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Code n°133 – Ombre (sous-codes : Enfant dans la galerie des ancêtres / Fils d’une célébrité / Amant-ombre / Obscure clarté)

Ombre

Ombre

 

NOTICE EXPLICATIVE :

 

Dans l’iconographie homosexuelle, la conscience expulsée du personnage homosexuel apparaît souvent sous la forme de l’ombre. Symboliquement, cela a du sens. Un bon nombre de personnes homosexuelles considèrent, parce qu’elles le fantasment, mais aussi parce que cela peut être vrai, que quelqu’un leur a fait de l’ombre dans leur vie : leur père, leur mère, leur frère, un camarade de classe, une célébrité, leur amant homosexuel, elles-mêmes à l’état de reflet dans le miroir ou de photo jaunie sur un pêle-mêle. Elles s’imaginent qu’aux yeux des autres elles n’existent pas pour elles-mêmes mais pour une lignée abstraite, un passé « glorieux » pesant (cf. je vous renvoie à la partie sur la « Peur d’être unique » du code « Moitié » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels). Ce n’est pas par hasard si la métaphore de l’enfant déambulant dans la galerie où sont exposés tous les tableaux des victoires supposées de ses aïeux vient fréquemment habiter la fantasmagorie homosexuelle. Le drame homosexuel, selon moi, n’est ni plus ni moins que de se prendre pour une photocopie, de douter de son originalité et de son unicité. Nombreux sont les enfants de personnes célèbres qui se disent homosexuels parce qu’ils ont longtemps souffert de leur statut de « fils de… (l’Homme invisible ombreux) » : Judith Gauthier, Anna Freud, Lucien Daudet, Maurice Rostand, Jaime Salinas, Klaus Mann, Siegfried Wagner, Saadi Khadafi, etc. Par exemple, Robin Maugham, neveu de Somerset Maugham – lui-même homosexuel –, a écrit une autobiographie dont le titre est éloquent : Escape From The Shadows (traduction française : « Fuir les ombres »).

 

Robin Maugham

Robin Maugham


 

Quand l’ombre apparaît dans les œuvres artistiques homosexuelles, en général, ce n’est pas dans un sens positif. Idéalement, elle aurait pu être envisagée comme la marque salutaire de notre incarnation humaine, l’heureux signe de notre « être-au-monde », la preuve que nous sommes certes limités mais aimés/réchauffés par un Dieu solaire… Mais non. Pour la conscience homosexuelle, l’ombre est plutôt synonyme d’ambiguïté oxymorique diabolique (l’amant homosexuel se révèle sous un jour décevant, triste ou violent), envisagée comme le « côté obscur de la force » de l’amour homosexuel, comme le poids pesant d’une hérédité niant l’unicité de l’être humain. La peur d’être unique, voilà bien l’un des terreaux majeurs du désir homosexuel.

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Doubles schizophréniques », « Mère possessive », « Parricide la bonne soupe », « Actrice-Traîtresse », « Inceste », « « Je suis un Blanc-Noir » », « Moitié », « Inceste entre frères », « Innocence », « Amant diabolique », « Couple homo enfermé dans un cinéma », « Morts-vivants », « Haine de la famille », « Fantasmagorie de l’épouvante », « Clown blanc et Masques », « Fresques historiques », « Homme invisible », « Poids des mots et des regards », « Se prendre pour le diable », « Mère gay friendly », « S’homosexualiser par le matriarcat », « Noir », « Fusion », « Jumeaux », à la partie « Ombres chinoises » du code « Femme et homme en statues de cire », à la partie « Crâne en cristal » du code « Chevauchement de la fiction sur la Réalité », à la partie « Peter Pan » du code « Parodies de Mômes », à la partie « Père et fils gays » du code « Inceste », et à la partie « Veuve » du code « Mort = Épouse », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

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FICTION

 
 

a) L’ombre au tableau :

B.D. "Au-delà des ombres" de Brent Weeks

B.D. « Au-delà des ombres » de Brent Weeks


 

Il est beaucoup question d’ombre dans les œuvres fictionnelles traitant d’homosexualité. Souvent, le personnage homosexuel est suivi par une obscurité énigmatique : cf. le poème « Les Étrennes des orphelins » d’Arthur Rimbaud, le film « Les Ombres gigantesques » (1922) de Loïe Fuller, les chansons « Avant que l’ombre » et « À l’ombre » de Mylène Farmer, le conte L’Ombre d’Hans Christian Andersen, le roman L’Ombre (1941) de Francis Carco, la pièce Nietzsche, Wagner, et autres cruautés (2008) de Gilles Tourman, le film « Les Ombres de la nuit » (2004) de J. T. Seaton, le film « Prora » (2012) de Stéphane Riethauser, le film « De l’ombre il y a » (2015) de Nathan Nicholovitchetc, la chanson « Shadowland » de K.D. Lang, la chanson « Le Long des berges grises » de Reda Caire, la chanson « I’m The Boy » de Serge Gainsbourg, etc.

 

En général, l’ombre est de mauvais augure : « Nous nous sommes allongés dans l’herbe à l’ombre d’un arbre en lisière de la route, lorsqu’un bruit de moteur nous tire de notre ennui. Une forme apparaît au loin dans le ciel. Un aéroplane. Nous le regardons s’approcher, incrédules et curieux. Il vient vers nous. Tout à coup, un cri retentit : ‘C’est un avion allemand. Il va nous tirer dessus ! » (Madeleine dans le roman À mon cœur défendant (2010) de Thibaut de Saint-Pol, p. 34) ; « Les bâtiments abandonnés sont comme les gens abandonnés. Ils deviennent aigris et peu fréquentables. Vous n’avez pas vu des ombres traverser la cour la nuit ? » » (Karl Becker s’adressant à Jane, l’héroïne lesbienne, dans le roman The Girl On The Stairs, La Fille dans l’escalier (2012) de Louise Welsh, p. 67) ; « Jane regarda une nouvelle fois le bâtiment en ruine qui s’élevait de l’autre côté de la rue, comprenant que, même en été, son ombre s’étirerait dans la chambre, étouffant toute chance de chaleur. Elle avait pris l’immeuble de derrière pour une réplique, plus jolie que le leur, plus élégant et rénové, mais peut-être était-ce l’inverse et leur bâtiment était-il le reflet de l’immeuble délabré. Cette idée lui donna l’impression d’être petite, et l’enfant qu’elle portait plus petit encore, un poisson solitaire piégé dans des eaux fluviales. » (idem, pp. 70-71) ; « L’obscurité commençait à filtrer à l’intérieur de l’église, les ombres des arbres du cimetière entraient par les fenêtres en vitrail et s’allongeaient sur les dalles de pierre. » (idem, p. 204) ; « Love Song quand je vois l’ombre nous séparer. » (cf. la chanson « Love Song » de Mylène Farmer) ; « Vous êtes très obscure. » (Geoffrey s’adressant à l’écrivaine lesbienne Virginia Woolf, dans le film « Vita et Virginia » (2019) de Chanya Button) ; etc. Par exemple, dans la pièce L’Ombre de Venceslao (1977) de Copi, la mort-ombre est omniprésence et porte malheur à tous les personnages : Venceslao le gaucho se suicide, Rogelio est empoisonné, sa jeune femme meurt sous les balles des militaires, etc.

 
 

b) Je ne suis que l’ombre de moi-même :

Souvent, c’est le héros homosexuel qui se prend pour l’ombre : cf. le roman Les Vivants et leur Ombre (1977) de Jacques Lacretelle, le film d’animation « L’Ombre d’Andersen » (2000) de Jannik Hastrup, le roman El Beso De La Mujer-Araña (Le Baiser de la Femme-Araignée, 1976) de Manuel Puig (avec Léni, la « collabo »), le roman Si j’étais vous (1947) de Julien Green (avec le personnage diabolique de Brittomart, qui agit comme un double malfaisant du héros), la pièce L’Héritage de la Femme-Araignée (2007) de Christophe et Stéphane Botti (avec Audric parlant à son ombre), etc.

 

« J’ai toujours préféré l’ombre et la liberté qu’elle autorise. » (Cyril, l’internaute psychopathe surdoué du roman Pavillon noir (2007) de Thibaut de Saint Pol, p. 12) ; « Moi, c’est Claire et je me mets souvent dans des situations sombres. » (Claire à sa compagne de cellule, dans la pièce Une Heure à tuer ! (2011) d’Adeline Blais et Anne-Lise Prat) ; « Vous n’êtes plus qu’une ombre. » (la Reine s’adressant au Rat dans la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi) ; « Je singe les ombres. » (cf. la chanson « Monkey Me » de Mylène Farmer) ; « Les ténèbres, je connais bien. » (le Baron Lovejoy, homosexuel, dans la comédie musicale La Nuit d’Elliot Fall (2010) de Vincent Daenen) ; « Ma vie me faisait peur, je ne faisais que jouer un rôle… et je ne redevenais que moi-même quand j’étais dans le noir. La solution c’était le noir éternel ou porter une perruque sur une scène. » (Actrice, dans la pièce Parano : N’ayez pas peur, ce n’est que du théâtre (2011) de Jérémy Patinier) ; « Sûrement que le soleil s’éteint et que Lucifer me guide, et je serai une ombre comme la Tour de Babel… et ton amour, Père rappelle-toi !! L’Église promulgue que je suis une pédale de merde, si c’est ça mon péché, je suis coupable, comme une infâme Inquisition. Mais je n’ai tué personne. » (cf. la chanson « Madre Amadísima » de Haze et Gala Evora) ; etc.

 

Comme pour Peter Pan, l’ombre représente souvent ce double schizophrénique et narcissique du héros, l’immaturité de ce dernier, sa mauvaise conscience, sa peur d’exister, sa méchanceté (espiègle ?) : cf. le roman La Sombra Del Humo En El Espejo (1924) d’Augusto d’Halmar, le film « Le Testament d’Orphée » (1959) de Jean Cocteau (avec la figure du poète emporté par deux ombres de cheval), etc. « C’est pas moi ; c’est mon ombre. » (Andersen dans le film « L’Ombre d’Andersen » (2000) de Jannik Hastrup) ; « Stephen [l’héroïne lesbienne] décida sombrement qu’elle avait dû rester enfant. » (Marguerite Radclyffe Hall, The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928), pp. 111-112) ; « Ton ombre suit ton corps de trop très. » (Paul s’adressant à son amant Jean-Louis dans la pièce Perthus (2009) de Jean-Marie Besset) ; « Faisons à nous deux un héros de roman. […] J’irai dans l’ombre à ton côté. Je serai l’esprit. Tu seras la beauté. » (Cyrano à Christian dans la pièce Cyrano intime (2009) d’Yves Morvan) ; « Tu n’es plus que l’ombre de toi-même. » (cf. la chanson « Bambino » de Dalida) ; « Je ne supporterai pas plus longtemps de vivre dans l’ombre. » (Gabriel s’adressant à son amant Philippe qui ne l’assume pas, dans la pièce Mon frère en héritage (2013) de Didier Dahan et Alice Luce) ; etc.

 

C’est souvent un personnage diabolique qui revêt le costume de l’ombre : « Un homme s’avance dans les salles à peine éclairées du musée. Son ombre glisse sur chaque tableau, le visiteur nocturne sait qu’il ne sera pas inquiété. […] Il a les cheveux longs, légèrement ondulés. Il est habillé tout de noir et a gradé son imperméable. […] Il a l’air de parler tout seul, mais cette impression est la conséquence des nouvelles technologies, qui rendent les téléphones portables presque invisibles. […] La Mission commence. […] La femme qui vient à la rencontre de l’homme énigmatique, dans la salle numéro cinq, sait très bien, elle aussi, ce que la ‘Mission’ recouvre comme réalité. […] Le Maître est le numéro un d’une organisation plus ou moins secrète, dont le nom complet est : La Guilde de Saint Dibutades. […] La Guilde a rompu ses liens avec l’Église à la fin du seizième siècle, lorsque ses membres ont canonisé Dibutades, contre l’avis de la papauté. Aujourd’hui encore, la puissance de l’organisation s’étend à la planète entière, mais seuls le Maître et ses proches associés en connaissent la véritable ampleur. » (Jean-Philippe Vest, Le Musée des amours lointaines (2008), pp. 15-16) Par exemple, dans le film d’animation « La Princesse et la Grenouille » (2009) de Ron Clements et John Musker, le marabout Dr Facilier, autoproclamé le « Maître des Ombres », est particulièrement efféminé.

 

Il n’est pas rare que l’ombre soit la figure esthétisée de la mort/de la femme violée jugée « belle » par le personnage homosexuel (cf. je vous renvoie à la partie « Veuve » du code « Mort = Épouse » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels) : « Je suis fatiguée des ombres. » (Sibylle s’adressant à Dorian qui la poussera au suicide, dans le roman Le Portrait de Dorian Gray (1890) d’Oscar Wilde) ; « La mère est là. Elle est là, droite, debout devant moi, raide dans la douleur. Sa raideur ressemble à la rigidité d’un cadavre. Ce n’est pas l’expression d’une forme de dignité même si je ne doute pas un seul instant que cette femme soit d’une exemplaire dignité. C’est l’immobilité de la souffrance absolue, la position de qui lutte pour ne pas mourir. […] La mère est là. Elle est grise, comme si le visage était de cire, comme si toute lumière avait disparu, comme si l’ombre avait affaissé tous ses traits, comme si l’obscurité s’était emparée d’elle. […] On est submergé par sa douleur à elle. » (Vincent décrivant la mère de son petit ami Arthur qui a perdu son fils à la guerre, dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, pp. 189-192) ; « La duchesse d’Albe se tenait presque cachée dans l’ombre d’un jasmin, le visage dissimulé sous une mantille noire. » (Copi dans sa nouvelle « L’Autoportrait de Goya » (1978), p. 13) ; « Est-ce moi qui tangue comme une ombre sur les talons d’une reine en cavale ? » (cf. la chanson « Les Enfants de l’aube » de Bruno Bisaro) ; « Quand j’arrivai dans le dernier couloir menant à la tour Nord, j’eus la certitude d’apercevoir de nouveau un morceau de robe blanche et les rubans d’une robe de mariée flotter un instant à l’autre bout du lugubre corridor, avant de disparaître dans l’ombre. » (Bathilde parlant du fantôme Lady Philippa qu’elle considère comme une jumelle tragique, dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, p. 304) ; etc. Par exemple, dans le roman La Cité des rats (1979) de Copi, Bijou, la Reine des rats, se fait aussi appeler « La Reine des Ombres » (p. 27).

 

L’identification du héros homosexuel à la pénombre annonce sa mort prochaine ou effective. Par exemple, dans la pièce La Dernière Danse (2011) d’Olivier Schmidt, Jack, l’un des deux amants de l’intrigue, se définit comme une ombre (« Ça fait longtemps que je suis mort ? Peut-être trop longtemps. »), un « mec vampirisé » par son amant Paul : il finit d’ailleurs par se suicider. Dans la pièce L’Ombre de Venceslao (1977) de Copi, le héros, Venceslao, se pend après s’être confessé au perroquet de sa maîtresse, et revient sous la forme d’une ombre.

 
 

c) Être « le fils de », le fils de l’ombre :

Dans les fictions homo-érotiques, l’ombre renvoie généralement à quelqu’un qui a fait de l’ombre dans la vie du héros homosexuel : son père, sa mère, son frère, une actrice, lui-même (en chair et en os).

 

Cela peut être l’ombre du père qui lui fait ombrage par sa célébrité et ses hautes fonctions : cf. le roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman (avec Ronit, l’héroïne lesbienne, fille d’une sommité du monde juif : le Rav), le film « Le Neveu de Beethoven » (1985) de Paul Morrissey, le film d’animation « Shark Tale » (« Le Gang des Requins », 2004) d’Éric Bergeron (avec Lenny, le requin douillet et mauviette, dont le père, Don Dino, n’est rien moins que le parrain du gang des requins), le film « Celui par qui le scandale arrive » (1960) de Vincente Minnelli, le roman Portrait de Julien devant la fenêtre (1979) d’Yves Navarre, le film « All Over Brazil » (2003) de David Andrew Ward, le roman La Confusion des sentiments (1928) de Stefan Zweig, le film « Laberinto De Pasiones » (« Le Labyrinthe des passions », 1982) de Pedro Almodóvar, le roman Le Fils du Président (2001) de Krandall Kraus, le film « My Own Private Idaho » (1991) de Gus Van Sant (avec Scott, le héros homosexuel dont le père est le maire de la ville), etc.

 

« À seize ans, moi, j’étais encore seulement un fils. Le fils d’un très grand médecin, le saviez-vous ? L’agrégation, la faculté, l’Académie, la faculté, l’Académie, toutes ces choses en imposent à un fils. Je me souviens d’une ombre portée sur nos vies, d’un homme plus grand que nous tous, sans que nous sachions véritablement si cette grandeur était une aubaine ou un malheur pour notre futur d’homme. Aujourd’hui, avec le recul, sans doute, je dirais que notre indifférence réciproque était plus feinte que réelle, et qu’au final j’aurai appris de mon père. » (Vincent, le jeune héros homosexuel de 16 ans, parlant de son père à Marcel Proust, dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, p. 54) ; « Je sais l’importance qu’il accorde à la lignée, comme si nous étions des pur-sang chargés de reproduire l’espèce. » (idem, p. 96)

 

Par exemple, dans la pièce La Mort vous remercie d’avoir choisi sa compagnie (2010) de Philippe Cassand, Éric, le héros homosexuel, est le fils du présentateur télé Georges de la Ferrinière (lui-même homosexuel !). Dans le film « K@biria » (2010) de Sigfrido Giammona, Giovanni, le père de Francesco, est politicien et se montre incapable d’accepter l’homosexualité de son fils. Dans le film « Judas Kiss » (2011) de J.T. Tepnapa et Carlos Pedraza, Zach, le héros homosexuel, est le fils du directeur de l’université. Dans le téléfilm « Le Clan des Lanzacs » (2012) de Josée Dayan, Barthélémy, le jeune héros homosexuel, est l’un des héritiers de l’Empire Lanzac et vit dans l’ombre de son père, chef d’entreprise. Dans la pièce En ballotage (2012) de Benoît Masocco, Édouard, le héros homosexuel, a pour père le président de la République, Gérard Couret, homophobe au possible, et qui lui met une pression incroyable pour la passation de pouvoir ; Sofia, la secrétaire de Gérard, exerce aussi sur lui la pression de l’héritage politique : « T’as ça dans le sang ! Tu as le sang de ton père ! » Dans la nouvelle « L’Apocalypse des gérontes » (2010) d’Essobal Lenoir, le fils du Roi Rigane est homosexuel… ce qui ne semble pas faire l’orgueil de son père : « J’aurai même un fils homosexuel pour justifier qu’on dépense de l’argent pour cette maladie de tantouses […]. » (p. 134) Dans le film « Dallas Buyers Club » (2014) de Jean-Marc Vallée, Rayon, le héros transsexuel M to F, se rend chez son père, homme politique riche, pour lui demander de l’argent ; il vit encore avec le poids du regard sombre de ce dernier sur lui : « As-tu honte de moi ? » Dans le film « Rafiki » (2018) de Wanuri Kahiu, les deux héroïnes lesbiennes, Kena et Ziki, ont chacune respectivement leurs pères qui se présentent (en rivaux, donc) aux élections d’une municipalité de Nairobi (Kenya), Slopes : John Mwauras et Peter Okemi. Dans la série Sex Education (2019) de Laurie Nunn, Adam, le héros homo, est le fils du proviseur (Monsieur Groff) et en souffre : « J’aimerais être un mec normal avec une queue normale et un père normal ! » (c.f. épisode 1 de la saison 1).

 

La mère peut également exercer une influence sombre sur son fils ou sa fille homosexuel(-le) : cf. le film « Homme aux fleurs » (1984) de Paul Cox, le film « Mon fils à moi » (2006) de Martial Fougeron, le film « Sonate d’automne » (1978) d’Ingmar Bergman, le film « Psycho » (« Psychose », 1960) d’Alfred Hitchcock, le film « Tacones Lejanos » (« Talons aiguilles », 1991) de Pedro Almodóvar (avec l’ombre des chaussures de la mère sur l’affiche), le film « Mi Hijo No Es Lo Que Parece » (1973) d’Angelino Fons, etc. Je vous renvoie évidemment aux codes « Mère gay friendly », « Mère possessive » et « S’homosexualiser par le matriarcat », dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels.

 

« Je me laisse mourir au fond de mon lit avec pour seule compagne l’ombre de ma mère emprisonnée entre mes bras qui brassent le vide. […] Vivre cachée comme une chose dans l’ombre de ma mère. » (la narratrice lesbienne du roman La Voyeuse interdite (1991) de Nina Bouraoui, p. 64)

 

L’homosexualité du héros apparaît alors non pas comme une identité naturelle et libre, mais comme une stratégie de résistance et d’opposition, comme la cristallisation d’une peur (réelle ou projetée) de décevoir les attentes du père/de la mère, comme le produit de l’homophobie parentale et de sa propre homophobie intériorisée : « J’pourrais me raser le crâne pour ne pas lui ressembler. » (Chloé parlant de sa mère, dans la pièce Scènes d’été pour jeunes gens en maillot de bain (2011) de Christophe et Stéphane Botti) ; « Stephen [l’héroïne lesbienne] profitait, semblait forte, et quand ses cheveux poussèrent, on découvrit qu’ils étaient auburn comme ceux de Sir Philip [le père de Stephen]. Il y avait aussi une petite fente à son menton, si petite qu’elle sembla d’abord une ombre ; et quelques temps après […], Anna [la mère de Stephen et l’épouse de Philip] vit que ses yeux devenaient pers et pensa que leur expression était celle du père. […] Anna croyait devenir folle car cette ressemblance avec son mari la frappait comme un outrage. Elle haïssait la façon dont Stephen se mouvait. » (Marguerite Radclyffe Hall, The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928), pp. 20-23)

 
 

d) Être « le frère de », le frère de l’ombre :

Cf. je vous renvoie au code « Jumeaux » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels.

 

Film "Soudain l'été dernier" de Joseph Mankiewicz

Film « Soudain l’été dernier » de Joseph Mankiewicz


 

Parfois, c’est le frère du héros homosexuel qui est l’ombre portée. « Mon frère a surgi de nulle part. » (Donato, le héros homosexuel, parlant de son frère Ayrton, dans le film « Praia Do Futuro » (2014) de Karim Aïnouz) Certains personnages homosexuels ont l’impression de remplacer le frère mort ou idéalisé par la famille : cf. le film « Le Clan » (2003) de Gaël Morel, le téléfilm « Juste une question d’amour » (2000) de Christian Faure (avec l’ombre du cousin homosexuel décédé sur Laurent, le héros homosexuel), le film « Celui par qui le scandale arrive » (1960) de Vincente Minnelli, etc.

 

Dans le film « Joyeuses Funérailles » (2007) de Franz Oz, Daniel déclare vivre constamment « dans l’ombre de son frère Robert ».

 
 

e) La pression d’une lignée sombre ou trop glorieuse :

Sur les épaules du héros homosexuel pèse souvent le lourd fardeau d’un héritage familial et national présenté comme glorieux, le poids de la responsabilité d’assurer la descendance (c’est parfois lui-même qui se met la pression tout seul) : cf. la nouvelle « À l’ombre des bébés » (2010) d’Essobal Lenoir, etc.

 

« Il va hériter du blason, du château, des estancias et de mes îles d’Outremer ! Et nous allons tout tenter pour en faire un Vice-Roi ! » (Pédé parlant de son petit-fils Gilles Blaise de la Soledad, dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « Tanguy s’arrêta devant un petit hôtel dont la façade régulière accusait le style français. Il sourit. Il trouvait amusant de penser qu’il était le petit-fils de celui qui avait habité cet hôtel, et possédé des terres innombrables et des maisons à travers toute l’Espagne. » (Michel del Castillo, Tanguy (1957), pp. 180-181) ; « Dans son orgueil de mâle, Clément de Bassignac avait vécu les cinq premières maternités de son épouse comme une réelle frustration. Dylan [le héros homo, le sixième enfant après cinq filles], dès sa naissance, cet enfant ‘mâle’, fut la gloire et la fierté de sa famille. Le ciel leur envoyait Dylan pour aider Clément à hisser la bannière de sa virilité comme lui-même avait tenu naturellement ce rôle auprès de son père Étienne de Bassignac. » (Jean-Claude Janvier-Modeste, dans son roman semi-autobiographique Un Fils différent (2011), p. 32) ; « De toute façon, vous ne pouvez rien pour moi. Au-dessus de moi, il y a tout le poids de mon éducation. » (une patiente à sa psy dans la pièce Psy Cause(s) (2011) de Josiane Pinson) ; « Quoi qu’elle [Gabrielle, l’héroïne lesbienne] ait réalisé, jamais elle n’en a reçu la moindre reconnaissance sociale ; toute l’admiration, la célébrité sont revenues aux hommes de la famille : à son grand-père, le pionnier, à son père, le fondateur de l’usine, puis à son mari, ‘ingénieur aux cent brevets’. Elle n’a été qu’une femme de l’ombre, à la suite de tant d’autres… » (Élisabeth Brami, Je vous écris comme je vous aime (2006), p. 50)

 

Par exemple, dans la pièce À toi pour toujours, ta Marie Lou (2011) de Michel Tremblay, Manon ne supporte pas d’être le portrait craché de son père ; et sa grande sœur Carmen n’accepte pas davantage de vivre dans l’ombre de sa sœur Manon. Dans le one-man-show Un Barbu sur le net (2007) de Louis Julien, le protagoniste affirme être « le raté de la famille ». Dans son one-man-show Les Bijoux de famille (2015), Laurent Spielvogel décrit le poids de la tradition juive et de la pression nataliste pesant sur ses épaules. Dans la pièce Hétéro (2014) de Denis Lachaud, les deux pères de Gatal, le héros homosexuel, lui mettent une pression de malade pour qu’il se marie, perpétue leur nom de famille et leur race : « Ta semence est épaisse et riche. » ; « Tu es le prétendant, cow-boy ! » ; « Il faudra bien t’assurer que ta descendance est bien le fruit de ta descendance. » Le promis de Gatal ressent cette même chape de plomb : « Pourquoi cet héritage empoisonné ? » clame-t-il à ses parents qu’il nomme « les fantômes du passé ».

 

Dans le film « Mine Vaganti » (« Le Premier qui l’a dit », 2010) de Ferzan Ozpetek, Tommaso, le héros homosexuel, porte un double poids sur les épaules : il doit reprendre l’entreprise de pâtes de son père qui lui fout une pression de malade (alors qu’il aspire à une carrière littéraire) ; et il doit aussi supporter le coming out inattendu de son frère Antonio, révélation qui l’empêche de faire la sienne.
 

Parfois, le héros homosexuel se dévalorise en se comparant à une famille fictionnelle et cinématographique (ses stars, ses héros de dessins animés et de films, une figure politique lointaine et charismatique…) plutôt qu’à sa famille réelle : cf. le film « Merci… Dr Rey ! » (2003) d’Andrew Litvack, le roman À l’ombre des jeunes filles en fleurs (1919) de Marcel Proust, la chanson « Du côté de chez Swann » de Dave, le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa (avec l’ombre du roi Hassan II), etc. Par exemple, dans son one-man-show Gérard comme le prénom (2011), l’humoriste Laurent Gérard a peur/en a marre d’être confondu avec l’imitateur Laurent Gerra : « Qu’on ne me prenne plus pour un homonyme ! » Dans le film « Sacré Graal » (1974) de Terry Gilliam et Terry Jones, le prince Herbert souffre d’être le fils deux parents célébrités.

 
 

f) L’enfant homosexuel visitant le Panthéon de ses ancêtres :

Scénario curieux. Très souvent dans les œuvres homo-érotiques, on peut observer la même mise en scène : le personnage homosexuel se retrouve seul dans une galerie d’art dans laquelle sont exposés les exploits de ses aïeux, ou à l’intérieur d’une chambre remplie de photos de stars (cf. je vous renvoie au code « Fresques historiques » et à la partie « Crâne en cristal » du code « Chevauchement de la fiction sur la Réalité » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels). Il oscille entre admiration et vertige : cf. la pièce La Reine morte (2007) d’Henry de Montherlant (avec le prince), le film « Sancharram » (2004) de Licy J. Pullappally (avec Kiran pénétrant dans la maison familiale), le roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman (avec Ronit, l’une des héroïnes lesbiennes visitant la maison de son enfance, p. 165), le film « Dead Poets Society » (« Le Cercle des Poètes disparus », 1989) de Peter Weir (avec la scène des photos de classe que Monsieur Keating fait parler), le film d’animation « Anastasia » (1997) de Don Bluth et Gary Oldman, le film « L’Attaque de la Moussaka géante » (1999) de P. H. Koutras, la pièce L’Anniversaire (2007) de Jules Vallauri, le film « For The Boys » (1991) de Mark Rydell, la pièce La Femme assise qui regarde autour (2007) d’Hedi Tillette Clermont Tonnerre, le vidéo-clip de la chanson « Redonne-moi » de Mylène Farmer, le film « Freak Orlando » (1981) d’Ulrike Ottinger, le film « The Servant » (1963) de Joseph Losey (avec Hugo dans la chambre ornée de posters de bodybuilders), le film « Portrait de femme » (1996) de Jane Campion (Isabelle perdue dans la galerie de statues italiennes), etc.

 

« À peine engagé entre les décors vagues du studio désert, Paul devint un chat prudent auquel rien n’échappe. » (la voix-off de Jean Cocteau dans le film « Les Enfants terribles » (1949) de Jean-Pierre Melville) ; « Il traverse la chambre abricot, son regard saute d’une image d’Épinal à l’autre, sous verre, encadrées de noir, en frise autour de la pièce, Vengeance d’une portière, Le Prince Mirliton, Till L’Espiègle, Histoire de Mimi Bon-Cœur. » (Jean-Louis Bory, La Peau des zèbres (1969), p. 48) ; « Dans mon enfance, j’étais venue ici une fois. À l’époque, il y avait partout de grands fauteuils et des tables ; je ne me rappelle pas les icônes, mais seulement les petits dieux pleins d’allégresse et les pampres qui ornaient le plafond vert céladon. » (Laura, l’une des deux héroïnes lesbiennes du roman Deux femmes (1975) d’Harry Muslisch, p. 109) ; « Ma mère m’a ruinée, elle a tout gaspillé dans sa galerie d’art ! Ma mère est une femme excentrique et insupportable ! » (« L. » à Hugh dans la pièce Le Frigo (1983) de Copi) ; « Ah, combien de souvenirs se sont abrités sous ces frondaisons ! Décors de maisons de maîtres, conversations dans un jardin d’hiver, scène de bals masqués, voyages de noces à Baden-Baden ! Sous cette coupole d’images, elle s’était assoupie pour toujours. » (Laura, l’un des deux héroïnes lesbiennes du roman Deux femmes (1975) d’Harry Muslisch, p. 11) ; « Derrière elle, tous les meubles de la famille l’avaient vue grandir : le vaisselier breton, les chaises de velours grenat, la lourde table Henri II, le fauteuil dans lequel son tuteur était mort, mais qui venait d’une autre maison, la desserte en poirier luisant, tout cet ensemble d’une majesté un peu funèbre formait un décor loin duquel Élise se sentait inquiète et mal à l’aise. […] Cette salle à manger est ma forêt natale. Je suis là comme une bête sauvage dans sa jungle.’ Aujourd’hui, pourtant, le regard qu’elle jetait sur ces meubles en détournant la vue des arbres n’était pas sans l’anxiété de quelqu’un qui, à la fois, souhaite et redoute qu’un événement se produise. » (Fabien dans le roman Si j’étais vous (1947) de Julien Green, pp. 202-203) ; « C’est là que tout a commencé, la fondation du cabinet, les premiers locaux, les premiers succès. Ne l’oubliez pas, monsieur de Linotte, nous sommes à la fois des héritiers et des conquérants… » (Monsieur de Binette faisant visiter les prestigieux et glaciaux locaux du Cabinet Fersen au jeune Antoine, dans le roman Les Nettoyeurs (2006) de Vincent Petitet, p. 49) ; « L’ouverture des Maîtres chanteurs de Wagner retentit dans sa salle. Sur l’écran, Antoine reconnut le visage d’Andrew Fersen et les bureaux bostoniens. » (p. 63) ; « Maria-José [un homme transsexuel M to F] était la seule héritière de Louis du Corbeau, propriétaire de la plus complète collection au monde d’art précolombien, sans compter les Rubens et les Géricaults qui tapissaient son château du Berry. Elle se demanda ce qu’elle allait faire de sa fortune. » (Copi, « Le Travesti et le Corbeau » (1983), p. 33) ; « Elle [Stephen, l’héroïne lesbienne] avait, pour la première fois, passé la lourde porte d’entrée toute blanche, sous le brillant vantail demi circulaire. Elle avait marché dans le vieux hall carré où il y avait des peaux d’ours et les portraits des Gordon si bizarrement costumés, le hall avec son porte-cravaches où Stephen rangeait ses cravaches, le hall avec sa belle fenêtre irisée qui donnait sur les pelouses bordées de plantes herbacées. Et peut-être que, la main dans la main, ils avaient passé le hall, son père, un homme, sa mère, une femme, déjà marqués de leur destinée… et cette destinée avait été Stephen. » (Marguerite Radclyffe Hall, The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928), p. 113) ; « En vérité, elle courait en passant sous la lourde porte blanche sous le vantail demi circulaire et dans l’escalier qui conduisait au hall où étaient accrochés les anciens portraits bizarres des Gordon… des hommes morts depuis longtemps, mais encore merveilleusement vivants, puisque leurs pensées avaient façonné la beauté de Morton, puisque leur amour avait créé des enfants de père en fils… de père en fils jusqu’à la venue de Stephen. » (idem, p. 139) ; « Alors, le silence revient dans la chambre de mon enfance. Je regarde les volets fermés sur la fenêtre ouverte. Je regarde le liseré rouge de la tapisserie, les photographies sur le mur, la reproduction d’une toile du Greco, les meubles du siècle dernier, qui proviennent de l’ancienne demeure des aïeux disparus, l’imposant miroir au-dessus de la cheminée de marbre, un fauteuil dont l’étoffe est usée, et le lit où nous nous trouvons étendus, dans le désordre des draps de famille, ceux où figurent les initiales des noms du père et de la mère, comme des armoiries ridicules. Je regarde ce tout petit monde qui n’est pas à notre mesure, ce lieu étrange où je n’imaginais pas perdre ma virginité, cet espace incertain où nous tanguons délicieusement. » (Vincent en parlant de lui et de son amant Arthur, dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, p. 68) ; « Il était avant tout un nain, creusant des galeries obscures dans les mines de la littérature, à la recherche d’un filon scintillant. Il était un conservateur de rêves. Oui, le dernier archiviste d’histoires futiles. » (Pawel Tarnowski, homosexuel continent, dans le roman Sophia House, La Librairie Sophia (2005), p. 171) ; etc.

 

En général, le regard du héros homosexuel sur le patrimoine dont il hérite par le sang et le Réel n’est pas très valorisant. Par exemple, dans le film « Lust » (2000) de Dag Johan Haugerud, les membres de la famille, allongés et endormis, sont passés au crible de la lampe-torche tenue par les deux amants homosexuels. Dans la chanson « À table » de Jann Halexander, le narrateur homosexuel contemple, navré, aux côtés de sa grand-mère (une sorte de jumelle narcissique, de matriarche dont on se moque comme un animal de foire qu’on expose « pour la galerie ») le triste spectacle d’un repas de famille : « Grand-mère, Grand-mère, ne désespère pas ! On est deux à haïr ces repas. On n’en peut plus de la famille. » Dans le roman La Cité des rats (1979) de Copi, Gouri et Rakä visitent les galeries des grottes de la Cité des Rats : « La Reine inspectait les étages supérieurs où elle trouva, dit-elle, d’excellentes fresques sur le mur dans le goût de celles des grottes d’Altamira qui représentaient des rats aux cheveux longs, probablement nos ancêtres que no légendes font venir de l’Atlantide. » (p. 142) Dans le film « Mezzanotte » (2014) de Sebastiano Riso, Davide, le héros homosexuel, a fait du grenier familial sa caverne aux merveilles, où il se travestit, accroche les photos de ses actrices, se maquille. C’est pourtant le drame quand son père, qui a découvert le pot aux roses, l’y entraîne de force pour tout y casser au marteau, surtout les miroirs. Davide résiste en vain : « Papa ! Rentrons à la maison ! » Dans le docu-fiction « Christine de Suède : une reine libre » (2013) de Wilfried Hauke, la voix-off s’adresse à la reine pseudo « lesbienne » Christine, jouée par une actrice qui regarde ses parents et ancêtres accrochés en toiles aux murs de son château, pour mettre en relief le poids de la lignée royale pesant sur ses épaules : « Ton père compte sur toi pour suivre son œuvre. » Dans le film « Vita et Virginia » (2019) de Chanya Button, Vita Sackville-West se ballade dans son manoir d’enfance de Knole, avec son amante Virginia Woolf, et semble écrasée par son lignage. Elle dit être « passée d’une lignée d’hommes à une autre », sans s’y reconnaître.

 

La galerie tristement « familière » du personnage homosexuel est en réalité la vitrine du narcissisme mortel de ce dernier : « Plusieurs fois dans les mois qui suivent je retourne seul au Louvre (sans jamais réussir à m’y faire enfermer ; j’aimerais beaucoup vivre ici et le dis chaque fois aux gardiens) […] À force d’observations, je finis par découvrir que je figure sur trois peintures au moins et que sur celle signée Raphaël j’apparais carrément tout entier à poil […] : c’est là devant ce tableau que pour la première fois de son existence Vincent Garbo aura éprouvé sur tout son corps l’émotion de l’amour. » (Vincent Garbo dans le roman éponyme (2010) de Quentin Lamotta, p. 45)

 
 

g) J’ai épousé une ombre : L’ombre comme métaphore du viol et de l’amour possessif

À l’ombre des jeunes amants en fleurs… Souvent, l’ombre est tellement imposante et crainte qu’elle finit par devenir amoureuse (cf. je vous renvoie également au code « Amant diabolique » dans le Dictionnaire des Codes homosexuels). Il n’est pas rare, dans les fictions traitant d’homosexualité, que l’amant homosexuel prenne la forme de l’ombre sous laquelle il fait bon se protéger, mais qui soudain se montre inexplicablement froide et menaçante : cf. le roman Una Sombra Entre Los Dos (1934) d’Elisabeth Mulder, l’affiche du film « Swimming Pool » (2003) de François Ozon, la chanson « Sleeping With Ghosts » du groupe Placebo, la chanson « Cap Falcon » d’Étienne Daho, le film « Strangers On A Train » (« L’Inconnu du Nord-Express », 1951) d’Alfred Hitchcock, le film « Reflection In A Goldeneye » (« Reflets dans un œil d’or », 1967) de John Huston, le roman La Confusion des sentiments (1928) de Stefan Zweig, les chansons « Shadow Of love » et « Je cherche l’ombre » de Céline Dion, la pièce Tante Olga (2008) de Michel Heim, etc.

 

« Laissez venir les ombres. » (les personnages de la comédie musicale La Nuit d’Elliot Fall (2010) de Vincent Daenen) ; « J’aime être dans le noir. » (Cherry, l’héroïne lesbienne de la pièce La Star des oublis (2009) d’Ivane Daoudi) ; « Nous nous sommes retrouvés dans la pénombre climatisée, son ombre sur le mur, son corps sur le mien. » (Ashe à propos de Paul, dans le roman Riches, cruels et fardés (2002) d’Hervé Claude, p. 45) ; « D’un coup du cœur enlace l’ombre qui passe. » (cf. la chanson « Tristana » de Mylène Farmer) ; « J’ai eu envie de me branler. Je me suis mis sur le dos, j’ai gardé les yeux entrouverts […]. Quand j’ai ouvert les yeux, […] j’ai eu l’impression que l’obscurité de la forêt derrière moi s’était étendue. Mais ce n’était pas ça, c’était une ombre, une vraie, et j’ai pensé que quelqu’un d’autre avait partagé mon plaisir. » (Claudio, l’un des personnages homosexuels du roman Riches, cruels et fardés (2002) d’Hervé Claude, p. 103) ; « Tu es une ombre – non pas l’ombre d’une morte, mais celle d’une femme encore à naître. » (Sylvia à son amante Laura, dans le roman Deux femmes (1975) d’Harry Muslisch, p. 97) ; « Je suis son ombre. Il me raconte tout. » (Yoann, le héros homosexuel, par rapport à Julien son amant, dans la pièce Ma belle-mère, mon ex et moi (2015) de Bruno Druart et Erwin Zirmi) ; etc.

 

Quelquefois, l’amant homosexuel fictionnel apparaît comme une ombre, une séduisante et troublante menace diabolique, qui empêche d’exister : « Je demande à mon ombre, sans trêve… si ce baiser sacré… peut me trahir. » (cf. les paroles d’un boléro dans le roman El Beso De La Mujer-Araña, Le Baiser de la Femme-Araignée (1979) de Manuel Puig, p. 215) ; « Je me demande si tu ne manœuvres pas dans l’ombre pour manipuler Lola. » (Nina s’adressant à Vera, dans la pièce Géométrie du triangle isocèle (2016) de Franck d’Ascanio) ; « J’appréhende l’ombre qu’il fait sur moi quand ça va pas. » (cf. la chanson « Amélie m’a dit » d’Alizée) ; « Il n’est de Jean Valjean sans l’ombre de Javert. » (Valjean s’adressant à Javert, pendant qu’ils se déclarent leur flamme l’un à l’autre, dans la comédie musicale Les Miséreuses (2011) de Christian Dupouy) ; « Je t’ai vu passer en moto, toi tu ne m’as pas vu ! Si je n’avais pas reconnu la moto… tu n’aurais été qu’une ombre qui passe ! » (Kévin s’adressant à son amant Bryan, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 305) ; « J’aime une ombre, un fantôme… » (Bryan s’adressant à son amant Kévin, op. cit., pp. 309-310) ; « Je t’ai vu descendre du ciel, un matin d’hiver. Je t’ai vu seul, sombre et silencieux. » (idem, p. 453) ; « Elle [Esti, l’amante lesbienne] a reculé d’un pas. La moitié de son visage a disparu dans l’ombre. Autour de nous, les arbres bruissaient et bourdonnaient. » (Ronit, l’héroïne lesbienne du roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman, p. 143) ; « Je pensais à Linde, et à la peau sombre et au sindhoor rouge sans de l’autre femme [Rani, la servante-amante rencontrée dans un bidonville]. » (Anamika, l’héroïne lesbienne du roman Babyji (2005) d’Abha Dawesar, p. 18) ; « Nos trois sexes formaient un seul canon, qui traversait nos corps encastrés, dirigés par un cerveau unique. Nous éjaculâmes en rafale, le garçon de derrière, puis moi, puis l’ange. À l’instant où ce dernier déchargeait cette accumulation de nos énergies vitales, une forme hideuse jaillit de l’ombre. […] Un rai de lumière dévoila cette créature. […] Aussitôt nous fûmes embrochés comme des infidèles, et son sperme ardent traversa nos trois corps comme un fluide électrique. » (le narrateur homosexuel de la nouvelle « La Queue du diable » (2010) d’Essobal Lenoir, pp. 116-118) ; « Mais dans quelle ombre vous nous foutez ? J’suis déjà l’ombre de mon homme. » (Raulito, l’homme travesti M to F, s’adressant à l’agent, dans la pièce Cachafaz (1993) de Copi) ; « Je ne veux plus […] vivre à côté d’un homme comme son ombre ! » (l’un des personnages de la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « Je ne voulais pas vivre dans ton ombre, sous ta tutelle. » (Luc s’adressant à son amant Jean-Marc qu’il a quitté, dans la pièce Parfums d’intimité (2008) de Michel Tremblay) ; etc.

 

L’ombre représente en réalité l’invisibilité et l’absence d’amour. Par exemple, dans la pièce Non, je ne danse pas ! (2010) de Lydie Agaesse, les hommes absents sont comparés à des ombres.

 

L’ombre qui plane sur le héros homosexuel, c’est aussi plus dramatiquement celle du viol et de l’inceste… ou de la honte que ces derniers inspirent : « Je m’apprête à passer des formidables vacances à Rome, j’accepte même de jouer le romantisme indispensable dans cette vieille ville entre deux coïts rapides dans un coin sombre avant d’aller boire une bière avec son partenaire Piazza Navona et lui prêter dix mille lires que vous ne reverrez plus. » (le narrateur homosexuel du roman Le Bal des folles (1977) de Copi, p. 22) ; « Maintenant je suis un mec, je viens de te voir passer devant moi dans la rue, je te chope dans un coin sombre et je te baise comme la belle salope que tu es… » (Claude, l’héroïne lesbienne, s’adressant à sa copine Polly, dans le roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, p. 74) ; etc.

 

L’ombre est d’ailleurs tout simplement la métaphore du violeur, du ravisseur : « J’avais rêvé que j’observais le viol de lady Philippa par les vitraux brisés de la chapelle. En même temps, j’étais lady Philippa moi-même, contemplant terrorisée mon propre visage dans l’ouverture en forme d’ogive, depuis la pierre tombale où je subissais ce terrible attentat. En revanche, mon agresseur lui-même n’était dans mon rêve qu’une masse sombre et sans visage. » (Bathilde dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, p. 303) ; « Il fixa des yeux une tache sur son bouvard. […] C’était une tache d’une forme bizarre qui fait songer à l’ombre d’une main sans pouce. […] Cela ressemblait à une main de voleur, mais de voleur qui eût volé autre chose que de l’or. ‘Un voleur de vent’, murmura Fabien. Et plus haut il répéta : ‘Voleur de vent, voleur de vent. » (Julien Green, Si j’étais vous (1947), p. 29) ; etc.

 
 

h) Obscure clarté diabolique :

Film "L'Inconnu du lac" d'Alain Guiraudie

Film « L’Inconnu du lac » d’Alain Guiraudie


 

En définitive, l’ombre figure la dualité diabolique de la lumière froide, obscure et intensive de Lucifer (cf. je vous renvoie aux codes « Homme invisible » et « Lunettes d’or » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels) : cf. le roman L’Ombre ardente (1897) de Jean Lorrain, le film « Shatten Der Engel » (« L’Ombre des anges », 1976) de Rainer Werner Fassbinder, le film « L’Âge atomique » (2012) d’Héléna Klotz, le recueil de poèmes Ombre du paradis (1944) de Vicente Aleixandre, le roman Le Reflet d’une ombre (2004) de Jonathan Denis, le film « L’Ombre blanche » (1924) d’Alfred Hitchcock, le roman Les Neiges interdites (2002) de Thierry Brunello, la pièce La Corte Del Cuervo Blanco (1914) de Ramón Gy de Silva, le film « In The Shadow Of The Sun » (1972-1980) de Derek Jarman, la chanson « Les Fleurs de l’interdit » d’Étienne Daho, le film « Black Shampoo » (1976) de Greydon Clark, le film « Ghostlight » (2003) de Christopher Hermann, le film « L’Ange noir » (1993) de Jean-Claude Brisseau, le roman La Trace de l’ange noir (1949) d’Hans Henny Jahnn, l’opéra-rock Starmania de Michel Berger (avec la bande des Étoiles noires, semant la terreur dans Monopolis), le film « Les Astres noirs » (2009) de Yann Gonzalez, le film « Day’s Night » (2005) de Catherine Corringer, le film « Una Noche » (2012) de Lucy Molloy, etc.

 

« Le soleil était devenu, année après année, une grande obsession morbide pour Khalid. Il en parlait tout le temps. Il en avait une connaissance scientifique, intime, amoureuse. Il voyait le soleil comme une menace sérieuse, certaine. […] Le soleil et la mort se regardent fixement. Le soleil gagne. Il va bientôt triompher. Exploser. Tout deviendra ombre. […] J’imagine le soleil qui vient vers moi. […] Il me noircit. Il me transforme. En cendres ? En quoi exactement ? Je me demande si, juste à la toute fin, je serai complètement noir. Noir de brûlures. […] Quelle est la lumière des ténèbres ? » (Khalid, l’un des héros homosexuels du roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, pp. 69-71) ; « Sur la blancheur de l’oreiller, la tête de Fabien faisait une grande tache sombre. » (Julien Green, Si j’étais vous (1947), p. 303) ; « À mesure que l’obscurité se faisait plus épaisse, la blancheur du lit se détachait plus vivement dans cette sorte de nuit en plein jour et l’on finissait par ne plus voir que ce grand rectangle couleur de neige où gisait Fabien. » (idem, p. 305) ; « Toi aussi je t’aime, même si tu es moins claire que les autres. » (Aldebert à Hud, une femme noire, dans la comédie musicale HAIR (2011) de Gérôme Ragni et James Rado ; Hud dira qu’elle « est l’éclipse qui couvre la lumière blanche ») ; « Vois la pénombre qui éclaire mon visage. » (cf. la chanson « J’ai essayé de vivre » de Mylène Farmer, en référence à « l’Autre » diabolique) ; « Il fait toujours nuit pour moi. » (Léo, le héros homosexuel aveugle, dans le film « Hoje Eu Quero Voltar Sozinho », « Au premier regard » (2014) de Daniel Ribeiro) ; etc.

 

L’ombre des fictions homosexuelles est diabolique, non d’être 100% mauvaise et obscure, mais d’être précisément un peu lumineuse et attractive. Par exemple, dans le film « Suddenly Last Summer » (« Soudain l’été dernier », 1960) de John Mankiewicz, Sébastien meurt au moment du jour où le soleil est au zénith et qu’il perd son ombre. Ceci est confirmé par cette phrase de Garnet Montrose dans le roman Je suis vivant dans ma tombe (1975) de James Purdy : « À midi tu n’as pas d’ombre, et sur toi le Démon exerce son emprise. » (p. 78) Dans un roman La Confusion des sentiments (1928), Stefan Zweig évoque les « voies infernales entre l’ombre et la lumière » (p. 117).

 

L’obscure clarté est au bout du compte ce mal qui prend l’apparence du bien, de l’« amour » possessif qui n’aime pas et qui étouffe : cf. le film « Ombres de soie » (1977) de Marie Stephen. « Tu ne me verras pas. Je ne t’importunerai pas. Je vivrai dans ton ombre. Je t’entourerai d’une protection dont tu n’auras même pas conscience. » (Félicité s’adressant à son fils Fernand, dans le roman Génitrix (1928) de François Mauriac, p. 80)

 

Enfin, l’ombre, c’est aussi la honte et la visibilité agressive de l’homosexualité, l’homophobie intériorisée du héros homosexuel, l’obscurité qui s’habille de lumière parce qu’il s’efforce de l’appeler « identité » ou « amour » : « Contrairement à ce qui se passait aux Antilles, ici en métropole, nous poursuivions le combat avec acharnement. L’imminence d’une manifestation sur la voie publique se précisait à mesure que nous imposions nos idées. […] Plus que jamais le moment était venu de sortir de l’ombre, et les grands chambardements de la société de mai 68 furent une aubaine. » (Ednar, le héros homosexuel racontant ses premières années de militantisme homosexuel, dans le roman autobiographique Un Fils différent (2011) de Jean-Claude Janvier-Modeste, p. 172)

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

a) L’ombre au tableau :

Roman "L'Ombre ancestrale" de Georges Eric Dang Tseny

Roman « L’Ombre ancestrale » de Georges Eric Dang Tseny


 

Regardez et écoutez ce que nous, personnes homosexuelles, avons à vous dire. Dans nos propos, aussi inconscients soient-ils, se trouve parfois l’ombre (… d’un doute… ou plutôt d’une identité et d’un amour douteux) : cf. les photos Ombre (1979) et L’Ombre (1981) d’Andy Warhol, le roman L’Ombre ancestrale (2013) de Georges Eric Dang Tseny, etc. « Mais derrière cette façade glamour se cache sans doute une part d’ombre. » (Peter Gehardt, ironique, dans son documentaire « Homo et alors ?!? », 2015)

 

Dans le documentaire « Charles Trénet, l’ombre au tableau » (2013) de Karl Zéro et Daisy d’Errata, Charles Trénet avoue qu’il souffre, en amour, d’un « mal mauve », celui « de l’ombre et du remord ».
 
 

b) Je ne suis que l’ombre de moi-même :

D’ailleurs, certains individus homosexuels se prennent vraiment pour une ombre : « Je suis un spectre, une ombre. » (le chanteur Stéphane Corbin lors de son concert Les Murmures du temps au Théâtre de L’île Saint-Louis Paul Rey, à Paris, en février 2011) ; « Par peur d’être catalogués, les homosexuels sortaient uniquement à la tombée de la nuit (pareil à des chauves-souris) pendant que les voyous et les drogués squattaient en permanence les lieux. » (Jean-Claude Janvier-Modeste, dans son roman autobiographique Un Fils différent (2011), p. 188) ; « J’ai commencé à m’aimer en regardant mon ombre marcher à côté de moi. » (Déborah, personne intersexe élevée comme une fille, dans le documentaire « Ni d’Ève ni d’Adam : une histoire intersexe » de Floriane Devigne diffusé dans l’émission Infrarouge sur la chaîne France 2 le 16 octobre 2018) ; etc.

 

Comme pour Peter Pan, l’ombre peut symboliser concrètement chez eux un double schizophrénique, une immaturité, une mauvaise conscience, une méchanceté, un désir noir, voire la folie : « En 1964, j’ai vu arriver dans mon bureau, un tout petit homme, tout mince, assez sombre, l’air d’un oiseau. » (l’éditeur Christian Bourgeois décrivant le dramaturge argentin Copi, et cité dans l’essai Le Rose et le Noir (1996) de Frédéric Martel, p. 157) ; « Les ombres de la folie se firent bientôt plus menaçantes, et à l’automne de 1918, Nijinski montra des signes inquiétants de déséquilibre qui culminèrent à la fin de l’année. » (Christian Dumais-Lvowski dans l’avant-propos des Cahiers (1919) de Vaslav Nijinski, p. 10)

 
 

c) Être « le fils de », le fils de l’ombre :

Dans le discours de l’individu homosexuel, l’ombre renvoie généralement à quelqu’un qui lui a fait de l’ombre : son père, sa mère, son frère, une actrice, lui-même (en chair et en os). Je vous renvoie évidemment aux codes « Mère gay friendly », « Mère possessive » et « S’homosexualiser par le matriarcat », dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels ; ainsi qu’à l’essai Luis Cernuda En Su Sombra (2003) d’Armando López Castro, à l’autobiographie Lions And Shadows (1938) de Christopher Isherwood, et à l’autobiographie Escape From The Shadows (1975) de Robin Maugham, etc.

 

La mère ou le père a pu avoir sur son fils ou sa fille homosexuel(-le) une influence sombre : cf. la photo Andy Warhol And Julia Warhola (1958) de Duane Michals, le film « Les Garçons et Guillaume, à table ! » (2013) de Guillaume Gallienne (avec la vraie mère du réalisateur, regardant son fils dans l’obscurité de la salle de théâtre où il raconte son histoire, à la fin), etc. « J’ai longtemps eu le sentiment de n’être qu’un ersatz de mon père. » (Paula Dumont, Mauvais Genre (2009), p. 15) ; « L’ombre menaçante de la peau de vache envahissait toute la chambre. » (Frédéric Mitterrand en parlant de sa mère, La Mauvaise Vie (2005), p. 116) ; « C’était une ombre, mon père. Donc c’est difficile d’avoir une colère contre lui. » (Andrew Comiskey, en conférence à la Trinité à Paris, le 3 octobre 2014) ; « Il faut que je m’avoue la prédominance de la jalousie et d’une absurde vexation. Il remporte la victoire partout où il se montre. Sortirai-je jamais de son ombre ? Mes forces y suffisent-elles ? … Bref, ‘les Grands Hommes’ ne devraient pas avoir de fils… » (Klaus Mann en parlant de son père Thomas Mann, dans son Journal (1989-1991), p. 115) ; « Mes rapports avec lui étaient difficiles et point exempts d’un sentiment de culpabilité, puisque mon existence jetait par avance une ombre sur la sienne. » (Thomas Mann parlant de son fils Klaus, cité dans l’article « Famille Mann » de Jean-Philippe Renouard, dans le Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes (2003) de Didier Éribon, p. 309) ; « Je suis né de ce traître, se dit-il, je porte son nom, son œuvre, sa honte, je suis son héritier. » (Dominique Fernandez parlant de son père collabo sous l’Allemagne nazie, dans la biographie Ramon (2008), p. 18) ; « » (un témoin homosexuel gendarme, dans le documentaire « Coming In » (2015) de Marlies Demeulandre) ; « un autre ‘fils de quelqu’un’, dont le père était, pareillement, un intellectuel de grand renom, Nicolaus Sombart. » (Philippe Simonnot, Le Rose et le Brun (2015), p. 123) ; etc.

 

Dans l’essai Le Rose et le Brun (2015) de Philippe Simonnot, Nicolaus Sombart avoue qu’il s’est senti condamné à être le fils de son père, à être toute sa vie « le fils de Werner Sombart » (p. 273). La fille de Johnny Depp et Vanessa Paradis, Lily Rose, se dit lesbienne/bisexuelle.
 

L’homosexualité des personnes homos apparaît alors non pas comme une identité naturelle et libre, mais comme une stratégie de résistance et d’opposition, comme la cristallisation d’une peur (réelle ou projetée) de décevoir les attentes du père/de la mère, comme le produit de l’homophobie parentale ou de leur propre homophobie intériorisée : « Ses illusions de m’aider à faire une carrière politique en Argentine à son image (ce pour quoi je fus conçu) avait échoué avant la première tentative. » (le dramaturge homosexuel Copi parlant de son père diplomate et ambassadeur à l’étranger, à Paris en août 1984 dans la biographie Copi (1990) du frère de Copi, Jorge Damonte, p. 85)

 
 

d) Être « le frère de », le frère de l’ombre : 

Cf. je vous renvoie au code « Jumeaux » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels.

 

Parfois, c’est le frère du sujet homosexuel qui est l’ombre portée : cf. le film « Enfances » (2007) de Yann Le Gal (avec Fritz Lang et son frère), etc. À ce titre, je vous renvoie à la partie « Jalousie » du code « Inceste entre frères » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels.

 

Par exemple, toujours dans le film biographique « Enfances » (2007) de Yann Le Gal, on nous apprend qu’Ingmar Bergman, petit, a essayé d’étouffer sa petite sœur bébé avec un coussin parce qu’elle lui avait « piqué » sa place de benjamin. Quant à Romaine Brooks, elle a connu une enfance perturbée à cause de l’attention excessive que sa mère accordait à son jeune frère.

 

Il n’est pas rare que certains individus homosexuels aient l’impression de remplacer (dans le cœur de leurs parents) le frère mort ou idéalisé : « J’ai le sentiment que ma mère s’en veut toujours du décès de mon frère, comme si elle n’avait pas bien pris soin de moi, alors qu’elle n’avait que 15 ans ! J’ai aussi le sentiment qu’elle a fait une sorte de transfert sur moi. J’ai remplacé l’enfant mort. » (Brahim Naït-Balk, Un Homo dans la cité (2009), p. 15) ; « Ma sœur était morte (à l’âge de cinq ans) et ma mère m’appelait ‘sa petite fille’ et m’apprenait le canevas. » (Jean-Luc, 27 ans, homosexuel, dans l’essai Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970) de Jean-Louis Chardans, p. 77) ; « Je suis née parce que ma sœur est morte, je l’ai remplacée. Je n’ai donc pas de moi. » (Annie Ernaux, Je ne suis pas sortie de ma nuit (1997), p. 44) ; « Là, dans cette obscurité, dans cette exécution, cette mort volontaire, je me suis souvenu de ma sœur hantée. » (Abdellah Taïa, Une Mélancolie arabe (2008), p. 123) ; etc.

 

C’est parfois la ressemblance troublante avec ses frères de sang qui a jeté une ombre dans l’esprit de l’individu homo. Par exemple, dans son autobiographie Le Flamant noir (2004), Berthrand Nguyen Matoko raconte que lorsqu’il était adolescent, les amis de son père le « confondaient toujours avec ses sœurs » (p. 17). Parmi mes amis homosexuels, certains ont d’ailleurs souffert d’avoir été pris dans la rue pour telle ou telle grande sœur ou tel ou tel petit frère.

 
 

e) La pression d’une lignée sombre ou trop glorieuse :

Sur les épaules de l’individu homosexuel pèse souvent le lourd fardeau d’un héritage familial et national présenté comme glorieux, le poids de la responsabilité d’assurer la descendance (c’est parfois lui-même qui se met la pression tout seul) : « Tu m’apparaissais comme une ombre suspendue dans l’air. » (Alfredo Arias à sa grand-mère, dans son autobiographie Folies-fantômes (1997), p. 156) ; « Je suis le zéro de la famille, celui qui ne compte pas. » (Lucien Daudet, homosexuel, complexant du succès littéraire de son père Alphonse et de son frère Léon, cité dans le Dictionnaire des homosexuels et bisexuels célèbres (1997) de Michel Larivière, p. 116) ; « Pendant cette période de maladie et de jeux solitaires, la sollicitude exacerbée de ma mère développa en moi des manières de poule mouillée, au grand mécontentement de mon père. Je devenais un être incontestablement hybride, bien différent de la lignée familiale des héros conquérants du Tennessee oriental. La lignée paternelle avait été illustre. » (Tennessee Williams parlant de son adolescence, Mémoires d’un vieux crocodile (1972), p. 30) ; « Je rentre en Cours Préparatoire. Mon père et mon grand-père sont passés par ces mêmes bancs des années plus tôt. Et maintenant c’est à moi de prendre la relève… » (Alexandre Delmar, Prélude à une vie heureuse (2004), p. 9) ; « Je suis l’aîné de sept frères et sœurs : ni mon environnement social et provincial ni ma place d’aîné dans ma fratrie n’étaient propices à un épanouissement sexuel. […] La position d’aîné dans une famille maghrébine implique de se comporter en modèle, dans le strict respect des traditions : virilité, mariage, paternité et autorité sur les cadets, autant de ‘qualités’ qui me manquaient cruellement. » (Brahim Naït-Balk, Un Homo dans la cité (2009), pp. 7-8) ; etc.

 

Par exemple, dans sa biographie Rosa Bonheur, sa vie, son œuvre (1909), Anna Klumpke raconte comment on a caché à Rosa Bonheur sa bâtardise en lui faisant miroiter un passé familial magique : « Tu descends par ta mère d’une race royale. » (p. 172) Michel Foucault, le philosophe français, est attendu au tournant dès son adolescence : son père, son grand-père et son arrière-grand-père furent médecins ; il s’opposera toute sa vie avec véhémence à son « destin familial ». De son côté, Federico García Lorca, le fils aîné de sa famille, subit la pression de son père qui veut faire de lui un « homme important » ; le dramaturge espagnol fera l’inverse de ce (qu’il croit) qu’on attend de lui puisqu’il choisit d’exercer le « métier le plus inutile du monde », à savoir poète. Quant à Louis II de Bavière, il hérite très jeune de l’empire de son père disparu prématurément, et vivra toute sa vie la tête polluée des conquêtes passées opérées par ses ancêtres. Dans la biopic « Vice » (2018) d’Adam McKay, Mary, la fille du vice-président nord-américain Dick Cheney, est lesbienne.

 

Selon le sociologue Didier Éribon (dans son autobiographie Retour à Reims, 2010), tout Homme serait forcément esclave de son destin familial, serait l’objet d’un conditionnement par l’« ordre social » : « Car ils sont tôt tracés, les destins sociaux ! Tout est joué d’avance ! Les verdicts sont rendus avant même que l’on puisse en prendre conscience. Les sentences sont gravées sur nos épaules, au fer rouge, au moment de notre naissance, et les places que nous allons occuper définies et délimitées par ce qui nous aura précédé : le passé de la famille et du milieu dans lesquels on vient au monde. » (pp. 52-53)

 

En réalité, beaucoup de personnes homosexuelles se dévalorisent en se comparant à une famille fictionnelle et cinématographique (leurs stars, leurs héros de dessins animés et de films, une figure politique lointaine et charismatique…) plutôt qu’à leur famille réelle. Comme je l’expliquais en notice, beaucoup d’enfants de célébrités se déclarent plus tard homosexuels : Judith Gauthier, Anna Freud, Lucien Daudet, Maurice Rostand, Jaime Salinas, Klaus Mann, Siegfried Wagner, Saadi Khadafi, Robin Maugham, etc. Par exemple, la photographe lesbienne Claude Cahun est la nièce de Marcel Schwob. Christopher Ciccone, le frère de la chanteuse Madonna, est ouvertement gay. Roxane Depardieu, la fille de Gérard Depardieu, se dit lesbienne.

 
 

f) L’enfant homosexuel visitant le Panthéon de ses ancêtres :

Scénario curieux. Quelquefois, dans le discours de l’individu homosexuel, on peut observer la même mise en scène : il se décrit en train de se balader seul dans une galerie d’art dans laquelle sont exposés les exploits de leurs aïeux, ou à l’intérieur d’une chambre remplie de photos de stars (cf. je vous renvoie au code « Fresques historiques » et à la partie « Crâne en cristal » du code « Chevauchement de la fiction sur la Réalité » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels). Il oscille entre admiration et vertige : « Ma tante, moderne et indépendante, habitat un studio au-dessus de son salon : un grand lit par terre, des photos d’artistes collées au mur, Henri Garat et Mireille Balin, Jean Gabin, Michèle Morgan, Arletty, tout y était un peu bohème. » (Jean-Claude Brialy, Le Ruisseau des singes (2000), p. 19) ; « Au mur, une ancêtre nous regardait malicieusement dans son tableau. » (Denis Daniel, Mon théâtre à corps perdu (2006), p. 35) ; « Je pénétrai sans bruit dans la chambre décorée de meubles chinois en laque de Coromandel, partout des petits personnages, des fleurs, des oiseaux qui me faisaient rêver de l’Orient. » (idem, p. 41) ; « En sortant de la brasserie, j’ai observé longuement la façade de la gare du Nord, et j’ai pensé que mon père était une des statues, boulonnées sur la corniche, et qu’il me regardait, et j’ai pensé : est-ce qu’il me regarde ou est-ce qu’il me surveille ? » (Christophe Honoré, Le Livre pour enfants (2005), p. 91) ; « Notre maison regorgeait de livres, des jeux de société, ainsi que des décorations militaires qui peuplaient le salon. » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), p. 18)

 

Par exemple, dans son autobiographie Confession d’un masque (1971), Yukio Mishima raconte comme il s’est introduit dans la chambre de sa grand-mère, qu’il présente comme un sanctuaire « plein de kimonos colorés et d’obis garnis de roses afin de se travestir en une magicienne qu’il avait admirée sur une scène de théâtre ». François Reichenbach, quant à lui, est élevé dans une riche famille de collectionneurs de tableaux. Dans le documentaire « Louis II de Bavière, la mort du Roi » (2004) de Ray Müller et Matthias Unterburg, la figure de Louis II est filmée en train de se promener dans la galerie de ses ancêtres où sont exposés des toiles relatant les exploits qu’il devra imiter… mais qu’il n’imitera pas car il fuira ses responsabilités de roi.

 
 

g) J’ai épousé une ombre : L’ombre comme métaphore du viol et de l’amour possessif

Film "L'Inconnu du Nord-Express" d'Alfred Hitchcock

Film « L’Inconnu du Nord-Express » d’Alfred Hitchcock

 

À l’ombre des jeunes amants en fleurs… Souvent, l’ombre est tellement imposante et crainte qu’elle finit par devenir amoureuse (cf. je vous renvoie également au code « Amant diabolique » dans le Dictionnaire des Codes homosexuels). Il n’est pas rare, dans l’esprit du sujet homosexuel, que son amant prenne la forme de l’ombre sous laquelle il fait bon se protéger, mais qui soudain se montre inexplicablement froide et menaçante car elle empêche d’exister : « Mais j’avais l’impression d’avoir perdu mon ombre. Je courus vers toi. » (la narratrice lesbienne s’adressant à son amante, dans le roman La Vallée heureuse (1939) d’Anne-Marie Schwarzenbach) ; « Martine éprouvait pour moi une admiration sans bornes. D’après ses critères, j’étais celle qui avait réussi, alors qu’elle avait tout raté. Dans cette logique, il était souhaitable pour elle de rester dans mon ombre et de continuer à vivre ainsi, par procuration. » (Paula Dumont parlant de sa relation amoureuse « malsaine » avec sa copine Martine, dans son autobiographie La Vie dure : Éducation sentimentale d’une lesbienne (2010), p. 72)

 

L’ombre qui plane, c’est aussi celle du viol et de l’inceste… et surtout celle de la honte que ces derniers inspirent : « Je voudrais te demander pardon. Je sais que tu ne me pardonneras jamais. Tu me l’as dit à l’époque, très fermement. Mais je ne pouvais pas m’en empêcher. Mon désir de perfection me hante. C’est désagréable, j’en conviens. En plus, je t’ai fait peur dans la pénombre de la chambre que nous partagions. Tu as ouvert les yeux. On pouvait lire ton étonnement. Mais ça me prenait comme ça, de me réveiller vers deux ou trois heures du matin, comme un somnambule. J’allais jusqu’à l’armoire où se trouvaient tes vêtements que je revêtais, à moitié endormi. » (Alfredo Arias à sa grand-mère, dans son autobiographie Folies-fantômes (1997), p. 160) ; « Après avoir poussé mon désir d’entrer dans l’âge adulte, mon père m’intimait donc l’ordre de me rétracter intelligemment, espérant que j’étais assez grand pour découvrir, seul, les secrets de la vie d’un père de famille. C’était compter sans l’ombre persistante qui pesait sur mon chemin, dans le décor éclaboussé de chaleur et d’amour, de mon amour maternel. » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), p. 48)

 

Parfois, l’ombre est tout simplement la métaphore du violeur, du ravisseur : « Je ne vais pas te violer tout seul… Nous allons tous te violer. Faire de toi une vraie petite fille…’ Il a ouvert la porte. La peur m’a repris. Elle montait. Elle m’inondait. M’aveuglait. Les autres sont entrés. Ils étaient quatre et non deux comme au début. Comme il faisait encore un peu sombre dans la pièce, je n’arrivais pas à voir à quoi ressemblaient les deux nouveaux. Ils se sont tous déshabillés aussitôt. La sex party allait commencer. » (Abdellah Taïa, Une Mélancolie arabe (2008), p. 24) ; « Plus tard, à l’approche de la première lumière qui annonce le grand jour, je me retrouvais dans sa chambre sans trop savoir pourquoi. Sa forte ombre qui tournait autour de moi bourdonnait des mots incompréhensibles, tel un chanteur aux mâchoires serrées. […] La sensation de beauté qui m’avait ébloui la veille, laissa la place à un visage banalement masculin, pas nécessairement très beau mais sexy, avec un air d’ivresse dans les yeux. » (Berthrand Nguyen Matoko décrivant son amant d’un soir qui va le sodomiser sauvagement, dans son autobiographie Le Flamant noir (2004), pp. 66-67) ; etc.

 
 

h) Obscure clarté diabolique :

En définitive, l’ombre décrite par certaines personnes homosexuelles figure la dualité diabolique de la lumière froide, obscure et intensive de Lucifer (cf. je vous renvoie aux codes « Homme invisible » et « Lunettes d’or » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels). Elle est diabolique, non d’être 100% mauvaise et obscure, mais d’être précisément un peu lumineuse et attractive : cf. le documentaire « Les Mille et un soleils de Pigalle » (2006) de Marcel Mazé (racontant le quotidien de deux jeunes Maghrébins dans les sex-shops parisiens). Par exemple, dans le one-woman-show Mâle Matériau (2014) d’Isabelle Côte Willems, la comédienne transgenre F to M, pendant qu’elle chante « Are You Boy Or Girl ? », reçoit des spots de couleurs qui projettent sur un mur blanc trois ombres colorées d’elle : une bleue, une rose, une jaune. Signes de sa schizophrénie mégalomaniaque.

 

L’obscure clarté est au bout du compte ce mal qui prend l’apparence du bien, de l’« amour » possessif qui n’aime pas et qui étouffe : « Dans mon enfance, ma mère était pour moi une ombre blanche. » (Annie Ernaux, Je ne suis pas sortie de ma nuit (1997), p. 93) ; « Avec la neige, j’ai toujours les idées noires. » (André Schneider, le réalisateur homosexuel du docu-fiction « Le Deuxième Commencement », 2012) ; etc.

 

Enfin, l’ombre, c’est aussi la honte et la visibilité agressive de l’homosexualité, l’homophobie intériorisée du sujet homosexuel pratiquant, l’obscurité qui s’habille de lumière parce qu’il s’efforce de l’appeler « identité » ou « amour » : « De Brazzaville à Goussainville, l’homosexualité était devenue l’ombre de moi-même : un véritable cheval de bataille, impliqué autoritairement dans ma vie de tous les jours. » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), p. 103)

 
 

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Code n°134 – Orphelins (sous-codes : Bâtards / Enfants adoptés / Parents divorcés)

Orphelins

Orphelins

 
 

NOTICE EXPLICATIVE :

 

Tous enfants du divorce ou de parents absents ?

 

À travers ce code, nous allons voir les nombreux liens qui existent entre homosexualité et divorce/parents absents (toutes les personnes homos qui sont les enfants du divorce ou de l’adoption ou de la bâtardise). Quand je pense que la grande majorité des Occidentaux osent actuellement nous matraquer avec violence et mépris que l’homosexualité, c’est NORMAL, ce n’est pas un choix, c’est de l’Amour, et que TOUT VA BIEN. Quelle ignorance, quelle indifférence, quel mépris de la souffrance d’autrui – et surtout des personnes homosexuelles – sous couvert de respect !

 

Notre société gay friendly ne veut pas voir que l’homosexualité, loin d’être banale et géniale, est la marque d’une rupture des êtres humains avec leurs origines et le Réel, mais aussi le signe de l’incapacité des couples femme-homme hétérosexuels/bisexuels à s’aimer. Et pourtant, ça crève les yeux !

 

La résurgence du motif de la bâtardise dans les œuvres de fiction traitant d’homosexualité montre, non pas que toutes les personnes homosexuelles seraient des « bâtards », des enfants abandonnés, des individus adoptés, des « produits du divorce et des familles désunies », mais qu’il existe des liens étroits et non-causaux entre homosexualité et adultère, homosexualité et divorce, homosexualité et peur d’être unique et détaché de ses parents ( = une non-intégration incestuelle de la castration symbolique et du Complexe d’Œdipe, si vous préférez), homosexualité et manque de (l’amour de) la différence des sexes. Avec nous, les personnes homosexuelles, vous avez donc affaire, ayez-en conscience, à des faux-vrais orphelins physiquement parlant, à des « orphelins semi-volontaires » (oxymore), mais en tous cas à des orphelins d’Amour et de Désir, ça c’est sûr !

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Haine de la famille », « Parodies de mômes », « Homosexualité noire et glorieuse », « Femme et homme en statues de cire », « Éternelle jeunesse », « Pédophilie », « Moitié », « Frère, fils, père, amant, maître, Dieu », « L’homosexuel = L’hétérosexuel », « Petits morveux », « Mère gay friendly », « Personnage homosexuel empêchant l’union femme-homme », « Parricide la bonne soupe », « Mère Teresa », « Solitude », « Mort-Épouse », à la partie « Solitude à deux » du code « Île », à la partie « Mère-putain » du code « Matricide », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

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FICTION

 

MAL-AIMÉ, JE SUIS LE MAL-AIMÉ !!!

 

B.D. "Femme assise" de Copi

B.D. « Femme assise » de Copi


 

a) Les pauvres petits orphelins homosexuels sans défense :

Dessin animé "Rémi sans famille"

Dessin animé « Rémi sans famille »


 

Dans les fictions homo-érotiques, beaucoup de personnages homosexuels sont orphelins ou jouent le rôle des Rémi sans famille : cf. le poème « Les Étrennes des orphelins » d’Arthur Rimbaud, le film « L’Innocent » (1976) de Luchino Visconti, le roman Oh Boy ! (2000) de Marie-Aude Murail, la série Clara Sheller (2005) de Renaud Bertrand (avec Hervé), le film « Fingersmith » (2005) d’Aisling Walsh, le film « Fiona » (1999) d’Amos Kollek, le film « Salmonberries » (1991) de Percy Adlon, le film « La Traversée du phare » (1998) de Thierry Redler, la pièce Les Orphelins (1984) de Jean-Luc Lagarce, le roman À ta place (2006) de Karine Reysset (avec le personnage lesbien de Chloé), le film « Drôle de Félix » (1999) d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau, le film « Dick Tracy » (1990) de Warren Beatty (avec la Gavroche lesbienne), le film « Les Filles du botaniste » (2006) de Daï Sijie (avec Li-Ming et Chen An), la comédie musicale La Nuit d’Elliot Fall (2010) de Vincent Daenen (avec Elliot, le héros orphelin), le film d’animation « Anastasia » (1997) de Don Bluth et Gary Goldman, le roman La Vie est un tango (1979) de Copi (avec Le Gros, Le Singe, et le Sénateur, qui sont tous les trois orphelins parce que leurs parents sont morts de tuberculose), la pièce La Star des oublis (2009) d’Ivane Daoudi, le film « Candy Boy » (2007) de Pascal-Alex Vincent (avec l’orphelinat), le roman Le Crabaudeur (2000) de Quentin Lamotta, le film « L’Orpheline » (2011) de Jacques Richard, le film « Die Bitteren Tränen Der Petra Von Kant » (« Les Larmes amères de Petra von Kant », 1972) de Rainer Werner Fassbinder (avec la compagne de Petra, qui est orpheline), le téléfilm « Baisers cachés » (2017) de Didier Bivel (avec Nathan, le héros homosexuel, orphelin de mère), etc. Dans le roman Harlem Quartet (1978) de James Baldwin, le Livre IV est intitulé « Orphelin ».

 

Écoutez la litanie des Caliméros homosexuels : « Je me nomme Sidonie Laborde. Je suis orpheline de père et de mère. Bientôt, je ne serai plus personne. » (Sidonie, la lectrice lesbienne de la reine Marie-Antoinette, en conclusion du film « Les Adieux à la Reine » (2012) de Benoît Jacquot) ; « Nous étions deux filles. Vous étiez la plus belle à l’orphelinat. Quand on nous passait en revue vous étiez toujours la préférée des parents d’adoption. » (Vicky parlant à sa sœurs jumelle la Comédienne, dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi) ; « J’ai pas de parents. J’ai pas d’amis. » (John, l’héroïne lesbienne de la pièce Elvis n’est pas mort (2008) de Benoît Masocco) ; « Deux orphelins que le temps défigure… » (cf. la chanson « Ainsi soit-je » de Mylène Farmer) ; « Big Mama s’est pendue. Je regardais de mon berceau, en jouant avec mon zizi. Et nous ne saurons jamais qui était Papa. » (Sabu, le héros homo du film « Hey, Happy ! » (2001) de Noam Gonick) ; « Elle [Gabrielle, l’héroïne lesbienne] se sent elle aussi orpheline, à plus de quatre-vingts ans ! » (Élisabeth Brami, Je vous écris comme je vous aime (2006), p. 89) ; « Je ne suis plus qu’une orpheline, une fille à qui on a pris son père. » (Madeleine dans le roman À mon cœur défendant (2010) de Thibaut de Saint-Pol, p. 39) ; « J’ai eu une enfance très malheureuse. Je n’ai pas de maman. J’ai été trouvé dans un œuf Place des Vosges. » (le poussin de la B.D. La Femme assise (1982) de Copi, p. 43) ; « Ma mère ? Non, elle est morte, j’avais dix ans. » (Adrien, l’un des héros homosexuels du roman Par d’autres chemins (2009) d’Hugues Pouyé, p. 19) ; « Ma mère est morte quand j’étais petit. » (Gabriel, l’un des deux héros homos du film « Hoje Eu Quero Voltar Sozinho », « Au premier regard » (2014) de Daniel Ribeiro) ; « Le genre humain s’est peu à peu éloigné de moi ; de toute façon, cela faisait déjà longtemps que mes propres parents m’avait abandonné. » (Virgilio Piñera, Cuentos Fríos, cité dans l’essai Historia De La Literatura Gay (1998) de Gregory Woods, p. 247) ; « Il pensait à sa mère, à son père, qui l’avait abandonné, se demandant pourquoi il n’avait pas été traité comme les autres enfants et ce qu’il avait bien pu faire pour ne pas être comme eux. » (Michel del Castillo, Tanguy (1957), p. 82) ; « Je n’ai plus de parents. » (Suzanne, une des deux héroïnes lesbiennes de la pièce Le Mariage (2014) de Jean-Luc Jeener) ; « Oui, nous sommes orphelins… » (Stephany, Mike et Jeff faisant la quête devant leur local LGBT londonien, dans le film « Pride » (2014) de Matthew Warchus) ; « J’avais cinq ans quand ma mère est morte. » (Adineh l’héroïne transsexuelle F to M, dans le film « Facing Mirrors : Aynehaye Rooberoo », « Une Femme iranienne » (2014) de Negar Azarbayjani) ; « Je suis un enfant hors de chez lui. » (la figure de Sergueï Eisenstein, homosexuel, dans le film « Que Viva Eisenstein ! » (2015) de Peter Greenaway) ; etc.

 

Par exemple, dans le roman Journal de Suzanne (1991) d’Hélène de Monferrand, le mot de passe de Suzanne, l’héroïne lesbienne, en temps de résistance est : « Je suis un enfant trouvé. » (p. 107) ; d’ailleurs, elle repart de chez Alix avec le livre Sans famille sous le bras. Dans le roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman, Ronit, l’héroïne lesbienne, est orpheline de mère. Dans la nouvelle « Madame Pignou » (1978) de Copi, la boulangère était surnommée dans son enfance « l’orpheline à lunettes » (p. 50). Dans le film « Portrait de femme » (1996) de Jane Campion, Isabelle, l’héroïne bisexuelle, « n’a plus ni père ni mère ». Dans le film « Kaboom » (2010) de Gregg Araki, le père de Smith (le héros homosexuel) est mort dans un accident de voiture quand il était petit. Dans le film « Respire » (2014) de Mélanie Laurent, Sarah, l’une des héroïnes lesbiennes, fait croire que sa mère est absente et partie en ONG en Afrique ; en réalité, sa mère demeure en France, est alcoolique et bat sa fille avec qui elle vit seule. Dans le film « Mommy » (2014) de Xavier Dolan, Steve, le héros homosexuel, se retrouve sans père car ce dernier est mort. Dans le film « Jongens » (« Boys », 2013) de Mischa Kamp, Sieger, le héros homosexuel, a perdu sa mère dans un accident de moto. Dans la pièce Géométrie du triangle isocèle (2016) de Franck d’Ascanio, Lola, une des héroïnes lesbiennes, est fille de divorcés. Quant à Nina, son amante, elle n’a pas été désirée par sa mère qui aurait voulu avorter. Et son père a mis du temps à l’adopter : « Ma mère ne m’a jamais aimée. La preuve : elle ne voulait pas me garder. Et mon père… j’avais un an quand il m’a reconnue. » Dans le film « Les Crevettes pailletées » (2019) de Cédric le Gallo et Maxime Govare, Damien, l’un des héros homos, a été abandonné à la naissance.

 

Par voie de conséquence, il n’est pas rare que le personnage homosexuel soit un enfant adopté. Par exemple, dans le film « I Love You Phillip Morris » (2009) de Glenne Ficarra et John Requa, Steven, l’un des héros homosexuels, apprend de manière brutale et accidentelle qu’il a été abandonné par sa mère quand il était bébé, et qu’il est en réalité un enfant adopté. Dans le film « Le Refuge » (2010) de François Ozon, Paul, homosexuel, a également été adopté. Dans le film « Ma vie avec Liberace » (2013) de Steven Soderbergh, le personnage de Matt Damon (Scott) vient d’une famille déstructurée : il est passé de foyer en foyer, puis a ensuite été placé en famille d’accueil.

 
 

b) Les orphelins un peu réels, voulus ou volontaires :

L’absence de filiation peut certes être une réalité effective du vécu du héros homosexuel, mais finalement, on découvre que ce dernier a de toutes façons toujours une filiation (personne ne naît de nulle part !), et que la rupture avec ses racines existentielles est soit venue de personnes extérieures (on parlera dans ce cas-là d’un état d’orphelin voulu par un tiers, provoqué, et donc subi par le personnage homosexuel), soit venue de lui-même (on parlera alors d’un état d’orphelin volontaire, désiré, mimétique) : « Ah ! Je n’ai pas de famille. J’ignore tout de la famille. […] Et après tout, quelle importance qu’un homme ait ou non un père et une mère ? » (Jack dans la pièce The Importance To Being Earnest, L’Importance d’être Constant (1895) d’Oscar Wilde) ; « On n’a pas de père ! Oublie-le ! » (Ody s’adressant à son frère Dany, dans le film « Xenia » (2014) de Panos H. Koutras) ; « Je suis non-déclaré. » (Smith, le héros homosexuel du film « Kaboom » (2010) de Gregg Araki) ; « Dans ce milieu, même les maladies sont orphelines. » (Rodolphe Sand par rapport à Rosetta, la fille pauvre, dans son one-man-show Tout en finesse , 2014) ; « J’existe pas pour mes parents. C’est comme si j’étais de la merde. » (Louis, le héros homosexuel, dans le téléfilm « Baisers cachés » (2017) de Didier Bivel) ; etc. Par exemple, dans le téléfilm « Clara cet été-là » (2003) de Patrick Grandperret Sonia, l’héroïne lesbienne, dit à Clara qu’elle est venue au camp de vacances à cause de ses parents : « Ce sont mes parents qui se sont débarrassés de moi. Je leur fais peur. On ne se comprend pas. » Dans la pièce Lacenaire (2014) de Franck Desmedt et Yvon Martin, Lacenaire s’est éloigné de ses parents. Dans son concert Free : The One Woman Funky Show (2014), Shirley Souagnon fait croire qu’elle n’a pas de mère, puis se reprend : « Non, c’est pas vrai. » Dans la série Ainsi soient-ils (2014) de David Elkaïm, Emmanuel, l’un des séminaristes, noir et homosexuel, a été adopté, et est en rejet complet avec sa famille d’accueil : « Mais qu’est-ce que vous pouvez comprendre à ma vie ? Laissez-moi ! Oubliez-moi ! » Souvent, les personnages homosexuels coupent les liens avec leur filiation parce que préalablement, leur société et leur famille les y a bien aidé !

 

C’est la raison pour laquelle certains se qualifient d’« orphelins » même s’ils n’ont pas vraiment perdu leurs parents et qu’ils ont grandi bien au chaud dans des familles bourgeoises. Ils font comme s’ils étaient abandonnés, d’abord pour se rendre intéressants dans la victimisation (cf. le film « Lucky Bastard » (2008) d’Everett Lewis) et s’écarter volontairement de leurs géniteurs, ensuite pour cacher qu’ils n’ont pas été assez aimés ou qu’ils n’ont, dans leurs élans incestueux, pas voulu partager leur mère avec leur père (ou inversement). Je vous renvoie à la partie « Mère-putain » du code « Matricide », ainsi qu’à la partie sur la mère divorcée du code « Mère gay friendly », dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels. Par exemple, dans le film « Dérive » (1983) d’Amos Gutmann, Robbie, le héros homosexuel, affirme à sa grand-mère que ses parents sont morts, alors que ce n’est pas vrai. Dans la pièce Les Favoris (2016) d’Éric Delcourt, dès que Stan, le héros hétéro, découvre l’homosexualité de Ninon, ne peut s’empêcher de laisser échapper une méprisante plainte : « Pauvre petite fille perdue ! ».

 

Dans la pièce Soixante degrés (2016) de Jean Franco et Jérôme Paza, Rémi, l’un des héros bisexuels, a perdu ses deux parents. « J’ai pas de famille. C’est pas pour rien que je m’appelle Rémi. » ; « Ma mère est morte quand j’avais 5 ans. » En réalité, on découvre que son père est toujours vivant, mais qu’il a été rayé de la carte par son fils. Rémi, parlant de son père à son ami-amant Damien, dit que c’était un homme « lunaire » qui a cessé de le considérer comme son fils à partir de la mort de son épouse (et donc de la mère de Rémi) : « Moi, il ne me voyait même plus. J’étais invisible. » Il décide, à l’âge adulte, de renoncer à être père à son tour, et de tuer le papa en lui : « Je n’ai même pas été le fils de mon père. Alors comment voulais-tu que je sois le père d’un fils ? »
 

Le héros homosexuel, s’il est orphelin ou se dit orphelin, ne l’est pas d’abord par l’absence de ses deux parents biologiques. Il est surtout orphelin d’AMOUR ENTRE SES DEUX PARENTS BIOLOGIQUES, orphelin de la différence des sexes aimante/aimée, orphelin du Réel. C’est d’ailleurs pour cette raison que les orphelins homos dont parlent les œuvres homo-érotiques se qualifient/sont qualifiés de « bâtards », sont parfois des enfants adultérins ou des enfants du divorce, et des victimes de l’infidélité de leurs parents : cf. la chanson « Manchester » de Ricky dans la comédie musicale Cindy (2002) de Luc Plamondon, la chanson « Le Bâtard de Rhénanie » de Jann Halexander, le film « Potiche » (2010) de François Ozon (avec Laurent, fils bâtard et homo), la pièce Les Miséreuses (2011) de Christian Dupouy, le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson (avec Arthur, fils homosexuel issu d’un acte prostitutif : sa mère était prostituée et l’a eu avec un client), la pièce musicale Les Oiseaux (2010) d’Alfredo Arias (l’un des trois ambassadeurs est bâtard), le film « Dossier 51 » (1977) de Michel Deville, la pièce Le Roi Lear (1606) de William Shakespeare (avec Edmond, le frère bâtard du Roi), la pièce Tante Olga (2008) de Michel Heim (avec Natacha, la bâtarde), le roman La Bâtarde (1964) de Violette Leduc, le film « Juste un peu de réconfort » (2004) d’Armand Lameloise (avec le personnage de Guillaume), la pièce La Reine morte (1942) d’Henry de Montherlant (avec Inès de Castro, la fille illégitime), le poème « Prendimiento De Antoñito El Camborio En El Camino De Sevilla » (1928) de Federico García Lorca, le roman Les Bâtards (1977) de Bai Xianyong, le film « Comme des voleurs » (2007) de Lionel Baier, le film « Celui par qui le scandale arrive » (1960) de Vincente Minnelli (avec Rafe le fils bâtard), le film « Les Bâtards » (2005) de Stéphane Berry, la pièce Le Jardin des dindes (2008) de Jean-Philippe Set, le spectacle Les Invasions bâtardes (2008) de « Mado, la Garce du Québec », la série Beautiful People (2009) de Jonathan Harvey (avec Simon, le bâtard gay), etc. Par exemple, dans la pièce Le Roi Lear (1606) de William Shakespeare, le mot « bâtard » s’oppose à « naturel », à « légitime ». Dans le roman Hawa (La Différence, 2010) de Mohamed Leftah, Zapata et Hawa, les deux jumeaux, sont le fruit de la rencontre entre un soldat américain et une prostituée. Dans le film « Kaboom » (2010) de Gregg Araki, London est la demi-sœur de Smith, le héros homosexuel ; et tous les deux sont des enfants illégitimes.

 

Film "La Fin de la nuit" d’Étienne Faure

Film « La Fin de la nuit » d’Étienne Faure


 

« Bastard ! » (John s’adressant à Daphnée dans la pièce La Tour de la Défense (1974) de Copi) ; « Bâtards. Pourquoi nous marquer de ce mot ? » (le protagoniste de la pièce Des Lear (2009) de Vincent Nadal) ; « Tous les hommes sont des bâtards. » (Max, l’un des héros homosexuels de la pièce Penetrator (2009) d’Anthony Neilson) ; « Nous sommes tous des bâtards ! » (un des personnages de la pièce Cymbeline (1609) de William Shakespeare) ; « Je suis un chien abandonné, un bâtard. » (Anne Cadilhac dans son concert Tirez sur la pianiste, 2011) ; « Tu crois que ça m’a pas foutu les boules de voir ma mère se faire larguer par tous ces mecs ?! » (Stéphane, le héros homo s’adressant à sa meilleure amie lesbienne, Florence, dans la pièce Confidences (2008) de Florence Azémar) ; « Je préfère partir sans revoir ma mère. […] Dites-lui, si vous en avez le courage, que je ne lui en veux pas de m’avoir fait bâtard. » (Bernard écrivant à son père, dans le roman Les Faux-Monnayeurs (1925) d’André Gide, p. 26) ; « J’étais un bâtard ! » (Bacchus, vexé de ne pas parvenir à séduire les trois sœurs Minias, dans le film « Métamorphoses » (2014) de Christophe Honoré) ; etc.

 

Par exemple, dans la pièce Y a comme un X (2012) de David Sauvage, Jean-Louis se qualifie d’« orphelin » : « J’étais plus boulangerie rayon bâtard. » Dans le film « Le Secret d’Antonio » (2008) de Joselito Altarejos, Antonio, le jeune héros homosexuel de 15 ans, a été abandonné par son père. Dans le film « East Of Eden » (« À l’est d’Éden », 1955) d’Elia Kazan, Cal (James Dean) a/aurait perdu sa mère à la naissance, et nourrit une haine féroce envers son père : en réalité, il est le fruit d’une union illégitime et découvre que sa mère vit encore (… et qu’elle est un gangster). Dans le film « Pride » (2014) de Matthew Warchus, les héros homosexuels se font insulter de « Bent Bastards ! » par un des fils homophobes de Maureen… (« Qu’ils viennent ici ! Ils se régaleraient ! ») qui se révèlera à la fin très gay friendly.

 

Le héros homosexuel a pu s’estimer « orphelin » (à juste titre d’ailleurs, puisqu’il n’y a pas que la filiation de sang dans la vie ! Il y a aussi la filiation de sang couronnée par le désir, donc la filiation symbolique !) à cause du divorce de ses parents. Suite à la rupture de ces derniers, il a perdu son statut d’enfant pour acquérir de force celui de substitut marital du père ou de la mère, par conséquent un rôle incestuel (… d’où l’impression logique d’être un vrai bâtard, un fils adultérin). « Mon père est un salopard et un manipulateur. Il a trompé ma mère même la dernière année de sa vie. Il a baisé ma prof de théâtre et il m’a… » (Zach dans le film « Judas Kiss » (2011) de J.T. Tepnapa et Carlos Pedraza) ; « Je regrette de l’avoir fait. » (le père d’Adineh l’héroïne transsexuelle F to M, femme qui a perdu sa mère à 5 ans, dans le film « Facing Mirrors : Aynehaye Rooberoo », « Une Femme iranienne » (2014) de Negar Azarbayjani) ; etc. Nombreux sont les héros homosexuels à être des enfants de parents divorcés : Emma dans le film « La Vie d’Adèle » (2013) d’Abdellatif Kechiche (avec une mère très « open »), Matthieu dans le film « Après lui » (2006) de Gaël Morel, Hugo dans la pièce Ça s’en va et ça revient (2011) de Pierre Cabanis, Marcel dans le roman Accointances, connaissances, et mouvances (2010) de Denis-Martin Chabot (il a 4 ans quand ses parents divorcent), Augusten dans le roman Courir avec des ciseaux (2006) d’Augusten Burroughs, Lou l’héroïne lesbienne de la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi, Juliette l’adolescente lesbienne du film « La Robe du soir » (2010) de Myriam Aziza, le narrateur homosexuel de la chanson « Luca Era Gay » de Povia, Gabriel dans le film « Órói » (« Jitters », 2010) de Baldvin Zophoníasson, Ernst dans le roman J’apprends l’allemand (1998) de Denis Lachaud, Zoé dans le film « Tous les papas ne font pas pipi debout » (1998) de Dominique Baron, Félix dans le film « Drôle de Félix » (1999) d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau, Nico dans le film « Krámpack » (2000) de Cesc Gay, Esther dans le film « Pôv’ fille ! » (2003) de Jean-Luc Baraton et Patrick Maurin, Emilio Draconi dans le roman La Cité des rats (1979) de Copi (il a « étranglé sa mère pour lui voler sa pension de divorcée », p. 71), Elizabeth dans le roman La meilleure part des hommes (2008) de Tristan Garcia, etc. Par exemple, dans la série Ainsi soient-ils (2014) de David Elkaïm (épisode 1 de la saison 2), la mère de Guillaume, le séminariste homo, a été quittée par son mari.

 

« Mes parents ont divorcé quand j’avais 7 ans. » (Hubert, le héros homosexuel du film « J’ai tué ma mère » (2009) de Xavier Dolan) ; « Vous avez un problème de violence dans la famille ou quoi ? » (Kévin, le héros homosexuel s’adressant à son amie lesbienne Sana, dans la pièce Carla Forever (2012) de Samira Afaifal et Yannick Schiavone) ; « Dans mon enfance, mes parents m’ont annoncé leur divorce à proximité d’un coffre. C’est pour ça que depuis, je ne supporte pas les coffres. » (Camille, l’héroïne lesbienne du one-woman-show Vierge et rebelle (2008) de Camille Broquet) ; « Cela va peut-être te surprendre, mais je partage l’avis de ta mère qui dit que pour beaucoup de gays la vie se résume à la recherche du sexe. Cependant, je ne crois pas que la vie d’un jeune hétérosexuel se résume à autre chose… Au Canada, comme ici en Floride, tous les garçons de ma classe ne pensent qu’à coucher. Et l’explosion du nombre de divorces montre que les hétérosexuels ont (aussi) un problème avec la notion d’engagement… » (Chris à son amant Ernest dans le roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 119) ; « Mes parents ont divorcé quand j’ai eu 5 ou 6 ans. Pour ma part, tout ça m’a beaucoup affecté. » (Franz, le héros homosexuel de la pièce Gouttes dans l’océan (1997) de Rainer Werner Fassbinder) ; « Cet enfant est lié au divorce ? » (Marie-Muriel par rapport à Élie, le « fils » de Maxime – le héros homosexuel –, dans la pièce 1h00 que de nous (2014) de Max et Mumu) ; Dans le film « Love, Simon » (2017) de Greg Berlanti, Bram, le héros homo, a des parents séparés : « Bienvenue dans la vie des enfants de divorcés ! » ; etc.

 

L’homosexuel fictionnel (ou l’homme travesti M to F) est régulièrement l’enfant du divorce, comme le montrent le film « Madame Doubtfire » (1993) de Chris Colombus, la pièce À toi pour toujours, ta Marie Lou (2011) de Michel Tremblay, le roman Le froid modifie la trajectoire des poissons (2010) de Pierre Szalowski, la chanson « Snowball » de Zazie, le film « Celui par qui le scandale arrive » (1960) de Vincente Minnelli (avec les parents de Willie), ou bien la scène de dispute entre les parents de Paulo dans le film « Je vois déjà le titre » (1999) de Martial Fougeron.

 

Dans le film « Benjamin » (2018) de Simon Amstell, le dialogue entre les 2 amants Noah et Benjamin illustre que leur homosexualité s’origine dans le sentiment de culpabilité généré par le divorce de leurs parents respectifs : « Désolé. Mes parents ont divorcé. » (Noah) « Les miens aussi. » (Benjamin) « Tu veux parler du divorce ? » (Noah) « J’avais 13 ans. » (Benjamin) « Et moi, 5. » (Noah) « Tu sais que c’était pas de ta faute ? » (Benjamin).
 

Par exemple, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, les deux membres du couple homosexuel, Bryan et Kévin, ont respectivement des parents divorcés : « Je vis seul avec ma mère. Mes parents sont divorcés. » (Bryan, p. 14) ; « J’ai vécu dans cette ville pendant quinze ans. Mes parents se disputaient souvent, pour des choses sans importance me semblait-il. Et ces petits désaccords prenaient parfois des proportions démesurées. Je détestais les voir ainsi s’entre-déchirer. » (idem, p. 18). Kévin aborde notamment les blessures d’enfance dues à la mésentente de son père et de sa mère (« Pendant des années, j’ai été réveillé en sursaut par les cris de mes parents. Quand mon père rentrait bourré, c’était l’horreur… », p. 416), même si tout de suite après, il relativisera dans le déni (« Ce n’est pas important. J’ai envie d’oublier toutes ces choses qui hantent ma mémoire. »). Dans la pièce Les Virilius (2014) d’Alessandro Avellis, Jean-Henri a des parents qui se disputent et cassent des assiettes : « Mes parents ne font pas l’amour. Ils font juste des enfants. » Dans le film « Respire » (2014) de Mélanie Laurent, les disputes interminables des parents de Charlène, jeune lycéenne, semblent être à la source de ses penchants homosexuels naissants. Dans le film « Una Giornata Particolare » (« Une Journée particulière », 1977) d’Ettore Scola, Gabriele, le héros homosexuel, avoue que chez lui, pendant son enfance, c’est sa mère qui régentait tout. À cause de cela, son père a quitté le domicile familial.

 

L’homosexualité du personnage homo ne s’explique pas que par le divorce ou la séparation des parents, mais peut s’originer dans une expérience plus directe de la séparation (chez les héros bisexuels, bien évidemment). Par exemple, dans la pièce À quoi ça rime ? (2013) de Sébastien Ceglia, Didier va tromper sa compagne avec Bernard quand il apprend qu’elle a un amant.

 

Le héros homosexuel, pour se cacher à lui-même l’extrême violence du divorce de ses parents, essaie d’incarner à lui seul la différence des sexes mal-aimée. Illusion d’unification des pots cassés par une auto-construction identitaire de survie : l’homosexualité (le coming out), voire même le transsexualisme. « Si Tanguy souffrait, c’était justement de ne pas être comme les autres garçons ; de ne pas avoir comme eux un foyer avec un père et une mère qui s’entendent. » (Michel del Castillo, Tanguy (1957), p. 23) Par exemple, dans le film « Gun Hill Road » (2011) de Rashaad Ernesto Green, les parents de Michaël, le héros transsexuel M to F, sont infidèles et chacun va voir ailleurs. Dans la pièce L’Anniversaire (2007) de Jules Vallauri, le « Je suis homo » de Vincent résonne comme un « Papa et maman, j’ai peur que vous vous sépariez ». Étonnamment, le personnage homosexuel dit parfois qu’il est le divorce, qu’il le personnifie à lui tout seul, pour réparer en sa personne cette unité d’Amour que les adultes n’ont pas su préserver.

 

B.D. "Kang" de Copi

B.D. « Kang » de Copi


 

Concrètement, certains héros homosexuels ont encore leurs deux parents. Mais ces derniers ne sont pas considérés comme de vrais parents, parce qu’ils n’ont pas/n’auraient pas assez aimé leur fils/fille homo, parce qu’ils n’ont pas été assez aimés de lui/d’elle : « Mes parents, ça fait dix ans que je ne les ai pas vus. » (Vincent dans le film « Nés en 68 » (2008) d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau) ; « À quel sein se vouer ? Qui peut prétendre nous bercer dans son ventre. […] Je suis d’une génération désenchantée. » (cf. la chanson « Désenchantée » de Mylène Farmer) ; « Sometimes I feel like a motherless-child. » (le héros dans la pièce Big Shoot (2008) de Koffi Kwahulé) ; « Si j’avais eu une vraie famille, je s’rais peut-être heureux, aimé, et amoureux. » (cf. la chanson « Optimiste » de Stéphane Corbin) ; « He’s just a poor boy from a poor family. » (cf. la chanson « Bohemian Rhapsody » du groupe Queen) ; « Love is a fucking bastard. » (l’homme travesti en chanteuse de cabaret, dans le film « Romeos » (2011) de Sabine Bernardi) ; « Ma mère est devenue folle parce que mon père buvait trop. À quinze ans j’ai quitté l’école, et j’ai pris le premier métro. » (cf. Johnny Rockfort dans la chanson « Banlieue Nord » de l’opéra-rock Starmania de Michel Berger) ; etc.

 
 

Simon – « J’ai pas de père ni de mère, voilà. Je sais pas quoi dire d’autre, y’a rien à dire, même ça, ça ne compte pas.

Mike – Comment ça, pas de parents ? Ils sont morts ?

Simon – Non. Mais j’en ai pas, c’est tout. Il faut toujours venir de quelque chose, ça me saoule. Mes parents m’ont juste fait naître. Le reste, je l’ai fait tout seul. Je dois rien à personne. »

(cf. le dialogue entre les deux potes homosexuels dans le roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, p. 33)

 
 

Dans la pièce Mon frère en héritage (2013) de Didier Dahan et Alice Luce, Philippe, le héros homosexuel, fait d’abord croire qu’il n’a pas de parents : « Gabriel, je n’ai PAS de famille. » Gabriel, son amant, l’appelle à la nuance : « Tu n’as pas eu les parents que tu voulais. » Au fur et à mesure de la pièce, on découvre qu’en réalité, Philippe a changé de nom de famille pour renier ses vrais parents, mais pire encore, qu’il les a abandonnés pour privilégier sa carrière d’écrivain alors qu’ils étaient au bord de l’agonie et qu’ils sont morts tout seuls : « J’suis un salaud. »

 

Il arrive fréquemment que le héros homosexuel se dise « orphelin » du fait qu’il ne croit plus en l’Amour universel, parce que ses parents – biologiques ou cinématographiques – lui en ont donné une image faussée et catastrophique (Je vous renvoie aux codes « Haine de la famille », « L’homosexuel = L’hétérosexuel », « Femme et homme en statues de cire », « Personnage homosexuel empêchant l’union femme-homme », dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels) : « Si on réfléchit bien, l’amour c’est la première cause de conflits dans un couple. Enfin de ce que j’en connais. » (l’homme dans la pièce Les Hommes aussi parlent d’amour (2011) de Jérémy Patinier)

 

Ce mensonge identitaire sur ses propres origines peut correspondre à un fantasme esthétique ou bien amoureux. Par exemple, dans son one-(wo)man-show Charlène Duval… entre copines (2011), le travesti M to F Charlène Duval exprime sa fascination pour les actrices interprétant les rôles ingrats et sublimes de l’orpheline (la petite marchande d’allumettes, par exemple). Et souvent, les créateurs homosexuels aiment dépeindre et s’identifier à la femme divorcée, abandonnée par son mari, esseulée : Victoria (Julie Andrews) interprétant la femme libérée du mariage, séparée, sans attache, indépendante, dans le film « Victor, Victoria » (1982) de Blake Edwards, en fournit une parfaite illustration.

 

Se faire passer pour un orphelin, c’est aussi une tactique de drague homosexuelle… même si, pour le coup, celle-ci est un aveu inconscient d’une recherche amoureuse incestueuse et immature (cf. je vous renvoie au code « Frère, fils, père, amant, maître, Dieu » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels). Par exemple, dans le film « Week-End », Russell fait croire à son amant Glen qu’il est « orphelin », même si l’on émet de sérieux doutes quant au fait que ça s’applique exactement à sa situation de vie (« Je ne connais pas vraiment mes parents. Je crois que je ne les ai jamais connus. »). Glen, le plus sérieusement du monde, trouve cela « excitant » et le rend encore plus amoureux de Becky. Un peu plus tard dans le film, Becky surnomme Glen « Dad » ; et ce dernier mord parfaitement au jeu de rôles incestuel puisqu’il lui déclare avec amour : « Et si je faisais semblant d’être ton père… ».

 

Le personnage homosexuel a une conception bien incestueuse/amoureuse de la filiation/adoption… En effet, il a pu se définir comme un orphelin ou un enfant bâtard uniquement parce qu’il n’a pas supporter d’être tout à son père, tout à sa mère, tout à son frère, ou tout à son amant : « Je pourrais te faire passer pour mon fils adoptif. » (« L. » voulant se marier avec le Rat en dépit de leur grande différence d’âge, dans la pièce Le Frigo (1983) de Copi) ; « C’est un bâtard ! Un bâtard de papa ! » (François en parlant de son frère Djalil, dans la pièce Frères du bled (2010) de Christophe Botti) ; « On est deux pédés et on aimerait se faire adopter par une femme. » (les deux héros s’adressant à la femme bourgeoise dont ils occupent insolemment la voiture décapotable, dans le film « La Fin de la nuit » (1998) d’Étienne Faure) ; « On sait que la blancheur ne reviendra jamais, que la mère orpheline possèdera toujours ce visage, dorénavant, qu’il ne se modifiera plus, qu’il est figé dans la grisaille. » (Vincent en parlant de la mère pleurant son fils Arthur mort au combat, dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, p. 190) ; etc. Par exemple, dans le film « Patrik, 1.5 » (« Les Joies de la famille », 2009) d’Ella Lemhagen, Göran tombe sous le charme d’un jeune délinquant Patrik au commissariat, avant de découvrir que c’est son futur fils adoptif. Dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, la figure de Marcel Proust essaie de trouver l’amour dans les bras des hommes pour, dit-il, « cesser enfin d’être l’orphelin » (p. 100). Dans le film « Circumstance » (« En secret », 2011) de Maryam Keshavarz, c’est au moment où Shirin, dans un cauchemar, réclame sa « maman », que Shirin, sa meilleure amie, vient la rejoindre pour la première fois dans son lit.

 

L’amour homosexuel est envisagé comme un lien de complétude qui palliera à l’incomplétude existentielle du soi-disant « orphelin homosexuel » : « Pietro [l’amant homosexuel] est sans famille, si ce n’est Michael et moi. » (le narrateur homosexuel du roman Le Bal des folles (1977) de Copi, p. 141) ; « En fait, nous sommes deux orphelins. » (Chéri à sa femme Edmée dans le film « Chéri » (2009) de Stephen Frears) ; etc. Et comme cette fusion est humainement impensable et impossible, le héros homosexuel finit par considérer son amant comme un traître qui ne remplit pas sa promesse, comme un « gros bâtard ». « T’es un gros bâtard. » (Ryan s’adressant à son amant « caillera » Steeve dans la pièce Bang, Bang (2009) des Lascars Gays)

 

En confondant ainsi filiation et amour, le héros homosexuel se sent lésé sur les deux terrains, et se fait donc logiquement passer volontairement pour un « enfant abandonné », pour un maudit d’Amour.

 

Cette frustration de singularité ne concerne pas que la différence des sexes ou des générations : elle s’aligne aussi sur la différence des espaces et la différence entre Créateur et créatures. C’est la raison pour laquelle, par exemple dans le film « La Bête immonde » (2010) de Jann Halexander, le métissage est comparé à ladite « bâtardise de l’homosexualité », ou à la « bâtardise de la bisexualité » : « Les métisses, c’est des bâtards. »

 

Film "Rimbaud Verlaine" d'Agnieszka Holland

Film « Rimbaud Verlaine » d’Agnieszka Holland


 

La bâtardise devient dans la bouche de certains héros homosexuels une posture esthétique de rebelle, de marginal politique opposé aux gouvernants de son pays, aux pères de la Nation, à sa Mère-Patrie ou au Réel : « On est des orphelines de la société ! » (les membres de l’équipe homosexuelle de volley-ball du film « Satreelex, The Iron Ladies » (2003) de Yongyooth Thongkonthun) Par exemple, dans la nouvelle « La Chaudière » (2010) d’Essobal Lenoir, le narrateur homosexuel estime que « les » homosexuels sont plus orphelins que les autres, y compris que les « nègres, juifs ou infirmes, tous les damnés possédant un havre, une famille où on les aime, où on les élève au moins dans la fierté » (p. 24).

 

La revendication d’une « bâtardise idéale » d’avant-garde (cf. je vous renvoie au code « Homosexualité noire et glorieuse » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels) traduit également chez le personnage homosexuel une blessure d’orgueil travaillée, une misanthropie théâtrale, une solitude et une unicité mal assumées (car tout être humain est, par nature, orphelin, limité et radicalement seul !), une frustration de ne pas être Dieu, de ne pas être affranchi des limites humaines, de ne pas parvenir à être fusionnel/incestueux avec son autre moitié d’homme, comme l’androgyne. Par exemple, dans la pièce Des Lear (2009), le comédien Vincent Nadal, en répétant lentement le mot « bâtard », coupe son corps et son visage en deux avec sa main. Dans le film « Toute première fois » (2015) de Noémie Saglio et Maxime Govare, Jérémie, le héros homo qui n’assume pas son homosexualité au moment où il se découvre amoureux d’une femme, Ana, fait passer son futur « mari » Antoine pour son demi-frère, pour un orphelin suicidaire parce que sa mère serait morte et qu’il se ferait suivre par un psychiatre.

 

Ce fantasme homosexuel de l’orphelin, traduisant un refus de sa finitude humaine, et pouvant n’être qu’une revendication voilée de ne pas être soi, pense se justifier lui-même en reproduisant cette fois des vrais divorces et en créant des vrais orphelins/bâtards. Aussi curieux que cela puisse paraître, le personnage homosexuel recherche la bâtardise, tente à la reproduire en s’attaquant aux enfants, aux couples femme-homme et même aux couples homosexuels (cf. je vous renvoie aux codes « Haine de la famille », « Petits morveux » et « Personnage homosexuel empêchant l’union femme-homme » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels) : « Vos gueules, les bâtardes ! » (Bijou, la mère des deux rats femelles Iris et Carina, dans le roman La Cité des rats (1979) de Copi, p. 24) ; « Elle l’a chié votre saloperie de bâtard ! » (Madame Simpson parlant à Madame Garbo de l’enfant que cette dernière a/aurait eu avec sa fille Irina, dans la pièce L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer (1967) de Copi) ; « Il n’est l’enfant de personne. Ou l’enfant d’un ennemi. Tu es le fils d’un pauvre Ali et moi la fille d’une conne, comment pouvoir faire de lui une importante personne ? […] Je ne veux pas être mère ! » (Lou, l’héroïne lesbienne parlant de son bébé à son futur mari Ahmed, dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « On n’a qu’à adopter un p’tit Coréen. » (Benji à son ami Hugo, dans la pièce Ça s’en va et ça revient (2011) de Pierre Cabanis) ; « Je m’ennuie… On devrait peut-être adopter ? […] On devrait peut-être adopter un p’tit Noir. Ce serait plus généreux. » (un couple gay dans la comédie musicale Encore un tour de pédalos(2011) d’Alain Marcel) ; « J’essaie de la faire parler des enfants : elle sait qu’on en a adopté trois, elle ne savait pas qu’ils étaient morts. […] Ces enfants étaient maudits de par leur race. […] C’est à cause de ça qu’ils sont morts de façon accidentelle, ils devaient expier le péché de leur père noir qui était par ailleurs trafiquant de drogue. » (le narrateur homosexuel parlant de sa femme, dans le roman Le Bal des folles (1977) de Copi, p. 88) ; etc. Par exemple, dans la pièce Une Heure à tuer ! (2011) de Adeline Blais et Anne-Lise Prat, Claire veut faire capoter le couple Joséphine/Luc en séduisant Joséphine. Dans le roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman, Ronit, l’héroïne lesbienne, encourage le divorce des couples femme-homme : elle couche avec Scott, un homme marié. Dans le film « Elena » (2011) de Nicole Conn, Elena plaque mari et enfants sur un coup de tête pour partir avec une femme.

 

B.D. "Femme assise" de Copi

B.D. « Femme assise » de Copi


 

Il arrive parfois que ce soit le personnage homosexuel lui-même le parent divorcé ou démissionnaire, laissant ses enfants (d’une première union hétérosexuelle) orphelins : « Moi, j’ai une tante qui est devenue lesbienne à 40 ans. » (Océane Rose-Marie parlant de sa tante divorcée, dans son one-woman-show La Lesbienne invisible, 2009) ; « À présent, je n’ai plus de fille ! » (Solitaire à propos de Lou dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « Je dis que je ne supporte plus qu’elle prennent toutes les décisions, je veux divorcer. Elle rit de son rire américain, tu n’oseras jamais, dit-elle, et elle continue de lire avec ses lunettes de contact. Je me sens sans force, je vais pleurer dans la cuisine. » (le narrateur homosexuel dans le roman Le Bal des folles (1977) de Copi, p. 97) ; « Nous [Gouri et Rakä] ne sûmes jamais qui était le fils de qui, mais qu’importe. » (Gouri, le héros bisexuel qui vient d’avoir des enfants en même temps que son ami Rakä, dans le roman La Cité des Rats (1979) de Copi, p. 143) ; « Quand vos parents vous apprennent qu’ils divorcent, c’est comme être fauché en plein sprint. » (Théo, le héros dont le père biologique va partir avec un homme, dans le roman Je ne veux pas qu’on sache (2007) de Josette Chicheportiche) ; etc. Par exemple, dans la pièce Veuve la mariée ! (2011) de David Sauvage, Roger, le héros dont on soupçonne l’homosexualité, a divorcé cinq fois. Dans la série Hit & Miss (2012) d’Hettie McDonald, Mia, le héros trans M to F, a quitté femme (Wendy) et enfant (Ryan, un fils de 11 ans) pour vivre sa vie. Dans le roman Deux femmes (1975) d’Harry Muslisch, Laura a été mariée avant de vivre son homosexualité. Dans la série Joséphine Ange-gardien (1999) de Nicolas Cuche (épisode 8, « Une Famille pour Noël », Martin, le héros homo, laisse femme et enfants sur le carreau pour vivre son homosexualité. Dans le film « Mon arbre » (2011) de Bérénice André, Marie est la fille naturelle d’Isa et Jean-Marc, deux parents divorcés et respectivement en couple homo. Dans le film « Chloé » (2009) d’Atom Egoyan, Catherine, femme mariée, est au bord du divorce avec son mari à cause de sa liaison lesbienne secrète avec Chloé, une prostituée lesbienne. Dans la pièce L’Ombre de Venceslao (1978) de Copi, Don Venceslao a un fils illégitime, Rogelio. Dans la pièce La Tour de la Défense (1974) de Copi, Daphnée est le cliché de la mère divorcée, démissionnaire, qui pratique même l’infanticide. Dans le roman The Girl On The Stairs (La Fille dans l’escalier, 2012) de Louise Welsh, la jeune Anna reproche à Petra et Jane, ses voisines de pallier lesbiennes qui attendent un enfant par PMA, de créer un bâtard : « Votre compagne Petra va attendre que votre petit bâtard soit né et puis elle vous l’enlèvera pour aller vivre avec son autre femme. […] Mon père m’aime plus que n’importe quelle mère pourrait m’aimer. C’est pour ça que j’ai de la peine pour votre bébé. » (p. 123) Jane lui répond, comme pour se justifier : « Beaucoup de gens ignorent qui est leur père. » Dans le film « Carol » (2016) de Todd Haynes, Carol, l’héroïne lesbienne, est la mère démissionnaire qui quitte son mari et abandonne sa famille, sa fille Rindy, pour Noël pour les beaux yeux de Thérèse.

 

Certains personnages homosexuels prennent même d’assaut les orphelinats et demande à ce que les enfants seuls et sans attache se multiplient pour qu’ils puissent leur servir de parents ! : cf. le film « On ne choisit pas sa famille » (2011) de Christian Clavier (avec l’orphelinat en Asie du Sud-Est), le film « I Love You Baby » (2003) d’Alfonso Albacete et David Menkes. C’est beau, quand même, cette « angoisse d’être unique » mal gérée…

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 

a) Les pauvres petits orphelins homosexuels sans défense :

 

Violette Leduc, "la Bâtarde"

Violette Leduc, « la Bâtarde »


 

Même s’il n’y a pas de statistiques prouvant qu’il y a dans la communauté homosexuelle une plus grande proportion d’enfants de parents divorcés ou de géniteurs en situation de grande sècheresse affective (et heureusement ! : si le divorce, l’adultère ou le fait d’avoir perdu un de ses deux parents – voire les deux – prédestinait le fait de se dire homosexuel, on assisterait à une vague de coming out sans précédent aux quatre coins du monde !), on peut au moins constater que parmi notre entourage homosexuel, nombreux sont les individus qui soit ont été abandonnés par leurs parents dans leur enfance, soit sont en rupture avec eux, soit sont « nés sous X », soit ont grandi dans des familles d’accueil, soit ont des parents divorcés, soit sont élevés dans une famille monoparentale, soit ont cristallisé leur crainte que leur père et leur mère se séparent sous forme d’homosexualité (cf. je vous renvoie à la partie « Père absent » du code « Parricide la bonne soupe » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels).

 

Très jeunes, certaines personnes homosexuelles ont été orphelines de mère (Claude Vivien, Virginia Woolf, Marguerite Yourcenar, James Dean, etc.), de père (Jean Cocteau, François Mauriac, Louis II de Bavière, Bruce Chatwin, Miguel de Molina, Violette Leduc, Colette, James Baldwin, Teena Brandon, Pierre Herbart, Rock Hudson, Marlon Brando, etc.), ou de leurs deux parents (Truman Capote, Jean Genet, Somerset Maugham, Thomas Bernhard, Greg Louganis, François Augiéras, etc.). D’autres sont des enfants adoptés ou abandonnés (Jean Genet, Greg Louganis, Cary Grant, Violette Leduc, Michel del Castillo, etc.). Par exemple, dans son autobiographie La Vie dure : Éducation sentimentale d’une lesbienne (2010), Paula Dumont raconte que sa compagne Martine a été adoptée par un couple stérile alors qu’elle n’avait que six mois ; elle avait été placée dans un établissement pour enfants abandonnés de Rennes. Dans l’émission Dans les yeux d’Olivier d’Olivier Delacroix et Mathieu Duboscq (intitulée « Les Femmes entre elles », consacrée à l’homosexualité féminine, diffusée sur la chaîne France 2 le 12 avril 2011), Florence, 47 ans et lesbienne, a été adoptée à l’âge d’un mois. Dans le docu-fiction « Christine de Suède : une reine libre » (2013) de Wilfried Hauke, Christine, la reine pseudo « lesbienne », porte aux nues son père auquel elle s’identifie même physiquement, et qu’elle perd très jeune, à l’âge de 5 ans et onze mois. Elle avoue dans son journal avoir eu une « enfance peu enviable ».

 

Le syndrome de l’orphelin exprimé par certaines personnes homosexuelles, concrètement, nous met sur la piste des liens entre homosexualité et avortement (beaucoup de femmes, pour effacer la culpabilité d’un avortement, enchaînent, par désespoir et pour corriger leur meurtre, avec un enfant illico : c’est un processus particulièrement courant), entre homosexualité et absence des parents/PMA/GPA/fécondations in vitro. « Ma mère a voulu se faire avorter de moi. Elle me l’a dit avant sa mort : elle ne me désirait pas. » (Yann, homosexuel, dans le documentaire « Les Invisibles » (2012) de Sébastien Lifshitz) ; « Dès que ma mère a appris qu’elle était enceinte de moi elle a hésité à me garder. » (cf. le mail d’un ami homo, Pierre-Adrien, 30 ans, reçu en juin 2014) ; etc. J’en tiens pour preuve le mail d’un ami polonais reçu en décembre 2012 : « J’ai été très intéressé par votre témoignage, d’autant que depuis un an, je suis engagé dans le programme psychothérapeutique d’un psychiatre canadien : le professeur Philip Ney. Depuis quarante ans, ce psychiatre oriente ses recherches sur les séquelles dues à l’avortement. Il a découvert que ces séquelles touchent l’ensemble de la famille et surtout les enfants qui ont survécus à l’avortement. Pour nommer ces enfants, Philip Ney, utilise le terme suivant : ‘les survivants’ (survivors). Ces enfants manifestent certains troubles ou symptômes post-abortifs. Même s’ils n’avaient pas eu connaissance de ce qu’il s’était passé dans leur famille, Philip Ney a démontré qu’inconsciemment, ils le savaient. Quels sont les caractéristiques de ces symptômes post-abortifs sur les enfants et ces-ce qu’ils sont devenus adultes – La peur permanente de la mort – La colère contre leurs parents (car ils ont supprimé la fratrie) – Ces survivants vivent pour l’ensemble et à la place de leur fratrie. Ce qui génère un grand effort et une perte d’identité. – Ils ne se sentent ni dignes de vivre ni d’avoir le droit de vivre. – Ils veulent se détruire et engagent des processus d’autodestruction multiples plus ou moins consciemment. – Ils sont souvent dans des états dépressifs allant jusqu’à la dépression. – Leur santé est plus fragile que les autres individus. – Selon mon expérience, ces survivants, aux différents stades d’évolution de l’enfance à l’âge adulte en passant par l’adolescence, cherchent inconsciemment leur fratrie dans leurs relations d’amitié et d’amour. Ils s’approchent des personnes du même sexe, au debout non à cause du désir sexuel, mais comme un frère s’approcherait de son frère (une sœur s’approcherait de sa sœur). Les quelques personnes homosexuelles que j’ai rencontrées, sont toutes issues de familles touchées par l’avortement. Mon hypothèse est la suivante : si les survivants ont expérimenté ‘la violence primordiale’ et radicale c’est-à-dire la mort de leur fratrie. Peut-être, veulent-ils (inconsciemment) reproduire la violence qui se peut manifester des diverses façons. Par exemple il a été confirmé que ceux qui, dans leur famille d’origine, ont subi des séquelles d’avortements, participent, eux aussi, à des avortements ! Ces hypothèses peuvent éclairer voire expliquer la violence que vous avez décrite dans les comportements des personnes homosexuelles. Je tiens à préciser, bien sûr, que cela ne concerne pas que les populations homosexuelles. À Paris, selon les statistiques, une femme sur deux a avorté de son enfant. Quant à moi, je suis polonais, je suis un ‘survivant’ et j’en ai les symptômes. Depuis plus d’un an, je m’occupe de personnes atteintes par le symptôme post-avortement. » Certaines personnes homosexuelles se sont estimées bâtardes parce qu’elles le sont vraiment, symboliquement et au niveau du désir : depuis qu’elles sont arrivées au monde, elles ont pu être reniées et rejetées de leurs propres parents. Par exemple, quand Jean Marais est né (juste après le décès de sa sœur Madeleine), sa mère, qui voulait absolument une fille, l’a repoussé dans la salle d’accouchement : « Enlevez-le, je ne veux pas le voir ! » (cf. le documentaire « Cocteau/Marais : un couple mythique » (2013) Yves Riou et Philippe Pouchain)

 
 

b) Les orphelins un peu réels, voulus ou volontaires :

L’absence de filiation peut certes être une réalité effective du vécu du sujet homosexuel, mais finalement, on découvre que ce dernier a de toutes façons toujours une filiation (personne ne naît de nulle part !), et que la rupture avec ses racines existentielles est soit venue de personnes extérieures (on parlera dans ce cas-là d’un état d’orphelin voulu par un tiers, provoqué, et donc subi par l’individu homosexuel), soit venue de lui-même (on parlera alors d’un état d’orphelin volontaire, désiré, mimétique), soit un peu des deux. Souvent, les personnes homosexuelles coupent les liens avec leur origine parce que préalablement, leur société et leur famille les y a bien aidé, il faut bien le reconnaître !

 

Vidéo-clip de la chanson "Moi, Lolita" d'Alizée

Vidéo-clip de la chanson « Moi, Lolita » d’Alizée


 

C’est la raison pour laquelle certaines se qualifient d’« orphelins » même si elles n’ont pas vraiment perdu leurs parents et qu’elles ont grandi bien au chaud dans des familles bourgeoises. Elles font comme si elles étaient abandonnées, d’abord pour se rendre intéressantes dans la victimisation et s’écarter volontairement de leurs géniteurs, ensuite pour cacher qu’elles n’ont pas été assez aimées ou qu’elles n’ont, dans leurs élans incestueux, pas voulu partager leur mère avec leur père (ou inversement). « Je pensais qu’on m’aimerait plus si j’étais une petite orpheline. » (Zouk citée dans la pièce Zouc par Zouc (1974) de Nathalie Baye) ; « Nous, les poètes argentins, sommes nés orphelins. » (Tamara Kamenszain, Historias De Amor (1995), p. 117) Je vous renvoie à la partie « Mère-putain » du code « Matricide », ainsi qu’à la partie sur la mère divorcée du code « Mère gay friendly », dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels.

 

L’individu homosexuel, s’il est orphelin ou se dit orphelin, ne l’est pas d’abord par l’absence de ses deux parents biologiques. Il est surtout orphelin d’AMOUR ENTRE SES DEUX PARENTS BIOLOGIQUES, orphelin de la différence des sexes aimante/aimée, orphelin du Réel. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il a tendance à se qualifier/être qualifié de « bâtard », qu’il est parfois un enfant adultérin ou un enfants du divorce, une victime de l’infidélité de ses parents. « Je n’ai pas conservé un très bon souvenir de mon enfance et j’ai tendance à incriminer le milieu familial. J’étais fils de… mes parents sont morts. Mes parents étaient ce que l’on appelle un couple uni. Et je dois dire que la vision de la vie de ce couple uni, enfin… prétendument uni, m’a à tout jamais probablement déçu de la vie de couple et de ce que l’on appelle une union qui passe aux yeux du monde pour réussie. » (Pierre Démeron, homosexuel de 37 ans, au micro de Jacques Chancel, dans l’émission Radioscopie sur France Inter, 3 avril 1969) Par exemple, Rosa Bonheur, Violette Leduc, Jean Genet, James Baldwin, Colette, Michel del Castillo, J. R. Ackerley, sont des personnes homosexuelles nées d’unions dites « illégitimes » : « L’histoire dramatique de ses mère et grand-mère a déterminé beaucoup de choses dans la vie de Rosa Bonheur. D’abord la bâtardise. » (Marie-Jo Bonnet, Qu’est-ce qu’une femme désire quand elle désire une femme ? (2004), p. 213)

 

Un sujet homosexuel peut s’estimer « orphelin » (à juste titre d’ailleurs, puisqu’il n’y a pas que la filiation de sang dans la vie ! Il y a aussi la filiation de sang couronnée par le désir, donc la filiation symbolique !) à cause du divorce de ses parents. Suite à la rupture de ces derniers, il a perdu son statut d’enfant pour acquérir de force celui de substitut marital du père ou de la mère, par conséquent un rôle incestuel (… d’où l’impression logique d’être un vrai bâtard, un fils adultérin).

 

Nombreuses sont les personnes homosexuelles à être des enfants de parents divorcés : Truman Capote, Frédéric Mitterrand, Philippe Jullian, Maurice Sachs, Keith Vaughan, Hart Crane, Lord Alfred Douglas, Bruce Chatwin, Rainer Werner Fassbinder, Rock Hudson, Étienne Daho, Oscar Wilde, etc. « Nous étions sans but, abandonnés. Mon père était en mer, ma mère et moi allions d’un lieu à un autre. » (cf. l’article « Apuntes Biográficos » de Bruce Chatwin, dans le site www.islaternura.com, consulté en janvier 2003) ; « Parallèlement à tous ces évènements brièvement décrits, notre vie familiale était très difficile à vivre suite à une grande difficulté conjugale entre mes parents : je ne reprendrai pas tous les détails de ces difficultés mais finalement, mon père se suicida en 1995. » (un ami homosexuel de 52 ans, dans un mail d’octobre 2013) ; « Je ne sais plus si je me suis présenté, je m’appelle Pierre-Adrien. Je suis de Toulouse. J’ai 30 ans. Mes parents ont divorcé quand j’avais 7 ans. » (cf. le mail d’un ami homo, Pierre-Adrien, 30 ans, reçu en juin 2014) ; « Mes parents s’étaient séparés en 1936. Ils ne s’entendaient plus depuis des années. Quand je dis que mes parents s’étaient séparés, je n’ai rien dit. On peut se séparerbien, rester en bons termes, ne pas obliger les enfants à choisir. Mes parents se séparèrent aussi mal que possible. Huit ans, de 1936 à 1944, sans se revoir, du moins sans permettre aux enfants de voir leurs parents ensemble. Pour nous, les enfants, il y avait entre nos parents comme une cloison étanche. Pour moi, de onze à quinze ans, il y eut deux mondes sans communication possible. Le monde de la mère et le monde du père. Incompatibilité renforcée par la division politique : le monde de la mère gaulliste et le monde du père collabo. » (Dominique Fernandez, Ramon (2008), p. 36) ; etc. Par exemple, les parents du dramaturge homosexuel Copi divorcent en 1955. L’écrivaine lesbienne Lucía Etxebarría a des parents divorcés. La journaliste lesbienne Caroline Fourest se crispe dès qu’un contradicteur, genre Éric Zemmour, lui montre publiquement qu’elle règle dans un militantisme agressif la souffrance intime du divorce de ses parents. Dans le documentaire « Des Filles entre elles » (2010) de Jeanne Broyon et Anne Gintzburger, Oriane, une femme lesbienne de 21 ans, est enfant de divorcés. Dans le film documentaire « Louise Bourgeois : l’araignée, la maîtresse, la mandarine » (2009) de Marion Cajori et Amei Wallach, Louise Bourgeois raconte les disputes de ses parents, les infidélités de son père volage. Dans le documentaire « Vivant ! » (2014) de Vincent Boujon, Éric, homosexuel et séropositif, a des parents divorcés. À la fin de son one-man-show Jefferey Jordan s’affole (2015), Jefferey Jordan avoue qu’à travers son spectacle, il a essayé de réunir ses parents divorcés, le temps d’une heure fictionnelle.

 

Charles Trénet a vécu une situation familiale incestuelle extrêmement malsaine : « Mon enfance, elle a été éclipsée par des situations de famille, des choses compliquées, que je comprenais trop bien. » (le chanteur homosexuel Charles Trénet dans le documentaire « Charles Trénet, l’ombre au tableau » (2013) de Karl Zéro et Daisy d’Errata) Il n’a vu son père qu’à l’âge de 6 ans. Et en 1920, quand il n’avait que 7 ans, ses deux parents se séparèrent. « C’est un enfant de divorcés. » (Serge Hureau dans le documentaire « Charles Trénet, l’ombre au tableau » (2013) de Karl Zéro et Daisy d’Errata) La mère de Charles Trénet, divorcée, a préféré son nouvel amant à ses deux fils qu’elle a au départ abandonnés. Ensuite, le chanteur a vécu sous les jupes de sa mère. Il avait avec elle des rapports pour le moins conflictuels.
 

B.D. "Femme assise" de Copi

B.D. « Femme assise » de Copi


 

Il nous faut reconnaître qu’il existe un lien non-chronologique et non-causal entre la pratique de l’homosexualité et les divorces : « Les mêmes mots, les mêmes rejets, les mêmes engouements se retrouvent chez les militants homosexuels et les féministes, au point que l’on peut parler d’alliance objective. Les rares hommes politiques qui assument ou revendiquent leur homosexualité sont aussi les féministes les plus ostentatoires. Il y a une rencontre sociologique, au cœur des grandes villes, entre homosexuels, militants ou pas, et femmes modernes, pour la plupart célibataires ou divorcées. » (Éric Zemmour, Le Premier sexe (2006), pp. 22-23) J’ai d’ailleurs remarqué que les mères les plus gay friendly et les « filles à pédés », qui applaudissent au couple de leur fils ou de leur meilleur ami homo, cachaient très souvent un divorce et tentaient de réparer/occulter ce dernier par un enthousiasme pro-gayexcessivement travaillé. « J’ai étudié la psycho sur les origines de mon homosexualité. Cela est dû au fait que ma mère dénigrait tous les hommes, à commencer par mon père. Ils étaient divorcés. » (Nicolas, un ami sur Facebook, en octobre 2013)

 

Ce n’est pas que moi qui instaure ce lien de coïncidence entre divorce et pratique homosexuelle. L’Histoire est là pour nous le rappeler. Rien qu’en France, au XVIIIe siècle, c’est la Révolution française qui a instauré le mariage par libre consentement… et le divorce qui va avec. Le « mariage d’amour », c’est tout récent et ça a 130 ans. Tiens ! Exactement comme l’homosexualité et l’hétérosexualité, nées en 1869 et 1870, comme par hasard…

 

Il arrive souvent que le sujet homosexuel, pour se cacher à lui-même l’extrême violence (de la menace) du divorce de ses parents, essaie d’incarner à lui seul la différence des sexes mal-aimée. Illusion d’unification des pots cassés par une auto-construction identitaire de survie : l’homosexualité (le coming out), voire même le transsexualisme. Le « Je suis homo » résonne alors comme un « Papa et maman, j’ai peur que vous vous sépariez ». Étonnamment, l’individu homosexuel dit parfois qu’il est le divorce, qu’il le personnifie à lui tout seul, pour réparer en sa personne cette unité d’Amour que les adultes n’ont pas su préserver : « À l’adolescence, j’étais dans un climat familial assez perturbé, et je savais au fond de moi qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas. » (Corinne, lesbienne, dans l’émission Ça se discute, diffusée sur la chaîne France 2 le 18 février 2004) ; « Ma famille était dysfonctionnelle. Il n’y avait pas beaucoup d’amour, on ne se parlait pas, c’était un climat tendu. J’achetais ma paix en m’arrangeant pour plaire à tout le monde. Je n’avais aucune identité à ce moment-là ; tout ce qui comptait, c’était de me faire aimer. Jusqu’à 17 ans, je serai le bon petit gars à papa et la petite fille que maman n’a pas eue : parce que j’étais plutôt efféminé comparé à mes frères. Tout pour vaincre ma peur que mes parents se séparent, quoi. » (Justin, 34 ans, abusé dès l’âge de 4 ans par son père, son oncle, et son frère aîné, cité dans l’essai Ça arrive aussi aux garçons (2008) de Michel Dorais, p. 245)

 

Concrètement, de nombreuses personnes homosexuelles ont encore leurs deux parents. Mais ces derniers ne sont pas considérés comme de vrais parents, parce qu’ils n’ont pas/n’auraient pas assez aimé leur fils/fille homo, parce qu’ils n’ont pas été assez aimés de lui/d’elle. Même si certaines ont grandi dans des foyers paisibles où leurs deux parents biologiques se sont aimés, elles ont pu cristalliser leur peur/la menace objective de les voir se séparer en désir homosexuel : « Ce sont les impressions de l’enfance qui marquent l’individu au point de vue sexuel. Si elles ont été désastreuses, l’individu cherche souvent refuge dans l’homosexualité. C’est l’histoire banale des foyers désunis, où la mère, malheureuse et terrorisée par un père brutal, étouffe son enfant sous des manifestations d’affection anxieuse. Elle le retient dans son développement et tend à le conserver pour elle, comme un bébé. L’enfant, dans ces circonstances, témoin d’un rapport sexuel entre ses parents, l’interprète comme une attaque contre sa mère, une brutalité. » (Jean-Louis Chardans, Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970), p. 48) ; « Une autre fois, ma mère dut s’absenter quelques jours pour se rendre au chevet de sa mère malade. J’ignorais tout à cette époque de la vie que pouvait mener mon père. Un soir, entrant dans la chambre de mes parents, que je croyais vide, j’eus la surprise d’y trouver mon père tenant dans ses bras notre cuisinière à demi dévêtue… Mon père m’administra un soufflet, pour me punir d’être entré sans frapper ; c’était la première fois qu’il me giflait… » (Jean-Luc, 27 ans, homosexuel, op. cit., p. 79) ; « J’ai toujours vu ma mère malade, insatisfaite, de mauvaises humeur et prête à faire une scène à mon père pour la moindre peccadille ou à me houspiller sans motif sérieux. Mon enfance s’est déroulée, à la maison, dans un climat d’électricité, d’insécurité et de stress permanent. » (Paula Dumont, Mauvais genre (2009), p. 35) ; « Très tôt après leur mariage, ma mère commença de ne plus éprouver pour son mari qu’un sentiment constant d’hostilité, qui s’exprimait à grands cris, et parfois dans le bruit des portes qui claquent ou le fracas de la vaisselle jetée à terre, lors de leurs fréquentes disputes, mais, plus profondément encore, se manifestait à chaque instant ou presque de leur vie commune. Leur relation s’apparentait à une longue et incessante scène de ménage, tant ils semblaient incapables de s’adresser la parole autrement qu’en s’invectivant de la façon la plus méchante et la plus blessante possible. À plusieurs reprises, elle eut la volonté de divorcer. » (Didier Éribon, Retour à Reims (2010), p. 80) ; « Un jour, je surpris mes parents en pleine dispute. Mon père accusait ma mère d’une part, d’être trop conciliante à mon égard et d’autre part tout en pesant ses mots […], lui reprochait cette éducation qui selon lui, était un gâchis inestimable pour un garçon. […] Ma mère lui expliquait, tant bien que mal, sa détermination à me protéger. […] Les quelques disputes qui avaient pris l’habitude de jaillir sporadiquement entre eux, ne firent qu’aggraver cette situation ; ni l’un ni l’autre, assuma la part de ses responsabilités. C’est alors tristement, comme toute fin brutale, que je me vis ballotter de bras en bras sans comprendre ce qui m’arrivait. » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), pp. 13-14) ; etc. C’est certainement cette peur enfantine du divorce que mon homosexualité exprime, quand j’ai senti que le lien de mes propres parents se délitaient à une époque (maintenant révolue, surtout grâce à la puissance de la foi).

 

Il arrive fréquemment que le sujet homosexuel se dise « orphelin » du fait qu’il ne croit plus en l’Amour universel, parce que ses parents – biologiques ou cinématographiques – lui en ont donné une image faussée et catastrophique (Je vous renvoie aux codes « Haine de la famille », « L’homosexuel = L’hétérosexuel », « Femme et homme en statues de cire », « Personnage homosexuel empêchant l’union femme-homme », dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels) : « La jeunesse du futur poète [Oscar Wilde] s’écoule, non pas dans le calme, mais dans les échos et les remous d’un scandale qui désagrège sa famille : la maîtresse de son père fait du chantage, intente un procès aux Wilde en prétendant avoir été endormie au chloroforme puis violée par sir William. Les amis de collège d’Oscar, qui suivent le procès dans les journaux, ne lui épargnent aucun détail… ‘Voilà donc où conduit ce grossier amour des hommes pour les femmes, à cette boue !’ écrira-t-il plus tard, en parlant de cette lamentable affaire. » (Jean-Louis Chardans, Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970), p. 170)

 

Ce mensonge identitaire sur ses propres origines peut correspondre à un fantasme esthétique ou bien amoureux. Par exemple, pour mon cas personnel, j’étais fan dans ma jeunesse du manga japonais Princesse Sarah, cette orpheline pure à qui il arrive tout un tas de malheurs ; je me mettais dans la peau de cette victime fictionnelle, non par la correspondance avec mon propre vécu (car j’ai grandi dans une famille avec deux parents qui s’aiment), mais bien parce que l’icône de la Cosette, magnifiée par l’esthétique cinématographique, donnait corps à ma haine/fuite de moi-même.

 

C’est surtout un bâtard cinématographique auquel s’identifient narcissiquement beaucoup d’individus homosexuels… même si, évidemment, ce personnage peut renvoyer indirectement à une blessure d’enfance ou familiale réelle. Par exemple, en commentant son film « N’importe où hors du monde » (2012), le réalisateur français François Zabaleta s’incorpore dans l’esprit d’un enfant de huit ans pour raconter, de manière implicite, sa propre histoire : « Ce qui m’intéressait, c’était de prendre un livre, Le Bâtard imaginaire, un livre qui m’obsède, et de ne pas l’adapter. De ne surtout pas l’adapter. De ne pas chercher à l’illustrer. Qu’est-ce qui se passe, au cinéma, quand on se sert d’un livre comme matière première, et qu’on veut faire autre chose que de le mettre en image, prendre des acteurs, leur donner des rôles, les faire parler ? Je ne me voyais pas engager un petit garçon et lui faire dire des choses que j’étais censé avoir dites lorsque j’avais son âge. Pendant des années j’ai renoncés à faire ce film qui me semblait impossible. » (François Zabaleta dans le livret/programme du 18e Festival Chéries-Chéris du 9 octobre 2012 au Forum des Images de Paris, p. 73)

 

Se faire passer pour un orphelin, c’est aussi une tactique de drague homosexuelle… même si, pour le coup, celle-ci est un aveu inconscient d’une recherche amoureuse incestueuse et immature (cf. je vous renvoie aux codes « Frère, fils, père, amant, maître, Dieu », « Éternelle jeunesse » et « Pédophilie » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels). Beaucoup de personnes homosexuelles ont une conception bien incestueuse/amoureuse de la filiation/adoption… En effet, elles ont pu, dans certaines situations où elles ont voulu se montrer défaillantes, se définir comme un orphelin ou un enfant bâtard uniquement parce qu’elles n’ont pas supporté d’être tout à leur père, tout à sa mère, tout à leur frère, ou tout à leur amant(e). L’amour homosexuel est envisagé par le sujet homosexuel comme un lien de complétude qui palliera à l’incomplétude existentielle du soi-disant « orphelin homosexuel » qu’il serait. Et comme cette fusion est humainement impensable et impossible, l’individu homosexuel finit par considérer son amant comme un traître qui ne remplit pas sa promesse, comme un « gros bâtard ». En confondant ainsi filiation et amour, il se finit fatalement lésé sur les deux terrains, et se fait donc logiquement passer volontairement pour un « enfant abandonné », pour un maudit d’Amour.

 

Cette frustration de singularité ne concerne pas que la différence des sexes ou des générations : elle s’aligne aussi sur la différence des espaces et la différence entre Créateur et créatures. C’est la raison pour laquelle, par exemple, le chanteur Jann Halexander présente sa bisexualité ou son identité métisse (il est né d’une mère française et d’un père gabonnais) comme une « bâtardise ».

 

Les individus homosexuels développent parfois une passion soudaine pour la veuve et l’orphelin (eux-mêmes, dans leurs fantasmes, en l’occurrence !). Je vous renvoie aux codes « Mère Teresa » et « Mort-Épouse » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels. Je pense notamment à l’association LGBT Le Refuge (créée en France en 2003), structure d’accueil des jeunes adolescents expulsés du domicile parental soi-disant « au nom de leur homosexualité ».

 

La bâtardise devient dans la bouche de certaines personnes homosexuelles une posture esthétique de rebelle, de marginal politique opposé aux gouvernants de son pays, aux pères de la Nation, à sa Mère-Patrie ou au Réel : « L’Argentine et Paris nous condamnent. À Buenos Aires, on célèbre des messes. À Paris, la critique nous descend. » (Alfredo Arias, le dramaturge argentin homosexuel exilé, cité dans la biographie Copi (1990) du frère de Copi, Jorge Damonte, p. 13) ; « Nous sommes des orphelins de nations. » (Sami Tchak, « Entretien de Boniface Mongo-Mboussa », cité sur le site www.africultures.com, publié le 19 janvier 2004) ; etc. Quelques individus homosexuels estiment que « les » homos sont plus orphelins que les autres, y compris que les minorités ethniques réputées « stigmatisées » : « À la différence des Juifs ou des Beurs où la prise en compte de la différence est appartenance (elle vous relie à votre famille, à vos amis, à votre entourage), la découverte de l’homosexualité est isolement, solitude. Tous les homosexuels ont eu, un jour, l’impression de ne pas être ‘chez eux, chez eux’. » (Frédéric Martel, Le Rose et le Noir (1996), p. 707) On observe dans le milieu homosexuel LGBT actuel une passion pour les orphelins, qui justifiera, aux yeux de certains militants zélés et de gouvernants arrivistes, toutes les projections sentimentales, tous les intérêts personnels, tous les vols, toutes les usurpations d’identité, toutes les lois (et notamment l’ouverture de l’adoption aux « couples » de même sexe) : je pense à Louis-Georges Tin qui va prendre sous son aile l’Ougandais persécuté (pour mieux asseoir les idées LGBT en Afrique), je pense à Anne Hidalgo (actuelle maire de Paris) encourageant et portant aux nues l’association Le Refuge, etc.

 

La revendication d’une « bâtardise idéale » d’avant-garde (cf. je vous renvoie au code « Homosexualité noire et glorieuse » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels) traduit également chez certaines personnes homosexuelles une blessure d’orgueil travaillée, une misanthropie théâtrale, une solitude et une unicité mal assumées (car tout être humain est, par nature, orphelin, limité et radicalement seul !), une frustration de ne pas être Dieu, de ne pas être affranchi des limites humaines, de ne pas parvenir à être fusionnel/incestueux avec son autre moitié d’homme, comme l’androgyne.

 

Ce fantasme homosexuel de l’orphelin, traduisant un refus de sa finitude humaine, et pouvant n’être qu’une revendication voilée de ne pas être soi, pense se justifier lui-même en reproduisant cette fois des vrais divorces et en créant des vrais orphelins/bâtards. Aussi curieux que cela puisse paraître, un certain nombre d’individus homosexuels recherchent la bâtardise, tentent de la reproduire en s’attaquant aux enfants, aux couples femme-homme et même aux couples homosexuels (cf. je vous renvoie aux codes « Haine de la famille », « Petits morveux » et « Personnage homosexuel empêchant l’union femme-homme » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels). Dans nos sociétés occidentales, combien de personnes, après parfois 30 années de mariage, quittent femme/mari et enfants pour vivre leur homosexualité !

 

John Travolta et sa femme Kelly Preston demandent le divorce

John Travolta et sa femme Kelly Preston demandent le divorce


 

On voit ainsi que les parents divorcés ou démissionnaires, laissant leurs enfants (d’une première union hétérosexuelle) orphelins, créant des petits de manière illégitime, tels des savants fous ou des manipulateurs génétiques, ce sont parfois les personnes homosexuelles elles-mêmes ! D’une bâtardise subie, elles passent à une bâtardise reproduite ! C’est assez effrayant et paradoxal, ce mimétisme dans la reproduction du manque.

 

Par exemple, dans le documentaire « Les Invisibles » (2012) de Sébastien Lifshitz, Jacques, homosexuel, est séparé de sa femme, et a laissé cinq enfants pour aller vers un homme, Bernard. Dans le documentaire « Cet homme-là (est un mille-feuilles) » (2011) de Patricia Mortagne, le rêve de Xavier, homosexuel, et ancien homme marié, c’est que sa femme (dont il s’est séparé), tous ses amants et sa famille vivent sous le même toit. Dans l’émission Toute une histoire spéciale « Mon père est parti avec un homme » diffusée sur la chaîne France 2 le 5 décembre 2013, l’homosexualité est toujours (sans exception dans tous les témoignages du plateau) associée au divorce ou à la séparation de la différence des sexes. Par exemple, c’est lui, Jacques Viallatte, le père démissionnaire, qui s’est séparé de sa femme après 23 ans de mariage, en quittant 4 enfants, pour aller vivre avec des hommes.

 

À l’heure actuelle, et en France en particulier (avec la loi sur le « mariage pour tous »), certains couples homosexuels souhaitent même prendre d’assaut les orphelinats et demandent à ce que les enfants seuls et sans attache se multiplient pour qu’ils puissent leur servir de parents ou de parrains ! « Avant, le lien d’adoption était le pis-aller de la société. » (Michel Boyancé lors de sa conférence « La Théorie du Genre dans les manuels scolaires : comprendre et discerner », au Collège des Bernardins, le 6 décembre 2011) Maintenant, dans notre société qui n’a plus de souci du corps, ce lien est devenu une obsession et un argument politique de l’arsenal des « droits des homos » ! Les couples homosexuels voulant la PMA (Procréation Médicalement Assistée), l’adoption et la GPA (Gestation Pour Autrui) créent de vrais bâtards : ils éloignent de l’enfant – qu’ils vont obtenir par la technique scientifique, par l’argent, par une tierce personne de l’autre sexe qu’ils mettront peu à peu de côté – l’autre sexe, l’un des deux parents biologiques, l’amour dans la différence des sexes.

 

C’est beau, quand même, cette « angoisse d’être unique » mal gérée…

 

Il nous est impossible et peu souhaitable de dire que l’adoption crée et diffuse l’homosexualité (beaucoup d’enfants élevés par des couples homos ne se révèlent pas homosexuels)… même si certaines statistiques nord-américaines – avançant que 23% des enfants adoptés aux États-Unis se disent homosexuels à l’âge adulte (cf. TEDxSalonAlsace, en mai 2011) – le laissent penser. En revanche, la privation de la différence des sexes aimante, on ne peut le nier, est un climat adoptif et parental qui n’aide pas les êtres humains à accueillir la différence des sexes. Il est donc logique que beaucoup de personnes adoptées ou élevées par un couple homo se disent homosexuelles : j’en connais beaucoup !

 

Planche "Le bonheur" de la B.D. "Le Monde fantastique des gays" de Copi

Planche « Le bonheur » de la B.D. « Le Monde fantastique des gays » de Copi

 
 

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Code n°139 – Patrons de l’audiovisuel

patrons

Patrons de l’audiovisuel

 

 

NOTICE EXPLICATIVE :

 

Pédé-G

 

Laurent Ruquier

Laurent Ruquier


 

Le désir homosexuel a toujours été fortement intriqué avec les sphères du pouvoir audiovisuel : radio, télévision, journaux, photographie, cinéma, publicité. Étant un désir déréalisant, davantage fondé sur le fantasme d’être objet et le paraître que sur le Réel, cela peut se comprendre. Rien d’étonnant non plus que la majorité des personnages gays et lesbiens des fictions travaille dans le monde des arts, exerce des métiers de l’audiovisuel (publiciste, maquilleur, réalisateur, acteur, présentateur télé, etc.), et soit aux manettes des médias. Sans pour autant dire que le cliché est complètement applicable au monde réel, ni que « les gens du show-biz en sont tous ! » (car la soi-disant « mafia LGBT infiltrée dans le monde des images » n’est autre que la mafia hétéro-bisexuelle : les personnes homosexuelles sont instrumentalisées et minoritaires dans l’histoire), force est de constater que la communauté homosexuelle semble avoir pris d’assaut quelques hauts postes de l’audiovisuel, et que cette occupation est partiellement vérifiable à travers la propagande pro-amour-asexué qu’on nous sert en ce moment dans beaucoup d’émissions et dans la presse populaire.

 
 

N.B. : Je vous renvoie aux codes « Promotion ‘canapédé’ », « Bobo », « Milieu homosexuel infernal », « Artiste raté », « Homosexuels psychorigides », « Homosexualité, vérité télévisuelle ? », « Actrice-Traîtresse », « Reine », « Passion pour les catastrophes », « Photographe », « Bergère », « Maquillage », « Fan de feuilletons », « Télévore et Cinévore », « Musique comme instrument de torture », à la partie « Divin artiste » du code « Pygmalion », et à la partie « Grands Hommes » du code « Défense du tyran », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

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FICTION

 

a) Aux manettes du pouvoir médiatique :

PATRONS Doris Darling

Pièce Doris Darling de Ben Alton


 

Dans les fictions homo-érotiques, il n’est pas rare que certains personnages homosexuels travaillent dans les médias et occupent un poste important de direction/de création : cf. le film « Le Cas d’O » (2003) d’Olivier Ciappa, le film « Je t’aime toi » (2004) d’Olga Stolpovskay et Dmitry Troitsky, le film « La Mala Educación » (« La mauvaise éducation  », 2003) de Pedro Almodóvar, le film « J’en suis » (1997) de Claude Fournier, le film « Sugar Sweet » (2001) de Desiree Lim, le film « Grande École » (2003) de Robert Salis, le film « L’Homme qui venait d’ailleurs » (1976) de Nicolas Roeg, le film « Like It Is » (1998) de Paul Oremland (avec le producteur de disques), le film « People Jet Set 2 » (2003) de Fabien Ontoniente, le film « Oh ! My Three Guys » (1994) de Derek Chiu (avec les publicitaires), le roman Les Dix Gros Blancs (2005) d’Emmanuel Pierrat, le film « Le Goût des autres » (1999) d’Agnès Jaoui, le film « The Producers » (« Les Producteurs », 1968) de Mel Brooks (présentant le milieu artistico-médiatique comme rempli de folles tordues), le film « Play It As It Lays » (1972) de Frank Perry, le film « Billy’s Hollywood Screen Kiss » (1998) de Tommy O’Haver, la pièce Une Cigogne pour trois (2008) de Romuald Jankow (avec Paul, l’animateur radio), le roman Michael Tolliver est vivant (2007) d’Armistead Maupin (avec Nate), le film « The Box » (1975) de Paul Eddey, le film « Mamá Es Boba » (1997) de Santiago Lorenzo, le film « Behind The Red Door » (2002) de Matia Karrell (avec le publicitaire joué par Kiefer Sutherland), le film « Working Girls » (1986) de Lizzie Borden, le film « Woman On Top » (2000) de Fina Torres, le film « L’Anniversaire » (2005) de Diane Kurys, le one-man-show Comme son nom l’indique (2008) de Laurent Lafitte (avec Claude le publiciste), le film « Gay » (2004) de Tom Six, le film « El Grito En El Cielo » (1998) de Félix Sabroso et Dunia Ayaso, le film « Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ! » (1982) de Coline Serreau, le film « Clean » (2003) d’Olivier Assayas, le film « My Loving Trouble 7 » (1999) de James Yuen, le film « Amos Gutman, Filmaker » (1997) de Ran Kotzer, le film « L’Immeuble Yacoubian » (2005) de Marwan Hamed, la pièce Nietzsche, Wagner, et autres cruautés (2008) de Gilles Tourman (avec la réalisatrice Leni Riefenstahl), le film « Hammam » (1996) de Ferzan Ozpetek (avec Mehmet), la pièce À plein régime (2008) de François Rimbau (avec Luc travaillant dans le monde cinéma), le roman Gaieté parisienne (1996) de Benoît Duteurtre (avec Nicolas le directeur d’un journal), le film « Taxi Zum Klo » (1980) de Frank Ripploh (avec Bernd le directeur de cinéma), le film « Une Journée particulière » (1977) d’Ettore Scola (avec Gabriele le présentateur radio), le one-woman-show Paris j’adore ! (2010) de Charlotte des Georges (avec François-Pierre, le publiciste homo), le one-man-show Changez d’air (2011) de Philippe Mistral (avec Jean-Hugues, le journaliste homo), le film « Potiche » (2010) de François Ozon (avec Jérémy), le film « Devil Wears Prada » (« Le diable s’habille en Prada », 2006) de David Frankel, le film « Hunger Game, La Révolte : Partie 2 » (2015) de Francis Lawrence (avec le présentateur télé efféminé Caesar Flickmann), etc.

 

« Les People, ils sont tous devenus folles. » (cf. la chanson « Les People » de Marianne James) ; « J’avais des paillettes, du chauve-business. J’avais envie de ça. » (Zize, le travesti M to F du one-(wo)man-show Zize 100% Marseillaise (2012) de Thierry Wilson) ; « C’est quoi, la Rumeur n°1 dans le show-biz ? C’est l’homosexualité. » (Anthony Kavanagh dans le one-man-show Anthony Kavanagh fait son coming out, 2010) ; « Oh ! Mais laisse allumé, bébé. Y’a personne au contrôle. Et les dieux du radar sont tous ‘out’, et toussent et se touchent et se poussent, et se foutent et se broutent. » (cf. la chanson « Mathématiques souterraines » d’Hubert-Félix Thiéfaine) ; « Si on est gays, on attire les médias, et donc les producteurs. » (Dzav et Bonnard dans leur pièce Quand je serai grand, je serai intermittent, 2010) ; « À peine entrées dans le hall du théâtre, nous comprîmes que nous n’étions pas les seules à avoir reçu le message. Les ‘folles’ les plus élégantes de la ville avaient répondu à l’appel. […] Je sentais une certaine tension dans la salle. Je désignai à Sylvia les célébrités du monde artistique, généralement agglutinées en petits groupes et les mécènes de la grande industrie avec leur camarilla de chorégraphes, de décorateurs et de stylistes de mode, frangés d’une guirlande de mannequins au regard d’aveugle. » (Laura, la narratrice lesbienne du roman Deux femmes (1975), p. 91) ; « Cette connasse n’a pas capté que j’étais pédé comme Ruquier. » (Max, en aparté, la pièce 1h00 que de nous (2014) de Max et Mumu) ; « J’appelle Polly, elle me dit qu’elle est trop trop heureuse, qu’elles ont créé une boîte de production audiovisuelle, avec Claude, qu’elles l’ont appelé PoClauLesbo Production, ça la fait rire. » (Mike, le narrateur homosexuel parlant de son amie lesbienne Polly et de Claude la copine de celle-ci, dans le roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, p. 59) ; « Oh la la… Y’a vraiment beaucoup de pédés là-bas ! » (Laurent Violet se référant au monde des médias, dans son one-man-show Faites-vous Violet, 2012) ; « J’pensais que c’était la fête à mon cul, dans le [monde du] spectacle ! » (Rodolphe Sand imitant une femme hétéro mère porteuse, dans le one-man-show Tout en finesse , 2014) ; « [Jean-Pierre] Foucault, il est pédé ! » (Arnaud Ducret dans son one-man-show Pareil… mais en mieux, 2010) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « Keep The Lights On » (2012) d’Ira Sachs, Erik, le héros homosexuel, réalise des reportages destinés à la télé. Dans la pièce Doris Darling (2012) de Ben Elton, Doris, l’héroïne lesbienne, est directrice des programmes et animatrice d’un talk-show télé ; son grand jeu, c’est d’outer tous ses collègues présentateurs. Dans le film « Miss Congeniality » (« Miss Détective », 2001) de Donald Petrie, Vic, homosexuel, est le relookeur officiel – et le producteur officieux – du concours de Miss États-Unis ; et pendant la diffusion télé de ce programme national, deux membres de la prod, qui sont lesbiennes et travaillent derrière les caméras, en profitent pour faire leur coming out et s’insurger contre l’invisibilité lesbienne dans les mass médias. Dans la pièce Foot-ball (2008) de Christian Rullier, les journalistes sont associés spontanément aux personnes homosexuelles : « Y’en a qui font les pissotières… d’autres qui font les vestiaires… » dit le suspicieux entraîneur de foot. Dans la pièce Nous deux (2012) de Pascal Rocher et Sandra Colombo, Bernard, le héros homosexuel, est l’archétype du bobo parisien snob, travaillant à la télé (il est concepteur de jeux télévisés) et dans la mode ; lassé de sa carrière médiatique, il se recycle dans la direction artistique du camping de Saint Pierre-la-Bourg. Dans la pièce La Mort vous remercie d’avoir choisi sa compagnie (2010) de Philippe Cassand, Georges de la Ferrinière, le présentateur-télé, est homo… et il se trouve que son fils Éric l’est également ! Dans le film « L’Immeuble Yacoubian » (2006) de Marwan Hamed, Zaki, le personnage homo, est éditeur en chef d’un grand journal. Dans le roman La Vie est un tango (1979) de Copi, Silberman est le chef du journal La Crítica. Dans le one-man-show Au sol et en vol (2014) de Jean-Philippe Janssens, Jeanfi, le steward homo, travaille comme assistant-télé de Stéphane Plaza, présentateur d’une émission sur M6 qu’il présente comme un « hétéro très homo ». Dans la pièce Ma belle-mère, mon ex et moi (2015) de Bruno Druart et Erwin Zirmi, Julien, le héros bisexuel, est un célèbre présentateur télé : « Ça a commencé à marcher pour moi à la télé. » Dans le film « Entre amis » (2015) d’Olivier Baroux, Astrid, en pleine croisière, reçoit des coups de fil de son meilleur gay, qui travaille dans la publicité. Dans la biopic « Life » (2015) d’Anton Corbijn, le producteur Jack Warner menace James Dean de se tenir à carreau : « Si tu n’es pas un bon garçon, je te baiserai. » Dans le film « Carol » (2016) de Todd Haynes, Thérèse, l’héroïne lesbienne, travaille comme reporter au Times. Dans le film « Demain tout commence » (2016) d’Hugo Gélin, Bernie, homosexuel, est producteur de films d’action à Londres. Dans le film « La Folle Histoire de Max et Léon » (2016) de Jonathan Barré, Eugène, le publiciste de propagande pétainiste, est particulièrement efféminé.

 

En général, ces chefs de programme tentent d’influencer leur téléspectateurs et de leur imposer  leurs conceptions pulsionnelles et asexualisées de la sexualité : « Nous [Télé-Lune] allons séparer nos chers spectateurs en mâles, femâles et transexuâles. » (la speakerine du JT de Télé-Lune, dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi)

 
 

b) Des hommes qui commandent le monde de l’image mais pas leur propre vie :

Film "In & Out" de Frank Oz

Film « In & Out » de Frank Oz


 

Le problème de ces oligarques homosexuels des médias, c’est qu’ils vivent leur vie par procuration avec leur propre image, ou à travers leur empire télévisuel. Cela les précipite au mieux dans la schizophrénie et la dépression, au pire dans la mort : « Je ne suis pas un gentil mais un malade. C’est le show-biz ma maladie. » (Peter Malloy, présentateur télé et homosexuel, dans le film « In & Out » (1995) de Frank Oz) ; « Je ne savais pas que, en trois jours, je ferais le tour complet de tous ceux qui tirent les ficelles du monde gay. J’ai eu un véritable dégoût pour toute cette clique. » (Ashe, l’un des héros homos du roman Riches, cruels et fardés (2002) d’Hervé Claude, p. 234) ; « Le problème, c’est qu’on n’a rien pour alimenter le compte Twitter… » (Jean-Jacques, le chef de la bande des Virilius, dans la pièce Les Virilius (2014) d’Alessandro Avellis) ; etc.

 

Par exemple, la pièce En circuit fermé (1994) de Michel Tremblay dresse le portrait du monde impitoyable des médias, et de la lutte de pouvoir qui s’y joue ; certains personnages-requins, tels que Sonia, essaient de freiner l’ascension inéluctable du futur président de la télé, Nelligan Bougandrapeau, qui se révèle être homo : « Ce qu’il nous faut pour mener une chaîne de télé, c’est une bonne poigne. Pas un poignet cassé. »

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

 

a) Aux manettes du pouvoir médiatique ? :

Difficile de le nier : la visibilité homosexuelle, et les figures de proue de celle-ci, sont présentes et réelles dans l’espace médiatique mondial actuel. « Notre société est devenue tolérante à l’égard de l’homosexualité, au point que celle-ci est devenue un atout dans certains milieux, comme celui des médias, de la mode ou de la culture. » (Élizabeth Montfort, Le Genre démasqué (2011), p. 81) ; « Sous l’apparence constitutionnelle de la liberté d’expression, les clones ont conquis le pouvoir des médias et se sont attribué le pouvoir de contrôler les sources d’information. » (Philippe Guillaume, La République des clones, 1994) ; « Rupaul est une sorte de gourou, de Dalaï Lama pour la communauté homo. Mais il y a beaucoup d’hétéros qui regardent aussi. » (Rich Juzwiak, homosexuel, parlant de l’émission de télé-réalité transsexuelle aux USA Rupaul’s Drag Race, dans le documentaire « Tellement gay ! Homosexualité et Pop Culture », « Inside » (2014) de Maxime Donzel) ; etc.

 

14 juillet 2013 à Paris (soi-disant clin d'oeil à Desmond Tutu et à sa "Nation Arc-en-ciel")

14 juillet 2013 à Paris (soi-disant clin d’oeil à Desmond Tutu et à sa « Nation Arc-en-ciel« )


 

Par exemple, pendant le Jeu de la Vérité, on demande à la comédienne Alice Sapritch « pourquoi elle ne fréquente que des homos ». Elle répond : « Dans nos métiers, il y a beaucoup d’homosexuels. »

 


 

La forte intrication entre homosexualité et leadership audiovisuel ne date pas d’hier. « L’un des plus célèbres de ces bars, le Mikado, était fréquenté par des membres du gouvernement et des patrons à la recherche de mousses en goguette. » (Philippe Simonnot parlant d’un établissement allemand dans les années 1920-30, dans son essai Le Rose et le Brun (2015), p. 30) Je vous renvoie à l’émission Zone interdite de Pascal Lebovici et d’Édouard Duchâtenet consacrée au marketing gay, et diffusée sur la chaîne M6 en 1998. Par exemple, dans les années 1970 en France, Lucien Jeunesse, était homosexuel et animateur du Jeu des 1000 francs sur France Inter. Dans son autobiographie Down There On A Visit (L’Ami de passage, 1962), Christopher Isherwood raconte comment il a travaillé dans le cinéma, à Hollywood (Californie) dans les années 1940. Dans ses mémoires (Palimpseste – Mémoires, 1995), Gore Vidal parle d’« Alla Nazimova, une actrice sombre et au pouvoir presque intolérable qui régnait sur le monde lesbien d’Hollywood, qui englobait, d’après mes sources fiables, la quasi-totalité des stars féminines ou des épouses des stars » (p. 436).

 

Yves Mourousi

Yves Mourousi


 

En France, un certain nombre de présentateurs de Journal Télévisé de grande audience ont été ou sont homosexuels : Bruno Masure, Yves Mourousi, Hervé Claude, etc. Côté animateurs populaires, on a aussi ce qu’il faut (et à présent, ils s’en cachent de moins en moins) : Marc-Olivier Fogiel, Laurent Petitguillaume, Éric Galliano, Laurent Ruquier, Stéphane Bern, Frédéric Mitterrand, Magloire, Pascal Sevran, Philippe Verdier, Dave, Christophe Beaugrand, Jean-Marc Morandini, Jean-Pierre Koffe, Xavier Bettel (actuel Premier ministre luxembourgeois, et ancien présentateur télé), peut-être Yann Barthès, etc. « Je suis hétéro et homo… hétéromo ! Les animateurs c’est comme les anges, ça n’a pas de sexe ! » (l’animateur homosexuel Olivier Minne, au micro de RMC en août 2014)

 

En arrière-boutique, dans les hauts postes de responsabilité médiatique, les patrons homosexuels se sont bien installés aussi. On retrouve des personnes homosexuelles en particulier dans les métiers du management de l’image : Pierre Bergé (ex-PDG de Yves Saint Laurent et de la revue Têtu), Bertrand Mosca (directeur des programmes de France 3 et directeur général de Netgem Medias Services), Jean-Paul Potard (PDG Société Jean-Paul Gaultier), Marc Tessier (PDG de France Télévision), Michel Guy (vice-président de la chaîne de télévision La Sept et vice-président du Festival d’Avignon), Jeffrey Schmalz (sous-directeur du New York Times en 1990), Guy Black (président de la Press Complaints Commission), Michael Bishop (PDG de British Midland), David Geffen (propriétaire de label de musique et co-fondateur de Dreamworks), Pascal Houzelot (président de Pink TV), Jean-Paul Cluzel (président de Radio France), Jean-Jacques Aillagon (PDG de TV5, conseiller du groupe Artemis), Donald Potard (PDG des maisons Ungaro Europe et Castelbajac), etc.

 

Certains sont même devenus ministres de la culture : Jean-Jacques Aillagon, Jack Lang, Frédéric Mitterrand…

 

Ce n’est pas une tendance spécifiquement française. Rien que dans le monde hispanophone (Espagne et Amérique Latine prioritairement), plein de présentateurs et de directeurs de chaîne de la télé/revue sont homos : Jesús Vázquez (sur Telecinco), Jorge Javier Vázquez (créateur du « néo-réalisme télévisuel »), Boris Izaguirre (présentateur), Alfonso Llopart (réalisateur de Shangay Express), Miguel Ángel López (directeur de la revue homo Zero), Jordi González (présentateur). Idem en Angleterre et aux États-Unis : Kristian Digby (sur BBC Choice), Graham Norton (sur Channel 4), Paul O’Grady (sur Channel 4), Brendan Courtney, Antony Cotton (sur ITV1), Ellen DeGeneres (possédant une émission à son nom), Stephen Fry, Claire Balding (présentatrice des sports), Gok Wan (le flamboyant animateur), Jane Hill (sur la BBC), Sue Perkins (sur la télé britannique), Anderson Cooper (présentateur-vedette de CCN), Mary Portas, Craig Revel Horwood (l’un des jurés du Danse avec les stars de la BBC), Eileen Gallagher (productrice), Sir Cameron Mackintosh (producteur), Alice Arnold (présentatrice sur BBC), Pratibha Parmar (réalisatrice), Jane Czyzselska (éditrice du magazine lesbien DIVA), Steve Blame (sur MTV), Tim Cook (PDG d’Apple), etc.










 

Les animateurs batifolent même parfois ensemble. Et si ça ne s’est pas encore fait, ils prétextent que c’est « parce que ce n’était pas le bon moment » ou « par incompatibilité d’agenda » : « J’ai toujours trouvé Steevy plutôt mignon. Je crois qu’au moment où lui aurait été plutôt enclin à le faire, je n’étais pas disponible, parce que je vivais en couple et que j’étais fidèle. Puis quand j’ai été libre, ça faisait plusieurs années qu’on travaillait ensemble, et lui ne se voyait pas coucher avec son patron. […] On nous a tellement fait chier avec ça, l’un et l’autre, que c’est devenu risible. […] On a le projet de monter un jour ensemble sur scène et de faire un spectacle qui s’appellerait ‘Ils vont enfin coucher ensemble ! Comprenez que le seul obstacle a été… cette incompatibilité d’agenda. » (Laurent Ruquier parlant de Steevy, son petit protégé, dans l’interview suivante)

 

Le fait d’être aux commandes des médias permet à certaines personnes homosexuelles de ressentir l’orgueil du sophiste, du tribun de la Plèbe, du Pygmalion : « Plus qu’ailleurs, chez les homos, […] l’homosexualité peut devenir une fierté, une sorte de coterie d’élus à qui appartiennent les arcanes de la belle vie. Les relations sont faciles, et on fait des rencontres, parfois de personnes importantes qu’on n’aurait jamais connues ailleurs. Et on voyage, on court le monde et les fêtes, on ressent un certain orgueil à savoir vivre mieux que les autres, à être à l’avant-garde de tout, d’un milieu qui a tant de créateurs, à être en quelque sorte le fer de lance de la civilisation. » (Sébastien, Ne deviens pas gay, tu finiras triste (1998), p. 35) ; « La nature féminine se transforme sous le crayon des créateurs de mode. […]  Ils entraînent l’humanité consentante vers des corps de femmes sans seins ni fesses, sans rondeur ni douceur, des corps de mec, longs et secs. Ce sont leurs fantasmes que les créateurs de mode imposent à l’humanité, leurs fantasmes d’homosexuels (puisque l’énorme majorité d’entre eux le sont), qui rêvent davantage sur le corps d’un garçon que sur celui d’une femme. […]  Aujourd’hui, les jeunes filles, toujours au bord de l’anorexie, se fabriquent un corps de garçonnet pour plaire à des créateurs homosexuels qui n’aiment pas les femmes, qui les considèrent comme de simples ‘portemanteaux’, et les terrorisent pour quelques grammes de trop. » (Éric Zemmour, Le Premier Sexe (2006), pp. 19-20) ; etc.

 

Cela dit, il ne faut pas croire que les personnes homosexuelles dirigent le Monde, ni même le monde médiatique. Ça, c’est une illusion d’optique dans laquelle beaucoup d’intellectuels (par ailleurs très sérieux), d’hommes politiques un peu paranos, tombent en ce moment, parce qu’ils essaient de comprendre la popularité et la démocratisation fulgurante de la thématique homosexuelle sur nos petits écrans : « Forts de l’efficacité et de l’audience que leur assurent la complaisance des médias, la complicité de personnalités influentes, le soutien de leaders et de partis politiques, notamment de gauche, une minorité de marginaux homosexuels et toxicomanes, remarquablement organisés, ont lancé une puissante campagne pour faire passer dans le droit non écrit, sous la pression, la légalisation objective de leurs perversions et de leurs déviances. » (Ernest Chénière, le député RPR, dans le journal Le Monde du 14 décembre 1993) ; « L’émission du Sidaction a été une mystification de première grandeur, une escroquerie nationale dont l’objectif réel était de conférer officiellement aux comportements contre nature un statut de normalité. Puissance des ‘copinages’ médiatiques au service d’une certaine pornographie, puissance du lobby homosexuel, volonté de celui-ci de se dédouaner de toute responsabilité dans l’extension de la pandémie. » (Thomas Montfort, Sida le vaccin de la vérité (1995), p. 51-52) ; « Le lobby gay et lesbien, est très actif dans les médias et dans les lieux de pouvoir, comme les partis politiques. » (Élizabeth Montfort, Le Genre démasqué (2011), p. 30) ; etc. Ce n’est pas parce qu’une minorité des personnes homosexuelles – minorité elle-même instrumentalisée par un lobby hétéro-bisexuel beaucoup plus invisible et puissant qu’elle, qui s’en sert de chair à canon démagogique et de rideau à fleurs rose pour occulter son propre despotisme – se retrouve à des postes décisionnels de large visibilité et d’influence indéniable, que la plupart des personnes homosexuelles conspirerait pour être les maîtres de la télé, et qu’elles y parviendraient concrètement. Les véritables magnats de l’appareil médiatique mondial sont des êtres humains hétéro-bisexuels, gay friendly en intentions et homophobes dans les faits car ils veulent neutraliser l’homosexualité au profit de la suprématie de leur idéologie bisexuelle-asexuée-angéliste. « Le publicitaire n’est pas un prophète ; c’est le bras armé de l’idéologie dominante. Sous des airs ludiques, il est un officier supérieur du capitalisme. » (Éric Zemmour, Le Premier Sexe (2006), p. 26)

 
 

b) Des hommes qui commandent le monde de l’image mais pas leur propre vie :

B.D. "Kang" de Copi

B.D. « Kang » de Copi


 

Il n’est pas étonnant que beaucoup de personnes homosexuelles investissent davantage l’univers de l’audiovisuel que celui de la Réalité. À travers les objets et les images, elles fuient un mal-être existentiel et parfois amoureux, et pensent résoudre l’effondrement narcissique de leur personnalité. Celles qui ne font pas partie des milieux médiatiques de l’empowerment néo-libéral à proprement parler s’arrangent pour se laisser happer par les images d’une autre manière, à travers leurs loisirs et leurs passions (la bande dessinée, les jeux vidéo, la photo, la musique, la poésie, la peinture, la mode, Internet, le cinéma, etc.).

 

Tim Cook, PDG d'Apple, fait son coming out en octobre 2014 : "Je suis fier d'être gay." (Eh ben ça se voit...)

Tim Cook, PDG d’Apple, fait son coming out en octobre 2014 : « Je suis fier d’être gay. » (Eh ben ça se voit…)


 

Et pour ce qui est de la réalité du patronat LGBT dans les médias, elle n’est pas toute rose. « Les producteurs me disaient : ‘C’est vachement bien, mais il faut ajouter vingt-cinq rires’ ou bien : ‘T’es pédé, il faut faire des blagues sur les pédés, c’est rigolo !’ Ils voulaient me faire jouer au Point-Virgule. On ne me parlait pas du tout de mise en scène ou de théâtre, on me parlait d’efficacité. » (Vincent Dedienne, profession comédien gay pute-du-système, dans Les Inrockuptibles… très corruptibles, justement, jeudi 12 novembre 2015) Les quelques présentateurs télé qui ont fait le coming out se sentent piégés par leur image de « gays » et leur propre entourage professionnel (et pour cause : « l’homosexuel » n’existe pas, c’est une caricature : personne ne se définit par sa tendance sexuelle, et c’est inhumain et irrespectueux de croire le contraire), même s’ils ne se donnent pas le droit de s’en plaindre car ils sont complètement complices de la construction de cette réputation. Ils se retrouvent parfois dans des situations honteuses irréversibles (je pense par exemple au présentateur Marc-Olivier Fogiel qui en est déjà à deux enfants mexicains achetées et obtenues par GPA ; ou encore au présentateur québécois Joël Legendre, dans la même panade avec son compagnon et « leur » fils), et ils ont tout intérêt à assumer le mensonge pour qu’il ne leur retombe pas dessus.

 


 

Au fond, les patrons homos de l’audiovisuel vivent le drame narcissique de la perte de leur liberté, et du déni de cette perte, pour sauver la face : « Je suis journaliste et animateur d’une émission de télévision en activité sur une chaîne. […] Mon métier n’est qu’image, je l’ai choisi ou il m’a choisi, je ne sais plus trop. » (Gaël-Laurent Tilium, Recto/Verso (2007), p. 11)

 
 

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Code n°153 – Pygmalion (sous-codes : Divin artiste / « Je suis mon oeuvre » / Amant-objet / Statues / Musée Grévin / Coiffeur homo / Couturier homo / Destruction iconoclaste)

Pygmalion

Pygmalion

 

NOTICE EXPLICATIVE :

Façonner l’autre à son image (fantasmée)

 

Film "Un beau jour, un coiffeur…" de Gilles Bindi

Film « Un beau jour, un coiffeur… » de Gilles Bindi


 

Qui aurait pu prédire que l’être humain, tout doté de bon sens qu’il est, puisse un jour tomber amoureux de lui-même à travers un autre, surtout si cet « Autre » est un objet ou une statue ? Il a beau savoir que ce mannequin, ou cet amant vivant excessivement adoré et instrumentalisé, ne peut pas l’aimer en retour parce qu’il est soit inerte soit trop couvé pour pouvoir en placer une, il s’évertue, comme le sculpteur de la mythologie grecque Pygmalion avec sa statue Galatée, à donner à ses pulsions et à ses fantasmes esthétiques de possession l’apparence et le contenu de l’amour. En d’autres termes, il ne se place pas en réceptacle et serviteur humble de l’Amour, mais en créateur divin qui va façonner l’Amour de ses propres mains, à lui tout seul.

 

Le désir homosexuel est l’un des élans humains les plus marqués de cette illusion de l’amour des statues, de ce mythe de l’invention de la Vérité par l’art et les sentiments. Beaucoup de personnes homosexuelles sont tombées amoureuses de l’homme-objet ou de la femme-objet des magazines, avant d’orienter leur cœur, par défaut, vers les individus de chair et de sang qui correspondaient « le moins mal » à leurs projections narcissiques « artistiques ». Certaines se choisissent même des métiers de Pygmalion (coiffeur, couturier, photographe, maquilleuse, poète, écrivain, etc.) qui les consoleront tant bien que mal de leur orgueil de créature qui veut être Créateur.

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Frankenstein », « Cirque », « Don Juan », « Femme et homme en statues de cire », « Amant narcissique », « Homme invisible », « Tomber amoureux d’un personnage de fiction ou du leader de la classe », « Se prendre pour Dieu », « Fusion », « Clonage », « Clown blanc et Masques », « Poupées », « Frère, fils, père, amant, maître, Dieu », « Super-héros », « Amant comme modèle photographique », « Morts-vivants », « Adeptes des pratiques SM », « Fan de feuilletons », « Collectionneur homo », « Cannibalisme », « Train », « Vent », « Femme fellinienne géante et pantin », « Prostitution », à la partie « Antiquaire homo » du code « Fresques historiques », à la partie « être traité comme un objet » du code « Viol », à la partie « Corps morcelé » du code « Ennemi de la Nature », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

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1 – PETIT « CONDENSÉ »

 

Je ne suis pas qu’un corps !

(… J’ai aussi une voiture !)

 

Dans un monde où la science semble avancer spectaculairement, où une certaine société matérialiste et individualiste prône le mythe du self-made man et l’auto-réalisation par l’art et les bons sentiments, beaucoup de personnes – notamment homosexuelles – s’imaginent qu’elles peuvent être leur œuvre. En fantasme, le créateur et sa créature fusionnent : elles disent qu’elles sont leurs chansons, leur livre, leurs paroles, leurs goûts, leurs actes. « C’est notre fiction qui nous constitue » soutient par exemple Monique Wittig dans Les Guérillères (1969). La distance vitale entre l’artiste et son chef d’œuvre n’est en général pas respectée. Il leur arrive même de comparer l’exercice d’écriture à la masturbation. Très souvent, à les voir vivre, on s’aperçoit qu’elles se prennent pour ce qu’elles disent, ce qui explique notamment leur susceptibilité et la fermeture de certains de leurs discours. Elles croient, par l’exercice de l’imitation, se créer elles-mêmes. Elles sont d’ailleurs nombreuses à défendre que les travestis finissent par devenir vraiment ce qu’ils imitent, et que les sujets transsexuels hommes sont réellement des femmes.

 

Ce rêve de fusion avec leur création peut également s’exprimer par la rupture ou l’éloignement par rapport à cette dernière. « Contrairement à la plupart des romanciers contemporains dont la matière est essentiellement de source intime, intérieure, moi, j’ai, avant de pouvoir mettre ma matière en œuvre, à la créer hors de moi, à la poser devant moi, séparée, détachée de moi, presque étrangère à moi. » (Roger Martin du Gard à André Gide en 1933) Cependant, cette démarche a tout l’air d’une coquetterie : c’est en feignant de délaisser leur œuvre que le désir de s’attacher à elle au point de s’y confondre est parfois le plus fort. Étant donné qu’en intention, leur chef d’œuvre se veut anti-identitaire, elles se cachent à elles-mêmes leur narcissisme de créateurs. Il peut y avoir, notamment dans l’écriture automatique ou de l’acte iconoclaste, une forme de narcissisme : on s’écoute (s’) abandonner, on se regarde détruire (au ralenti).

 

Par l’art plus que par la science, beaucoup de personnes homosexuelles se prennent pour des Hommes ressuscités, des dieux-sculpteurs de Réalité. C’est l’idée qu’exprime par exemple André Gide quand il affirme dans son roman Les Faux-Monnayeurs (1925) que « la réalité l’intéresse comme une matière plastique » (p. 133). Elles considèrent le regard humain comme principal créateur de ce qui est vu, et non comme récepteur de ce qui le dépasse ; l’expérience extatique du dédoublement de soi ou de la mythomanie, comme une manière juste d’appréhender la Réalité. Déplacer des objets par un simple coup d’œil, jeter des sorts, lutter contre des démons, déployer ses pouvoirs magiques pour contrôler les éléments naturels, ou figer ses ennemis en statues, sont souvent des fantasmes esthétiques exprimés par les personnes homosexuelles (cf. le vidéo-clip de la chanson « Dégénération » de Mylène Farmer).

 

Le statut humain qui leur semble le mieux conduire à la nature divine qu’elles visent est celui d’artiste, et plus particulièrement de poète. Elles sacralisent souvent la figure de l’auto-créateur libre et visionnaire, qui forgerait le monde en le nommant. Le rôle d’artistes qu’elles s’attribuent cumule orgueil précieux et auto-détestation. L’activité artistique sert de manière de se consoler de n’avoir pas réussi totalement à se faire Dieu. Hervé Guibert n’a-t-il pas écrit un jour que « l’œuvre artistique était l’exorcisme de l’impuissance » (Hervé Guibert, À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie (1990), p. 265) ?

 

Pour s’auto-persuader de leur grandeur divine sans se l’attribuer à elles-mêmes de manière trop visible et suspecte, les Pygmalions narcissiques homosexuels ont coutume de projeter tout leur émerveillement d’eux-mêmes vers leur création artistique, vers leur partenaire de vie qu’ils ont voulu sauver de la misère et qu’ils couvrent de cadeaux, de bijoux, de sollicitude, d’attentions, de sexe, de caresses. Énormément de personnes homosexuelles prennent leur amant pour un objet, un fétiche à célébrer comme un reflet spéculaire magnifique et à détruire comme un bibelot. Il n’est pas rare, par exemple, d’entendre des hommes traiter leur compagnon de « nounours », de « bébé », ou de « porte-manteau », même parfois avec des cœurs dans les yeux. Certains vont jusqu’à affirmer (je l’ai entendu !) que leur seul souci, après avoir bien profité de leur printemps de trentenaires, est d’« équiper leur maison d’un amant » à la quarantaine. Et je ne parle pas de la louange des « jolis p’tits culs », des « longues bites », ou des « gros seins », sorties de la bouche de la clientèle des établissements gay…

Comme pour illustrer que l’union homosexuelle est déséquilibrée parce que réifiante, beaucoup d’auteurs homosexuels représentent dans leur iconographie un rapport fétichiste entre les amants : l’un d’eux est le modèle photographique de l’autre, et le personnage qui divinise son compagnon par la photo, le dessin, ou la sculpture, finit toujours par se faire larguer puis traiter comme un objet par celui qu’il a voulu réifier. Cette vision de l’amour n’apparaît pas comme insultante aux esprits qui la représentent étant donné qu’elle se pare des meilleures intentions. Un certain nombre de personnes homosexuelles veulent être les Pygmalion fusionnant avec leur amant créé : souvent, des célébrités homosexuelles lancent des jeunes talents, qui sont par la même occasion des amants temporaires (on peut penser en particulier à Jean Cocteau avec Raymond Radiguet ou Jean Marais, à John Waters avec Divine, à Yvonne Brémonds d’Ars avec Suzy Solidor, au baron Von Sinclair avec Hölderlin, Laurent Bon avec Yann Barthès, etc. Elles attendent de leur amant qu’il soit leur parent-objet, ou leur fils-objet, le tout sans lien de filiation de sang bien sûr. Leur partenaire, c’est leur petit chouchou à elles, celui qu’elles blottissent contre elles pour le protéger des agressions extérieures. « Julien est là tout entier, debout, dans la paume de ma main. » (le juge Kappus dans le roman Portrait de Julien devant la fenêtre (1979) d’Yves Navarre, p. 44) Elles ne se rendent pas toujours compte qu’à force de le tenir bien serré contre elles, ce dernier est en train de devenir symboliquement – et parfois réellement – violet. « Quand tu es comme ça, anéanti contre moi, j’ai l’impression de te protéger. » (Jean Genet, Journal du voleur (1949), p. 163)

 

Leur désir de materner l’amant ou de se lover en lui cache souvent un souhait de disparaître ou de retourner au stade intra-utérin. « J’aimerais que tu sois un kangourou avec une poche pour que les petits kangourous s’y glissent. » (Virginia Woolf s’adressant par lettre à Violet Dickinson) Il arrive que certaines personnes homosexuelles – celles qui de l’extérieur ressemblent à des statues du Musée Grévin tellement elles sont timides, muettes, et sans personnalité – fassent de leur partenaire un bouclier ou un paravent afin de ne pas affronter la vie, et qu’elles se débrouillent toujours pour sortir avec des personnalités très étouffantes et charismatiques qui vont les surprotéger et faire leur travail de sociabilité à leur place. Les paravents dont parle Jean Genet ne sont pas, pour cette raison, à considérer dans le sens uniquement matériel. Il faut y lire une métaphore des amants.

 
 

2 – GRAND DÉTAILLÉ

 

FICTION

 

a) Divin artiste :

Dans les œuvres homosexuelles, le statut d’artiste est particulièrement valorisé. On a l’impression qu’il n’y a pas de plus grand titre – après « l’être amoureux » – que celui de Poète ou d’Artiste : « Moi, mon truc, c’est pas la chasse ou la pêche. C’est l’art ! » (Jarry dans le one-man-show Entre fous émois (2008) de Gilles Tourman) ; « Un poète est plus qu’un homme. » (Heurtebise dans le film « Orphée » (1950) de Jean Cocteau) ; « Écrire : c’est un sacerdoce, une entrée en religion. » (Philippe Besson, En l’absence des hommes (2001), p. 106) ; « Je veux être artiste ou n’être rien. » (Louis II de Bavière dans la pièce Le Roi Lune (2007) de Thierry Debroux) ; « Oh la la… Y’a vraiment beaucoup de pédés là-bas ! » (Laurent Violet, se référant au monde du spectacle et des arts, dans son one-man-show Faites-vous Violet, 2012) ; « Je suis une grande amatrice d’art. » (Catherine, l’héroïne lesbienne, dans la pièce Un Lit pour trois (2010) d’Ivan Tournel et Mylène Chaouat) ; etc.

 

Par exemple, dans la pièce Les Sex Friends de Quentin (2013) de Cyrille Étourneau, Jules, l’écrivain pédant homosexuel, se décrit pompeusement comme le « Prince des Poètes » ou « L’Homme en noir ». Dans la pièce Un Tango en bord de mer (2014) de Philippe Besson, Stéphane fait passer l’écriture pour un rituel sacré, un processus créatif et créateur impossible à interrompre, un moment en suspension : « Je revenais à toi quand l’écriture cessait. » Dans le film « Love Is Strange » (2014) d’Ira Sachs, le couple Ben/George est engagé dans l’artistique : l’un est peintre, l’autre prof de chant et de musique.

 

L’artiste homosexuel se veut souvent l’égal de Dieu : cf. le roman The Well Of Loneliness (Le Puits de solitude, 1928) de Marguerite Radclyffe Hall (avec la figure du Pygmalion-Poète en Stephen), le roman Le Portrait de Dorian Gray (1890) d’Oscar Wilde, la pièce Et puis j’ai demandé à Christian de jouer l’intro de Ziggy Stardust (2009) de Renaud Cojo (avec la figure sacralisée du Poète), le téléfilm « Clara cet été-là » (2003) de Patrick Grandperret (avec Sonia, la figure de l’« artiste » bisexuelle extraordinaire), etc. Dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi, l’Auteur se fait appeler « Dieu » par la Comédienne. Dans le roman Le Musée des amours lointaines (2008) de Jean-Philippe Vest, le peintre Jioseppe Campi signe ses tableaux avec les initiales christiques « J. C. ».

 

Le héros homosexuel croit, comme Adam, créer le monde par la parole et par l’art, se créer lui-même : « Toute influence est immorale. » (Lord Henry, dans le roman Le Portrait de Dorian Gray (1890) d’Oscar Wilde) ; « Imaginez le souffle du romancier qui aperçoit pour la première fois son œuvre. » (Thibaut de Saint Pol, N’oubliez pas de vivre (2004), p. 249) ; « En un sens, nos paroles sont réalité. Elles peuvent créer des mondes et les détruire. Elles ont le tranchant du couteau. […] » (Naomi Alderman, La Désobéissance (2006), p. 17) ; « De même que Dieu a créé ce monde par la parole, nous créons des mondes par nos mots. […] Nos mots sont puissants. Nos mots sont réels. » (idem, pp. 289-292) ; « Il n’y a pas à dire, Jioseppe a vraiment un don, qui lui permet d’aller au-delà même de la représentation vraie, pour toucher l’idéal. […] Il ne se considère pas comme un simple imitateur de nature. » (Jean-Philippe Vest, Le Musée des amours lointaines (2008), pp. 10-11) ; « La machine à écrire est sacrée. » (cf. une réplique de la pièce Howlin’ (2008) d’Allen Ginsberg) ; « Je dois créer une œuvre d’art. Je dois chanter l’apothéose, faire croire que j’ai écrit la Bible. » (cf. la chanson « Une Chanson sans paroles et sans musique » de Jann Halexander) ; « Vivre, c’est improviser. Être toujours en totale improvisation. » (le jeune Mathan, homosexuel, dans la pièce Un Cœur en herbe (2010) de Christophe et Stéphane Botti) ; etc. Dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, il est question des « yeux tout-puissants du narrateur » (p. 404).

 

C’est l’effet « Madeleine de Proust » bobo : je me raconte ressentir. « Enfin, Gabrielle redécouvre l’état d’écriture, jubile à évoluer parmi les créations de son esprit, éprouve sa toute-puissance à l’égard des personnages, repousse les limites des mots, affronte le courage de dire. […] Lorsqu’elle écrit, des vagues émotions la traversent. […] Elle n’a jamais ressenti cela. Elle se sent vivante. » (Élisabeth Brami, Je vous écris comme je vous aime (2006), pp. 98-99) ; « Nicolas se sentait pleinement lui-même : vagabond, poète. » (Benoît Duteurtre, Gaieté parisienne (1996), p. 120) ; « Vous vous écoutez écrire. » (le narrateur homosexuel du roman N’oubliez pas de vivre (2004) de Thibaut de Saint Pol, p. 120) ; « Poète, on se prend à son jeu. C’est le charme. […] Je me suis fait pleurer moi-même en l’écrivant. » (Cyrano par rapport à la lettre d’amour qu’il a écrite dans la pièce Cyrano intime (2009) d’Yves Morvan) ; « Tu peux t’inventer ta propre personnalité. » (Léo, le héros homosexuel dans le film « Hoje Eu Quero Voltar Sozinho », « Au premier regard » (2014) de Daniel Ribeiro) ; etc.

 

Aux yeux du héros homosexuel, le monde des statues va cristalliser ses fantasmes érotiques et incarner sa créativité divine. C’est la raison pour laquelle, dans les fictions homo-érotiques, on retrouve autant de sculpteurs ou d’amateurs de sculpture. Par exemple, dans le film « Joyeuses Funérailles » (2007) de Franz Oz, Daniel découvre soudainement l’homosexualité de son père décédé en réalisant dans le bureau de ce dernier qu’il est rempli d’Apollons grecques. Dans le roman Paysage avec dromadaires (2014) de Carola Saavedra, Erika est une sculptrice lesbienne qui va avoir une liaison avec la jeune et belle Karen. Dans la pièce 1h00 que de nous (2014) de Max et Mumu, Matthieu-Alexandre, le fils aîné homosexuel de Marie-Muriel, fait des sculptures du meilleur goût : en forme de bites. Dans le roman Nous sommes l’eau (2014) de Wally Lamb, Annie, sculptrice, vit une passion pour Viveca, une galeriste new-yorkaise. Dans le one-woman-show Mâle Matériau (2014) d’Isabelle Côte Willems, la pièce commence par une femme sur scène (la narratrice transgenre F to M) qui se met en position fœtale, comme un monstre difforme sur une table d’opération : elle exprime en quelque sorte que son corps lui appartient et qu’elle serait son propre matériau.

 
 

b) « Je suis mon œuvre » :

L’orgueil du personnage homosexuel qui se met dans la peau de l’artiste divin ne s’arrête pas là. Comme il ne veut auto-suffisant, à la fois il se glorifiera en tant que Créateur capable d’engendrer une belle création à son image, et il ne supportera pas que cette création lui fasse de l’ombre. C’est pourquoi il dit souvent qu’il ne fait qu’Un avec son ouvrage/miroir narcissique : « L’œuvre d’un poète est sa vie… et la vie d’un poète est son œuvre. On ne peut les séparer. Pour lui, vivre est un art et son art est toute sa vie. » (Catherine en parlant de son fils homosexuel Sébastien, dans le film « Suddenly Last Summer », « Soudain l’été dernier » (1960) de Joseph Mankiewicz) ; « Moi je… m’invente une vie. » (cf. la chanson « C’est dans l’air » de Mylène Farmer) ; « Nous ne sommes reliés qu’à nous-mêmes. » (cf. la chanson « Nous souviendrons-nous » de Mylène Farmer) ; « Je suis mon œuvre. […] Si je n’écrivais pas, je crois bien que je serais mort. » (Philippe Besson, En l’absence des hommes (2001), p. 106) ; « Ce sont des mots triomphants ! » (la voix narrative de la pièce Arthur Rimbaud ne s’était pas trompée (2008) de Bruno Bisaro) ; « Je puis dire que je suis mon ouvrage. » (la Marquise de Merteuil, Lettre LXXXI, dans le roman Les Liaisons dangereuses (1782) de Choderlos de Laclos) ; « Je ne sais pas ce qui est réel et ce que j’invente. » (Anna dans le roman Un Garçon d’Italie (2003) de Philippe Besson, p. 17) ; « Les choses que je n’imagine pas n’existe pas. » (l’héroïne de la pièce La Voix humaine (1959) de Jean Cocteau) ; « J’ai envie d’être coulé dans le béton. » (Glen dans le film « Week-end » (2012) d’Andrew Haigh) ; « Tu te prends pour la réincarnation de David ou quoi ? » (Jian Cheng s’adressant à Wang Ping qui se regarde dans la glace, dans le film « Nuits d’ivresse printanière » (2009) de Lou Ye) ; « On est un peu homos clichés aujourd’hui. » (Nicolas, Gabriel et Rudolf, dans le film « Boys Like Us » (2014) de Patric Chiha) ; « Je ne suis pas une drag, je suis de l’art ! » (le dragqueen dans le film « Cost Of Love » (2010) de Carl Medland) ; « Je suis une photographie en noir et blanc. » (cf. la chanson « Mélancolie toujours » de Jann Halexander) ; « Je suis une caricature. » (la figure de Sergueï Eisenstein, homosexuel, dans le film « Que Viva Eisenstein ! » (2015) de Peter Greenaway) ; etc.

 

Par exemple, dans la pièce Lacenaire (2014) de Franck Desmedt et Yvon Martin, Lacenaire est un poète qui se croit sublime dans la cruauté et qui tente de « faire de sa vie son œuvre ».
 
 

c) Le personnage homosexuel prend son amant pour un objet :

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Cannibalisme », « Amant narcissique », et à la partie « Dos » du code « Amant comme modèle photographique » dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 

N’étant que créature – ou créateur secondaire – et non Créateur, le héros homosexuel ne va pas pouvoir fusionner avec son œuvre artistique. Pour se consoler de cet échec, et quand même se persuader qu’il est Dieu, il se rabat alors sur la fétichisation sacralisante de son ouvrage, et sur la sentimentalisation d’un amant qu’il va mettre sur un piédestal comme une statue, et dont il va se revendiquer possesseur privilégié : cf. le film « Prends-moi » (2002) d’Everett Lewis.

 

Par exemple, dans le film « Entre les corps » (2012) d’Anaïs Sartini, le boulot d’Hannah, l’héroïne lesbienne, est de sélectionner en casting des actrices pour un film. Dans le film « Sekret » (2012) de Prezemyslaw Wodcieszek, Ksawert, gay, est un danseur qui travaille comme drag queen et Karolina est son agent. Dans son one-man-show Tout en finesse (2014), Rodolphe Sand dit qu’il aurait aimé être directeur de casting. Dans le film « L’Objet de mon affection » (1998) de Nicholas Hytner, Rodney, le riche et vieux critique d’art, entretient le jeune acteur Paul. Dans le film « Marguerite » (2015) de Xavier Giannoli, Atos Pezzini, homosexuel, chaperonne des petits jeunes artistes qui veulent évoluer dans le monde du théâtre : par exemple, il définit Diego, son assistant (habillé en marin), comme « son poisson-pilote ». Dans la pièce La Vie est une tarte aux pommes (2014) de Michel Jonasz, l’imprésario est gay. Dans le film « Vita et Virginia » (2019) de Chanya Button, Virginia Woolf écrit en 1929 une autobiographie, Orlando, prenant comme inspiratrice son ex-amante Vita Sackville-West : cette dernière est gênée d’être « la Muse de Mademoiselle Woolf ». Mais après avoir vu le résultat romanesque, elle change d’avis et tombe amoureuse de son double fictionnel : « Je suis tombée amoureuse de ta vision de moi. » déclare Vita.

 

Le fait de transformer l’amant en objet indique un élan de possessivité qui se veut de l’amour mais qui au fond n’en est pas : « J’avoue t’avoir adoré à la folie, avec extravagance, absurdité. Je voulais t’avoir pour moi tout seul. » (Oscar Wilde, Le Portrait de Dorian Gray, 1891) ; « Mais de toi je ferai ce que je voudrai. » (Bruno à son « fils-amant » Jérémie, dans le téléfilm « Sa raison d’être » (2008) de Renaud Bertrand) ; « Il faut que je l’aie ! » (Léopold racontant sa réaction face au premier garçon dont il prétend être tombé amoureux, dans la pièce Gouttes dans l’océan (1997) de Rainer Werner Fassbinder) ; « La seule chose qui m’importe aujourd’hui : posséder une femme. » (Alexandra, la narratrice lesbienne du roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, p. 15) ; « Je veux sa bouche. Je veux son cul. Il est à moi ! » (Lennon, le héros homosexuel parlant de Martin, dans la pièce Scènes d’été pour jeunes gens en maillot de bain (2011) de Christophe et Stéphane Botti) ; « Et si ce qu’il faut, c’est que tu sois originale, je m’arrangerai pour que tu puisses l’être. » (Amy qui veut bien jouer à la lesbienne avec sa meilleure amie Karma pour lui faire plaisir et lui faire gagner de la popularité dans leur lycée, dans la série Faking It (2014) de Dana Min Goodman et Julia Wolov, l’épisode 1 « Couple d’amies » de la saison 1) ; etc.

 

C’est le malheur et la tristesse qui font que les amants homosexuels se traitent mutuellement d’objet et cherchent à se raccommoder l’un l’autre, comme un seul vase qu’ils formeraient à deux et dont il faudrait recoller les morceaux : « Mais vous êtes en lambeaux ! Venez que je vous ramasse ! Je vous recouds, Linda ! Vous êtes pas belle à voir ! » (Loretta Strong à Linda dans la pièce Loretta Strong (1978) de Copi) ; « Mon cœur n’est pas de pierre. […] Ma langue n’est pas de bois. […] Ton cœur n’est pas de marbre. […] Tu insistes, je me cabre : il n’y a plus rien à faire. » (cf. la chanson « Changement de propriétaire » du Beau Claude) ; etc.

 

On trouve beaucoup de cas de réification de l’être aimé dans les fictions traitant d’homosexualité. Le personnage homosexuel considère souvent son amant comme un objet : cf. le film « Possession » (2002) de Neil LaBute, la pièce Le Funambule (1958) de Jean Genet, le tableau Men With Doll (2001) de Xavier Gicquel, etc. « Il faut que je prenne des décisions ! Vincent, je le fous à la poubelle… » (Stéphane, le héros homo parlant de son copain, dans la pièce Confidences (2008) de Florence Azémar) ; « Moi, c’est Nathan. Ça veut dire ‘cadeau’ en hébreu. » (Nathan se présentant pour la première fois à son amant Jonas, dans le film « Jonas » (2018) de Christophe Charrier) ; « Je suis plus qu’un cocon à bébé pour toi, hein ? » (Jane, l’héroïne lesbienne enceinte s’adressant à son amante Petra, dans le roman The Girl On The Stairs, La Fille dans l’escalier (2012) de Louise Welsh, p. 101) ; « C’est un cube. Une lesbienne, quoi. » (Angélique par rapport à Judith dans la pièce Ma double vie (2009) de Stéphane Mitchell) ; « Je remarque toutes les fautes de goût de cet appartement. […] Je cherche la place que tu vas prendre entre tous ces meubles. » (l’homme dans la pièce Les Hommes aussi parlent d’amour (2011) de Jérémy Patinier, p. 48) ; « J’aimais tout de lui, ses tableaux, ses vêtements… Tout ce qui le concernait me fascinait. Il n’y avait pas une seule ombre au tableau. Il était drôle, généreux et toujours plus beau ! » (Bryan par rapport à son amant Kévin, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 16) ; « Dans une autre vie, je voudrais être ton ours. » (Bryan à Kévin, op. cit., p. 73) ; « Tu es mon refuge. Avant c’était mon ours, maintenant c’est toi. » (Kévin à Bryan, op. cit., p. 157) ; « T’es à moi, rien qu’à moi et personne ne te touche ! » (Bryan à Kévin, op. cit., p. 345) ; « Finalement, t’es mon cadeau de Noël ! » (Kévin à Bryan, op. cit., p. 391) ; « T’es mon bisounours. » (un des clients du sauna à Tristan, l’homme bear, dans la comédie musicale Sauna (2011) de Nicolas Guilleminot) ; « Tu pries pour que ton frère, comme toi, au même moment, soit blotti dans les bras d’un beau jeune homme plein de vigueur, et qui prendrait soin de toi comme d’une poupée. » (Félix à propos d’un soldat allié, Bob, dans le roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 132) ; « Je touche du bois ! » (Emma, en claquant les fesses d’Adèle au lit, dans le film « La Vie d’Adèle » (2013) d’Abdellatif Kechiche) ; « Je me souviens, en te touchant, d’avoir eu peur de te casser. » (Denis s’adressant à son amant Luther, dans le docu-fiction « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta) ; « T’es trop chou. On dirait une petite poupée mécanique. » (Kanojo s’adressant à son amante Rinn dans la pièce Gothic Lolitas (2014) de Delphine Thelliez) ; « C’est une petite poupée de chiffon. » (Juna parlant de son amante Rinn, idem) ; « Si je la trouve, je l’achète. » (Shirley Souagnon parlant de son hypothétique grande fan dans le public, dans son concert Free : The One Woman Funky Show, 2014) ; « Beaucoup, beaucoup étaient ceux qui l’avaient désiré, avaient désiré surtout le transformer en un objet d’art malléable. » (Pawel Tarnowski, homosexuel continent, dans le roman Sophia House, La Librairie Sophia (2005), p. 172) ; « Savez-vous ce que vous êtes ? Vous êtes comme une belle et grande sculpture grecque. Un Hermès. Magnifique… mais froid comme la pierre. » (le Comte Smokrev s’adressant méchamment à Pawel, idem, p. 302) ; etc. Souvent, l’amant homo est aussi expressif qu’un frigo. Dans le film « Moonlight » (2017) de Barry Jenkins, Chiron, le jeune héros homosexuel, est un garçon très renfermé sur lui-même, qui ne dit quasiment rien : « Jamais plus de trois mots ! » le charrie son amant Kevin.

 

Dans le roman Journal de Suzanne (1991) d’Hélène de Monferrand, le couple lesbien Suzanne et Héloïse « s’offre » un plan à trois avec Fédora pour se donner un second souffle : « Je crois vraiment que c’est un cadeau, un cadeau pour toutes les deux. Comme les deux pull-overs achetés à Londres il y a si longtemps. » (p. 333). Dans le one-man-show Entre fous émois (2008) de Gilles Tourman, Jarry se sert du sein d’un des spectateurs comme interrupteur de lumière de la salle. Dans le film « Partisane » (2012) de Jule Japher Chiari, Mnesya, la protagoniste lesbienne, dit que son amante Loba l’a attirée parce qu’« elle n’était pas cassée ». Dans le film « Howl » (2010) de Rob Epstein et Jeffrey Friedman, Allen Ginsberg présente Peter, son amant, comme son « cadeau de Noël ». Dans le film « Un Jour comme un autre » (2003) de Laura Muscardin, l’amant est comparé à une couverture chaude. Dans le film « Plan B » (2010) de Marco Berger, les deux amants se soumettent un jeu de questions-réponses qui pourrait leur paraître insultantes (« Si tu étais un jouet, tu serais quoi ? ») s’il n’était pas saturé de drague : quand Pablo dit qu’il se voit en pelle et en seau, Bruno propose de l’acheter. Dans le film « Test : San Francisco 1985 » (2013) de Chris Mason Johnson, Frankie reproche à son amant Todd de se servir de lui comme un bouche-trou aux soirées, ou comme un objet : « Je suis ton oreiller. » Dans le one-man-show Jefferey Jordan s’affole (2015) de Jefferey Jordan, le héros homosexuel dit qu’il est en couple avec son violon « Jean-Jacques ». Dans le film « A Moment in the Reeds » (« Entre les roseaux », 2019) de Mikko Makela, Leevi, le héros homosexuel, écrit sur son amant syrien Tareq.

 

Dans le meilleur des cas, l’amant est associé à une œuvre d’art : « On vous a dit que vous ressemblez à un Botticelli ? » (Cyrille au journaliste Jean-Marc, dans la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi, p. 17) ; « C’est mon monument à moi. » (William parlant de son amant Georges, dans la pièce Sugar (2014) de Joëlle Fossier) ; « Si je savais dessiner, je te demanderais d’être mon modèle. » (Jacques s’adressant à son jeune amant Mathan, dans la pièce Un Cœur en herbe (2010) de Christophe et Stéphane Botti) ; etc. En règle générale, le personnage homosexuel se dit fasciné par les corps sculptés et les statues des dieux grecs : cf. le film « Tendre Voyou » (1966) de Jean Becker (avec Ivan Desny), le film « Corps à Cœur » (1978) de Paul Vecchiali, le film « Boys For Beauty » (2000) de Mickey Chen, le film « Boys Toys » (2003) de Geof Smith, la chanson « Black Or White » de Michael Jackson (sur la Statue de la Liberté), le film « Mon Führer : la vraie histoire d’Adolf Hitler » (2007) de Dani Levy (avec les statues grecques dans le bureau d’Hitler), le roman El Día Que Murió Marilyn (1970) de Terenci Moix (avec le goût de Jordi pour les statues), le film « Die Mitter der Welt » (« Moi et mon monde », 2016) de Jakob M Erwa, le film « Song Of The Godbody » (1977) de James Broughton, la pièce Comme ils disent (2008) de Christophe Dauphin et Pascal Rocher, le film « Chéri » (2009) de Stephen Frears, le roman La Cité des Rats (1979) de Copi (avec la statue), le roman L’Uruguayen (1972) de Copi (avec la statue de l’enfant au bilboquet, au milieu de la place du village), le film « The Bridge » (2005) de George Barbakadze (avec des statues dans le superbe appartement du couple Niko-Luka), le roman L’homme de marbre (2008) de Stéphane Lambert, le vidéo-clip de la chanson « Nothing Compares To You » de Sinead O’Connor, le film « The Cakemaker » (2018) d’Ofir Raul Graizer, etc. Dans la pièce La Tour de la Défense (1974) de Copi, la valise de Daphnée contient une statue grecque. Dans le roman Son Frère (2001) de Philippe Besson, Lucas parle de sa « fascination pour les corps » (p. 51). Dans le film « Keep The Lights On » (2012) d’Ira Sachs, il y a des lithographies de statues partout dans la chambre du « couple » Paul-Erik. Dans le film « Les Amours imaginaires » (2010) de Xavier Dolan, Nicolas, le héros homosexuel, est associé à une statue de marbre pendant qu’il danse : des images de statue sont intercalées à ses pas. Dans le film « La Belle Saison » (2015) de Catherine Corsini, Delphine, l’héroïne lesbienne, ment à sa mère en lui présentant son amante Carole comme une simple amie qu’elle aurait rencontrée dans un « atelier de poterie pour femmes ». Carole ironise, en glissant plein de sous-entendus : « Dans ces ateliers, on sculpte les corps… »

 

La statue de marbre charme la fantaisie du héros homosexuel : « La folie des corps… tu sais ce que c’est quand on est jeune. » (Xav dans la pièce La Mort vous remercie d’avoir choisi sa compagnie (2010) de Philippe Cassand) ; « Michael va à une académie de sculpture, passe ses journées aux musées. » (la voix narrative dans le roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 140) ; « Ta chambre est une ode à la couleur mauve : des tapis aux abat-jour, des peintures aux statuettes, des draps aux alaises, le décor couvre chaque nuance du violet. » (Félix dans le roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 169) ; « Nous adorerons Evita. Son image sera reproduite à l’infini en peinture et en statue pour que son souvenir reste vivant dans chaque école, dans chaque endroit de travail, dans chaque foyer. » (Perón dans la pièce Eva Perón (1969) de Copi) ; « En époussetant le buffet qui se trouve dans le salon, je fais tomber un bibelot. Une petite statuette en bronze qui représente un personnage ailé et qui heureusement touche le parquet sans s’ébrécher. » (Théo dans le roman À mon cœur défendant (2010) de Thibaut de Saint-Pol, p. 68) ; « Nous vîmes, pas très loin de nous, un homme bien mis qui regardait la statue d’un éphèbe. Il le détaillait avec grande attention, et, alors que nous parlions des pratiques assez particulières du monde antique, Philippe me dit que, justement, cet homme avait probablement le goût différent dont il tentait par allusions de m’expliquer l’originalité. » (Alexandra, la narratrice lesbienne du roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, p. 38) ; « Un ange éploré était accroupi à la base d’une grande croix, les bras levés vers le ciel dans une posture suppliante. Ses ailes étaient aussi longues que son corps, son visage beau et torturé, évoquant un Jésus féminin. Le sculpteur avait fait du bon travail ; une impression de lumière se dégageait des plis de pierre de sa robe, laquelle épousait ses formes athlétiques mais manifestement féminines. Jane s’aperçut que son regard s’attardait sur les fesses de l’ange. Elle rit et murmura : ‘ Du porno de cimetière. ’. » (Jane, l’héroïne lesbienne du roman The Girl On The Stairs, La Fille dans l’escalier (2012) de Louise Welsh, p. 46) ; « Je vous vois rougir. Comment se fait-il, ma très chère ? Cela vous va bien. » (Merteuil s’adressant à sa poupée Madame de Tourvel, dans la pièce Quartett (1980) d’Heiner Müller, dans la mise en scène en 2015 par Mathieu Garling) ; etc. Par exemple, dans le film « Noureev, le Corbeau blanc » (2019) de Ralph Fiennes, le danseur et chorégraphe homo Rudolf Noureev copie les statues de marbre du Louvre et s’en inspire pour effectuer ses chorégraphies.

 

Dans la performance Nous souviendrons-nous (2015) de Cédric Leproust, le narrateur tombe amoureux de son jouet en bois, « Kiki », que lui avait offert son parrain décédé quand il était petit. Il dit que « c’est comme une présence apaisante et rassurante pour lui » : « Je ne l’ai pas choisi. Il ne m’a pas choisi. » Il semble vivre avec cet être-machine une relation fusionnelle où l’un existe au détriment de l’autre : « Il y a eu assemblage de cellules. Il va grandir. Moi pas. Il va gémir. Moi pas. Il va finir. Moi pas. Je suis pourtant dedans. Il se racle la gorge… et c’est ma voix qui sort.
 
 

d) Le mythe de Pygmalion est appliqué au couple homosexuel : l’artiste homosexuel tombe amoureux de son amant-chef d’œuvre :

Le personnage homosexuel prête à sa statue des sentiments humains : cf. la pièce La Statue mutilée (1970) de Tennessee Williams, le film « La Statue qui marche » (1920) de Fritz Lang, le film « De la vie des marionnettes » (1980) d’Ingmar Bergman, la chanson « L’Horloge » de Mylène Farmer (« Mon gosier de métal parle toutes les langues. »), la chanson « Sans contrefaçon » de Mylène Farmer (« Dis maman, pourquoi je suis pas un garçon ? »), la chanson « Parler tout bas » d’Alizée (« Les jours de pluie, mes jouets sont vivants. »), etc. Par exemple, les dernières images du faux film « Servir et protéger » dans le film « In & Out » (1997) de Frank Oz, Billy parle à la statue du président Lincoln comme si elle était vivante, et son amant Dany le lui fait remarquer : « C’est une statue, Billy… » Et à la toute fin de « In & Out » (1997) de Frank Oz, Howard reçoit la statuette oscarisée de Cameron. Dans la pièce Ma belle-mère, mon ex et moi (2015) de Bruno Druart et Erwin Zirmi, Yoann, le héros homosexuel, prend son aspirateur Tornado pour un être vivant, un chien. Et quand la machine ne fonctionne plus, il pleure un mort. Dans la pièce Sugar (2014) de Joëlle Fossier, Georges, le héros homo fortuné, possède dans son appartement des statuettes… et un amant sculptural. Dans le générique du film « Call me by your name » (2018) de Luca Guadagnino, ça démarre tout de suite avec une succession de photos de statues grecques.

 

Photo Le Tribut (1985) de Marcel Marien

Photo Le Tribut (1985) de Marcel Marien


 

Dans les fictions homo-érotiques, on voit souvent qu’art et amour sont mélangés, que le personnage homosexuel ne fait pas de distinction entre les goûts et l’Amour (il « aime » une œuvre d’art comme il « aime » une personne), entre esthétique et éthique : « Est-ce de l’une de ces statues que jaillit un gémissement nostalgique ? » (cf. la nouvelle « Au musée » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 112) ; « À travers le modèle, il [Jioseppe] doit représenter un sentiment. » (Jean-Philippe Vest, Le Musée des amours lointaines (2008), p. 10) ; « Plus elle s’approche, plus le cœur d’Anne-Catherine bat fort. Elle regarde la sculpture. […] Doucement, le doux visage d’un jeune guerrier émerge du fond des âges. Il y a des centaines d’années, cet homme existait, en chair et en os. […] Elle hésite, approche sa main tremblante et finalement, touche l’œuvre. » (idem, p. 272) ; « Jason allait réciter son credo mécaniquement. Dire qu’il ne croyait qu’à l’art. Affirmer avec un lyrisme faux que seules la peinture, la musique et la poésie permettent de supporter l’existence. » (Jason, le héros gay, dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, p. 357) Par exemple, dans le film « Die Bitteren Tränen Der Petra Von Kant » (« Les Larmes amères de Petra von Kant », 1972) de Rainer Werner Fassbinder, Petra met l’art sur le même niveau que l’amour. Dans le film « Orphée » (1950) de Jean Cocteau, Orphée et Narcisse sont confondus. Dans la biopic « Yves Saint-Laurent » (2014) de Jalil Lespert, Bernard, le peintre et amant de Pierre Bergé, tire le portrait d’Yves Saint-Laurent. Dans le film « Portrait de femme » (1996) de Jane Campion, Isabelle tombe amoureuse de la veuve Serena Merle rien qu’en l’écoutant jouer du Schubert : « Elle est charmante. Elle joue admirablement du piano. » Dans la pièce Un Cœur en herbe (2010) de Christophe et Stéphane Botti, Mathan, le jeune héros homosexuel, a dessiné François, son premier amour. Dans la pièce Les Vœux du Cœur (2015) de Bill C. Davis, l’homosexualité est mise sur le même plan que le talent pianistique inné : Irène, au moment où le père Raymond lui demande d’où lui vient sa prédisposition au métier de pianiste, lui répond, pour défendre l’homosexualité de son frère Bryan : « C’est comme demander à Bryan pourquoi il est gay. »

 

Il arrive fréquemment que le héros homosexuel tombe amoureux de son œuvre d’art : cf. la chanson « Kissing My Song » du groupe Indochine, les vidéo-clips des chansons « Redonne-moi » et « Sans contrefaçon » de Mylène Farmer, le film « Calé » (1986) de Carlos Serrano, le film « Adam et Steve » (1995) de Craig Chester, le film « Martin (Hache) » (1997) d’Adolfo Aristarain, la comédie musicale My Fair Lady (1958) de Cecil Beaton, le film « My Fair Lady » (1964) de George Cukor, le film « The Rocky Horror Picture Show » (1975) de Jim Sharman (le Dr Frank-N-Furter tombe amoureux de son modèle Rocky), le roman L’Apprenti Sorcier (1976) de François Augiéras, le poème « Un Hombre Con Su Amor » de Luis Cernuda, le film « Mikael » (1924) de Carl Theodor Dreyer, la pièce Pygmalion (1957) de George Bernard Shaw (avec Jean Marais et Jeanne Moreau), le film « Artistes et Modèles » (1955) de Frank Tashlin, le film « Mikael » (1923) de Carl Theodor Dreyer, le film « Pygmalion » (1938) d’Anthony Asquith, le film « Boulevard » (1960) de Julien Duvivier, le film « La Rue chaude » (1961) d’Edward Dmytryck (avec la sculptrice), le film « Making Love » (1982) d’Arthur Hiller, le film « Desert Hearts » (1985) de Donna Deitch, le film « Gugu, O Bom De Cama » (1980) de Mario Benvenutti, le film « Valentin » (2001) de Juan Luis Iborra, le film « Caravaggio » (1986) de Derek Jarman, le film « Le Sang du Poète » (1930) de Jean Cocteau (avec le beau sculpteur incarné par Enrique Rivero), le film « Love Is The Devil » de John Maybury, le film « L’Enfant Miroir » (1990) de Philip Ridley, le film « It’s That Age » (1990) d’Hagar Kot, etc.

 

Par exemple, dans la comédie musicale « Les Demoiselles de Rochefort » (1967) de Jacques Demy, Maxence tombe amoureux du portrait de la femme idéale qui lui est apparu en rêve : « Son portrait et l’amour ne font plus qu’une image » dit-il. Dans la comédie musicale Dr Frankenstein Junior (1974) de Mel Brooks, Dr Frankenstein Junior et sa créature Frankenstein jouent à être en couple. Dans la pièce Un Lit pour trois (2010) d’Ivan Tournel et Mylène Chaouat, Catherine, l’héroïne lesbienne, compare son amante Fanny à un tableau et tombe amoureuse d’elle. Dans le film « Love Is Strange » (2014) d’Ira Sachs (où l’art et la musique sont montrés comme de l’Amour vrai), Ben, l’un des héros homosexuels, est peintre : il peint sur les toits des immeubles new-yorkais, les fameux roof tops . Il décide de tirer le portrait du jeune Vlad, le beau camarade de classe de son neveu Joey, qui est dégoûté de cette mise en scène. Joey trouve qu’un peintre peignant un modèle, « ça fait gay ! ». Ce sera son plus beau tableau. Dans le film « Mezzanotte » (2014) de Sebastiano Riso, Davide, le héros homosexuel, maquille sa propre mère dans la salle de bain et lui redonne soi-disant sa féminité. « Ta grand-mère était très douée. » le complimente-t-elle.

 

Toile "Pygmalion et Galatée" de Jean-Léon Gérôme

Toile « Pygmalion et Galatée » de Jean-Léon Gérôme


 

Dans la pensée du Pygmalion et de son modèle (pensée totalitaire et fusionnelle), l’amour est créé par eux et par personne d’autre. Il ne se reçoit pas de l’extérieur… donc encore moins de Dieu ! « Quand est-ce qu’on refait l’amour ? On le réinvente maintenant comme à chaque fois. L’amour est le facteur exponentiel des corps. On se multiplie l’un l’autre. Rien de tout ça ne nous a été transmis, appris. Tout ça on l’avait dedans. » (cf. une réplique de la pièce Mon cœur avec un E à la fin (2011) de Jérémy Patinier)

 

Dans le film « Homme au bain » (2010) de Christophe Honoré, Emmanuel embrasse son amant Omar qu’il a dessiné sur le mur de sa chambre. Dans le one-man-show Raphaël Beaumont vous invite à ses funérailles (2011), le comédien se met dans la peau d’un homme dont la femme a été défigurée dans un accident de voiture et qu’il embrasse comme si elle était un tableau abstrait : « Mon p’tit Picasso à moi… Smack ! » Dans le roman Le Musée des amours lointaines (2008) de Jean-Philippe Vest, il se produit un curieux phénomène : les personnages voient apparaître sur les tableaux exposés dans une galerie d’art le visage de leur future âme-sœur, visage que les autres visiteurs ne parviennent pas à voir : « Tu veux dire que cette statue [la statue de Dibutades] porte le secret des œuvres qui font apparaître les âmes sœurs ? » (p. 202) ; « La jeune femme [Anne-Catherine] est touchée, pour la première fois de sa vie, par la grâce de l’art, devant l’autoportrait de Madame Vigée-Le Brun et sa fille. » (idem, p. 308) Dans la pièce Arthur Rimbaud ne s’était pas trompée (2008) de Bruno Bisaro, la voix narrative s’adresse à une amante-statue. Dans la comédie musicale Les Divas de l’obscur (2011) de Stephan Druet, Myriam parle toujours à sa poupée. Dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, Kévin a fait un portrait de son futur amant Bryan à partir d’une photo qu’il a prise de lui ; cet acte anticipé d’idolâtrie étonne sa mère : « Vous ne vous connaissiez pas mais tu as sa photo et tu fais son portrait ! » (p. 17) Dans le film « La Vie d’Adèle » (2013) d’Abdellatif Kechiche, Emma tire le portrait d’Adèle dès leur deuxième rencontre. Dans le film « Elena » (2010) de Nicole Conn, Elena, avant de sortir avec son amie Peyton, veut absolument la flatter et l’amadouer en faisant d’elle un beau portrait-photo.

 

L’amant est comparé à une statue ou à une poupée désirable par le héros homosexuel : cf. le vidéo-clip de la chanson « Redonne-moi » de Mylène Farmer, le film « Poupée d’amour » (1970) de Mac Ahlberg, le vidéo-clip de la chanson « Luca Era Gay » de Povia (avec la présence d’une statue gréco-romaine), le vidéo-clip de la chanson « Gay Bar » du groupe Electric Six (avec la statue grecque), etc. « Beau comme ces jeunes Grecs ciselés dans le marbre. » (la psychiatre décrivant le corps mort de Cyril, dans le roman Pavillon noir (2007) de Thibaut de Saint Pol, p. 222) ; « Un homme, c’est comme une pierre à laquelle tu te tiens. C’est robuste. » (Franck dans la pièce Mon Amour (2009) d’Emmanuel Adely) ; « Quand je suis tombé sur Pietro j’ai été ébloui, tous mes sens se transformèrent. Il n’avait aucune sexualité, aucune. Il ne bandait jamais, ne sentait rien, je pouvais faire de lui ce que je voulais. » (la voix narrative du roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 22) ; « Il pense que je vois en lui un chef-d’œuvre romain. » (idem, p. 23) ; « Le corps de Pietro est devenu dur et ferme comme une statue, pas une goutte de sang n’a coulé de son nombril. » (idem, p. 151) ; « Pierre, on dirait un gros bouddha en mousse, sauf dans les moments où il pique ses crises et me casse des objets sur la tête. » (idem, p. 68) ; « Il s’aventure dans la sculpture. Il fait un Pierre grandeur nature en argile à côté du vrai qui n’a pas de mal à poser puisqu’il est toujours immobile à méditer. Ce Pierre ne lui ressemble pas du tout, il est beau, grand et musclé, on dirait une statue grecque. » (idem, p. 70) ; « Tu es comme une sculpture. Je suis amateur d’art. » (le voisin de l’immeuble payant Emmanuel pour qu’il se dénude devant lui, dans le film « Homme au bain » (2010) de Christophe Honoré) ; « Si les sculpteurs de l’antiquité t’avaient connu, c’est toi qu’ils auraient pris comme modèle. Tu serais aujourd’hui dans tous les musées ! » (Kévin s’adressant à son amant Bryan, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 391) ; etc. Dans le roman Deux Femmes (1975) d’Harry Muslisch, Laura voit son amante Sylvia en pièces détachées, et la compare à la Vénus de Milo. Dans le roman L’Amant de mon père (2000) d’Albert Russo, le corps des amants est sans cesse associé à des sculptures de Michel Ange, aux peintures de Géricault : « La pierre, fût-elle ou non façonnée par l’homme, nous rend immortels. » (p. 44)

 

D’ailleurs, le couple homosexuel fictionnel se place souvent sous le patronat d’une statue : cf. le film « Le Cas d’O » (2003) d’Olivier Ciappa (où le couple Orient-Michaël est soumis au pouvoir énigmatique d’une statue), le film « La Chair et le diable » (1927) de Clarence Brown (avec le pacte d’amour devant la statue), etc. Dans le film « J’ai tué ma mère » (2009) de Xavier Dolan, Antonin offre à son copain Hubert deux marionnettes en pâte à modeler à leur effigie, pour officialiser leur union.

 

Vidéo-clip de la chanson "Redonne-moi" de Mylène Farmer

Vidéo-clip de la chanson « Redonne-moi » de Mylène Farmer


 

La légende de Pygmalion, ce sculpteur tombant amoureux de la statue qu’il a façonnée, est très souvent revisitée dans les œuvres de fiction homosexuelles : « Pierre me dit tous les jours que je suis sa star. » (Stéphane dans la pièce Confidences (2008) de Florence Azémar) ; « Oui, je la pomponne, lui applique du rose sur les joues, sur les lèvres pour lui donner meilleure mine, sinon elle a un teint de morte. » (Cécile à propos de son amante Chloé, dans le roman À ta place (2006) de Karine Reysset p. 53) ; « C’est moi qui lance les artistes. » (l’attachée de presse interprétée par Élie Kakou, dans son spectacle comique Élie Kakou au Point Virgule en 1992) ; « Pendant des années je t’ai connu, je t’ai peint. » (Chris dans le roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 64) ; « Vous allez faire mon portrait. » (la duchesse d’Albe au prince Solis, dans la nouvelle « L’Autoportrait de Goya » (1978) de Copi, p. 20) ; « Je vais faire de toi un top model. » (Petra à son amante Karin, dans le film « Die Bitteren Tränen Der Petra Von Kant », « Les Larmes amères de Petra von Kant » (1972) de Rainer Werner Fassbinder) ; « Je suis juste un homme qui à coup sûr peut te faire accéder à la célébrité. » (Zach s’adressant à son jeune étudiant-amant Danny, dans le film « Judas Kiss » (2011) de J.T. Tepnapa et Carlos Pedraza) ; « T’as du talent, tu sais. » (Jack parlant au jeune et bel Hugo, en cherchant à le pygmalionner, dans la comédie musicale Chantons dans le placard (2011) de Michel Heim) ; etc.

 

Le personnage homosexuel dit qu’il tombe amoureux de sa statue, qu’il est l’agent de celle-ci : « Hey ! Embrasse pour moi la Statue de la Liberté ! » (Stéphane, le héros homo à son meilleure amie lesbienne Florence, au moment où celle-ci part à New York, dans la pièce Confidences (2008) de Florence Azémar) ; « Moi, je sirotais ta douce peau d’or. » (cf. la chanson « Ange » du Beau Claude) ; etc. Dans le film « Tu n’aimeras point » (2009) de Haim Tabakman, Ezri tire le portrait d’Aaron, son amant : « Je peux te dessiner. […] Tu es mon chef d’œuvre. » Dans le roman Le Cœur éclaté (1989) de Michel Tremblay, Muriel Gold est le modèle pictural constant de sa copine et peintre Catherine S. Burroughs. Dans le film « La Vie privée de Sherlock Holmes » (1970) de Billy Wilder, Watson est le biographe-amant de Sherlock Holmes. Dans la pièce La Mort vous remercie d’avoir choisi sa compagnie (2010) de Philippe Cassand, Thibault, l’amant de Xav, est présenté comme un « Pygmalion ». Dans le one-man-show Raphaël Beaumont vous invite à ses funérailles (2011), Raphaël Beaumont nous fait une imitation de Cristina Cordula, la conseillère en reloocking de la chaîne française M6. Dans le film « Circumstance » (« En secret », 2011) de Maryam Keshavarz, le couple lesbien se promet de se construire une carrière dans la chanson : dès la première phrase du film, Shirin propose à sa copine Ati de fuir Téhéran pour se rendre à « un endroit où elle sera son agent », dans une ville où elles pourront s’aimer au grand jour ; et Ati, un peu plus tard, s’annonce aussi comme le Pygmalion de Shirin : « Tu chantes et je deviens ton agent. » Dans le film « Xenia » (2014) de Panos H. Koutras, Dany, le héros homosexuel, pygmalionne son grand frère Ody pour qu’il gagne le concours genre The Voice grec : « Je veux qu’on aille en Thessalonique et que tu deviennes une star. » Dans la pièce Ma belle-mère, mon ex et moi (2015) de Bruno Druart et Erwin Zirmi, Yoann, le héros homosexuel, et Julien, le héros bisexuel, maintiennent une relation amoureuse d’intérêt. Yoann joue le Pygmalion de la carrière de présentateur télé de Julien : « Je suis un petit peu son PM : Personal Manager. »

 

Le coït homo ressemble parfois à un atelier poterie : « J’aime trop pétrir ses fesses de coureur, me coller à son dos cambré de statue. Je le renverse dans le lit : il m’est livré. Il est à moi. Alors je sais que son sexe m’appartient. Je le saisis d’un coup, son sexe bandé et chaud dont il est si fier, son gros membre de beau garçon. J’avale son gland rose, son bourgeon gonflé prêt à donner sa sève. Je le sens si bien quand il me prend, bien large et vigoureux. J’aime qu’il me déchire, qu’il m’éventre tout entier du bas en haut. Enfin, je suis si terriblement heureux quand je danse empalé sur lui. » (Jacques Astruc, Chambranle (2006), p. 97) ; « Tu me modèles comme si j’étais faite d’argile. » (Judy Minx dans le spectacle de scène ouverte Côté Filles au troisième Festigay du Théâtre Côté Cour de Paris, en avril 2009) ; « Je n’étais pas de marbre. Ma bouche goba goulûment l’un, puis l’autre testicule. Leur propriétaire se retourna, appuya ses genoux sur une marche, cambra son échine, prit la pose et apposa sa croupe fendue à cheval sur l’arrête de mon nez. Mes paumes pétrirent les deux globes. » (le personnage homosexuel fait l’amour à un modèle, dans la nouvelle « Au Musée » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 110)

 

Même si le héros homosexuel laisse libre cours à ses pulsions sexuelles les plus viles à travers la sculpture, il dira que son goût des corps n’a rien de « sexuel » : pour lui, c’est uniquement du bon goût ! du raffinement d’esthète ! de la sensibilité gratuite et désintéressée pour l’art ! du vrai romantisme, quoi !…

 
 

e) Le coiffeur homosexuel :

Le coiffeur homo du film "Mon curé chez les nudistes" de Robert Thomas

Le coiffeur homo du film « Mon curé chez les nudistes » de Robert Thomas


 

Chez le personnage homosexuel, le désir de façonner l’amant par amour et pour le figer dans l’esthétique ou le sentiment, ne se limite pas au monde de la sculpture. Un autre cliché très connu de l’homosexualité est celui du coiffeur gay. On retrouve les coiffeurs homos (et leurs parodies) dans la pièce Bonjour ivresse ! (2010) de Franck Le Hen (Fifou, le personnage homo, dit qu’il aime coiffer), la pièce Dernier coup de ciseaux (2011) de Marilyn Abrams et Bruce Jordan (avec Romain Canard, la folle furieuse), le film « Children Of God » (« Enfants de Dieu », 2011) de Kareem J. Mortimer (avec Mario, le coiffeur gay de la mère homophobe du héros homo, Romeo), la comédie musicale À voix et à vapeur (2011) de Christian Dupouy (où il est question d’un homo surnommé le « coiffeur du XIème »), le film « Guillaume et les garçons, à table ! » (2013) de Guillaume Gallienne (avec le coiffeur gay qui s’appelle « Montmartre »), le roman Bonbon Palace (2008) d’Elil Shafak (avec les jumeaux coiffeurs Djemal et Djelal, tous deux homosexuels), le film « Un beau jour, un coiffeur… » (2004) de Gilles Bindi, le film « Barbie También Puede Estar Triste » (2001) d’Albertina Carri, le film « Mon curé chez les nudistes » (1982) de Robert Thomas, le film « No Skin Of My Ass » (1991) de Bruce LaBruce, le film « Salut Maya » (2004) de Claudia Lorenz, le film « Hey, Happy ! » (2001) de Noam Gonick (avec le salon de coiffure de la tante de Sabu), le film « Ed Wood » (1994) de Tim Burton, le roman Michael Tolliver est vivant (2007) d’Armistead Maupin (avec Patreese Johnson), le film « L’Escalier » (1969) de Stanley Donen (Charlie et Harry le couple de coiffeurs homosexuels), le film « Baleydier » (1931) de Jean Mamy, le film « Coiffeur pour dames » (1931) de René Guissart, le film « Lady For A Day » (1933) de Frank Capra, le film « A Queer Story » (1996) de Shu Kei, le film « Blow » (2000) de Ted Demme, le film « Elisa » (1956) de Roger Richebé, le film « Coucou » (1979) de Francesco Massaro, le roman Deux Femmes (1975) d’Harry Muslisch (avec Sylvia), le film « Les Pétroleuses » (1971) de Christian-Jaque, le film « Le plus vieux métier du monde » (1966) de Claude Autant-Lara, la pièce Jimmy, créature de rêve (2005) de Marie Brassard (avec Jimmy), les films « Le Roi de cœur » (1966) et « Tendre Poulet » (1977) de Philippe de Broca, le film « Outrageous ! » (1977) de Richard Benner, le film « Hush ! » (2002) de Ryosuke Hashiguchi (avec le coiffeur animalier homo), le film « L’Amour en question » (1978) d’André Cayatte, le film « La Matiouette » (1982) d’André Téchiné, le film « Les Gros Bras » (1964) de Francis Rigaud, le film « Comme un oiseau sur la branche » (1990) de John Badham, le film « Who’s The Man ? » (1993) de Ted Demme, le film « Rock » (1996) de Michael Bay, les films « Vacances à Paris » (1958) et « La Party » (1968) de Blake Edwards, le film « La Valse des truands » (1969) de Paul Bogart, le film « L’Escalier » (1976) de Greydon Clark, le film « Black Shampoo » (1976) de Greydon Clark, le film « Ja Zuster, Nee Zuster » (2002) de Pieter Kramer, le film « Papy fait de la résistance » (1983) de Jean-Marie Poiré (avec Guy-Hubert, le coiffeur efféminé joué par Martin Lamotte), le film « Superlove » (1998) de Jean-Claude Janer, le film « La Californie » (2005) de Jacques Fieschi, le film « La Nuit de Varennes » (1981) d’Ettore Scola, le film « Le Harem de Madame Osmane » (1999) de Nadir Moknèche, la B.D. Le Rose et le Glaive d’Astérix, le roman Le Cœur éclaté (1989) de Michel Tremblay (avec le couple Rick et Chuck), le film « Odette Toutlemonde » (2007) d’Éric-Emmanuel Schmitt (avec le personnage de Rudy), le film « Meilleur Espoir féminin » (1999) de Gérard Jugnot (avec le personnage d’Andrea), la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi, la pièce L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer (1967) de Copi, le film « Rachel se marie » (2009) de Jonathan Demme (avec le coiffeur homosexuel abusé), le film « Los Abrazos Rotos » (« Étreintes brisées », 2009) de Pedro Almodóvar (avec le coiffeur et maquilleur homo), l’histoire courte « Standing » dans l’album Le Monde fantastique des gays (1986) de Copi, le film « The Producers » (« Les Producteurs », 1968) de Mel Brooks (avec un milieu artistique rempli de folles tordues, et notamment de coiffeurs), le film « You Don’t Mess With The Zohan » (« Rien que pour vos cheveux », 2008) de Dennis Dugan (où le héros hétéro passe pour un homo auprès de sa famille israélienne parce qu’il veut être coiffeur), le roman Maïté Coiffure (2004) de Marie-Aude Murail (avec Fifi, le coiffeur homo), le film « Mon arbre » (2011) de Bérénice André (avec Lydia, la coiffeuse lesbienne garçonne), le sketch « Le Salon de coiffure II » de Muriel Robin (avec Patrick, un homo qui pleure la fermeture du salon de coiffure), le one-man-show Tout en finesse (2014) de Rodolphe Sand (Claudio, le copain de Rodolphe, est coiffeur), le film « Bridget Jones : l’Âge de raison » (2004) de Beeban Kidron, etc.

 

PYGMALION Maïté coiffure

 

Par exemple, dans le film « La Vie d’Adèle » (2013) d’Abdellatif Kechiche, Adèle, l’héroïne lesbienne, soupçonne Emma, sa future amante, d’être « coiffeuse » de métier à cause de sa teinture de cheveux de celle-ci, qui est bleue. Le film « On ne choisit pas sa famille » (2011) de Christian Clavier, traitant de l’homoparentalité, débute par une séance de teinture (ratée) de cheveux  chez le coiffeur. Dans son one-man-show Gérard comme le prénom (2011), Laurent Gérard nous parle de son coiffeur homosexuel « qui a un rire très… coiffeur » et sur qui il reporte toute son affection : « Quelqu’un d’essentiel dans ma vie : mon coiffeur ! »

 

Film "Braids On Bald Head" (2010) d'Ishaya Bako

Film « Braids On Bald Head » (2010) d’Ishaya Bako


 

Le cliché du coiffeur gay agit comme une homophobie positive tellement il enferme les héros homosexuels dans la soi-disant « exceptionnalité » de leur désir sexuel : « J’ai rien contre les gays. Si y’avait pas les gays, on serait jamais coiffés. » (Sonia dans la pièce En circuit fermé (2002) de Michel Tremblay) ; « Aimer Carla Bruni, à moins d’être coiffeur, c’est direct le bûcher. » (Jonathan, le héros homosexuel de la pièce À partir d’un SMS (2013) de Silas Van H.) ; « Couturier… Et pourquoi pas coiffeur pour dames tant qu’on y est ? » (Laurent Spielvogel imitant son père lui parlant, dans son one-man-show Les Bijoux de famille, 2015) ; « À part ça, je crois qu’il est un petit peu… Il est coiffeur, il est coiffeur ! » (Laurent Spielvogel imitant sa mère lui parlant de son coiffeur homo, idem) ; « J’suis coiffeur. Non, c’est une blague. Je suis visagiste, en fait. » (Arnaud, le héros homo qui ne s’assume pas, dans la pièce La Thérapie pour tous (2015) de Benjamin Waltz et Arnaud Nucit) ; etc. Par exemple, dans le film « 20 ans d’écart » (2013) de David Moreau, le cliché du coiffeur homo est imaginé autant que méprisé par un des assistants maquilleurs de l’agence de mode de la revue Rebelle. Dans le film « Rafiki » (2018) de Wanuri Kahiu, un jeune Kenyan est la risée de la bande masculine de Blacksta et Waireri, parce qu’il est coiffeur : « Il a encore plus une démarche de tapette ».

 

 

Il se trouve que, bien souvent, le cliché renvoie à la réalité. Le personnage homosexuel dit clairement qu’il se consacre au métier de coiffeur : « J’entre à l’école de coiffure l’an prochain. » (Alex, la grande tapette, dans le film « Strella » (2009) de Panos H. Koutras) ; « Nous autres, les coiffeurs, avons plus de flair que les chiens de chasse. » (le coiffeur dans la pièce La Tragi-comédie de Don Cristóbal et Doña Rosita (1935) de Federico García Lorca) ; « Je faisais les teintures chez les coiffeurs. » (Otho, le personnage homosexuel du film « Bettlejuice » (1988) de Tim Burton) ; « J’voulais être coiffeur. » (un des protagonistes homos dans la comédie musicale Encore un tour de pédalos (2011) d’Alain Marcel) ; « Je sais qu’en ce moment, Quentin, il est avec une coiffeuse. » (Jules, le héros homosexuel parlant de son ex petit copain, dans la pièce Les Sex Friends de Quentin (2013) de Cyrille Étourneau) ; etc. Par exemple, dans le film « Órói » (« Jitters », 2010) de Baldvin Zophoníasson, Markus est coiffeur et propose à son amant Gabriel de lui servir de « cobaye » pour son salon de coiffure de Manchester, et ensuite faire carrière : « J’aimerais faire une formation de coiffeur à Londres. » Dans le roman Courir avec des ciseaux (2007) d’Augusten Burroughs, Augusten veut devenir « star, ou docteur, ou coiffeur ». Parfois, le héros coiffeur n’a pas besoin de faire sa réputation : son homosexualité est sous-entendue par les autres personnages : « Le matin je passerai chez mon coiffeur me faire teindre en blond platine. » (la Comédienne dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi)

 

En général, l’artiste capillaire gay est montré comme l’incarnation vivante de la superficialité humaine la plus extrême, un Steevy Boulay sans cervelle et très bavard, une fashion victim aux cheveux décolorés et oxygénés : « C’est un esprit médiocre. » (Saint Loup par rapport à un de ses coiffeurs homos, dans le film « Rose et Noir » (2009) de Gérard Jugnot) ; « Le Marais, j’y vais juste pour me gommer les cheveux. » (cf. la réplique d’une bobo gay friendly dans le film « Neiges d’automne » (2014) d’Hugo Bardin) ; etc. C’est la raison pourquoi le cliché du coiffeur homosexuel attise souvent les foudres de la communauté homosexuelle.

 

Au-delà de ça, le lien entre orientation homosexuelle et coiffure, quel est-il ? Il est le même qu’avec la danse ou le massage. L’acte de coiffer peut se sensualiser très vite, prendre, selon le désir et l’intention qu’on y met, une charge érotique forte. Par exemple, dans le roman Babyji (2005) d’Abha Dawesar, la séance de coiffure préfigure l’homosexualité, et annonce déjà le coït lesbien à venir entre Anamika et son amante Linde : « Tandis que je faisais pénétrer l’huile dans ses tresses noires, elle laissait échapper des ‘oooh’ et des ‘aaah’ de plaisir. J’étais tout entière concentrée sur sa peau luisante et la façon dont, grâce à l’huile, mes doigts glissaient tout seuls. » (p. 17)

 

Le coiffeur homo prétend parfois enfanter et magnifier son amant : « Laissez-moi 3 jours, Didier, et je refais de vous le séducteur que vous étiez. » (Bernard, le héros homo et ancien coiffeur, s’adressant à son futur amant, dans la pièce À quoi ça rime ? (2013) de Sébastien Céglia)

 
 

f) Le couturier homosexuel :

Film "Rose et Noir" de Gérard Jugnot

Film « Rose et Noir » de Gérard Jugnot


 

En parallèle avec le motif du coiffeur gay, le personnage du couturier homosexuel est aussi récurrent dans les fictions homosexuelles : cf. le film « La Belle Ensorceleuse » (1941) de René Clair, le film « Irene » (1926) d’Alfred E. Green, le film « Fig Leaves » (1926) d’Howard Hawks, le film « The Broadway Melody » (1929) de Harry Beaumont, le film « Manhattan Parade » (1931) de Lloyd Bacon, le film « Le Couturier de ces dames » (1956) de Jean Boyer, le film « Paradis perdu » (1939) d’Abel Gance, le film « Grand Ziegfeld » (1936) de Robert Z. Leonard, le film « Die Bitteren Tränen Der Petra Von Kant » (« Les Larmes amères de Petra von Kant », 1972) de Rainer Werner Fassbinder (avec Petra), la pièce Yvonne, Princesse de Bourgogne (2008) de Witold Gombrowicz, la pièce Les Indélébiles (2008) d’Igor Koumpan et Jeff Sirerol (avec le vendeur en magasin de mode), le film « Mango soufflé » (2002) de Malesh Dattani, le film « De la vie des marionnettes » (1980) d’Ingmar Bergman, le film « No Desearás Al Vecino Del 5° » (1970) de Ramón Fernández, le film « On est toujours trop bon avec les femmes » (1970) de Michel Boisrond, le film « La Panthère est de retour » (1975) d’Arthur Marks, le film « Manila By Night » (1979) d’Ismael Bernal, le film « Jackie Chan à Hong Kong » (1999) de Vincent Kok, la pièce Attachez vos ceintures (2008) de David Buniak (le vendeur en prêt-à-porter), le film « Rose et Noir » (2008) de Gérard Jugnot (avec les costumiers gay), la pièce Le Frigo (1983) de Copi, (avec Hugh couturier), la pièce La Tour de la Défense (1974) de Copi (avec Jean, le styliste), le film « Anastasia » (1997) de Don Bluth et Gary Goldman (dans la chanson sur « Paris »), le film « Corazones De Mujer » (2008) de Davide Sordella et Pablo Benedetti (avec Shakira, « le meilleur couturier de Turin »), le film « Alice au Pays des Merveilles » (2010) de Tim Burton (avec le Chapelier folle), la pièce Casimir et Caroline (2009) d’Ödön von Horváth (avec le tailleur Eugène Schützinger), le film « Cruising » (« La Chasse », 1980) de William Friedkin (avec Matthew, le couturier homosexuel), le sketch du vendeur en prêt à porter d’Elie Semoun (avec Jean Luc), le sketch d’Alex Lutz imitant la vendeuse de magasin, le film « Devil Wears Prada » (« Le Diable s’habille en Prada », 2006) de David Frankel (avec Nigel, le couturier gay), le film « Les Douze Coups de Minuit » (« After The Ball », 2015) de Sean Garrity (avec Maurice le styliste homo), etc.

 

« Le monsieur qui fait mon costume est homosexuel. » (l’humoriste « hétéro » Arnaud Demanche dans son one-man-show Blanc et hétéro, 2019)

 


 

Par exemple, dans le film « Rush Hour 3 » (2007) de Brett Ratner, Carter s’infiltre incognito dans un cabaret parisien en tant que « Bibiche », un costumier noir particulièrement maniéré. Dans le film « 20 ans d’écart » (2013) de David Moreau, Vincent Khan, le rédacteur en chef de la revue de mode féminine Rebelle est homosexuel. Dans son one-man-show Bon à marier (2015), Jérémy Lorca est un amoureux des fringues. Dans la pièce L’un dans l’autre (2015) de François Bondu et Thomas Angelvy, François est vendeur dans un magasin de vêtements féminins. Dans son one-man-show Bon à marier (2015), Jérémy Lorca se met dans la peau d’un vendeur efféminé de chez Prada. Dans le one-man-show Au sol et en vol (2014) de Jean-Philippe Janssens, Jeanfi, le steward homo, travaille dans une boutique de prêt-à-porter avant de devenir steward. Dans la pièce Nous deux (2012) de Pascal Rocher et Sandra Colombo, Géraldine, un transsexuel M to F, bosse dans la mode ; et Bernard, le héros homosexuel, joue au couturier avec Donatienne, sa « fille à pédés ». Dans le film « Chacun cherche son chat » (1996) de Cédric Klapisch, Michel, le meilleur ami gay de Chloé, est le « conseiller fringues » de son amie. Dans la pièce La Thérapie pour tous (2015) de Benjamin Waltz et Arnaud Nucit, le Dr Katzelblum suit en thérapie un couple gay Benjamin/Arnaud parce qu’Arnaud ne s’assume pas comme homo. Il leur propose trois options d’ateliers au choix : une visite au Musée de la Mode, un atelier de création de bougies parfumées, et un atelier Mylène Farmer. Benjamin et Arnaud choisissent la sortie au musée. Arnaud se montre étonnamment expert en haute couture, ce qui étonne son copain : « Depuis quand t’es devenu un mini Lagarfeld ? » Par ailleurs, certains personnages homosexuels travaillent dans l’univers du prêt-à-porter et de la haute couture : « Pietro faisait des dessins de mode. » (la voix narrative dans le roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, pp. 12-13) ; « À ma sortie je vous emmènerai faire le tour des grands couturiers ! » (Cyrille, le héros homo, s’adressant à l’infirmière dans la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi) ; « À l’occasion, je pique aussi à la machine. […] Le travail ne me fait pas peur : je suis un peu décorateur, un peu styliste. » (cf. la chanson « Comme ils disent » de Charles Aznavour) ; « J’engage moins mes petites bonnes pour le travail qu’elles sont supposées fournir que selon les désirs qu’elles éveillent en moi. J’agis avec elles comme si j’étais chez la modiste. » (Alexandra, la narratrice lesbienne du roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, p. 10) ; « Il y a mon costumier, fou de taffetas et d’opéra. » (Rodolphe Sand dans son one-man-show Tout en finesse , 2014) ; etc.

 

Film "Dar l'Invincible" (1982) de Don Coscarelli

Film « Dar l’Invincible » (1982) de Don Coscarelli


 
 

g) L’amant homosexuel est aussi statique et causant qu’une porte de prison ou une statue du Musée Grévin :

Le gros problème du Pygmalion homosexuel, c’est qu’en tombant amoureux d’une statue ou d’un amant réservé et manipulable à souhait, c’est qu’il se retrouve un peu seul. Dans la solitude angoissante d’un musée de cire. Les allusions au Musée Grévin dans les fictions homosexuelles sont nombreuses : cf. le film « Musée haut, Musée bas » (2007) de Jean-Michel Ribes (avec la mère de José, empaillée pour le Musée Grévin), le film « Chéri » (2009) de Stephen Frears, le concert Le Cirque des mirages (2009) de Yanowski et Fred Parker (avec le cabinet du Dr Lebrun en musée de cire), le roman Le Musée Grévin (1943) de Louis Aragon, le film « Le Musée Grévin » (1959) de Jacques Demy, etc. « On n’est pas au Musée Grévin ! » (la mamie de Tom, le héros homosexuel, dans la pièce La Famille est dans le pré (2014) de Franck Le Hen) Dans la comédie musicale Peep Musical Show (2009) de Franck Jeuffroy, le marin gay veut voir le Musée Grévin afin de se trouver une excuse pour ne pas sortir avec la pin-up : c’est le chemin vers ce lieu mythique parisien qui nous met sur la piste de son homosexualité. Dans le film « Le Derrière » (1999) de Valérie Lemercier, Marc, le héros homosexuel, paye le Musée Grévin à sa mère Colette.

 

Souvent le personnage homosexuel a des traits qu’on dit « autistiques », c’est-à-dire qu’il ressemble à une statue (du Musée Grévin) qui ne bouge pas, qui ne sait pas communiquer avec son entourage, qui n’exprime rien. Sans contrefaçon, je suis un glaçon… : « À moins que je finisse dans un musée et que je me fasse empailler. » (Didier Bénureau dans son spectacle musical Bénureau en best-of avec des cochons, 2012) ; « Moi, je suis quelqu’un qui dit pas ses sentiments. Je garde tout. » (Benoît, le héros homosexuel de la pièce Bonjour ivresse ! (2010) de Franck Le Hen) ; « Comme je suis le seul homosexuel de mon groupe, je ne sais pas où aller pour en rencontrer d’autres et ma grande timidité m’empêche de m’informer. » (le narrateur homosexuel à l’opéra, dans le roman La Nuit des princes charmants (1995) de Michel Tremblay, p. 19) ; « Tu es timide et orgueilleuse… ce qui ne facilite pas le rapport avec les autres. » (le père de Claire s’adressant à sa fille lesbienne, dans la pièce Le Mariage (2014) de Jean-Luc Jeener) ; etc.

 

Par exemple, dans la pièce Comme ils disent (2008) de Christophe Dauphin et Pascal Rocher, David reproche à son amant, Philibert, de ne pas parler, de ressembler à une statue muette. D’ailleurs, à la fin du spectacle, les deux comédiens parodient des spectateurs qui les regarderaient : « Ils ont mis le paquet ! On dirait le Musée Grévin ! » Dans la pièce Le Cheval bleu se promène sur l’horizon, deux fois (2015) de Philippe Cassand, Isabelle est la fille-poupée, tétraplégique et muette. On dirait un trans, d’ailleurs.

 

Dans le film « The Boys In The Band » (« Les Garçons de la bande », 1970) de William Friedkin, Harold est décrit par son pote gay Emory comme « un homo glacial ». Dans la pièce Nous deux (2012) de Pascal Rocher et Sandra Colombo, Duccio (un homme du public, homosexualisé) est décrit comme un autiste ; et par ailleurs, Bernard, le héros homo, et sa meilleure amie Donatienne vont au Musée Grévin. Dans le film « Keep The Lights On » (2012) d’Ira Sachs, le personnage de Paul, surtout quand il est en couple homo, devient muet et insaisissable. Dans le film « Stadt, Land, Fluss » (« La Clé des champs », 2011) de Benjamin Cantu, Marko n’a pas beaucoup d’amis, est quelqu’un de taciturne et de solitaire. Dans le roman À ta place (2006) de Karine Reysset, Chloé est muette comme une statue ; Cécile, sa copine, dit d’elle qu’« elle se laisse faire comme un pantin désarticulé » (p. 25), et qu’elle est « comme un mannequin de cire déguisé » (p. 96). Dans la pièce Nous deux (2012) de Pascal Rocher et Sandra Colombo, Bernard, le héros homosexuel, compare la statue de cire à « une goudou ». Dans le roman Journal de Suzanne (1991) d’Hélène de Monferrand, Héloïse est décrite comme une fille « fermée », réservée, peu expansive (p. 368) : « Elle était sobre. Pas froide, mais on aurait pu s’y tromper. » (idem, p. 271) Dans la pièce Chroniques d’un homo ordinaire (2008) de Yann Galodé, Didier présente son amant homosexuel comme une statue quasi muette du Musée Grévin. Dans la pièce Confidences (2008) de Florence Azémar, Florence dit s’être transformée en statue muette, muselée au contact de son amante Hélène. Quand elle la quittera, elle dira : « J’avais fermé ma gueule pendant 4 années. » Dans la pièce Transes… sexuelles (2007) de Rina Novi, Martin, le personnage homosexuel, est montré comme un autiste qui ne parle à personne sur les bancs de la fac. Dans le roman Riches, cruels et fardés (2002) d’Hervé Claude, Sean est décrit comme une statue : « Il ne parlait pas, c’est tout, d’ailleurs il ne nous a jamais parlé. » (p. 43). Il était « toujours dans l’ombre » ; « C’était un gars qui parvenait souvent à se faire oublier. » (idem, p. 80) On découvre que son statisme a pour corollaire une misanthropie cachée : « Je crois qu’il n’aimait personne et ne s’en cachait pas. » (idem, p. 231) Toujours dans le même récit, François, le Belge extraverti, vit avec son compagnon Max, complètement renfermé sur lui-même : « Je ne sais pas comment les autres nous jugeaient, Max et moi. Le mariage de la carpe et du lapin sans doute. » (idem, p. 133) Dans le film « Children Of God » (« Enfants de Dieu », 2011) de Kareem J. Mortimer, Johnny est présenté comme un jeune homme « timide, silencieux, très réservé », et son amant Romeo le trouve à différentes reprises « étrange » autant qu’attirant : « Tu n’es pas comme tout le monde… » Dans la pièce Un Tango en bord de mer (2014) de Philippe Besson, Stéphane reproche à son ex-amant Vincent son incapacité à communiquer, son mutisme de jeune adulte inculte et infantilisé : « T’étais du genre à ne pas donner d’explications. » ; « C’était plutôt à toi qu’il fallait tirer les vers du nez ! »

 

On retrouve l’homo mutique ou sourd-muet dans énormément de créations homo-érotiques : cf. le film « Allez » (2011) d’Oliver Tonning (où Sofia, l’héroïne lesbienne, est une jeune fille très timide), le film « Seul ensemble » (2013) de Valentin Jolivot (avec Lucas, jeune étudiant introverti et homosexuel), le film « L’Homme blessé » (1983) de Patrice Chéreau (avec le héros homo, Henri), le film « Persona » (1966) d’Ingmar Bergman, le film « À corps perdu » (1988) de Léa Pool, le roman Dix Petits Phoques (2003) de Jean-Paul Tapie (avec l’inquiétante impassibilité de Rick), le film « L’Homme de désir » (1969) de Dominique Delouche (avec Rudy), le film « Shortbus » (2005) de John Cameron Mitchell (avec le personnage complexe et perturbé de James), le film « Paso doble » (1983) de Lothar Lambert, le film « Plaisir (et ses petits tracas) » (1997) de Nicolas Boukhrief, le film « Torch Song Trilogy » (1989) de Paul Bogart (Arnold en boîte, c’est quelque chose !), la pièce Big Shoot (2008) de Koffi Kwahulé (avec le personnage de Stan), le film « Shortbus » (2005) de John Cameron Mitchell (avec le silencieux et perturbé James), le one-woman-show La Folle Parenthèse (2008) de Liane Foly, le film « Paulo et son frère » (1997) de Jean-Philippe Labadie, le roman Le Cœur est un chasseur solitaire (1940) de Carson McCullers (on y retrouve John Singer, le sourd-muet ; d’ailleurs, cette œuvre devait initialement s’intituler Le Muet), le film « Godelureaux » (1960) de Claude Chabrol (avec l’exubérant Brialy et son colocataire muet), le film « Ander » (2009) de Roberto Castón (avec José, un homo renfermé et mutique), le film « Benzina » (« Gasoline », 2001) de Monica Stambrini (avec Eleonora, la lesbienne très introvertie), etc. Par exemple, dans le roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman, Esti, l’héroïne lesbienne, est connue pour être hyper renfermée sur elle-même. Madame Stone se demande même « s’il lui arrive de parler » (p. 58). Son amante Ronit confirme cela : « C’est vrai qu’elle était souvent taciturne, même en société, et même lorsqu’on lui adressait la parole. Elle avait cette étrange façon de se comporter, cette capacité à devenir soudain très silencieuse. » (idem, p. 60) ; « Elle avait toujours été taciturne et un peu bizarre. » (idem, p. 145)

 

Ce mutisme résulte surtout d’un viol ou d’un inceste. Par exemple, dans le spectacle musical Bénureau en best-of avec des cochons (2012) de Didier Bénureau, le petit Jeanjean a été tellement gavé (de sucreries, d’attentions, etc.) par sa mère qu’il est devenu « inexpressif »… ce qui a l’air de réjouir cette dernière : « Au moins, le mien, il est pas prêt de bouger ! »

 

Parfois, en tombant sur certains passages de romans, ou en voyant certaines pièces, on a l’impression que le héros homosexuel soliloque, même s’il nous dit qu’il est en compagnie de son copain : « As-tu plus de facilités pour parler ? J’en doute. Tu ne parles à personne. […] Je ne t’ai jamais vu rire, ni même sourire. Ce n’est pas grave, je t’apprendrai ! Tu parles peu mais heureusement car les rares fois où je t’ai vu parler à quelqu’un, j’étais vert de jalousie. » (Bryan s’adressant à son amant Kévin, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 212) ; « On ne se voit plus mais pendant que je t’écris ainsi, chaque soir, j’ai l’impression que tu es là, au bout de ce clavier. Non, plus proche encore. Je te parle, tu m’écoutes. J’imagine tes réponses, je vois ton beau sourire… » (idem, p. 309) ; « Je nous crée une existence. Je veux façonner la tienne, participer à tes joies et à tes surprises. » (idem, p. 311)

 

Le personnage homosexuel définit son amant, comme une statue, un vis à vis « sympa mais pas très loquace » : « T’es comme autiste. » (Jean-Louis à son amant Paul dans la pièce Perthus (2009) de Jean-Marie Besset) ; « Parle-moi, Irina… Raconte-moi quelque chose. » (Mme Garbo à une Irina, son amante silencieuse, dans la pièce L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer (1967) de Copi) ; « Tu as toujours été si terriblement tranquille. » (la voix narrative à l’amante, dans le roman La Vallée heureuse (1939) d’Anne-Marie Schwarzenbach) ; « Je vivais avec le gars le plus gentil de la Terre. » (Eugène en parlant de son copain Sébastien, dans le one-man-show Un Barbu sur le net (2007) de Louis Julien) ; « Ce que je dis sur Max, je ne le pense pas, évidemment, c’est le garçon le plus gentil du monde, c’est un amour, c’est le mien. […] Max est un cliché à lui tout seul. » (François à propos de son « mari », dans le roman Riches, cruels et fardés (2002) d’Hervé Claude, p. 108 puis p. 114) ; « Mike ?!? Y parle jamais ! J’pense que moi-même j’y ai jamais parlé ! » (Gerry à propos de son ami homo, dans le roman Le Cœur éclaté (1989) de Michel Tremblay, p. 206) ; « Va jouer au Musée Grévin, tu seras plus expressive ! » (la Comédienne à Vicky, dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi)

 

Rien d’étonnant que le héros homosexuel finisse par reprocher à la statue – qui lui fait office d’amoureux – son inertie marbrée : « Je lui trouvais une froideur de vamp rétro. Quelque chose d’Eva Marie Saint dans ‘La Mort aux trousses’, l’exotisme slave en plus. […] Quand elle écrivait, elle devait appuyer très fort sur son stylo, car son ongle devenait blanc à l’extrémité, et rosissait à la base, sous l’afflux du sang. Ce détail me prouvait qu’elle n’était pas de marbre. Comme pour me confirmer cette découverte, en réalité sans doute parce que j’avais passé les bornes en la détaillant de manière assez insistante, elle est sortie de son immobilité de statue, a tourné la tête et m’a lancé un regard excédé. […] De toute évidence, je n’existais pas à ses yeux. » (Jason, le personnage homosexuel, décrivant Varia Andreïevskaïa dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, pp. 53-54) ;

 
 

h) La destruction iconoclaste de la poupée/statue:

Cette poupée ou statue a pour fâcheuse de résister à son maître : cf. les chansons « La Poupée qui fait non » et « Porno graphique » (« Des poupées qui disent oui ou non ») de Mylène Farmer, le film « Insatisfaites poupées érotiques du professeur Hitchcock » (1971) de Fernando Di Leo, le film « Barbie También Puede Estar Triste » (2001) d’Albertina Carri, la pièce Yvonne, Princesse de Bourgogne (2008) de Witold Gombrowicz (avec Yvonne, la poupée qui fait non), « C’est moi, je suis argile. De l’argile mêlé de ciment et de sable. C’est moi, je suis pierre. Difficile à tailler. » (cf. la chanson de Rosário dans le film « Mourir comme un homme » (2009) de João Pedro Rodrigues) ; « C’est fini. J’en ai plus qu’assez d’être ton objet d’amour. Ton objet tout court. » (Abdellah Taïa à son amant Slimane, dans l’autobiographie Une Mélancolie arabe (2008), p. 115) ; « J’étais son gode préféré… et maintenant, il me délaisse. » (le narrateur homosexuel du one-man-show Raphaël Beaumont vous invite à ses funérailles (2011) de Raphaël Beaumont) ; « Il est hors de question que je joue à la poupée Lolita de Madame Kanojo. » (Juna s’adressant à son amante Kanojo, dans la pièce Gothic Lolitas (2014) de Delphine Thelliez); « Nous ne voulons pas être tes poupées ! » (idem) ; « Pourquoi ça ne me dérangerait pas d’être une poupée ? Je ne sais pas. Pour jouer avec ta grande sœur. » (Kanojo s’adressant à Juna par des propos incestueux, idem) ; etc.

 

À force de trop s’imaginer que les objets sont vivants et des personnes capables de l’aimer en retour, il arrive que le personnage homosexuel trouve ses poupées ingrates et méchantes, et qu’il se retourne contre elles. « Je nous invente une vie à deux qui est si loin de la réalité ! J’y crois tellement que je me sens bien. Mon cœur est tout léger, ma poitrine se desserre. Je crains ne plus savoir faire la différence entre la fiction et la réalité. Mon esprit divague. Tu me perturbes trop. » (Bryan à Kévin, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 311) Il teste l’inhumanité de ses pantins ou cherche à les réveiller en les détruisant. Dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi, le Rat est bien plus qu’une marionnette en mousse : pour Vicky, il « a un esprit. C’est le Diable. […] Il serait incapable de tuer tout seul. » Dans le one-man-show Entre fous émois (2008) de Gilles Tourman, Jarry est persuadé que les objets le détestent et qu’ils sont vivants. « Y’a des jours, même les objets, ils veulent ma peau. Vous l’avez vu vous-mêmes au début de la séance : le briquet, il m’a agressé, vous êtes témoins ! » ; « Il me présente toujours à ses potes comme le mec qui sourie et qui parle pas. » (Benjamin, le héros homo parlant de son amant Arnaud à son psy, dans la pièce La Thérapie pour tous (2015) de Benjamin Waltz et Arnaud Nucit) ; etc.

 

Dans le roman Le Portrait de Dorian Gray (1890) d’Oscar Wilde, Dorian, le héros, finit par prendre son propre portrait pour plus vrai et plus beau que lui : « Je suis jaloux du portrait que tu as fait de moi ! » dit-il à son amant-peintre Basile. En même temps que Dorian embrasse l’artiste, il l’étrangle jusqu’à le tuer parce qu’il a osé concrétiser la relation amoureuse/passionnelle/jalouse entre le modèle et sa toile.

 

Peu à peu, la statue tant adorée apparaît comme dangereuse aux yeux de son adulateur homosexuel : cette Vénus d’Ille androgyne a aussi le pouvoir de pétrifier et de contaminer son amant humain, au point de le rendre fou/objet et de lui faire perdre le sens du Réel : « Si la fille me plaît, c’est la statue de marbre. » (Chriss Lag se décrivant en cas de « coup de foudre », dans le spectacle de scène ouverte Côté Filles (2009) au Troisième Festigay du Théâtre Côté Cour de Paris) ; « On raconte que quand les ‘Boludos’ vous regardent dans les yeux vous restez figé dans la même position pour l’éternité. On a trouvé sur leur chemin d’innombrables statues en lave représentant des êtres humains et des animaux à l’expression effrayée. » (cf. la nouvelle « La Déification de Jean-Rémy de la Salle » (1983) de Copi, p. 58) ; « On nous trouvera enlacés, bouch’ contre bouch’, galvanisés, incendiés et confondus comme un rocher contre un rocher, comm’ deux statues qu’aurait sculptées la lave ardente du matin. » (Cachafaz à Raulito dans la pièce Cachafaz (1993) de Copi) ; « Je veux être ton objet, assurai-je. » (Anamika à Linde, dans le roman Babyji (2005) d’Abha Dawesar, p. 150) ; « Ça ressemble à un petit bonhomme, avec un tronc, deux bras, deux jambes, une tête un peu fibreuse, avec des petits fils comme à la base des poireaux. Là, je m’aperçois que c’est pas juste une illusion, que c’est véritablement un petit bonhomme. Sur ce qui fait office de tête, il y a des yeux dessinés, une petite bouche. Et au milieu du ventre, des aiguilles plantées. ‘Tu ne te reconnais pas ? qu’elle me fait. C’est toi. C’est une poupée vaudoue. Tu ne vois pas ? Les petits fils, sur la tête, ça ressemble à tes cheveux. J’ai même prévu d’accrocher des petites perles pour mieux imiter les dreadlocks.’ Au moment où je me reconnaissais, j’ai identifié les symptômes d’un bad trip» (Yvon en parlant de Groucha dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, p. 265)

 

Dans la pièce La Tour de la Défense (1974) de Copi, on retrouve exactement cette réification mutuelle entre amants homosexuels, à travers le couple Luc-Jean :

Luc – « Je suis en marbre, n’est-ce pas, tu peux passer ton temps à me cogner dessus, ce n’est que ton poing que ça blesse. Je suis comme la tour d’en face, regarde. L’hélicoptère s’est écrasé contre, les occupants ont péri, mais la tour n’a pas branlé. Je suis une bite bien dure.

Jean – Luc, c’est toi qui te places en tour en face de moi.

Luc – Et toi tu te places en quoi ? En badaud ? Va m’oublier, va. Ne me touche pas, con ! »

 

On voit que le rapport amoureux entre le créateur homosexuel et sa créature se transforme en rapport de force, en manipulation : « C’est vrai, tu jouais à la poupée, me tirais les cheveux quand tu me coiffais, semblais oublier que j’étais bien vivante. » (Cécile à son amante Chloé, dans le roman À ta place (2006) de Karine Reysset, pp. 39-40) ; « Khalid était à moi. Il s’enfonçait dans ma bouche. Je continuais de voyager dans la sienne. Des voies. Des ruelles. De l’obscurité. Des lumières, rares. J’étais devenu un sorcier : le fils de Bouhaydoura. » (Omar dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 141) Dans la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi, la cantatrice Regina Morti est décrite par l’infirmière comme la « poupée mécanique » du professeur Vertudeau. Dans le film « Die Bitteren Tränen Der Petra Von Kant » (« Les Larmes amères de Petra von Kant », 1972) de Rainer Werner Fassbinder, Petra cherche à modeler Karin à sa guise. Dans la pièce Fixing Frank (2011) de Kenneth Hanes, Frank dit de son amant Jonathan qu’« il le force à faire des choses qu’il ne veut pas faire. » ; celui-ci confirme le reproche qui lui est fait : « Oui, je te manipule. » Dans le film « Un Flic » (1971) de Jean-Pierre Melville, Jean Desailly joue un grand bourgeois inverti qui se fait voler une statuette par un jeune tapin qu’il a amené chez lui. Le thème de la statue est en lien étroit avec la prostitution : cf. le film « Baby Doll » (1956) d’Elia Kazan, le film « House Of Dolls » (1973) de Kuei Chieh-Hung, le film « La Rue chaude » (1961) d’Edward Dmytryck (avec le bordel The Doll’s House), le film « The Big Doll House » (1971) de Jack Hill, etc.

 

Le héros qui joue au Pygmalion homosexuel a tout du despote : il projette sur son amant ses propres diktats émotionnels et esthétiques (voire spirituels), et essaie de l’encastrer de force dans son cadre, son joli tableau, avec des cœurs dans les yeux : « Ce n’est pas une situation que nous subissons. C’est une situation qui tous les deux nous ressemble. » (Daniel à son amant Luther dans le docu-fiction « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta) Par exemple, dans le film « Mezzanotte » (2014) de Sebastiano Riso, un maquereau veut lancer Davide, le héros homosexuel, dans la chanson. Il apparaît comme le chevalier blanc (il porte un costard blanc, a une belle voiture blanche). Mais en réalité, c’est pour s’attirer les faveurs sexuelles du petit. C’est de la prostitution pédophile déguisée (Davide a quatorze ans).

 

Puis le personnage homosexuel se décide parfois à en finir avec son fétiche : « Au revoir Dorian. Tu es celui qui a le plus influencé mon art. […] Je reconnais t’avoir adoré passionnément. » (Basile, le peintre, s’adressant à son amant Dorian Gray dans le roman éponyme (1890) d’Oscar Wilde) ; « Les jours de grand froid, […] on se réfugiait dans ma chambre. On retombait en enfance, parfois on sortait mes Barbie. Quelques mois plus tard, tu as décrété que nous étions trop vieilles pour ça et nous les avons brûlées. » (Cécile à son amante Chloé, dans le roman À ta place (2006) de Karine Reysset, p. 40) ; « Je te tue, Madame ! Tu sais ce que je vais faire avec ta porcelaine de Limoges ? Je vais te lacérer les fesses et je vais te crever les yeux, ma petite patronne ! » (Goliatha à « L. » dans la pièce Le Frigo (1983) de Copi) ; « J’ai décapité Teeny. » (Karine dans le one-woman-show Karine Dubernet vous éclate !, 2011), « Où est-elle ? Ça sent le brûlé ! Oh, zut, je l’ai mise dans le grille-pain ! Qu’est-ce qu’elle a rétréci, on dirait une baudruche. » (Loretta Strong à propos de sa poupée Linda, dans la pièce Loretta Strong (1987) de Copi) ; « C’est Rooney […] Le requin lui arrache un bras, son petit corps saute en l’air comme un pantin, retombe dans la mer. » (la voix narrative dans le roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 104) ; « Dans un rapide accès de colère, Stephen allait à l’armoire, en sortait ses poupées et commençait à les tourmenter. Elle avait toujours méprisé ces créatures idiotes qui, pourtant, arrivaient avec chaque Noël et chaque anniversaire. ‘Je vous hais ! je vous hais ! je vous hais !’ soufflait-elle, frappant leurs faces inoffensives. » (Stephen, l’héroïne lesbienne, dans le roman The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, p. 29)

 

Le motif de la statuette ou de la poupée détruite est un leitmotiv dans les œuvres homosexuelles : cf. le film « Le Roi Jean » (2009) de Jean-Philippe Labadie (avec la poupée massacrée), le film « Strella » (2009) de Panos H. Koutras (avec les poupées électrocutées par Strella, le transsexuel), le film « El Asesino De Muñecas » (1975) de Michael Skaife, le film « The Rocky Horror Picture Show » (1975) de Jim Sharman, la chanson « Plus grandir » de Mylène Farmer, la pièce My Scum (2008) de Stanislas Briche (avec la destruction des poupées Barbie), la pièce Jerk (2008) de Dennis Cooper, le film « Reflection In A Golden Eye » (« Reflets dans un œil d’or », 1967) de John Huston, etc. Dans la pièce Bonjour ivresse ! (2010) de Franck Le Hen, Wanda fait cramer ses poupées dans la cheminée. Dans le film « La Mante religieuse » (2014) de Natalie Saracco, Jézabel, l’héroïne bisexuelle, est dessinatrice et peintre : elle finit par détruire ses dessins.

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

a) Divin artiste :

Jean Marais

Jean Marais


 

Socialement, on présente de plus en plus les personnes homosexuelles comme les maîtresses du bon goût et du pygmalionnage. « Comme tous les poètes, il entrevoyait l’avenir. » (cf. un interviewé à propos de Pier Paolo Pasolini, dans le documentaire « L’Affaire Pasolini » d’Andreas Pichler) Pensez par exemple à l’émission de télé-réalité « Queer : Cinq experts dans le vent » diffusée en 2004 sur TF1 (inspirée de l’émission nord-américaine Queer Eye For The Straight Guy), dans laquelle des dandys gays étaient chargés d’éduquer un homme « hétéro » pour lui apprendre à séduire élégamment les femmes.

 

Le statut de l’Artiste homosexuel divin est largement entretenu par la critique bobo. Par exemple, dans l’article « Des cris à Montevideo » publié dans le journal Le Nouvel Observateur le 3 décembre 1973, Michel Cournot compare le dramaturge homosexuel Copi est à Jeanne d’Arc qui, tout en ne sachant pas écrire, aurait été quand même touchée par la grâce : « Jeanne d’Arc a fait gagner une demi-douzaine de batailles : en écrivant sans savoir écrire. Pareil pour Copi. Il ne le cache pas. » Dans l’article « Copi est au ciel » sur le journal Le Nouvel Observateur daté du 18 décembre 1987, aux lendemains de la mort de Copi, Michel Cournot récidive en le décrivant comme « un ange gardien », un auteur que « tous aimaient ». Dans l’article « Copi, le survolté » de Guy Dumur, toujours dans le Nouvel Obs mais cette fois publié le 11 avril 1986, Copi est élevé au rang d’extra-terrestre visionnaire : « Il suffit d’avoir vu les dessins de Copi pour savoir qu’il ne voit pas, ne pense pas comme tout le monde. »

 

Beaucoup de personnes homosexuelles, au lieu d’orienter le processus de création vers la découverte de l’Autre, envisagent celui-ci comme un miroir narcissique : « La rencontre la plus importante d’une vie, c’est la rencontre avec soi-même. » (Yves Saint-Laurent dans le documentaire « Yves Saint-Laurent et Pierre Bergé : l’Amour fou » (2010) de Pierre Thoretton) ; « Être queer, c’est se forger sa propre identité. » (Jan Noll, un chanteur homosexuel interviewé dans le documentaire « Somewhere Over The Rainbow » (2014) de Birgit Herdlitschke, diffusé en juillet 2014 sur la chaîne Arte).

 
 

b) « Je suis mon œuvre » :

Pas étonnant, par conséquent, que certaines croient en leur réputation de dieux vivants fusionnant avec leurs chefs d’œuvre et créant le monde avec leurs mots : « Il faut être soi-même une œuvre d’art, ou se vêtir d’une œuvre d’art. » (Oscar Wilde, Sentences philosophiques à l’usage de la jeunesse, 1894) ; « Je ne chante pas des chansons ni les interprète. Moi je suis la chanson. » (Bola de Nieves cité par Deny Extremera, « Bola de Nieves : Yo Soy La Canción. », sur le site www.islaternura.com, consulté en janvier 2003) ; « De même que Gustave Flaubert disait ‘Emma Bovary c’est moi !’, mes héros sont tout de même beaucoup moi. » (Jean-Louis Bory au micro de Jacques Chancel, dans l’émission Radioscopie sur France Inter, 6 mai 1976) ; « J’aime utiliser le corps comme une scène de théâtre. » (Steven Cohen, le performer transgenre M to F, dans le documentaire « Let’s Dance – Part I » diffusé le 20 octobre 2014 sur la chaîne Arte) ; « Je SUIS le conte de fée moderne. » (la phrase qui revient comme un leitmotiv dans le one-man-show Changez d’air (2011) de Philippe Mistral) ; « Ce que je dis est ce qui est. » (Tamara Kamenszain, « El Canto Del Cisne », dans le recueil Poemas Completos (1997) de Néstor Perlongher, p. 369) ; « J’ai vécu pour mon métier et par mon métier. » (Yves Saint-Laurent dans le documentaire « Yves Saint-Laurent et Pierre Bergé : l’Amour fou » (2010) de Pierre Thoretton) ; « Tu n’es chez toi nulle part ailleurs que dans ces phrases. » (Anne Garréta, Pas un jour, 2002) ; « Le schizophrène est le producteur universel. Il n’y a pas lieu de distinguer le produire de son produit. » (Gilles Deleuze et Félix Guattari, L’Anti-Œdipe (1973), p. 13) ; « J’existe uniquement dans les émotions que je crée. » (Nancy Cárdenas dans l’ouvrage collectif Para Enterdernos (1999) d’Alberto Mira, p. 158) ; « C’est sans doute cela ma folie, je tiens à mon livre plus qu’à ma vie. » (Hervé Guibert, À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie (1990), p. 274) Dans sa biographie Saint Genet (1952) sur Jean Genet, Jean-Paul Sartre explique que pour Genet, « l’être et le mot ne font qu’un » (p. 54). Le titre de l’essai Les Mots et les Choses (1966) de Michel Foucault n’est pas anodin, de même que celui du recueil de poèmes La Realidad Y El Deseo (La Réalité et le désir, 1924-1962) de Luis Cernuda. C’est la distance entre le créateur et son œuvre, entre le sujet désirant et son objet de désir, qui pose problème à bon nombre de personnes homosexuelles, car elles cherchent à l’abolir/la magnifier (pour prendre leurs désirs pour des réalités). La fusion entre le créateur et sa création est observable par exemple dans les poèmes de Walt Whitman, Néstor Perlongher, Jean Cocteau, les pièces de Jérémy Patinier (par exemple avec le piano-corps dans la pièce Les Hommes aussi parlent d’amour, 2011).

 

Certains auteurs homosexuels se vénèrent tellement eux-mêmes dans leur œuvres artistiques qu’ils comparent l’exercice d’écriture à la masturbation (c’est le cas d’Andy Warhol, Gil de Biedma, Jean Cocteau, Néstor Perlongher, Chen Jianghong, Hou Junming, etc.). « Le jeu de faire des vers, qui n’est pas un jeu, finit par ressembler au vice solitaire. » (cf. le poème « El Juego De Hacer Versos » (1986) de Jaime Gil de Biedma) Par exemple, Jean Cocteau parle du dessin comme d’une masturbation, d’une « jouissance » (Jean Cocteau dans le documentaire « Cocteau et compagnie » (2003) de Jean-Paul Fargier). Dans le docu-fiction « Le Dos rouge » (2015) d’Antoine Barraud, l’art est vraiment utilisé comme le prétexte à baiser, à se masturber narcissiquement.

 

C’est parfois dans la simulation de rupture brutale et de distance que s’exprime le plus clairement le désir de fusion orgueilleuse de certains créateurs homosexuels avec leur « bébé » pictural/plastique : une création artistique non-identitaire, « sans auteur derrière », qui se ferait toute seule, par l’opération du Saint-Esprit, n’est-elle pas finalement, parce qu’elle serait l’œuvre d’un dieu invisible, d’un orgueil, d’une puanteur, d’une lâcheté, d’une hypocrisie, et d’une violence incroyables ? « [Je suis un] narrateur homosexuel, qui ne revendique rien, jamais ne justifie ses désirs, prétendant être ailleurs, dans l’écriture, alors que seuls ses désirs vous concernent. » (Christophe Honoré, Le Livre pour enfants (2005), p. 25) ; « Contrairement à la plupart des romanciers contemporains dont la matière est essentiellement de source intime, intérieure, moi, j’ai, avant de pouvoir mettre ma matière en œuvre, à la créer hors de moi, à la poser devant moi, séparée, détachée de moi, presque étrangère à moi. » (Roger Martin du Gard à André Gide en 1933) ; « J’explique juste le mot, mais sans dire que je poète. » (le narrateur par rapport au verbe « crabauder » dans le roman Le Crabaudeur (2000) de Quentin Lamotta, p. 53) ; « Je n’adhère pas au culte de ma personnalité. » (Mylène Farmer dans la revue Paris Match, n°2741, le 6 décembre 2001) ; « Cela va se gâter sans qu’il y ait de ma faute. Mes personnages ne tournent pas bien ; je suis obligé de les suivre là où me mène leur défaut ou leur vice aggravé. » (Paul Brach et Suzy Mante-Proust, Correspondance générale de Marcel Proust, 1930-1936, p. 76) ; « J’ai créé toutes les fêtes, tous les triomphes, tous les drames. J’ai essayé d’inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues. J’ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels. Eh bien ! je dois enterrer mon imagination et mes souvenirs ! » (Arthur Rimbaud, Poésies 1869-1872)

 

Par exemple, dans le film « Teorema » (« Théorème », 1968) de Pier Paolo Pasolini, Pietro s’auto-sacralise en déifiant les œuvres d’art qu’il crée, et se cache à lui-même son propre orgueil en pratiquant un art iconoclaste, violent et vulgaire. Dans le documentaire « L’Atelier d’écriture de Renaud Camus » (1997) de Pascal Bouhénic, malgré les apparences de détachement bobo « humble », Renaud Camus adopte un discours très marchand et impérieux concernant sa création littéraire : il parle d’« efficacité » de l’écriture, et conclut : « Ce que je dis se fait. » Dans l’ouvrage collectif Historias De Amor (1995), Tamara Kamenszain définit le romancier argentin homosexuel Osvaldo Lamborghini comme « le père de la méfiance » car « personne ne fit aussi peu confiance aux mots que lui » (pp.117-120) : « Rien ne rime avec rien. L’auteur ne peut s’asseoir en toute impunité au centre de son poème pour l’ordonner harmonieusement. Parce ce centre névralgique a été pris d’assaut par une rébellion de mots. » Or, voilà bien un paradoxe puisque l’écrivain argentin utilisa dans sa prose et dans sa poésie des mots d’une violence extrême visant à choquer et à agir comme des armes réelles. On trouve avec Osvaldo Lamborghini le parfait exemple du rapport idolâtre que certains artistes entretiennent avec le verbe.

 
 

c) Certains individus homosexuels prennent leur amant pour un objet :

Le désir de vivre une symbiose avec sa création artistique, très marqué chez les personnes homosexuelles, se décline en général par un renoncement à la fusion d’une part (renoncement qui se fait passer pour de l’humilité… alors que c’est juste du réalisme ! Il n’y a que Mary Poppins qui peut rentrer dans un tableau…) et par une sentimentalisation possessive de l’œuvre d’art ou de l’amant portraituré d’autre part. L’amant homosexuel est apprécié davantage pour son paraître, sa plastique, son utilité sensuelle, que pour ses richesses intérieures.

 

On constate une passion homosexuelle par les carcasses corporelles. Je vous renvoie aux photographies de Cosimo Mirco Magliocca du Stadio dei Marmi à Rome, à l’article de Philippe Besson « Hervé Guibert, le Goût pour les corps » dans Magazine littéraire (n°426, décembre 2003), au documentaire Beef Cake (1998) de Thom Fitzgerald (défendant l’existence de l’homme-objet et luttant contre la censure anti-porno), au documentaire « Les Garçons de la piscine » (2009) de Louis Dupont (qui est un prétexte à filmer les corps masculins), à l’affiche du one-(wo)man-show Lady Raymonde (2014) de Denis d’Archangelo (avec l’affiche où Madame Raymonde est déguisée en Statue de la Liberté), etc. Certaines personnes homosexuelles ont affirmé de leur vivant être réellement fascinées par la plastique du corps masculin ou féminin : Walter Pater, Michel Ange, Yukio Mishima, César Lácar, Juan Fersero, Francis Bacon (adepte des statues égyptiennes, et fasciné par les travaux de sculpture de Michel Ange). « J’aime les hommes. J’aime la qualité de leur chair. » (Francis Bacon cité dans le documentaire « Francis Bacon » (1985) de David Hinton) ; « Je suis captivé jusqu’à la fascination par le corps socialisé, le corps mythologique, le corps artificiel (celui des travestis japonais) et le corps prostitué (de l’acteur). » (Roland Barthes, Roland Barthes par Roland Barthes (1975), p. 63) ; « Tiens, encore une pub pour des slips ! C’est la fête du slip ce magazine. » (David Abiker en parlant de la revue Têtu, dans son essai Le Musée de l’homme : le fabuleux déclin de l’Empire masculin (2005), p. 93) ; « Devant un nu féminin, je restais insensible, alors qu’une statue antique d’adolescent suscitait mon érection. » (Yukio Mishima cité dans le Dictionnaire des homosexuels et bisexuels célèbres (1997) de Michel Larivière, p. 248) ; « Sabah faisait son come-back. Cette chanteuse libanaise mythique de plus de 80 ans qui était devenue, à force de liftings, une statue, une momie, une icône, une petite fille étrange à la chevelure flamboyante et très blonde. Une femme à la voix un peu rauque qui défie le monde et le monde arabe. » (Abdellah Taïa, Une Mélancolie arabe (2008), p. 66) ; etc. Dans son autobiographie Folies-Fantômes (1997), Alfredo Arias raconte qu’il veut faire trois statues à l’effigie de ses tantes préférées : « Cette perfection dans le détail renforça mon idée de faire de cette humble maison une sculpture. J’allais immortaliser mes tantes. Mon projet consistait à remplir les différentes pièces de la maison avec du ciment. […] je demanderais à un ami sculpteur de réaliser des statues de mes tantes, d’après une photo de leur jeunesse. » (p. 107) Toujours dans ce témoignage, on nous parle de la « première œuvre d’art comestible » (idem, p. 240) : une Vénus de Milo faite entièrement en dés de fromage.

 

Claude Cahun en statue Bouddha

Claude Cahun en statue Bouddha


 

Certaines personnes homosexuelles (beaucoup plus qu’on ne croit !) se pensent nées d’une statue : « En sortant de la brasserie, j’ai observé longuement la façade de la gare du Nord, et j’ai pensé que mon père était une des statues, boulonnées sur la corniche, et qu’il me regardait, et j’ai pensé : est-ce qu’il me regarde ou est-ce qu’il me surveille ? » (Christophe Honoré, Le Livre pour enfants (2005), p. 91) ; « C’est pour ça que ça s’appelle le voging. On prend la pose. » (Carmen Xtravaganza, le transsexuel M to F, dans le documentaire « Let’s Dance – Part I » diffusé le 20 octobre 2014 sur la chaîne Arte) ; etc.

 

L’émission Aventures de la médecine spéciale « Sexualité et Médecine » de Michel Cymes diffusée sur la chaîne France 2 le 16 octobre 2018, se termine avec un entretien entre Léonie, homme transsexuel M to F de 29 ans, et le journaliste Michel Cymes, au Musée Rodin, entourés de statues. Dans le documentaire « Ni d’Ève ni d’Adam : une histoire intersexe » de Floriane Devigne diffusé dans l’émission Infrarouge sur la chaîne France 2 le 16 octobre 2018 aussi, Déborah, personne intersexe élevée en fille, voue un culte à la sculpture de L’Hermaphrodite du Musée du Louvre : « J’adore cette statue, elle est trop belle ! ».
 
 

d) Le mythe de Pygmalion est appliqué au couple homosexuel : l’artiste homosexuel tombe amoureux de son amant-chef d’œuvre

Film "Le Sang d'un Poète" de Jean Cocteau

Film « Le Sang d’un Poète » de Jean Cocteau


 

L’univers du mannequinat, de la sculpture, de la coiffure et de la danse, renvoyant au mythe de Pygmalion et au goût des statues, est particulièrement investi par les sujets homosexuels : cf. le documentaire « Les Invisibles » (2012) de Sébastien Lifshitz (avec des plans fixes sur des statues de marbre sculptées), le docu-fiction « Le Dos rouge » (2015) d’Antoine Barraud, Newtiteuf qui crée son mec idéal par ordinateur, etc. « Leur imagination est charmée à la vue de beaux jeunes gens, à la vue de statues ou de peintures dont ils aiment à entourer leur chambre. » (J. L. Casper, parlant « des pédérastes », dans son Traité pratique de médecine légale, 1852) Dans son autobiographie L’Arc-en-ciel (1983, Journal 1981-1984), Julien Green évoque dans sa vie « certains tableaux qui l’ont marqué et dont il a parlé dans son Journal » : « l’évolution du goût et des sentiments à travers l’œil d’un enfant, puis d’un homme, ce que le monde en apparence plat de la peinture fait surgir dans la perspective du rêve, la tyrannie des images depuis l’enfance. Et, je pense, sans oublier les idoles de la sculpture. » (juin 1981, p. 39)

 

La sculpture est un art propice à la naturalisation des fantasmes, donc à l’homosexualité : les corps (et l’amour, les sentiments) peuvent être subtilement déformés, et ce, de manière réaliste. C’est pour cela, par exemple, qu’elle a souvent servi de support privilégié à l’hybridité et l’hermaphrodisme (cf. l’étrange Métamorphose d’Hermaphrodite de Mabuse au musée Van Beuningen, une statue avec un seul corps et deux têtes).

 

Parmi les sculpteurs homosexuels qui ont créé de beaux Apollons musclés, on trouve Michel Ange, Arno Brecker (qui travailla pour Hitler), Tom of Finland (dessinateur), George Lepape (dessinateur), Patrick Pottier (sculpteur), Jean-Esprit Marcellin (sculpteur), George Segal (sculpteur nord-américain), etc. Par exemple, Jean Cocteau avait pour coutume de dessiner ses amants successifs (Jean Marais, « Doudou », etc.). Avery Willard est un photographe nord-américain qui a fait des nus à New York. Si elles ne sont pas sculpteurs, beaucoup de personnes homosexuelles vivent entourées de statues et de sculptures : par exemple, les divers appartements d’Yves Saint-Laurent et Pierre Bergé étaient remplis de statues.

 

Je connais dans mon entourage quelques peintres et dessinateurs de nus… qui m’ont avoué qu’au cours de leurs séances de « travail », il leur arrivait de coucher avec leurs modèles masculins. Quand on traîne sur les sites de rencontres internet, il est également fréquent (quand on est un peu jeune et pas trop moche) de se faire accoster par des sculpteurs, de recevoir des offres de photographes qui cherchent à recruter des acteurs pour des castings de films pornos, ou qui tentent de dénicher parmi les internautes des proies faciles pour des shooting photos déshabillés.

 

On peut aussi souligner que les expos design et d’art contemporain/classique sont parfois des lieux de drague et d’homosociabilité idéaux. Un peu comme les bibliothèques : les amants se flairent, se scrutent, s’approchent, entre deux simulations d’observation attentive de toiles. L’art est une bonne excuse pour donner une légitimité, un raffinement, et un caractère élitiste, aux relations entre esthètes homosexuels. (J’aborde plus largement ce point dans le code « Peinture » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels).

 

Par ailleurs, un certain nombre de personnes homosexuelles veulent être les Pygmalion fusionnant avec leur amant créé : « J’ai un côté Pygmalion. » (Catherine à son amante Paula, dans l’essai autobiographique La Vie dure : Éducation sentimentale d’une lesbienne (2010) de Paula Dumont, p. 56) ; « C’est là que nous fîmes l’amour divinement. Mon amoureux restait brûlant et mes mains avides ne se lassaient pas de sculpter le corps du jeune dieu qui m’avait visité. » (Denis Daniel, Mon théâtre à corps perdu (2006), p. 127) ; « Il faut se mettre dans la peau du Modèle, il ou elle. […] Il faut se mettre dans la peau du Peintre. » (Ronan Le Grand cité dans la revue Triangul’Ère 4 (2003) de Christophe Gendron, p. 86) ; « Jean, tu es mon seul chef d’œuvre. » (Jean Cocteau à Jean Marais, dans le documentaire « Cocteau et Compagnie » (2003) de Jean-Paul Fargier)

 

Souvent, des célébrités homosexuelles lancent des jeunes talents, qui sont par la même occasion des amants temporaires (on peut penser en particulier à Jean Cocteau avec Raymond Radiguet ou Jean Marais, à Pierre Bergé avec Yves Saint-Laurent, à John Waters avec Divine, à Yvonne Brémonds d’Ars avec Suzy Solidor, à Albert Bausil avec Charles Trénet, au baron Von Sinclair avec Hölderlin, etc. ; Patrick Loiseau, le compagnon du chanteur Dave depuis 36 ans, lui écrit les paroles de ses chansons). Et ces copies de Galatée se laissent entretenir, façonner, sculpter… jusqu’à temps de devenir elles aussi les Pygmalions célèbres de Galatée plus jeunes et moins connues. « L’attachement de Serge pour Nijinski était sans limites : c’est avec lui qu’il avait remporté ses premiers succès en 1909 ; en plus de son ami, c’était un peu son œuvre. » (Jean-Louis Chardans parlant de la relation artistico-amoureuse – et oppressante ! – entre le danseur Nijinski et son amant Serge de Diaghilew, dans l’essai Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970), p. 197)

 

L’idolâtrie homosexuelle est particulièrement visible dans le mode de vie des « bourgeois de gauche » richissimes qu’ont été Pierre Bergé et Yves Saint-Laurent. Ils ont vécu toute leur vie agrippés à l’argent et à leurs objets d’art, sous prétexte d’en être amoureux et que ces choses aient été le symbole de leur « amour ». On observe chez ce « couple » une totale inversion des valeurs : ils réifient l’humain, et humanisent les objets. Ils parlent d’objets comme ils parlent d’amour. Ils rentrent en plein dans le délire du Pygmalion ou du Dorian Gray. Par exemple, dans le documentaire « Yves Saint-Laurent et Pierre Bergé : l’Amour fou » (2010) de Pierre Thoretton, Pierre Bergé pense que sa quincaillerie et ses statuettes vont « s’envoler de leurs propres ailes » lors des ventes aux enchères. Il décrit ses bibelots comme « une partie de son âme, une partie de sa vie », comme des êtres vivants dont lui et Yves sont tombés amoureux : « Le coup de foudre fut immédiat. » (en évoquant deux vases que Yves Saint-Laurent voulait absolument posséder sur un marché marocain) ; « Mes tableaux de Jéricho, Mondrian, Picasso, Braque, Cézanne… Maintenant, ce sont mes enfants. » ; « Nous sommes devenus Yves et moi très très amoureux… de cette maison de Marrakech. » ; « Je crois en rien. Alors raison de plus pour croire aux choses, à ses objets inanimés. […] Je vais contrôler le destin de cette collection. » Délirant… mais réel.

 
 

e) Le coiffeur homosexuel :

En ce qui concerne les Pygmalions du monde de la coiffure, ils constituent un cliché flamboyant de « l’homosexualité masculine éternelle ». « Dans un coin de la boîte, deux apprentis coiffeurs façonnaient sous un projecteur des coupes excentriques aux clients volontaires. » (Benoît Duteurtre, Gaieté parisienne (1996), p. 53) ; « Sur l’autre chaîne il y avait un homosexuel qui participait à une émission de télé-réalité. C’était un homme extraverti aux vêtements colorés, aux manières féminines, aux coiffures improbables pour des gens comme mes parents. L’idée même qu’un homme aille chez le coiffeur était mal perçue. » (Eddy Bellegueule parlant de Steevy Boulay, dans le roman autobiographique En finir avec Eddy Bellegueule (2014) d’Édouard Louis, pp. 116-117) ; « Nous sommes antiquaires, coiffeurs, modélistes. C’est un peu vrai, cela dit… » (Pierre Démeron, homosexuel de 37 ans, au micro de Jacques Chancel, dans l’émission Radioscopie sur France Inter, 3 avril 1969) ; etc.

 

Le célèbre coiffeur Antoine de Paris, d’origine polonaise, est venu en France au début du XXe siècle et a révolutionné son métier. Son salon de coiffure s’est situé pendant 60 ans au 5, rue Cambon. Antoine était gay et l’image d’un coiffeur gay vient de lui. Il y a deux films français qu’il a inspiré (« Coiffeur pour dames » en 1933 et en 1952) et son personnage a été parodié dans un film américain « The Secret Life of Walter Mitty » en tant qu’Anatole of Paris. Il était ami proche de Maurice Rostand. Antoine est appelé le roi des coiffeurs, coiffeur des rois. Il a fait une énorme carrière mais aujourd’hui il est oublié car pendant la Guerre Froide il a quitté Paris pour vivre en Pologne communiste.

 

Film "La Petite Salon" de Caroline Le

Film « La Petite Salon » de Caroline Le


 

Je vous renvoie au coiffeur gay du documentaire « Out In Africa » (1994) de Johnny Symons, au documentaire « Des filles entre elles » (2010) de Jeanne Broyon et Anne Gintzburger (on nous montre les coulisses d’un salon de coiffure lesbien). Il existe, parmi les personnes homosexuelles, de vrais coiffeurs (il suffit de faire un tour dans le quartier du Marais à Paris pour s’en rendre compte…), mais comme ce métier est moins médiatisé que ceux du spectacle, et davantage estampillé « homosexualité visible et péjorative », rares sont les coiffeurs gay connus du grand public. On peut tout de même citer Houcine El Ouriachi (tristement célèbre puisqu’il a été assassiné à Tanger le 11 mai 2005), « JiGé » dans la biographie Le Musée de l’Homme : Le fabuleux déclin de l’Empire masculin (2005) de David Abiker, Fadi Fawaz le dernier compagnon du chanteur George Michael, etc. François About certifie que le copain du réalisateur de Jacques Scandelari était le « coiffeur des stars » à New York. Dans l’émission radiophonique Homo Micro du 12 février 2007, quand Brahim Naït-Balk demande à l’écrivain Ron l’Infirmier si « ça existe, les beaux garçons, chez les infirmiers », ce dernier aborde la question de la place de l’homosexualité dans le monde de la coiffure : « Alors infirmier pour les garçons, c’est comme steward, ou coiffeur. Voilà… C’est 90% des infirmiers hommes… […] Mais j’pouvais pas être infirmière, alors, voilà… » Dans son autobiographie Folies-Fantômes (1997), Alfredo Arias raconte qu’au théâtre de son lycée, il a joué le rôle d’un coiffeur : « Nous montâmes un intermède d’un auteur espagnol. Je faisais le coiffeur du village et Ernestino le médecin. » (p. 196) Dans l’émission Toute une histoire spéciale « Mon père est parti avec un homme » (diffusée sur la chaîne France 2 le 5 décembre 2013), Jacques Viallatte, le romancier de 61 ans, a découvert son homosexualité à 34 ans – alors qu’il était marié et qu’il avait 4 enfants – avec le coiffeur (marié et homo aussi) de sa femme : « Je rentre dans ce salon de coiffure… et bingo ! Je vois cet homme. Ce coiffeur. […] Je n’ai plus mes jambes. Je commence à transpirer des mains, alors que même sur ce plateau, je transpire pas des mains. Un coup de foudre. Dans le reportage « Homo en banlieue : le combat de Lyes » de l’émission Envoyé Spécial, (diffusé sur France 2, le 7 février 2019), Magdalena, apprentie coiffeuse, est lesbienne. »

 

Romain Carnard, le coiffeur de la pièce "Dernier coup de ciseaux"

Romain Carnard, le coiffeur de la pièce « Dernier coup de ciseaux »


 

Certains militants homosexuels ou gay friendly cherchent à noyer l’existence des coiffeurs homosexuels dans le « cliché » ou dans la masse : « Le citoyen moyen, lui, devient de plus en plus tolérant, et peut-être aussi de plus en plus indifférent. Finalement, dans une famille bourgeoise, aujourd’hui, quand on parle de Valentino, le garçon coiffeur de Madame, on ne parle même plus de sa sexualité. » (Henri Chapier dans l’essai Christine Boutin, Henry Chapier, Franck Chaumont : Les homosexuels font-ils encore peur ? (2010) de Xavier Rinaldi, p. 55) Par exemple, dans le documentaire Ménie Grégoire : Une Voix sur les ondes (2007, sur la chaîne France 5) de Marie-Christine Gambart et Sophie Garnier, la célèbre présentatrice radiophonique Ménie Grégoire se rend chez son coiffeur attitré, Robert, un homme homosexuel qui tient sa boutique Robert of Paris. L’un comme l’autre se flattent et s’auto-sacralisent : « Vous êtes une reine ! » déclare Robert avec enthousiasme ; et Ménie le brosse aussi dans le sens du poil : « L’homosexualité, c’est tout à fait naturel, c’est normal. » Le coiffeur officiel de Marine Le Pen est également homosexuel. Dans le sketch « Men’s Hair Styling Salon » interprété dans les années 1960 par James Stewart, Dean Martin, et Orson Welles, on assiste à la même banalisation rigolarde du lien entre homosexualité et coiffeur : les trois acteurs feuillettent des revues et cancanent ensemble comme s’ils étaient des clientes régulières d’un salon de coiffure.

 

Certaines personnes homosexuelles ont grandi dans une ambiance exclusivement féminine, en plus précisément une ambiance de « féminin d’apparat », de « féminité forcée et cinématographique » : Xosé Manuel Buxán, par exemple, évoque son enfance où il était admiré par son entourage (et surtout les clientes du salon de coiffure de sa mère, fidèles lectrices de revues people) pour ses mimiques, ses talents d’acteur, sa précocité (cf. l’article « Entre El Papel Y La Pluma » de Xosé Manuel Buxán, dans l’essai Primera Plana (2007) de Juan A. Herrero Brasas, p. 173).

 

Le cliché du coiffeur gay agit comme une homophobie positive tellement il enferme les personnes homosexuelles dans la soi-disant « exceptionnalité » de leur désir sexuel. « Un jour, le démon de midi ou de onze heures entre en jeu, un gamin parle et c’est le scandale, plus ou moins vite étouffé : ‘M. Un-Tel, le coiffeur (ou l’antiquaire) de la Place-aux-Huiles… Qui aurait cru ça ? … Si gentil… si doux… Surpris avec un petit garçon de douze ans ! … et papati… et patata…’ » (Jean-Luc, 27 ans, homosexuel, dans l’essai Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970) de Jean-Louis Chardans, p. 103) C’est pour ça qu’il agace et amuse prodigieusement la plupart des individus homosexuels : « Il préféra s’orienter vers un métier d’art ; à son niveau d’étude, la seule possibilité qui s’offrait à lui était la coiffure. […] Démonstration à l’appui, il fit face au miroir accroché au-dessus du buffet et, se dandinant exagérément le postérieur, il mima un homosexuel caressant les cheveux des clients. » (Ednar, le héros homosexuel, dans le roman très autobiographique Un Fils différent (2011) de Jean-Claude Janvier-Modeste, p. 15)

 
 

f) Le couturier homosexuel :

N.B. : Je vous renvoie aussi à la partie « Homme-voile » du code « Homme invisible », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 

PYGMALION Fernandel

 

Certains sujets homosexuels sont réellement couturiers : Christian Dior, Dolce & Gabanna, Jean-Paul Gaultier, Calvin Klein, Yves Saint-Laurent, Gianni Versace, Hubert de Givenchy, Claude Montana, Thierry Mugler, Azzedine Alaïa, etc. Et quand je dis « couturier », il s’agit de toutes les coutures, même théâtrales et littéraires : « Les écrivains se sont toujours passionnés pour la couture. Il n’y a qu’à lire Proust. » (Pascal Sevran, Le Privilège des jonquilles, Journal IV (2006), p. 150) ; « Mon seul combat, c’est d’habiller les femmes. » (Yves Saint-Laurent dans la biopic « Yves Saint-Laurent » (2014) de Jalil Lespert) ; etc.

 

Dans son autobiographie Folies-Fantômes (1997), Alfredo Arias fait allusion à beaucoup de couturiers homosexuels : Horace, Jacques, Luisito Mareco. À propos de Jacques, qui a pour modèle et amant le jeune cadet de 16 ans Pedro, on découvre que l’attrait pour le monde du prêt-à-porter dit une fascination/soumission pour la beauté et le paraître : « Il s’immobilisa, interloqué devant cette nudité inattendue. ‘C’est un rêve. C’est un ange descendu sur terre’, soupira le vieux couturier. » (p. 261)

 
 

g) L’amant homosexuel est aussi statique et causant qu’une porte de prison ou une statue du Musée Grévin :

Si l’on revient à la problématique de l’amant-objet au sein de la relation d’amour homosexuel, on peut être étonnés de vérifier que la réification de soi-même ou de l’être aimé n’est parfois pas qu’une légende délirante, et qu’au contraire elle s’actualise dans la réalité bien plus souvent qu’on ne le croit ! « C’est pas parce que j’ai gagné l’année dernière que je vais me transformer en statue du Musée Grévin. » (le chanteur homosexuel Mika, dans l’émission The Voice 4 sur la chaîne TF1 le 17 janvier 2015) J’ai en tête les images de Jean Cocteau se filmant en train de converser avec sa propre statue du Musée Grévin. Dans le documentaire « Yves Saint-Laurent et Pierre Bergé : l’Amour fou » (2010) de Pierre Thoretton, on apprend qu’Yves Saint-Laurent a quasiment été un pantin toute sa vie, et son amant Pierre Bergé évoque sa « timidité maladive ».

 

Pour ma part, j’en ai rencontrés beaucoup, dans la communauté LGBT, des Musée Grévin homosexuels vivants ! Vous savez, ceux qui de l’extérieur ressemblent à des statues tellement elles sont statiques, crispées, coincées, réservées, muettes, sans personnalité et sans avis, renfermées sur elles-mêmes (on les croirait à la limite de l’autisme parfois… ; avec un de mes amis, on s’amuse à les appeler « les frigos sur pattes » !) « C’est comme un objet qu’on pose sur une table. Des fois on oublie qu’il est là. » (un témoin en parlant d’un amant, dans la pièce documentaire Quand mon cœur bat, je veux que tu l’entendes… (2009) d’Alberto Lombardo) ; « Je suis froide et impénétrable. » (Linn, jeune homme brésilien travesti en femme, dans le documentaire « Bixa Travesty » (2019) de Kiko Goifman et Claudia Priscilla).

 

Dans les cas connus de « frigos », on peut penser à Raymond Radiguet, qui était un homme silencieux et renfermé, à Fernando Lumbreras et « son caractère introverti » (Fernando Olmeda, El Látigo Y La Pluma (2004), p. 67), etc. Roger Martin du Gard décrit le « beau visage d’ange inconsolable » d’Annemarie Schwarzenbach (Josyane Savigneau, Carson McCullers (1995), p. 97). L’écrivain Ribadeau Dumas disait de Jean Cocteau qu’il ne souriait jamais : « Cocteau offrait le masque tragique des figures de défilé, la tristesse maquillée du cirque. » (« Apuntes biográficos » de Jean Cocteau, sur le site www.islaternura.com). Le docu-fiction autobiographique « N’importe où hors du monde » (2012), est, selon son réalisateur François Zabaleta, « l’histoire d’une destruction ; celle, quotidienne, irréversible, d’un enfant de huit ans muré, celle du sentiment de la différence chez un enfant ». Emilio Barón évoque la profonde solitude de Luis Cernuda enfant, de son « incapacité à communiquer avec les autres » (Emilio Barón, Luis Cernuda Poeta (2002), p. 41). Alexandre Delmar dit qu’il est « un vrai d’Aboville des relations sociales » (Alexandre Delmar, Prélude à une vie heureuse (2004), p. 43). Carson McCullers a une tendance à se renfermer sur elle-même. C’était déjà le cas dans son enfance. « Ce sérieux que rien ne pouvait infléchir ne lui donnait pas l’air d’une adulte, mais plutôt celui d’un enfant prodigieux mais très légèrement anormal qui refuse de sortir pour aller jouer parce qu’il est occupé à écrire dans son cahier. » (Josyane Savigneau, Carson McCullers (1995), p. 17). À l’âge adulte, elle restera « paralysée et quasi mutique » (p. 18). La représentation de Paul Verlaine à côté d’Arthur Rimbaud dans le tableau Le Coin de table peint par Fantin-Latour en 1872 est très parlante : on y voit un Verlaine littéralement pétrifié par la beauté de son jeune et insaisissable amant.

 

Le phénomène des Musée Grévin homosexuels m’a toujours interrogé et halluciné. Au-delà de la blague, je crois d’une part qu’il n’est évidemment pas spécifiquement homosexuel (et puis personne n’est un frigo !), et d’autre part qu’il nous rappelle en revanche le lien non-causal entre désir homosexuel et viol, ou entre homosexualité et désir d’être objet. Karine Reysset lui a donné un nom un peu scientifique qui lui va très bien, je trouve : dans son roman lesbien À ta place (2006), elle écrit que son personnage Chloé souffre de « catatonie », une maladie se manifestant par un « état de passivité, d’inertie motrice et psychique, alternant souvent avec des crises d’excitation, caractéristique de la schizophrénie » (p. 43). Dans le film « Les Crevettes pailletées » (2019) de Cédric le Gallo et Maxime Govare, Fred, le trans M to F, est surnommé « le Frigo » par Alex, un camarade gay. Dans la réalité, il n’est pas rare justement de rencontrer des cas de « catatonie » parmi les habitants apathiques du « milieu » homo.

 

Par exemple, dans le film très biographique « Girl » (2018) de Lukas Dhont, Lara/Victor, garçon trans M to F de 16 ans, ne semble avoir aucune intériorité : il a du mal à parler, est très introverti, ne peut pas dire ce qu’il ressent, n’a aucun avis sur rien, semble dépourvu de personnalité, de vie intérieure mais aussi extérieure (vie amoureuse, amicale : zéro).
 
 

h) La destruction iconoclaste de la poupée/statue:

Dans la réalité aussi, la lassitude arrive fréquemment dans les couples homosexuels fondés sur le Pygmalionnage. Même si les amants n’ont pas de rôles de Pygmalion (créateur) et de Galatée (créature) prédéfinis, et qu’ils passent leur temps à s’échanger leurs masques, c’est sur un même éloignement de la Réalité que se construit leur relation. L’un finit par reprocher à l’autre de ne pas se laisser faire ou de ne rien exprimer, l’autre voudrait être libre et ne pas être considéré comme un enfant/comme un père : « Catherine pensait-elle que j’étais une marionnette dont elle pouvait tirer les ficelles à son gré pour la faire gesticuler selon ses humeurs ? » (Paula Dumont parlant de son amante, dans son essai autobiographique La Vie dure : Éducation sentimentale d’une lesbienne (2010), p. 124) ; « Quand vous n’êtes pas sur votre piédestal, vous n’êtes pas intéressant. » (Oscar Wilde à Lord Douglas, dans son autobiographie De Profundis, 1897) ; « J’ai tenu comme j’ai pu. J’ai arrêté de travailler. Je suis devenu une petite femme. Ta conception de la femme. Je suis devenu Saâd, ton copain d’enfance. Je suis devenu une sculpture entre tes mains. » (Abdellah Taïa à son amant Slimane, dans l’autobiographie Une Mélancolie arabe (2008), p. 117) ; « Tu m’appartiens désormais, me dit-il’. C’était des mots d’homme, des mots possessionnels et j’en avais la cognition. À seize ans, je n’étais plus le même. J’avais soudainement comme une impression de vide, ce vide qui semblait être ma mort et mon humiliation. […] Qu’étais-je devenu, pour un jour, une nuit, toute une vie ? » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), p. 70) ; etc. En somme, ils se vengent d’une seule et même idolâtrie qu’ils alimentent tous les deux en restant en couple.

 

La destruction progressive des âmes et des cœurs dans beaucoup de duos amoureux homosexuels se fait symboliquement par l’anéantissement concret des statues et des poupées. On l’observe fréquemment dans les discours et les actions artistiques/militantes réelles de certains individus homosexuels. « Il faut être agressif pour être sculpteur. » (Louise Bourgeois, la sculptrice, dans le film documentaire « Louise Bourgeois : l’araignée, la maîtresse, la mandarine » (2009) de Marion Cajori et Amei Wallach) ; « Quand on attaque une toile au couteau, ça m’intéresse. » (Celia s’adressant à Bertrand, dans le docu-fiction « Le Dos rouge » (2015) d’Antoine Barraud) ; etc.

 

La pulsion sadique dans le fétichisme a été maintes fois analysée en psychanalyse. Beaucoup de chanteuses devenues icônes gays jouent avec leur poupée avant de la détruire à l’écran (cf. les chansons « Sans contrefaçon » et « Plus grandir » de Mylène Farmer, « Papa m’aime pas » et « Maman s’est barrée » de Mélissa Mars, « Pour que tu m’aimes encore » de Céline Dion, « Parler tout bas » d’Alizée, « On éteint » de Zazie, « Tú No Eres Para Mí » de Fanny Lu, etc.).

 

Si on voit actuellement dans certaines vitrines de Castro (le quartier gay de San Francisco, aux États-Unis) des poupées Barbie et Ken massacrées, torturées, et exposées bâillonnées pour prouver que la communauté homosexuelle tord le cou à la « tyrannie marchande hétérosexiste », c’est bien que les poupées et les statues sont UN PEU considérées comme des témoins à charge gênants. Si elle déchaînent autant de haine et que des individus anti-matérialistes s’affairent à leur scotcher la bouche, c’est bien qu’elles sont considérées comme vivantes et détentrices d’un lourd secret. Pour le connaître, ce tabou, il suffit de se pencher sur le vécu de leurs assassins iconoclastes homosexuels, et on trouve assez vite la réponse… Je crois que la révélation de la poupée homosexuelle réside d’une part sur la nature idolâtre du désir homosexuel par rapport à l’homme-objet et la femme-objet (Ce qui gêne la communauté homosexuelle, c’est que l’homosexuel ou la lesbienne sont les pâles copies de l’homme-objet et de la femme-objet, ces deux créatures médiatiques/scientifiques qu’elle déteste/adore : « Il était manifeste qu’elle était choquée par la visibilité de mon homosexualité. Pour elle, j’étais la représentation, la statue vivante, l’incarnation même du lesbianisme. » souligne Paula Dumont dans son autobiographie La Vie dure : Éducation sentimentale d’une lesbienne (2010), p. 174), et d’autre part sur le fantasme de viol que la figurine « incarne ». Dans son Épître aux Romains, saint Paul présente les actes homosexuels comme une conséquence du fait d’adorer des images des statues d’hommes, comme le fruit d’une idolâtrie, d’un amour trahi. Aurait-il, une nouvelle fois, flairé juste ?

 

La violence iconoclaste des Pygmalions homos actuels relève de la pulsion sadique dirigée contre une poupée vaudou – autrement dit d’un processus de diversion de la violence réelle. C’est pour cela qu’elle n’inquiète pas, et même qu’elle peut amuser. Cela dit, elle reste une violence actualisable, potentielle, emmagasinée dans le placard « fantasme » de notre psychisme. C’est la mort dans sa globalité qui est dédramatisée et évacuée dans la réification des êtres humains. Rien n’est grave – même la scène de torture et d’écartèlement des membres – si c’est une poupée qui les subit. Mais comme la poupée est fantasmatiquement humanisée et animée de sentiments par certains créateurs homosexuels, la gravité de la mort peut, pour le coup, être mélangée de manière cachée au désir, et donc se transformer en fantasme inconscient, en horreur banalisée, en pulsion involontairement actualisable.

 

Le sort réservé aux femmes réelles par certains couturiers gays ou certaines femmes lesbiennes féministes parties en croisade contre la femme-objet est parfois dramatique : « La nature féminine se transforme sous le crayon des créateurs de mode. […] Ils entraînent l’humanité consentante vers des corps de femmes sans seins ni fesses, sans rondeur ni douceur, des corps de mec, longs et secs. Ce sont leurs fantasmes que les créateurs de mode imposent à l’humanité, leurs fantasmes d’homosexuels (puisque l’énorme majorité d’entre eux le sont), qui rêvent davantage sur le corps d’un garçon que sur celui d’une femme. […] Aujourd’hui, les jeunes filles, toujours au bord de l’anorexie, se fabriquent un corps de garçonnet pour plaire à des créateurs homosexuels qui n’aiment pas les femmes, qui les considèrent comme de simples ‘portemanteaux’, et les terrorisent pour quelques grammes de trop. » (Éric Zemmour, Le Premier Sexe (2006), pp. 19-20) En remettant en cause la soi-disant « condition de la femme » (… de la statue), les féministes – souvent lesbiennes – rejettent au final une vie de dînette, de poupée, et non la vie de la femme réelle… Le problème, c’est qu’elle ne fasse pas la différence entre les deux, et que, du coup, elles vont évacuer les deux… alors qu’il n’y a que la première à jeter.

 

En amour homosexuel, on observe le même processus destructeur. L’individu qui joue au Pygmalion homosexuel a tout du despote : il projette sur son amant ses propres diktats émotionnels et esthétiques (voire spirituels), et essaie de l’encastrer de force dans son cadre, son joli tableau, avec des cœurs dans les yeux : « J’ai rêvé un instant (puisque tout le monde rêvait, pourquoi aurais-je dû être la seule à coller à des réalités triviales?) à 8 jours de vacances, en ce lieu, avec Catherine. Je l’ai entrevue, devant son chevalet de peintre, sous le soleil méridional, dans l’odeur du thym, de la menthe et du romarin. Là ou ailleurs, arriverais-je un jour à vivre une semaine entière auprès d’elle ? » (Paula Dumont, La Vie dure : Éducation sentimentale d’une lesbienne (2010), p. 164) Il cherche aussi à être possédé comme un objet et à être détruit : cf. le magazine des sexualités gays qui s’intitule Prends-moi. « À l’allure de ces contacts qui foisonnaient de partout, surgit ma rencontre avec un fils de riche monégasque qui m’initia aux joies du mannequinat et des voyages à l’étranger. Cette formule de voyages à l’étranger, appelée ‘Escort’ dans le milieu, n’était autre qu’un accompagnement auprès des hommes d’affaires dans leurs déplacements. Bien sûr, avec le sexe à l’appui ! » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), p. 115) Pas étonnant que la sculpture homosexuelle s’effrite… : « Ces existences-là n’ont pas de ciment social. » (Jean-Louis Bory au micro de Jacques Chancel, dans l’émission Radioscopie sur France Inter, 6 mai 1976)

 
 

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Code n°164 – Substitut d’identité (sous-codes : Play-back / Imitateur / Travestissement)

substitut d'identité

Substitut d’identité

 

 

NOTICE EXPLICATIVE :

 

« Faut m’aimer à ma place et m’attendre au tournant. »

(cf. la chanson « J’ai pas 20 ans » d’Alizée)

 

Dragqueen

Dragqueen


 

Quand on ne s’aime pas un minimum soi-même, qu’on reporte l’amour qu’on se doit en cherchant à être quelqu’un d’autre ou à se mettre en couple avec un semblable sexué qui comblera partiellement cette haine de soi, comment en toute logique prétendre aimer ensuite l’autre tel qu’il est vraiment ? C’est la première question qu’on devrait se poser au sujet des « couples » homosexuels et des personnes homosexuelles – qui ont beaucoup de retard par rapport à l’acceptation d’elles-mêmes, non pas en tant que personnes homosexuelles mais en tant que personnes aimantes et aimables.

 

Leanne Payne, intellectuelle lesbienne nord-américaine, a tout à fait raison de dire que dans l’homosexualité, il y a une forme de jalousie, de complexe et de peur qui s’exprime : on recherche chez les semblables sexués ce dont on croit manquer.
 

Dans les fictions homo-érotiques, on constate que bon nombre de personnages homosexuels (mais aussi de personnes homosexuelles réelles) expriment leur désir de devenir quelqu’un d’autre qu’eux-mêmes, pour échapper aux contingences humaines et à l’horizon d’une vie qui promet d’être banale. Ils désirent, par leurs attitudes et leur mode de vie, être riches/pauvres, être une femme (quand ils sont nés hommes) ou homme (quand elles sont nés femmes), être beaux, être célèbres, être objet, être éternellement jeunes, vivre à une autre époque, nier leur unicité et la souffrance inhérente à leur condition humaine. Cette fuite et haine de soi sont rarement étudiées dans l’étiologie de l’homosexualité : pourtant, elles sont frappantes, évidentes, et suffiraient à ébranler la « certitude » qu’a la société par rapport à l’identité homo, et même par rapport à la fiabilité du désir homo.

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Fusion », « Maquillage », « Extase », « « Je suis différent ! » », « Amant narcissique », « Bergère », « Jumeaux », « Pygmalion », « Voleurs », « Fan de feuilletons », « Moitié », « Amour ambigu du pauvre », « Tomber amoureux d’un personnage de fiction ou du leader de la classe », « Se prendre pour Dieu », « Se prendre pour le diable », « Musique comme instrument de torture », « Inversion », « Clown blanc et Masques », « Cannibalisme », à la partie « Autocensure anti-identitaire » du code « Déni », et à la partie « Automates » du code « Poupées », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

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1 – PETIT « CONDENSÉ »

 

Le désir fou de se substituer à l’amant réifié

 

Photo I Wanna Rob A Bank de Jason Collett

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On n’en parle très peu aujourd’hui. Et pourtant, cela saute aux yeux dès qu’on s’arrête pour rencontrer un peu les personnes concernées. Les histoires d’amour homosexuel se construisent généralement sur un malentendu existentiel puisqu’elles réunissent deux personnes qui individuellement et originellement ont voulu être quelqu’un d’autre qu’elles-mêmes (un garçon, une fille, un dieu, une star de cinéma, une moitié d’Homme, etc.), et qui du coup désirent se substituer l’une à l’autre, ou ne faire qu’Un ensemble. « Je voulais me glisser dans son corps comme dans un pyjama. » (le juge Kappus parlant de son amant Julien, dans le roman Portrait de Julien devant la fenêtre (1979) d’Yves Navarre, p. 92) Elles ne se sont pas suffisamment tolérées elles-mêmes telles qu’elles étaient, en corps, en cœur et en esprit, pour ensuite être en mesure de s’accueillir mutuellement en vérité. La non-acceptation de soi, et la nécessaire épreuve douloureuse qu’elle supprime, peut empêcher ensuite de bien aimer. Comme l’écrit très justement François Varillon, « l’amour ne se consomme pas dans l’absorption, ou fusion, de deux en un […]. Il veut à la fois la distinction et l’unité, l’altérité et l’identité. Dans la condition humaine, ce vœu profond : être non seulement uni à l’autre mais un-avec lui tout en restant soi, est incoercible et irréalisable. C’est pourquoi nul n’entre sans souffrance au royaume de l’amour. » (François Varillon, L’Humilité de Dieu (1974), p. 106) De manière presque générale, on peut affirmer à propos des unions amoureuses homosexuelles que la volonté de se substituer à l’autre a précédé le désir d’amour que la personne homosexuelle a ressenti pour son amant. « La forme d’amour la plus reculée dont je me souvienne, c’est mon désir d’être un joli garçon… que je voyais passer. » (Jean Genet cité dans l’essai Saint Genet (1952) de Jean-Paul Sartre, p. 99) L’omniprésence des play-back dans les œuvres homosexuelles illustre bien la volonté de substitution fusionnelle à l’amant. L’excessive identification projective sur l’entourage – « l’être-pour-les-autres » – fait souvent souffrir, et pourtant, semble banale à celui qui l’opère car dans l’instant, elle peut flatter son Ego : « On est là tous à se déchirer et on est tous très bien, à tenir compte des autres, à se mettre dans la peau des autres. » (Jean-Louis Bory, La Peau des Zèbres (1969), p. 487)

 

Beaucoup de personnes homosexuelles s’intéressent à leur amant non pas tant pour lui-même que pour combler leur propre vide existentiel. « Moi, je n’avais pas de moi. J’étais vide. Il me remplissait. » (Guillaume Dustan, Nicolas Pages (1999), p. 112) La jalousie apparaît alors comme l’expression détournée de l’adoration. Dans le couple homosexuel, nous assistons à ce que nous pourrions appeler une identification par absorption, comme l’exprime Olivier dans le reportage « Une Vie ordinaire » de Serge Moati : « Paradoxalement, je crois que j’étais un homme quand j’étais avec un homme. Je devenais un homme par rebonds, par personne interposée. » (Olivier, 37 ans, parlant de la découverte de son homosexualité, dans le documentaire « Une Vie ordinaire ou mes questions sur l’homosexualité » (2002) de Serge Moati) Certaines personnes homosexuelles vont se dérober à elles-mêmes sous le prétexte de l’union d’amour avec leur amant-paravent. « Je peux être caché derrière lui pour vivre sa vie. » (Laurent à propos de son amant Jean-Jacques, dans le documentaire « Woubi Chéri » (1998) de Philip Brooks et Laurent Bocahut) Ce dernier, plus apprécié par son aspect physique que pour ses qualités intérieures, est censé les conforter dans la très haute et la très basse image qu’elles ont d’elles-mêmes ; en un mot, les aimer à leur place (c. f. la chanson « J’ai pas 20 ans ! » d’Alizée). Mais avec le temps, elles finissent par lui reprocher d’obéir sans broncher à leur orgueilleuse demande, de leur mentir et de les entretenir dans un rêve illusoire. Car personne ne peut faire à notre place ce travail d’amour de nous-mêmes, ni s’imprimer en nous telle une presse, ni même nous figer en image contagieuse.

 

« Tu m’as aimée pour mon image, mais m’aimeras-tu pour ce que je suis ? » Voilà la question fondamentale de Cendrillon que beaucoup de personnes homosexuelles rêveraient de poser à leur amant, mais qu’elles ne lui soumettent que très rarement car elles connaissent déjà la triste réponse : elles lui demandent de leur révéler leurs propres richesses, parce qu’elles/il doute(nt) trop d’elles. Cette conception de l’amour qui fait dépendre l’amour de soi principalement de l’amant ne traduit pas la confiance mais au contraire une démission mutuelle. À bien y réfléchir, nous pouvons nous demander comment il peut y avoir un amour juste entre deux personnes qui se désirent à ce point hors d’elles-mêmes, qui ont fondé leur union sur la déception de soi et la substitution réifiante. « Ennemi de soi-même, comment aimer les autres ? » chante Étienne Daho dans sa chanson « Retour à toi ». Il semble qu’il faut déjà s’aimer un minimum soi-même pour pouvoir aimer l’autre tel qu’il est et pour lui demander de nous aimer tels que nous sommes. Et dans la majorité des couples homosexuels, il est clair que les questions sur l’estime de soi n’ont généralement pas été réglées. Ces dernières restent souvent noyées pour un temps par l’adoration. Il est fréquent de voir que beaucoup de personnes homosexuelles remplacent dans leur discours le verbe « aimer » par celui d’« adorer » dès qu’elles parlent de leur(s) amant(s). Malheureusement, l’amour-idolâtrie, l’autre nom de l’amour homosexuel, n’équivaut pas exactement à l’amour. Il est plutôt un désir de fusion-rupture à l’objet de désir. L’admiration permet l’émerveillement et le respect de l’être aimé dans la juste distance. En revanche, l’adoration n’inclut pas une reconnaissance de la Réalité. Elle se traduit par une captation des yeux et un désir inconscient d’agression, de possession. Le regard idolâtre ne respecte pas l’être aimé : il dévore ce qu’il veut sincèrement honorer. Parfois, dans la réalité concrète, certaines personnes homosexuelles regardent leur amant sans le voir, c’est-à-dire sans le reconnaître dans son individualité et ses limites, et sans lui laisser sa liberté. Quand bien même elles vivent avec lui au jour le jour, elles passent à côté de lui. Elles pourraient dire, comme le protagoniste du roman Temps voulu (1979) d’Yves Navarre : « Je l’ai aimé. […] Et je l’aime encore. Mais l’ai-je vraiment connu ? » (Yves Navarre, Le Temps voulu (1979), p. 8) Pour illustrer ce curieux aveuglement, Jean Cocteau se filme en portant des yeux postiches pour exprimer, selon ses propres termes, qu’il « regarde Jean Marais sans le voir » (Jean Cocteau dans le documentaire « Jean Cocteau, Autoportrait d’un inconnu » (1983) d’Edgardo Cozarinsky).

 

L’adoration n’est pas l’amour : elle est un versant de la haine. Il ne suffit pas de haïr oralement quelque chose pour en être détaché, ni de se faire à deux une déclaration d’amour fou pour vivre à l’abri des désirs de destruction de l’objet de désir. La fascination a quelque chose à voir avec la haine : nous détestons, et secrètement nous envions. Le nœud du fanatisme qui unit la haine à l’adoration est la déception : rien de pire qu’un fan déçu qui présente la jalousie sous les traits de l’amour, avant parfois de la laisser agir avec une violence inouïe. Je crois que l’amour homosexuel est un subtil mélange d’amour vrai et de fanatisme. Il a le parfum de la vénération inconditionnelle que le fan porte à sa vedette. Celle-ci sait pertinemment que le jour où elle ne lui proposera rien de nouveau et qu’elle apparaîtra sans maquillage dans la rue, il ne la reconnaîtra pas et ne se battra pas pour la repêcher. Elle a conscience de l’amour-pacotille dont elle est aimée. Le fan homosexuel a aussi compris cela, et souffre à la place de sa star de l’amour éphémère qu’il lui porte. L’idole lui annonce leur médiocrité mutuelle. L’idolâtrie est un amour désespéré et haineux entre deux victimes qui jouent constamment à s’échanger les rôles de victimes et de tyrans jusqu’à ce que destruction et engloutissement (fantasmé et parfois réel) s’en suivent.

 
 

2 – GRAND DÉTAILLÉ

 

FICTION

 

a) Le personnage homosexuel cherche à changer d’identité et à usurper celle d’un autre :

L’usurpation d’identité (en amour notamment) est un sujet omniprésent dans les œuvres de fiction homosexuelles : cf. le chanson « Sois-moi – Be me » de Mylène Farmer, la pièce Ubu Roi (1896) d’Alfred Jarry, le film « Dans la peau de John Malkovich » (1999) de Spike Jonze, le film « Seconde Peau » (1999) de Gerardo Vera, le film « Persona » (1966) d’Ingmar Bergman, le roman Si j’étais vous… (1947) de Julien Green (racontant l’histoire d’un homme se mettant successivement dans la peau de différentes personnes), le roman À ta place (2006) de Karine Reysset, la chanson « Mourir comme lui » du Teenager du spectacle musical La Légende de Jimmy (1990) de Michel Berger, le film « Strangers On A Train » (« L’Inconnu du Nord-Express », 1951) d’Alfred Hitchcock (traitant de l’usurpation d’identité opérée par un fan incontrôlable), le film « Niño Pez » (2009) de Lucía Puenzo, le film « La Révolution sexuelle n’a pas eu lieu » (1998) de Judith Cahen (où le transfert identitaire se fait grâce à un ordinateur), la pièce Journal d’une autre (2008) de Lydia Tchoukovskaïa, le film « Si j’étais star » (2003) de Patrick Mimouni, le film « Quand je serai star » (2004) de Patrick Mimouni, « I Was A Male Yvonne De Carlo » (1970) de Jack Smith, le film « Man To Man » (1992) de John Maybury, la chanson « Optimiste » de Stéphane Corbin, la pièce Cyrano intime (2009) d’Yves Morvan (avec Cyrano se faisant passer pour Christian auprès de la belle Roxane), la pièce Et puis j’ai demandé à Christian de jouer l’intro de Ziggy Stardust (2009) de Renaud Cojo (avec l’identification autoparodique des fans de David Bowie à leur idole), le film « Après lui » (2006) de Gaël Morel (avec une mère qui, pour surmonter la mort de son fils décédé dans un accident de voiture, tombe amoureuse de l’assassin de ce dernier), le film « Chéri » (2009) de Stephen Frears, la comédie musicale Dr Frankenstein Junior (1974) de Mel Brooks (sur le transfert d’identités), etc. Par exemple, dans la pièce Y a comme un X (2012) de David Sauvage, Jean-Louis va chez le psy à la place de son ami(e) transgenre M to F Jessica (initialement Jean-Charles), et ce dernier fait passer Jean-Louis pour lui vis-à-vis de son propre père. Dans l’épisode 6 de la saison 1 de la série Sex Education (2019) de Laurie Nunn Adam, le héros homo, fait croire que c’est lui le gagnant du concours de dissertation du lycée, alors que c’est Maeve qui a rédigé son devoir à sa place. Il est plagiaire.

 

Souvent, le héros homosexuel exprime son désir d’être quelqu’un d’autre que lui-même, car il ne s’accepte pas tel qu’il est : « J’ai toujours voulu être quelqu’un d’autre. » (Rabii dans le film « Adieu Forain » (1998) de Daoud Aoulad-Syad) ; « J’aimerais bien échanger ma vie avec un autre. » (Luc s’adressant à Bruno, dans le film « Corps inflammables » (1995) de Jacques Maillot) ; « Je voudrais être n’importe qui excepté moi. » (Frankie dans le roman Frankie Addams(1946) de Carson McCullers) ; « Pourquoi suis-je moi et pas toi ? » (le héros du ballet Alas (2008) de Nacho Duato) ; « J’aime qu’on m’aime pour ce que je ne suis pas. » (David Forgit, le comédien travesti M to F, dans son one-(wo)-man show Désespérément fabuleuses : One Travelo And Schizo Show, 2013) ; « Tu me croirais si je te disais que j’aimerais bien être à ta place ? » (Adineh l’héroïne transsexuelle F to M s’adressant à Rana la femme mariée, dans le film « Facing Mirrors : Aynehaye Rooberoo », « Une Femme iranienne » (2014) de Negar Azarbayjani) ; « Les races n’existent pas. Y’a l’espèce humaine. C’est tout. L’autre, c’est moi. Moi ailleurs, à un autre moment. Mon pays, c’est toi. Mon amour. » (Pierre Fatus, le Blanc qui se prend pour un Noir, dans son one-man-show L’Arme de fraternité massive !, 2015) ; « Arrête de faire semblant d’être ce que tu n’es pas. » (Ninon, la lesbienne, s’adressant à Guen le héros homosexuel, dans la pièce Les Favoris (2016) d’Éric Delcourt) ; « Je n’ai jamais été comme toi. » (Carol, l’héroïne lesbienne s’adressant à son amante Thérèse dont elle découvre le corps nu pour la première fois, dans le film « Carol » (2016) de Todd Haynes) ; « Oui, vous n’êtes pas à ma place. » (Vera l’héroïne lesbienne s’adressant à Nina, dans la pièce Géométrie du triangle isocèle (2016) de Franck d’Ascanio) ; etc.

 

Le désir de changer d’identité naît d’abord de l’identification excessive du personnage homosexuel à ses héros de papier, ses stars de cinéma ou de magazine. « J’aurais adoré être elle. » (Marilyn Lenorman en parlant de son idole Marilyn Monroe, dans la pièce Elvis n’est pas mort (2008) de Benoît Masocco) ; « James Bond, sors de ce corps ! » (Shirley Souagnon dans son concert Free : The One Woman Funky Show, 2014) ; « Mourir comme lui, je voudrais mourir comme lui, avant d’avoir gâché ma vie à trop vouloir vivre comme lui. » (cf. la chanson « Mourir comme lui » du Teenager de la comédie musicale La Légende de Jimmy de Michel Berger) ; « Je rêvais de prendre la place de l’un d’eux. » (Kevin, le héros homosexuel regardant un couple homosexuel faire l’amour sur une plage, dans la pièce Les Amers (2008) de Mathieu Beurton) ; « Après tout, si ça plaît à l’héroïne, ça devrait lui plaire aussi à elle. » (Perrine, cherchant à imiter en vain son idole Amélie Poulain, dans le film « Le Fabuleux Destin de Perrine Martin » (2002) d’Olivier Ciappa) ; « S’ils tombent, pensais-je, je meurs avec eux. » (Roger en regardant des trapézistes, dans le roman L’Autre (1971) de Julien Green, p. 20) ; « On se met à la place de Meryl Streep. Eh oui ! Encore elle ! » (Matthieu, l’un des héros homos se programmant une soirée ciné avec son « chéri », dans la pièce À partir d’un SMS (2013) de Silas Van H.) ; « Et là, je me voyais courir dans les champs, cheveux au vent, comme dans la Petite Maison dans la prairie, avec la petite fille qui se cassait la gueule. » (Fabien Tucci, homosexuel, s’identifiant à Laura Ingals, dans son one-man-show Fabien Tucci fait son coming-outch, 2015) ; « J’ai l’impression d’être Beyoncé au Stade de France. » (Fred, le trans M to F, dans le film « Les Crevettes pailletées » (2019) de Cédric le Gallo et Maxime Govare) ; etc. Par exemple, dans le film « Como Esquecer » (« Comment t’oublier ? », 2010) de Malu de Martino, Hugo, le héros gay, s’identifie aux personnages du roman Les Hauts du Hurlevent. Dans la pièce Confidences (2008) de Florence Azémar, Stéphane rêve d’être acteur, de devenir comme Madonna. Dans le film « 22 Jump Street » (2014) de Phil Lord et Christopher Miller, Schmidt joue la « princesse », sa Beyoncé ; et il décrit le supposé délire homosexuel de son collègue Jenko : « Il se prend pour Harvey Milk. » Dans son one-man-show Bon à marier (2015), Jérémy Lorca passe son temps à se prendre pour Rihanna, Dalida, Brigitte Bardot, Alizée, Céline Dion : « T’as des cheveux, tu te prends pour Beyoncé. »

 

Dans la pièce Dernier coup de ciseaux (2011) de Marilyn Abrams et Bruce Jordan, Romain Canard, le coiffeur homosexuel, organise des soirées déguisées chez lui. La dernière qu’il a faite, c’était « dessins animés de notre enfance » (il était déguisé en Princesse Sarah). Il aime aussi se farder en Lady Gaga. Et il cherche ensuite à s’identifier aux personnes de son entourage qui correspondent « le moins mal » à la femme-pbjet (par exemple, il s’adressera à Mme Bioray, la bourgeoise de l’histoire, en ces termes : « Quand je serai vieux, j’aimerais tellement être comme vous ! »). Dans son one-woman-show Wonderfolle Show (2012), Nathalie Rhéa dit qu’elle est le sosie black de Marilyn Monroe. Dans le film « Hoje Eu Quero Voltar Sozinho » (« Au premier regard », 2014) de Daniel Ribeiro, Léo, le héros homosexuel, rêve que par le voyage dans un pays imaginaire que personne ne connaîtrait sauf lui, « il pourrait s’inventer sa propre personnalité ». Dans la pièce Et Dieu créa les fans (2016) de Jacky Goupil, Tom, le fan de Mylène Farmer, arrive travesti en Mylène.

 

Dans le film « The Talented Mister Ripley » (« Le Talentueux M. Ripley », 1999) d’Anthony Minghella, Tom, le héros homosexuel, s’identifie à un homme, Dick, sur le point de se marier avec une femme. La première fois qu’il l’observe sur la plage, avec des jumelles, il laisse échapper sa schizophrénie : « C’est mon visage. », tout en apprenant l’italien avec une méthode assimile. Tom imite en tous points Dick, au point de s’habiller comme lui, d’imiter sa voix et son écriture. Après avoir tué Dick, Tom se fait passer pour lui. On découvre qu’à la base de cette schizophrénie se cache un grand manque à être : « J’ai toujours pensé qu’il valait mieux être quelqu’un d’autre que n’être personne. »
 
 

b) Le personnage homosexuel cherche à changer d’identité sexuée :

SUBSTITUT Garçonne

The Drag King Fem Show


 

Chez le héros homosexuel, le désir de se substituer à une autre personne concerne particulièrement la différence des sexes : il rêve d’incarner cette différence à lui seul, et renie sa sexuation d’origine : « Je veux être une femme. » (Molina, le héros gay du roman El Beso De La Mujer-Araña, Le Baiser de la Femme-Araignée (1979) de Manuel Puig, p. 24) ; « Je voudrais être une fille. » (Willy, le gamin transgenre M to F qui se prend pour une fille, Film « Le Tout Nouveau Testament » (2015) de Jaco Van Dormael) ; « Je ne puis sentir que je suis une femme. » (Stephen, l’héroïne lesbienne du roman The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, p. 266) ; « En ce temps-là, elle avait désiré être un garçon… » (idem, p. 134) ; « Douze ans : l’âge où je me suis senti le plus fille de ma vie ? » (le narrateur homosexuel du roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 39) ; « Je préfèrerais être un fils. » (Anamika, l’héroïne lesbienne parlant à sa mère, dans le roman Babyji (2005) d’Abha Dawesar, p. 180) ; « Dans la famille, on est de gauche de père en fils. » (Rodolphe Sand se mettant dans la peau de Joyce, une lesbienne camionneuse, dans son one-man-show Tout en finesse , 2014) ; « Je veux devenir un play-boy professionnel. […] J’entrerai dans l’armée. […] Ce sera que pour fréquenter l’école militaire. Pour m’entraîner et avoir un corps magnifique. Je veux dire un corps rude et robuste comme le vôtre. » (Anamika s’adressant à Adit, op. cit., p. 206) ; « Ceci dit, il y a une femme dans plus d’un homme. » (Nathalie Rhéa dans son one-woman-show Wonderfolle Show, 2012) ; « L’intuition féminine… ben tu peux pas comprendre. Je suis une femme, moi. » (Benjamin, l’un des héros homosexuels, ironique, dans la pièce Le Fils du comique (2013) de Pierre Palmade) ; « Je suis un jeune garçon, non pas une femme, ma mère ! » (Lou, l’héroïne lesnienne dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « Je n’ai aucun problème avec les hommes. La preuve : j’ai un mec à l’intérieur de moi. » (Shirley Souagnon, humoriste lesbienne, dans l’émission Bref à Montreux (Suisse) sur la chaîne Comédie +, diffusée en décembre 2012) ; « J’aimerais être une femme parfois. Je suis jaloux de tes orgasmes. J’vois bien que l’intensité du plaisir est plus forte chez toi. J’ai entendu dire que la femme jouissait huit plus que l’homme. » (Jupiter s’adressant à Junon, dans le film « Métamorphoses » (2014) de Christophe Honoré) ; « J’ai emprunté à la femme. Pourquoi les hommes ne feraient pas comme les femmes ? » (Rudolf Noureev, dans le biopic « Noureev, le Corbeau blanc » (2019) de Ralph Fiennes) ; etc.

 

Par exemple, dans la pièce Le Mariage (2014) de Jean-Luc Jeener, Suzanne, une des deux héroïnes lesbiennes, fait une thèse sur « l’identité sexuelle »… mais pour justement substituer aux identités sexuelles fondatrices homme-femme celles, beaucoup moins réelles et incarnées, d’hétérosexuels-homosexuels. Le père de Claire – la compagne de Suzanne – essaie de la ramener au Réel, et de lui expliquer que la pratique homo ou l’identité homosexuelle/hétérosexuelle sont des tentatives erronées d’identification à ses pulsions, à ses actes génitaux et à ce qu’on croit être les enfants : « C’est la grande loi de Dieu : une femme est une femme, un homme est un homme. […] Homosexuel donne hétérosexuel. Hétérosexuel, c’est le contraire pratique d’homosexualité, qui montre bien la folie de ce monde. […] L’homosexualité est une infantilisation. »

 

Dans le one-man-show Au sol et en vol (2014) de Jean-Philippe Janssens, Jeanfi, le steward homo, dit que sur la fraterie de quatre enfants dont il fait partie, ils sont deux, sa sœur et lui, à avoir fait un coming out : « Ça fait un beau ratio ! ». Il fait la remarque qu’avec sa frangine, qui a choisi d’être chauffeur routier, de se comporter en mec, qui changeait les plaquettes de freins de leur père, et lui qui a décidé d’assumer sa féminité, d’être hôtesse de l’air, il a dû y avoir « inversion : « Les hôtesses de l’air sont des femmes comme vous et moi. »
 

Dans le film « Rafiki » (2018) de Wanuri Kahiu, Kena, l’héroïne lesbienne garçonne, est exceptionnellement admise à jouer au foot avec les garçons. Cela étonne Ziki, la future amante de Kena, qui aimerait bien elle aussi être intégrée à l’équipe masculine… et les gars lui répondent qu’ils ont inclus Kena uniquement parce que « Kena, elle joue comme un mec ».
 

Film "Guillaume et les garçons, à table!" de Guillaume Gallienne

Film « Guillaume et les garçons, à table! » de Guillaume Gallienne


 

Le personnage homosexuel aime se déguiser et rentrer dans la peau d’une personne du sexe « opposé ». Je ne vais pas dresser la très longue liste des œuvres de fiction homosexuelles où le travestissement est montré, mais simplement me contenter de citer les quelques œuvres qui me reviennent en tête : cf. le film « Les Garçons et Guillaume, à table ! » (2013) de Guillaume Gallienne (Guillaume se travestit en Sissi dans sa chambre), le film « Il ou elle » (2012) d’Antoine et Pascale Serre (Florent Hostein s’habille en femme régulièrement), le film « Unconditional » (« Inconditionnel », 2012) de Bryn Higgins (Owen se travestit, et ce qui semblait au départ un jeu devient sérieux), la pièce Les Sex Friends de Quentin (2013) de Cyrille Étourneau (Jules, le poète homo, aime se travestir), le spectacle musical Bénureau en best-of avec des cochons (2012) de Didier Bénureau (avec l’association fictive l’ATEB : l’Association des Travestis Évêques Belges), le film « Outrageous ! » (1977) de Richard Benner (avec le personnage de Robin), la chanson « Travesti » de Sadia dans le spectacle musical Starmania de Michel Berger, la chanson « Sans contrefaçon » de Mylène Farmer, le film « Les Douze Coups de Minuit » (« After The Ball », 2015) de Sean Garrity (avec Kate qui se travestit en Nate), la chanson « Comme un garçon » de Sylvie Vartan, la pièce Les Bonnes (1947) de Jean Genet, le film « Madame Satã » (2001) de Karim Ainouz, le film « Huit Femmes » (2002) de François Ozon, le film « Nuits d’ivresse printanière » (2009) de Lou Ye (avec le personnage de Jian Cheng), le film « Une Voix d’homme » (2001) de Martial Fougeron, la pièce Elvis n’est pas mort (2008) de Benoît Masocco, le film « La Meilleure façon de marcher » (1976) de Claude Miller (avec Philippe qui se travestit en cachette), le film « La Mala Educación » (« La Mauvaise Éducation », 2003) de Pedro Almodóvar, le film « Tootsie » (1982) de Sydney Pollack, le film « Nos Vies heureuses » (1999) de Jacques Maillot (avec François déguisé en « Miss Sophistication »), la B.D. Anarcoma (1983) de Nazario, le film « Ocaña, Retrato Intermitente » (1979) de Ventura Pons, le film « Torch Song Trilogy » (1989) de Paul Bogart (avec le personnage d’Arnold), la pièce Les Amers (2008) de Mathieu Beurton (avec le personnage de Kevin), le film « Priscilla, folle du désert » (1995) de Stephan Elliot, la pièce Musique brisée (2010) de Daniel Veronese (avec un homme en robe de soirée), le film « Saisir sa chance » (2006) de Russell P. Marleau), le film « Morrer Como Um Homem » (« Mourir comme un homme » (2009) de João Pedro Rodrigues, le film « Mathi(eu) » (2011) de Coralie Prosper, le film « Alice In Andrew’s Land » (2011) de Lauren Mackenzie, la chanson « It » de Christine & the Queens, etc.

 

Par exemple, dans le one-man-show Les Gays pour les nuls (2016) d’Arnaud Chandeclair, le narrateur homosexuel raconte que les gays adorent organiser des soirées déguisées à thèmes : « On s’imagine que le gay adore se travelotter. » ; « Les soirées déguisées, on adore ça. C’est le moment parfait pour être quelqu’un d’autre. Pour montrer son double. » Dans le film « Sing » (« Tous en scène », 2016) de Garth Jennings, Gunther, le cochon homosexuel, se prend pour Lady Gaga. Dans le film « Vita et Virginia » (2019) de Chanya Button, Vita Sackville-West, raconte que dans son autobiographie Challenge, elle s’habille en homme pour vivre sa relation lesbienne avec Violet Trefusis.
 

Bien souvent, le personnage homosexuel aime devenir objet (ou personne de l’autre sexe) à travers les objets qu’il porte : « Willie aimait les perruques, les bijoux. » (Tristan Garcia, La Meilleure part des hommes (2008), p. 55) ; « Cole Porter, je suis sûr qu’il portait des porte-jarretelles. » (Alex dans le film « Music and Lyrics » (« Le Come Back », 2007) de Marc Lawrence) ; « Je portais des vêtements d’homme que je chinais au marché aux puces ; on pouvait acheter des beaux tailleurs années 50 pour quelques marks à l’époque. » (Petra s’adressant à son amante Jane, dans le roman The Girl On The Stairs, La Fille dans l’escalier (2012) de Louise Welsh, p. 82) ; « Jane avait vu des photos de Petra jeune, les cheveux lissés en arrière, vêtue de tailleurs stricts à carreaux ou à rayures, un feutre penché de façon désinvolte sur la tête, ressemblant tour à tour à David Bowie dans sa phase berlinoise et à Al Pacino jeune à la mode ‘ Scarface’. » (idem, p. 82) ; etc. Par exemple, dans le film « La Mante religieuse » (2014) de Natalie Saracco, Jézabel, l’héroïne bisexuelle, se prend pour des tableaux, et se peint en autoportrait. Dans le film « Facing Mirrors : Aynehaye Rooberoo » (« Une Femme iranienne », 2014) de Negar Azarbayjani, Adineh l’héroïne transsexuelle F to M ne croit pas qu’elle est une fille : « Je ne peux pas épouser un homme. Je ne suis pas une fille. » D’ailleurs, à la fin du film, elle revend les bijoux de sa mère, décédée quand elle avait 5 ans. Dans son one-man-show Les Bijoux de famille (2015), Laurent Spielvogel utilise les bijoux de ses femmes pour se féminiser.

 

Il y a souvent un fond d’inceste dans ce désir de vouloir changer de genre sexué, venant de la mère ou de la soeur de sang : « Mes plus anciens souvenirs étaient quand je mettais les robes de ma sœur. » (Bambi, star trans M to F, s’exprimant dans le débat « Transgenres, la fin d’un tabou ? » diffusé sur la chaîne France 2 le 22 novembre 2017)
 

Dans le film « Pauline » (2009) de Daphné Charbonneau, Pauline, l’héroïne lesbienne qui, étant jeune, s’est déguisée en garçon pour son premier rôle dans une pièce de théâtre qu’elle a jouée sur la place de son village, s’est prise quelque année plus tard pour son déguisement en assumant sa nouvelle « identité de genre/sexe » ( = son homosexualité).

 

Le travestissement peut se faire également par le biais d’un simple changement de prénom, ou l’expression d’un coming out (cf. je vous renvoie à la partie sur les pseudonymes du code « Déni », ou bien au code « Clown blanc et Masques » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels). « À partir de maintenant, je m’appelle Samantha. » (Shirin, l’une des héroïnes lesbiennes du film « Circumstance », « En secret » (2011) de Maryam Keshavarz) ; « Je voulais ma nuit avec une femme, comme l’on veut sa naissance. Une nuit de noces, comme celle où je perdis ma virginité et décidai, pour cette occasion, de me choisir un nouveau prénom… Alexandra. Ce serait désormais par ce choix secret que je marquerais ma différence, comme l’avant et l’après du baptême. » (Alexandra, la narratrice lesbienne du roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, pp. 56-57) ; « Devant le miroir, Cody lève les cheveux de sa perruque blonde et dit ‘Je souis Catherine Denouve, non, dans une film de Bunuel ?’ En me regardant, les cheveux toujours maintenus en l’air, il dit ‘Toi, tu es Vanessa ? Ça fait très français, ça, comme nom, quoi. Catherine  Denouve et Vanessa de Paris, les putes gratuites qui cherchent les hommes pour leur vagina’. » (Mike, le narrateur décrivant Cody, le héros gay efféminé nord-américain, dans le roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, p. 101) ; etc. Par exemple, dans la pièce Mon frère en héritage (2013) de Didier Dahan et Alice Luce, Philippe, l’écrivain homo à succès, a changé son nom de famille pour nier sa lignée parentale, et s’est choisi un pseudonyme. Dans la pièce Mon frère en héritage (2013) de Didier Dahan et Alice Luce, Philippe, l’écrivain homo à succès, a changé son nom de famille pour nier sa lignée parentale, et s’est choisi un pseudonyme. Dans la pièce Nous deux (2012) de Pascal Rocher et Sandra Colombo, Bernard, le héros gay parisien, en même temps qu’il fait son coming out, décide de changer d’identité et de s’affubler d’un pseudonyme branchouille ridicule : « Jean-Kévin ». Dans le film « Keep The Lights On » (2012) d’Ira Sachs, Erik dit qu’il change toujours de nom lorsqu’il drague.

 

Une valeur sacrée (excessive) est généralement donnée au travestissement dans les œuvres homosexuelles. Par exemple, dans le film « Mann Mit Bart » (« Bearded Man », 2010) de Maria Pavlidou, la grand-mère de Méral, au seuil de son lit de mort, reconnaît le travestissement de sa petite-fille comme vrai. Dans la pièce Transes… sexuelles (2007) de Rina Novi, le travestissement est signe de paix puisque les crises de Claudette, le héros transsexuel M to F, doivent être systématiquement soulagées par l’inversion vestimentaire de ses anciens camarades de fac. Le paraître serait le Roi et « le » Remède aux troubles identitaires ou amoureux. Dans le film « RTT » (2008) de Frédéric Berthe, le travestissement est signe d’invisibilité, de camouflage idéal : « C’est fini, les couvertures ringardes : vous êtes un couple gay à Miami. » (cf. la phrase dite aux deux flics Leroy et Peyrac) C’est exactement le même cas de figure dans le film « La Croisière » (2011) de Pascale Pouzadoux (Raphaël décide de se travestir en femme, pour passer inaperçu sur le bateau et espionner sa femme), ou encore le film « Mrs Doubtfire » (1993) de Chris Columbus (où un père de famille, suite à son divorce, essaie d’approcher ses enfants qu’il ne peut plus, en se faisant passer pour leur nounou). Dans le film « Mezzanotte » (2014) de Sebastiano Riso, Davide, le héros homosexuel, se prend pour ses actrices.

 

Spectacle cubain de travestis

Spectacle cubain de travestis


 

Dans le film « Les Garçons et Guillaume, à table ! » (2013) de Guillaume Gallienne, le grand jeu de Guillaume, le héros bisexuel, c’est d’imiter sa mère, sa grand-mère, ses tantes puis toutes les femmes… et le pire, c’est que tout le monde se ferait avoir (au téléphone, etc.) : « J’arrive hyper bien à l’imiter, ma mère. » Cette comédie finit par le rendre extrêmement dépressif, car il voit bien qu’elle a du mal à s’incarner dans le Réel : « Pourquoi ma mère n’est-elle pas heureuse ? Pourtant, je suis une fille, comme elle. » Quand il essaie d’intégrer le groupe des danseuses de sevillanas andalouses, il finit par se faire éjecter, par exemple.

 

Dans le one-woman-show Mâle Matériau (2014) d’Isabelle Côte Willems, la narratrice transgenre F to M se met dans la peau d’une petite fille modèle ridiculement habillée en princesse par ses parents… et qui, à cause de son déguisement, ne peut pas exister. Pourtant, pendant toute la pièce, paradoxalement, elle se déguisera en plein de personnages (surtout très machistes) afin d’acquérir une invisibilité (et aussi une consistance !) : « Changer de vêtement pour ne pas être reconnue. » Elle retrace la vie des « modèles de saintes travesties » qui auraient jalonné l’histoire de l’Église catholique. Et elle croit que le fait de s’habiller en homme la transforme en vrai homme : « Mon costume dit à l’homme = Je suis ton égale. »
 

Les personnages homosexuels n’ont parfois même pas conscience d’être travestis même quand ils le sont objectivement. Par exemple, dans l’épisode 3 de la saison 1 de la série Sex Education (2019) de Laurie Nunn, Éric, le héros homosexuel noir (très voging), nie qu’il se travestit, comme par auto-transphobie : « J’aime me déguiser. Mais je ne suis pas un travesti. »
 

Le travestissement est une attitude idolâtre par rapport aux apparences vestimentaires, confondues avec le corps réel. Et comme cet amalgame ne fait pas durablement illusion, et finit par décevoir cruellement, le héros homosexuel a tendance à vouloir détruire/immortaliser son rêve dans la destruction de son déguisement, le tout dans un même mouvement : « Elle avait pris un certain plaisir à se travestir en jeune Nelson. » (Stephen, l’héroïne lesbienne du roman The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, p. 133) ; « Stephen déchirait les vêtements dont elle avait tant aimé se vêtir pour les remplacer par ceux qu’elle détestait. Comme elle haïssait les robes fragiles, et les ceintures, et les rubans, et les petits grains de corail, et les bas à jour ! » (idem, p. 29) ; « Je m’imaginais découper ces vêtements, les brûler, les enterrer là où personne ne foule jamais la terre. » (Eddy Bellegueule dans le roman autobiographique En finir avec Eddy Bellegueule (2014) d’Édouard Louis, p. 29) ; etc. Dans le film « Sancharram » (2004) de Licy J. Pullappally, Kiran, l’héroïne lesbienne, se retire dans un accès de révolte les boucles d’oreille, et tous les attributs extérieurs de sa féminité. Dans le film « Sils Maria » (2014) d’Olivier Assayas, Maria a du mal à rentrer dans la peau d’Helena, la lesbienne malheureuse qu’elle doit interpréter : « Je me sens mal dans sa peau. »

 

Le travestissement indique chez le héros homosexuel un certain égocentrisme narcissique : « Avec une perruque, j’accepte votre regard, je déclare votre jugement moins lourd sur moi… vous pouvez me trouver belle et laide, vous pouvez me regarder, me dévisager avec un sourire aux lèvres, une larme dans les yeux ou plisser le front, je ne suis plus moi-même… Je m’en fous je ne suis pas là. Je joue pour moi, pas pour vous. » (l’actrice de la pièce Parano : N’ayez pas peur, ce n’est que du théâtre (2011) de Jérémy Patinier).

 

La transgression de la différence des sexes n’est absolument pas douce. Par exemple, le film « Chloé » (2009) d’Atom Egoyan traite des désastres du transfert d’identité : la belle prostitué Chloé essaie de se mettre dans la peau du mari de Catherine, son amante ponctuelle, pour détruire la vie de celle-ci. Elle finira par mourir d’avoir cherché à être un homme.

 
 

c) Le personnage homosexuel cherche à usurper l’identité de son amant :

Mais sans aller jusqu’à désirer changer de sexe, une autre catégorie de héros réalise son rêve de substitution identitaire grâce à la recherche de la composition d’un couple. L’excuse de l’« Amour » est une merveilleuse aubaine pour se fuir soi-même et se donner, à travers un amant « de passage » (dans le sens quasi littéral de l’expression), l’illusion d’être quelqu’un d’autre : « Laisse-moi être comme toi, laisse-moi être toi. » (cf. la chanson « Le Grand Secret » du groupe Indochine) ; « Moi seule je sais qui tu es. » (Elle s’adressant à son amante Delphine, dans le film « D’après une histoire vraie » (2017) de Roman Polanski) ; « J’aime les Russes. Enfin… surtout les femmes russes. Je suis une femme russe. » (Anne Cadilhac dans son concert Tirez sur la pianiste, 2011) ; « C’est par toi que je vivrai, toute ma vie. » (Georges parlant à Alexandre, son amant mort, dans le film « Les Amitiés particulières » (1964) de Jean Delannoy) ; « Jamais l’un sans l’autre, je serais… ce que tu es ! Promis ! » (Bryan s’adressant à Kévin dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 141) ; « L’âme de François-Charles a plus d’existence pour moi que la mienne. J’ai eu si souvent envie d’être lui. À la façon dont le romancier anime ses créatures, je me suis glissé dans sa peau. Il est mon personnage. Mon héros. Est-ce parce qu’il est beau ? Est-il beau ? Je le trouve beau, cela suffit. » (Jean-Louis Bory, La Peau des Zèbres (1969), p. 28) ; « Nous nous complétons. Nous nous sommes devenus indispensables. Il est tout ce que je ne suis pas, tout ce que je ne puis être. […] Je veux qu’il réussisse tout ce que je ne réussirai jamais. Il est bien dans sa peau. Moi pas. Toujours d’accord avec lui-même, à la manière d’un arbre qui pousse sans histoire, harmonieux. Moi pas. » (idem, p. 34) ; « Envie de lui… envie de lui ressembler, tout simplement. » (le héros homosexuel parlant de Patrick, un de ses amis fréquentant la même salle de sport que lui, dans le one-man-show Gérard, comme le prénom (2011) de Laurent Gérard) ; « L’espace d’une minute seulement, il m’a semblé que maintenant, moi… j’étais toi. » (Molina, le héros homosexuel, après la nuit d’amour avec son amant Valentín, dans le roman El Beso De La Mujer-Araña, Le Baiser de la Femme-Araignée (1979) de Manuel Puig, p. 208) ; « Si tu tues quelqu’un que tu aimes, c’est comme te tuer toi. » (Cherry s’adressant à son amante Ada dans la pièce La Star des oublis (2009) d’Ivane Daoudi) ; « Je veux croire alors qu’un ange passe, qu’il me dit tout bas : ‘Je suis ici pour toi, et moi c’est toi. » (cf. la chanson « L’Autre » de Mylène Farmer) ; « J’aimerais bien être à l’intérieur de ta tête. » (Danny s’adressant à son futur copain Chris, dans le film « Judas Kiss » (2011) de J.T. Tepnapa et Carlos Pedraza) ; « Martin, c’est ma vie. » (Thierry, le héros homosexuel parlant de son compagnon, dans la série Joséphine Ange-gardien (1999) de Nicolas Cuche, épisode 8 « Une Famille pour Noël ») ; etc.

 

Par exemple, le film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta aborde la question de la vie par procuration, du désir de se substituer à l’être aimé, de la perte d’identité dans le miroir symboliquement narcissique d’Internet : « Tu es mon amour parce que tu es celui que j’aimerais être. » (Denis s’adressant à son amant-internaute Luther)

 

Dans la pièce Soixantes degrés (2016) de Jean Franco et Jérôme Paza, Damien et Rémi, les héros bisexuels, se donnent la réplique pour répéter un rôle dans Cyrano de Bergerac. Les deux hommes finissent par se prendre à leur jeu dramatique (Damien joue Roxane, Rémi Cyrano) et à tomber amoureux l’un de l’autre. Ils en sont tellement troublés qu’ils en perdent leur identité : « Prends plutôt ma place. » lui dit Rémi à la dérobée.
 

Dans le film « Open » (2010) de Jake Yuzna, Cynthia, un jeune hermaphrodite, rencontre Gen et Jay, un couple qui se remet d’opérations de chirurgie plastique : à travers eux, elle découvre la pandrogonie, procédé à travers lequel deux personnes fusionnent leurs traits de visage afin de tenir compte de leur évolution à partir d’identités distinctes en une seule entité unifiée.

 

Dans le film « La Dérade » (2011) de Pascal Latil, grâce à une greffe, Simon va vivre avec le cœur de son amant François qui est décédé brutalement d’un accident de voiture ; cette transplantation est présentée comme une magnifique fusion d’amour qui permet la continuation de la vie.

 

Dans la pièce Les Virilius (2014) d’Alessandro Avellis, les deux amants secrets Jean-Michel et Jean-Jacques se collent la tête l’une contre l’autre et tentent un transfert d’identité et de charisme : « Tu as l’étoffe d’un homme politique. » (Jean-Michel) ; « J’aimerais pouvoir lire dans tes pensées, savoir ce qui te rend aussi fort. » (Jean-Jacques)

 

Dans certains cas de fictions homo-érotiques, on constate que le désir de substitution à l’autre cache un désir d’immortalité : « Je vis ta vie. Je vis-à-vis (= Je vis à vie). » (cf. la chanson « Vis-à-vis » d’Étienne Daho) ; « Dieu, quand je te rencontrerai, je serai un ange magnifique. » (Ray, le héros transsexuel M to F, vivant avec plein de photos d’actrices autour de sa glace, dans le film « Dallas Buyers Club » (2014) de Jean-Marc Vallée) Dans le film « The Cakemaker » (2018) d’Ofir Raul Graizer, Tomas couche avec Anat pour recoucher symboliquement avec Oren, son amant brutalement décédé.

 

En réalité, ce transfert d’identité génère l’angoisse du caméléon ou de l’électron libre qui s’expose à l’errance, à la désillusion amoureuse, à la consommation des corps, à la jalousie, à la trahison future : « Saïd jalouse secrètement les cheveux longs et noir foncé de son compagnon [Ahmed], qui passe au moins une demi-heure tous les matins à placer soigneusement avec des pommades et des gels. » (Denis-Martin Chabot, Accointances, connaissances, et mouvances (2010), p. 43) ; « Il ne dira pas qu’il se sent si seul qu’il passe de bras en bras. » (cf. la chanson « Il ne dira pas » d’Étienne Daho) ; « J’ai navigué de corps en corps. » (cf. la chanson « La Chanson du Navigateur » de Denis Daniel, dans son autobiographie Mon théâtre à corps perdu (2006), p. 7) ; « Mon cœur ne bat que par sympathie ; je ne vis que par autrui ; par procuration, pourrais-je dire, par épousaille, et ne me sens jamais vivre plus intensément que quand j’échappe à moi-même pour devenir n’importe qui. » (Édouard dans le roman Les Faux-Monnayeurs (1997) d’André Gide, p. 85) ; « Tu es qui je n’ai pas su être. » (le juge Kappus dans le roman Portrait de Julien devant la fenêtre (1979) d’Yves Navarre, p. 183) ; « On relit toujours avec les yeux des autres, on ne vit plus ce que l’on vit. » (idem, p. 47) ; « On vit toujours l’amour des autres. D’autres histoires. De rencontres ? Jamais. Si peu. » (idem, p. 118)

 

Par exemple, dans le film « Romeos » (2011) de Sabine Bernardi, l’héroïne transsexuelle F to M Miriam (qui se fait appeler Lukas) rêve de devenir le beau Fabio qu’elle cherche à séduire : « Je suis jaloux de sa dégaine ! » Elle ne supporte plus son identité de femme : « Miri n’existe plus ! » Dans le film « 30° couleur » (2012) de Lucien Jean-Baptiste et Philippe Larue, la jalousie est clairement montrée comme un moteur d’homosexualité. Dans le film « Shower » (2012) de Christian K. Norvalls, c’est en entendant son voisin de cabine de douche se masturber (comme une voix intérieure) que le héros est excité homosexuellement.

 

Le héros homosexuel ne s’aime pas assez lui-même, et demande à son amant un travail d’estime de soi qui ne revient pas à ce dernier : « Faut m’aimer à ma place et m’attendre au tournant. » (cf. la chanson « J’ai pas 20 ans » d’Alizée) ; « J’suis un mec. Spécialement quand je suis avec toi. » (Jamie s’adressant à Ste, dans le film « Beautiful Thing » (1996) d’Hettie Macdonald) ; « Un mâle qui en baise un autre est un double mâle. » (Mignon dans le roman Pompes funèbres (1947) de Jean Genet) ; etc. Il finira souvent par lui reprocher ce laisser-faire, ou par comprendre qu’on ne peut pas aimer véritablement quelqu’un si on ne s’aime pas un minimum soi-même : « L’amour… quelle drôle d’idée ! Comment puis-je prétendre à l’amour alors que je suis infichue d’avoir un soupçon d’estime de moi ? » (la narratrice lesbienne dans le roman Mathilde, je l’ai rencontrée dans un train (2005) de Cy Jung, p. 163) ; « Inconsciemment je savais depuis longtemps pourquoi j’étais resté avec cet imbécile. […] C’est seulement le manque de confiance. » (François à propos de son « chéri » Max, dans le roman Riches, cruels et fardés (2002) d’Hervé Claude, p. 115)

 

Parfois, les amants homosexuels fictionnels s’avouent le non-sens de leur illusion de symbiose, fusion impossible et forcée, où l’un des deux (voire les deux, au final !) disparaît et y perd son âme : « Tu voudrais être moi ! Je voudrais être toi ! C’est absurde ! » (Kévin s’adressant à Bryan dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 299) ; « Je ne suis plus moi, je suis toi… » (Bryan à Kévin, op. cit., p. 309) ; etc. Par exemple, dans le film « Judas Kiss » (2011) de J.T. Tepnapa et Carlos Pedraza, Zachary Wells dit qu’il est en réalité Danny Reyes, et que le jeune étudiant (de 15 ans son cadet) se faisant passer pour Danny Reyes est un imposteur. Finalement, il acceptera la fusion identitaire (« Tu peux me sauver grâce à ta vie. » affirme Zach à Danny) et Danny essaiera de la fuir : « Écoute-moi : je ne suis pas toi ! »

 

Il est question du dédoublement de personnalité, pouvant aller jusqu’à la schizophrénie (cf. la pièce Et puis j’ai demandé à Christian de jouer l’intro de Ziggy Stardust (2009) de Renaud Cojo ; le film « Collateral » (2004) de Michael Mann, où Max se fait passer pour Vincent), et ne se faisant pas sans angoisse : « Je n’aime pas ce mélange de rêve et de réalité, j’ai peur d’être encore amené à tuer comme dans mes précédents rêves. […] Je sais que même si je ne suis pas un criminel, mon emploi du temps de ces quatre derniers jours m’est complètement sorti de la tête, n’aurais-je pas pendant cette période tué pour de bon ? Est-ce que Marielle ne courra pas un danger restant seule avec moi ? Non, voyons, je suis la personne la plus pacifique du monde. Les gens violents dans leurs rêves sont dans la réalité incapables de tuer une mouche. » (le narrateur homosexuel du roman Le Bal des Folles (1977), p. 134) ; « Je n’ai pas peur. Je suis sûr. Je suis Khalid. Je suis Khalid. » (Omar dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 180) ; etc. Le héros schizophrène a le chic de « s’absenter sur place », de ne pas s’éprouver présent quand il agit : « Je le vois bien que vous êtes là. Mais moi, est-ce que je suis là, moi ? Voilà le problème. » (Jeanne au Vrai Facteur, dans la pièce La Journée d’une rêveuse (1968) de Copi)

 

Dans la série nord-américaine United States of Tara (2009-2011), on retrouve le thème de l’homosexualité en lien avec la schizophrénie : Tara est une mère de famille qui a des troubles dissociatifs de l’identité, et elle se met par exemple dans la peau d’un vétéran du Vietnam tombant amoureux d’une femme (cf. le thème de l’homme dans un corps de femme).

 

Il arrive souvent que le héros homosexuel, en se travestissant, cherche à devenir la femme-objet cinématographique (qu’il prend pour sa mère réelle !) ou l’homme-objet. « Je suis fille de bijoutiers, moi ! » (Meri, le prostitué transsexuel M to F, dans le film « Mezzanotte » (2014) de Sebastiano Riso) ; « J’ai été violé. » (Daniel s’adressant à Jonathan pour se justifier auprès de lui de porter du rouge à lèvres et de porter du parfum pour femme, dans le film « Madame Doubtfire » (1994) de Christ Columbus) ; etc. Par exemple, dans la pièce À partir d’un SMS (2013) de Silas Van H., Matthieu parle de sa mère en l’imitant comme s’il s’agissait de la mère cinématographique : « Parce que je le vaux bien. » Dans le pièce Brigitte, directeur d’agence (2013) de Virginie Lemoine, Jacques vit encore avec sa vieille mère et s’habille comme elle : « Ma mère elle-même s’habille en femme. » Dans le film « Strella » (2009) de Panos H. Koutras, Strella, transsexuel M to F, imite parodiquement la Callas qui se shoote et qu’elle adore pourtant : « Je l’ai vue à la télé et ça m’a rendu dingue. […] Notre seul point commun, c’est d’être cinglées. »

 

Le désir de se substituer à l’autre est avant tout un désir de mort ou de viol (envers soi-même ou dirigé vers un autre). D’ailleurs, l’être humain auquel le héros veut se substituer a pour particularité de ne pas être vivant (ou considéré comme tel) : c’est dans la fusion qu’il perd sa consistance ou sa raison d’être. « Sans frapper je suis entré dans la chambre de Khalid. Il dormait profondément. Sur le ventre. […] J’ai fermé les yeux. J’ai rêvé. J’étais chez Khalid. Je dormais avec mes vêtements de jour dans son lit. Seul dans son lit. Puis avec lui. Mais, du plus loin de mon sommeil, c’est moi qui parlais cette fois-ci. ‘Non, non, ce n’est pas moi… Oui, oui, c’est moi… Moi… Sûr… Sûr…’. » (Omar regardant son amant Khalid endormi, dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 44) C’est la raison pour laquelle il est souvent réduit à un reflet narcissique froid, à un pantin, à une victime, à une personne violée, à un mort ou au diable : « Je reconnais alors la voix d’un cher défunt, d’un défunt qui ne respire plus que par mes lèvres : toujours, quand l’enthousiasme me donne des ailes, je suis lui. » (le narrateur homosexuel du roman La Confusion des sentiments (1928) de Stefan Zweig, p. 66)

 

Par exemple, dans le film « W imie… » (« Aime… et fais ce que tu veux », 2014) de Malgorzata Szumowska, le père Adam surprend le jeune Rudy se faire sodomiser violemment par Adrian, et projette complètement son homosexualité sur cette scène. D’ailleurs, plus tard, il va défroquer et annonce à sa sœur sur Skype : « Je vais me transférer moi-même. » Dans le film « Free Fall » (2014) de Stephan Lacant, Kay traite toujours son futur amant Marc de « gonzesse » pour le draguer et l’humilier en même temps. Dans la pièce Gouttes dans l’océan (1997) de Rainer Werner Fassbinder, Leopold, l’un des héros homosexuel, croit qu’il a tué un de ses clients parce qu’il l’a poussé au suicide : « Franz, j’ai tué quelqu’un, un de mes clients s’est tué la cervelle ! » Dans le film « Une Affaire de goût » (1999) de Bernard Rapp, Frédéric Delamont veut par son amant vivre une vie par procuration, et se montre dangereux, despotique, intrusif, avec lui. Toujours dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, à la fin de l’intrigue, Omar propose à son amant Khalid d’échanger leurs identités : « Et si on changeait de noms ? Je veux dire échanger nos prénoms, juste nos prénoms… […] On ferme les yeux dix secondes. Après, chacun de nous deux sera l’autre. Je deviendrai toi, TU deviendras moi. » (p. 138) Ce jeu terminera mal puisqu’il finira par l’assassiner. Dans le film « Les Biches » (1967) de Claude Chabrol, Why, la jeune étudiante, tue Frédérique qu’elle voudrait être, jusqu’à s’approprier son identité.

 

La substitution d’identités, destructrice, infantilisante, et totalitaire, se fait pourtant au nom de jolis principes humanistes (l’amour, l’humour, la force de la passion, la compassion auprès des victimes, le partage des souffrances, etc.) : « Tu partages le sang de Pablo, Doris, Roger, Hilaire, Esteban et les autres. Tu ne t’appelles plus Félix Perlman mais Vincent Braconnier. » (Félix dans le roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 59) ; « J’avais si envie que tu sois dans mon sexe. J’avais si envie que tu sois dans ma tête. » (cf. le poème « Des bleus d’amour » (2008) d’Aude Legrand-Berriot) ; « Je voudrais l’avoir attrapé… Je voudrais avoir attrapé votre épanchement de synovie, Collins, parce qu’ainsi je pourrais le subir à votre place. J’aimerais souffrir terriblement pour vous, Collins, comme Jésus a souffert pour les pécheurs. En supposant que je prie fortement, ne pensez-vous pas que je puisse l’attraper ? Ou supposez que je frotte mon genou contre le vôtre ? » (Stephen, l’héroïne lesbienne, dans le roman The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, p. 30) ; « J’aimerais beaucoup être un Sauveur pour Collins… Je l’aime et je désire être blessée comme vous l’avez été ; […] Je désire être opérée à sa place. […] Elle s’endormit pour rêver que, par quelque étrange transposition, elle était Jésus. » (idem, p. 31) ; « Moi, j’veux jouer Lorenzaccio. » (Laurent Spielvogel dans son one-man-show Les Bijoux de famille, 2015) ; etc. L’enfer est vraiment pavé de bonnes intentions de fusion !

 

Par exemple, dans le téléfilm « Ich Will Dich » (« Deux femmes amoureuses », 2014) de Rainer Kaufmann, après de nombreuses années de stérilité, Aysla, femme mariée avec Dom, a réussi à avoir un bébé depuis qu’elle est amoureuse de Marie, en couple avec Bernd. Elle considère d’ailleurs son bébé comme celui de Marie.
 
 

d) Le personnage homosexuel se plaît à faire des play-back et des imitations :

Film "La Robe d'été" de François Ozon

Film « La Robe d’été » de François Ozon


 

L’un des supports les plus courus de la substitution d’identité chez les héros homosexuels, c’est bien sûr la musique, et notamment les play-back : cf. le film « Boys Don’t Cry » (1999) de Kimberly Peirce (avec la scène du karaoké), les films « Huit Femmes » (2002) et « Robe d’été » (1996) de François Ozon, le film « Chouchou » (2003) de Merzak Allouache (avec la boîte de travestis reprenant de chansons françaises des années 1980), le film « Muriel » (1994) de P. J. Hogan (mis sous le patronat du groupe ABBA), la pièce Western Love (2008) de Nicolas Tarrin et Olivier Solivérès, le film « Priscilla, folle du désert » (1995) de Stephan Elliot (la chanson « Finally » de Ce Ce Peniston est même play-backée en intégralité à la fin, comme pour prouver le manque de distance du réalisateur par rapport à ses goûts), l’épisode « État secret » de la série Clara Sheller (2005) de Renaud Bertrand (avec le karaoké), la pièce Burlingue (2008) de Gérard Levoyer (avec le play-back sur une chanson de Sylvie Vartan), le film « Les Résultats du Bac » (1999) de Pascal Alex Vincent, le film « Cabaret » (1972) de Bob Fosse, la pièce Elvis n’est pas mort (2008) de Benoît Masocco, le film « Je t’aime toi » (2004) d’Olga Stolpovskay et Dmitry Troitsky, le film « Je vois déjà le titre » (1999) de Martial Fougeron, le vidéo-clip de la chanson « Dolce Vita » de Zazie (reposant exclusivement sur le play-back), la pièce Le Cri de l’Ôtruche (2007) de Claude Gisbert, le film « Fire » (2004) de Deepa Mehta, le film « Juste un peu de réconfort » (2004) d’Armand Lameloise, le film « Les Témoins » (2006) d’André Téchiné, le film « Pôv’ fille » (2003) de Jean-Luc Baraton et Patrick Maurin (avec la chanson « Téléphone-moi » de Nicole Croisille play-backée en voiture par Doriane), la pièce Un Mariage follement gai ! (2008) de Thierry Dgim (rien moins que trois play-back durant toute la pièce ! Non, le ridicule ne tue pas !), le one-man-show Entre fous émois (2008) de Gilles Tourman, le film « Les Chansons d’amour » (2007) de Christophe Honoré (construit comme « Les Parapluies de Cherbourg » (1964) de Jacques Demy), le one-man-show Chroniques d’un homo ordinaire (2008) de Yann Galodé, le film « I Love You, Baby » (2001) d’Alfonso Albacete et David Menkes, le roman Riches, cruels et fardés (2002) d’Hervé Claude (avec le play-back de François déguisé en Dalida), la comédie musicale Se Dice De Mí En Buenos Aires (2010) de Stéphan Druet (avec le play-back d’Octavia, le transsexuel M to F), l’adaptation de la pièce Jeffrey (2007) de Christian Bordeleau, le one-woman-show Nana vend la mèche (2009) de Frédérique Quelven, le one-man-show Les Histoires d’amour finissent mal (2009) de Jérôme Loïc, le film « Toto qui vécut deux fois » (1998) de Daniele Cipri et Francesco Maresto (avec le play-back de Pietrino), le film « New Wave » (2008) de Gaël Morel), la pièce Bang Bang (2009) des Lascars Gays (avec le play-back de Ryan), la pièce Les Gens moches ne le font pas exprès (2011) de Jérémy Patinier (avec le play-back sur du Mireille Matthieu), la comédie musicale Les Miséreuses (2011) de Christian Dupouy (toute la pièce tourne autour du play-back et des détournements gay de grands classiques de la variété française ; les personnages sont des juke-box sur pattes), le film « Ma Vie avec John F. Donovan » (2019) de Xavier Dolan, le film « Homme au bain » (2010) de Christophe Honoré (avec le play-back du jeune étudiant en histoire), la pièce Bonjour ivresse ! (2010) de Franck Le Hen (dans laquelle tous les héros sont habités par des chanteurs des années 1980… et notamment Jackie Quartz, la chanteuse adorée de Benoît), le film « Toute première fois » (2015) de Noémie Saglio et Maxime Govare (avec le play-back strip-tease sur « I Put A Spell On You » que fait Jérémie à son amant Antoine, pour se prouver qu’il est encore homosexuel), la comédie musicale À voix et à vapeur (2011) de Christian Dupouy (avec le principe du juke-box), le one-man-show Gérard, comme le prénom (2011) de Laurent Gérard (où le héros gay fait des play-back de Mick Jagger), la pièce Ça s’en va et ça revient (2011) de Pierre Cabanis (Hugo, le héros homosexuel, fait plein de play-back, sur « It’s Raining Men » et d’autres daubes musicales), la pièce Gouttes dans l’océan (1997) de Rainer Werner Fassbinder (où Franz, l’un des héros homosexuel, passe son temps à play-backer des chansons mélancoliques), le one-man-show Elle est pas belle ma vie ? (2012) de Samuel Laroque (avec les play-back de la chanson « Rêver » de Mylène Farmer en concert, ou de Chantal Goya), la pièce Copains navrants (2011) de Patrick Hernandez (avec les play-backs entrecoupant la pièce), le one-man-show Gérard comme le prénom (2011) de Laurent Gérard (avec le play-back sur Mike Jagger), la pièce Revenir un jour (2014) de Franck Le Hen, le one-man-show Les Bijoux de famille (2015) de Laurent Spielvogel (avec le play-back de Marlène Dietrich en entrée et en sortie), le film « Les Crevettes pailletées » (2019) de Cédric le Gallo et Maxime Govare (avec le play-back de Vincent et Jean, deux co-équipiers homosexuels de water-polo, sur la chanson « Sous le vent » de Garou et Céline Dion), etc. « Pour moi, être libre, c’est de chanter des chansons de cow-boy rodéo. » (Carmen dans la pièce À toi pour toujours, ta Marie Lou (2011) de Michel Tremblay) ; « Tout le monde dit que je ressemble à Ricky Martin. » (Yoann, le héros homosexuel, dans la pièce Ma belle-mère, mon ex et moi (2015) de Bruno Druart et Erwin Zirmi) ; « C’est moi qui fais Lady Gaga. » (idem) ; « Pas la soirée karaoké. Pardon, mais ça va être rempli de pédés. J’ai rien contre les fiotes. Mais si c’est pour chanter du Elton John, ça va… » (Topito, Quand t’annonces un truc à tes potes, avril 2017) ; etc.
 

L’artifice du play-back est dénoncé/défendu dans le film « Mulholland Drive » (2000) de David Lynch. Dans le film « My Own Private Idaho » (1991) de Gus Van Sant, Klein, un homme de l’hôtel d’Idaho qui loue les services de Scott et Micke pour la nuit, leur interprète un play-back en prenant une lampe pour s’éclairer le visage de manière à créer un masque expressionniste terrifiant. Dans la pièce Happy Birthgay Papa ! (2014) de James Cochise et Gloria Heinz, Rozy, le footballeur homosexuel noir nie qu’il est Brésilien plutôt que Noir. Et en début de pièce, on le voit danser et play-backer de manière très efféminée la chanson de Cindy Lauper « Girls Just Want To Have Fun » en faisant le ménage avec son plumeau. Dans le film « Xenia » (2014) de Panos H. Koutras, les deux frères Ody et Dany (le héros homo) sont fans de la chanson « Rumore » de Patty Bravo et dansent dessus. Dans la pièce À partir d’un SMS (2013) de Silas Van H., les deux amants Jonathan et Matthieu se mettent à parler comme dans les chansons du répertoire connu de la variété française. Dans la pièce Nous deux (2012) de Pascal Rocher et Sandra Colombo, Bernard l’homo et Donatienne la FAP (« fille à pédés ») font du karaoké ensemble. Dans le one-(wo)man-show Zize 100% Marseillaise (2012) de Thierry Wilson, Zize, le travesti M to F, fait l’Eurovision et se play-backe lui-même. Dans le film « Mezzanotte » (2014) de Sebastiano Riso, Rettore et Davide, les deux héros homosexuels, aiment play-backer les chanteuses italiennes des années 1960-1970.

 

Le désir de substitution d’identité ne concerne pas que le play-back. Il a aussi à voir avec l’imitation en général (par l’art et la science). La figure de l’imitateur revient souvent dans les œuvres homosexuelles : cf. le recueil Pastiches et Mélanges (1919) de Marcel Proust, la pièce Coming out (2007) de Patrick Hernandez, le film « La Triche » (1984) de Yannick Bellon, la chanson « Sans contrefaçon » de Mylène Farmer, le film « Le Roi et le Clown » (2005) de Lee Jun-ik, le spectacle musical Yvette Leglaire « Je reviendrai ! » (2007) de Dada et Olivier Denizet, le one-woman-show La Folle Parenthèse (2008) de Liane Foly, le one-man-show Raphaël Beaumont vous invite à ses funérailles (2011) de Raphaël Beaumont (avec l’imitation de Cristina Cardoula, la relookeuse de la chaîne M6), etc.

 

Dans le sketch « Sacha » de Muriel Robin, Bruno, le fils homosexuel, fait des imitations de Dalida ou de Mylène Farmer (sa mère se montre d’ailleurs toute fière de recoudre les costumes de scène de ce dernier). Dans le film « Los Abrazos Rotos » (« Étreintes brisées », 2009) de Pedro Almodóvar, on observe un chevauchement entre identité fictive et identité réelle : par exemple, un va-et-vient s’opère entre Lena en vrai et Lena l’actrice ; de même, Harry déclare qu’« il s’est converti au pseudonyme ». Dans le film « Imitation Game » (2014) de Mortem Tyldum, Alan Turing, le mathématicien homosexuel, mobilise toute sa vie à jouer « le jeu de l’imitation ». Dans le film « The Talented Mister Ripley » (« Le Talentueux M. Ripley », 1999) d’Anthony Minghella, Tom, le héros homosexuel, avoue qu’il a « un talent pour contrefaire les signatures, raconter des mensonges ». Il change aussi de voix et manipule tout son entourage. Par exemple, Dick, l’homme dont il est amoureux, lui demande une imitation : « Fais-moi une imitation. » Et Tom imite la voix du père de Dick, et la ressemblance est tellement frappante que Dick dit « C’est éblouissant. » et se tourne vers sa compagne en désignant humoristiquement Tom comme son père : « Marge, je te présente mon père. »

 

Dans la pièce 1h00 avec nous (2014) de Max et Mumu, Muriel fait un play-back sur Claude François, Max sur Shakira (il porte une robe de soirée et une perruque blonde) : « Je suis sosie d’une chanteuse très très connue : je suis sosie de Mireille Matthieu. Et de Nana Mouskouri. » (Max) Mais paradoxalement, ils n’assument pas d’être déguisés : « Pédé, ça veut pas dire travelo. » (Max à Muriel) Dans le one-(wo)man-show Zize 100% Marseillaise (2012) de Thierry Wilson, Zize, le travesti M to F, arrive en Madonna sur scène et s’annonce comme son sosie parfait : Monsieur Bénamou, son agent, veut avec lui monter une agence de sosies.

 

En général, le héros homosexuel postule que l’imitation, censée servir son modèle (une personne, un objet, un paysage, la réalité extérieure), est plus originelle et vraie que l’original. « Il n’y a pas à dire, Jioseppe a vraiment un don, qui lui permet d’aller au-delà même de la représentation vraie, pour toucher l’idéal. » (Jean-Philippe Vest, Le Musée des amours lointaines (2008), p. 10) ; « Il ne se considère pas comme un simple imitateur de nature. » (idem, p. 11) Il ne fait pas la différence entre l’imité et l’imitant. Par exemple, dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi, Vicky, la Comédienne, dit que lorsqu’elle joue, elle ne s’éprouve pas actrice : « Ce qu’il y a de plus éprouvant, c’est que soi-même on devient théâtral. » ; « Si au moins je sentais le personnage… » ; « Je n’ai pas l’impression de jouer la comédie mais d’imiter une actrice de cinéma détestable, comment s’appelait-elle ? Elle ne jouait que dans les films de vampires. »

 

Chez le héros homosexuel, même si c’est très inconscient, la prévalence de la simulation de Réel sur le Réel Lui-même cache au fond un désir de mourir et d’être objet. Par exemple, dans le film « Saisir sa chance » (2006) de Russell P. Marleau, Chance, le héros homosexuel, a une passion (qu’il ne s’explique pas lui-même) pour « l’imitation de chanteuses mélodramatiques décédées comme Rosemary Clooney, Dionne Warwick, Ethel Merman ». Dans le film « Mommy » (2014) de Xavier Dolan, lors d’une séance de karaoké, où Steve (le héros homosexuel) se ridiculise, la prestation vire à la vision d’enfer : il voit tous les clients du bar ricaner (ils le traitent de « pédé »), puis en menace violemment un avec une bouteille de bière car il ne gère pas l’humiliation. Souvent, le héros homosexuel pense être étranger à lui-même à force de vouloir être quelqu’un d’autre : « J’ai l’impression d’avoir volé la place d’un autre. » (John parlant de son existence et ne se sentant pas légitime pour vivre, dans le film « Ma Vie avec John F. Donovan » (2019) de Xavier Dolan).

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

a) Certaines personnes homosexuelles cherchent à devenir quelqu’un d’autre :

Dans sa préface de Si j’étais vous (1947), Julien Green confie son désir d’« échange de personnalités » (p. 8) qu’il a essayé de mettre en images dans son écrit romanesque. On retrouve la thématique de la substitution à l’autre dans le documentaire « Transgressions » (2002) de Stuart Gaffney, et dans le discours de certains écrivains bisexuels/homosexuels : « C’est moi qui suis toi. » (Christine Angot pendant la Sixième Nuit Blanche de Paris à la Librairie Les Cahiers de Colette, le 6 octobre 2007) Dans l’émission Zone interdite spéciale « Être fille ou garçon, le dilemme des transgenres » diffusée le 12 novembre 2017 sur la chaîne M6, Isaac, femme F to M qui s’appelle initialement Taïla, s’identifie à un personnage de série, Teenwolf.

 

Le porno pousse beaucoup de jeunes et de personnes homosexuelles à complexer de ce qu’ils sont profondément, et à imiter ce qu’ils ne sont pas : « Mon cousin a demandé ‘On pourrait faire comme dans le film, les mêmes trucs. […] Toi et Fabien vous ferez les femmes, et moi et Stéphane on fera les hommes. » (Eddy Bellegueule, En finir avec Eddy Bellegueule (2014) d’Édouard Louis, pp. 150-152) ; « Je voudrais rapporter le cas, que j’ai pu observer récemment, d’un jeune homme, fiancé à une jeune femme de la façon la plus bourgeoise, et qui tombe amoureux d’un homme plus âgé que lui, qu’il prend de son propre aveu d’abord pour modèle, puis pour maître et enfin pour amant. Cet amant lui-même, bien que ‘purement homosexuel’, me racontera plus tard que, nullement attiré par mon malade au départ, il n’avait été intéressé que par la présence de sa fiancée et la situation triangulaire créée lors d’un dîner. Lorsque le malade, jaloux de son amant, abandonna pour lui sa fiancée, cet amant se désintéressa complètement de lui. Interrogé par moi sur les raisons de ce revirement, il me dit : ‘L’homosexualité, croyez-moi, c’est vouloir être ce que l’autre est.’ » (Jean-Michel Oughourlian cité dans l’essai Des choses cachées depuis la fondation du monde (1978) de René Girard, pp. 469-470)

 
 

b) Certaines personnes homosexuelles cherchent à changer d’identité sexuée : le goût du travestissement

Chez beaucoup de personnes homosexuelles, le désir de se substituer à une autre personne concerne particulièrement la différence des sexes : elles rêvent d’incarner cette différence à elles seules, et ont tendance à renier leur sexuation d’origine : « Avec Simone de Beauvoir, la femme veut être un homme. » (Gérard Leclerc, UDT pour Tous à Châteauneuf-sur-Cher au Château de Lignières, le 29 août 2013) ; « J’ai aussi regretté d’être un garçon et de devoir devenir un homme. […] J’aurais voulu être une fille. » (un patient homo dans l’article « Le Complexe de féminité chez l’homme » de Félix Boehm, Bisexualité et différence des sexes (1973), p. 442) ; « Moi, j’aurais vraiment voulu être un homme. Franchement. » (Maïté, femme lesbienne, dans le documentaire « Les Homophiles » (1971) de Rudolph Menthonnex et Jean-Pierre Goretta) ; « J’ai mauvais genre. Bien qu’étant une femme, j’ai les cheveux courts comme les messieurs qui ne veulent pas se faire remarquer. En outre, je m’obstine à m’habiller de telle manière qu’on me prend souvent pour un homme. » (Paula Dumont, Mauvais Genre (2009), p. 7) ; « Avec Simone de Beauvoir, la femme veut être un homme. » (Gérard Leclerc, lors de l’UDT pour Tous au Château de Lignières de Châteauneuf-sur-Cher,  le 29 août 2013) ; « J’avais décrété une fois pour toute que j’étais mieux réussi comme garçon que comme fille. » (la blogueuse Bab El dans son article « Tom Boy à l’affiche ») ; « À cette période, l’idée d’être en réalité une fille dans un corps de garçon, comme on me l’avait toujours dit, me semblait de plus en plus réelle. […] Je rêvais de voir mon corps changer, de constater un jour, par surprise, la disparition de mon sexe. » (Eddy Bellegueule dans le roman autobiographique En finir avec Eddy Bellegueule (2014) d’Édouard Louis, p. 155) ; « En accordant dorénavant beaucoup de temps à mon entourage professionnel notamment féminin, je m’intronisais aussi plus que jamais en femme, au point que les conversations que je tenais ressemblaient aux leurs. En effet, lorsque j’arrivais le matin, c’était pour parler de vêtements ou de cuisine ; de même que pendant les heures de déjeuner, je traînais les magasins avec ce même entourage à la recherche de petits bibelots de décoration. Ma condition était l’archétype voulu d’une vie de femme, mes propos et mes réactions, ceux d’une fille vivant seule. » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), p. 130) ; « La plupart des lieux de prédilection fréquentés par les homosexuels étaient urbains, civils, sophistiqués. Le scénariste américain Ben Hecht, à l’époque correspondant à Berlin pour une multitude de journaux des États-Unis, se souviendra longtemps d’y avoir croisé un groupe d’aviateurs, élégants, parfumés, monocle à l’œil, bourrés à l’héroïne ou à la cocaïne. Les hommes s’habillaient en femmes et les femmes en homme, travestis ou non. On pouvait fouetter ou se faire fouetter, sucer, inonder de pisse ou de merde, étrangler jusqu’à un fil de la mort. » (Philippe Simonnot parlant de la libéralisation des mœurs dans la ville nazie berlinoise des années 1920-30, dans son essai Le Rose et le Brun (2015), p. 30) ; etc.

 

Comme dans leur cœur et leurs fantasmes esthétiques l’homme-objet est bien souvent confondu avec les hommes réels (et qu’il ne l’est pas intellectuellement) – et on pourrait faire le même parallèle avec la femme-objet –, on les entend parfois dire sincèrement qu’elles n’ont jamais voulu changer de sexe, ni être une femme quand elles sont nées garçon, ni être un homme quand elles sont nées femme : « Je ne les ai jamais considérés comme des rivaux. » (Paula Dumont parlant des hommes, dans son autobiographie Mauvais Genre (2009), p. 115) ; « J’étais en adoration devant un animateur d’Europe 1, Jean-Louis Lafont, dont la voix et l’allure d’éternel adolescent me ravissaient. Je collectionnais les autocollants avec sa photo et passais tout mon argent de poche en achat de 45 tours. Europe 1 réalisait certaines de ses émissions en direct dans différentes villes de France, le fameux ‘Podium’. En prévision de son passage dans notre région, je me préparais donc à cet événement en endossant le rôle de sa femme imaginaire dans mes jeux. J’avais choisi un prénom de fée : je m’appelais Viviane Lafont. Je n’avais aucune envie de me transformer en femme. Mais, si je veux jouer avec le prénom d’enchanteresse que j’avais choisi, j’espérais qu’un petit miracle allait se produire et me rétablir dans la normalité environnante. Car j’avais très vite saisi que seule une femme avait le droit d’être attirée par les garçons. Si, par magie, je me réveillais un beau matin en fille, tout serait rentré dans l’ordre. » (Jean-Michel Dunand, Libre : De la honte à la lumière (2011), p. 29) ; « Je me sens tellement à l’aise avec elles que mon souhait de me transformer en fille réapparaît aussitôt. Il serait si simple d’être une femme et de devenir carmélite. À défaut, je serai carme. » (idem, p. 41) ; « On l’aime donc on s’habille comme elle. » (des fans gays de Lady Gaga, dans le documentaire « Tellement gay ! Homosexualité et Pop Culture », « Inside » (2014) de Maxime Donzel) ; etc. Par exemple, Karl Heinrich Ulrichs (1825 – 1895) se souvenait qu’à l’âge de 3-4 ans, il aimait s’habiller en fille et proclamait « Je veux être une fille. »

 

Le goût pour le travestissement est beaucoup plus répandu qu’on ne le croit dans les rangs LGBT, y compris chez des gens apparemment coincés et peu efféminés (ou bien féminins parmi les femmes lesbiennes). Depuis toutes petites, les personnes homosexuelles ont pris l’habitude de dissimuler, et en ont pris leur parti : « La discrétion sur ma vie privée était une chose strictement personnelle qu’il fallait protéger. Cette stratégie d’ailleurs avait admirablement bien fonctionné durant toute ma carrière. » (Ednar dans le roman autobiographique Un Fils différent (2011) de Jean-Claude Janvier-Modeste, p. 171) ; « Le travesti se sent complètement étranger à son propre sexe, ses sensations de femmes, ou d’homme, le saturent entièrement, sans que l’on puisse constater en lui le moindre signe de folie. » (C. Westphal, en 1870, cité dans l’essai Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970) de Jean-Louis Chardans, p. 306) Je vous renvoie par exemple à l’ouvrage collectif Le Corps travesti (2007) de Georges Banu, au documentaire « Le Genre qui doute » (2011) de Julie Carlier, etc. Dans son autobiographie Le Flamant noir (2004), Berthrand Nguyen Matoko raconte les soirées interlopes déguisées où ses amis et lui jouaient plus ou moins avec distance les « stars du monde » (Diana Ross, Barbara Streisand, Dalida, Sylvie Vartan, etc.).

 

L’Histoire humaine ne cesse de montrer que beaucoup de personnes homosexuelles aiment se travestir : Henri III (constamment travesti en femme), le pape Paul II (en 1417), Charles de Beaumont (le fameux chevalier d’Éon), Félix Sierra, Malcolm Lowry, José Pérez Ocaña, Michael Jackson, Sir Elton John, Yukio Mishima, Edward Morgan Forster, Pierre Loti, Andy Warhol, David Bowie, Copi, Rachilde, Jean Guidoni, Charpini, Thierry le Luron, Vincent McDoom, Francis Bacon, l’Abbé de Choisy, Gabriele D’Annunzio, Félix Youssoupov, Miguel Frías Molina, Pirouletz, Quentin Crisp, Little Richard, Mathilde de Morny, Michel Journiac (il sortait dans la rue toujours maquillé), etc. Par exemple, en Allemagne, Einar Wegener (1882-1931), l’artiste peintre, qui était transsexuel, se déguisait comme sa femme, et se fit appeler « Lili Elbe »

 

Pierre Loti

Pierre Loti


 

Au XVIIe siècle, William Shakespeare se plaît à travestir les comédiens de ses pièces. Dans les années 1970-1980, le dramaturge argentin Copi joue sa pièce L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer en bas résille à la Cité Universitaire de Paris. Pour sa pièce Le Frigo (1983), il endosse tous les rôles, change 14 fois de costumes. Dans son avant-dernière pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur, jouée au Théâtre de la Bastille (hiver 1984), habillé de bleu marine, il interprète chacun des 11 rôles en changeant sa voix. Dans son one-man-show Les Bijoux de famille (2015), Laurent Spielvogel imite pas moins d’une vingtaine de ses proches.

 

Le travestissement est bien sûr lié au carnaval (cf. le vidéo-clip de la chanson « Mister H » d’Inna Modja). Mais il acquiert une dimension sacrée, sentimentaliste. Celui qui se travestit se donne souvent l’illusion d’être tous les sexes (un tissu ou un vêtement est par essence genré mais pas sexué), de les « transcender », d’être Dieu ou bien le Roi de l’Authenticité/de l’Invisibilité : « On est bien d’accord qu’un vêtement n’a pas de chromosome XX ou XY… pourtant, il est genré. » (Laura, homme M to F, dans l’émission Zone interdite spéciale « Être fille ou garçon, le dilemme des transgenres » diffusée le 12 novembre 2017 sur la chaîne M6) ; « Le romantisme français a été fasciné par le travestissement et l’inversion – Mademoiselle de Maupin, de Gautier, Sarrazine et La Fille aux yeux d’or de Balzac. Avec Seraphitus-Seraphita celui-ci reprend le thème swedenborgien de l’androgyne comme image de l’être parfait, de l’être angélique. » (cf. l’article « Monsieur Vénus et l’ange de Sodome : L’androgyne au temps de Gustave Moreau » de Françoise Cachin, dans l’essai collectif Bisexualité et différence des sexes (1973), p. 87) ; « On n’est pas une parodie de bonnes sœurs : on est des sœurs ! Point ! Je ne le fais pas par provocation. Même pas pour tirer sur l’Église. Si on voulait attaquer l’Église aujourd’hui, c’est comme tirer sur une ambulance. » (Sœur Belphégor, dans le documentaire « Et ta sœur ! » (2011) de Sylvie Leroy et Nicolas Barachin, sur la Congrégation des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence) ; « Les costumes et les accessoires continuent de fasciner David Berger. » (la du documentaire « Du Sollst Nicht Schwul Sein », « Tu ne seras pas gay » (2015) de Marco Giacopuzzi) ; etc.

 

Le travestissement via la destruction-sublimation de la femme-objet (ou de l’homme-objet dans le cas lesbien) n’est pas qu’un simple jeu rigolo avec soi-même : il est un auto-viol, une auto-déclaration de haine, comme l’illustre parfaitement cette planche dessinée par Copi.

 

Planche "Le Miroir" de la B.D. "Le Monde fantastique des gays" de Copi

Planche « Le Miroir » de la B.D. « Le Monde fantastique des gays » de Copi


 

Celui ou celle qui se travestit à la fois vit l’euphorie de sa transformation et l’amertume de son mensonge (cf. la fin de la chanson « Comme ils disent » de Charles Aznavour) : « Je dérobais dans la chambre les vêtements de ma sœur que je mettais pour défiler, essayant tout ce qu’il était possible d’essayer : les jupes courtes, longues, à pois ou à rayures, les tee-shirts cintrés, décolletés, usés, troués, les brassières en dentelle ou rembourrées. Ces représentations dont j’étais l’unique spectateur me semblaient alors les plus belles qu’il m’ait été donné de voir. J’aurais pleuré de joie tant je me trouvais beau. Mon cœur aurait pu exploser tant son rythme s’accélérait. Après le moment d’euphorie du défilé, essoufflé, je me sentais soudainement idiot, sali par les vêtements de fille que je portais, pas seulement idiot mais dégoûté par moi-même, assommé par ce sursaut de folie qui m’avait conduit à me travestir. » (Eddy Bellegueule, En finir avec Eddy Bellegueule (2014) d’Édouard Louis, pp. 28-29)

 

Dans le documentaire « Bixa Travesty » (2019) de Kiko Goifman et Claudia Priscilla, Linn, jeune homme brésilien travesti en femme, crée une nouvelle espèce queer de personnes homosexuelles ou transsexuelles – les « bixa-travesty », qu’il traduit par « trav-tapettes » – et qui renvoie à ceux qui ont le goût de se travestir, mais en souhaitant échapper aux canons de beauté féminine trop propre et à la lourdeur d’une opération chirurgicale ou de prise d’hormones. Il aime rentrer dans la peau de différents personnages (que les queer bobos appelleraient « polymorphes ») : « J’ai souvent changé de nom. »
 
 

c) Certaines personnes homosexuelles cherchent à usurper l’identité de leur amant :

Mais sans aller jusqu’à désirer changer de sexe, une autre catégorie de personnes homosexuelles réalise son rêve de substitution identitaire grâce à la recherche de la composition d’un couple. L’excuse de l’« Amour » est une merveilleuse aubaine pour se fuir soi-même et se donner, à travers un amant « de passage » (dans le sens quasi littéral de l’expression), l’illusion d’être quelqu’un d’autre : « Martine éprouvait pour moi une admiration sans bornes. D’après ses critères, j’étais celle qui avait réussi, alors qu’elle avait tout raté. Dans cette logique, il était souhaitable pour elle de rester dans mon ombre et de continuer à vivre ainsi, par procuration. » (Paula Dumont parlant de son « union mal assortie » avec sa compagne Martine, dans son autobiographie La Vie dure : Éducation sentimentale d’une lesbienne (2010), p. 72) ; « Lui, c’était un peu ce que je rêvais d’être : beau, libre dans sa tête, respecté, cultivé et surtout, capable de s’habiller comme bon lui semblait. » (Gaël-Laurent Tilium, Recto/Verso (2007), p. 73) ; « Il me fascinait et j’aspirais à lui ressembler. Et je me suis mis à parler, moi aussi, de Godard, dont je n’avais rien vu, et de Beckett, dont je n’avais rien lu. Il était évidemment bon élève et ne manquait jamais une occasion d’afficher une distance dilettante avec le monde scolaire. » (Didier Éribon, Retour à Reims (2010), p. 175) ; « Il avait la clairvoyance du chasseur et de l’athlète ; j’avais la myopie de l’écrivain et du lecteur. » (Gore Vidal, en parlant de son premier grand amour de jeunesse Jimmie Trimble, dans ses Mémoires (1995), p. 35) ; « Je n’ai jamais eu d’aventure avec quiconque. Des relations sexuelles, oui. Des relations amicales, oui. Les deux combinées ? Non. Jimmie, bien entendu, c’était autre chose – c’était moi. » (idem, p. 253) ; « Je pense que je l’envie. Je le trouve beau, beaucoup plus que moi. […] Mon sexe est pourtant plus long et plus gros. Mais c’est le sien que je voudrais avoir. » (Alexandre Delmar, Prélude à une vie heureuse (2004), p. 47) ; « C’est en cela que réside l’homosexualité de Virginia Woolf : dans cette nécessité de tout vivre à travers une femme. La médiatrice devait être belle et séduisante, comme Vita Sackville-West l’aristocrate, et posséder un univers qu’elle, Virginia, ne possédait pas. » (cf. l’article « Vivre à travers une femme » de Diane de Margerie, dans le Magazine littéraire, n°275, mars 1990, p. 36) ; « J’attends Slimane. Je suis Slimane. Tellement habité par lui. Respirant exactement comme lui. Dans Le Petit Robert, je cherche à le comprendre davantage. À me rapprocher encore plus de ce qu’il est. De ce qu’il fait quand il part au travail. Être là où je ne peux être avec lui. ‘FONDERIE : Atelier où l’on coule du métal en fusion pour fabriquer certains objets. » (Abdellah Taïa, Une Mélancolie arabe (2008), p. 107) ; « J’l’avais dans la peau. » (Guillaume en parlant de son amant Xavier, dans le documentaire « Cet homme-là (est un mille-feuilles) » (2011) de Patricia Mortagne) ; etc.

 

On lit derrière ce souhait de fusion avec l’être aimé, de substitution d’identité, un amour passionnel qui ressemble à la jalousie fanatique : « Son amour est une tentative désespérée pour devenir eux, il s’accompagne donc de haine : il les hait de n’être pas déjà lui. » (Jean Genet et ses conquêtes amoureuses homosexuelle, dans l’essai Saint Genet (1952) de Jean-Paul Sartre, p. 147)

 

La substitution d’identités, destructrice, infantilisante, et totalitaire, se fait pourtant au nom de jolis principes humanistes (l’amour, la force de la passion, la compassion auprès des victimes, le partage des souffrances, etc.). Par exemple, dans son article « Pourquoi et comment notre vision du monde se ‘racialise’ ? », publié dans le journal Le Monde du 4-5 mai 2007, le sociologue Éric Fassin défend « un devenir-noir qui fait exploser le concept de race ». Le désir de transfert d’identité ne manque pas de violence mais aussi de sensualité, de charme. Notamment, dans son autobiographie Une Mélancolie arabe (2008), Abdellah Taïa raconte comment à 13 ans il a projeté d’imiter un jeune homme plus âgé que lui qu’il a vu se masturber : « Je me laissais faire. Ravi. Je participais à sa jouissance. J’apprenais. Bientôt je l’imiterais, seul, en pensant à lui. » (p. 12)

 

Avec la récente identification de certains couples homosexuels à la famille traditionnelle naturelle, par le biais du projet de loi sur l’adoption ou le mariage, on a encore plus l’occasion d’observer les bonnes intentions – très déconnectées du Réel – de la projection identitaire impulsée par le désir homosexuel. Par exemple, lors de sa conférence « Homoparentalité aux USA » à Sciences-Po Paris le 7 décembre 2011, Darren Rosenblum, qui a obtenu une enfant avec son copain (grâce à une mère porteuse, donc une GPA : Gestation Pour Autrui), explique comment il a fini par se prendre pour la véritable mère de sa petite fille : « On est devenus très très proches de la femme qui a porté notre enfant. […] Je me sentais enceinte. […] Je soutiens que ces rôles de père ou de mère ne sont pas essentiels. Si dans une famille un homme veut être la mère, il doit pouvoir le faire ; si une femme veut être le père, il doit pouvoir le faire. » La substitution des identités, aussi irréelle et mensongère soit elle, se pare des meilleures intentions et des plus belles sincérités pour exercer sa violence.

 
 

d) Certaines personnes homosexuelles se plaisent à faire des play-back et des imitations :

Lady Gaga

Lady Gaga


 

L’un des supports les plus courus de la substitution d’identité chez les individus homosexuels, c’est bien sûr la musique, et notamment les play-back. « Sur ma lancée d’organisateur de jeux pour le quartier, je pris en charge les fêtes de la Saint-Jean. J’avais tout juste treize ans. Je montai une comédie musicale avec mes camarades, abusant du play-back. C’était le début du disco et je me trémoussais avec enthousiasme durant le spectacle, incarnant… des chanteuses. » (Jean-Michel Dunand, Libre : De la honte à la lumière (2011), pp. 29-30) ; « Jimmy avait un don indiscutable pour le mime et la comédie. » (Ronald Martinetti dans sa biographie James Dean (1995), p. 25) ; « Le monde entier amusait Copi, le langage l’amusait, sa propre manière de l’estropier en français ou en italien, tout comme les accents divers de ses amis de langue espagnole. » (cf. l’article « Le Petit Sommeil » de Giovanni Gandini, dans la bande dessinée Un Livre blanc (2002) de Copi, p. 10) ; « J’imitais avec facilité. […] J’adorais faire le singe et je mimais les grandes personnes avec ce don qu’ont les enfants de copier un geste, une attitude, un trait, se transformant en marionnettes vivantes. » (Jean-Claude Brialy parlant de sa jeunesse, dans son autobiographie Le Ruisseau des singes (2000), pp. 23-27) ; « Là, tu donnais ta version de Carmen Miranda, la chanteuse brésilienne, si petite, si nerveuse. Tu l’imitais à la perfection. » (la grand-mère d’Alfredo Arias à son petit-fils, dans l’autobiographie de ce dernier Folies-Fantômes (1997), p. 159)

 

Thierry Le Luron et Coluche

Thierry Le Luron et Coluche


 

On compte parmi les personnes homosexuelles un certain nombre d’imitateurs possédant des talents de caricaturiste appréciés, ou des individus parodiant les gens de leur entourage : Pierre Jullian, Rafael Lorca, Mohammed VI du Maroc, Oscar Wilde, Colette, Robert de Montesquiou, Michel Catty (alias Michou), Charpini, Johnny Prieure, Thierry Le Luron, Juan Gallo, Jennifer Saunders et Dawn French, Henri Tisot, Patrick Adler, Juan Ribó, Camilo Sesto, Ismael Merlo, Yves Lecoq, sans oublier bien sûr le cortège des transformistes, travestis, dragkings, et des sujets transsexuels. Charles Trénet imitait le Maréchal Pétain. Les spectacles de travestis sont souvent fondés sur le play-back. Aux soirées spéciales « Mylène Farmer » de la boîte Le Tango à Paris par exemple, les sosies de Farmer se contentent de bouger les lèvres et de reprendre les chorégraphies de la chanteuse sans lui prêter leur voix et sans rajouter vraiment de leur personne (ils sont d’ailleurs étonnamment sérieux lors de leurs prestations : on a l’impression qu’ils n’ont aucune distance avec leur modèle adoré, ni même la claire conscience de jouer un rôle).

 

Transformiste Mylène Farmer

Transformiste Mylène Farmer


 

Dans sa Correspondance (1945-1970), l’écrivain Yukio Mishima rêve que l’imitation, censée reproduire et servir son modèle (une personne, un objet, un paysage, la réalité extérieure), soit plus originelle et vraie que l’original. « L’écrivain, tout en fuyant l’imitation, doit sans doute l’accepter. […] Il est impossible de faire la différence entre cette imitation essentielle et indispensable, et la création. » (pp. 42-43)

 

Cette confusion identitaire entretenue par bon nombre de personnes homosexuelles louvoie avec le dédoublement de personnalité, la schizophrénie. L’exemple du dramaturge Copi est à ce propos très parlant. Dans son autobiographie Folies-Fantômes (1997), Alfredo Arias, en parlant de son ami, explique que ce dernier ne fait pas la différence entre l’imité et l’imitant, entre la fiction et la réalité : « Son seul problème était de parvenir à se démaquiller. » (p. 12) Le frère de Copi va dans le même sens : « En ce qui concerne ses romans, Copi aimait ses personnages. Souvent il leur prêta son nom. Il prenait du plaisir à la confusion qui s’installait. » (Jorge Damonte dans la biographie Copi (1990) du frère de Copi, Jorge Damonte, p. 9)

 

 
 

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Code n°182 – Voleurs

voleurs

Voleurs

 

NOTICE EXPLICATIVE

 

Entre voleur et violeur, qu’une lettre de différence…

 

C’est très curieux, cette propension des personnages fictionnels homosexuels à se définir comme des « voleurs » juste après avoir découvert en eux une homosexualité, ou bien suite à leur tout premier « passage à l’acte homosexuel ». En apparence, ils n’ont rien volé de matériel. Du moins, avec leur amant, ils essaient d’être un minimum honnêtes et gratuits… même si le vol – très proche phonétiquement du viol… et pour cause ! –  arrive aussi au sein de « l’amour » homosexuel dit « classique » (amants se laissant entretenir/corrompre l’un l’autre, vol dans le contexte trouble mais très répandu de la prostitution, consommation mutuelle légitimée par le cadre de la conjugale…). En fait, ils lui ont volé plus que cela : sa beauté, son corps, son âme, sa joie de vivre, sa liberté.

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Coït homosexuel = viol », « Violeur homosexuel », « Viol », « Méchant pauvre », « Amour ambigu de l’étranger », « Prostitution », « Liaisons dangereuses », « Témoin silencieux d’un crime », « Substitut d’identité », « Espion », « Couple criminel », « Voyeur vu », « Homosexualité noire et glorieuse », et à la partie sur les gigolos tueurs du code « Homosexuel homophobe », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 

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FICTION

 

VOLEURS 1 ombre main

Film « Marnie » d’Alfred Hitchcock


 

On retrouve le vol dans beaucoup d’œuvres homo-érotiques : cf. le film « Au voleur » (2009) de Sarah Leonor (avec Jacques Nolot notamment), le film « Harvey Milk » (2009) de Gus Van Sant, la pièce Betty Speaks (2009) de Louis de Ville, le film « Unveiled » (2007) d’Angelina Maccarone (avec Fariba, l’amante-voleuse iranienne), la nouvelle « Kleptophile » (2010) d’Essobal Lenoir, la B.D. En Italie, il n’y a que des vrais hommes (2008) de Luca de Santis et Sara Colaone, la chanson « Je t’aime comme je t’ai fait » de Frédéric François, la nouvelle « Le Cahier volé » (1978) de Régine Desforges, le film « Chop-Shop » (2009) de Ramin Bahrani, le roman Alí Babá Y Los Cuarenta Maricones (1993) de Nazario Luque (le terme « maricón » signifie « homo » en espagnol), le film « Dirty Love » (2009) de Michael Tringe, le film « Les Voleurs » (1996) d’André Téchiné (avec les vols de voitures organisés), le film « Ostia » (1970) de Sergio Citti, le film « Hold-up à Londres » (1960) de Basil Dearden, le film « Love Is The Devil » de John Maybury, le roman Voleurs (1948) de Yukio Mishima, le film « Deathwatch » (1966) de Vic Morrow, le film « Pouvoir intime » (1987) d’Yves Simoneau, la pièce Qui aime bien trahit bien ! (2008) de Vincent Delboy (avec Sébastien l’homosexuel menteur et voleur), le film « Rien ne va plus » (1979) de Jean-Michel Ribes, le film « Un petit cas de conscience » (2001) de Marie-Claude Treilhou, la pièce Les Fugueuses (2007) de Pierre Palmade et Christophe Duthuron, le film « Touki-Bouki » (1972) de Djibril Diop Mambéty, le film « Reflection In A Goldeneye » (« Reflets dans un œil d’or », 1967) de John Huston (avec le mystérieux vol de petite cuillère en or qui est un leitmotiv de l’intrigue), le film « La Victime » (1961) de Basil Dearden, le film « Imposters » (1979) de Mark Rappaport, le film « L’Enfer d’Ethan » (2004) de Quentin Lee, le film « Gonin » (1995) de Takashi Ishii, le film « Le Chat croque les diamants » (1968) de Bryan Forbes, le roman Les Tricheurs (1959) de Françoise d’Eaubonne, le film « Cop Image » (1994) d’Herman Yau, le film « La Malédiction de la Panthère rose » (1978) de Blake Edwards, la pièce 1h que de nous (2014) de Maxime Daniel et Muriel Renaud (avec Maxime, le héros homo, voleur de tableau), le film « Jeff » (1968) de Jean Herman, le roman Les Faux-Monnayeurs (1925) d’André Gide (avec le vol de livre dans la librairie), le film « Madame Satã » (2001) de Karim Ainouz (avec le prostitué qui détrousse son client), la pièce Une Nuit au poste (2007) d’Éric Rouquette (avec Diane la voleuse de colliers), le film « Les Tricheurs » (1958) de Marcel Carné, le film « La Vengeance d’un acteur » (1963) de Kon Ichikawa, le film « Le Magot » (1972) de Silvio Narizzano, le film « Le Canardeur » (1974) de Michael Cimino, le film « Yolanda et le Voleur » (1945) de Vicente Minnelli, le roman Les Gangsters (1988) d’Hervé Guibert, la pièce Le Joueur d’échecs (1943) de Stefan Zweig (avec le vol de livre), le film « They Made Me A Fugitive » (1947) d’Alberto Cavalcanti, le film « Le Voleur de Bagdad » (1940) de Powell et Pressburger, le film « Premières Neiges » (1999) de Gaël Morel (avec le vol à l’étalage dans le supermarché), le film « L’Homme de désir » (1969) de Dominique Delouche, le film « Les Anges du péché » (1943) de Robert Bresson, le film « Tan De Repente » (2003) de Diego Lerman, le film « Taxiboy » (2001) de Veronica Chen, le film « Boys Don’t Cry » (1999) de Kimberly Peirce, le film « Pédale douce » (1996) de Gabriel Aghion, le film « Les Voleurs de chevaux » (2007) de Micha Wald, le film « Shoot Me Angel » (1995) d’Amal Bedjaoui (avec la lesbienne qui fait du vol à la tire), le film « La Croix du Sud » (2003) de Pablo Reyero, le film « Contradictions » (2002) de Cyril Rota, le film « Best Men » (1997) de Tamra Davis, le film « Je t’aime toi » (2004) d’Olga Stolpovskay et Dmitry Troitsky (avec le vol de portefeuille au tout début du film), le film « Intrusion » (2003) d’Artémio Benki, le film « Le Roi et le Clown » (2005) de Lee Jun-ik, le film « Le Garçon d’orage » (1997) de Jérôme Foulon, le film « Figli De Annibale » (1998) de Davide Ferrario, la chanson « L’Enfant de chœur et le Voleur » de Joan Baez, le film « Les Enfants terribles » (1949) de Jean-Pierre Melville (avec le vol de lettre), le film « Les Garçons » (1959) de Mauro Bolognini, le film « Tenue de soirée » (1986) de Bertrand Blier, le film « Long Island Expressway » (2001) de Michael Cuesta, le vidéo-clip de la chanson « Timebomb » de Kylie Minogue (qui vole le portable des passants) ; le film « Michael » (1924) de Carl Theodor Dreyer, le film « Chill Out » (1999) d’Andreas Struck, le film « Le Poison » (1945) de Billy Wilder, le film « Alles Moet Weg » (1996) de Jan Verheyen, le film « Alem Da Paixao » (1985) de Bruno Barreto, le film « Les Pierres qui tombent du ciel » (1999) d’Isabelle Ponnet, le film « Pasajes » (1995) de Daniel Calparsoro, le film « Le Troisième Homme » (1949) de Carol Reed, le film « Le Quatrième Homme » (1983) de Paul Verhoeven, le film « Marnie » (« Pas de printemps pour Marnie », 1964) d’Alfred Hitchcock (avec Marnie – Tippi Hedren – la femme cleptomane… et violée), le film « Good Boys » (2006) de Yair Hochner, le film « Gespenster » (2005) de Christian Petzold (avec la jolie voleuse), la pièce Jupe obligatoire (2008) de Nathalie Vierne, la pièce Howlin’ (2008) d’Allen Ginsberg, le film « Le Lézard noir » (1968) de Kinji Fukasaku, le film « Une Après-midi de chien » (1975) de Sidney Lumet, le film « Mikael » (1923) de Carl Theodor Dreyer, le début du Journal (1) (1997) de Fabrice Neaud (commençant par un vol), le film « Parisian Love » (1925) de Louis Gasnier, le film « Avant le déluge » (1953) d’André Cayatte, le film « Like It Is » (1998) de Paul Oremland (avec le vol de voiture), le film « Le Prix à payer » (1997) de F. Gary Gray, le film « Trio » (1997) d’Hermine Huntgeburth, le film « Il était une fois dans l’Est » (1974) d’André Brassard (avec le vol de timbres), le film « Bowser Makes A Movie » (2005) de Toby Ross, etc.

 

VOLEURS 2 Roseaux sauvages

Film « Les Roseaux sauvages » d’André Téchinet


 

Il est étonnant de voir que dans certaines fictions homo-érotiques, le personnage homosexuel se définit comme un « voleur » pour ne pas employer le mot fatidique « homosexuel » : « Faire comprendre à Édouard que je ne suis pas un voleur, se disait-il, voilà le hic. » (Bernard dans le roman Les Faux-Monnayeurs (1925) d’André Gide, p. 98) ; « Non, mais, des fois… que vous me prendriez pour un voleur ?… » (idem, p. 102) ; « Il est peut-être venu nous cambrioler. » (Giles Ralston s’adressant à sa femme Mollie à propos de Christopher Wren, le héros homo, dans la pièce The Mousetrap, La Souricière (1952) d’Agatha Christie, mise en scène en 2015 par Stan Risoch) ; « Je peux pas toujours prendre sans donner. » (Louise, le personnage trans M to F, dans le téléfilm « Louis(e) » (2017) d’Arnaud Mercadier) ; « Je viens de Harlem. J’pourrais vous voler… » (Arthur, le personnage homosexuel, s’adressant à Dorothy qui le drague, dans le roman Harlem Quartet (1978) de James Baldwin, mis en scène par Élise Vigier en 2018) ; « Je suis un VOLEUR ! Chuis pas un assassin ! » (Hugo, le cambrioleur gay de la série Demain Nous Appartient, dans l’épisode 274 diffusé le 22 août 2018 sur TF1) ; « Chaque jour vers l’enfer nous descendons d’un pas, sans horreur, à travers des ténèbres qui puent. Ainsi qu’un débauché pauvre qui baise et mange le sein martyrisé d’une antique catin, nous volons au passage un plaisir clandestin. » (c.f. la chanson « Au lecteur » de Mylène Farmer, reprenant Charles Baudelaire) ; etc. Dans le film « Les Roseaux sauvages » (1994) d’André Téchiné, François s’imagine « être un voleur » après avoir vécu sa première expérience homosexuelle. Dans le roman Tanguy (1957) de Michel del Castillo, Tanguy est traité par son père et sa belle-mère de « voleur » (p. 255). Dans le film « Una Giornata Particolare » (« Une Journée particulière », 1977) d’Ettore Scola, Antonietta accueille dans son appartement le temps d’une journée Gabriele, son voisin de pallier homosexuel. Ce dernier lui pique un bonbon quand elle a le dos tourné. Un peu plus tard, la concierge de l’immeuble, qui a vu Gabriele pénétrer dans la maison d’Antonietta, la met garde : « J’ai connu un voleur qui venait dans l’immeuble… » Dans le film « Les Enfants terribles » (1949) de Jean-Pierre Melville, après leur vol à l’étalage et de retour chez eux, Élisabeth et Paul, le frère et la sœur incestueux, s’entendent dire par leur gouvernante Mariette : « Quelle belle mine ! Vous êtes tout noirs ! » Dans le film « Let My People Go ! » (2011) de Mikael Buch, Ruben est qualifié de « voleur malgré lui » (cf. la plaquette du 17e Festival Chéries-Chéris, du 7-16 octobre 2011, au Forum des Images de Paris). À la fin de son concert Free : The One Woman Funky Show (2014), Shirley Souagnon aborde la thématique des vols dans les hôtels : « Le cleptomane me fascine. » L’homosexualité et le vol sont fréquemment synonymes et mis sur le même plan (grammatical, sémantique, symbolique). Le personnage homosexuel semble craindre autant d’être pris la main dans le sac que d’être suspecté d’homosexualité. Dans la série Demain Nous Appartient diffusée sur TF1, Hugo, le héros homo de 25 ans, dit qu’il ne peut pas se passer de voler : « Le cambriolage, j’y suis accro ! » (c.f. l’épisode 260, diffusé le 2 août 2018). Il cambriole les luxueuses villas de Sète, en laissant à chaque forfait, un bouquet de fleurs en souvenir. Dans le film « Ma Vie avec John F. Donovan » (2019) de Xavier Dolan, Rupert, le jeune héros homo de 10 ans, est arrêté pour vol de (ses propres !) lettres, lesquelles révèlent l’homosexualité de l’acteur John J. Donovan.

 
voleur dessin
 

Par exemple, dans le film « Love Is Strange » (2014) d’Ira Sachs, en même temps qu’ils entament une relation amicale renforcée qui les fait passer pour homos, les deux adolescents Vlad et Joey se font comme par hasard suspecter de vol de livres en français dans leur bahut. On découvrira qu’en réalité, c’est Ben le grand-oncle homo de Joey, qui est l’auteur du larcin. Il se dénonce bien tard, après que le pauvre Joey se soit fait engueuler sévèrement par son père et presque suspecter d’homosexualité, le temps d’un dîner tendu.
 

Dans le roman Sophia House, La Librairie Sophia (2005), le Comte Smokrev, bourgeois homosexuel d’une grande perversité, vénère une sculpture, L’Hermès de Praxitèle, représentant un homme caressant un jeune homme. Il identifie d’ailleurs Pawel Tarnowski à celle-ci : « Savez-vous ce que vous êtes ? Vous êtes comme une belle et grande sculpture grecque. Un Hermès. Magnifique… mais froid comme la pierre. » (p. 302) Pawel finit par le voir comme un voleur : « Pawel lutta continuellement avec des sentiments de haine contre Smokrev, convaincu qu’il avait été volé et violé. » (Pawel Tarnowski, idem, p. 308)
 

Dans le film « Que Viva Eisenstein ! » (2015) de Peter Greenaway, Sergueï Eisenstein, homosexuel, vole des fourchettes dans l’hôtel mexicain où il séjourne. Il demande malicieusement à son amant et guide Palomino : « Le vol est pire que le voyeurisme ? » Il finit par les rendre : les fourchettes lui fournissent « une excuse pour être arrêté ».
 

Dans le film « Facing Mirrors : Aynehaye Rooberoo » (« Une Femme iranienne », 2014) de Negar Azarbayjani, dès que Rana, chauffeuse de taxi, découvre la transsexualité de sa passagère intersexe F to M Adineh, ainsi que l’argent dérobé qu’elle porte sur elle, elle l’accuse comme par hasard de vol : « T’es une voleuse ! » Plus tard, quand Rana héberge Adineh chez elle, Akram, la belle-mère de Rana prend Adineh pour un voleur : « Appelle le 110 ! Un voleur !! »
 

Dans le film « Mine Vaganti » (« Le Premier qui l’a dit », 2010) de Ferzan Ozpetek, dans la maison familiale bourgeoise des deux frères homosexuels Tommaso et Antonio, c’est l’obsession du cambriolage : les servantes, leurs parents et tous les habitants crient constamment « Au voleur ! » et vivent dans la hantise de son retour :« Le voleur est revenu ! »… sans s’imaginer que le voleur qui viendra frapper à la porte de leur famille s’appelle « double coming out ».
 

Dans le film « Mommy » (2014) de Xavier Dolan, Steve, le héros homosexuel, chippe dans les magazins, s’en va des supermarchés avec des caddies. Il vole des cadeaux, et notamment un collier en bijou avec l’inscription « Mommy » dessus. Sa mère n’accepte pas ce présent (« Mon fils est un voleur. »), et son fils ne supporte ni de se voir inculpé ni de s’entendre défini ainsi (il nie, avec une mauvaise foi très violente : « Je l’ai pas volé !! »). On constate également que Steve ne se contente pas de dérober des objets : il s’attaque aussi aux personnes, et notamment à sa génitrice. « T’aimes bien quand je te chope comme ça, hein ? »
 

Dans le film « Mon Père » (« Retablo », 2018) d’Álvaro Delgado Aparicio, un homme du village est flagellé pour avoir volé les vaches de Hermelinda… et ce vol est mis en parallèle avec le futur lynchage de Noé, le héros homo. Dans le film « Pédale douce » (1996) de Gabriel Aghion, Marie décrit le « milieu homo » comme « la secte des tricheurs ».
 

Cette réputation peut correspondre à une réalité cinématographique/littéraire. Dans les fictions traitant d’homosexualité, le personnage (homosexuel ou pas) pratique régulièrement des vols et a la main leste. « La servante a installé une crèche sur la table de la salle à manger, avec des petits personnages en plomb dont elle avait volé près d’un millier au supermarché. » (cf. la nouvelle « La Servante » (1978) de Copi, p. 68) ; « Les curieux commencent à s’agglomérer dans la boulangerie, je profite pour voler un pain au chocolat et m’éclipser. » (la voix narrative dans le roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 91) ; « Un jour je me suis décidé à voler le tricycle de ma petite voisine Lili. » (le Professeur Vertudeau dans la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi) ; « À l’occasion, je pique aussi… à la machine. » (cf. la chanson « Comme ils disent » de Charles Aznavour) ; « Tu t’es déjà fait voler ? » (Steeve s’adressant à Vincent juste avant de l’assassiner, dans le film « Cruising » (« La Chasse », 1980) de William Friedkin) ; etc.

 

Dans le film « Niño Pez » (2009) de Lucía Puenzo, Aílin, le personnage bisexuel, est une voleuse. Dans le film « Die Mitter der Welt » (« Moi et mon monde », 2016) de Jakob M Erwa, Phil, le héros homo, dit qu’il s’amuse à « piquer des fruits » avec sa meilleure amie Katja. Quant à l’amant de Phil, il lui vole sa boule à neige en verre quand ils étaient adolescents. Dans le film « La Maison vide » (2012) de Matthieu Hippeau, Vincent, homosexuel, pénètre dans une maison vide pour la cambrioler. Dans le film « Pigalle » (1993) de Karim Dridi, Fifi, pickpocket aux désirs troubles, vit une passion amoureuse avec Divine, transsexuel. Dans la pièce Le Gang des potiches (2010) de Karine Dubernet, Nina la lesbienne, avant de faire partie du gang des potiches qui organise des hold-up, a exercé du piratage internet. Dans le film « I Love You Phillip Morris » (2009) de Glenne Ficarra et John Requa, Phillip est voleur de voitures. Dans le roman Le Pavillon noir (2007) de Thibaut de Saint Pol, Cyril est un dangereux pirate informatique. Dans le film « Circumstance » (2011) de Maryam Keshavarz, le couple lesbien Shirin/Atefeh vole un objet dans une voiture, puis après s’échange un baiser. Dans le film « Néa » (1976) de Nelly Kaplan, Sibylle Ashby vole dans la librairie genevoise d’Axel Thorpe. Dans le film « Masala Mama » (2010) de Michael Kam, le jeune fils d’un pauvre chiffonnier vole une B.D. de super-héros dans une épicerie indienne. Dans la pièce Les Miséreuses (2011) de Christian Dupouy, Valjean vole un chandelier, un pain, des couverts de vaisselle. Dans le film « The Children’s Hour » (« La Rumeur », 1961) de William Wyler, Mary vole un bouquet de fleurs. Dans la pièce L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer (1971), Irina a volé une vache au Maroc. Dans le roman La Vie est un tango (1979) de Copi, presque tous les personnages sont des voleurs : Arlette vole des bouteilles d’éther, la bonne de Silvano dérobe de l’argent dans la poche de la veste de son chef, les gamins du quartier de Paranà volent les fruits du jardin de Silvano (et même son épouvantail). Dans la nouvelle « La Baraka » (1983) de Copi, Mme Ada est la voleuse de diamants et des bijoux de la Couronne d’Angleterre. Dans la pièce Cachafaz (1993) de Copi, le héros vole une saucisse à l’âne au café-épicerie, une cousette de luxe chez le teinturier, une pastèque au marché, une batterie et la roue d’une bicyclette dans la rue, un bidon de sardines, de la confiture de lait, et son détergent-mains-douces à doña Celestina. Dans la pièce L’Ombre de Venceslao (1978) de Copi, la bonne vole les bas de soie de China. Dans La Pyramide ! (1975) de Copi, la Princesse vole l’arbre des Jésuites, la voiture du Rat, et tous les personnages de la pièce tentent en vain de voler la Vache sacrée. Dans le roman La Cité des Rats (1979), Emilio Draconi aurait, selon les journaux, « étranglé sa mère pour lui voler sa pension de divorcée » (p. 71). Dans le one-woman-show de Mado fait son show (2010) de Noëlle Perna, le personnage du gay dépressif vole du sparadrap à Mado la Niçoise. Dans le film « Romeos » (2011) de Sabine Bernardi, Fabio vole son blouson à Miriam/Lukas, l’héroïne transsexuelle F to M, qu’il cherche à draguer en pensant que c’est un homme. Dans la pièce Lacenaire (2014) de Franck Desmedt et Yvon Martin, Lacenaire décrit « l’aplomb qu’il a depuis qu’il a commencé à voler » : « le fait d’être voleur, poète, assassin » semble lui donner des ailes ! Dans le film « Naissance des pieuvres » (2007) de Céline Sciamma, Anne, la fille à pédés, avale un bracelet pour passer le contrôle de la bijouterie sans se faire repérer. Dans le film « Xenia » (2014) de Panos H. Koutras, Dany, le héros homosexuel, chipe dans les supermarchés. Dans le film « L’Homme blessé » (1983) de Patrice Chéreau, Jean et Henri, le couple homo criminel, détrousse un client-amant de Jean dans les toilettes de la gare. Dans le film « Mezzanotte » (2014) de Sebastiano Riso, tous les personnages homosexuels volent dans les magasins : même Davide, le jeune héros gay, apprend vite, en piquant des disques. Meri, voyant un Davide réticent dans le supermarché, lui demande : « Pourquoi tu fais cette tête ? Tu n’as jamais volé ?? » Et pour le chef du gang gay des prostitués voleurs, Wonder, ça tombe sous le sens : « Pourquoi tu ne vas pas voler, comme tout le monde ? » Dans la pièce L’un dans l’autre (2015) de François Bondu et Thomas Angelvy, François propose à son amant Thomas de « voyager cet été avec la carte bleue [de ce dernier] » et chante la chanson de Desireless « Voyage voyage ». Sans l’en avertir, il leur a acheté un voyage à Bali. Dans la série Demain nous appartient (2017) de Frédéric Chansel diffusée sur la chaîne TF1, les héros homosexuels lesbiens sont fréquemment voleurs ou suspectés de vol : Joachim reproche à Séverine, qui lui a fait un enfant dans le dos pour son couple lesbien, de lui avoir « volé sa paternité » ; quant à la jeune Sara, lesbienne, elle vole des moteurs de bateau.

 

Le vol est un acte qui rapproche l’Homme de la bestialité. Dans le roman La Cité des Rats (1979) de Copi, par exemple, le rat vole un timbre vert à la dame du tabac, une boucle d’oreille volée au super-market ; les abeilles volent des gouttes de nectar du saule. Dans le roman La Cité des Rats (1979), le perroquet vole les alliances des amiraux Smutchenko et Smith (p. 113), et les boutons de manchette de l’archevêque. Dans la pièce Copains navrants (2011) de Patrick Hernandez, Nono et Stef ont braqué un supermarché… Vivi veut y retourner avec eux. Norbert aussi. Par ailleurs, le rapport sexuelle sado-maso entre Vivi et Norbert se transforme en simulation de hold-up.

 

Il est d’usage que le personnage homosexuel se qualifie fièrement de voleur. Il agit sans faire de distinction sociale ni de personne : qu’il soit riche ou pauvre, il déleste n’importe qui de plus fortuné ou de plus pauvre que lui. « Moi, le voleur, moi le traître. » (la voix narrative du roman La Confusion des sentiments (1928) de Stefan Zweig, p. 111) ; « Petit voleur par nécessité, assassin par vocation, ma route est toute tracée. » (Lacenaire à Garance, dans le film « Les Enfants du Paradis » (1945) de Marcel Carné) ; « Je suis cleptomane. » (Marcel, un des héros homos de la pièce La Mort vous remercie d’avoir choisi sa compagnie (2010) de Philippe Cassand) ; « Je suis un chasseur ! Pas un gratte-papier. J’aimerais être de ceux qui visitent les appartements des opposants politiques et s’emparent de leur contenu, des livres au courrier et aux meubles, et les envoient vers Berlin. » (Heinrich dans le roman À mon cœur défendant (2010) de Thibaut de Saint-Pol, p. 103) ; « Ce saucisson, je l’ai volé aux domestiques. » (Micheline dans la pièce La Tour de la Défense (1974) de Copi) ; « Va falloir que je vole une poule ! » (Largui dans la pièce L’Ombre de Venceslao (1978) de Copi) ; « Essaie de voler quelques légumes ! » (la Reine à la Princesse dans la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi) ; « Mais un jour viendra, je n’escroquerai plus. » (Kévin dans le spectacle musical Panique à bord (2008) de Stéphane Laporte) Bob, le gourou de la cour des miracles du film « My Own Private Idaho » (1991) de Gus Van Sant, déclare que « le vol est sa vocation ».

 

Il est curieux de voir que très souvent, le personnage homosexuel s’identifie au dieu des commerçants, des voyageurs, et des voleurs : le dieu Mercure (ou Hermès). « Un jet de semence issu de la verge du mari fusa en une parabole lactée au pied de la pauvre épouse, tel un Mercure ailé dont le message était transparent. » (cf. la nouvelle « La Chambre de bonne » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 61) ; « Hermès aux tendres pieds ! » (cf. le poème « Le Condamné à mort » (1942) de Jean Genet) ; « Il fixa des yeux une tache sur son buvard. […] C’était une tache d’une forme bizarre qui fait songer à l’ombre d’une main sans pouce. […] Cela ressemblait à une main de voleur, mais de voleur qui eût volé autre chose que de l’or. ‘Un voleur de vent’, murmura Fabien. Et plus haut il répéta : ‘Voleur de vent, voleur de vent. » (Julien Green, Si j’étais vous (1947), p. 29) ; etc. Dans le film « Drôle de Félix » (1999) d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau, Jules, un des héros homos, avoue sa passion pour Mercure (Hermès) : « Je l’aime, ce dieu-là. Tu sais, c’est aussi le patron des marchands et des voleurs. » Dans la pièce Érik Satie… Qui aime bien Satie bien (2009) de Brigitte Bladou, Érik Satie affirme qu’il a le projet d’écrire un nouveau ballet appelé Mercure. Le roman Heraclés (1955) de Juan Gil-Albert traite également d’homosexualité. À ce propos, pour la petite histoire mythique, il n’est pas anodin, concernant le lien entre homosexualité et viol, que le fils d’Hermès et d’Aphrodite se prénomme « Hermaphrodite » !

 

Hermès, le dieu d’amour aérien, « volant » dans tous les sens du verbe, apparaît dans le film « Victor Victoria » (1982) de Blake Edwards. Après la nuit d’amour avec Toddy le héros homosexuel, le jeune et beau Richard se lève discrètement du lit « conjugal » pour s’habiller et dérober quelques billets dans le portefeuille de son amant. Toddy se réveille juste à ce moment-là, et le voit faire sans résister :

Toddy – « C’est pour le taxi ?

Richard – Non, c’est pour régler des factures.

Toddy – Laisse-m’en pour le petit-déjeuner.

Richard – Toddy, tu me crois vénal ?

Toddy – Non. Sans scrupules.

Richard – Tu en as eu pour ton argent.

Toddy – On en a eu tous les deux pour mon argent.

Richard – Écoute, Toddy, si t’es pas content…

Toddy – Je ne le suis pas… Mais je citerai Shakespeare : ‘L’amour ne voit pas avec les yeux mais avec l’imagination… Aussi le dieu ailé est-il aveugle’. »

 

Le verbe « voler » prend un double sens : planer dans les airs et dérober un objet. Comme si on essayait inconsciemment de nous parler de la violence de l’irréel, de la violence potentielle des fantasmes. « Que les voleurs volent » (l’un des deux héros de la pièce Dans la solitude des champs de coton (2009) de Bernard-Marie Koltès) ; « Ce serait bien que mon nouveau voisin me fasse voler comme dans Titanic… » (Bernard, l’un des héros homos de la pièce À quoi ça rime ? (2013) de Sébastien Ceglia) ; etc. Par exemple, dans la pièce La Journée d’une rêveuse (1968) de Copi, quand le Vrai Facteur dit à Jeanne qu’il « va voler un peu », celle-ci lui répond « Chacun ses tendances ». On retrouve la polysémie du verbe « voler » dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi. Dans le film « Les Témoins » (2006) d’André Téchiné, on fait comprendre implicitement au spectateur qu’aller voler ensemble, c’est s’unir en amour homosexuel : « Ça te dirait de voler ? » (Medim à Manu) Dans le film « Le Planeur » (1999) d’Yves Cantraine, l’amour homosexuel est toujours placé sous le signe du vol : la première fois que Bruno rencontre Fabrice, c’est dans une église, quand il l’aperçoit en train de voler des cierges ; plus tard, il le pourchasse avec insistance car Fabrice lui a volé son portefeuille. Et on finit par les voir tous les deux suspendus en l’air par une grue (cf. le titre du film).

 

Il arrive aussi que le personnage homosexuel soit qualifié de voleur. « Tu m’as appris à voler, à tuer. » (Scarlett au très homosexuel Baron Lovejoy de la comédie musicale La Nuit d’Elliot Fall (2010) de Vincent Daenen) ; « Ça va pas, l’or est à moi ! Ah, la voleuse ! » (Loretta Strong à Linda dans la pièce Loretta Strong (1978) de Copi) ; « Vous, les gouines, et les femmes toutes, qui venez mettre le nez dans les affaires du quartier, vous êtes des vrais gangsters ! […]Vous nous chantez des chansons pour met’ les pauvres à l’Hospice, les voleurs dans les prisons, les Arabes en Arabie et garder tout le pognon ! » (Ahmed dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « Vous êtes tous des voleurs ! » (Don Cristóbal dans la pièce La Tragi-comédie de Don Cristóbal et Doña Rosita (1935) de Federico García Lorca) Dans la pièce Cachafaz (1993) de Copi, doña Celestina surnomme Raulito « la voleuse », en le féminisant ; et le couple homo Raulito et Cachafaz sont sans cesse traités de « pillos » (= coquins, voleurs) par leur entourage. Dans le film « I Love You Phillip Morris » (2009) de Glenne Ficarra et John Requa, Steven, le héros homo, fait de l’arnaque sa spécialité, au point que son ex-femme Deborah ironise : « Être homo et arnaquer les gens, ça va ensemble, ou… » Dans le film « Piano Forest » (2009) de Masayuki Kojima, Kimpira traite Kai de « voleur ». Dans le film « Un autre homme » (2008) de Lionel Baier, François est accusé de « vol » (autrement dit de plagiat) des articles de la revue Travelling. Dans le film « Marguerite » (2015) de Xavier Giannoli, Kyril, le dandy efféminé avec son monocle, vole des cadres chez Marguerite.

 

Souvent, c’est plutôt le personnage travesti ou transsexuel, qui vole. « Gigi lui [Le prince Koulotô] prit le portefeuille dans sa poche intérieure; une liasse de billets de 500 francs roula sur le trottoir. Les deux vieux travelos se précipitèrent pour la ramasser, la mirent dans un de leurs sacs et coururent jusqu’à l’angle de la rue des Martyrs. » (cf. la nouvelle « Les vieux travelos » (1978) de Copi, pp. 88-89) ; « On les [les folles] invite chez Régine où elles voleront un manteau de vison et rosseront le videur. Et Marilyn règne sur tout ce monde. » (la voix narrative dans le roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 36) ; etc. Par exemple, dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi, ce sont les deux travestis clochards Mimi et Fifi qui effectuent la plupart des larcins. Dans la pièce Détention provisoire (2011) de Jean-Michel Arthaud, le vol semble être la spécialité de Marina, le personnage travesti : il vole le portable du gardien, puis son ordi, et chipe le briquet de François. Dans le film « Strella » (2009) de Panos H. Koutras, Strella le trans, avec la complicité de son camarade gay Alex, vole des fringues chez Zara et des objets dans les grands magasins. Dans la comédie musicale Amor, Amor, En Buenos Aires (2011) de Stephan Druet, Zulma, la grand-mère travesti, vole à l’étalage pour sustenter son petit-fils transsexuel Roberto et sa fille Alba : « Je volais tout. » Dans le film Gun Hill Road (2011) de Rashaad Ernesto Green, les vols et les crimes du père, Enrique, font miroir à la transsexualité de son fils M to F Michael.

 

Il arrive par ailleurs que le personnage homosexuel se fasse voler un objet et soit victime d’un vol : « Mon mouchoir, on me l’a volé. » (Cherry dans la pièce La Star des Oublis (2009) d’Ivane Daoudi) ; « J’ai jamais eu de chance avec les p’tits copains. J’ai toujours été spolié. […] Fabrice s’est tiré avec la caisse. Plus rien. Une princesse déchue. » (Jeanfi, le steward homo, racontant comment il est sorti avec un certain Fabrice, un « escroc qui l’a ruiné après lui avoir fait vivre une vie de « princesse » dans le one-man-show Au sol et en vol (2014) de Jean-Philippe Janssens) ; etc. Dans le roman La Vie est un tango (1979) de Copi, Silvano se fait piquer son revolver ; la tireuse de sorts se fait prendre ses poules ; Arlette se fait voler son sac au théâtre (… ce qui ne l’empêchera pas de voler à son tour). Dans la pièce L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer (1971) de Copi, le dossier d’Irina Simpson est volé. Dans la pièce Soixante degrés (2016) de Jean Franco et Jérôme Paza, Damien, l’un des héros bisexuels, se fait voler sa bicyclette. Dans la pièce Le Frigo (1983), « L. » se fait voler son chéquier par sa mère. Dans le film « Le Roi de l’évasion » (2009) d’Alain Guiraudie, Armand, homo, s’est fait piquer 200 euros par 4 jeunes. Dans le film « Consentement » (2012) de Cyril Legann, Anthony, le garçon d’hôtel, se venge du client qui a voulu le torturer sexuellement : il le vole, lui prend son code de carte : « J’pense que pour le prix, tu mérites au moins de te faire enculer. » Dans le film « La Mante religieuse » (2014) de Natalie Saracco, Greg, le héros homo, s’est fait vider son compte en banque par Igor, son amant qui lui a piqué sa carte de crédit : « Qu’est-ce que tu veux… J’crois en la sincérité et la fidélité. »

 

Le vol est même parfois désigné comme le révélateur de l’homosexualité : par exemple, dans le film « Glee » (2009) de Ian Brennan, un jeune gay prénommé Trenton s’est vu obligé de faire son coming out au collège après que ses camarades lui aient volé son journal intime, sur lequel était inscrit le nom du garçon de qui il était amoureux.

 

Il s’agit parfois d’un vol qui n’a pas eu lieu mais qui est fantasmé par le personnage homosexuel, soit parce qu’il est craint, soit parce qu’il finit par être désiré et attendu. « Ferme la porte à clé, il y a tellement de voleurs à Buenos Aires… » (China à Rogelio dans la pièce L’Ombre de Venceslao (1978) de Copi) ; « Y’a des baisers volés dans les trains de tsarine. » (cf. la chanson « Gourmandises » d’Alizée) ; « Cody dit ‘Je m’a suis fait voler. Nourdine il a tout volé, l’argent et la caméra de New York University que j’avais empruntée. Oh my god, on habitait ensemble, et cette matin, je m’est levé et tout avait disparu dans l’appartement.’ Je l’accompagne pour porter plainte. Je lui dis ‘Ça te plaît, hein, que ce mec t’ait volé ? C’est la preuve que tu avais raison d’avoir peur. Maintenant ça te fait jouir d’avoir été une femme violée et volée, c’est comme si ton rêve magique d’être une femme avait été poussé au maximum.’ Cody, pris en faute, me regarde de travers. […] ‘Il a venu pour s’excuser […] ‘Il a été obligé de ma voler, mais il a dit désolé, quoi et on a fait l’amour ensemble. » (Mike le héros homosexuel racontant comment son pote gay nord-américain Cody a accepté de se faire détrousser par son amant de passage, Nourdine, et qu’il ose encore croire à la belle idylle malgré cela, dans le roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, pp. 111-112) ; « Méfie-toi, il est dans ta cuisine. Il te cambriole. » (Jérémy Lorca parlant d’un amant GrindR dans son one-man-show Bon à marier, 2015) ; etc. Par exemple, dans le roman Accointances, connaissances, et mouvances (2010) de Denis-Martin Chabot, Marcel fait croire à ses amants successifs qu’il s’est fait violer et voler à Toronto par un couple de garçons. Dans le film « Once More (« Encore », 1987) de Paul Vecchiali, Louis, en enfilant une capote, a « l’impression de faire un hold-up ». Dans la pièce Les Faux British (2015) d’Henry Lewis, Jonathan Sayer et Henry Shields, Thomas, le héros homosexuel, fait croire qu’il s’est fait voler 9000 livres alors qu’en réalité, c’est une manigance qu’il a échafaudée avec son complice Carter pour détourner l’argent de la police du Canton.

 

Le vol peut également être un acte fictionnel réel du fait d’avoir été d’abord fantasmé. Il agit comme une technique de drague, ou un moyen de s’embellir en poussant le cri esthétique du viol : « Au voleur ! Au voleur ! » (le Marquis dans la pièce Les Précieux Ridicules (2008) de Damien Poinsard et Guido Reyna) ; « Allez, hop, j’te kidnappe ! » (Sonia s’adressant à son amante Clara, dans le téléfilm « Clara cet été-là » (2003) de Patrick Grandperret) ; « Il consent à une rencontre, chez moi, mais il ajoute ‘Les yeux bandés. Tu ne dois jamais voir ma laideur repoussante.’ J’accepte. Les jours qui précèdent la rencontre, je les passe dans un état de surexcitation incroyable. Le jour prévu, à l’heure prévue, il frappe trois coups contre la porte, notre code secret. Je place mon bandeau, et j’ouvre en me demandant si je n’ouvre pas ma porte à un voleur, un tueur de sang froid ou un violeur. Peut-être que j’en aurais envie… » (Mike, le héros homo racontant son « plan cul » via un chat internet avec un certain Vianney, dans le roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, p. 84) ; « Oui, je suis obligée de voler. » (David Forgit, le travesti M to F du one-(wo)-man show Désespérément fabuleuses : One Travelo And Schizo Show, 2013) ; etc. Par exemple, dans le film « Plan B » (2010) de Marco Berger, Bruno a fait exprès de dérober son portefeuille à Pablo pour qu’il vienne le rechercher. Dans le film « New York, I Love You » (2009) de Mira Nair, Ben (Hayden Christensen) vole l’alliance de Gary (Andy Garcia), un homme marié. Dans la pièce Mon frère en héritage (2013) de Didier Dahan et Alice Luce, Philippe, le héros homosexuel, croit qu’il s’est fait cambrioler. Dans le film « Children Of God » (« Enfants de Dieu », 2011) de Kareem J. Mortimer, Romeo, le héros homosexuel noir, fait d’abord croire (en boutade ?) qu’il va braquer son futur amant blanc Johnny, pour le tester et aussi illustrer que leur amour va transcender le racisme ambiant et les clichés de l’île des Bahamas : « Donne-moi ton porte-feuille ! » Dans le film « Hoje Eu Quero Voltar Sozinho » (« Au premier regard », 2014) de Daniel Ribeiro, l’amour est considéré par les deux amants Léo et Gabriel comme une marchandise, un objet qu’il serait possible de se dérober réciproquement : « Léo, si tu avais volé un baiser à quelqu’un, tu le lui rendrais ? » (Gabriel juste avant de recevoir le baiser qu’il avait donné sans crier gare à Léo auparavant)

 

VOLEURS 3 bougies

Film « Unveiled » d’Angelina Maccarone


 

Le vol (supposé ou réel) a lieu le plus souvent entre amants d’un même couple. « Il m’a tout volé. » (Tonia à propos de son amant Rosário dans le film « Morrer Como Um Hommen » (« Mourir comme un homme », 2009) de João Pedro Rodrigues) ; « J’ai pris ce que tu m’as donné, de mon plein gré. Ce n’est pas de ta faute, Thérèse. » (Carol, l’héroïne lesbienne consolant son amante Thérèse en pleurs, culpabilisant d’avoir couché avec elle, dans le film « Carol » (2016) de Todd Haynes) ; etc. Dans la pièce La Journée d’une rêveuse (1968) de Copi, Louise avoue qu’elle volait ses porte-plume à Jeanne quand elles étaient petites. Dans la pièce Loretta Strong (1978) de Copi, Linda a volé l’anorak de Loretta Strong. Dans le film « L’Immeuble Yacoubian » (2006) de Marwan Hamedn, l’homo cultivé se fait assassiner puis cambrioler par un de ses amants. Dans le film « Un Flic » (1971) de Jean-Pierre Melville, le « Monsieur distingué » homo se fait voler une statuette par un jeune tapin qu’il a amené chez lui. Dans le film « Homme au bain » (2010) de Christophe Honoré, Emmanuel vole de l’argent à son petit copain Omar. Dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, Kévin est arrêté par la police parce qu’il est pris pour un cambrioleur alors qu’il tentait de pénétrer discrètement dans la maison de son amant Bryan. L’amour homosexuel est en général annoncé par un vol d’objet. Autre exemple : le roman Deux femmes (1975) d’Harry Muslisch commence par le vol à l’étalage d’une carotte par Laura, l’héroïne lesbienne. Dans le film « Imitation Game » (2014) de Mortem Tyldum, Alan Turing a appelé la police pour cambriolage : en réalité, il s’est fait voler par un jeune amant, Murray, dans son domicile. Dans le film « Test : San Francisco 1985 » (2013) de Chris Mason Johnson, Frankie, le héros homosexuel, vole dans la salle de bain de son amant de passage Walt une assiette en porcelaine accrochée au mur, assiette qui le fascine car elle représente un homme triste. Il finit par dénoncer son larcin : « Merci pour l’assiette avec le garçon triste. »

 

Le « milieu homosexuel » fictionnel est très souvent désigné comme un repaire de banditisme et de pickpockets : « On peut toujours se promener aux Tuileries, mais j’ai peur de me faire voler mon portefeuille. » (Hubert dans la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi) ; « Dire qu’il y a des folles qui ont peur de draguer dans la rue et se font voler ou massacrer par des gigolos qu’ils ont dragué dans les boîtes de nuit ! » (la voix narrative dans le roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 44) Dans le film « L’Arbre et la Forêt » (2010) d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau, Frédérick s’est fait voler sa montre dans un jardin public de drague homosexuelle qu’il fréquentait. Le vol homosexuel ne se fait pas que dans un sens. Cela peut être le client fortuné qui prend le rôle du voleur de son gigolo : « Redevenir gendarme, chasser le voleur, consoler la victime. Subitement, je voudrais pratiquer l’abus de pouvoir par personne ayant autorité. » (la voix narrative du roman Mathilde, je l’ai rencontrée dans un train (2005) de Cy Jung, p. 44) Dans le film « La Chatte à deux têtes » (2002) de Jacques Nolot, par exemple, un travelo reconnaît au guichet du cinéma porno un de ses anciens clients : « Jean ? C’est ça, hein, Jean ? Je te reconnais. Il m’a fauché mon fric. Au sex shop. Tu m’as fauché 1000 balles ! Que tu te fasses sauter, ça ne me dérange pas, mais que tu me fauches mon fric, ça, ça me dérange ! Non mais c’est vrai ! Ça se fait sauter et ça te fauche ton fric ! Ces mecs-là, ils viennent chez toi, ils te sucent, ils se font baiser comme des reines, et ça te fauche ton fric ?!? »

 

Au sein du couple homo fictionnel, ce n’est pas nécessairement un objet qui est volé. Cela peut être une identité ou une personne, autrement dit quelque chose d’unique et qui ne se possède pas. « Je suis amoureux de celui qui détient ma pièce perdue, et que je veux te voler. » (Denis s’adressant à son amant Luther dans le film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta) ; « Qu’est-ce que je vous ai fait ? […] Je vous ai peut-être volé un rôle sans le savoir. Ou un amant. » (la Comédienne à Vicky, avant de comprendre qu’elle est sa sœur jumelle, dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi) ; « On va la prendre comme otage ! » (Fougère à propos de Leïla dans la pièce Les Quatre Jumelles (1973) de Copi) ; « Il est à moi, cet Arabe. Voleuse ! » (Daphnée à Micheline dans la pièce La Tour de la Défense (1974) de Copi) ; « Elle [Micheline] ne vient que pour nous piquer nos mecs ! » (Daphnée, idem) ; « Tu sais que tu as tué la femme de l’attaché culturel du Sénégal pour lui voler sa mouflette ! » (le chef des CRS à Mimile dans le roman La Cité des Rats (1979) de Copi, p. 70) ; « J’aimerais que Léonard m’autorise à vous enlever. » (Vita Sackville-West, lesbienne, s’adressant à son amante Virginia Woolf, à propos du mari de cette dernière, dans le film « Vita et Virginia » (2019) de Chanya Button) ; etc. Je pense aussi à l’enlèvement de Graciela dans le roman La Vie est un tango (1979) de Copi. Dans la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi, les reines incas ont été volées par les Espagnols. Dans la pièce La Tour de la Défense (1974) de Copi, Daphnée a « volé » sa/leur fille à son mari John. Dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi, les lesbiennes essaient de rapter un enfant nommé Ali ; le Vicomte est également enlevé. Dans le vidéo-clip de la chanson « Libertine » de Mylène Farmer, on assiste également au vol de mari entre Libertine et sa rivale (Sophie Tellier). Dans le film « Kaboom » (2010) de Gregg Araki, une secte secrète opère une série d’enlèvements de personnes.

 

Il est intrigant de voir parfois que le voleur homosexuel, en enlevant l’identité ou l’objet des autres, en perd sa propre identité de voleur, la conscience de son acte/de l’acte qui lui est fait, et le but de son geste : l’objet volé n’a plus, à ses yeux, tellement d’importance, ou bien le vol devient un geste artistique banal (« l’art pour l’art ») : « Y yo/pillaba yo » (cf. le poème « Anales » de Néstor Perlongher ; traduction : « Et moi/C’était moi qui pillais ! ») ; « On avait volé le vélomoteur de Solange, mais elle s’en fichait. » (Copi, La Vie est un tango (1979), p. 144) ; « Je lui ai volé ses journaux pendant qu’il faisait une sieste » (la voix narrative dans le roman L’Uruguayen (1972) de Copi, p. 43) ; « Le vendeur de journaux croit toujours que je lui ai volé ses journaux. » (idem, p. 44) ; « Pour lui je suis pour l’éternité (si j’ose dire) le mot ‘journaux’ ou bien celui qui lui a volé ses journaux (ce qui pour lui revient au même). » (idem, p. 44) « Ces vols n’avaient que le vol pour mobile. Il ne s’y mêlait ni lucre ni goût du fruit défendu. Il suffisait de mourir de peur. La règle interdisait la prise d’objets utiles. » (la voix-off de Jean Cocteau dans le film « Les Enfants terribles » (1949) de Jean-Pierre Melville) Dans le film « Un Fils » (2004) d’Amal Bedjaoui, Selim, le jeune prostitué, vole un sachet de poudre chez Max, un client plus âgé, sans même savoir ce qu’il va en faire. Le vol homosexuel des fictions ne semble pas motivé par une volonté de mal agir : il est la métaphore d’un désir inconscient, d’un mal déguisé en ami innocent, en amant ensorcelé et « ravi » (dans tous les sens du terme). Par exemple, dans la pièce Un Tango en bord de mer (2014) de Philippe Besson, quand Stéphane, le quinquagénaire homosexuel, demande à Vincent son jeune amant trentenaire s’il lui est déjà arrivé de voler des objets, ce dernier lui répond, amusé : « Ben oui. Évidemment. Comme ça. Pour le frisson. »

 

VOLEURS 5 Gigolo rouge

Film « Un Fils » d’Amal Bedjaoui


 

L’objet volé entre les personnages homosexuels est lié très souvent à un contexte amoureux et conjugal. Le vol se rapporte « juste » à un baiser, une beauté, une parole, un désir, une liberté. C’est pour cette simple raison qu’on peut dire que le vol n’apparaît pas toujours comme un acte mauvais ou un délit à dénoncer absolument. « Vous êtes un voleur trop étrange. » (l’un des deux héros de la pièce Dans la solitude des champs de coton (2009) de Bernard-Marie Koltès) Le vol peut prendre la force de l’amour passionnel, de la bonne intention diabolique qui subtilise l’âme : « Cette nuit, je te l’ai pris, ce baiser que tu n’as pas voulu me donner. […] Je suis encore troublé par ce baiser volé. » (Kévin à Bryan dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 207) ; « Mon cœur, tu l’as volé, et sans détour. » (Benji s’adressant à son amant Maxence qui lui a fait perdre sa virginité, dans la comédie musicale Sauna (2011) de Nicolas Guilleminot) ; « Les papous ne s’embrassent jamais, ils ont peur qu’on leur vole leur âme… Moi je me sens papou bizarrement certains matins… » (le comédien de la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier, p. 92) ; « Le jeudi, j’ai fait quelque chose de mal. […] J’ai senti la culpabilité me brûler le visage tandis que je demandais la chose en question, et dans ma tête une petite voix disait : ‘Celle-là, elle n’est pas pour toi. […] Tu essaies de voler ce que tu ne désires même pas.’ Parce que tu t’y connais, en désir ? Ça, au moins, c’est notre domaine, pas le tien. Et pourquoi tu parles de voler ? Je l’ai trouvée la première. » (Ronit la lesbienne entend une voix maléfique avec qui elle dialogue, au moment où elle prétend voler le cœur d’Esti, une femme mariée, dans le roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman, pp. 223-224) ; « Un désir se vole, mais il ne s’invente pas. » (l’un des deux héros de la pièce Dans la solitude des champs de coton (2009) de Bernard-Marie Koltès) ; « On lui a volé son âme ! » (Fifi et Mimi en parlant de Pédé, dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « Cette fleur, il me l’a volée. » (l’ange chantant la perte de l’innocence quand il se fait sodomiser, dans le film « Toto qui vécut deux fois » (1998) de Daniele Cipri et Francesco Maresto)

 

Parfois, dans les termes (mais aussi symboliquement !), le vol est frère du viol. Ces deux mots se ressemblent déjà au niveau de l’orthographe, et sont souvent juxtaposés par le héros homo : « Marcel envoie un message dans lequel il reprend son histoire de fugue à Toronto, son viol et son vol, la même qu’il avait inventée pour Frédéric. » (Denis-Martin Chabot, Accointances, connaissances, et mouvances (2010), p. 39) ; « Toutes ces lopettes allaient l’attaquer, lui voler son bébé ou le violer pendant qu’il dormait. » (cf. « À l’ombre des bébés » (2010) d’Essobal Lenoir, pp. 30-31) ; « Vous êtes des voleurs ? Des violeurs ?!? » (le personnage de la mémé s’adressant au public, dans le one-woman-show Karine Dubernet vous éclate ! (2011) de Karine Dubernet) ; « Y’a qu’des violeurs, y’a qu’des voleurs ! » (François dans la pièce Frères du Bled (2010) de Christophe Botti) ; « La dernière fois, paraît que j’avais tué un vioque pour lui voler ses sous, la fois d’avant c’était un bambin pour le violer. » (Mimile parlant de ses passages en taule, dans le roman La Cité des Rats (1979), pp. 62-63)

 

Ce qui empêche le personnage homosexuel de comprendre qu’il y a eu objectivement vol, c’est que ce dernier prend la forme de l’échange, du consentement mutuel vécu en couple. Les deux parties semblent apparemment gagner quelque chose en même temps qu’elles en perdent chacune une autre, un cadeau qu’en plus elles n’ont ni donné ni reçu totalement librement. Par conséquent, l’échange est trop équitable, trop millimétré, les objets échangés trop quantitativement et financièrement gémellaires, pour être véritablement aimants : on est loin du don gratuit, abondant, surprenant, personnalisé, libre, naturel, reçu/donné dans le cadre de l’Amour vrai. Par exemple, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, les deux amants troquent comme ils aiment : « On échange ? Tu me prends un truc et je te prends un truc » (p. 11) suggère Kévin à Bryan. Ce dernier semble intérieurement ravi de la proposition : « L’idée était géniale ! J’allais posséder quelque chose de lui ! » (idem). Un peu plus tard dans le roman, les deux garçons ne se demandent toujours pas l’autorisation pour se voler réciproquement : Bryan pour blaguer, prétend avoir volé la moto de Kévin ; Kévin en retour lui dit qu’il lui a volé également sa sculpture d’ours fétiche (p. 72). Tout semble synchro, mais l’amour n’y est pas. Ce n’est pas parce qu’il y a commerce, ou deal consenti à deux, qu’il y a forcément liberté. Pareil pour la dissimulation de la violence du vol dans le mimétisme entre amants. Par exemple, dans le film « La Robe du soir » (2010) de Myriam Aziza, le jeune Juliette dérobe le roman La Dentellière (1974) de Pascal Lainé au supermarché, par « amour » pour sa prof de français qui aime aussi ce livre. Mais son geste n’est beau et risqué que dans le monde des intentions. Une fois confronté au réel, il s’agit d’un simple copiage égoïste et fanatique, un « film » intérieur que se fait l’adolescente avec son égérie.

Comme le personnage homo habille parfois ses pulsions sexuelles en sentiments, et qu’il pense qu’aimer c’est se soumettre et tout donner sans compter/s’engager, il lui arrive de qualifier de « voleur » son amant, qui en vient effectivement à le voler parfois, sans reconnaître que, par son manque d’exigence et son amour intéressé, il l’a aidé voire appelé au vol (parce qu’il a lui-même tenté de posséder son compagnon comme un objet !). Le vol fictionnel homosexuel est donc envisagé par certains héros gay comme une preuve d’amour… même s’ils concluront que « l’Amour est cruel ». Ces imbéciles ne lui retireront pas pour autant son statut d’« Amour ». Ils n’en démordront pas ! La victimisation est plus confortable…

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 

VOLEURS 7 Copi

B.D. « Femme assise » de Copi


 

Les coïncidences entre vol et homosexualité sont très nombreuses dans la réalité. Comme dans les fictions, l’adjectif substantivé de « voleur » peut parfois remplacer verbalement celui d’« homosexuel ». C’est en tout cas comme cela que le ressent un écrivain comme Jean Genet. Ce mot « voleur » résonne en lui telle une condamnation lumineuse, un outing odieux et essentiel à la fois : « Je crois que le mot de voleur me blessa profondément. » (Jean Genet dans un extrait non publié du Journal du Voleur, Magazine littéraire, n°313, Paris, septembre 1993, p. 16) Jean-Paul Sartre, tout au long de son Saint Genet (1952), revient précisément sur l’étiologie du lien entre vol et homosexualité : « La honte du petit Genet lui découvre l’éternité : il est voleur de naissance, il le demeurera jusqu’à sa mort. » (p. 28) Jean Genet ne nie pas que le voleur et l’homosexuel sont deux créatures qui fusionnent parfaitement d’un point de vue fantasmatique, et partiellement dans la réalité : « La trahison, le vol et l’homosexualité sont les sujets essentiels de ce livre. Un rapport existe entre eux, sinon apparent toujours, du moins me semble-t-il reconnaître une sorte d’échange vasculaire entre mon goût pour la trahison, le vol et mes amours. » (Jean Genet, Journal du Voleur (1949), cité dans l’étude La Longue Marche des Gays (2002) de Frédéric Martel, p. 100) Jean-Pierre Lausel va dans ce sens quand il décrit, dans son essai L’Enfant voleur (1966), « la structure fondamentalement homosexuelle du vol d’enfant » (p. 118).

 

Il arrive aussi que certaines personnes homosexuelles se qualifient elles-mêmes de voleurs (je l’ai beaucoup entendu chez mes amis et interlocuteurs homos !) : « J’aime tricher, jouer, tout avoir sans faire de choix. Et alors ? » (Catherine, lesbienne, dans l’autobiographie La Vie dure : Éducation sentimentale d’une lesbienne (2010) de Paula Dumont, p. 175) ; « On cherche deux voleurs pour mettre à côté du bébé. » (Brüno à propos du couple gay, dans le docu-fiction « Brüno » (2009) de Larry Charles) ; « Je suis dans une salle de cinéma. Je vais voir pour la première fois Le Voleur de bicyclette de Vittorio De Sica. » (Abdellah Taïa, Une Mélancolie arabe (2008), p. 109) ; « La présidente a la main leste. » (la Mère supérieure des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence, dans le documentaire Et ta sœur (2011) de Sylvie Leroy et Nicolas Barachin) ; « C’est l’occasion qui fait le larron. » (Pierre Démeron, homosexuel de 37 ans, parlant du caractère occasionnel, aléatoire et possible de l’expérience homosexuelle pour « les » hétéros, au micro de Jacques Chancel, dans l’émission Radioscopie sur France Inter, 3 avril 1969) ; « J’ai toujours l’impression qu’on va croire que j’ai volé l’identité de quelqu’un. » (Laura, homme M to F, passant le contrôle de l’aéroport, dans l’émission Zone interdite spéciale « Être fille ou garçon, le dilemme des transgenres » diffusée le 12 novembre 2017 sur la chaîne M6) ; etc.

 

Par exemple, dans le docu-fiction « New York City Inferno » (1978) de Jacques Scandelari, On lit une inscription « PICK-POCKET » sur les murs des docks où les hommes new-yorkais vivent clandestinement leurs ébats sexuels. Dans la pièce-biopic Pour l’amour de Simone (2017) d’Anne-Marie Philipe, il est raconté par Simone de Beauvoir elle-même qu’elle est sortie avec Nathalie, une voleuse d’étoffe à l’Uniprix du magasin parisien Le Printemps, et qui revendait plus cher après sa marchandise.

 

La mention du vol n’est pas toujours un jeu. C’est exactement ce que décrit Jean-Paul Sartre quand il parle des Bonnes (1947) de Jean Genet : « À leurs propres yeux, ce n’est qu’un jeu. Mais qu’une tache souille la robe, qu’une cendre la brûle, l’usage imaginaire s’achève en consommation réelle : elles emporteront la robe roulée en boule, elles la détruiront : les voilà voleuses. Genet passe avec la même fatalité du jeu au vol. » (Jean-Paul Sartre, Saint Genet, comédien et martyr (1952), p. 21) Giovanni Gandini raconte dans les années 1970 à Milan le vol de manteau (une fourrure de breitschwanz) effectué par Copi, le dramaturge argentin. Lacenaire, homme homosexuel immortalisé par Marcel Carné dans « Les Enfants du Paradis » (1945), fut un voleur qui vécut au XIXe siècle : il tuait et volait en province, en Italie, en Suisse. Félix Sierra exécute un vol avec un complice à San Juan de Vilasar (Barcelone) en août 1967 ; en parlant de ses rencontres dans le « milieu homosexuel », il dit ceci : « Ce sont eux qui m’ont incité à voler et à me prostituer ; je suis passé par toutes les pratiques propres à l’homosexualité. » (Félix Sierra, cité dans l’ouvrage collectif El Látigo Y La Pluma (2004) de Fernando Olmeda, p. 186) D’autres personnes homosexuelles sont connues pour avoir été d’authentiques voleurs : Juan Soto, saint Augustin, Jean Genet, Jean Cocteau, etc. Jean Genet sera arrêté 8 fois entre 1938 et 1941 pour vol de livres, quand même ! Entre amants homosexuels, les vols sont extrêmement fréquents : « Dimanche 30 mars 1919. Ai oublié hier par fatigue de noter que ce jeune élégant qui ressemble à Hermès et qui m’avait fait une si forte impression il y a quelques semaines assistait à la conférence [au club] . Son visage, allié à sa légère silhouette de jeune homme, à par sa joliesse et sa folie quelque chose d’antique, de « divin ». Je ne sais comment il s’appelle, et ça n’a pas d’importance. » (Philippe Simonnot, Le Rose et le Brun (2015), p. 122)

 

VOLEURS 6 Genet

Jean Genet, adolescent

 

Autre exemple : dans ce fait divers daté du 22 décembre 2016, on voit bien que l’agression homophobe s’origine sur le petit délit de larcin homosexuel (vol du fromage de chèvre sur les étalages d’un supermarché).

 

Par ailleurs, de nombreux sujets homosexuels ne se gênent pas pour décrire le « milieu homosexuel » comme un repaire de bandits, ou bien un système prostitutif parfaitement bien organisé. « Parfois, il m’arrive de penser qu’ils [les homosexuels] sont tous une bande de gangsters… Parfois. » (José Mantero, « Doce Días De Febrero », dans l’ouvrage collectif Primera Plana (2007) de Juan A. Herrero Brasas, p. 193) ; « Le lendemain, bien sûr, la disparition de quelques menus objets : portefeuilles, petits bronzes, etc., aurait dû nous donner l’éveil. Mais ce ne fut que huit jours plus tard, derrière les barreaux du commissariat central de Clermont, que nous eûmes le fin mot de l’aventure : nos éphèbes étaient de vulgaires voleurs. Arrêtés pour un cambriolage, ils avaient tout raconté, pensant ainsi améliorer leur cas (ils étaient tous mineurs). » (Jean-Luc, 27 ans, homosexuel, racontant des « parties » libertines de ses cercles amicaux homosexuels avec des gigolos, dans l’essai Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970) de Jean-Louis Chardans, p. 100) ; etc.

 

Par exemple, dans le docu-fiction « Howl » (2010) de Rob Epstein et Jeffrey Friedman, Allen Ginsberg déclare être entouré dans sa vie de drogués et de voleurs. Le journal Le Parisien relate le 5 juillet 2016 l’arrestation d’un agresseur de 18 ans et voleur en série à Lyon, spécialisé dans l’agression au couteau de ses amants qu’il détroussait après avoir couché avec eux.

 

Le vol est un acte qui a lieu très souvent entre amants, au sein d’un couple homo. Par exemple, dans l’émission Toute une histoire spéciale « Mon père est parti avec un homme » (diffusée sur la chaîne France 2 le 5 décembre 2013), Jacques Vialatte, le romancier de 61 ans, raconte comment « il a fait l’assaut » de son premier amour homosexuel « tous les jours pendant un mois ».

 

Mais une fois noyé dans le quotidien, la proximité, et le sentiment, le vol entre amants homos semble invisible, tout comme dans certains couples femme-homme le mariage servira de prétexte discret au viol. « Arrivé chez ta mère, sentiras-tu encore sur tes lèvres le baiser que je t’ai donné comme un voleur ? Ah… voleurs tous les deux ! » (Pier Paolo Pasolini dans le documentaire « Les Fioretti de Pier Paolo Pasolini, 1922-1975 » (1997) d’Alain Bergada) ; « Slimane ne m’avait donc rendu que quelques pages de notre journal. Il avait gardé le reste pour lui, l’avait peut-être détruit. Brûlé. Tout ce que nous avions écrit ensemble, corps contre corps, mains jointes presque, il l’avait pris pour lui, volé pour lui. La mémoire écrite de notre histoire lui appartenait désormais. » (Abdellah Taïa, Une Mélancolie arabe (2008), p. 110) ; « Je ne sais pas d’où il a sorti les capotes, mais il nous les enfile en un clin d’œil et avec une dextérité de voleur à la tire. » (Frédéric Mitterrand, La Mauvaise Vie (2005), p. 320) ; « Je fis la connaissance d’une sorte de gitan (c’est d’ailleurs moi qui l’abordai et l’enlevai, littéralement). Il était grand et je le trouvais beau, mais dans un triste état vestimentaire que venait encore renforcer une réticence marquée à l’égard de tous les principes d’hygiène élémentaire. Tandis que, comme l’aurait fait une ‘fille’, je l’invitais à monter dans ma voiture et à s’y installer avec son baluchon, je ne cessais de me répéter : ‘Tu es fou… Tout cela finira mal…’. […] Le lendemain, après m’avoir tapé de quatre mille francs et ‘emprunté’ ma montre, il disparut de lui-même. » (Jean-Luc, 27 ans, homosexuel, dans l’essai Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970) de Jean-Louis Chardans, p. 108) ; etc.

 

Par exemple, dans le meurtre de Matthew Shepard, un étudiant américain, torturé et assassiné par deux jeunes gens, à l’âge de 21 ans, en raison de son homosexualité, le 12 octobre 1998 à Fort Collins (États-Unis), nous en avons une illustration. Il est étonnant, dans cette affaire, de voir d’une part l’ambiguïté sexuelle des deux agresseurs Aaron McKinney et Russell Henderson (qui se sont fait passer pour au couple homo auprès de Matthew, pour l’embarquer dans leur camionnette) et d’autre part le lien entre homosexualité et vol : en effet, les assassins s’étaient déjà attaqués avant à d’autres personnes non-homosexuelles mais riches pour leur dérober des objets ; et concernant la victime, elle attisait la jalousie et le désir d’Aaron (qui disait que « Matthew, c’était une pute pétée de tune ! », qu’il était toujours bien habillé). D’ailleurs, le soir du meurtre, ils lui ont piqué sa carte bancaire, ses fringues, ses chaussures, et avaient l’intention de le cambrioler.

 

Dans mon entourage amical, j’ai des amis, généralement âgés, ou bien des jeunes fortunés, qui prennent visiblement un plaisir inavouable à se faire voler : par exemple, ils se font vider leur compte en banque par leur petit copain du moment qui joue les assistés, ou bien ils sont prêts à satisfaire tous les caprices matériels et les folles dépenses de leur amant. Et que je te paye un voyage ! et un resto ! et des vêtements ! et que je te regarde avec un air énamouré ! Les amants ont parfois la malchance d’être riches tous les deux. Dans ce cas-là, ils se sortent mutuellement le grand jeu des cadeaux et des voyages tous les jours. Évidemment, comme c’est un donné pour un rendu, les vols-corruption sont très nombreux et portent le doux nom d’« équilibre ». C’est une « affaire qui tourne », comme on dit. Mais quelle lassitude lourde à porter sur la durée !

 

Un jour, un ami quinquagénaire à moi, qui se faisait mener en bourrique par un jeune amant qui l’exploitait, mais avec qui il n’arrivait pas à rompre le lien, m’écrivait en 2003 : « Y’a deux clandestins, y’a deux tricheurs dans cette relation…mais on n’est pas les seuls… »). C’est ce même ami qui, pour se venger de sa propre lâcheté et de sa complaisance dans la soumission, me soutenait qu’il n’y avait dans le « milieu homosexuel » que des « tricheurs, des voleurs, et des menteurs ». Seul le vrai voleur peut croire une chose pareille… On peut très bien être voleur en étant donateur !

 

Le vol est une action qui symbolise parfaitement le désir homosexuel dans la mesure où, à l’image du désir homosexuel qui est un fantasme de viol consenti, le vol est à la fois ce qui fait objectivement violence et qui ne peut pas être dénoncé parce qu’il est vécu dans une situation amoureuse qui laisse croire à sa victime qu’elle l’a un peu cherché, désiré, voire aimé. « C’est avenue Gabriel que pullulent les truqueurs avides d’innocents étrangers. Ces opportunistes profitent du ‘moment’ d’égarement sentimental du partenaire pour subtiliser portefeuille ou argent. Travail facile, car le volé se trouve généralement, ou croit se trouver dans une situation qui l’empêche de porter plainte. » (Jean-Louis Chardans, Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970), p. 26) Étant donné la gravité de la pratique homosexuelle, les agresseurs ou voleurs des personnes homos actives avouent qu’il est « plus facile » (cf. le voleur de Bobigny, le 2 décembre 2016) de s’attaquer à elles qu’aux personnes non-homos.

 

En amour homosexuel, souvent, « rapt et ravissement se confondent » (Dominique Fernandez, L’Amour qui ose dire son nom (2000), p. 51). La lecture enchanteresse que beaucoup de personnes homosexuelles font de l’assemblage des corps entre semblables sexués n’efface pas la violence des fantasmes et des réalités qu’ils peuvent impliquer. En désir, bon nombre d’individus homosexuels veulent voler leur partenaire amoureux. « Lorsque je fais l’amour avec lui, je ne fais que reproduire un rite cannibale qui consiste à m’emparer de sa jeunesse, à me l’approprier et je me donne ainsi l’illusion de rattraper le temps perdu. Je lui vole cette fraîcheur que je n’ai pas eu le temps de savourer lorsque j’avais son âge. » (Alexandre Delmar, Prélude à une vie heureuse (2004), p. 137) J’ai déjà entendu de mes propres oreilles certains amis homosexuels m’affirmer très sérieusement qu’ils couchaient avec de beaux garçons rien que pour leur « voler leur beauté » et se l’appliquer à eux-mêmes. Cette expression en dit long sur ce qu’est l’acte homosexuel dans son essence : un fantasme de vol motivé par un désir non pas seulement d’aimer l’autre pour ce qu’il est, mais aussi d’être lui et de se dérober à soi. C’est sûrement ce qui explique que dans beaucoup d’œuvres de fiction, les protagonistes gays se définissent comme des « voleurs » après avoir vécu leur première expérience homosexuelle, même s’ils n’ont objectivement dérober aucun objet.

 

Le choc du vol au sein du couple homo est amorti en partie parce que je crois que le vol est très souvent esthétisé en secret par les personnes homosexuelles, intérieurement appréhendé comme une œuvre d’art, un acte d’amour « stylé ». Dans les romans comme dans les films, le vol d’objet est desservi par tout un univers fantasmagorique qui le magnifie. Il faut bien comprendre que c’est le vol cinématographique (sublimé par une agile Cat’s Eyes, une Madonna dans son vidéo-clip « Die Another Day », un gentleman cambrioleur aux gants de velours comme Arsène Lupin, une Mélanie Doutey dans le film « RTT » (2008) de Frédéric Berthe, une James Bond Girls aérienne qui esquive les rayons X rouges, une Charlie’s Angel qui va voler des microfilms dans le bureau du Dr No, etc.) qui va ensuite donner le goût du vrai vol à des personnes homosensibles en panne d’identité et de désir. « La jeune voleuse sait exactement où elle doit se placer pour trouver la bonne bouche d’égout. […] Experte, elle arrive à entrer sans trop de difficultés au royaume des rats. » (Jean-Philippe Vest, Le Musée des amours lointaines (2008), p. 164)

 

Par ailleurs, ce qualificatif de voleur renvoie en général chez les personnes homosexuelles à une peur (plus ou moins légitime) de la sexualité : « Alors que j’avais déjà 25 ans et que j’étais toujours vierge, plus par désespoir que par désir j’ai répondu aux avances d’une collègue éducatrice. Elle me draguait depuis un moment et je la fuyais. Un soir de réveillon du jour de l’An, nous nous sommes retrouvés dans une chambre du foyer et je me suis lancé. C’était horrible, je me suis forcé à la pénétrer, sans préliminaires. J’ai eu l’impression de la violer. Tout de suite après, je l’ai fuie comme un voleur. » (Brahim Naït-Balk, Un Homo dans la cité (2009), pp. 40-41)

 

Le vol est à la différence des espaces ce que le viol est à la différence des générations ou des sexes. C’est pour cela qu’ils sont pour moi si proches l’un de l’autre, aussi bien phonétiquement que symboliquement. « Partir comme des voleurs. C’était la seule solution. […] Il fallait arriver à voler. » (Christine Angot, Quitter la ville (2000), p. 99) ; « Celle-là fonctionne très bien. Des mecs à perdre la tête. Maintenant, une fois sur deux, on te vole ou on te tue. » (Coco indiquant une pissotière, dans l’autobiographie Folies-fantômes (1997) d’Alfredo Arias, p. 94) En général, les personnes homosexuelles qui ont été violées ont aussi été volées. Il existe une forte corrélation entre vol et viol. Dans les deux cas, cela relève d’un refus (plus souvent que d’une incapacité) à voir l’autre comme une personne c’est à dire comme un possible autre soi-même.

 

C’est pourquoi, dans mon travail sur l’homosexualité, je continue de développer la thèse selon laquelle l’omniprésence du motif du voleur dans les œuvres de fiction parlant d’homosexualité nous révèle que le désir homosexuel est par nature un fantasme de viol, et parfois le signe d’un viol réel.

 

Enfin, pour conclure sur un sujet indirectement lié au vol, et très actuel dans le monde, j’aimerais qu’on aborde aussi les nouvelles lois qui mettent les personnes homosexuelles dans la position inconfortable et honteuse du voleur. On aura beau dire ce qu’on veut (cf. je vous renvoie au code « Petits morveux » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels), la permission légale donnée aux couples homosexuels d’exercer des PMA et GPA cautionne, en pratique, le vol d’enfants. D’ailleurs, lors de sa conférence sur « L’homoparentalité aux USA » à Sciences-Po Paris le 7 décembre 2011, Darren Rosenblum, qui avec son compagnon, a acheté sa petite fille pour qu’elle soit portée par une femme payée 5000 dollars pour l’enfantement, a tout à fait conscience d’avoir posé un acte honteux, même si par ailleurs il s’en justifie et banalise l’affaire. Après avoir habité à New York, il vit maintenant dans le quartier du Marais à Paris. Mais à l’écouter, on voit bien qu’il n’est pas fier de ce qu’il a fait. Il a avoué à l’auditoire qui l’écoutait qu’il rasait les murs : « J’ai un peu peur d’être maltraité par les gens au moment où je suis avec ma fille. »

 

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