. » (la Chola parlant de sa voisine de palier, dans l’autobiographie Folies-Fantômes (1997) d’Alfredo Arias, p. 237)

 

Ce fantasme de persécution oculaire, c’est le syndrome classique de la star ou de la personne qui se prend pour une star : cf. la chanson « Flash » de Jeanne Mas, la chanson « Paparazzi » de Lady Gaga, le vidéo-clip de la chanson « Piece Of Me » de Britney Spears, le vidéo-clip de la chanson « Todos Me Miran » de Gloria Trevi, etc.

 

 

Il n’est pas étonnant que les émissions de télé-réalité (et spécialement Loft Story, Les Anges de la Télé-Réalité et Secret Story), où les participants jouent le jeu d’exhiber leur intimité et d’être matés, aient été plébiscitées et habitées par des personnes homosexuelles : Steevy Boulay (Loft Story 1), Thomas (le vainqueur de Loft Story 2), Benoît (le vainqueur de Secret Story 4), etc.

 
 

b) L’arroseur arrosé :

Film "Pornography: A Thriller" de David Kittredge

Film « Pornography: A Thriller » de David Kittredge


 

Le trop-plein de lucidité/de peur de certaines personnes homosexuelles par rapport aux comportements humains les transforme finalement en voyeurs-girouettes. « Sentir et se regarder sentir, pour lui, c’est tout un. » (Jean-Paul Sartre en parlant de Jean Genet, dans sa biographie Saint Genet (1952), p. 70) ; « L’espion et l’espionné ne font qu’un. » (idem, p. 89) ; etc. C’est le cas de Christopher Hugh Auden, par exemple : « Malgré sa grande capacité de perception, il manquait à Auden quelque chose en matière de relations humaines. Il planifiait trop les situations, il faisait en sorte que chacun devienne trop conscient d’être observé. […] Parfois, il donnait l’impression de mener un jeu intellectuel avec lui-même et avec les autres, si bien qu’à la longue, il restait finalement assez isolé. » (Stephen Spender, Un Mundo Dentro Del Mundo, « Poeta Entre Dos Países », sur le site www.islaternura.com. C’est moi qui traduis) Autres exemples. Dans la biographie James Dean (1995) de Ronald Martinetti, James Dean est qualifié par Ken Kendall d’« éternel spectateur » (p. 104), à l’affût de ce que vont voir et penser les autres de lui. Le rappeur gay Mykki Blanco (interviewé dans le documentaire « Somewhere Over The Rainbow » (2014) de Birgit Herdlitschke, diffusé en juillet 2014 sur la chaîne Arte) dit qu’il essaie sur scène d’ « incarner à la fois le mac et la pute ».

 

Beaucoup de personnes homosexuelles, par sincérité et auto-centrisme, ne se voient plus agir et tombent dans les pièges du voyeurisme, de la violence, de la paranoïa, de l’exhibitionnisme : « En me relisant aujourd’hui je trouve impardonnable de m’être dupé moi-même à ce point. » (Ann Scott citée dans la préface de Sandrine Mariette, Le Pire des mondes (2004), p. 7) ; « Gore Vidal était extrêmement mythomane. Il aimait se mettre en avant. » (Didier Roth-Bettoni dans le documentaire « Tellement gay ! Homosexualité et Pop Culture », « Inside » (2014) de Maxime Donzel) ; etc.

 

Ce retour de bâton du voyeurisme symbolise l’homophobie (ou les contradictions) du désir homosexuel pratiqué, un désir qui est pour et contre lui-même : « Je me promène aux Champs. Je n’accoste personne, jamais. C’est les types qui viennent. Vous voyez bien quand un type vous regarde. Remarquez, on ne peut jamais savoir ; il y en a qui restent là à vous regarder pendant cinq minutes, et si vous leur parlez, ils disent : ‘Qu’est-ce que vous me voulez, ça va pas non ?’. Des refoulés. » (Pierre Benichou, Le Nouvel Observateur, cité dans l’essai Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970) de Jean-Louis Chardans, p. 44) ; « Et le jeune homme reste sur ses gardes, soupçonne qu’on le soupçonne, feint de feindre pour mieux dissimuler ; achète des livres traitant de l’amour hétérosexuel, prend des précautions avec ses amis, évite de confier son numéro de téléphone et ne reste pas indifférent au cours des entretiens où l’on démolit les pédérastes. Dans l’obligation personnelle d’avoir recours aux subterfuges, il sombre en général dans la dissimulation. » (Jean-Louis Chardans, op. cit., p. 12) ; « Je dérobais dans la chambre les vêtements de ma sœur que je mettais pour défiler, essayant tout ce qu’il était possible d’essayer : les jupes courtes, longues, à pois ou à rayures, les tee-shirts cintrés, décolletés, usés, troués, les brassières en dentelle ou rembourrées. Ces représentations dont j’étais l’unique spectateur me semblaient alors plus belles qu’il m’ait été donné de voir. J’aurais pleuré de joie tant je me trouvais beau. Mon cœur aurait pu exploser tant son rythme s’accélérait. Après le moment d’euphorie du défilé, essoufflé, je me sentais soudainement idiot, sali par les vêtements de fille que je portais, pas seulement idiot mais dégoûté par moi-même, assommé par ce sursaut de folie qui m’avait conduit à me travestir. » (Eddy Bellegueule dans l’autobiographie En finir avec Eddy Bellegueule (2014) d’Édouard Louis, pp. 28-29) ; etc. Le « voyeur vu » montre que le désir homosexuel est intrinsèquement homophobe. Ce motif allégorique symbolise que l’homosexualité est de la haine de soi, de la honte, du manque de confiance, de l’humiliation et de l’agression externe… le tout sublimé par une idolâtrie visuelle.

 
 

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Code n°186 – Wagner

Wagner

Wagner

 

 

NOTICE EXPLICATIVE :

 

L’opéra "Der Ring Des Nibelungen" de Richard Wagner

L’opéra « Der Ring Des Nibelungen » de Richard Wagner (Rainbow?)


 

Je vous vous parler de Wagner, le dernier code de mon Dictionnaire des Codes homosexuels, qui ne se terminera pas par la lettre Z comme on aurait pu l’attendre d’un lexique classique, mais bien par la lettre W ! Les œuvres fictionnelles traitant d’homosexualité font souvent référence au compositeur allemand (1813-1883) et à son œuvre musicale romantique. À mon avis, pour une raison bien simples : la musique de Richard Wagner catalyse l’orgueil surdimensionné du désir homosexuel. Elle laisse croire que l’irréel et l’esthétique peuvent se substituer au Réel et à l’éthique (= l’Amour). Wagner donne aux petits-bourgeois homosexuels en mal de grand combat et de sacrifice pour leur idéaux, aux âmes d’artistes en panne d’identité et en recherche d’une élite du « bon goût », aux Hommes assoiffés d’absolu et d’exploits prométhéens jusqu’au-boutistes, un support assez solide et clinquant pour soutenir leur rêve secret de se prendre pour Dieu… et finalement de mourir.

 

(Ce code ne se propose absolument pas de prouver l’homosexualité de Wagner. Si vous avez compris le fonctionnement de mon Dictionnaire, je n’ai même pas besoin de vous le dire…)

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Musique comme instrument de torture », « Tout », « Se prendre pour Dieu », « Faux révolutionnaires », « Promotion « canapédé » », « Homosexuels psychorigides », « Défense du tyran », « Hitler gay », « Planeur », « Fresques historiques » et « Super-héros », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

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FICTION

 
 

On retrouve Wagner dans certaines œuvres homo-érotiques : cf. le film « Ludwig » (« Ludwig ou le Crépuscule des dieux », 1972) de Luchino Visconti, la pièce Nietzsche, Wagner, et autres cruautés (2008) de Gilles Tourman, le roman N’oubliez pas de vivre (2004) de Thibaut de Saint Pol, l’opéra Der Ring Des Nibelungen (L’Anneau du Nibelung, 1849-1876) de Patrice Chéreau (joué entre 1976 et 1980), le film « My Summer Of Love » (2004) de Pawel Pawlikovsky (avec Mona, l’héroïne lesbienne, interprétant du Wagner au violon), la pièce La Sonate des spectres (1907) d’August Strindberg, le film « Freaks » (« La Monstrueuse Parade », 1932) de Tod Browning (avec Tristan Und Isolde, 1865), le sketch « The Milkman Collector » des Monty Python (toujours avec un extrait de Tristan), les ballets Bacchanale (1939-1940) et Tristan fou (1944) de Salvador Dalí, la chanson « Jardin de Vienne » de Mylène Farmer (elle démarre avec un morceau de Tannhäuser, 1845), le drame Wagner, Tristan Und Isolde (2005) d’Olivier Py, la pièce Et puis j’ai demandé à Christian de jouer l’intro de Ziggy Stardust (2009) de Renaud Cojo, le film « Les Amours imaginaires » (2010) de Xavier Dolan (avec un extrait du Parsifale, 1877), la chanson « Entre nous et le sol » de Christophe Willem (avec l’homophonie de Lorelei dans la phrase « L’or est lààààà »), etc. Dans le film « Kaboom » (2010) de Gregg Araki, Stella tombe entre les griffes de Lorelei (Wagner, toujours Wagner…), la lesbienne prédatrice. Dans le film « Vacation ! » (2010) de Zach Clark, une des vacancières lesbiennes s’appelle Lorelei.

 

WAGNER Terre opéra

 

Parfois, le personnage homosexuel est fan de la musique de Wagner, et rêve de communier à un destin grandiose. Par exemple, dans le roman Tanguy (1957) de Michel del Castillo, le héros gay connaît bien Wagner : « Le commandant fit diffuser de la musique de Wagner. Tanguy était familier avec cette musique. » (p. 104) Dans le film d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau « L’Arbre et la Forêt » (2009) – que j’ai pourtant découvert après la première publication de mon Dictionnaire –, Frédérick, le héros homosexuel, écoute Wagner à fond chez lui, et toute l’intrigue est centrée sur sa passion pour le compositeur allemand.

 

Je pense aussi à Cyril, le personnage homosexuel de la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi, qui rêverait de voir la cantatrice Regina Morti chanter des walkyries en terre étrangère : « Faites chanter-lui du Wagner pour les foules de sidatiques d’Afrique ! » ; ou encore au M. Alphand de la nouvelle « La Servante » (1978), toujours de Copi : « M. Alphand s’était calm ; il écoutait un disque de Wagner, assis dans le fauteuil de la bibliothèque. » (p. 73)

 

Dans la comédie musicale Se Dice De Mí En Buenos Aires (2010) de Stéphane Druet, le personnage transsexuel M to F d’Ottavia la Blanca n’a pas l’air d’être très fan du compositeur : « Quand c’est du Wagner, c’est l’insomnie assurée. » Mais pourtant, Wagner est décrit tout de même comme un proche, car quand Alba demande à sa mère Zulma « Maman, c’est qui Wagner ? », celle-ci, pour couper court à la question embarrassante, lui rétorque : « Un voisin. » Dans le film « Les Yeux fermés » (2000) d’Olivier Py, Vincent le personnage homosexuel s’apprête à aller voir l’opéra Tristan Und Isolde, et s’entend dire de la part d’un homme qui ressemble à son père : « Ahhh… Wagner… Le Grand Homme !… quoique… Ça radote un petit peu, non ? » Vincent ne répond rien, sans doute parce qu’il n’est pas du tout d’accord avec la dernière remarque de son interlocuteur.

 

Il y a un lien entre homosexualité et musique wagnérienne, même s’il n’est quasiment jamais analysé ni conscientisé. « Ah ! Ce doit être tante Augusta. Il n’y a que la famille, ou les créanciers, pour sonner de si wagnérienne façon. » (Algernon dans la pièce The Importance To Being Earnest, L’Importance d’être Constant (1895) d’Oscar Wilde) ; « Wagner, plus jamais… » (c.f. la chanson « Le Lac des brumes » d’Hervé Vilard) ; etc. Tout au plus le héros homosexuel s’en étonne, comme par exemple le Marquis de Bradomín de Valle-Inclán dans le roman Sonata De Estío (1903) : « Seules deux choses sont toujours restées obscures pour moi : l’amour des éphèbes et la musique de cet Allemand qu’on appelle Wagner. »

 

Film "L'Arbre et la Forêt" d'Olivier Ducastel et Jacques Martineau

Film « L’Arbre et la Forêt » d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau


 

L’attraction homosexuelle pour l’art wagnérien traduit un goût pour la transcendance, un désir frustré de devenir un héros, une exaltation de la pureté poussée jusqu’au purisme, un désir de placer l’esthétisme avant l’éthique. Dans l’univers en grandes pompes de Wagner, il y a des héros prométhéens conquérants, des exploits opérés par des demi-dieux. Wagner, c’est le totalitarisme dans tout ce qu’il a d’horrible mais aussi d’exaltant, de beau. « Wagner, ça s’écoute pas en sourdine ! » dit le héros Frédérick dans le film précédemment cité « L’Arbre et la Forêt ». D’ailleurs, ce même Frédérick donne trois adjectifs très signifiants pour définir la musique de Wagner : pour lui, c’est « vierge, silencieux, infini » (Il parle de Walhalla). Quand Delphine, sa petite-fille, dit à son petit copain Rémy que son grand-père « adore écouter Wagner tout le temps » mais qu’« elle n’en peut plus de cette musique » parce qu’il la met trop fort – et surtout parce que cette mélodie obsédante cache deux lourds secrets qui sont encore inconnus à l’ensemble de la famille : l’homosexualité de Frédérick ET son lointain passage dans les camps nazis en tant que triangle rose –, Rémy lui répond juste que la mélomanie wagnérienne de son grand-père par alliance s’apparente au masochisme (« C’est pervers… »). Et quand Frédérick en personne s’obstine à défendre la musique de Wagner – LE symbole artistique de la tyrannie nazie par excellence – auprès de sa femme Marianne (« Y’a des choses très sages dans Wagner… »), celle-ci se permet de mettre un frein à son idéalisme : « … et pas mal de conneries aussi. »

 

Tableau "Chevauchée des Walkyries"

Tableau « Chevauchée des Walkyries »


 

Dans le roman de Vincent Petitet Les Nettoyeurs (2006), on trouve une définition très juste de cette adoration pour Wagner qui va jusqu’à consolider des empires commerciaux ultra-libéraux broyant les êtres humains : « L’art total […] Wagner voulait satisfaire la trinité du regard, de l’ouïe et de l’intellect. […] L’art total : un ensemble d’éléments qui concourent à une perfection esthétique, presque métaphysique. » (p. 45) ; « C’est là que tout a commencé, la fondation du cabinet, les premiers locaux, les premiers succès. Ne l’oubliez pas, monsieur de Linotte, nous sommes à la fois des héritiers et des conquérants… » (Monsieur de Binette à Antoine de Linotte lors de la visite des locaux du Cabinet Fersen, idem, p. 49) ; « L’ouverture des Maîtres chanteurs de Wagner retentit dans sa salle. Sur l’écran, Antoine reconnut le visage d’Andrew Fersen et les bureaux bostoniens. » (idem, p. 63) L’esthétisme wagnérien a l’apparence de l’Amour vrai, du « Progrès » humaniste, mais n’est en réalité qu’une publicité mensongère puante. C’est pour cette raison que le toc dégoulinant wagnérien, suintant de bonnes intentions et de sentimentalisme, donne parfois la nausée. « Saint Wagner le protégerait de toute vulgarité. Il resterait sentimental. » (Antoine, idem, p. 179)

 

Toujours dans le film « L’Arbre et la Forêt », chez Frédérick, le personnage homo, la passion wagnérienne est une forme de collaboration non assumée : il a connu l’enfer des camps où, dit-il, les Nazis « jouaient beaucoup Wagner » ; mais il rajoute qu’il ne veut pas laisser Wagner aux Allemands pour qu’ils se l’accaparent. « Quand j’écoute Wagner, je prends ma revanche sur les Nazis. » La belle affaire, n’est-ce pas !

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

Le motif de « Wagner » a une portée symbolique certes forte dans le monde homosexuel, mais peu primordiale ou caractéristique (dans le sens de « non-essentielle/essentialisante »). Bien évidemment, ce code n’est pas à prendre au pied de la lettre, comme une vérité ou une généralité sur « les » homos (genre « Tous les homos aiment Wagner »). La preuve : moi, par exemple, je ne suis pas un grand connaisseur de Wagner, je n’ai pas d’appétence particulière pour sa musique, et j’y penserais à deux fois avant d’aller « me taper » cinq heures de spectacle d’affilée pour écouter un de ses interminables opéras ! En revanche, l’attraction pour Wagner chez certaines personnes homos nous dit quelque chose de signifiant sur la nature du désir homosexuel, et en cela, je suis intéressé malgré moi par son répertoire.

WAGNER Portrait

 

L’homosexualité de Wagner est supposée par certains. Par exemple, en 1908, Weindel et Fischer relatent leur rencontre avec un voyageur leur ayant assuré que « les Allemands savent qui a été l’amant de Wagner » (p. 66). « Wagner, quand il s’exprime à propos de List, n’imagine pas une amitié sans amour (in Kunstwerk der Zukunft). » (Philippe Simonnot dans son essai Le Rose et le Brun (2015), p. 73)

 

La musique de Wagner est faite pour les extrémistes de tout bord – exactement comme pour les grandes religions monothéistes quand elles sont mal comprises – car le compositeur allemand (le promoteur d’un « art total », comme il le disait lui-même) a créé des opéras grandioses, à taille presque surhumaine… ce qui choqua d’ailleurs son époque. Vous imaginez, vous, le festival scénique de L’Anneau du Nibelung (1849) qui durait quatre jours ! J’espère que le sac de couchage existait déjà ! Il y a dans cette folie des grandeurs du génie, certainement, ou bien beaucoup d’irréalisme. La musique se supplante à la vraie vie au point de lui faire écran ! Pas étonnant que les Nazis aient choisi les opéras de Wagner pour nourrir leurs rêves grandiloquents et mégalomaniaques de conquête (on diffusait même les walkyries dans les camps de concentration et d’extermination !). Pas étonnant non plus que les fanatiques de la musique de Wagner soient des gens souvent bordeline, lunaires, à la sexualité blessée (le roi homosexuel Louis II de Bavière, reconnu comme fou, en fournit un très bel exemple : il vouait littéralement un culte à la musique de Wagner, et les deux hommes se sont rencontrés à plusieurs reprises). C’est sans doute le caractère pathologique que cultive l’art wagnérien chez le mélomane fragile qui pousse le philosophe Nietzsche à la révolte humoristique : « Wagner est-il un être humain ? N’est-il pas plutôt une maladie ? » (Le Cas Wagner, 1889)

 

Louis II de Bavière

Louis II de Bavière


 

Un certain nombre de personnes homosexuelles adorent Richard Wagner (parfois jusqu’à la haine ! il mériterait, pour le coup, d’être rebaptisé « Richard Vagues-Nerfs ») : Pierre Louÿs, Luchino Visconti, Louis II de Bavière, Reynaldo Hahn, Marcel Proust, Barbette, Siméon Solomon, Félix Valloton, etc. Thomas Mann est l’auteur d’un essai entièrement consacré au compositeur allemand, Wagner et notre temps (1911-1950). Yukio Mishima accomplit le rituel du seppuku aux sons du « Liebestod » de Tristan et Isolde dans « Yukoku » (« Patriotisme », 1965), film de trente minutes longtemps interdit à la projection par la veuve de l’écrivain. Ce « Liebestod » avait déjà été utilisé en 1929 par Luis Buñuel et Salvador Dalí dans le film « Un Chien andalou » (1929). Dans son autobiographie Retour à Reims (2010), Didier Éribon raconte que l’acceptation progressive de son homosexualité coïncide avec sa découverte de Wagner : il écrit qu’il est allé « explorer avec une grande ferveur les biographies des compositeurs : Wagner, Mahler, Strauss, Britten, Berg… » (p. 214) Pierre Bergé a vendu le livret des Maîtres chanteurs de Nuremberg, corrigé et annoté par Richard Wagner lui-même, pour 124.690 euros lors d’une vente aux enchères chez Drouot à Paris le 28 juin 2017. Le chanteur Till Fechner a interprété Wagner dans l’opéra-bouffe René L’Énervé de Jean-Michel Ribes. Pour la petite histoire, on dit également que le fils de Richard Wagner, Siegfried Wagner, était homosexuel. Et des chercheurs vont jusqu’à souligner l’homosexualité latente du père. Dans son essai Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970), Jean-Louis Chardans raconte que Richard Wagner a « pratiqué le travestissement avec insistance » : « Wagner travesti se cachait et seuls quelques rares intimes étaient au courant. ‘Il ne se réalisait complètement qu’en femme’ ont dit de lui ses historiens. Ce qu’il y avait d’un peu féminin dans sa sensibilité a été à l’origine de ce qu’on a pu nommer ‘le caractère androgyne’ de certaines de ses plus belles pages. » (pp. 305-306)

 

Certains individus homosexuels se mettent à défendre Wagner comme des automates. Quelquefois, ils devinent dans leur tête que c’est une musique moralement condamnable et critiquable (ne serait-ce qu’historiquement)… mais dans leur cœur, elle correspond à des fantasmes esthétiques de toute-puissance et de « mort héroïque » qui chatouillent leur épiderme, exactement comme lorsqu’on s’auto-convainc d’aimer des musiques déprimantes « à la Barbara » simplement parce qu’on les trouve « tristes et belles » : « Le théâtre de Wagner, ce n’est pas simplement une sorte de déclaration mythologique un peu rétrograde servant de support et d’accompagnement à la belle musique. Ce sont des drames importants qui ont un sens historique. » (cf. une phrase de Michel Foucault écrite en grand sur une pancarte de l’exposition « Richard Wagner : Visions d’artistes, d’Auguste Renoir à Anselm Kiefer » au Musée de la Musique, à Paris, en janvier 2008) Les douillets homosexuels dépressifs ne s’y sont pas trompés. Jean Le Bitoux, dans son essai Citoyen de seconde zone (2003), décrit bien Wagner comme le vernis kitsch qui va camoufler/flatter une sensiblerie : « Je vais voir Tannhäuser de Richard Wagner, transformé en ballet par Maurice Béjart. Je suis enthousiaste. Une nouvelle culture s’annonce. Cette posture de me rapprocher de moi-même en dorlotant mes terribles souffrances. » (p. 59)

 

Film "Les Damnés" de Luchino Visconti

Film « Les Damnés » de Luchino Visconti


 

C’est parce qu’elle dévoilerait au grand jour leur comédie de Drama Queen/de dandys prétentieux, ou bien leur attachement au totalitarisme et à la noblesse, que certains intellectuels homosexuels dissimulent leur goût pour Wagner, ou organisent carrément des autodafés en son honneur. C’est souvent dans l’opposition trop radicale que s’exprime chez quelques artistes homosexuels l’adoration cachée à Wagner (pensons à Werner Schroeter, Patrice Chéreau, Michel Foucault, qui détestaient Wagner). Ils savent que les walkyries sont aimées des bourgeois parvenus, et ça les agace autant que ça les attire. « Il déteste les Allemands. […] Déjà mélomane, il vomit le triomphalisme pangermanique de Wagner. » (Dominique Fernandez parlant de lui à la troisième personne du singulier, dans la biographie Ramon (2008), p. 18) ; « Et après cela ? Des scène de Persifal. J’ai beau résister à Wagner, il finit toujours par vous enchanter dans le sens fort du terme. Magicien et sorcier, séduction primitive et charme savant, voilà Wagner. » (Julien Green, L’Arc-en-ciel, Journal 1981-1984, mai 1981, p. 15) ; etc.

 

Pour moi, la musique de Wagner est typiquement celle des conquérants déçus (en amour, en amitié, existentiellement). Si la communauté homosexuelle l’a choisie, c’est par auto-mutilation bien plus que par narcissisme (même si le narcissisme apparaît comme la raison la plus évidente). Vraiment, je crois que c’est pour se punir elles-mêmes d’avoir gâché leurs grands idéaux d’amour et leurs talents dans une relation d’amour homosexuel certes « bien » mais pas « grande » que souvent les personnes homosexuelles protègent leur mélancolie et leur déception d’être médiocres dans le mouchoir en dentelle wagnérien. C’est à la fois touchant et grotesque, cette hypocrisie du bourgeois-bohème.

 

Opéra "Das Rheingold" de Richard Wagner

Opéra « Das Rheingold » de Richard Wagner

 
 

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