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Code n°19 – Bobo (sous-code : Bourgeois-bohème homosexuel / voir les 50 sous-codes bobos)

bobo

Bobo

 

 

AVANT-PROPOS sur les 50 sous-codes bobos

 

bobo 1 clope. jpg
 

Pour vous aider à suivre au mieux la logique de ce code si spécial, je vous engage à bien retenir les sous-codes répertoriés dans cet article CAPITAL, et surtout mon livre Les Bobos en Vérité, qui sont un peu le langage symbolique de l’idéologie bobo. Vous les repérerez, je pense, dans énormément de films, vidéo-clips et discours de nos contemporains, car nous baignons médiatiquement et politiquement dans une ambiance bourgeoise-bohème sans trop le savoir (D’ailleurs, le bobo s’est tellement en horreur lui-même que dès qu’il apprend que quelque chose est étiqueté « bobo », il cherche à le fuir : c’est sa marque de reconnaissance, la fuite de soi et la haine de la bobo-attitude). Merci, donc, de relire au moins deux fois les 50 mini-codes de l’univers « bobo » avant de vous jeter à l’eau, en sachant qu’ils fonctionnent comme les 186 codes du désir homo : ils sont plus à prendre comme des symboles d’un désir que comme une espèce humaine à part, des faits ou des actes réels (ex : tous les barbus qui aiment les bougies ne sont pas nécessairement « des bobos » : tout le monde est un peu bobo – surtout dans les moments où ça ne va pas et où on se centre sur soi en oubliant l’Église et la différence des sexes – et personne n’est « le bobo » véritablement ;-)).

 

 
 

NOTICE EXPLICATIVE :

 

HOMOSEXUALITÉ ET BOBOÏTUDE

Reflets d’une même hypocrisie contemporaine

(version rose ou verte)

 

Stuck In The Sound

Stuck In The Sound


 

Donnez-moi un clitoris, je n’en veux pas…

 

Vous aussi, vous soupirez dès que vous entendez les premières notes de la chanson « Je veux » de ZAZ qui a le courage « révolutionnaire » de manger avec ses doigts au Ritz, et qui défend « SA » vision individualiste et libertaire de la bonne humeur, « SON » indépendance et « SA » réalité ? Vous aussi, vous commencez à avoir une poussée d’urticaire dès qu’« on vous souhaite tout le bonheur du monde », comme Sinsémilia sur un air sautillant de guitare « à la Brassens » ? Vous aussi, vous trouvez que des films comme « Tree Of Life » sont insipides, et illustrent parfaitement le mauvais coton (ou la mauvaise guimauve verte, en l’occurrence…) que notre planète, en perte de Sens et en manque de Dieu, est en train de filer ? Bienvenue au club ! Le Festival d’Avignon et les Inrockuptibles, c’est ici ! 😉 Journalistes de Têtu et de Minorités.org, entrez ! Ce code est fait pour VOUS ! Et tous les autres, ceux qui haïssent tout ce qui « fait bobo », venez participer à ce grand exorcisme collectif que sera, j’espère, la lecture de ce code ! (car c’est fou la montagne de culpabilité, de complexes, d’agressivité, qui se cache derrière cette étiquette « des bobos »^^)

 

Film "Cabaret" de Bob Fosse

Film « Cabaret » de Bob Fosse


 

Pour résumer ce que je pense de l’adjectif « bobo » – employé à l’heure actuelle à toutes les sauces dès qu’on veut discréditer quelqu’un ou une idée –, je vais prendre un exemple simple : je vais partir de notre cher Francis Cabrel national (mais j’aurais pu parler aussi d’Yves Duteuil ; en revanche, j’ai écarté Florent Pagny et Yannick Noah, je sais pas pourquoi…). La différence entre Francis Cabrel et l’individu bobo, c’est que Francis, lui, il est vrai et aimant, il est dans la proposition, il ne fait pas semblant d’aimer la Nature et la Vérité, il agit en leur faveur ; alors que l’individu bobo, au contraire, il fait semblant d’agir (il crie « Allô le monde ? », comme la chanteuse Pauline, pour faire la morale à tout le monde, puis retourne fumer son shit), il est triste et agressif, et se place dans le registre de la révolte (cf. les chansons « Travailler plus », « Peuple d’Occident » ou le magistral « Plus on en fait », de Tryo), de l’opposition molle. Voilà, en gros, ce qui rend bobo : le manque de désir, le manque de Réel et la haine de soi/des autres, sous prétexte de défense du naturel (ici, comprendre par « naturel » toute pulsion).

 

Charlie Winston

Charlie Winston


 

Le bobo, je dirais que c’est le Mâle/mal du Siècle : la version Charlie Winston des romantiques déprimés et révoltés du XVIIIe, qui refusent Dieu et ont peur de désirer. « bobo » signifiait déjà littéralement « petite blessure » (Tamalou ? Gebobola), et actuellement, il renvoie aussi à la contraction des adjectifs « bourgeois » et « bohème » (l’expression est née sous la plume de David Brooks en 2000). Dans le langage commun, et grâce à des chansons populaires telles que « Les Bobos » de Renaud ou « Tes parents » de Vincent Delerm (vous savez, le chauffage à 17°C dans la baraque familiale…), l’homme bourgeois-bohème est passé très vite dans les esprits pour l’archétype du citadin « nouveau riche », qui mangerait bio, habiterait tel quartier précis, ferait des voyages « humanitaires », écouterait France Inter, lirait Télérama, et voterait à gauche pour faire illusion qu’il vit en réalité comme un soi-disant « bourgeois de droite ». Mais cette acception du terme me paraît spectaculairement réductrice, car elle ne considère absolument pas l’hybridité/la bipolarité – donc la richesse – de l’expression « bobo ». En effet, nos contemporains, parce que cela les arrange et leur permet d’extérioriser le phénomène social généralisé du boboïsme sur d’autres personnes qu’eux-mêmes (attitude bourgeoise s’il en est !), préfèrent oublier qu’il y a aussi, parallèlement à cette élite réduite de gens « bobos plus bourgeois que bohèmes », une foule beaucoup plus grande de bourgeois ratés et de gens « plus bohèmes que bourgeois », qui ne se considèrent absolument pas bobos alors que pourtant ils le sont, non pas au niveau du porte-monnaie, mais d’abord en désir (et parfois en actes). Être bobo n’est pas prioritairement une question d’argent possédé (même si, bien sûr, quand on a de l’argent, on est d’office plus exposé à devenir superficiel et à vivre pour le paraître), mais de fantasme (y compris sexuel et homosexuel). Oui monsieur ! On peut tout à fait être pauvre et snob. Pauvre et arrogant. On peut manger des graines au petit déjeuner et être obnubilé par les marques et la société de consommation. On peut défendre le « pauvre du bout du monde » tout en écrasant le « pauvre de son pallier ». On peut ne pas avoir la télé et être un geek qui croit tout ce que les médias lui disent. On peut être écolo et un beau salaud. On peut être un étudiant, un militant de la gauche radicale, un va-nu-pieds, parcourir le monde avec son sac à dos, faire du coach surfing, traverser l’Atlantique à la rame, et quand même vivre dans le paraître, comme le bourgeois… avoir un cœur sec, comme le bourgeois. Être bourgeois, ce n’est pas d’abord la conséquence directe de la possession d’argent (il est possible d’avoir de l’argent, de le faire fructifier, et de le partager avec les autres), mais bien un rapport non-détaché à l’argent, et une primauté laissée au matériel et aux bonnes intentions plutôt qu’aux humains et aux actes concrets pour les aider. Au fond, nous sommes tous potentiellement des bobos (et personne ne l’est complètement : « le bobo » reste une étiquette, un être mythique ; pas un être humain), parce que désirer le paraître et vivre pour soi, c’est humain. Après, la personne la moins bobo qui soit, c’est celle qui tolère dans l’humour l’idée qu’elle puisse être « un peu bobo » (de par son humanité) et qu’elle puisse être jugée comme tel, mais qui, en actes, essaie de lutter contre cette part sombre, artificielle, mondaine, de sa personnalité/de ses désirs.

 

saint Sean Penn

saint Sean Penn


 

Être bobo, pour moi, c’est être puriste sans chercher à être pur. C’est rechercher la Nature, la Vérité, la Réalité, l’Amour, la transcendance, par les mauvais moyens, c’est-à-dire en évacuant Dieu de sa vie et en se mettant à sa place. Pour le coup, l’Homme bobo est surtout un être qui manque de Désir, un révolté triste et « indigné », un individu qui oscille entre des phases de grandes violences et des phases d’anesthésie planante de drogué, un révolutionnaire frustré qui tue mal son ennui parce qu’il panique pour le sort du monde sans réellement le changer. D’un certain côté, il est touchant étant donné qu’il aspire à une radicalité, à une authenticité, à un retour aux sources, à la paix, à l’humanisme, à une spiritualité ; mais il est aussi hypocrite, pathétique et puant dès que son élan premier de grands changements, en théorie louable, se fige en diktat politique, en esthétisme, en égocentrisme « bouddhisant », en confort, en bonnes intentions non-suivies des actes, en haine des autres sous prétexte de défense des Droits de l’Homme, en libertinage liberticide, en « fascisme vert », en hédonisme ronflant, en indifférence, en humanisme athée. En gros, on devient bobo dès qu’on se place en unique créateur de soi-même, dès qu’on mise toutes nos espérances en l’être humain et en une Nature biologique censée dominer ce dernier plutôt qu’en Dieu fait homme, un homme libre de respecter mais aussi de dominer la Nature. Personnellement, je crois que le véritable humanisme se fait avec Dieu-Église. Si Dieu-Église incarné n’est pas là, l’Homme n’y est pas non plus, n’est plus à sa juste place, ne sait plus à qui donner son cœur, et on ne peut plus parler d’humanisme : on en reste alors à un pauvre optimisme anthropocentré/ethnocentré et hédoniste, qui bien souvent cache une grande désespérance en l’Humanité.

 

Comme le boboïsme est une idéologie de la contestation du « carcan bourgeois » que serait la différence des sexes, une pensée de l’ouverture inconditionnelle à toutes les différences (y compris les différences qui ne grandissent pas l’Homme, ou qui font appel à ses instincts « naturels » les plus pulsionnels), il était logique qu’il fasse très bon ménage avec un autre courant social qui s’avance aussi sous la bannière du « naturel » et de « l’Amour » : la bisexualité (baptisée parfois de « pansexualité »). De même que Marx proposait une société sans classe et les gender feminists une société sans sexe, les bobos queer pro-gay imposent un monde sans classe et sans sexe.

 

Nous allons maintenant observer les nombreuses passerelles qui existent entre les individus bobos et les individus homos/bis. C’est parti !

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Amant triste », « Inversion », « Voyage », « Ennemi de la Nature », « Amour ambigu de l’étranger », « Femme au balcon », « Sommeil », « Trio », « Oubli et Amnésie », « L’homosexuel riche / L’homosexuel pauvre », « Chevauchement de la fiction sur la Réalité », « Drogues », « Dilettante homo », « Vent », « Peinture », « Amoureux », « Innocence », « Mère Teresa », « Méchant pauvre », « Cour des miracles homosexuelle », « Se prendre pour Dieu », « « Plus que naturel » », « Ville », « Artiste raté », « Morts-vivants », « Promotion « canapédé » », « Homosexualité noire et glorieuse », « Blasphème », « Désir désordonné », à la partie « Anti » du code « Faux révolutionnaires », à la partie « Afrique » du code « Noir », à la partie « Accident » du code « Passion pour les catastrophes », à la partie « Veuve » du code « Mort-Épouse », à la partie « Antiquaire homo » du code « Fresques historiques », à la partie « Mélomane » du code « Musique comme instrument de torture », à la partie « Mer » du code « Eau », à la partie « Bouddhisme » du code « Attraction pour la « foi » », à la partie « Ennui » du code « Manège », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

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FICTION

 

I – LA CONTRADICTION DES NOUVEAUX MATÉRIALISTES BISEXUELS :

 
 

Le bourgeois-rastaman révolté

 

Étant donné que les seules « valeurs révolutionnaires » qui aient du prix aux yeux du bobo sont l’inversion, la contradiction sociale, et l’opposition dans l’originalité, il était logique que la boboïsme s’oriente vers la bisexualité, et en particulier vers la sexualité des personnes jadis baptisées « les invertis » de la fin du XIXe siècle, à savoir les personnes homosexuelles.

 

 

Les films homo-érotiques mettant en scène un héros bobo, anti-système et homo malgré lui, sont nombreux : cf. le film « Humpday » (2010) de Lynn Shelton (dans lequel deux copains soi-disant « hétéros » se retrouvent, après une beuverie, en train de tourner un film porno ensemble), le film « Little Miss Sunshine » (2005) de Jonathan Dayton (avec l’oncle homosexuel bobo), le film « Un Élève libre » (2009) de Joachim Lafosse, le film « Good Morning England » (2009) de Richard Curtis (avec l’équipage underground du bateau aux mœurs très libérées : leur leader est une grande folle), le film « Le Mariage à trois » (2009) de Jacques Doillon, le film « Les Chansons d’amour » (2007) de Christophe Honoré, le film « El Niño Pez » (2008) de Lucia Puenzo, le film « Shortbus » (2006) de John Cameron Mitchell (dans lequel l’homosexualité est traitée comme un expérimentalisme artistique « conceptuel »), le film « A Single Man » (2009) de Tom Ford, tous les films de François Ozon et surtout « Le Refuge » (2009), le film « Totò Che Visse Due volte » (« Toto qui vécut deux fois », 1998) de Daniele Cipri, le film « Beautiful Thing » (1996) d’Hettie MacDonald, le film « Patrik 1.5 » (« Les Joies de la famille », 2008) d’Ella Lemhagen, le film « Un autre homme » (2008) de Lionel Baier, le film « Brüno » (2009) de Larry Charles, le film « J’ai tué ma mère » (2009) de Xavier Dolan, le film « L’Homme de sa vie » (2006) de Zabou Breitman, beaucoup de films avec l’icône gay Julianne Moore, le film « Fire » (1996) de Deepa Mehta, le film « Harvey Milk » (2008) de Gus Van Sant, le film « C.R.A.Z.Y. » (2005) de Jean-Marc Vallée, le film « The Bubble » (2006) d’Eytan Fox, le film « My Own Private Idaho » (1991) de Gus Van Sant, la chanson « Ce soir c’est moi qui fait la fille » de Vincent Baguian (traitant du glissement d’un hétéro vers la bisexualité), la pièce À partir d’un SMS (2013) de Silas Van H. (avec le couple Jonathan/Matthieu qui prévoit de « bruncher » chez leur amie Sophie), le roman Bohème (2012) d’Olivier Steiner, la pièce Folles Noces (2012) de Catherine Delourtet et Jean-Paul Delvor (avec Jean-Paul qui est tout fier de boire son jus d’ananas bio du Gers), le film « Pride » (2014) de Matthew Warchus (avec Zoé et sa compagne qui sont végétaliennes), la pièce Le Mariage (2014) de Jean-Luc Jeener (avec Suzanne, la lesbienne végétarienne), le film « Bleus Cycle » (2013) de François Labarthe, le film « Bobo » (2012) de Bardi Gudmunsson, le téléfilm « Ich Will Dich » (« Deux femmes amoureuses », 2014) de Rainer Kaufmann, le film « À trois on y va ! » (2015) de Jérôme Bonnell, le film « La Belle Saison » (2015) de Catherine Corsini, etc. Par exemple, dans le film « Respire » (2014) de Mélanie Laurent, Sarah, l’héroïne lesbienne, a sa mère qui travaille apparemment dans une ONG en Afrique. Et la mère de Charlène (la copine de Sarah), séparée de son mari, confectionne des bijoux. Dans son one-woman-show Chatons violents (2015) d’Océane Rose-Marie, Océane, l’héroïne lesbienne, croque les bobos dont elle fait aussi partie, de son propre aveu. Dans le téléfilm « Just Like A Woman » (2015) de Rachid Bouchareb, Marilyn tombe amoureuse de Mona, une femme maghrébine avec qui elle va faire de la danse orientale dans un club.

 

Comme pour le bobo « l’amour n’a pas de sexe » (= comprendre « n’est pas sexué »), et que selon lui, dans les relations sexuelles humaines, il n’y a pas lieu de mettre la conscience avant l’expérience, la génitalité avant la « personne », la « relation », la « rencontre », l’« expérience sensible », la « surprise » – tous ces concepts qu’il poétise à l’excès, et vide de réalité –, il s’autorise tout et n’importe quoi en matière d’affectivité à partir du moment où, dans sa tête, il l’appelle « Amour » : « J’avais décidé de ne plus aimer les hommes. Mais toi, c’est différent. » (Arthur, le héros homosexuel, à son amant Vincent, dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, p. 44) Il se dit « ouvert » à tout, y compris à l’expérience homosensuelle. Même pas nécessairement « sexuelle » (selon sa propre définition de la sexualité). Avec un homme, avec une femme, peu importe : c’est l’instant et l’envie qui décideront pour lui !

 

B.D. "Bienvenue à Boboland" de Dupuy & Berberian

B.D. « Bienvenue à Boboland » de Dupuy & Berberian


 

Ce n’est pas un hasard que le couple gay soit l’un des archétypes du couple bobo dépeint par l’excellente B.D. satirique Bienvenue à Boboland (2008) de Dupuy & Berberian, (on ne s’étonnera pas non plus que le présentateur télé Franz-Olivier Lombard y soit baptisé « F.O.L. »…). Dans la pièce Nos amis les bobos (2007) d’Alain Chapuis, le chef du groupe des bobos est précisément homosexuel. Dans le film « On ne choisit pas sa famille » (2011) de Christian Clavier, Jean-Paul est le parfait « pédé bourgeois » qui rêve de voyage humanitaire en Thaïlande, dans son salon style colonial, mais qui est incapable de se séparer de son confort occidental ou de son petit roquet. Dans la pièce À partir d’un SMS (2013) de Silas Van H., pour leur première rencontre (premier « plan cul », en fait), Matthieu et Jonathan choisissent d’aller non pas au Marais (jugé trop « beauf ») mais dans un resto indien de Saint-Germain-des-Prés. Je pense également à Adèle, l’héroïne du film « La Vie d’Adèle » (2013) d’Abdellatif Kechiche, qui dès les premières images, porte son bonnet péruvien ; à la fin, dans ses cours de professeur des écoles « cools Africa », elle fait danser ses petits de maternelle sur une chorégraphie de danse tribale pour la kermesse de l’école. Dans le film « The Boys In The Band » (« Les Garçons de la bande », 1970) de William Friedkin, Michael se rie du goût d’Emory, un de ses amis homos, pour la musique ethnique, qui serait « une de ses spécialités ». Dans beaucoup de films homo-érotiques d’ailleurs, les personnages homosexuels intègrent des milieux beaux-ardeux branchouille bobos : cf. le film « la Vie d’Adèle » (2013) d’Abdellatif Kechiche, le film « La Mante religieuse » (2014) de Natalie Saracco, le film « Chacun cherche son chat » (1996) de Cédric Klapisch, etc.

 

Dans la pièce Nous deux (2012) de Pascal Rocher et Sandra Colombo, Bernard, le héros homosexuel, est l’archétype de l’homo-bobo parisien : il est très attaché à ses petites affaires et ses fringues, est suspendu à son I-phone, organise des « slunch » (un néologisme de son cru, qui condense « souper + lunch »), se fait appeler « Jean-Kévin », travaille à la télé et dans la mode, voyage au Japon et mange dans des restos japonais, part vivre à la campagne pour quitter le stress parisien. Dans le film « Partisane » (2012) de Jule Japher Chiari, la protagoniste lesbienne Mnesya s’exprime comme un robot, et vit pourtant dans un refuge en pleine jungle indienne. Il n’est pas rare que l’homosexualité soit une résurgence, chez quelques personnages de fictions homo-érotiques, de la supposée « libération sexuelle » des années 1960. Par exemple, dans le film « Pride » (2014) de Matthew Warchus, Hevina avoue à Cliff qu’elle s’est découverte lesbienne « depuis 1968 ». Dans le film « A Moment in the Reeds » (« Entre les roseaux », 2019) de Mikko Makela, Leevi, le héros homosexuel finlandais, se fait chambrer par son amant syrien Tareq sur « son côté bohème ».

 

Certains héros homosexuels sont définis – ou se définissent eux-mêmes – ouvertement comme « bobos » : « C’est pas parce que t’es né chez les bobos que la vie es forcément PINK. » (Didier Bénureau dans son spectacle musical Bénureau en best-of avec des cochons, 2012) ; Dans le film « Vita et Virginia » (2019) de Chanya Button, la maman de Vita Sackville-West, Lady Sackville, reproche à sa fille lesbienne de rester enfermée dans « sa bulle bohème et dépravée » ; « La vie, c’est pas trop rigolo quand t’es élevé chez les bobos. » (idem) ; « Au Café de Flore y’avait déjà des folles. » (cf. la chanson « Et mon père » de Nicolas Peyrac) ; « cette classe de jeunes bourgeois-bohème dont Alice et toi faites partie » (Denis s’adressant à son amant secret bisexuel Luther, dans le film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta) ; « Le jeune Marius, il sort de la noblesse, mais il se la joue bohème. » (Valjean dans la comédie musicale Les Miséreuses (2011) de Christian Dupouy) ; « Je ne parlerai pas, je ne penserai rien. Mais l’amour infini me montera dans l’âme. Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien, par la Nature, – heureux comme avec une femme. » (cf. le poème « Sensation » (1870) d’Arthur Rimbaud) ; « Je vais par les chemins. Un peu bohème. Je ne m’attache à rien. » (cf. la chanson « Boulevard des rêves » de Stefan Corbin) ; « Nous sommes bien dans notre peau, qu’on soit bobo, qu’on soit prolo. » (les protagonistes homosexuels de la comédie musicale À voix et à vapeur (2011) de Christian Dupouy) ; « En écoutant la fin du troisième acte de La Bohème ce jour-là, je me fais une promesse qui me met un peu de couleurs aux joues et m’accroche un sourire de satisfaction. C’est un rêve encore, bien sûr, mais je sens que c’est l’ultime échappatoire avant le grand plongeon, un dernier accroire, comme dirait ma mère, avant la vraie chose, et je m’y vautre avec une évidente complaisance. » (le narrateur homosexuel parlant de l’opéra La Bohème de Puccini dans le roman La Nuit des princes charmants (1995) de Michel Tremblay, p. 20) ; etc. Par exemple, dans la pièce Un Tango en bord de mer (2014) de Philippe Besson, Stéphane Belcour, le héros homosexuel quinquagénaire (aimant le « luxe et vivant en palace), est décrit comme un vieux beau « au look bohème travaillé ».
 

Contrairement à l’idée reçue selon laquelle les comportements homosexuels ne se rencontreraient qu’en milieu bourgeois et propret, on voit beaucoup d’homosexualité dans les sphères relationnelles « plus bohèmes que bourgeoises », les milieux « cools », « roots », et « babos » dépeintes dans les fictions : « Dormant dans des hôtels crasseux et mangeant des mets douteux, son bonheur tenait surtout au sentiment d’être un vrai routard. » (Dimitri dans le roman Pavillon noir (2007) de Thibaut de Saint Pol, p. 88) ; « Ça doit pas être facile d’être une lesbienne au Népal. » (Hélène parlant de Clothilde, le personnage lesbien de la pièce Cosmopolitain (2009) de Philippe Nicolitch) ; « On ne s’est jamais entendu avec les bourgeois. » (Alfonsine, la bourgeoise, dans la pièce Le Cheval bleu se promène sur l’horizon, deux fois (2015) de Philippe Cassand) ; etc.

 

 

Détrompons-nous ! Concrètement, le héros bobo bisexuel est aussi rastaman, anti-system, sans le sou, marginal, punk. Il fait certes plutôt partie de la famille de l’homosexualité de circonstance, de ceux qui viennent à la pratique homosensuelle et homo-érotique par « accident », par ignorance, par expérimentalisme (lui dira « par ouverture »), par l’absorption de drogues (comme on peut le voir avec le personnage du rastaman gay de la pièce Bang, Bang (2009) des Lascars Gays), plutôt que parce qu’il ressent précocement un désir homosexuel en lui. Mais la « grande folle » maraisienne sophistiquée n’est pas la seule à être un bourgeois dandy. Le bobo fictionnel est aussi un individu homosexuel tardif, avec un passif dit « hétérosexuel ». C’est l’homme bisexuel par excellence, qui n’ira pas forcément jusqu’à coucher avec des garçons, mais qui testera volontiers la fascination qu’il engendre chez les individus plus profondément homosexuels que lui. Le bobo est un séducteur né, ne l’oublions pas. Il drague tout ce qui bouge. Et les garçons (ou les filles, pour le cas lesbien), ça bouge aussi ! Dans la série Clara Sheller (2005) de Renaud Bertrand, par exemple, Gilles, le voisin homo (plutôt « bi » en réalité, parce qu’il se doit d’être « trop open » et de rejeter les étiquettes, bien entendu), mal rasé, exerçant le métier d’ébéniste (détail important : contact avec la matière et la création, c’est capital), est le prototype du bobo. Dans le film « Qui a envie d’être aimé ? » (2010) d’Anne Giafferi, Alain (le frère d’Antoine, interprété par Benjamin Biolay), bobo alcoolique, dit avoir « un copain ». Dans le film « Les Témoins » (2006) d’André Téchiné, Sarah (Emmanuelle Béart) incarne également une parfaite bobo : elle se lance dans l’écriture de livres pour enfants (finalement, elle se lassera assez vite de ce métier : le bobo entame des tas de projets mais a du mal à les mener à terme), incarne la femme « moderne » capricieuse, indépendante, libertaire, la mère démissionnaire, la femme-enfant. Dans le film « Prête-moi ta main » (2006) d’Éric Lartigau, Charlotte Gainsbourg est aussi un beau spécimen de femme bobo bisexuelle : elle joue la bad girl au cœur tendre, bordélique, qui adore la peinture, les jouets en bois, et qui, par son incorrection, donne une leçon d’humanité à tout son entourage. Dans la comédie musicale HAIR (2011) de Gérôme Ragni et James Rado, les personnages homos sont tous des trentenaires en perte de repères, rêvant de vivre en ermites en Inde, promouvant une économie solidaire (Burger et Claude se fabriquent leur pain eux-mêmes, par exemple). Dans le one-man-show Hétéro-Kit (2011) de Yann Mercanton, la « fille à pédés » lesbienne tricote des pulls pour les bébés gorilles du Kilimanjaro (une cause très utile).

 

Rastaman gay de la pièce "Bang, Bang" des Lascars Gays

Rastaman gay de la pièce « Bang, Bang » des Lascars Gays


 

Le héros bobo bisexuel est un enfant, et surtout un petit-enfant de mai 1968, de la supposée « Libération sexuelle » (celle qui a mal tourné…). Il est bourré de contradictions, écartelé entre les objets (= nouvelles technologies) et la Nature, son passé qu’il renie et son futur qu’il fuit, l’« éducation » permissive qu’il a reçue et ses désirs d’indépendance que celle-ci lui a imposés. Par exemple, dans la pièce Les Homos préfèrent les blondes (2007) d’Eleni Laiou et Franck Le Hen, Cosmos, le typique homosexuel, a des parents babas-cools. Dans le film « Saturn’s Return » (2001) de Wenona Byrne, Barney, le héros homosexuel, est fils de deux hippies « soixante-huitards attardés » qui l’ont abandonné depuis qu’il était enfant, et qui l’ont rendu dépendant des drogues. Dans le film « Margarita » (2014) de Dominique Cardona et Laurie Colbert, Margarita évolue comme nounou dans une famille de bobos de Toronto (Canada). Dans la série Ainsi soient-ils (2014) de David Elkaïm (épisode 2 de la saison 1), la mère de Guillaume, le séminariste homo, est possessive, illuminée, babos et bobo, voulant partir en Inde alors qu’elle est sous anti-dépresseurs et qu’elle a été quittée par son mari. Dans la série Faking It (2014) de Dana Min Goodman et Julia Wolov, les parents de Karma (l’héroïne pseudo lesbienne) sont hyper bobos et consomment du bio.

 

Film "Unveiled" d'Angelina Maccarone

Film « Unveiled » d’Angelina Maccarone


 

Par certains côtés, le bobo se montre réfractaire à la modernité, à la civilisation, et à la consommation… et par d’autres, il ne peut pas vivre longtemps à la campagne, loin des gadgets de la société de consommation : « Tu vois Mimile, j’t’observe. Et j’me demande si tu ne regrettes pas ta p’tite vie de bourgeois parisien. » (Jeff à son compagnon Mimile, venu vivre avec lui au fin fond du Cantal, dans la pièce Les Babas Cadres (2008) de Christian Dob)

 

Le bobo, même s’il est riche matériellement, s’auto-persuade qu’il est pauvre, non pas parce qu’il manquerait effectivement d’argent, mais uniquement parce qu’il a peur d’en manquer (concrètement, il faut comprendre que pas un riche ne supporte de se comprendre riche, ne s’imagine une seule seconde se définir comme tel !) : « Le fait est que je n’ai pas d’argent ! Vous avez déjà entendu parler de la crise économique ?!? » (la Marquise millionnaire du film « Entre Tinieblas », « Dans les ténèbres » (1983) de Pedro Almodóvar) ; « Les pauvres n’imaginent pas les soucis que les gens aisés ont avec leur personnel. Ils sont trop gâtés, et puis c’est tout ! » (le protagoniste homosexuel imitant sa mère bourgeoise, dans le one-man-show Gérard comme le prénom (2011) de Laurent Gérard) ; « Mais j’avais un problème : quoi porter ? On ne s’habillait pas n’importe comment pour aller à l’opéra. […] Je n’allais tout de même pas me présenter devant le Tout-Montréal déguisé en cousin pauvre ! Même si je n’étais que le cousin pauvre du cousin pauvre ! […] J’aimais mieux faire artiste que péquenaud. » (le narrateur homosexuel dans le roman La Nuit des princes charmants (1995) de Michel Tremblay, p. 39) ; etc.

 

Le bobo est un enfant gâté du capitalisme, qui voudrait avoir plus d’argent et d’honneurs, mais qui s’annonce comme un « plus pauvre que lesdits bourgeois » pour leur ravir discrètement leur place (cf. le film « Eat The Rich » (1987) de Peter Richardson), qui se déguise en pauvre pour arriver à ses fins. Revient très souvent dans son discours l’attaque contre « les riches », les banquiers (cf. la chanson « Paradis imaginé » du rappeur Monis) et contre les intellectuels bourgeois : « J’en ai bouffé, de la culturalité ! » (Prétorius, le vampire homosexuel précieux de la pièce Confessions d’un vampire sud-africain (2011) de Jann Halexander) ; « Je les vomis. […] Je hais les mini et les super-puissants !!! » (Belle Espérance en parlant des riches et des « gens de la Haute » dans la pièce Les Oiseaux (2010) d’Alfredo Arias, 2010) ; « Sales bourgeois ! » (Daphnée, la bourgeoise-bohème par excellence, dans la pièce La Tour de la Défense (1974) de Copi) ; etc. Il exprime sa haine du libéralisme économique et du système capitaliste, en affichant comme un étendard son goût pour le dénuement matériel et un mode de vie champêtre en apparence spartiate et bordélique, en total décalage avec l’éducation étriquée qu’il aurait reçue. « J’en ai marre de la vie civilisée. » (Ray Smith dans le roman Les Clochards célestes (1963) de Jack Kerouac, p. 89) Dans l’idée, il se positionne contre la mondialisation (… sauf quand celle-ci est au service de son idée de l’« humain » à lui !).

 

Qu’il soit matériellement riche ou non (il appartient généralement à la classe moyenne d’ailleurs), le bobo est tellement obsédé par l’intention (son refus de l’argent et de la propriété, son dégoût des fascismes historiques, sa soi-disant « clairvoyance » quant à la bobo attitude et ses limites, sa passion pour l’authenticité – humaniste dans l’idée mais misanthrope dans les faits –, etc.) qu’il en devient artificiel, et donc bourgeois. Il se veut, comme le personnage homo de Sébastien dans le film « Suddenly Last Summer » (« Soudain l’été dernier », 1960) de Joseph Mankiewicz, « plus bourgeois que bourgeois » : « Sébastien n’avait pas le snobisme de la caste ou de la fortune… mais c’était un snob tout de même. Il avait le snobisme de la beauté et de l’élégance des objets, du charme personnel et de la grâce physique des êtres. » Le bobo est un bourgeois rebelle, « chemise ouverte et chaîne en or qui brille », mettant les pieds sur sa table de bureau de publiciste, tutoyant (dans ses rapports professionnels) les gens qu’il veut soumettre en les appelant par leur prénom et en surjouant la fausse camaraderie. C’est un crooner et un dragueur des bacs à sable (en général « vieux beau »), un aristo « éclairé » qui aurait la simplicité et la distance qu’un bourgeois ordinaire n’aurait pas, tout en ayant miraculeusement conservé la « classe » et le sex-appeal du bourgeois : « J’ai la faiblesse de penser que nos dialogues valent mieux que les conversations de salon. » (la figure de Marcel Proust parlant à son amant Vincent dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, p. 165) Bref. C’est un petit péteux.

 

Le héros bobo bisexuel fait partie de ces « riches » qui se rêvent « bourgeois partiels », « bourgeois ratés » comme dirait Pierrette (Fanny Ardant) dans le film « Huit Femmes » (2002) de François Ozon, car son désir homosexuel l’oriente davantage vers le paraître ou l’avoir que vers l’être et l’aimer. « Il faut que je t’avoue quelque chose : je ne suis pas riche. Je suis une mythomane. En fait, j’habite dans une chambre de bonne, rue Monsieur-le-Prince. Je ne m’habille en femme que pour sortir le soir. » (Micheline, le travesti M to F, s’adressant à son amant maghrébin Ahmed, dans la pièce La Tour de la Défense (1974) de Copi) ; « J’ai beau être chauffeur-livreur, je suis le mec le plus snob de la planète. » (Eugène dans le one-man-show Un Barbu sur le net (2007) de Louis Julien) ; « J’ai du mépris pour les choses légères. » (Chris, le héros homo du roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 49) ; etc. D’ailleurs, il habite en général dans un bel appart ou un loft savamment (et, quelque part, sobrement) décoré : cf. le film « The Bridge » (2005) de George Barbakadze (l’appartement aseptisé de Niko et Luka), le film « Rue des Roses » (2012) de Patrick Fabre (où Medhi et son jeune amant Axel vivent dans un superbe appartement), le film « Bug Chaser » (2012) de Ian Wolfley (où l’amant noir de Nathan possède une coquette demeure design), la pièce Sugar (2014) de Joëlle Fossier, la pièce Gouttes dans l’océan (1997) de Rainer Werner Fassbinder (Léopold et Franz vivent dans un appartement épuré et « chic » à la fois, qui fait leur fierté, et où ils peuvent écouter leurs disques de jazz)etc.

 

Film "Bug Chaser" de Ian Wolfley

Film « Bug Chaser » de Ian Wolfley


 

En règle générale, il n’apprécie pas du tout d’être associé à ces bourgeois planqués ou ratés que sont les bobos. Pour lui, le mot « bourgeoisie » ne va pas avec militantisme homosexuel, anti-capitalisme, intellectuel clope au bec et muni d’un livre d’un auteur classique, bar « crade » de Saint-Germain-des-Prés, appartenance à la gauche politique et au socialisme, dénuement matériel, haine de la mondialisation, dénonciation de la société de consommation, piano-bar et clope, « plaisir de désobéir » (cf. le film « Un autre homme » (2008) de Lionel Baier), tous ces séduisants concepts dont il s’imagine être le digne représentant. Par exemple, dans le film « Les Enfants terribles » (1949) de Jean-Pierre Melville, Élisabeth a « peur d’avoir l’air riche ». Dans le roman La Vie est un tango (1979) de Copi, Silvano « aime le luxe » mais craint par-dessus tout que cela se sache (p. 30), que son identité de provincial « ploucos » débarquant à Buenos Aires soit démasquée. Dans la pièce Le Funambule (1958) de Jean Genet, adaptée par Pierre Constant, le protagoniste veut qu’Abdallah cultive vestimentairement « une misère apparente ». Dans le film « Que Viva Eisenstein ! » (2015) de Peter Greenaway, Sergueï Eisenstein, homosexuel, est le bourgeois qui prend la cause des pauvres, parce que ça fait bien. Il va tourner un film sur la Révolution communiste pour le style : « Mexico est à la mode pour tous les gens de gauche ». Dans le film « La Forme de l’eau » (« The Shape of Water », 2018) de Guillermo del Toro, Giles, le personnage homo âgé, aime porter des vêtements rétro qui « font décontracté et chic » à la fois.

 

Dans la pièce Les Favoris (2016) d’Éric Delcourt, Guen, le héros homosexuel, est l’archétype du bobo : il prépare du thé au jasmin, vit à Paris, fait brûler de l’encens dans son appart, se fait des plateaux sushis-bio avec sa voisine de pallier lesbienne, vit en couple homo avec Brice mais est contre le mariage gay, , aide aux Restos du Coeur, vote à gauche, mais diabolise la droite et se montre très sectaire avec ceux qui ne pensent pas comme lui.
 

Au bout du compte, « l’homosexuel » est ce jet-seteur écartelé entre Nord et Sud, symbolisant la fracture économique mondiale entre pays riches et pays pauvres, rêvant, comme le businessman de Starmania, à la fois d’« être un anarchiste et [de continuer à] vivre comme un millionnaire », « ne pouvant pas supporter la misère » et la voulant éternelle pour sauvegarder ses privilèges ou son rôle de bon samaritain. Il ne désire pas l’union entre ceux qu’il classe parmi les « riches » et ceux qu’il étiquette « pauvres » et qui doivent surtout le rester : dans les films homosexuels, le mélange inter-classes sociales ne s’opère quasiment que par le sexe, l’esthétique, l’émotionnel, la consommation, ou l’oppression.

 

Par exemple, dans le roman Gaieté parisienne (1996) de Benoît Duteurtre, le héros homo sexuel Nicolas, pseudo artiste anticonformiste, est en réalité chef d’entreprise. Dans le film « Taking Woodstock » (« Hôtel Woodstock », 2009) d’Ang Lee, Elliot, le jeune garçon hippie homosexuel, devient businessman et va s’enrichir grâce au festival de musique. Dans le roman Une Saison en enfer (1873) d’Arthur Rimbaud, le protagoniste revendique son statut d’« esclave » alors que par ailleurs il dit qu’« il exècre la misère ! ». Dans le one-man-show Elle est pas belle ma vie ? (2012) de Samuel Laroque, le PS est qualifié de « Parti des Sodomites » à la place de « Parti Socialiste » (Jack Lang et toute l’équipe de Bertrand Delanoë et de François Hollande peuvent en effet se sentir implicitement visés…).

 

Jack Lang

Jack Lang


 

La sacralisation de la différence conduit forcément le bobo à la (l’auto-)contradiction, à la (l’auto-)trahison… puisqu’un beau jour, une différence viendra forcément s’opposer à la mienne ! Le bobo trouve sa fierté à accepter chez lui y compris ce qu’il trouverait honteux ou avilissant chez les autres (par exemple, quand il regarde une émission de variété ou de télé-réalité, il s’empressera de trouver sa démarche « géniale », exceptionnelle, décalée, sociologique, hilarante, limite subversive… quand il la trouvera « beauf » et « à vomir » chez les autres), car il se donne ainsi à lui-même les signes tangibles de son incroyable ouverture d’esprit. Même quand il fait preuve de mauvais goût, il se persuade qu’il a bon goût parce qu’il choisirait le mauvais goût en connaissance de cause : « Le charme de l’île Moustique tenait à son absence de charme ; et à son sens cultivé du snobisme, du ridicule et du mauvais goût. » (Emmanuel Pierrat, Les Dix Gros Blancs (2005), p. 22)

 

Dans les fictions homo-érotiques, les élites bobos homos, revendiquant leur marginalité pour gravir l’échelle sociale et s’assurer une place au soleil, et se valant de l’excuse de l’Art afin d’asseoir leur autorité, sont légion. On retrouve les « théâtreux branchouille », la « jet set d’écrivains de pacotille », les « adeptes mondains de design architectural », les « rats de musée contemporain », par exemple dans la pièce La Estupidez (2008) de Rafael Spregelburd (avec Richard et Emma, les bobos « néo-modernes »), la pièce Les Amazones, 3 ans après… (2007) de Jean-Marie Chevret (avec Annie, la bourgeoise adepte du mobilier design minimaliste ou étrange), le film « Grégoire Moulin contre l’Humanité » (2002) d’Artus de Penguern (avec Bénureau en bobo libertin néo-baroque), le film « Nos Vies heureuses » (1999) de Jacques Maillot, le film « Musée haut, Musée bas » (2007) de Jean-Michel Ribes (avec Sulku et Sulky), le film « Le Goût des autres » (1999) d’Agnès Jaoui (avec le couple de galeristes homos présomptueux), etc.

 

Côté chanson, le personnage bobo aime particulièrement les musiques peu populaires et alternatives : la musique métal ou punk par exemple (cf. le film « New Wave » (2008) de Gaël Morel), la musique planante et soporifique à la Björk ou à la Portishead (cf. le spectacle musical Panique à bord (2008) de Stéphane Laporte – avec Kévin, le fan gay de Björk –, le roman Riches, cruels et fardés (2002) d’Hervé Claude – avec Victor écoutant Björk, etc.), la musique électro (qu’on peut vraiment savourer qu’avec un gros coup dans le nez ou une bonne dose de poppers), la soupe « soul », la chansonnette de l’artiste autodidacte (au piano ou avec son orgue de barbarie), la fanfare tzigane ou africaine, etc. Tout du moment que ce n’est pas encore étiqueté « commercial » et que ce n’est pas trop connu !

 

 

En réalité, le bobo bisexuel est un consommateur qui ne veut pas se voir consommer, ni se « pétassiser »… pour mieux consommer en douce : « C’est simple, si la vie était un magazine féminin, j’habiterais un superbe loft duplex de 458 mètres carré mansardé avec poutre apparentes, beaucoup de cachet… Je ne pourrais pas travailler, ah ben non, je suis une femme libérée mais comment vous voulez que je bosse avec toutes les choses que j’ai à acheter… » (le Comédien dans la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier) ; « Je regarde pas la télé. Je déteste raconter des histoires grasses ou vulgaires. Et puis j’aime pas le foot. Je fais pas mes courses le samedi, et puis surtout pas au supermarché. J’achète même pas en fonction des pubs. J’essaie même pas d’être à la mode. » (Jarry, pourtant attiré par le strass et les paillettes, dans le one-man-show Entre fous émois (2008) de Gilles Tourman); etc.

 

Par exemple, dans le roman Le Cœur éclaté (1989) de Michel Tremblay, Mathieu et Jean-Marc composent le parfait couple homo bobo de consommateurs. Ils vont à leur rendez-vous cinématographique annuel : le Festival des Films du Monde. Ce sont les amants globe-trotters, qui planifient à chaque vacances un voyage lointain et exotique hors des sentiers touristiques dits « classiques » (… et Dieu sait s’il en existe beaucoup en vrai, des couples homosexuels comme celui-là !). Une fois que Mathieu quitte Jean-Marc, ce dernier consomme autrement, en veuve déprimée : il se paye une nuit d’hôtel dans sa propre ville alors qu’il n’aspire qu’à retrouver son vrai lit, part sur un coup de tête en voyage sur une île, décommande des soirées amicales pour aller voir au cinéma un navet qui le déprimera encore plus, etc. Il ne voit pas pourquoi ses désirs futiles passeraient après ses désirs plus constructifs, puisque dans l’instant, rien ne les distingue, et qu’il ne faut, selon lui, « jurer de rien ».

 
 

II – LA DÉPRIME SPIRITUELLE :

 

L’obsession pour le naturel sensible

 

Film "A Marine Story" de Ned Farr

Film « A Marine Story » de Ned Farr


 

D’habitude, pour prouver la force de sa sincérité, le héros bobo bisexuel se focalise sur la Nature. Il est obsédé par la spontanéité, l’instantanéité des sensations et des pulsions, la recherche des origines, l’authentique « sobre », la création de Nature et des sens : cf. la chanson « La Bourgeoisie des sensations » de Calogéro (traitant de la bisexualité d’une femme qui part avec une autre après avoir été en couple avec un homme).

 

Film "Le Secret de Brokeback Mountain" d'Ang Lee

Film « Le Secret de Brokeback Mountain » d’Ang Lee


 

Dans un soubresaut de conscience citoyenne, et surtout pour pallier à son désert affectif intersidéral, il fuit la ville et la société de consommation, et décide de se mettre au vert (même s’il fume souvent comme un pompier, et qu’ouvrir son jardin aux « Roms », très peu pour lui !). Le bobo fuit la ville et la société de consommation : cf. le film « Leaving Metropolis » (2002) de Brad Fraser, le film « Torch Song Trilogy » (1989) de Paul Bogart (avec Ed et Arnold, le couple homo « champêtre »), le film « El Niño Pez » (2008) de Lucia Puenzo (racontant la fuite de la ville vers une forêt), la chanson « Mon coloc » de Max Boublil (avec le colocataire écolo particulièrement à cheval sur les économies d’eau), le film « Oublier Chéyenne » (2004) de Valérie Minetto, etc. « Je ne pars que pour six mois. Je ferai une tonne d’argent, et l’on va l’avoir, notre maison de campagne. » (Ginette s’adressant à sa compagne Lucie, dans le roman Accointances, connaissances, et mouvances (2010) de Denis-Martin Chabot, p. 30) ; « Moi, mon rêve, ce serait un mec proche de la Nature. » (Gwendo dans le one-man-show Hétéro-Kit (2011) de Yann Mercanton) ; « Oui. Le gay boit du thé. » (le narrateur homosexuel dans le one-man-show Les Gays pour les nuls (2016) d’Arnaud Chandeclair) ; etc.

 

Film "Oublier Chéyenne" de Valérie Minetto

Film « Oublier Chéyenne » de Valérie Minetto


 

Le héros bobo bisexuel va jusqu’à se prendre pour la Nature même. Nombreux sont les passages de films ou les extraits de romans homo-érotiques dans lesquels il joue la symbiose parfaite avec le « Cosmos ». Par exemple, dans le film « Como Esquecer ? » (« Comment t’oublier ? », 2010) de Malu de Martino, Julia, l’héroïne lesbienne, affirme adorer rester sous la pluie, marcher face à la mer sur son ponton (vous savez, comme dans la pub du parfum Fahrenheit), accompagnée par les violons.

 

 

Le bobo se choisit comme nouveau Dieu le reflet embellissant de lui-même que lui renverrait la Nature. Cette Nature en question a pour particularité d’être prise pour un être humain, et surtout de ne pas être dominée par l’Homme (En gros, ce n’est pas une Nature biblique). Dans le film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta, par exemple, Denis, la voix-off, nous dit qu’« on ne tutoie pas l’aube. » ; il nous montre les images d’une Nature capricieuse et dévastatrice (celle du tsunami sur Fukushima, au Japon), « le bruit de fond du monde ».

 
 

Allez viens, j’t’emmène au vent !… ou face à la mer

 

Film "Drôle de Félix" de Ducastel et Martineau

Film « Drôle de Félix » de Ducastel et Martineau


 

Dans les fictions bobos-homos, l’Homme se laisse entraîner par les éléments naturels, et particulièrement par les forces invisibles que sont le vent ou l’eau. « Je vais comme les gens de rien vers le destin. […] une brindille dans le vent, une goutte d’eau dans l’océan. » (cf. la chanson « Boulevard des Rêves » de Stefan Corbin) Le vent, dans ce cas, c’est le désir qui s’enfuit, qui se fige en esthétisme sentimentaliste et meurt ; c’est la liberté qui se liquéfie et se quitte : « J’entends le vent […] giflé par les rafales d’un vent d’est. » (Stefan Corbin lors de son concert Les Murmures du temps au Théâtre de L’île Saint-Louis Paul Rey, à Paris, en février 2011) ; « Comme une vague se retire pour mieux revenir, mes sentiments refirent surface avec une force inouïe, décuplée et incontrôlable. J’étais comme le capitaine d’un navire perdu en pleine tempête, sans savoir quoi faire. Parfois persuadé qu’il valait mieux faire demi-tour, parfois convaincu de mon insubmersibilité et qu’il fallait au contraire aller de l’avant. Mais peu importe puisque la barre ne répondait plus et que j’allais au hasard, porté par les vents, par cette force invisible qui s’appelle l’amour et qui n’obéit à aucune règle, à aucune loi ni à aucune logique. » (Bryan, le héros homo du roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 36) ; « Encore un jour contemplatif où je fais l’idiot au bord de la falaise, les yeux dans les récifs. » (cf. la chanson « À force de retarder le vent » de Jann Halexander) ;

 

 

Le héros bobo bisexuel a trouvé dans les espaces de l’infini que sont l’océan et le ciel les lieux idéaux où déverser son âme et son désir pour ne plus jamais les retrouver : cf. la chanson « Parler aux mouettes » de Stéphane Corbin, le film « Contracorriente » (2011) de Javier Fuentes-León, le film « Storm » (2009) de Joan Beveridge, le film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta (avec Luther, le héros homo habitant une maison-bateau en Californie), la pièce Confessions d’un vampire sud-africain (2011) de Jann Halexander (avec Prétorius se racontant face à la mer), le film « The Bridge » (2005) de George Barbakadze, le film « Cloudburst » (2011) de Thom Fitzgerald (avec Dotty, l’héroïne lesbienne, face à la mer), le film « Prora » (2012) de Stéphane Riethauser (avec Jan, le héros fixant l’océan), le film « Judas Kiss » (2011) de J.T. Tepnapa et Carlos Pedraza (avec Toph et son amant Zach face à la mer, assis sur un toit), le téléfilm « Clara cet été-là » (2003) de Patrick Grandperret, le film « Praia Do Futuro » (2014) de Karim Aïnouz, etc. Par exemple, dans la pièce Un Tango en bord de mer (2014) de Philippe Besson, Stéphane, le romancier homo bobo, écrit des pages entières sur les bords de mer ; son ex-amant Vincent rentre dans le même « trip » sentimentalo-gélatineux maritime (« Je vais aller marcher sur la plage, en attendant… »), même s’ils se défendent ensuite tous les deux de sombrer dans le « cliché ». Bref, la mer et le vent constituent les parfaits miroirs narcissiques du bobo… et ce qu’ils lui font dire – c’était à craindre – c’est bien du vent ! des larmes de joie forcée et surtout de déprime à la Mickey 3D !

 

 

« Aimer jusqu’à l’aurore, aimer encore, aimer le ciel. » (cf. la chanson « Lonely Lisa » de Mylène Farmer) ; « J’aime les fleurs et le vent dans les branches. » (Aldebert dans la comédie musicale HAIR (2011) de Gérôme Ragni et James Rado) ; « Impuissante, épuisée, Gabrielle regardait encore parfois la mer au loin comme le naufragé attend le secours d’une voile à l’horizon. Mais l’océan turquoise restait désespérément vide. Vide comme son âme qui ne trouvait pas le repos. » (cf. les dernières lignes du roman Je vous écris comme je vous aime (2006) d’Élisabeth Brami, p. 209) ; etc.

 

On voit souvent, dans les fictions homosexuelles, l’image d’un rideau balayé doucement par le vent, comme la métaphore d’une démission ou d’un abandon du désir : cf. le film « L’Homme de sa vie » (2006) de Zabou Breitman, par exemple. « Dehors, par la porte-fenêtre encore ouverte, c’est toujours l’été, toujours le soleil, à peine un léger souffle qui fait se soulever un rideau, une chaleur, une douceur sur tout. » (Vincent, le héros homosexuel du roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, p. 22)

 

La simulation de contemplation émue de la mer – et plus globalement l’exposition à la beauté esthétique (un joli film, un paysage grandiose, un grand concert classique, une belle expo, un coucher de soleil…) –, c’est la technique de drague la plus cheap (… et la caution morale la plus navrante) que le libertin bobo ait trouvée lors de sa première rencontre réelle avec l’ami internaute qu’il ne connaît que depuis quelques semaines (ou heures) et sur lequel il va se jeter à corps perdu le soir même, pour ne pas passer pour un chaud lapin … et pourtant, elle marche quasiment à tous les coups ! À croire que les héros homosexuels sont vraiment les proies faciles du romantisme bon marché ! Il suffit de jouer l’épicurien, l’Homme contemplatif devant la Nature, pour devenir irrésistible et crédible en amour : « Il m’entraîne dans le métro, sans mot, c’est long, puis dans les labyrinthes du Louvre, sur une petite prairie isolée par une barrière de buissons aux branchages nus, l’herbe gelée crisse sous nos pas. Il enlève ses deux gros gants, son écharpe, son bonnet, son manteau, son pull, son tshirt, il ordonne ‘Fais pareil’. Quand il a fini, dans son petit slip made in India, il s’allonge dans l’herbe, sur le dos. Je le rejoins, transis de froid. Il se tourne et murmure doucement en grelottant ‘Maintenant respire, fort, à fond, le plus possible, sens les odeurs, ferme les yeux, le froid ça va passer quand tu auras oublié où tu es. On est bien là, non ?’ Je chuchote un ‘oui à peine audible, mais j’ai envie qu’il me prenne dans ses bras. Il ne le fait pas. Petit à petit, il tremble moins. Je le regarde. Il est apaisé et étrangement calme. Je l’aurais cru mort si son ventre ne se levait pas à intervalle régulier. Je le trouve beau, jeune, fort. Après un moment, il se rhabille, je l’imite. Je lui demande son prénom, il répond ‘H.’ et j’ajoute ‘Tu vois, ce qui est important, c’est de vivre chaque instant. Peu importe quoi, peu importe avec qui. Puis il dit ‘Adieu’ et il s’en va sans se retourner. Je hurle le plus fort possible ‘Connard, gros connard, sale pédé de merde, va crever. » (Mike, le narrateur homo, en parlant de « H. » qu’il rencontre à la gare du Nord, dans le roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, p. 61)

 

Le bobo bisexuel se sert de la Nature pour satisfaire son narcissisme égocentré de dragueur à deux balles. Il déguise ses pulsions égoïstes et sexuelles en hédonisme, en amour des plaisirs naturels, évacue de sa vie la quête du Sens au profit de la glorification vaniteuse des sens. « Liberté des corps, égalité des sexes (c’est moi qui prend la mesure), fraternité et sonorité ! Soyez vous-même, réveillez vos sens ! Ne dites jamais la première chose qui vous vient par la tête, c’est toujours de la fatalité, un réflexe… Soyez naturel, dites la deuxième ! Vous verrez, la deuxième chose qui vous vient à l’esprit, c’est souvent, le corps… » (la « folle » militante, dans la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier)

 

Comme le bobo bisexuel ne se choisit pas d’autre Dieu que lui-même et que son petit bagage de valeurs humanistes politiquement correctes (la tolérance, l’égalité, la différence, la solidarité, à peine le respect, etc.) qui ne veulent rien dire en soi, il lui arrive très souvent de faire preuve d’un holisme qui spiritualise les objets. Plus clairement, il prête des sentiments aux choses, aux animaux, aux paysages, bref, à tout ce qui possède très peu de désir et de liberté, contrairement à l’Homme : « Est-ce de l’une de ces statues que jaillit un gémissement nostalgique ? » (le narrateur homo de la nouvelle « Au Musée » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 112) ; « Les jours de pluie, mes jouets sont vivants. » (cf. la chanson « Parler tout bas » d’Alizée) ; « Les objets comme des collections de sable, témoins de nos escales dans le monde amoureux. » (le Comédien dans la pièce Les Hommes aussi parlent d’amour (2011) de Jérémy Patinier) ; « Autour de vous, le bourg défile à toute vitesse. Tu fixes les tours de brique et de silex du château de Dieppe. On dirait qu’elles te disent au revoir. » (Félix, l’un des héros homosexuels du roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 23) ; « Autour de toi, la nature prend des notes. » (idem, p. 100) ; « Tu es peut-être tout simplement dans ta chambre, avec cet ours stupide qui te regarde. Il ne connaît pas son bonheur ! Il veille sur toi depuis si longtemps. J’aimerais tellement être à sa place. » (Bryan à son amant Kévin, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 303) ; « Dans cette ville, on ne pouvait jamais être sûr de ce qui s’était passé. La souffrance s’imprégnait-elle dans les murs des bâtiments, les cris capturés telle une image sur une plaque photographique ? » (Jane, l’héroïne lesbienne, à propos de Berlin, dans le roman The Girl On The Stairs, La Fille dans l’escalier (2012) de Louise Welsh, p. 39) ; etc. Ça s’appelle la schizophrénie animiste. Tout à fait.

 

Le bobo bisexuel applique une forme de « matérialisme vert », d’idolâtrie profane, si vous préférez. Paradoxal pour un être qui se veut détaché du matériel… Et beaucoup plus grave qu’on ne le pense, puisqu’à travers une idéologie apparemment alter-mondialiste et généreuse, il cherche à ne plus être libre et devient aussi matérialiste et superficiel que les matérialistes bourgeois qu’il prétend neutraliser : « Tout glisse et roule sur moi. Rien ne pénètre. » (Julia, l’héroïne lesbienne du film « Como Esquecer ? », « Comment t’oublier ? » (2010) de Malu de Martino) Il se présente comme un électron libre, un éternel errant (géographique et désirant), un globe-trotteur itinérant sans attache et sans but, totalement « free » dans sa tête, mais aussi peu libre : « Je suis habituée à ma vie de nomade. » (Helena, l’autre héroïne lesbienne du même film)

 
 

La sacralisation bobo du détail médiocre

 

Habituellement, le héros bobo bisexuel joue l’ermite-artiste s’émouvant lui-même d’être capable – dans l’adversité et le néant que serait sa vie – de capter malgré tout des petites choses de la vie (« ces petits rien qui font ces petits tout » comme le parodie l’humoriste Élie Sémoun) : cf. l’album Être amoureux : Petits bobos, petits bonheurs (2005) d’Élisabeth Brami, les chansons « Des milliers de baisers » et « Je t’aime encre » de Céline Dion, la chanson « La Liste » de Rose, le roman La Première Gorgée de bière et autres plaisirs minuscules (1997) de Philippe Delerm, le film « C’est une petite chambre aux couleurs simples » (2013) de Lana Cheramy, etc. Sa fausse humilité s’exprime par un manque de prétention. Il choisit petit car c’est un petit joueur, qui s’installe dans sa timidité, sa lâcheté et une sobriété tellement forcée qu’elle en devient bourgeoise. « C’est ça le plus important : les petites choses. » (Camille, la mère dans le film « Après lui » (2006) de Gaël Morel) ; « Il y a toujours des raisons de s’émerveiller, de voir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide. » (Stéphane Corbin lors de son concert Les Murmures du temps au Théâtre de L’île Saint-Louis Paul Rey, à Paris, en février 2011) ; etc.

 
 

L’Homme spirituel mais sans Dieu

 

Comment vivre sa spiritualité tout en renonçant à Dieu-Église ? Le personnage bobo bisexuel tente d’opérer ce tour de force impossible en misant toutes ses « forces » et ses espoirs sur lui-même et sur les Hommes. Autant dire qu’il se prépare à de grosses déceptions ! car l’Homme sans Dieu et sans Institution religieuse à son service devient vite un triste saint, un égoïste relativiste, un goujat (sans autre morale que ses envies du moment et ses petites « valeurs »), un indifférent, un salaud que rien ne touche : « J’étais soudain libre. Libre et libérée du fardeau de la connaissance, et donc de toute morale qui en découle. Seuls comptaient les sentiments. Et les sensations. » (Anamika, l’héroïne lesbienne du roman Babyji (2005) d’Abha Dawesar, p. 27) ; « Je suis l’enfant insouciant. Je n’ai pas de morale. » (Vincent, le héros homosexuel du roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, pp. 46-47) ; « D’ailleurs, rien n’est grave. » (idem, p. 30) ; « Je pourrais être, si l’on m’autorisait cette formule usée, le bel indifférent. » (idem, pp. 26-27) ; « Il faut passer par des chemins de traverse, porter un chapeau mou, une écharpe, avoir l’air de rien. » (Félix dans le roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 56) ; etc.

 

Chez lui, l’indifférence individualiste est fêtée comme une singularité, une pureté, un luxe, une audace, une posture esthétique de dandy. « Cette indolence est ma signature, cette nonchalance. » (Vincent dans le roman En l’absence des hommes de Philippe Besson, p. 151) ; « Je suis éloigné de toute idée de provocation. Je dis les choses comme elles me viennent sans véritablement les réfléchir. » (idem, p. 142) ; « Vous êtes ainsi, n’est-ce pas ? indifférent. […] C’est en hommage à votre pureté absolue, à votre honnêteté quasi virginale que je souhaite témoigner. » (la figure de Marcel Proust s’adressant à son jeune amant Vincent, op. cit., pp. 105-106) Péteux pédant pédé, je vous dis.

 

Le héros bobo bisexuel croit en une sainteté accidentelle et non-libre : cf. le film « Nazarín » (1958) de Luis Buñuel, le film « L’Évangile selon saint Matthieu » (1964) de Pier Paolo Pasolini, etc. « Le jeûne assis durera quarante jours et prendre fin comme il aura commencé, sans que je le décide vraiment. » (Vincent Garbo dans le roman éponyme (2010) de Quentin Lamotta, p. 111) Et comme il essaie quand même de trouver parfois un sens à sa vie, et répondre à sa soif de croyance, il va souvent essayer de se créer une « home-made religion » sans Dieu, sans Institution ecclésiale, sans incarnation. Et là, c’est le ridicule assuré…

 

 

On le voit imiter les rites catholiques sans en assumer l’âme, en les instrumentalisant sous forme de folklore New Age ou bouddhisant pour s’autosacraliser lui-même. Comme le démontre très justement l’historienne Marie Pinsard, « chez le bobo, tout est rituel, rien n’est sacré ». Le bobo bisexuel s’habille tout en blanc, compose des « chansons du dimanche », adopte un nouveau calendrier avec des fêtes qui ne sont plus festives (la Fête du Sida, la Journée mondiale de la Lutte contre l’Homophobie, la Fête de la Musique, la Marche des Fiertés, etc.), fait brûler les barrettes d’encens dans son salon, s’embaume de toute sorte de crèmes relaxantes et d’huiles essentielles, fait des chemins de saint Jacques non-agréés avec ses amis randonneurs, met des bougies (on y revient tout de suite après) autour de sa baignoire et dans sa chambre à coucher, participe à des ateliers sophrologie ou massages, fout son canapé dans des endroits improbables (comme les Cranberries), etc.

 

Film "Contracorriente" de Javier Fuentes-León

Film « Contracorriente » de Javier Fuentes-León


 

« Là-bas, la marche est devenue une religion ! » (Suze, l’héroïne lesbienne partie « se ressourcer » en Ardèche, dans le one-woman-show Wonderfolle Show (2012) de Nathalie Rhéa)

 

 

Le héros bobo bisexuel rêve d’une cérémonie de mariage dans une yourte, dans une forêt « celtique », ou face à la mer (les églises-bâtiments, c’est ringard, c’est vrai…), brillante de mille feux et de mille pétales de roses (c’est bio, les pétales de roses), en partant en amoureux en pirogue, en bicyclette ou sur une caravane tzigane : cf. le film « Rachel Getting Married » (« Rachel se marie », 2008) de Jonathan Demme, le film « A Family Affair » (2003) d’Helen Lesnick, le vidéo-clip de la chanson « The Edge Of Glory » de Lady Gaga, etc. Par exemple, dans la pièce Folles Noces (2012) de Catherine Delourtet et Jean-Paul Delvor, Jean-Paul, le héros bisexuel, est obnubilé par le recyclage écolo et la sauvegarde de l’environnement : il fait même faire à sa femme une robe « en toile de maïs ».

 

Vidéo-clip de la chanson "Only Gay In The World"

Vidéo-clip de la chanson « Only Gay In The World »


 

Les amis de fortune du héros bobo bisexuel (soit Monsieur le Maire, soit un pasteur évangélique complaisant, soit un homme politique, soit le pote-gay-friendly-qui-passait-par-là) jouent volontiers le rôle du prêtre catholique qui aurait dû, à ses yeux, les marier, lui et son/sa partenaire : cf. le film « Cloudburst » (2011) de Thom Fitzgerald (avec le vieux couple de vieillardes lesbiennes, mariées in extremis par le jeune autostoppeur), toujours le vidéo-clip de la chanson « The Edge Of Glory » de Lady Gaga (avec le bon pote, « Black » évidemment, et son chapeau bobo), le film « Quatre mariages et un enterrement » (1993) de Mike Newell (trop exccccellent, l’« humour anglais » qu’on comprend pas…), la publicité « Love For All » pour la marque de vêtements Björn Borg (dans laquelle le spectateur découvre progressivement que le mariage religieux auquel l’assemblée va assister ne se fait pas entre un homme et une femme, mais entre deux prêtres devant une femme pasteure) ; etc.

 

Vidéo-clip de la chanson "Edge Of Glory" de Lady Gaga

Vidéo-clip de la chanson « Edge Of Glory » de Lady Gaga


 

Le héros bobo bisexuel est la version contemporaine des hypocrites pharisiens du temps de Jésus, un homme qui est « croyant » mais « non-pratiquant », qui dit qu’il a la foi mais qui n’agit pas en fonction, qui désire aimer mais n’aime pas en actes, qui se sert de l’Église (où il met rarement les pieds) pour se regarder le nombril et spiritualiser ses sens dans une religiosité sensibleriste : « Mes désirs étaient aussi forts que les bruits de la cloche de l’église. » (cf. une réplique du film « Dans le village » (2009) de Patricia Godal) ; « Libérée de ce passé, elle s’aperçoit qu’elle [Gabrielle, l’héroïne lesbienne] croit encore aux miracles : retour de vigueur, espoir insensé. Elle croit à la naissance d’autres mots, d’autres émois. » (Élisabeth Brami, Je vous écris comme je vous aime (2006), p. 124) ; « Ça va aller. J’ai la foi. » (Ronit, l’héroïne lesbienne du roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman, p. 305) ; etc.

 
 

Le silence vide sacralisé

 

Pour continuer la liste de ces codes bobos qui « font religieux » mais qui sont concrètement vidés de sacré et d’incarnation humaine, on a le Roi des Rois : le Silence ! Le vide, le silence, la pudeur, chez le romantique bobo, sont sacralisés, deviennent des absolus en soi, des idéologies. Il ne vient jamais à l’esprit du bobo bisexuel de penser qu’il puisse exister des silences pleins, mais aussi des silences très vides et très creux (qui s’appellent « nullité »), des silences violents (qui s’appellent « censure », « démission de la pensée », « lâcheté » ou « drogues ») : cf. le film « Week-End » (2012) d’Andrew Haigh, le roman Le Contenu du silence (2012) de Lucía Etxebarría, la chanson « Mes silences » de Claire Keim, l’album « La Pudeur » d’Oshen (la Lesbienne invisible) ; etc. « Ce qui se produit a quelque chose de sacré, de miraculeux. » (Vincent à son amant Arthur, dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, p. 40) ; « Silence, le silence, c’est le mieux. » (Esti, l’héroïne lesbienne du roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman, p. 263) ; « Il nous faut du temps, des insomnies, des engueulades, des retrouvailles à la bougie. Il nous faut du vent, un peu de pluie, de longues balades et pas de bruit. Non pas de bruit. […] Il nous faut aussi un jean usé que l’on partage. Deux trois secrets d’enfants pas sages. Il nous faut l’envie de rendez-vous, un très grand lit sans rien autour. Non rien. […] » (cf. chanson « Il nous faut » d’Élisa Tovati et Tom Dice) ; « Je parle, je parle, je parle. À chacun son fardeau et à moi l’innocence. Je dis tout ça, oui mais tu vois, je me défile. Oui j’ai dit ça et puis soudain, je reviens à la ligne. Car la pudeur est une robe que je porte. Car la pudeur, une frontière qui me conforte. Car la pudeur, la pudeur ne dira pas. La pudeur ne dira pas. » (cf. la chanson « Je parle je parle » de Pauline) ; etc.

 

 

Dans la vie du bobo bisexuel, au bout du compte, c’est l’amant et les pulsions – temporairement qualifiées de « sentiments » – qui finissent par prendre la place de Dieu : « Vous, comme ça, trônant dans ce décor mi-colonial mi-artiste. Vous, ma Gabrielle. » (Émilie s’adressant à son amante Gabrielle, dans le roman Je vous écris comme je vous aime (2006) d’Élisabeth Brami, p. 143)

 
 

L’insupportable voix-off

 

 

Le plus fascinant dans la prétention silencieuse du bobo à se prendre pour Dieu, c’est qu’il laisse parler généralement son orgueil par une voix-off : une espèce de filet vocal fatigué et doucereux, parfois sirène (façon pin-up sixties suicidaire underground, venue d’outre-tombe), anesthésiant et infantilisant, qui raconte des fadaises ou des sensations, avec un lexique vaguement ésotérique : comme par exemple dans le film « Partisane » (2012) de Jule Japher Chiari, dans beaucoup de films de François Zabaleta et de Christophe Honoré, dans énormément de publicités et de bandes-annonces de films actuels. Les insipides navets oscarisés « The Tree Of Life » (2011, Terrence Malick) et « The King’s Speech » (2010, Tom Hooper), sans autre message « profond » que « l’important c’est d’être soi et de ressentir la vie », nous poursuivent ! Cette petite voix-off narcissique (qui se fait passer pour la voix de la conscience alors qu’elle est plutôt l’inverse : une voix de l’inconscient, autrement dit la voix des pulsions et du refoulé humain, pas spécialement connu pour être tendre… même si elle a des phases de mollesse), je trouve ça personnellement pervers et diabolique (le mot est lâché), en plus de creux !

 

 

C’est la voix de la sincérité (ou bonne intention) déconnectée de l’agir. La voix du schizophrène qui se sert du beau pour déconnecter celui-ci du bien et du vrai. Par exemple, dans le docu-fiction érotique « New York City Inferno » (1978) de Jacques Scandelari, le héros homosexuel, Paul, se transforme en espèce de voix-off romantique qui à la fois communique dans le vide avec Jérôme son amant absent, mais en images, enchaîne les « plans cul » avec d’illustres inconnus (chauffeur de taxi, vendeur sur un marché, etc.).

 

Cette voix-off, qui initialement était censée illustrer un propos et être au service du Réel, est devenu un but. Et on la retrouve dans énormément de créations bobos bisexuelles d’aujourd’hui. Particulièrement dans la bande-annonce cinématographique actuelle. Nous, spectateurs, sommes conviés à assister au spectacle de l’exhibition émue du personnage (ou du réalisateur : on ne sait plus trop !) qui s’écoute parler, et qui avant tout veut nous anesthésier et nous faire CONSOMMER (de l’image technique, de la beauté plastique, du bon sentiment, du sexe, de la pulsion).

 

 
 

La folie bobo des bougies

 

 

Dernier reliquat pitoyable de religiosité chrétienne visible dans les œuvres de fictions homo-érotiques occidentales : la bougie (voire la guirlande lumineuse dans un lieu improbable : genre dans une forêt ou un lac la nuit).

 

Film "El Niño Pez" de Lucía Puenzo

Film « El Niño Pez » de Lucía Puenzo


 

Je me suis amusé à recenser dans les oeuvres toutes les fois où les personnages homos (se) sont représentés et (auto-)sacralisés autour d’une baignoire encerclée de bougies, ou un lit « nuptial » bordés de torches, ou une garden party décorée de lampions : cette icône top-bobo est juste omniprésente ! cf. le film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta (avec les bougies dans le salon, et les barrettes d’encens), le film « Shortbus » (2005) de John Cameron Mitchell (surtout la scène finale, avec les bougies sur les rebords des fenêtres, pour fêter l’amour universel asexué et le dieu « Orgasm »), le film « Harvey Milk » (2008) de Gus Van Sant (avec la procession aux flambeaux à la fin), le film « Morrer Como Um Homen » (« Mourir comme un homme », 2009) de João Pedro Rodrigues (avec Rosário et le travesti Tonia dans le cimetière décoré de bougies), le film « El Niño Pez » (2008) de Lucia Puenzo, le film « Les Yeux fermés » (1999) d’Olivier Py, le film « Howl » (2010) de Rob Epstein et Jeffrey Friedman (avec les bougies autour du miroir), le film « Cloudburst » (2011) de Thom Fitzgerald (avec les bougies autour de la baignoire de Dotty, l’héroïne lesbienne), le film « Seeing Heaven » (2011) de Ian Powell, le film « The Boys In The Band » (« Les Garçons de la bande », 1970) de William Friedkin (avec l’appartement d’Harold et de Michael, décoré de lanternes et de lampions sur la terrasse new-yorkaise), le film « Children Of God » (« Enfants de Dieu », 2011) de Kareem J. Mortimer (avec les lampions sur la plage), la pièce Quartett (1980) d’Heiner Müller (mise en scène en 2015 par Mathieu Garling), etc.

 

Film "Seeing Heaven" de Ian Powell

Film « Seeing Heaven » de Ian Powell


 

« Il [Simon] allume des bougies chauffe-plat qu’il pose sur le rebord de la fenêtre et sur la table de nuit, à côté d’une bouteille de vin rouge que je viens d’ouvrir. Dans la lumière vacillante, il me rejoint dans le lit où étendu sur le dos, je joue avec mes pieds. […] Il bande. J’embrasse son front, il s’endort. » (Mike, le narrateur homo du roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, p. 33) ; « Simon enfile une guirlande lumineuse autour de son cou et se laisse tomber dans un chariot de supermarché qu’il a trouvé dans la rue et monté tout seul. L’extrémité de sa guirlande le cloue irrémédiablement à une prise électrique. On écoute Chet Baker. » (idem, p. 78) ; « Nous allons dans la chambre, j’indique ‘Le lit droit devant, propre, draps changés ce matin, pour toi. Une bouteille d’Évian et un cendrier, des bougies. » (Mike racontant son « plan cul » avec un certain Vianney qu’il accueille chez lui alors qu’il a les yeux bandés, idem, p. 84) ; « Les amoureux sont là, au milieu de leur chambre, éclairée uniquement par des bougies. » (Jean-Philippe Vest, Le Musée des amours lointaines (2008), p. 13) ; « Je me souviens que nous avons fait l’amour les lumières allumées. » (Denis à son amant Luther, dans le film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta) ; « J’allumerai des bougies, j’mettrai de la musique exotique… » (cf. la chanson « J’attends que tu te déclares » de Mélissa Mars) ; « Jean-Luc voulait mettre des bougies quand on faisait l’amour, enfin, quand on essayait. » (la femme à propos de son ex-compagnon Jean-Luc, devenu homo, dans la pièce La Fesse cachée (2011), p. 85) ; « Il [Bertrand] se glisse dans son bain chaud, savourant chaque seconde du contact de l’eau avec sa peau. Il a pris soin d’éteindre les lumières pour donner la place aux lueurs jaunes et orangées, quelques chandelles disposées autour de la baignoire. Un air de Vivaldi lui rappelle que le printemps est déjà bien loin derrière, que c’est plutôt l’hiver qui s’annonce sur la métropole. » (Denis-Martin Chabot, Accointances, connaissances, et mouvances (2010), p. 36) ; etc.

 

Film "Heavenly Creatures" de Peter Jackson

Film « Heavenly Creatures » de Peter Jackson


 

Par exemple, dans la pièce La Thérapie pour tous (2015) de Benjamin Waltz et Arnaud Nucit, le Dr Katzelblum suit en thérapie un couple gay Benjamin/Arnaud parce qu’Arnaud ne s’assume pas comme homo. Il leur propose trois options d’ateliers au choix : une visite au Musée de la Mode, un atelier de création de bougies parfumées, et un atelier Mylène Farmer.
 

Dans le roman The Girl On The Stairs (La Fille dans l’escalier, 2012) de Louise Welsh, l’appartement bobo aseptisé dans lequel le couple lesbien formé par Jane et Petra brille de mille feux : Petra offre des bains avec bougies à sa compagne (« Jane éprouva un bref instant de désarroi en voyant que la bougie avait diminué de plus de deux centimètres. », p. 42) ; et quand elles organisent des dîners mondains chez elles, il y a plein de bougies, et la description de ces dernières s’accompagne immédiatement, comme par hasard, d’un discours sur les nouveaux riches bourgeois-bohème (« La femme envoyée par le traiteur avait dressé la table et celle-ci resplendissait sous l’éclat du cristal, de l’acier inoxydable et des bougies. De temps en temps, des diamants ou de l’or envoyaient des étincelles de lumière scintillantes, mais les banquiers et leurs partenaires étaient vêtus avec le genre de modestie propre aux gens vraiment riches. […]Petra avait déclaré : ‘Les Glaswegiens s’habille soit comme des clochards, soit comme des nouveaux riches américains qui veulent en mettre plein la vue. ’ Jane avait mis un moment à comprendre qu’elle entrait dans la catégorie clodo de ce verdict, mais l’habitude de Petra de lui offrir de nouveaux vêtements l’avait trahie. », pp. 109-110).
 
 

« Je suis vivant »

 

La déprime éthérée du bobo bisexuel éloigné du Dieu-Église se dilue et s’alimente dans une forme d’hédonisme chronique (« Je suis vivant »), d’optimisme forcé (« Même si ça n’a pas duré, au moins, j’ai aimé, j’ai senti, j’ai joui » : Sandrine Kimberlain « J’ai aimé »), d’élan combatif appris (« Non, rien de rien, non, je ne regrette rien »), qui ne règle absolument pas les problèmes, n’aboutit pas à un changement profond de comportement, et ne constitue que la maigre consolation du perdant (« L’important, c’est d’avoir essayé, c’est d’avoir participé. ») : « Je me suis trompé quelquefois… mais j’ai aimé. » (Océane Rose-Marie, la lesbienne invisible alias « Oshen », lors de son concert à L’Européen de Paris, le 6 juin 2011) ; « Je ne savais pas que la vie c’était tant d’émotions ! » (Bryan, le héros homosexuel du roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 208) ; « Dans ce mal, je me sens vivant. » (Denis, le narrateur homo du film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta) ; « Le corps cassé. Toujours vivant. Je traverse l’été. » (une femme dans le film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta) ; « Nous demeurons longtemps, vraiment, dans cette immobilité. Nous sommes au centre de ma chambre, au centre du monde. Nous sommes immobiles et vivants. Nous sommes au plus près du vivant. » (Vincent s’adressant à son amant Arthur, dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, p. 40) ; « Je suis vivant. J’ai mon sang. J’ai des organes. » (Claude dans la comédie musicale HAIR (2011) de Gérôme Ragni et James Rado) ; « Mais je suis vivante. J’ai des pulsions comme tout le monde. » (Julia, l’héroïne lesbienne du le film « Como Esquecer ? », « Comment t’oublier ? » (2010) de Malu de Martino) ; « Je suis vivant parmi les vivants. » (cf. la chanson « De nous » de Stefan Corbin) ; « L’odeur du feu, la cheminée, un vieux berger dans la montagne. Je suis vivant. » (idem) ; « MAIS VOUS ÊTES VIVANTE ! » (Émilie s’adressant à son amante épistolaire Gabrielle, dans le roman Je vous écris comme je vous aime (2006) d’Élisabeth Brami, p. 64) ; etc.

 

Quand l’esprit bobo dit qu’il « est vivant », il faut l’entendre non pas dans son sens positif et altruiste de « Joie vraie » et d’« Amour plein », mais bien de « jouissance » égoïste, de « bien-être » ponctuel. « Être vivant » se limite à « être sensitif », à verser dans la sensiblerie, la superficialité de l’épiderme, l’affectif ou le génital pulsionnel : « Kévin est là et bien vivant, je confirme ! Je souris en faisant allusion à la nuit que nous venions de passer ensemble. » (Bryan, le héros homosexuel du roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 360) ; « Martin me donne l’impression d’être terriblement vivant. » (Thierry, le héros homosexuel par rapport à son amour pour son compagnon Martin, dans la série Joséphine Ange-gardien (1999) de Nicolas Cuche, épisode 8 « Une Famille pour Noël ») ; « Pourtant, je ne me suis jamais sentie aussi vivante. » (Catherine après sa nuit d’amour libertine en trio avec le couple marié Fanny/Jean-Pierre, dans la pièce Un Lit pour trois (2010) d’Ivan Tournel et Mylène Chaouat) ; etc.

 

Le personnage bobo homo utilise le sexe pour avoir encore la sensation d’être en vie… mais ce qu’il ne dit pas, c’est que pour se réfugier à ce point dans le sensitif, dans les plaisirs faciles, il faut être sacrément drogué, anesthésié, malheureux, hors de sa sphère de conscience, se conduire vraiment en animal ou en minéral. Bref : ne plus se sentir. Il cherche à tout prix à ce que son corps vibre, jouisse, exulte… parce que dans le fond, il ne sent plus son cœur, et a honte d’avouer sa haine de lui-même.

 
 

Vive les vieux !

 

Avec le temps, quand le héros bobo bisexuel est philosophe ou qu’il s’assagit « un peu moins négativement que prévu », il décline son désir de mourir en désir de vieillir.

 

Il se la joue alors GPI (Grand Patriarche Infréquentable), qui attend dignement la fin de vie, comme un animal blessé « à la Jean Genet » ou « à la Violette Leduc », qui ne se révoltera pas contre la mort mais bien contre les Hommes et toutes leurs Institutions, qui se laissera mourir (d’alcool, de sexe, de nicotine, de cancer… : « Encore un que les Boches n’auront pas ! ») avant que la Science et l’Église (car le bobo est un « bouffeur de curés » invétéré, ne l’oublions pas) ne lui mettent la main dessus : « Bientôt, en février, toute la tribu se réunira à nouveau, à l’occasion de l’anniversaire de la mort d’Alfred. Un rite dont elle se passerait bien. Elle n’a jamais pu supporter les larmes, ni les siennes ni celles des autres. Surtout en public. » (Gabrielle, l’héroïne lesbienne de 80 ans, dans le roman Je vous écris comme je vous aime (2006) d’Élisabeth Brami, p. 87) ; « Depuis la mort de son mari, elle [Gabrielle] est consciente d’avoir sensiblement augmenté la consommation de cet ‘élixir de jouvence [whisky] préconisé par Marc, son ami de longue date et médecin traitant. Elle n’est pas dupe. Qu’a-t-elle à perdre à quatre-vingt ans ? » (idem, p. 15) « La silhouette d’une vieille femme apparaît. Pas très grande, des cheveux bouclés et gris, elle porte un tablier de cuisine sur une robe en toile un peu défraîchie. Elle me demande ce que je veux, d’un air pas très engageant. […] Elle hésite visiblement à me claquer la porte au nez. […] Le plus dur est fait : elle m’a fait entrer. Elle sort des tasses d’un vieux buffet et m’offre du thé. Elle reste froide et méfiante, mais accepte de répondre à mes questions. Je lui confie que j’enseigne l’histoire dans un petit lycée de Sarre. Elle me déclare qu’elle méprise les historiens et leurs mensonges. Je lui parle de mon projet de livre. Elle me dit qu’elle déteste les livres. Contre toute attente, elle ne s’oppose pas à ce que j’enregistre notre discussion. Mais elle me prévient : elle voue une haine féroce aux gens de mon pays. » (Théo, le narrateur du roman À mon cœur défendant (2010) de Thibaut de Saint-Pol, pp. 17-18) ; « Tôt ou tard, je parviendrai à l’apprivoiser. » (idem, p. 28) ; etc.

 

Par exemple, le héros bobo bisexuel aime s’imaginer à une autre époque que la sienne (surtout les années 1920 ou les années 1960-1970). Il est fondamentalement anti-traditionnaliste mais pourtant passéiste et nostalgique. Il n’aime pas les vieux (en tant que personnes réelles ; rappelez-vous qu’il veut faire table rase de son passé, et qu’il a dit « merde » à ses parents et grands-parents) mais le vieux ( = le « style ‘vieux’ », l’idée de « vieux », l’allégorie de vieillesse, les Bidochons et les Deschiens, la vieille aristo qui a la classe, le vioc en peinture, quoi). « La terre des temps anciens dans mes lignes de vie… » (cf. la chanson « La Terre des temps anciens » de Stefan Corbin) ; « T’as braqué un vide-grenier ? » (Glen ironisant sur le mobilier d’appartement de son amant Russell, dans le film « Week-end » (2012) d’Andrew Haigh) ; etc.

 

D’une part, il développe une passion pour tout ce qui est ancien (les vieilles pierres, le Vieux Campeur, les vieux meubles en bois, les vieilles cheminées, les jouets anciens, les vieux tourne-disques vinyles, etc.), pour le rétro (les vieux cons, Brigitte Fontaine, l’esthétique des années 1960-1980, les chanteurs rebelles des années Saint-Germain, l’ambiance jazzy ou cabaret des « années folles », etc.). Rétro-bobo-homo ! : cf. la pièce Copains navrants (2011) de Patrick Hernandez (avec Vivien, le héros homo, qui a l’habitude de faire les brocantes ; et Norbert, son amant, qui interprète des chansons d’Édith Piaf), le film « Une si petite distance » (2010) de Caroline Fournier (avec une grande place laissée à la nana black jazzy), le film « Mathi(eu) » (2011) de Coralie Prosper (avec la chanson « La Vie en rose » d’Édith Piaf), etc.

 

Le héros bobo homo se dit fan des chanteurs seventies (excepté peut-être ceux du disco… encore que… il se contredit tellement qu’il peut épisodiquement se payer le luxe d’aimer le kitsch !) tels que François Hardy, Georges Brassens, Jean Ferrat, Anne Sylvestre, Barbara, Marie Laforêt, Jacques Brel, Léo Ferré, etc. : cf. la comédie musicale Chantons dans le placard (2011) de Michel Heim, le film « Mathi(eu) » (2011) de Coralie Prosper (avec la reprise de la chanson « La Vie en rose » d’Édith Piaf), le film « Une Nuit ordinaire » (1996) de Jean-Claude Guiguet (avec la chanson « J’ai rendez-vous avec vous » de Georges Brassens), le film « La Bête immonde » (2010) de Jann Halexander (avec les références à Anne Sylvestre), etc.

 

« Il se demandait si, comme dans la chanson de Barbara, à travers le visage de ceux qu’il avait aimés après Malcolm ou essayé d’aimer, ce n’était pas encore son image qu’il recherchait. […] Ils lui ressemblaient. » (Adrien, le héros homosexuel du roman Par d’autres chemins (2009) d’Hugues Pouyé, pp 34-35) ; « Mais toi, tu es le premier – Mais toi, tu es le dernier’… Tu connais ? C’est une vieille chanson d’Édith Piaf que ma mère écoute parfois, ça s’appelle : ‘À quoi ça sert l’amour ?’ Les paroles sont géniales ! » (Kévin s’adressant à son amant Bryan, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 117) ; « Un dimanche après-midi, alors que nous étions chez lui, Kévin me fit écouter une chanson : ‘L’Hymne à l’amour’. J’eus les larmes aux yeux, la gorge serrée et les poils hérissés. Content de lui, il observa ma réaction et pleura avec moi. » (Bryan, idem, p. 140) ; etc.

 

Le bobo bisexuel aime se faire pleurer sur un air rétro : « Le jeune amant entend dans sa tête Jacques Brel qui chante ‘Voir un ami pleurer’, un des nombreux grands artistes que Bertrand lui a fait découvrir. Souvent Marcel doit aussi essuyer ses yeux mouillés. » (Denis-Martin Chabot, Accointances, connaissances, et mouvances (2010), p. 25) Chez lui, il y a une esthétisation top homo et ado de la souffrance, une souffrance liée à la musique du passé.

 
 

… et vive le vieux marin breton !

 

Film "Son Frère" de Patrice Chéreau

Film « Son Frère » de Patrice Chéreau


 

D’autre part, le personnage « intellectuel » bobo bisexuel adore « le » vieux marin breton, ou le papy qui sera son « pote » (du moment qu’il ne fait pas partie de sa famille de sang, ça va…). En général, il se plait à s’extasier devant les vieux clodos. Le vieillard duquel il se rapproche a un petit côté « maître spirituel non-agréé » : « C’était un barbu rastaquouère dans la quarantaine, installé dans la position du lotus, maigre, noueux, aux yeux d’un vert étonnant, à côté de qui j’avais justement décidé de m’asseoir pour avoir la paix, les contemplatifs étant rarement diserts. » (Jean-Marc, le narrateur homosexuel, décrivant sa rencontre avec le vieux « Lotus » sur l’île de Key West, dans le roman Le Cœur éclaté (1989) de Michel Tremblay, p. 133) ; « L’odeur du feu, la cheminée, un vieux berger dans la montagne. Je suis vivant. » (cf. la chanson « De nous » de Stefan Corbin) ; « Je viens de vider mon verre et de commander un autre demi quand un homme étrange entre et s’installe par le soleil et le sel, il a la tête du vieux loup de mer qui a parcouru tous les océans du globe, mais qui autrefois a dû avoir la beauté de ces marins que décrit Genet. » (Théo, le narrateur du roman À mon cœur défendant (2010) de Thibaut de Saint-Pol, p. 124) ; « J’ai fait un autre rêve, voilà quelques jours. J’étais dans une espèce de restaurant en plein air, entouré d’arbres et de buissons. Je déjeunais avec un vieil homme – il me faisait un peu penser à mon père. » (Ronit, l’héroïne lesbienne du roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman, p. 304) ; « C’est bio, une vieille. » (Ali Bougheraba dans son one-man-show Ali au pays des merveilles, 2011) ; « Ils se bécotent, c’est mignon. » (Richard, le héros homosexuel regardant avec attendrissement et de loin Junn et Alan, le vieux couple de tourtereaux retraités hétéros qui se draguent comme des adolescents, dans le film « Lilting », « La Délicatesse » (2014) de Hong Khaou) ; etc.

 

Film "Shortbus" de John Cameron Mitchell

Film « Shortbus » de John Cameron Mitchell


 

Le portrait ému du vieux pépé « à la Léo Ferré », anti-conformiste, inflexible, vivant à la campagne, ayant encore une vie sexuelle débridée pour son âge, fumant comme un pompier, alcoolique, illustre bien la maladie du bobo moderne : l’obsession du « faire authentique » par son idée de l’anti-politiquement correct, par son idée de l’opposition… en utilisant si besoin est les exclus, les plus fous, les plus faibles, les plus innocents de la société, et donc parfois les plus susceptibles d’être moqués : cf. le vieux marin breton dans le roman Son Frère (2001) de Philippe Besson, Mathilde-Patachou dans le film « Drôle de Félix » (1999) d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau, Jeanne Moreau dans le film « Le Temps qui reste » (2005) de François Ozon, la grand-mère baba cool du film « Tan De Repente » (2003) de Diego Lerman, le grand-père déjanté dans le film « Little Miss Sunshine » (2006) de Jonathan Dayton, Élie le grand-père grincheux/attachant du téléfilm « Sa Raison d’être » (2008) de Renaud Bertrand, la vieille mère de Michael discrètement/rebellement gay friendly dans le roman Michael Tolliver est vivant (2007) d’Armistead Maupin, Marta la petite vieille du film « Hammam » (1996) de Ferzan Ozpetek, la grand-mère « mignonne » du film « Nos Vies heureuses » (1999) de Jacques Maillot (avec qui on est invité à entonner « Les Amants de Saint Jean » en se balançant de gauche à droite sur notre fauteuil), le papy du film « Martin (Hache) » (1997) d’Adolfo Aristarain, le vieux du film « Boy Culture » (2007) de Q. Allan Brocka, la rencontre avec le clochard du début du roman Les Clochards célestes (1963) de Jack Kerouac, Zulma la grand-mère travesti fumant de l’herbe et volant à l’étalage dans la comédie musicale Se Dice De Mí En Buenos Aires (2010) de Stéphan Druet, le vieux couple de lesbiennes Stella/Dotty dans le film « Cloudburst » (2011) de Thom Fitzgerald, le vieux couple d’homos Ben/George dans le film « Love Is Strange » (2014) d’Ira Sachs, le vieux descendant des Indiens apaches dans le téléfilm « Just Like A Woman » (2015) de Rachid Bouchareb, : le vieux disquaire muet dans le film « Mezzanotte » (2014) de Sebastiano Riso, la méchante tatie du film « Tatie Danielle » (1989) d’Étienne Chatiliez, le vieux couple de papy/mamie Baucis et Philémon dans le film « Métamorphoses » (2014) de Christophe Honoré, les vieux mineurs gays friendly (… qui font leur coming out pour certains) dans le film « Pride » (2014) de Matthew Warchusetc. D’ailleurs, le papy ou la mamie en question ne comprend pas trop ce qui lui arrive et ce qui lui fait mériter autant d’effusion filiale (cf. la réaction étonnée de la mamie que la chanteuse ZAZ serre dans ses bras, dans son vidéo-clip « Je veux »).

 

L’intellectuel bourgeois gauchiste (ou droitiste après tout ! Les extrêmes se rejoignent…) se met démagogiquement en scène en train de se laisser enseigner par des « gens de peu » que tout le monde prendrait pour des fous mais que lui seul serait capable d’approcher et de comprendre.

 

Je crois que cette identification au vieux rebelle, au-delà de la tendresse un peu condescendante, dit quelque chose de l’attitude du héros bobo bisexuel dans la vie : même s’il se la joue marginal cool, il se comporte en réalité très souvent en vieux gars ou en vieille fille coincé(e) et inflexible. Il fait passer son attitude pour de la pudeur ou un courageux refus des conventions… mais il y a beaucoup de frustration, de complexes, de peur chez lui. Il cache sa haine de lui-même derrière une fausse décontraction.

 

Et plus fondamentalement, l’attraction du héros homosexuel bobo pour les vieux désigne son désir homosexuel comme incestueux et immature. Par exemple, dans le film « Gérontophilia » (2013) de Bruce LaBruce, le jeune Lake est attiré sexuellement par les vieillards et tombe amoureux de l’un d’entre eux. Dans le film « C’est une petite chambre aux couleurs simples » (2013) de Lana Cheramy, Mister Jones, vieux peintre aveugle et admirateur de Van Gogh, est soigné dans une maison de repos par Bob, un jeune infirmier dont il tombe amoureux… et Bob va voir sa vision de la réalité transformée par l’imaginaire de Mister Jones.
 
 

Vivre dans une communauté (qui soit tout sauf religieuse !)

 

Comme le héros bobo bisexuel veut d’une Église sans Église, centrée sur ses « valeurs » et les gens qui pensent comme lui, il va absolument chercher vivre en groupe. De nombreux films à thématique homosexuelle chantent les louanges de la vie communautaire : cf. le film « Como Esquecer ? » (« Comment t’oublier ? », 2010) de Malu de Martino) (dans lequel Julia, l’héroïne lesbienne, se remet d’une douloureuse rupture amoureuse entourée de ses amis homosexuels dans une baraque à retaper, aux bords de la mer), le film « On ne choisit pas sa famille » (2011) de Christian Clavier, le film « Nés en 68 » (2008) d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau, le film « Sitcom » (1998) de François Ozon, le film « Pourquoi pas moi ? » (1998) de Stéphane Giusti, le film « Hammam » (1997) de Ferzan Ozpetek, le film « Tan De Repente », le film « Le Mariage à trois » (2009) de Jacques Doillon, le film « Tableau de famille » (2001) de Ferzan Ozpetek, etc.

 

Par exemple, dans le roman autobiographique Un Fils différent (2011) de Jean-Claude Janvier-Modeste, Ednar, le héros homosexuel, avec son copain indien de l’époque, Nessan, décident d’« ouvrir » leur couple à leur ami Grégoire et son nouvel amant, Serge : « Pratiquement à chaque fin de semaine et durant les vacances nous nous retrouvions tous les quatre dans le pavillon. Cette cohabitation se passait sans anicroches et dans une ambiance plutôt festive et surtout amoureuse. À la maison, chacun avait son domaine : jardinage, ménage, repassage ; d’emblée, je m’imposais à la cuisine. » (p. 197) Dans le one-woman-show La Lesbienne invisible (2009), Océane Rose-Marie se fait inviter un été dans la maison de campagne de « copines lesbiennes profs de peinture sur soie dans la Creuse ».

 

Mais comme le bobo bisexuel est fondamentalement un sauvage, un indépendant, un misanthrope et un anti-social, il finit par s’éloigner des sous-groupes dont il a voulu faire partie à un moment donné (un groupe, c’est déjà le début du fascisme institutionnel culturel, selon lui !). Par exemple, dans le film « Le Refuge » (2010) de François Ozon, les personnages ne font jamais les choses ensemble, sauf sur des coups de tête, par accident. Le communautarisme, tout comme la vie de couple, se doivent d’être hasardeux et non-institués.

 
 

III – LA DÉPRIME ESTHÉTISÉE, PSEUDO «ARTISTIQUE» :

 

Le héros bobo bisexuel ne déprime pas qu’autour d’une bougie ou d’un crucifix. Le plus souvent, ce sera autour d’une toile, d’une œuvre d’art, d’un piano ou d’un disque. Il investit le terrain artistique comme moyen de reconquérir sa « divinité dans la sobriété » (voire dans le désordre et la destruction iconoclaste).

 

Grâce à l’art underground simulant les « petits moyens » et l’artisanat, il croit échapper à son identité de bourgeois. Il s’autoproclame « Maître du Bon Goût et de la Simplicité » … y compris en cultivant le soi-disant « mauvais goût » social, en posant pour les Inrock, en pratiquant une « incorrection jouissive », en « parlant cul » et en travaillant sa vulgarité verbale.

 

Mais en dépit de ses efforts pour prouver sa rébellion anarchiste contre la bourgeoisie, on voit bien qu’il finit par s’exprimer comme une bourgeoise : « Je n’ai pas des goûts de chiotte ! […] Nous n’avons pas les mêmes valeurs ! » (le narrateur homosexuel de la nouvelle « Mémoire d’un chiotte public » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 81) ; « Le hasard voulut que nous nous retrouvassions… » (le narrateur homosexuel de la nouvelle « Crime dans la cité » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 73) ; etc.

 

Il se pense « sans concessions », « alternatif », mais fonde une nouvelle élite de bourges et fréquente les musées branchouilles : par exemple, dans le film « Keep The Lights On » (2012) d’Ira Sachs, Paul, l’un des deux héros homosexuels, se rend à la Foire d’Art contemporain. Dans le pièce Brigitte, directeur d’agence (2013) de Virginie Lemoine, Chantal et Brigitte, les deux travestis M to F, vont voir un film expérimental nommé Éclats de viande.

 

L’un des bobos artistes les plus en vue du moment dans les fictions homo-érotiques (peut-être même qu’il dépasse, en importance, le statut de chanteur, de musicien, et d’écrivain), c’est le photographe. Quand le héros homosexuel révèle à son copain qu’il est photographe, la messe est dite ! Le temps se suspend ! Le charme agit instantanément ! (cf. le film « Elena » (2010) de Nicole Conn). L’amant devient Dieu sur terre ! « Ma seule activité de loisir jusque-là avait été la photographie noir et blanc. » (le narrateur homosexuel de la nouvelle « La Chaudière » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 18) ; « J’ai envie de vivre à la campagne et de vivre de mes photos. » (la tenancière lesbienne d’un bar, dans le roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, p. 118) ; etc.

 
 

Promenade chorégraphique au ralenti

 

 

Le héros bobo bisexuel aime se montrer sensitif. Il se décrit arpenter la nuit les rues de sa ville en libre penseur (un poète muet en apparence, car on l’entend déverser son flot de pensées poétiques intérieures insignifiantes façon voix-off de Frédéric Mitterrand), parler du monde qui l’entoure (de préférence une jungle urbaine qu’une Nature virginale : il faut quand même qu’il se place en victime des Hommes et de la machine, toujours) avec un souci grotesque du détail, effectuer sa petite ballade chorégraphique de dépressif abasourdi par le triste/beau spectacle d’un monde à la dérive, au ralenti bien sûr, comme dans un film de la « Nouvelle Vague » : cf. le film « Strella » (2009) de Panos H. Koutras (avec la promenade de Strella, le personnage transsexuel M to F en pleurs, en plein cœur d’Athènes), le film « J’aimerais j’aimerais » (2007) de Jann Halexander (dans lequel on a droit à la ballade en forêt du héros, filmé au ralenti quand il marche, pleurant son amour impossible avec Philistin de Valence), le film « Nuits d’ivresse printanière » (2009) de Lou Ye, le film « Esos Dos » (2012) de Javier de la Torre (avec la promenade chorégraphique finale de Rubén dans la ville), le film « Keep The Lights On » (2012) d’Ira Sachs (avec la ballade finale d’Erik, le héros homo, marchant comme une âme en peine dans New York), le film « Praia Do Futuro » (2014) de Karim Aïnouz (avec Donato, le héros homosexuel, montrant ses émotions pendant sa ballade en ville dans les parcs où jouent des enfants), le film « Love Is Strange » (2014) d’Ira Sachs (avec la ballade dans Manhattan sur un air de piano), etc.

 

 

La musique joue un rôle primordial dans le sentimentalisme naturaliste bobo : « En conduisant, tu écoutes les violons hivernaux. » (Félix, le héros homo du roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 231) ; « Tu entends Le Roi des Aulnes. La mélodie de Schubert accompagne chacun de tes mouvements ; sous l’œil aguerri des kapos, une chorégraphie conduit ton labeur. » (Félix au camps de concentration, idem, p. 99) ; « Ton absence, c’est comme si je me trouvais en silence dans un cimetière un matin d’hiver. » (Stéphane s’adressant à son ex-compagnon Vincent, dans la pièce Un Tango en bord de mer (2014) de Philippe Besson) ; etc.

 

Le héros bobo bisexuel prend souvent la position de la Drama Queen errante et solitaire, défilant comme un mannequin dans un paysage romantique naturalo-apocalyptique. Tout est chorégraphié dans sa tête : « La marche lente, complice… » (Luca, le narrateur lascif du spectacle musical déprimé Luca, l’évangile d’un homo (2013) d’Alexandre Vallès) ; « Elle marche d’un pas régulier, calme et décidé à la fois. Elle regarde la vallée. Son village est minuscule vu d’ici. Elle décide de tout quitter : sa famille, son village, son pays. C’est agréable d’être seule. Pour la première fois de sa vie, elle est vraiment seule. Elle regarde les passants dans la rue. Leurs mouvements sont beaux. Brusquement, elle pleure. » (Rudolf, le héros gay se mettant dans la peau de sa grand-mère qu’il élève au rang de voix narrative de son nouveau roman, dans le film « Boys Like Us » (2014) de Patric Chiha) ; etc.

 

 

Par exemple, dans le film « Children Of God » (« Enfants de Dieu », 2011) de Kareem J. Mortimer, Johnny, l’un des héros homosexuels, roule seul en voiture, pour ressasser ses doutes zé ses peines amoureuses. Dans les dernières images du film « Drift » (2000) de Quentin Lee, par exemple, Ryan, le personnage homo, nous offre, sur fond de violons, sa conclusion existentielle façon « carnet de voyage », les clichés de sa vie… Et ce récit « J’ai mangé une pomme » se veut profond, même si, au fond, il n’y a rien à en tirer, en plus de sentir l’optimisme forcé ramolli, plein d’espoir mais si peu d’Espérance: « Quand j’ai quitté Dane, tandis que je regagnais ma voiture, je me suis senti perdu mais pas désespéré. Je n’étais pas entier, mais il ne me manquait rien. Je me sentais seul, mais aimé malgré tout. J’étais pensif, mais pas triste. Je pars en voyage. Je veux rouler au hasard. C’est ça, l’esprit de la Californie, de l’Amérique. J’idéalise trop ce pays, parce que je ne suis pas américain. J’ai fait mon sac, avec mon portable, mon carnet. J’ai laissé un message à Joel. J’ai parlé un moment à Carrie, et laissé un message à Matt. Ce n’est qu’une fois parti, une fois loin de Los Angeles, que j’ai réalisé ma chance, et combien je peux être heureux. Si je devais mourir à cet instant, je serais heureux, parce que je n’ai aucun regret. »

 

 

Le héros bobo homo a un côté spectateur passif, oisif, et distant (lui dira « contemplatif ») de son propre confort/de sa propre douilletterie : il aime se décrire « attablé à un café » (Stéphane Corbin lors de son concert Les Murmures du temps au Théâtre de L’île Saint-Louis Paul Rey, à Paris, en février 2011), observant le monde d’un œil ému, amusé, nostalgique, et jaloux à la fois, dorlotant sa déprime, ou nourrissant son imaginaire libertin et pulsionnel (lui dira « amoureux ») de pensées pudibondes, d’images pieuses, de ralentis et de violons : « Maintenant, Ethan en a plus qu’assez de ces gens qui se promènent main dans la main et qui s’embrassent langoureusement le long de l’Ill. Il n’en peut plus de ces terrasses de cafés qui font face à la cathédrale et où les amoureux passent d’agréables moments dans une atmosphère romantique. » (Jean-Philippe Vest, Le Musée des amours lointaines (2008), p. 21) ; « J’écrirai un jour un roman sur la solitude des gens dans les bars d’hôtel. » (Stéphane, le romancien bobo de la pièce Un Tango en bord de mer (2014) de Philippe Besson) ; etc.

 

 

Les artistes bobos bisexuels nous livrent souvent la même scène de sincérité narcissique peu profonde, que l’on peut voir dans les feuilletons-télé ennuyeux de début d’après-midi, ou dans les pièces contemporaines homosexuelles ronflantes (cf. l’excellent sketch parodique « Le Doutage » des Inconnus… avec une mise en scène d’une lesbienne dont le nom – Mylenie de Gouinaloux – est évocateur !), où deux personnages, derrière une fenêtre vitrée, « philosophent » sur le monde, le paysage et les passants qu’ils voient, sans se regarder entre eux : « L’agitation du café retombe un peu, étrangement. On dirait, tout à coup, que la pudeur reprend ses droits dans une sorte d’assourdissement des conversations. […] Mon regard s’évade. Vous demandez : à quoi pensez-vous ? Je réponds : précisément, à rien. Je regarde ce monde autour de nous, ce monde singulier des gens dans les cafés, ce monde qui est un instant, une réunion du hasard. Je pense que nous n’aurons plus jamais la compagnie qui est la nôtre en ce moment, que ceux qui sont ici, dans ce lieu, ne se connaissent pas entre eux, qu’ils se trouvent ensemble par coïncidence, qu’ils se disperseront sans éprouver un sentiment de perte, qu’ils ne se reverront pas, que cette assistance n’existe que le temps de boire un café, lire un journal, rédiger du courrier, raconter une enfance. Et c’est une idée qui m’intéresse, sans que je sache expliquer pourquoi. » (Vincent s’adressant à la figure de Marcel Proust, dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, p. 59)

 

Par exemple, dans le film « Boys Like Us » (2014) de Patric Chiha, après sa rupture avec son amant Pierre, Rudolf, tout pendant qu’il déménage, se met à pondre un texte improvisé « Je marche, je marche, je marche, je marche… » (niveau poésie de CE2). Plus tard, il se met à écrire un roman où il se met dans la peau de sa grand-mère morte qui, du haut de sa montagne, observe son village, revient sur son passé, s’émeut face au flot de passants marchant dans la rue… puis qui pleure sans savoir pourquoi. Comme par hasard, Rudolf fond aussi en larme derrière la vitre de sa fenêtre. Dans son film autobiographique « Guillaume et les garçons, à table ! » (2013), Guillaume Gallienne se raconte en partageant quelques-unes de ses « tranches de vie ».

 

Côté romans, discours et langage, maintenant, comme le bobo bisexuel est un bourgeois (ne l’oublions pas), il aime les sophistications langagières, même « cheap » (oh ! tiens ? un mot anglais !). Il va trouver ça charmant et original de truffer ses propos de mots étrangers, et surtout anglais, pour se distinguer. Par exemple, dans la pièce Les Sex Friends de Quentin (2013) de Cyrille Étourneau, Jules, le bobo homo dandy, case des phrases en anglais par snobisme… et il se ridiculise : « I never look the publicity. »

 

À force de se rêver « Citoyen du monde » et de se projeter/de s’éparpiller sur ses écrans de télé (même s’il dit qu’il ne les possède pas ; ce sera Internet, sa nouvelle télé cachée), le héros bobo bisexuel a tendance à adopter une vision du monde et de lui-même éclatée, narcissique, kaléidoscopique, mercantile, un peu comme dans les publicités actuelles façon Benetton, ou les affiches de films nous montrant des mosaïques d’Humanité qui ne sont que des échantillons standardisés d’une diversité déshumanisée, programmée, attendue, imposée comme unique, avec des quotas précis et des personnages bien stéréotypés : cf. les affiches des films de Cédric Klapisch (« L’Auberge espagnole » (2001), « Les Poupées russes » (2004), « Chacun cherche son chat » (1995)), de Ferzan Ozpetek (« Saturno Contro » (2007), « Tableau de famille » (2001), « Le Premier qui l’a dit » (2010)), de François Ozon (« Huit Femmes » (2001), « Potiche » (2010)), d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau (« Nés en 68 » (2008) , « Drôle de Félix » (2000), « Crustacés et coquillages » (2004)), etc. Comme il ne veut pas être prêt à affronter sa solitude, ses problèmes personnels, ni ses désirs profonds, qu’il fait tout pour ne pas régler la question de l’amour et de la place centrale de la foi dans sa vie, il se cherche des dérivatifs, des échappatoires écologistes, humanitaires, artistiques, sentimentales, sexuelles, émotionnelles. Et ça part dans tous les sens !

 

Film "Chacun cherche son chat" de Cédric Klapisch

Film « Chacun cherche son chat » de Cédric Klapisch


 

La confusion entre esthétique et éthique, entre art plastique et mode de vie, est le propre du boboïsme. Le protagoniste bobo bisexuel s’axe sur les goûts en les confondant avec l’Amour. Pour lui, c’est « profond » de confier qu’il aime les voyages, les massages tantriques, le thé aux senteurs exotiques inédites, un parfum particulier, les gants en laine, le vent dans les arbres, la musique classique aussi bien que le jazz manouche, les petits plaisirs simples comme les plaisirs sophistiqués… (cf. Sandrine Kiberlain, « Le Vent ») Il déverse sous forme de liste ce qu’il croit être, alors que les goûts, c’est ce qu’il y a de plus relatif, de plus superficiel et de plus extérieur à une personne.

 

 

Par exemple, dans le film « Plan B » (2010) du réalisateur argentin Marco Berger, top bobo soit dit en passant (je pense que le boboïsme est devenu pour le cinéma latino-américain actuel la nouvelle Terre promise à la mode, la bouée de sauvetage culturelle inattendue, vu la flopée de films bobos petits moyens que le continent exporte en ce moment aux cinémas d’art et d’essai occidentaux… surtout en Argentine !), Pablo et Bruno, les deux amants trentenaires bisexuels, pour se draguer, se soumettent des questions genre Quiz TéléLoisirs (« Si tu étais un minéral, que serais-tu ? » ; « Et si tu étais un jouet ou un animal ? » ; « De quel signe zodiacal es-tu ? », etc.), toutes ces QCM pour ados attardés, qui flattent l’Ego et où l’on s’épanche sur les goûts en pensant parler d’Amour.

 

Film "Plan B" de Marco Berger

Film « Plan B » de Marco Berger


 

Chez le héros bobo homo, la musique a une importance centrale dans la mise en scène pathos de sa conception de l’authentique : cf. le film « Homme au bain » (2010) de Christophe Honoré (avec la scène du bobo bisexuel jouant un air de guitare sèche), le film « L’Homme de sa vie » (2006) de Zabou Breitman (avec la chanson à la guitare, pendant l’après-midi au ruisseau), le film « Tacones Lejanos » (« Talons Aiguilles », 1991) de Pedro Almodóvar (avec la chanson « Piensa En Mí » de Luz Casal), le film« Sex Revelations » (2000) d’Anne Heche (avec la chanson « Thank You » de Dido), etc. En gros, il vit son amour comme un clip. La musique constitue pour lui une coupure esthétique indispensable, un charme inégalable de la vie… qui généralement anticipent le passage au lit, ou parfois l’encadrent. Les films musicaux que sont devenues les œuvres à thématique homosexuelle ne se dispensent pas non plus de longs intermèdes totalement silencieux, « où le mutisme est musique » (c’est conceptuel et puissant, vous pouvez PAS comprendre).

 

Quand le héros bobo bisexuel parle d’amour, il se focalise tellement sur ses sensations qu’on a parfois l’impression qu’il se masturbe, ou qu’il se sert de son amant virtuel ou épistolaire pour oublier le caractère pathétique et égoïste de son film intérieur : « Raconte-t-on jamais autre chose que sa propre histoire ? » (Vincent, le héros homosexuel du roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, p. 103) ; « Le silence me rend presque belle. » (une protagoniste de la pièce Les Gens moches ne le font pas exprès (2011) de Jérémy Patinier) ; « Lorsqu’elle écrit, des vagues émotions la traversent. […] Elle n’a jamais ressenti cela. Elle se sent vivante. » (Gabrielle, l’héroïne lesbienne du roman Je vous écris comme je vous aime (2006) d’Élisabeth Brami p. 99) ; « Enfin, elle redécouvre l’état d’écriture, jubile à évoluer parmi les créations de son esprit, éprouve sa toute-puissance à l’égard des personnages, repousse les limites des mots, affronte le courage de dire. » (idem, p. 98) ; « J’ai relu vos lettres à défaut d’en recevoir de récentes. Qu’ils sont doux ‘les baisers de la Dame’ qui chavire avec moi et parle avec délices de ‘la révolution’ causée par notre rencontre. » (Émilie à son amante Gabrielle, op. cit., p. 137) ; etc.

 
 

La bohème, la bohème… ça voulait dire on est peureux (ça voulait dire on est vieux, aussi !)

 

Vous l’aurez compris. Le héros bobo bisexuel, parce qu’il a peur de désirer, est un faux bon-vivant, un faux détendu, un faux « cool » frustré et bourré de complexes. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, dans beaucoup d’œuvres de fiction homo-érotiques, il est dépeint comme un triste sire (cf. le roman Bohemia Triste (1909) d’Antonio de Hoyos, le film « Up The Chastity Belt » (1971) de Bob Kellett, le film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta, le film « A Family Affair » (2003) d’Helen Lesnick, le film « Torch Song Trilogy » (1989) de Paul Bogart, le film « Mambo Italiano » (2003) d’Émile Gaudreault, le film « Le Secret de Brokeback Mountain » (2006) d’Ang Lee, « Shortbus » (2005) de John Cameron Mitchell, le film « Like It Is » (1998) de Paul Oremland, le film « La Ley Del Deseo » (1986) de Pedro Almodóvar, etc.).

 

 

En somme, le bobo est un « p’tit con », un trouillard, un être ennuyeux, un faux révolutionnaire, un donneur de leçons, qui fait violence… et qui érafle – comme le montrent ces quelques lignes du roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz – parce qu’il refuse de se frotter à la Vie, aux limites du Réel, et aux autres. « Dans le salon, on s’assied par terre, autour d’une table composée d’un morceau de plexiglas sur lequel sont dessinés (toujours au marqueur) un cendrier, un ordinateur et un téléphone portable, la plaque elle-même posée sur plusieurs parpaings de chantier. Un clou dépasse auquel Simon s’érafle, il porte aussitôt son doigt à sa bouche. Polly n’est pas très à l’aise encore, elle nous sert du café en en versant à côté, essuie avec sa manche. Claude discute un peu, puis finit par jouer de la guitare dans la chambre. Après c’est l’hiver et nous ne nous voyons plus pendant au moins trois mois. » (Mike, le narrateur homo décrivant le nouvel appartement du couple lesbien Polly/Claude, pp. 55-56)

 

Derrière son hédonisme optimiste et humaniste se cache en réalité une profonde misanthropie et un désir de mort. Par exemple, dans le film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta, Denis et Luther, le couple homo, rêvent leur vie comme un roman-photos qui fera date (cf. la séance collective de photomatons à la Gare de Lyon, le séjour en relais-château, les voyages en terres exotiques, etc.), mais qui ressemble curieusement aussi à une couronne mortuaire, à un album de vieillards : Denis présente déjà son testament à son compagnon (« Images que j’aimerais voir défiler avant de mourir. »).

 

Dans les fictions homo-érotiques, le héros bobo bisexuel a tendance à se mettre à la place des morts, des absents, des maudits d’amour, ou des personnes âgées, souvent dans l’optique pédagogique inconsistante de l’expression d’un « Carpe Diem » (= Profite de la vie avant qu’elle ne passe), dans l’optique narcissique de s’imaginer écrire ses mémoires comme s’il était un génie qui allait mourir prématurément à 25 ans, et surtout dans l’optique existentielle de se suicider à petit feu : cf. le film « Dead Poets Society » (« Le Cercle des poètes disparus », 1989) de Peter Weir (avec la scène d’observation de groupe des photos de classes en noir et blanc), tous les romans de Philippe Besson, tous les films homos-bobos intégrant la chanson « Bang Bang » de Nancy Sinatra (carrément le TUBE bobo par excellence : Nancy Sinatra, c’est, bien avant Amy Winehouse, Marilyn Monroe ou Lana del Rey, la première Prêtresse du désespoir amoureux hétérhomo, LA pin-up suicidaire préférée des bobos bisexuels !), etc.

 

 

« Je suis né à Paris à la fin du siècle dernier… Curieuse phrase et cette impression d’ancien combattant qui va raconter sa guerre ! Finalement, ça me va bien. Je ne l’ai pas toujours été. Je n’en avais pas très envie. Combattant. Je le suis devenu contraint et forcé le jour où j’ai décidé que je ne me laisserai plus faire, ni influencer ni modeler comme je ne voulais pas, comme je ne pouvais pas. » (le jeune Bryan, héros homosexuel âgé de 16 ans, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 18) ; « J’ai un curieux défaut. Celui de souvent penser à ceux qui ne sont pas là, à l’instant. » (idem, p. 44) ; « Encore une fois, penser à ceux qui ne sont pas là ! Toujours ce décalage, pourquoi ? Je me suis souvent posé cette question. Une seule réponse plausible : je me suis inquiéter pour ceux qui sont présents. Ça ne les rend pas invulnérables pour autant, mais c’est comme ça. Je n’ai peur que pour les absents ! Comment les protéger, les secourir ? » (idem, p. 242) ; « C’est troublant de penser qu’à un endroit – un même endroit – ont déambuler des gens qui ne sont plus. […] Désormais, des personnes que je ne connais pas vont habiter ce lieu, s’asseoir sur un nouveau siège de piano, s’allonger sur la même pelouse gelée en automne, dormir dans les mêmes chambres. C’est tout un sanctuaire qui s’échappe. Il ne me reste que quelques objets – et puis des souvenirs. » (Chris, le héros homo du roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 55) ; « Lorsque j’ai le malheur de m’entrevoir dans une glace, je frémis d’horreur en reconnaissant mes frères et sœurs juifs partis en fumée. Six millions de fantômes veillent à mon chevet, attendant que je les rejoigne. » (Émilie à son amante Gabrielle, dans le roman Je vous écris comme je vous aime (2006) d’Élisabeth Brami, pp. 183-184)

 

Le héros bobo bisexuel a trouvé en la veuve (mi-hippie, mi-class) sa plus belle ambassadrice de la beauté de sa propre retenue, de la noblesse de sa lâcheté, de la grandeur de son goût de la mort : « Une fois qu’elle a été sortie, je me suis mis à pleurer. Inexplicablement, je me suis mis à pleurer. J’ai pensé que je venais de vivre un des moments les plus dignes et les plus émouvants de mon existence. » (Vincent, le héros homo, suite à sa rencontre avec la femme en deuil, dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, p. 170) ; « Elle le dit de façon désincarnée, distante, presque médicale. Je suppose que c’est le seul ton qu’on puisse employer si on ne veut pas être secoué de sanglots, que cette distance est nécessaire pour ne pas s’effondrer. » (idem, p. 209)

 
 

IV – LA DÉPRIME SENTIMENTALISÉE ET ÉROTISÉE :

 

L’amour comme une carte postale naturaliste romantique

 

Après la politique, la religion et l’art, parlons d’amour et voyons maintenant comment la boboïtude s’articule dans les fictions avec la pratique homosexuelle et les considérations sentimentales. Car comme le personnage bobo bisexuel a une trouille gigantesque d’appartenir, de se donner totalement et de s’engager (alors que l’Amour vrai n’est pas autre chose que le don entier de sa personne à l’Amour dans l’altérité des sexes), il déprime et se contredit fatalement. Et ça donne de belles crises de mélancolie bobo-pédaloïdes !

 
 

L’intention d’aimer plutôt que le désir en actes

 

En amour, le héros bobo homosexuel (qui ne se voit ni bobo ni homosexuel, d’ailleurs : il aurait plutôt tendance à s’afficher « hétérosexuel », « bisexuel » voire rien du tout, pour ne pas être étiqueté, précisément !) s’annonce très souvent sous la forme du trio (cf. Je vous renvoie avec insistance sur le code « Trio » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels)… comme ça, il peut glisser vers la pratique homosexuelle ou l’infidélité sans en assumer la responsabilité ni les conséquences. « Ils me courent après tous les deux. » (cf. la chanson « Ma langue au chat » d’Élodie Frégé) ; « Toutes les hommes sont belles, toutes les femmes sont beaux. » (cf. la chanson « Toutes les hommes sont belles » de Lionel Langlais) ; « J’ai dans le cœur comme un poids, dans la gorge une épine, de n’avoir fait le choix : lui ou toi. » (cf. la chanson « Lui ou toi » d’Alizée) ; etc.

 

 

La prévalence du désir d’aimer sur l’amour en actes est capitale à saisir dans le fonctionnement du désir bobo bisexuel et asexuel (cf. j’en parle plus longuement dans la partie « Paradoxe du libertin » du code « Liaisons dangereuses » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels) : cf. le film « J’aimerais, j’aimerais » (2007) de Jann Halexander. « Je ne sais pas, fit Jason, en acceptant de croiser le regard de Mourad et de le soutenir. Je crois que je ne crois plus en rien. Et en même temps, je crois que j’ai envie de croire. […] J’ai envie de croire à l’amour, fit-il enfin, en essuyant ses joues d’un revers de main. » (Jason, le personnage homosexuel du roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, p. 357). Pour le héros bobo bisexuel, l’amour ne se conjugue pas vraiment au présent : c’est une projection, une intention, une sincérité, une image d’Épinal, une sensibilité à l’art, plus qu’une réalité. Il défend un amour désincarné, platonique, asexué, résigné.

 

La particularité du héros bobo homo, c’est qu’il désire peu, et qu’il met en veilleuse ses désirs profonds, sa joie, son humour, son corps, pour se construire une prison amoureuse de volontarisme ou de hasard, où l’intellectualisme, l’esthétisme et l’instant passeront avant l’humain.

 

Là où mon désir est absent, dit le bobo, là seront mon cœur et mon destin ! : « Très souvent dans ma vie, ce que je prévois n’arrive jamais. C’est toujours au moment où je m’y attends le moins que tout bascule dans l’horreur. Quand je crois au bonheur, le temps et les événements, qui nous ignorent, en décident autrement et rien ne se passe comme prévu. Mais inversement, de sinistres soirées selon mes prévisions, finirent en feux d’artifices. » (Bryan, le héros homosexuel du roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 27)

 

Le bobo bisexuel pense que l’Amour est totalitaire, qu’Il s’impose à lui sans solliciter sa liberté, et surtout qu’Il l’étonnera en lui tressant dans la soumission ou l’insouciance ou le manque d’effort ou l’abandon une couronne d’Iphigénie maudite. Par exemple, dans le roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, quand Mike demande à son pote gay Simon comment il gère sa relation avec Gilberto, celui-ci se contente de répondre mollement : « Rien à déclarer, ça avance tout seul. Ça m’étonne moi-même, mais je m’y fais. » (p. 79) Dans la pièce Un Tango en bord de mer (2014) de Philippe Besson, Stéphane, le héros homosexuel, pense que l’amour vrai vient principalement quand on n’y croit pas : « Là encore, j’ai laissé couler. »

 

 

Être bobo, c’est être ennemi du désir durable et profond. C’est être ennemi de la liberté et de la volonté (même si, paradoxalement, la boboïtude procède de l’idéologie libertaire politisée). Pour le héros bobo, tout plutôt que montrer qu’il désire ! Car à ses yeux, aimer « c’est la honte ». S’il passe voir des amis, ce sera, selon ses plans, toujours « à l’improviste », pas programmé. S’il part en voyage, c’est « sur un coup de tête », sans prévenir personne. Et il croit qu’il n’aime vraiment quelqu’un que s’il ne lui montre pas qu’il l’aime, que si l’amour s’impose à lui sous forme de coup de foudre ou de long silence entendu.

 

Le bobo bisexuel considère que l’Amour est une question de « moment » (pas de « vie entière »), de hasard ou destin (pas de plan divin laissant libre), de sincérité (pas de vérité), de « feeling » (pas d’invisible incarné). « On ne fait pas l’amour en songeant à la fois d’après. C’est un acte qui n’existe que par lui-même, qui ne procède de rien, qui ne produit rien. C’est un événement, une circonstance. » (la figure de Marcel Proust s’adressant à son amant Vincent, dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, p. 118) ; « La sincérité est inévitable. » (Madame Garbo dans la pièce L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer (1971) de Copi) ; « Quand j’ai été prêt pour Esteban, il n’était pas prêt pour moi. Et quand il a été prêt pour moi, c’est moi qui n’étais plus là pour lui. Alors quand on s’est revus, on a senti tous les deux qu’on avait laissé passer le coche. C’est comme ça en amour. Il y a un moment où les fruits sont mûrs, et où il faut les cueillir. Sinon, ils pourrissent, et c’est fini. » (Mourad, le personnage homosexuel du roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, p. 350) ; etc.

 

Le protagoniste bobo bisexuel adopte la loi de la simultanéité amoureuse parfaite ; bref, de la fusion. L’Amour s’imposerait comme une évidence incontournable, sans que les partenaires du couple ne s’y attendent et soient libres de Le refuser. Il serait à la fois chimique et divin (cf. la théorie de la « flamme jumelle » du film « Elena » (2010) de Nicole Conn). Une telle conception totalitaire de l’Amour sent, en arrière-fond, la justification aveugle de la pulsion, et même du viol (« Je sais que tu es fou de moi ; Si tu te refuses à moi, c’est juste que tu n’oses pas encore te l’avouer et que tu nies l’Évidence. » ; « Tout arrive. Nous n’avons pas le choix. En amour, ce qui doit se faire se fait. Nous étions destinés. Si tu me résistes, c’est que tu es un ennemi de l’Amour ! »).

 

Le héros bobo bisexuel développe souvent l’idée selon laquelle, parce qu’il ne peut logiquement pas rencontrer « l’Amour de sa vie » en boîte ou au sauna ou sur Internet – parce que son « éthique » personnelle exige un autre cadre plus clean et plus naturel, et parce qu’il n’irait jamais dans ce genre de lieux-là habituellement (mon œil, ouais !) –, c’est forcément là qu’il Le rencontrera exceptionnellement. « J’ai rencontré un être qui m’a bouleversé, dans des conditions improbables. » (Adrien, le héros homosexuel du roman Par d’autres chemins (2009) d’Hugues Pouyé, p. 37) L’improbabilité sera pour lui la preuve que sa pulsion s’est transformée en amour vrai ! Par exemple, dans le film « Esos Dos » (2012) de Javier de la Torre, on nous fait croire que l’amour peut naître dans une backroom : la tristesse et la compassion du client (Rubén) face au « prostitué qui se gâche » (Eloy), sont sublimées par l’esthétisme. Dans le film « Week-End » (2012) d’Andrew Haigh, on retrouve aussi la croyance qu’un « plan cul » inaugure une superbe histoire d’amour : un vendredi soir après une fête chez ses amis dits « hétéros », Russell finit dans un club gay. Juste avant la fermeture, il drague Glen, et ce qu’il croit être juste l’aventure d’un soir devient… juste l’aventure d’un week-end (totalement sublimée sur les écrans) ! Dans le film « Rosa la Rose : Fille publique » (1985) de Paul Vecchiali, Julien, un ouvrier peintre en bâtiment tombe amoureux de la prostituée Rosa. Dans le film « Spring » (2011) de Hong Khaou, pareil : un jeune homme rencontre un étranger pour un plan sexe, et on fait croire aux spectateurs que cette expérience change à jamais la vie des protagonistes. Dans le film « Little Lies » (2012) de Keith Adam Johnson, Phillip tombe amoureux d’un escort. Dans le film « Test : San Francisco 1985 » (2013) de Chris Mason Johnson, Frankie, le héros homosexuel romantique et fidèle, vit dans l’illusion qu’il va « sédentariser » amoureusement Todd, le Don Juan qui se prostitue.

 

 
 

Surtout, je ne drague pas ! Je courtise sans le vouloir…

 

Comme le bobo bisexuel est un hypocrite et un suiveur, il n’assume pas sa drague même quand il drague vraiment : « Je me souviens ne pas t’avoir dragué. » (Denis s’adressant à son amant Luther dans le film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta) ; « Franchement, je ne vais jamais vraiment au sauna, mais là j’avais envie. C’est une chance qu’on se soit rencontré devant l’entrée ! » (« M. » parlant à Mike, le narrateur homosexuel du roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, p. 40) ; « Il [Simon] bande. J’embrasse son front, il s’endort. » (Mike décrivant son pote Simon avec qui il finit par ne pas coucher, op. cit., p. 33) ; etc.

 

Par exemple, il considère comme une forme de charité héroïque le fait de ne pas être allé jusqu’au bout dans la consommation sexuelle avec ses amants d’un soir, ou de ne pas avoir « craquer » le premier. « On était si bien finalement à se caresser tendrement la nuit durant, sans éprouver le besoin de pénétrer à tout prix. » (le narrateur homosexuel de la nouvelle « Cœur de Pierre » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 50) Il adopte l’attitude du client qui paye un prostitué sans forcément coucher avec, du dragueur qui se targue de ne pas « niquer » le premier soir (… juste le troisième…), ou de l’adepte des câlins et des moments de tendresse gratuite (soutenant que « le cul pour le cul, ça ne l’intéresse pas » ; que le vocable « homosexualité » est réducteur car il transforme les personnes homosensibles en vulgaires « baiseurs » ; ou que les massages, ça n’a absolument rien d’ambigu). Dans la série des clients bobos du « milieu gay » jouant aux « homos pas comme les autres » (ou « homos mais pas gays »), aux modèles de savoir-vivre et de sobriété, on retrouve le voisin âgé d’Emmanuel dans le film « Homme au bain » (2010) de Christophe Honoré (au moment où Emmanuel se déshabille devant lui, le vieux monsieur le fait s’arrêter, et lui demande plutôt de lui offrir la gratuité d’un moment d’écoute collective de musique classique) ; ou encore le sénateur du film « Twist » (2004) de Jacob Tierney et Adrienne Stern, qui loue les services des prostitués tout en prétextant son désintérêt et le sacrifice de sa propre personne : « Je ne veux pas de sexe avec toi. Je veux juste discuter. »

 

Le libertin bobo feint la patience, la retenue (… pour mieux justifier sa précipitation dans les faits) : « J’avais envie d’être posé pour le découvrir. » (Matthieu à propos de son futur amant Jonathan, avec qui il va coucher le soir même, dans la pièce À partir d’un SMS (2013) de Silas Van H.) Oscar du Meilleur Acteur !

 

Par exemple, dans le film « The Boys In The Band » (« Les Garçons de la bande », 1970) de William Friedkin, quand Larry se justifie de tromper allègrement son copain Hank (« Oui, je les aime tous ! Et Hank refuse de comprendre qu’il me les faut tous. Je n’ai pas la mentalité d’un homme marié ! »), Harold, leur pote gay, ironise direct (« La bohème, quoi ! »), en associant ainsi le libertinage, l’homosexualité et la boboïtude.

 

Face à ses actions sensuelles dictées par ses pulsions, il simule à merveille l’étonnement ou la surprise de la vieille effarouchée, genre « Je ne sais pas ce qui me prend… » : « J’ignore pourquoi j’éprouve ce besoin de vous jeter de la sorte cette mélancolie au visage, vous qui ne m’avez précisément rien demandé. » (la figure de Marcel Proust dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, p. 133) Il ne se voit pas faire de comédie tellement il mise tout sur la sincérité, l’intention d’innocence : « Mots qui me viennent à l’esprit quand je pense à toi. » (Denis écrivant des mots fleuve à son amant Luther, dans le film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta)

 

Parce qu’il se prend pour Dieu, il essaie de se rendre créateur des origines. Mais c’est ainsi qu’il se condamne à ne pas être libre. Il aime se rejouer la comédie de la « première fois », car c’est précisément lors des premières fois que notre liberté et nos désirs sont les plus menacés : « Depuis cette nuit-là, elles [Gabrielle et Émilie] s’écrivent, s’interrogent sans relâche sur la nature de leur sentiment, sur ce fol élan réciproque que rien ne laissait prévoir. » (Élisabeth Brami, Je vous écris comme je vous aime (2006), p. 12) ; « Que nous arrive-t-il ? Je sais à peine qui vous êtes, vous ne savez rien de moi. » (Gabrielle s’adressant à son amante Émilie, op. cit., p. 17) ; « Et ne croyez pas que, d’ordinaire, je sois sujette à ces sortes d’emballements. Pour moi comme pour vous, sans doute, c’est une première fois. Il me faut, il nous faut l’accepter. » (Émilie parlant à Gabrielle, op. cit., p. 69) ; etc.

 

Le héros bobo bisexuel est celui qui prévoit tout en (se) donnant hypocritement l’illusion de ne rien prévoir, de se laisser happer inconsciemment par un imprévu calculé, par un amour qui s’impose (or l’Amour, le vrai, ne s’impose jamais… sinon, Il ne serait pas aimant). Il transforme ses viles pulsions en hasard indomptable, puis ce même hasard en évidence d’amour : « Tu n’étais pas comme moi qu’un usager anonyme du 7h19, gare du Ranci-Villecomble-Montmerveil ; mais quoique le hasard seul nous eût placés en vis-à-vis ce jour-là, notre rencontre s’inscrivit au premier instant comme une évidence dans son livre. […] Je ‘lisais Maurice, le roman d’Edward Morgan Forster, et toi aussi, mais tu le disais vraiment, et en version originale. Qui étais-tu, que voulais-tu ? Si je m’affichais avec ce livre, qu’il me semblait avoir suffisamment lu en voyant le film qu’en avait tiré James Ivory, c’était parce que j’aspirais à un amour aussi… comment dire ? Romantique. Par ce truchement, peut-être forcerais-je le destin ? […] Ainsi la coïncidence du livre constituait-elle un signe susceptible de m’encourager à t’aborder. […] Ma confusion augmenta quand je sus que nous portions le même prénom. » (le narrateur homosexuel de la nouvelle « Un jeune homme timide » (2010) d’Essobal Lenoir, pp. 42-43) ; « Je m’entendis répondre sur le même ton qu’en effet je t’aimais, qu’il n’y avait plus de temps à perdre et que je voulais faire l’amour avec toi, même si je ne savais pas vraiment ce que c’était, l’amour. » (idem, p. 44) ; etc.

 

Il se donne bonne conscience en sacralisant une génitalité minimaliste, voulue trop fragile et épurée (la défaillance devient une valeur ajoutée à l’acte de consommation !) pour être véritablement légère et gratuite : « Je réchauffe ton corps […]. Même les tremblements, les tressaillements sont une chaleur. C’est un moment très long, très lent, très calme. Il ne se passe presque rien. Il y a juste cette étreinte silencieuse. Et ce presque rien, c’est tout. C’est immense. C’est la vie toute entière. » (Vincent s’adressant à son amant Arthur, dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, p. 39) Pour le héros bobo bisexuel, son imaginaire pulsionnel, qui repose prioritairement sur la matérialité corporelle extérieure, va acquérir une dimension sacrée, intérieure, grâce au silence. Le néant amoureux, le vide, ont valeur de Tout, de plénitude indicible, à ses yeux : « Nous, nous ne disons toujours rien. » (idem, p. 22) ; « Depuis notre très beau silence au milieu du salon devant la foule attentive, j’ai l’ardent désir de savoir la direction que va prendre cette histoire qui s’écrit. » (Vincent, le héros homo, s’adressant à la figure de Marcel Proust, op. cit., p. 29) ; « Vous reprenez, et j’ai peur, lorsque je vous entends reprendre, ainsi, un discours qui s’est suffi à lui-même, qui est assez. » (idem, p. 77) ; « Tant que je pourrai, je ne parlerai pas. » (la figure de Marcel Proust, op. cit., p. 86) ; « À nouveau, le silence. Épais, plein. » (Vincent, op. cit., p. 94) ; « Tant que je le pourrai, je ne parlerai pas. Je fais ce serment du mutisme, pour que tout demeure d’une pureté absolue, d’une blancheur intacte. » (idem, p. 103) ; « Écoutez le silence. » (Rudolf, l’un des héros homosexuels s’adressant à ses deux potes gays Nicolas et Gabriel, dans le film « Boys Like Us » (2014) de Patric Chiha) ; etc.

 

Le roman le plus beau de la terre !

Le roman le plus bobo de la Terre !

 
 

« Prends soin de toi… Je t’embrasse… Fais de beaux rêves »

 

Le bobo veut faire passer sa retenue/son abstinence pour noble, alors qu’en réalité il la fera voler très vite en éclat au moment opportun. Il refuse lâchement de s’abandonner à l’Amour qu’il considère comme une maladie, un terrible danger. Il a peur de se voir fragilisé par ses passions, de ne pas les contrôler… parce que dans le fond, il ne veut pas les connaître ni les contrôler : « Faire court. Moins lyrique. Moins grandiloquent. Moins ridicule. Elle [Gabrielle, l’héroïne lesbienne] ne se pardonne pas les fadaises qu’elle lit sous sa plume. » (Élisabeth Brami, Je vous écris comme je vous aime (2006), p. 77)

 

Le personnage bobo bisexuel adore les au revoir laconiques, les amours impossibles, la symphonie des adieux, les « je t’aime » tus, la sobriété singée, l’Inachevé : c’est si romantique, l’absence ! « (Lettre non achevée, non envoyée.) » (Philippe Besson, En l’absence des hommes (2001), p. 128) ; « La lettre est restée de longs jours dans l’entrée avant d’être envoyée. » (Élisabeth Brami, Je vous écris comme je vous aime (2006), p. 62) ; « Demain, elle [Gabrielle] répondra. Demain, oui, c’est sûr. » (idem, p. 73) ; « La signature finale est illisible. » (idem, p. 101) ; « Le véritable je t’aime n’est pas sonore. » (le Comédien de la pièce Les Hommes aussi parlent d’amour (2011) de Jérémy Patinier) ; « Comme pour la première, je ne sais pas si je t’enverrai cette lettre, je ne sais pas si tu la liras… si tu riras… ou si tu pleureras. » (Bryan parlant à son amant Kévin, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 313) ; etc.

 

D’ailleurs, quand il drague et veut à tout prix montrer « discrètement » qu’il est intéressé par l’internaute qu’il vient de connaître il y a à peine 3 heures, et avec qui il veut déjà coucher dans la seconde (… mais patience, patience… simulation de patience), le bobo bisexuel arrive généralement avec ses gros sabots et sort toujours la même artillerie lourde de la fausse pudeur. Par exemple, il termine ses mails/lettres par des formules laconiques bien appuyées du type « Prends soin de toi », « Je t’embrasse » « Fais de doux rêves, mon cher X… » : « Prends soin de toi. » (Chris écrivant à son amant internaute Félix dans le roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 40 et p. 44) ; « Prenez soin de vous. » (Élisabeth Brami, Je vous écris comme je vous aime (2006), p. 82) ; « Enfin j’ai reçu une lettre de ma cousine. Elle ne dit rien de ce que nous avons fait ensemble, sinon qu’elle finit sa lettre par ‘je t’embrasse’. Trois fois à la suite. Elle m’écrit surtout pour me dire le bien que je lui ai fait en lui prêtant la somme dont elle avait grand besoin et qui la sauve tout à fait. » (Alexandra, la narratrice lesbienne du roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, p. 75) ; etc. Comme il n’assume pas d’aimer, il dit qu’il réserve son « je t’aime » à la personne de sa vie… pour finalement, dans les faits, ne jamais le vivre vraiment, et le distribuer comme un soi-disant cadeau originel à tous ses amants de passage…

 

Dans son roman semi-autobiographique Par d’autres chemins (2009), Hugues Pouyé évoque à juste titre la « désinvolture finalement assez travaillée des bobos » (p. 53) En réalité, il s’agit d’une fausse improvisation, d’un mensonge sur la rigidité/impulsivité mise en place : « Il n’y a pas de stratégie. Je ne sais pas avoir de stratégie. » (Vincent dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, p. 17) ; « Je n’ai pas de stratégie, je l’ai déjà dit, mais je sais ce que je fais, je le sais très précisément. » (idem, p. 23) Chez le bobo, tout doit arriver avec le moins de désir possible (paradoxal pour quelqu’un qui se vante de parler d’Amour 24h/24…) : « Je n’ai rien cherché, rien forcé. Cela s’est produit, voilà tout. » (idem, p. 25) Cet hypocrite en puissance est sincère dans sa perversité, inflexible dans sa mollesse ou son relativisme, lâche dans son laisser-faire qu’il fait passer pour héroïque et détendu : « Son expression te paraît démesurément tendre, sincère. » (Félix à propos de Bob dans le roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 152) ; « Je ne suis pas pervers. La perversité exige des efforts que je ne suis pas disposé à accomplir. Il y a dans la perversité quelque chose d’actif, de volontaire qui n’est pas dans mon caractère. Je ne cherche pas à peser sur les événements. Je les laisse survenir. Simplement, j’en mesure exactement la portée, les conséquences possibles. Je possède l’intelligence du monde et des hommes. On va ne pas m’aimer de tenir de tels propos. Qu’y puis-je ? J’en suis sincèrement désolé. Qu’on me croie lorsque j’affirme cela. » (Vincent, le héros homosexuel du roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, p. 25) Oui, on PEUT le dire : le bobo est puant.

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 
 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

I – LA CONTRADICTION DES NOUVEAUX MATÉRIALISTES BISEXUELS :

 
 

Le bourgeois révolté

 

Voici venir « les nouveaux aristocrates » (p. 179) décrits par Vincent Petitet dans son roman Les Nettoyeurs (2006) ! Comme le soulignait à juste raison Pier Paolo Pasolini pour ouvrir son film « Teorema » (« Théorème », 1968), « La bourgeoisie change de façon révolutionnaire. » Au sens littéral du terme ! Et l’arrivée des « bobos » sur la scène publique, depuis 2000, et dans le langage courant, ne fait que le confirmer. Pas une dictature humaine, par le passé, ne s’est avancée sous la bannière du progrès, de la révolution, de la liberté, de la louange des différences, de l’Amour, de la fête, de l’Égalité, du retour aux origines et au Naturel, de l’anti-conformisme, de l’anti-fascisme, pour s’imposer avec une brutalité pourtant incroyable.

 

Les dandys romantiques actuels, baptisés « les bourgeois-bohème », s’opposent en théorie aux anciens bourgeois… mais au fond ils les rejoignent, au moins en désir. « Je suis un dandy, Liz, si tu as compris ça, tout est élégant, c’est simple, sincère et pur à la fois. Suffit de l’avoir en tête. » (Willie, le jumeau underground de l’écrivain Guillaume Dustan, dans le roman La Meilleure part des hommes (2008) de Tristan Garcia, p. 99) Ils sont les défenseurs de l’indifférenciation sexuelle (concrètement, ils nous voudraient tous bisexuels en actes, et amoureux/asexués dans les discours : bref, pansexuels !), de l’idéologie du « pro-choix » (à savoir que c’est uniquement la conscience individuelle qui devrait dicter le vrai du faux, et non la morale ou une instance sociale collective), de la liberté sans cadre, de la Nature (en tant qu’abstraction transcendantale), d’un « art-de-vivre de l’abandon ».

 

Étant donné que les seules « valeurs révolutionnaire » qui aient du prix aux yeux de l’individu bobo sont l’opposition, l’inversion et la contradiction, il était logique que la boboïsme s’oriente vers la bisexualité, et en particulier vers la sexualité des personnes jadis baptisées « les invertis » au XIXe siècle, c’est-à-dire les personnes homosexuelles. « Je suis né auprès de deux soixante-huitards militants. J’ai eu une enfance très très heureuse et très très libérée. Mon père est quelqu’un extrêmement excentrique. C’est un peintre. Il m’a dit qu’il avait probablement des tendances homosexuelles cachées. » (Jonathan, séropositif et homosexuel, dans le documentaire « Prends-moi » (2012) de Sébastien Lifshitz) ; « Il y a une rencontre sociologique, au cœur des grandes villes, entre homosexuels, militants ou pas, et femmes modernes, pour la plupart célibataires ou divorcées. Le cœur de cible de ce fameux électorat bobo. Mêmes revenus, mêmes modes de vie, même idéologie, ‘moderniste’, ‘tolérante’, multiculturelle. À Berlin, Hambourg et Paris, ces populations ont élu comme édiles trois maires homosexuels – et fiers de l’être – qui ont la conviction de porter un nouvel art de vivre, une nouvelle Renaissance. » (Éric Zemmour, Le Premier Sexe (2006), pp. 22-23)

 

Contrairement à l’idée reçue selon laquelle les comportements homosexuels ne se rencontreraient qu’en milieu luxueux et propret, on voit beaucoup d’homosexualité dans les sphères relationnelles bobos, « cools », roots, underground, dark, gothique et bohème. Concrètement, l’individu homosexuel est aussi rastaman, anti-system, sans le sou, marginal, punk, hippie. Il fait certes partie de la famille de l’homosexualité de circonstance, de ceux qui viennent à la pratique homosensuelle et homo-érotique par accident, par ignorance, par expérimentalisme (lui dira « par ouverture »), par l’absorption de drogues, plutôt que parce qu’il ressent précocement un désir homosexuel en lui. Mais la « grande folle » maraisienne sophistiquée n’est pas la seule à être bourgeoise. Le sujet bobo est aussi un individu homosexuel tardif, avec un passif dit « hétérosexuel ». C’est l’homme bisexuel par excellence, l’Indifférent à l’amour sexué, celui qui n’ira pas forcément jusqu’à coucher avec des garçons, mais qui testera volontiers la fascination qu’il engendre chez les individus plus profondément homosexuels que lui. « Le bisexual chic : s’injecter un brin de bisexualité sans en assumer une identité. » (la voix-off du documentaire « Tellement gay ! Homosexualité et Pop Culture », « Out » (2014) de Maxime Donzel) L’homme bobo est un séducteur né, ne l’oublions pas. Il drague tout ce qui bouge. Et les garçons (ou les filles, pour le cas lesbien), ça bouge aussi !

 

En général, les individus bobos, très tatillons sur les questions d’écologie, sont beaucoup plus permissifs et laxistes sur les questions de morale sexuelle – masturbation, avortement, bisexualité, homosexualité, mariage gay, etc. – du moment qu’elles ne polluent pas… « On est très hippie, ici. » (Veronica, la mère porteuse qui a accepté d’aider un couple homo français à avoir un enfant, dans le documentaire « Deux hommes et un couffin » de l’émission 13h15 le dimanche diffusé sur la chaîne France 2 le dimanche 26 juillet 2015) Par exemple, en France, c’est le mouvement des Verts (Noël Mamère) qui a célébré le premier mariage homosexuel à Bègles (c’était le 19 avril 2005). Ce n’est pas un hasard.

 

Comme pour eux « l’amour n’a pas de sexe » (= comprendre « n’est pas sexué »), qu’ils ne doivent pas mettre en avant la génitalité mais la « personne », la « relation », la « rencontre », l’« expérience sensible » – tous ces séduisants concepts intellectuels qu’ils poétisent à l’excès, et vident de réalité –, ils s’autorisent tout et n’importe quoi en matière d’affectivité à partir du moment où, dans leur tête, ils l’appellent « Amour ».

 

La population bobo participe à l’inversion sexuelle, ne serait-ce déjà que vestimentairement et physiquement. La nana bobo n’est pas forcément très féminine : elle ne se maquille pas toujours, aime s’habiller en garçon manqué ou se travestir, porte parfois un turban dans les cheveux, ou aime se couper les cheveux court, « à la garçonne ». Certains gars bobos portent des petites sockettes qui les féminisent, se font des queues de cheval, se maquillent de temps en temps, jouent parfois les femmes à barbe (cf. la pochette de l’album « Pays sauvage » d’Émily Loizeau), portent des chapeaux à la Charlie Winston ou à la William Pharrell. Par exemple, dans le film « Boys Like Us » (2014) de Patric Chiha, Nicolas, Gabriel et Rudolf, les trois héros gays (barbus… quand ils peuvent), portent tous les trois le même chapeau Charlie Winston : ils sortent tout droit du moule de l’anti-conformisme… et finissent par comprendre qu’ils sont des moutons comme les autres : « On est un peu homos clichés aujourd’hui. » En ce moment, la tendance est aux transgenres (ou « cisgenres », si on veut), avec les guichetiers et ouvreurs du Théâtre du Rond-Point (à Paris), en barbe pour le haut (mal coiffés, de préférence), et jupe pour le bas.

 

Album d'Émily Loizeau

Album d’Émily Loizeau


 

Maintenant, du côté des membres « déclarés » de la communauté LGBT, une grande majorité d’entre eux « se la jouent » aussi bohème et pauvres. « D’une certaine vie de bohème, insouciance du lendemain, des convenances et des idées établies, ces passages constituaient aussi ma défense et mon illustration. » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), p. 46) Beaucoup de personnes homosexuelles s’en prennent aux membres de la « bonne société » auxquels elles tentent de ravir la place. Par exemple, dans ses romans, John Banting s’en donne à cœur joie pour écorcher les bourgeois conservateurs. Dans les pièces de Joe Orton, on assiste également à la destruction de la famille bourgeoise. De leur côté, Pierre Dort et Roland Barthes, tous deux issus de la bourgeoisie, fondent en 1953 la revue Théâtre Populaire qui refuse le « divertissement bourgeois ». Comme son nom l’indique, le mouvement artistique britannique et nord-américain Pop Art, archi-bobo-homo, et ayant actuellement pignon sur rue dans le monde des médias et de l’art contemporain, se présente comme un « Art Populaire », proche des masses. Plus proches de nous, les sorties de « journalistes » ou d’« humoriste » telles que Sofia Aram ou Caroline Fourest sont clairement « anti-bourgeois ».

 

La majorité des personnes homosexuelles expriment leur haine du libéralisme économique et du système capitaliste, en affichant leur goût pour le dénuement matériel et un mode de vie en apparence spartiate et bordélique, en total décalage avec l’éducation étriquée qu’elles auraient reçue.« Les mondanités, c’est pas mon genre ! » (Jean-Claude Brialy, Le Ruisseau des singes (2000), p. 324) Dans l’idée, elles se positionnent contre la mondialisation (… sauf quand celle-ci est au service de leur « humain » à elles !). Pour devenir discrètement bourgeoises, certaines imitent alors « le bobo », un personnage fortuné qui se déguise en pauvre pour se persuader et convaincre son entourage qu’il n’est pas riche matériellement afin de le rester, en désir ou concrètement. Elles sont obnubilées par l’idée de « faire authentique et simple » (en vivant à la campagne par exemple), quitte à rentrer dans l’artifice champêtre forcé pour arriver à se convaincre qu’elles ne sont pas bourgeoises.

 

Dans le documentaire « Yves Saint-Laurent et Pierre Bergé : l’Amour fou » (2010) de Pierre Thoretton, Pierre Bergé, qui est l’archétype de la gauche caviar richissime, qui a exploité son amant Yves Saint-Laurent en pressant le citron du monde de la haute couture jusqu’à la dernière goutte, a quand même le culot sincère de soutenir, face à la mer et depuis sa résidence secondaire battue par les vents, qu’il est un grand révolutionnaire ayant toujours lutté contre les inégalités (surtout sous la présidence de François Mitterrand : « Le retour de la gauche au pouvoir m’a permis de reprendre une place dans l’échiquier politique. »), et que le monde de la mode s’est embourgeoisé et qu’il n’est plus ce qu’il était ! « C’est un métier qui a été livré aux commerçants. » Le bourgeois qui joue sincèrement au pauvre.

Hallucinant.
 

Qu’il soit matériellement riche ou non (il appartient généralement à la classe moyenne d’ailleurs), l’homme bobo bisexuel est tellement motivé par l’intention (son refus de l’argent, son dégoût des fascismes historiques, sa « clairvoyance » quant à la bobo attitude et ses limites, sa passion pour l’authenticité – humaniste dans l’idée mais misanthrope dans les faits –, son âme de poète, etc.) plus que par l’être ou le faire, qu’il en devient artificiel, et donc bourgeois. Tout ce qui est entaché de désirs non-suivis des actes, ou bien d’idéologies ultra-politisées bon marché, fait bobo : cf. le défilé anti-Lepen en 2002 dans le film « Ma Vraie Vie à Rouen » (2002) d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau (on voit les personnages homos et gay friendly faire la manif), l’affichage d’un anti-sarkozysme de bon aloi dans le film « L’Homme au bain » (2010) de Christophe Honoré ou dans « Nés en 68 » (2008) d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau, le mépris de la bourgeoisie dans la chanson « Soyez pédé » de GierRé, etc.

 

L’individu bobo bisexuel se veut « plus bourgeois que bourgeois », plus raffiné et moins grossier que le « vieux cochon » riche (chanté par Jacques Brel). Il essaie de concilier discrètement ses rêves de bourgeoisie avec ses aspirations humanistes, autrement dit de vivre en homme bourgeois sans que cela se voie ni que lui-même s’en aperçoive : « Ne serait-il pas possible de jouir de la culture bourgeoise (déformée), comme d’un exotisme ? » (Roland Barthes, Roland Barthes par Roland Barthes (1975), p. 63) ; « Lorsque j’ai vu pour la première fois ‘Le Prince et le Pauvre’, je voulais être les deux à la fois. » (Gore Vidal, Palimpseste – Mémoires (1995), p. 34) ; etc. Ce n’est pas parce qu’il a renoncé à vivre concrètement dans le luxe qu’il y a renoncé en désir, dans son cœur (on est bobo surtout du point de vue du désir : pas d’abord matériellement). Par exemple, dans son autobiographie Mauvais Genre (2009), Paula Dumont avoue (seulement en boutade ?) qu’elle « regrette beaucoup de ne pas avoir été élevée chez les milliardaires comme Natalie Barney » (p. 104)

 

Beaucoup de personnes homosexuelles et bisexuelles font partie des « riches » partiels, de ces enfants gâtés du capitalisme, de ces « bourgeois ratés » comme dirait Fanny Ardant dans le film « Huit Femmes » (2002) de François Ozon, car leur désir homosexuel les oriente davantage vers le paraître ou l’avoir que vers l’être, vers la haine que vers l’Amour. Par exemple, un nombre conséquent de films à thématique homosexuelle figurent au palmarès de festivals de cinéma super bobos (Festival de Cannes en France, Festival du film « indépendant » de Sundance aux États-Unis, etc.).

 

En règle générale, elles n’apprécient pas du tout d’être associées à l’image des bourgeois planqués. Pour elles, le mot « bourgeoisie » ne va pas avec militantisme homosexuel, anti-capitalisme, bar « crade » de Saint-Germain-des-Prés, starlette seventies qui fume sa clope avec un bon roman de la littérature classique, appartenance à la gauche politique et au socialisme, dénuement matériel, haine de la mondialisation, dénonciation de la société de consommation, tous ces séduisants concepts dont elles s’imaginent être les dignes représentantes. Elles acceptent difficilement que le cliché homo = bourgeois ne soit pas vrai comme elles l’imaginent – à savoir causalement – mais vrai « coïncidentiellement », à travers le moyen terme lâche que constitue la population bobo.

 

Il faut bien réaliser intellectuellement que le bourgeois ne s’imagine même pas bourgeois. Des gens comme Louis II de Bavière, Marcel Proust, ou encore Denis Daniel, disent détester les petits-bourgeois, mais restent pourtant très petits-bourgeois en actes et en attitudes parce qu’ils demeurent soumis à l’image et au matériel. « Tu sais combien j’ai souffert de cette réputation fallacieuse de grand bourgeois distant et froid. » (Denis Daniel, Mon théâtre à corps perdu (2006), p. 139) ; « Pierre et Gilles ignorent superbement l’élitisme des Beaux-arts et le populisme télévisuel. » (cf. l’article « Pierre et Gilles » d’Élisabeth Lebovici, dans le Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes (2003) de Didier Éribon, p. 365) ; etc.

 

Ils n’ont pas compris que c’est la haine de soi et des autres qui rend « petit-bourgeois », et non la simple intention affichée d’haïr la bourgeoisie, de cracher sur l’image du bourgeois ou sur l’argent des « capitalistes ». Je citerai volontiers Jean-Paul Sartre qui a si bien décrit l’élan paradoxal d’attraction-répulsion qu’expérimente les individus bobos vis à vis de leur milieu social : « Le héros romantique est un soldat perdu qui veut faire de sa vie une épopée de solitude en souvenir des victoires que ses ancêtres ont remportées pour de bon sur des champs de bataille ; c’est un noble en exil dans la société des bourgeois qui ont tué son roi. »

 

Qu’on le veuille ou non, l’anti-bobo-attitude et l’anti-bourgeoisie correspondent à une attitude bourgeoise aussi. « Festivus festivus, rejeton des soixante-huitistes, se retourne contre ceux-ci et les met en accusation. » (Philippe Muray, Festivus festivus : Conversations avec Élisabeth Lévy (2005), p. 76) La dernière phrase de la chanson « Les Bobos » de Renaud l’atteste… : « Ma plume est un peu assassine pour ces gens que je n’aime pas trop. Par certains côtés, j’imagine que j’fais aussi partie du lot ! » Comme l’a largement prouvé Michel Foucault, l’idéologie bourgeoise a des effets réverbérants : elle est pour et contre elle-même. C’est une idéologie de l’idolâtrie (Rappelons-nous par exemple qu’Hitler, à son époque, quand il a cherché à créer une nouvelle élite, s’interdisait de la penser « bourgeoise » ; dans son manifeste nazi Mein Kampf (1924), il parlait en des termes explicites du « lamentable troupeau des petits-bourgeois », et affirmait que son « mouvement n’a rien à voir avec les vertus bourgeoises »).

 

Il n’y a pas plus bobo que l’anti-bobos. Par exemple, le romancier homosexuel Essobal Lenoir censure son identité bobo : « De la vie de bohème menée par Essobal durant ces années, nous ne dirons rien. » (il parle de lui-même à la troisième personne, dans sa nouvelle « Une Vie de lutte » (2010), p. 170) Pour nier qu’il est bobo, il use même de l’autoparodie : « Essobal Lenoir ne rate jamais une marche de la section Neuilléenne de lutte contre le Front National. Tous les week-ends, au golf, il est très farouchement opposé à toute forme d’antisémitisme, voire même de racisme, vous savez le truc des nègres et des bougnoules. » (cf. la nouvelle « Une Vie de lutte » (2010), p. 171) Mais pourtant, quand on l’écoute parler en vrai, on se rend très bien compte qu’il n’a pas renoncé à son identité de dandy esthète. Il s’exprime d’ailleurs comme une vraie bourgeoise sophistiquée : « Je n’ai pas des goûts de chiotte ! […] Nous n’avons pas les mêmes valeurs ! » (le narrateur homosexuel de la nouvelle « Mémoire d’un chiotte public » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 81) ; « Le hasard voulut que nous nous retrouvassions… » (le narrateur homosexuel de la nouvelle « Crime dans la cité » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 73) ; etc.

 

Avec le dramaturge argentin Copi, la même contradiction est observable. Tandis qu’il passe toute sa vie à mimer de manière iconoclaste la bourgeoisie dont il est issu, et à côtoyer des cercles artistiques homosexuels avant-gardistes et bohème, Copi n’a jamais cessé d’être snob : « Avec un ami, j’ai vendu des dessins sur le pont des Arts, mais je restais très bourgeois. […] Mon père qui m’envoyait de l’argent était en exil dans une ambassade. » (Copi dans l’article « Entretien avec Michel Cressole : Un mauvais comédien, mais fidèle à l’auteur », publié dans le journal Libération du 15 décembre 1987) Même après sa mort, les metteurs en scène et les troupes qui montent actuellement ses pièces bigarrées n’échappent pas à l’embourgeoisement de leur démarche pourtant intentionnellement anti-bourgeoise (les mises en scène clinquantes de Lavelli au Théâtre de la Colline, ou de Marcial Di Fonzo Bo dans les grands théâtres nationaux parisiens, le montrent explicitement…). Le camp copien n’est plus une dérision, mais un luxe protecteur de faux rebelles.

 

Au bout du compte, l’individu bobo bisexuel est ce jet-seteur écartelé entre Nord et Sud, symbolisant la fracture économique mondiale entre pays riches et pays pauvres, rêvant, comme le businessman de Starmania, à la fois d’« être un anarchiste et [tout en continuant de] vivre comme un millionnaire », « ne pouvant pas supporter la misère » et la voulant éternelle pour sauvegarder ses privilèges. Il ne désire pas l’union entre ceux qu’il classe parmi les « riches » et ceux qu’il étiquette « pauvres » et qui doivent surtout le rester. Les personnes homos-bisexuelles sont la plupart du temps issues d’un milieu riche et aristocratique. « Parmi les gays, les classes aisées sont deux fois plus représentées et les bacheliers deux fois plus nombreux que chez les hétérosexuels. » (cf. l’article « Classes sociales » d’Éric Fassin, dans le Dictionnaire de l’homophobie (2003) de Louis-Georges Tin, p. 98) Si jamais elles ont eu le malheur de naître dans un milieu modeste et « beauf », elles feront tout par la suite pour conquérir une classe sociale plus valorisante à leurs yeux. Elles sont attirées intellectuellement par la misère qui règne dans un quartier, l’instabilité sociale, le monde ouvrier… mais pour les côtoyer de loin, ou s’en approcher juste le temps de la photo ou d’une manif’. « J’étais politiquement du côté des ouvriers, mais je détestais mon ancrage dans leur monde. » (Didier Éribon, Retour à Reims (2010), p. 73) Je vous renvoie à la partie « Riches » du code « Promotion « canapédé » » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels, pour compléter.

 

Le pauvre, elles l’aiment surtout en musique et en peinture. Pas trop proche. Dans le monde bobo bisexuel élitiste, une grande place est laissée à la culture roots-cabaret, à la musique jazz, étrangère, world, pauvre (jouée par des « p’tits Africains », des « p’tits gitans », des « p’tits aveugles », des « personnes handicapées », des « p’tits drogués », des « gens de la rue » et des illustres inconnus). Du moment qu’elle est (encore) perçue comme inconnue des mass media, minoritaire, non-commerciale et non-populaire, « bio », elle ramasse en général tous les suffrages parmi les communautaires LGBT.

 

Comment comprendre chez le sujet bobo bisexuel ce mélange paradoxal d’intentions par rapport à la bourgeoisie et par rapport à leur révolution humaniste ? C’est bien simple. La sacralisation aveugle de la différence conduit forcément, à un moment donné, à la (l’auto-)contradiction, à la (l’auto-)trahison… puisqu’un beau jour, une différence viendra forcément s’opposer à la mienne ! « Le dandysme, ce n’est ni l’affection, ni la coquetterie, ni la mode. C’est tout le contraire. C’est la différence absolue. » (Jean-Paul Aron, cité dans le Dictionnaire gay (1994) de Lionel Povert, p. 57) Même si l’individu bobo bisexuel croit échapper à son identité de bourgeois en vivant chichement et en s’autoproclamant « Maître du Bon Goût » (y compris en cultivant le soi-disant « mauvais goût » social), il se choisit une nouvelle forme de marginalité bourgeoise. Il trouve sa fierté à accepter en lui ce qu’il trouverait honteux ou avilissant chez les autres (par exemple, quand il regarde une émission de variété ou de télé-réalité, il s’empresse de trouver sa démarche « géniale », drolatique, décalée, sociologique, limite subversive), car il se donne ainsi à lui-même les signes tangibles de son incroyable ouverture d’esprit. Même quand il fait preuve de mauvais goût, il se persuade qu’il a bon goût parce qu’il choisirait le mauvais goût en connaissance de cause : « Oui, c’est vrai ! Un bon sandwich avec un Coca-Cola. Il n’y a rien de tel ! C’est vrai. Avec une bonne crème glacée, bien sûr. » (Michel Foucault, « Une Interview de Michel Foucault par Stephen Riggins », 1983) Finalement, il n’est pas libre. Il fait l’inverse de ce qu’il croit qu’on attend de lui, mais comme cet « inverse » est souvent le fruit de ses propres fantasmes, il imite et se soumet aux autres/à l’image sans même s’en rendre compte.

 

L’individu bobo homo est bourré de contradictions : par certains côtés, il se montre réfractaire à la modernité, à la civilisation, et à la consommation… et par d’autres, il ne peut pas vivre longtemps à la campagne, loin de son I-phone (l’outil que les personnes homosexuelles ont possédé avant tout le monde, en exclusivité !) et il se munit des équipements audiovisuels dernier cri (qui ne feront, à ses yeux, « bourgeois » que chez les autres, pas chez lui, évidemment !) : l’écran plat dans le salon design, l’ordinateur portable Mac, le Smartphone, etc. Il passe énormément de temps sur Facebook et les réseaux sociaux, d’ailleurs.

 

Il a des tas de projets en tête, mais qu’il a du mal à mener à terme : « Depuis des lustres, chaque fois que nous déjeunions dans un restaurant, qu’il s’agisse d’une crêperie, d’une pizzeria ou d’un lieu exotique, il fallait que Martine nous empoisonne le repas à se lamenter que c’était ce commerce-là qu’il lui fallait et non un autre. Au cours des douze dernières années, elle avait eu des velléités d’ouvrir, outre de nombreux restaurants, tous plus branchés les uns que les autres, une carterie et un salon de thé réservé à une clientèle exclusivement féminine et cela à Annecy ! » (Paula Dumont parlant de sa compagne bobo-campagnarde Martine, La Vie dure : Éducation sentimentale d’une lesbienne (2010), p. 118)

 

En réalité, l’individu bobo bisexuel est un consommateur qui ne veut pas se voir consommer, ni se « pétassiser »… pour mieux consommer en douce : « Elle avait toujours aimé traîner dans les boutiques, même quand elle n’avait pas d’argent à dépenser. » (idem, pp. 152-153) Par exemple, dans le documentaire « Desire Of The Everlasting Hills » (2014) de Paul Check, Paul, un témoin homosexuel, raconte qu’il est resté 24 années avec son compagnon Jeff, avec qui il a vécu 24 ans dans diverses résidences à la campagne aux États-Unis : tout leur quotidien était fondé sur le matériel, les voyages, les maisons.

 
 

Boboïtude, jumelle de l’homophobie

 

Étant donné que l’individu bobo bisexuel a choisi l’indétermination, la marginalité et la contradiction comme identité et amour, il est logique qu’en acte, sa bobo-attitude se traduise tôt ou tard par une homophobie : « Lui, pense-t-il, il n’est pas homo et n’appartient pas à une communauté pré-définie ! Il est excité par des anges amoureux et il touche avec les yeux, c’est bien tout ! ». « Être homo, c’est devenu très commercial. » (François, l’homo fashion, dans la pièce L’un dans l’autre (2015) de François Bondu et Thomas Angelvy)

 

Cette attitude bobo là, j’ai pu la voir chez toutes les personnes homosexuelles pratiquantes que je connais. En effet, le sujet bobo bisexuel a tendance à développer (et c’est là le paradoxe du désir homosexuel) une forme d’homophobie snobinarde, concomitante à son interminable coming out (qu’il présente comme « exceptionnel », « accidentel », les rares fois où il l’ose) et à sa timide défense d’une culture homosexuelle qu’il n’assume pas vraiment. On découvre chez lui un snobisme anti-« milieu gay » et anti-« folles » qui semble caractériser les anciens combattants désabusés du militantisme LGBT des années 1980-1990 (cf. les programmateurs de la chaîne Canal +, par exemple ; les rédacteurs de journaux alternatifs comme Minorités ; les militants d’Act-Up) tout comme les tenants de la presse gay actuelle (les journalistes de Têtu ou de Yagg en première ligne – Gilles Wullus, Thomas Doustaly, etc. –, les chroniqueurs d’émission comme Homo Micro sur Fréquence Paris Plurielle, les responsables des associations militantes LGBT, et les créateurs de sites d’« événementiel homosexuel » qui jouent les masseurs globe-trotteurs, relax, « bons vivants », pour masquer leur trouille de traiter des vrais problèmes et des sujets qui fâchent concernant l’homosexualité). Le « croquage de pédés » est un sport communautaire bobo très couru dans le « milieu homo » ! Il est porté par les néo-dandys homosexuels underground, bref, autant dire par la très grande majorité des membres de la communauté homosexuelle. Pour l’individu bobo homo, la follasse décervelée (qu’il rêve de sauter quand elle aura un peu mûri…), « c’est le beauf version gay » (cf. un « post » que j’avais lu sur le mur Facebook d’un de mes amis gay, le 20 avril 2011). Idem pour la fem et la butch côté lesbien. Si l’individu bobo devient homo, c’est qu’il acceptera de faire exception au « commun des homos », par « amour » (par dépit, moi je dirais…), qu’il concèdera à appartenir à la vulgarité d’une néo-communauté sexuelle « marchande », « caricaturale », « beauf » en ses fondements.

 
 

II – LA DÉPRIME SPIRITUELLE :

 
 

L’obsession pour le naturel sensible

 

D’habitude, pour prouver la force de sa sincérité, l’individu bobo bisexuel se focalise sur la Nature. Il est obsédé par la spontanéité, l’instantanéité des sensations et des pulsions, la recherche des origines, l’authentique « sobre », la création de Nature et des sens (ce n’est pas un hasard si l’une des revues homosexuelles françaises les plus connues après Têtu se soit choisi comme titre Sensitif…) Dans un soubresaut de conscience citoyenne, et surtout pour pallier à son désert affectif intersidéral, il essaie en général de fuir la ville et la société de consommation, pour se mettre au vert (même s’il a souvent la clope au bec) ! Tout ce qui renvoie à l’innocence virginal de l’enfance (Mistral gagnant, ou publicité des jambons Herta), à la nostalgie exotique et lointaine, au typique et à la couleur locale, trouve grâce à ses yeux. D’ailleurs, il aime filmer les plans de tables de cuisine et afficher sur Facebook ce qu’il mange (et encore mieux, ce qu’il a cuisiné !).

 

BOBO à table

 
 

 

Les réalisateurs bobos bisexuels aiment se prendre pour la Nature, et faire évoluer leurs personnages homos dans des cadres complètement sauvages et paradisiaques, qui n’ont pas été touchés par la main des Hommes, afin de prouver que l’homosexualité est belle et naturelle, tout simplement. On retrouve ce parfum naturaliste forcé dans des « films-carte-postale » tels que « L’Homme de sa vie » (2006) de Zabou Breitman, « Le Secret de Brokeback Mountain » (2006) d’Ang Lee, le film « Broderskab » (« Brotherhood », 2009) de Nicolo Donato, « Einaym Pkuhot » (« Tu n’aimeras point », 2009) d’Haim Tabakman, « Les Filles du botaniste » (2006) de Daï Sijie, « Donne-moi la main » (2008) de Pascal-Alex Vincent, et tant d’autres… Le film « Contracorriente » (2011) de Javier Fuentes-León se veut une ode à la Nature, un bal d’émotions, de bruits de mer tout le temps pour bercer la romance homo qui nous est racontée. Je vous renvoie aussi au documentaire « Cet homme-là (est un mille-feuilles) » (2011) de Patricia Mortagne (commençant par des images de photos de famille décomposée suspendues à des fils à linge, avec des pinces, dans un jardin).

 

L’individu bobo bisexuel a tendance à se choisir comme nouveau Dieu le reflet embellissant de lui-même que lui renverrait la Nature. C’est pour cela qu’il élit souvent résidence dans un cadre bucolique, champêtre, proche de jolis paysages. « Il y avait énormément de femmes qui vivaient dans cette région, et qui avaient des fermes. Il n’y a jamais eu aucun problème. Jamais jamais jamais. » (Catherine, une femme vivant à la ferme avec sa compagne Élisabeth, après avoir fait un grand voyage autour du monde, dans le documentaire « Les Invisibles » (2012) de Sébastien Lifshitz) ; « Le bonheur, c’est simple… comme une promenade au parc. » (la voix-off parlant des « couples » homos dans le documentaire « Homos, et alors ? » de Florence d’Arthuy diffusé sur la chaîne France 4 le 14 mai 2012 pour l’émission Tel Quel) ; « Je traîne dans les falaises. » (Stéphane Corbin pendant son concert Les Murmures du temps, au Théâtre de L’île Saint-Louis Paul Rey à Paris, en février 2011) ; etc.

 

Par exemple, dans la pièce autobiographique Ébauche d’un portrait (2008) de Jean-Luc Lagarce, on apprend que le dramaturge, citadin dans l’âme, a cherché à habiter une maison à la campagne. Dans le documentaire « L’Atelier d’écriture de Renaud Camus » (1997) de Pascal Bouhénic, Renaud Camus, issu d’une famille bourgeoise, vit à la campagne et joue à l’écrivain bohème… mais son accent bourgeois et son radicalisme idéologique le trahissent malgré tout. Dans le documentaire « Une Vie de couple avec un chien » (1997) de Joël Van Effenterre, le couple bobo homosexuel, Denis et Bruno, s’achète une grande maison à la campagne avec un labrador pour fuir l’enfer parisien ou strasbourgeois auquel il n’a pourtant pas renoncé.

 
 

Allez viens, j’t’emmène au vent !… ou face à la mer

 

La Nature adulée par l’individu bobo bisexuel a pour particularité d’être prise pour un être humain, et surtout de ne pas être dominée par l’Homme. Autant dire que c’est une conception anti-biblique de la Nature voulue par Dieu (une Nature que les êtres humains sont appelés à soumettre et à respecter). Par exemple, dans son docu-fiction « Le Cimetière des mots usés » (2011), François Zabaleta nous montre les images d’une Nature capricieuse et dévastatrice (celles du tsunami sur Fukushima, au Japon), « le bruit de fond du monde ». Dans les discours bobos-homos, l’Homme doit en général se laisser aller par les éléments naturels, et particulièrement par les forces invisibles que sont le vent ou l’eau. « Depuis ce jour d’hiver précoce, giflé par les rafales d’un vent d’est. » (Stefan Corbin lors de son concert Les Murmures du temps au Théâtre de L’île Saint-Louis Paul Rey, à Paris, en février 2011) ; « J’entends le vent. » (idem) Le vent, c’est le désir qui s’enfuit, c’est la liberté qui se liquéfie et se quitte.

 

Par exemple, dans le documentaire « Les Invisibles » (2012) de Sébastien Lifshitz, visant à prouver que l’amour homosexuel est simple et naturel, la nature est filmée longuement (vent dans les arbres, nuages, chèvres, etc.). Idem dès les premières images du film « L’homme de sa vie » (2006) de Zabou Breitman. La Nature y est à la fois personnifiée et vidée d’humanité, puisqu’Elle s’impose à l’Homme et est voulue toute-puissante, incontrôlable, indomptable… alors qu’objectivement, Elle n’a pas été créée ainsi.

 

L’individu bobo bisexuel a trouvé dans les espaces de l’infini que sont l’océan et le ciel les lieux idéaux où déverser son âme et son désir pour ne plus jamais les retrouver : cf. le vidéo-clip de la chanson « The Edge Of Glory » de Lady Gaga, le documentaire « Le Genre qui doute » (2011) de Julie Carlier, etc. La mer et le vent constituent ces parfaits miroirs narcissiques… et ce qu’ils lui font dire – c’était à craindre –, c’est bien du vent ! des larmes de joie forcée et surtout de déprime !

 

La simulation de contemplation émue de la mer – et plus globalement l’exposition à la beauté esthétique (un joli film, un paysage grandiose, un grand concert classique, une belle expo, un coucher de soleil…) –, c’est la technique de drague la plus cheap (… et la caution morale la plus navrante) que le libertin bobo ait trouvée lors de sa première rencontre réelle avec l’ami internaute qu’il ne connaît que depuis quelques semaines (ou heures) et sur lequel il va se jeter à corps perdu le soir même, pour ne pas passer pour un chaud lapin … et pourtant, elle marche quasiment à tous les coups ! À croire que la majorité des personnes homosexuelles sont vraiment les proies faciles du romantisme bon marché ! « J’étais déjà amoureux avant même de l’accueillir à sa descente du train. […] Yann était devant moi, beau et aussi gauche que moi. Mon premier réflexe a été de l’emmener contempler la mer Méditerranée. Nous nous sommes promenés, nos doigts s’effleurant comme par mégarde. Nous avons flirté tout l’après-midi comme deux adolescents connaissant leurs premiers émois. » (Jean-Michel Dunand, Libre : De la honte à la lumière (2011), pp. 83-84)

 

Comme l’individu bobo bisexuel ne se choisit pas d’autre Dieu que lui-même et que son petit bagage de valeurs humanistes politiquement correctes (la tolérance, l’égalité, la différence, la solidarité, l’écologie, … le respect, à la rigueur) qui ne veulent rien dire en soi, il lui arrive très souvent de faire preuve d’un holisme animiste qui spiritualise les objets. Plus clairement, il prête des sentiments aux objets, aux animaux, aux minéraux, aux paysages, bref, à tout ce qui possède très peu de désir et de liberté, contrairement à l’Homme (cf. l’article « Prenez garde aux objets domestiques » de la photographe lesbienne Claude Cahun, dans la revue Cahiers d’art spécial « L’Objet », du 1er février 1936). Il tutoie les étoiles, cause à un arbre, pense que les murs ont des oreilles et des mémoires. « New York me désespérait avec une grâce certaine où, la sereine langueur de la pollution piquée par le bruit et la chaleur, apportait un bonheur furtif et réparateur mais où, planaient irrémédiables, mon angoisse de vivre et l’attente de la mort. Damné jusqu’à la fin des temps, encombré de mes grandes jambes inutiles, j’étais seul, la nuit, plein de désirs inexaucés, sans savoir que mes seuls amis étaient les étoiles, émues, anonymes, de ma présence. » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), p. 118)

 

Par exemple, dans le documentaire « Les Invisibles » (2012) de Sébastien Lifshitz, on a droit à la séquence « émotion » de la femme lesbienne de 80 ans qui fait parler les murs de la gare de son adolescence : « Objets inanimés, avez-vous donc une âme ?’. On peut parler à une gare ! Elle m’entend ! La gare voit encore mon père ! »

 

La bobo-attitude, c’est une forme de « matérialisme vert », d’idolâtrie profane, si vous préférez. Paradoxal de voir cela chez des êtres humains qui se veut détaché du matériel… et beaucoup plus grave qu’on ne le pense, puisqu’à travers une idéologie apparemment alter-mondialiste et généreuse, l’individu bobo cherche à ne plus être libre et devient aussi matérialiste que les matérialistes bourgeois qu’il prétend neutraliser. Amusez-vous par exemple à faire les courses avec lui : il regardera méticuleusement toutes les marques que vous choisissez, vérifiera tous les emballages, et vous traitera d’« égoïste » parce que vous faites vos courses à Leader Price ! Racontez-lui votre voyage humanitaire en terres lointaines : il n’écoutera pas votre récit, et se fixera sur la pollution « inadmissible » de l’avion que vous avez pris pour vous y rendre. Offrez-lui un cadeau, il louchera sur l’étiquette pour savoir comment il a été conçu et par quelles victimes. Même si, en théorie, il défend une noble cause, il a tort sur toute la ligne pour qu’il place cette cause avant l’humain. Et cela le rend inhumain, hyper matérialiste. Si on suit jusqu’au bout sa logique, les arbres coupés hurlent ! Les CDs en aluminium gravables qu’on achète à bas prix, ce sont autant de mineurs chinois qui crient d’être exploités ! En réalité, c’est lui qui rêverait d’hurler ses souffrances, et qui passe sa haine sur les objets. Oui, il existe bien un « fascisme vert », qui cache une forêt de solitude, une carence d’Amour !

 

Comme il ne veut pas se fixer, et qu’il n’a pas compris que la vraie liberté n’existait que dans un cadre et dans l’acceptation des différences des gens les plus proches de lui, l’individu bobo bisexuel part à la recherche de lui-même en parcourant le monde et en multipliant les voyages sans but. Il voyage davantage pour l’image que pour le Réel et les personnes qu’il pourrait rencontrer : « Les voyages, pour faire bien… » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), p. 121) Il cherche à reproduire l’image d’Épinal romantique de l’électron libre, de l’éternel errant (géographique et désirant), du globe-trotteur sans attache, totalement « free » dans sa tête… et totalement « connecté ».

 

Il revient de ses voyages humanitaires en ayant un discours appris, en reversant les niaiseries (j’allais dire « aphorismes » ;-)) habituelles concernant la beauté de l’humanisme athée : « On reçoit beaucoup plus que ce qu’on donne. Les pauvres, ils n’ont rien et ils donnent tout » Mais dans les faits, il rentre avec une telle haine des Occidentaux et une telle fatigue d’aimer qu’on est en lieu de douter de la réalité/gratuité de sa démarche altruiste.

 

À force de se rêver « citoyen du monde » (« Yann Arthus Bertrand’s touch ») et de se projeter/de s’éparpiller sur ses écrans de télé (même s’il dit qu’il ne les possède pas ; c’est Internet, sa nouvelle télé), l’individu bobo bisexuel adopte une vision du monde (et de lui-même) éclatée, narcissique, kaléidoscopique, mercantile, un peu comme dans les publicités actuelles de Benetton, ou les affiches de films nous montrant des mosaïques d’Humanité qui ne sont que des échantillons standardisés d’une diversité lisse, déshumanisée, programmée, attendue, imposée comme unique, avec des quotas précis et des personnages bien stéréotypés (cf. les affiches des films de Cédric Klapisch – « L’Auberge espagnole » (2001), « Les Poupées russes » (2004), « Chacun cherche son chat » (1995) –, de Ferzan Ozpetek – « Saturno Contro » (2007), « Tableau de famille » (2001), « Le Premier qui l’a dit » (2010) –, de François Ozon – « Huit Femmes » (2001) ou de « Potiche » (2010) –, d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau – « Nés en 68 » (2008), « Drôle de Félix » (2000), « Crustacés et coquillages » (2004) –, etc.). Comme il ne veut pas être prêt à affronter sa solitude, ses problèmes personnels, ni ses désirs profonds, qu’il fait tout pour ne pas régler la question de l’Amour et de la place centrale de la foi dans sa vie, il se cherche des dérivatifs, des échappatoires écologistes, humanitaires, artistiques, sentimentales, sexuelles, émotionnelles, dépaysantes.

 

Par exemple, il veut absolument vivre en groupe. Je connais énormément de personnes homos-bisexuelles qui cherchent à constituer des grandes collocations d’artistes, des troupes de théâtre nomades, des familles de substitution, des clubs de randonnée pédestre, de massage, de sophrologie, ou de naturisme, dans des lofts ou des appartements bohème, à la campagne comme à la ville, parfois le temps d’une université d’été ou d’un camp de vacances. « Angéla était une belle fille d’une trentaine d’années qui voulait former un groupe de goudous. Elle détestait aller traîner en boîte à des heures indues et préférait participer à des petites bouffes entre copines, faire des randonnées, bref vivre au grand jour. Son projet m’a enthousiasmée et je l’ai rassurée que je serais un des piliers de son groupe. Je rêvais, moi aussi, comme beaucoup de mes semblables, d’une grande famille amicale où, peut-être, il me serait possible de rencontrer un jour l’âme sœur. » (Paula Dumont, La Vie dure : Éducation sentimentale d’une lesbienne (2010), p. 208) ; « L’idée nous est venue que nous pourrions, à notre retraite, acheter chacune une maison dans un hameau, et être à l’origine d’une oasis pour goudous. » (idem, p. 239) Le mode de vie hippie, dans la mesure où il banalise la sexualité en général, s’accommode parfaitement de l’homosexualité, et rencontre un véritable succès dans la communauté LGBT.

 

Mais comme l’individu bobo bisexuel a sa sauvagerie, sa soif d’indépendance, un misanthropie anti-social, il finit par s’éloigner des sous-groupes dont il a voulu faire partie à un moment donné (un groupe, c’est déjà le début du fascisme institutionnel culturel, pour lui !). Pour lui, le communautarisme tout comme la vie de couple se doivent d’être hasardeux et non-institués. Dès qu’ils durent, ça le stresse et le « saoule ». Il revient vite à la Nature et à sa lubie adolescente : la contemplation de lui-même dans la carte postale naturaliste, dans les « petites choses ».

 
 

La sacralisation bobo du détail médiocre

 

D’ailleurs, il nous rejoue régulièrement et par période la comédie de l’ermite-artiste vivant dans des conditions spartiates, ou l’actrice dans son p’tit pull marine, mettant la médiocrité au-dessus de la qualité, l’exceptionnel et le détail au-dessus de l’universel et de l’unité, le dérisoire au-dessus de l’essentiel. Il s’émeut lui-même d’être capable – dans l’adversité et l’avalanche de malheurs que serait sa vie – de s’émerveiller des petites choses du quotidien (« ces petits riens qui font ces petits tout » comme le parodie ironiquement Élie Sémoun) : « Que je m’exprime objectivement ou subjectivement, c’est toujours cette véracité exceptionnelle, à travers la banalité de la condition humaine que je recherche. » (la photographe lesbienne Claude Cahun, citée dans l’Exposition « Claude Cahun » au Jeu de Paume du Jardin des Tuileries, Paris, juin 2011)

 

Le bobo bisexuel a pour particularité de se complaire dans la médiocrité – lui pense que c’est de la « sobriété », de la «pondération », de la « tempérance »… mais c’est quand même, au final, de la lâcheté et de la médiocrité (cf. je vous renvoie aux codes « Artiste raté », « Faux intellectuels » et « Faux révolutionnaires » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels).

 

Par exemple, le style littéraire de l’écrivain bobo bisexuel n’est pas très élaboré. Il repose avant tout sur la répétition, la rime « qui fait poétique » mais insensée, les homophonies inversantes (cf. les quiasmes, les oxymores faciles, le paradoxe homophonique, etc.), la succession d’infinitifs ou d’anaphores hasardeuses (« pour voir ce que ça donnera », dans le style « poésie transcendantale ») : « Des idées plein la tête, même dans le sexe, des idées plein le sexe. » (les acteurs anonymes de la pièce Mon cœur avec un E à la fin (2011) de Jérémy Patinier) ; « Tout quitter. Fermer le grand théâtre de Bois-Rouge. Descendre le rideau sur cette comédie avant qu’il ne soit trop tard. Cesser de jouer. Partir. » (Élisabeth Brami, Je vous écris comme je vous aime (2006), p. 88) ; etc. Le « poète » bobo homo aime faire résonner les mots qui ne veulent rien dire, s’étirer les phrases sur un mode apparemment bref et laconique, pour leur donner du volume… genre brushing verbaux, échos d’outre-tombe, voix de Mylène Farmer: « Il n’y avait plus d’attente, plus de rendez-vous, plus de questions. Il n’y avait plus d’espoir. » (idem, pp. 208-209)

 

Musicalement, l’individu bobo bisexuel joue aussi « au pauvre », en intégrant à ses chansons des éléments de sobriété touchante : des sifflotements humains, des imitations vocales d’instruments de musique, des bâtons de pluie, des orgues de barbarie, des djumbés (tout ce qui fait réaliste, artisanal, ou exotique, ça lui plaît), des xylophones à la Yann Tiersen (le minimaliste des formes sonores et expérimentales qu’il choisit rejoint d’ailleurs le monde de l’enfance), des fanfares (c’est de la « musique bio », non ?), de la musique classique épurée (pour relever in extremis le bas niveau de la première partie du spectacle nullissime qu’il nous a proposé : cf. la pièce Golgota Picnic (2011) de Rodrigo Garcia ; c’est si bobo, la sacralisation des dissonances !), etc.

 
 

L’Homme spirituel mais sans Dieu

 

Il y a clairement derrière les bobos bisexuels gauchistes (et parfois droitistes) d’aujourd’hui, qui ne jurent que par « Les Droits de l’Homme », la « République », l’« Égalité des droits », la « Démocratie », la « Laïcité », et au fond, si on y réfléchit bien, par l’anti-christianisme acharné de Voltaire (1694-1778), une haine contre les religions et surtout l’Institution religieuse catholique. Ça fait un petit bout de temps que ce courant de pensée laïcard (et pas du tout laïc, en réalité, car la laïcité respecte le fait religieux), sentimentaliste, matérialiste, individualiste et peu humaniste, couve dans nos civilisations d’États modernes.

 

L’idéologie bourgeoise-bohème actuelle, qui s’est toujours présentée comme anti-bourgeois pourtant, se caractérise par sa défense d’un Homme divin sans Dieu-Église, et pourrait bien trouver sa source en France et dans le monde au moment des Lumières (quand ce n’est pas avant, bien entendu, avec le péché d’Adam), quand l’Humanité a voulu nier officiellement l’Incarnation divine de Dieu dans l’Église catholique, et fonder ce déni sur les États-Nations peu à peu républicains, « démocratiques » et populistes que nous connaissons aujourd’hui. Morceaux choisis de cet anticléricalisme bobo techniciste et sentimentaliste, porté par les plus célèbres dictateurs :

 

Robespierre et Carrier : « Il faut nettoyer la France de tout catholicisme, et la régénérer à notre façon. La république l’exige. »

Staline : « Plus de Dieu en 1937 ! »

Hitler : « Celui qui vit en communion avec la nature entre nécessairement en opposition avec les Églises. Et c’est pourquoi elles vont à leur perte ― car la science doit remporter la victoire. »

Vincent Peillon (ministre de l’Éducation en France, en 2013) : « On a laissé le moral et le spirituel à l’Église catholique. Donc il faut remplacer ça. […] On ne pourra jamais construire un pays de liberté avec la religion catholique. Il faut inventer une religion républicaine. Cette religion républicaine, qui doit accompagner la révolution matérielle, mais qui est la révolution spirituelle, c’est la laïcité. »

 

Comment vivre sa spiritualité tout en renonçant au Dieu-Église temporelle ? L’individu bobo bisexuel tente d’opérer ce tour de force impossible en misant toutes ses « forces » et ses espoirs sur lui-même et sur les Hommes (autant dire qu’il se prépare à de grosses déceptions ! car l’Homme sans Dieu devient vite un triste saint, un égoïste relativiste, un goujat sans autre morale que ses envies du moment, un individualiste, un humaniste agressif). Et en plus, c’est le ridicule assuré.

 

On le voit imiter les rites catholiques sans en assumer l’âme, en les instrumentalisant sous forme de folklore New Age ou bouddhisant pour s’autosacraliser lui-même. Comme le démontre très justement l’historienne Marie Pinsard, « chez le bobo, tout est rituel, rien n’est sacré ». Le bobo bisexuel s’habille tout en blanc, compose des « Chansons du dimanche », adopte un nouveau calendrier avec des fêtes qui ne sont plus festives (la Fête du Sida, la Journée mondiale de la Lutte contre l’Homophobie, la Fête de la Musique, la Marche des Fiertés, etc.), fait brûler les barrettes d’encens dans son salon, s’embaume de toute sorte de crèmes relaxantes et d’huiles essentielles, fait des chemins de saint Jacques non-agréés avec ses amis randonneurs, met des bougies (on y revient tout de suite après) autour de sa baignoire et dans sa chambre à coucher, participe à des ateliers sophrologie ou massages, etc. Il rêve d’une cérémonie de mariage dans une yourte, dans une forêt « celtique », ou face à la mer (fuck les églises : c’est ringard !).

 

 

Les individus bobos bisexuels sont la version contemporaine des hypocrites pharisiens du temps de Jésus, des êtres qui sont « croyants » mais « non-pratiquants », qui disent mais ne font qu’à moitié, qui désirent aimer mais n’aiment pas en actes, qui se servent de l’Église (où ils mettent rarement les pieds) pour se regarder le nombril et spiritualiser leurs sens dans une religiosité de la sensiblerie : « Et je prie… » (cf. la fin de la chanson « C’est lui » de Fred Actone) ; « On ne croit plus en Dieu mais on fait comme si. » (Philippe Muray, Festivus festivus : Conversations avec Élisabeth Lévy (2005), p. 171) ; « J’étais maintenant un hayèm, un errant dans le désert, comme dans les poèmes d’Ibn Arabi. Vagabond. Sans le sens. Sans Dieu. » (Abdellah Taïa, Une Mélancolie arabe (2008), p. 92) ; « Chez Marcel, tout était cérémonial. » (Jean Cocteau parlant de Marcel Proust, dans le documentaire « Cocteau/Marais : un couple mythique » (2013) Yves Riou et Philippe Pouchain) ; etc.

 
 

« Je te tiens, tu me tiens par la barbichette. Le premier de nous deux qui rira aura une tapette. »

 

Beaucoup de bobos bisexuels jouent même à imiter physiquement le Christ. Le prototype actuel du bobo homo à la mode, trop fashion et trop wild, et qui commence à faire pétasse du Marais (alors qu’il avait été justement créé pour ne pas faire cet effet-là ! Attention, les gars…), c’est le barbu (barbe de 3 jours et plus si affinités). De préférence cheveux longs. On le voit maintenant partout : chez les rédac’ chefs de tous les grands journaux de la presse gay, sur la Une des magazines homos, dans les défilés de mode, chez les DJay et les journaleux-théâtreux, parmi les snobinards péteux (avec la voix de Jean-Marc Lalanne) de Technikart ou des Inrockuptibles, et partout où les bobos homos veulent paraître « branchés et surtout pas gay».

 

BOBO Barbu Gilles Wullus

Gilles Wullus (« Têtu »)

BOBO Didier Lestrade Barbu

Didier Lestrade (« Minorités »)

BOBO Macé-Scaron barbu

Joseph Macé-Scaron

BOBO rédac chef thomasdoustaly2

Thomas Doustaly (« Têtu »)

BOBO Rédac chef Yannick Barbe

Yannick Barbe (« Têtu »)

bobo The Advocate Glenn Morrison

Glenn Morrison (« The Advocate »)


 

Il suffit de regarder le trombinoscope de l’équipe de rédaction de Minorités.org pour en avoir le cœur net : par exemple Arlindo Constantino, Vincent Bourseul, Sad Punk, Stéphane Trieulet, Franck Contat, Michel-Ange Vinti, Maxime Journiac, Crame, François Vergne, Matthieu Piffeteau, Olivier Jubin, Mike Nietomertz, Richard Mèmeteau, Florian Chavanon, Renaud Mercier, Nicolas Jacoup, Manuel Atréide, Olivier « Babozor » Chambon, Marc Endeweld, Laurent Chambon.

 

BOBO équipe Têtu deux barbus

 

Justement, Didier Lestrade, le fondateur d’Act-Up Paris et de Minorités, a bien défini ce patron physique et psychologique du bobo-homo-qui-ne-sait-pas-encore-qu’il-est-bobo sous l’appellation subtilement anglo-saxonne de « dude » (c’est même pas « bear » ! C’est – je cite – « le quintessential dude gay ») Dans son article « Moi vs le Roi des Rois », on en a une jolie description : « Il y a le mec hyper bien foutu, le mec intelligent, le mec drôle, le mec wild, le ou les mecs américains. Et puis il y a le dude. On se dit ‘Non, c’est pas possible, pas le dude ! Pas le lad !’. Mais si, c’en est un, de la semelle de ses chaussures à la pointe de ses goûts musicaux, un mec calme mais drôle aussi, qui est prolo sans être malheureux, qui connaît la vie gay même si elle le fait chier un peu, qui aime le reggae et la techno, qui est catho sans que ça soit un problème (yet !), qui est si deep qu’il chantonne tout seul des airs haïtiens en se brossant les dents, qui n’a pas peur de parler et qui est prêt à découvrir la nature, qu’il ne connaît pas assez. Et qui a souffert mais ça, c’est tout le monde, OK ? Et la première fois que vous le voyez à la gare, vous savez que ce sera l’amour, en un regard, juste comment il est dans l’espace. » (Rassurez-vous : je ne comprends pas tous les mots non plus ^^).

 

Énormément d’acteurs et de comédiens des films actuels racontant des histoires homos peu caricaturales se font pousser la barbe : cf. le film « Boys Like Us » (2014) de Patric Chiha, le film « W imie… » (« Aime… et fais ce que tu veux », 2014) de Malgorzata Szumowska, le film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta, le film « Lilting » (« La Délicatesse », 2014) de Hong Khaou (avec Richard, l’homosexuel barbu pratiquant le commerce équitable et cuisinant avec inventivité), le film « Praia Do Futuro » (2014) de Karim Aïnouz (avec Konrad et Donato, les deux ex-amants qui essaient de se faire pousser la barbe), le film « Love Is Strange » (2014) d’Ira Sachs, le vidéo-clip de la chanson « Take Me To Church » d’Hozier, etc. Et ce look hipster n’est qu’un reflet proche du réel : cf. la biopic « Yves Saint-Laurent » (2014) de Jalil Lespert (avec Yves Saint-Laurent et Pierre Bergé, barbus, en scooter aux États-Unis).

 

BOBO barbu Contracorriente

Film « Contracorriente » de Javier Fuentes-León

BOBO Barbu tu n'aimeras point

Film « Tu n’aimeras point » de Haim Tabakman

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Film « Week-End » d’Andrew Haigh

BOBO Parade barbus

Film « La Parade » de Srdjan Dragojevic


 

Dans sa version féminine, le barbu bobo bisexuel est remplacé par l’ingénue bobo un peu barrée et lunaire : la romanichelle alcoolique Amy Winehouse ou bien Björk et son air de léthargie émerveillée :

 

 

Une sorte de femme-à-barbe un peu bi, un peu loufoque, qui s’appelle Lili Rose (ou un truc dans ce goût-là, avec des « L » : Lali, Louane, Loreen, Léa, Lala, Lola, Lilas… ; et puis qui fasse bien végétal, bien asexué et bien areligieux). Comme la fille de Vanessa Paradis.

 

Caroline-Rose dans l'émission "The Voice 2", 2013

Caroline-Rose dans l’émission « The Voice 2 », 2013


 
 

La folie bobo des bougies

 

Dernier reliquat pitoyable de religiosité chrétienne visible dans les œuvres de fictions homo-érotiques occidentales : la bougie (voire la guirlande lumineuse dans un lieu improbable : genre dans une forêt ou un lac la nuit). Je me suis amusé à recenser dans les docu-fictions homo-érotiques ou dans les reportages toutes les fois où les figurants se sont filmés et auto-sacralisés autour d’une baignoire encerclée de bougies, ou un lit « nuptial » bordés de torches : cette mise en scène top-bobo est juste omniprésente ! cf. le film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta (avec les bougies dans le salon, les barrettes d’encens), le vidéo-clip de la chanson « Pour que tu m’aimes encore » de Céline Dion, le vidéo-clip de la chanson « It’s A Sin » des Pet Shop Boys, la performance Golgotha (2009) et le film « To Bring To Light » (« Le Chandelier », 2002) de Steven Cohen (avec l’omniprésence des ampoules électriques et des lampions colorés), etc.

 

Quand l’Homme moderne « philosophe sur Dieu sans Dieu… », cela donne une pathétique dégoulinade verbale de pensées métaphysiques dénuées d’intérêt (genre le film « Tree Of Life » (2011) de Terrence Malick), un défilé (au ralenti, svp : merci Frédéric Mitterrand) de cartes postales bucoliques où le « je » se raconte avec la fausse pudeur habituelle d’une voix susurrée (François Zabaleta, si tu nous reçois…), un bal de sensations à la « Amélie Poulain » ou à la Philippe Delerme qui n’apporte pas plus de sens et de beauté à l’existence (genre je raconte ma première gorgée de bière, ou bien comment j’aime casser ma crème brûlée avec ma cuillère, mettre ma main dans un bocal à poissons, écouter la pluie, sentir le vent sur ma peau, courir après des bulles de savon, … me masturber – cf. la chanson « La Voie Ferré » de Pascal Obispo – et prendre les autres pour des cons, aussi). Par exemple, l’écriture automatique d’un Guillaume Dustan, expliquant dans le détail ses courses au supermarché, avec le listing complet et passionnant des produits qu’il achète, c’est un grand moment de littérature, vraiment.

 

Le vide, le silence, la « pudeur », chez le romantique bobo, sont sacralisés, deviennent des absolus en soi (alors qu’il existe des silences bien vides…) : cf. le film « J’aimerais, j’aimerais » (2007) de Jann Halexander (entièrement muet, où tout est chorégraphié, figé dans l’esthétisme mélancolique : d’ailleurs, le sous-titre de ce film, c’est « Amour triste en Vendée »), le film « Métamorphoses » (2014) de Christophe Honoré, le film « Lilting » (« La Délicatesse », 2014) de Hong Khaou,(comme aime et fais ce que tu veux), etc.

 

Comme un malheur n’arrive jamais seul, l’individu bobo bisexuel, dans sa quête désespérée de palliatifs à son exil de Dieu, a tendance à se piquer au jeu de la psychanalyse de comptoir (attention : il a fait fac de « spychologie », a lu Élisabeth Badinter, Pierre Bourdieu, Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Françoise Dolto, Simone de Beauvoir, etc.), de la simulation d’introspection de soi virant à l’analyse jugeante des autres. Il a tout vu, tout connu, tout comprendu de la vie avant tout le monde. Il sait lire dans les âmes. Gonflant sainte Honorine… Et là, le but inavoué est toujours le même : il cherche à justifier par la science son désir de ne plus être libre, de ne plus désirer ; à mépriser l’« Humanité aveugle » pour de « bonnes raisons » ; à camoufler les violences que sa négligence et son relativisme infligent à son entourage.

 
 

« Je suis vivant »

 

Sa déprime se dilue et s’alimente dans une forme d’hédonisme épicurien chronique (« Je suis vivant »), d’optimisme forcé (« Même si ça n’a pas duré, au moins, j’ai aimé, j’ai senti, j’ai joui »), d’élan combatif appris (« Non, rien de rien, non, je ne regrette rien »), qui ne règle absolument pas les problèmes, n’aboutit pas à un changement profond de comportement, et ne constitue que la maigre consolation du perdant (« L’important, c’est d’avoir essayé, c’est d’avoir participé. ») : cf. la chanson « Je suis vivant » d’Yves Jamait, la chanson « Entre nous et le sol » de Christophe Wilhem (« Me sentir en vie »), etc. « Le monde est vivant ! » (le dessinateur Moebius dans sa préface de la B.D. Pressions & Impressions (2007) de Didier Eberlé) ; « Je suis vivant. Le monde n’est pas seulement une chose posée là, extérieure à moi-même. J’y participe, il m’est offert, mais ce n’est plus ma vie. Je suis la vie. » (« C. » en épitaphe du roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, p. 6) ; etc.

 

 

Quand l’esprit bobo dit qu’il « est vivant », il faut l’entendre non pas dans son sens positif et altruiste de « Joie vraie » et d’« Amour plein », mais bien de « jouissance » égoïste, de « bien-être » ponctuel. « Être vivant » se limite à « être sensitif », à verser dans la sensiblerie, la superficialité de l’épiderme, l’affectif ou le génital pulsionnel.

 
 

Vive les vieux !

 

Avec le temps, quand le bobo bisexuel est un tantinet philosophe ou qu’il s’assagit « un peu moins négativement que prévu », il décline son désir de mourir en désir de vieillir. Il se la joue alors GPI (Grand Patriarche Infréquentable), qui attend dignement la fin de vie, comme un animal blessé « à la Jean Genet » ou « à la Violette Leduc », qui ne se révoltera pas contre la mort mais bien contre les Hommes et toutes leurs Institutions, qui se laissera mourir (d’alcool, de sexe, de nicotine, de cancer… : « Encore un que les Boches n’auront pas ! ») avant que la Science et l’Église (car le bobo est un « bouffeur de curés » invétéré, ne l’oublions pas) ne lui mettent la main dessus. Il aime s’imaginer à une autre époque que la sienne (surtout les années 1920 ou les années 1960-1970). Il est fondamentalement anti-traditionnaliste mais pourtant passéiste et nostalgique. Il n’aime pas les vieux (en tant que personnes réelles ; rappelez-vous qu’il veut faire table rase de son passé, et qu’il a dit « merde » à ses parents et grands-parents) mais le vieux (= le « style ‘vieux’ », l’idée de « vieux », l’allégorie de vieillesse, les Bidochons et les Deschiens, la vieille aristo qui a la classe, le vioc en peinture, quoi). Par exemple, lors de son concert Les Murmures du temps au Théâtre de L’île Saint-Louis Paul Rey à Paris, en février 2011, le chanteur Stefan Corbin se met dans la peau d’un bicentenaire : « Imaginez quand on a 200 ans. »

 

D’une part, il développe une passion pour tout ce qui est ancien (les vieilles pierres, le Vieux Campeur, les vieux meubles en bois, les vieilles cheminées, les jouets anciens, les vieux tourne-disques vinyles, etc.), pour le rétro (les vieux cons, Brigitte Fontaine, l’esthétique des années 1960-1980, les chanteurs rebelles des années Saint-Germain, l’ambiance jazzy ou cabaret des « années folles », etc.). Rétro-bobo-homo ! Il se dit fan des chanteurs seventies (excepté peut-être ceux du disco… encore que… il se contredit tellement qu’il peut épisodiquement se payer le luxe d’aimer le kitsch !) tels que François Hardy, Georges Brassens, Jean Ferrat, Anne Sylvestre, Barbara, Marie Laforêt, Jacques Brel, Léo Ferré, etc. C’est le cas, par exemple, de Jann Halexander, de Patrick Loiseau, de Gaël Morel, de Jean-Marc Vallée, de Xavier Dolan, et tant d’autres. Beaucoup de films homo-érotiques bobos actuels adoptent maintenant une esthétique sixties-seventies-eighties dans la veine de films comme « La Ballade de l’impossible » (2011) de Tran Anh Hung, « Potiche » (2010) de François Ozon, « A Single Man » (2009) de Tom Ford, « New Wave » (2000) de Gaël Morel, etc. Ces productions à prétention non-commerciale, qui sont des imitations de films vieillots et maladroits tournés en Super-8, se veulent des reconstitutions historiques réalistes, alors qu’en réalité, les réalisateurs ont cherché à donner un corps vraisemblable et nostalgique à leurs fantasmes présents et à leurs sentiments amoureux mélancoliques. Le sujet bobo homosexuel aime se faire pleurer sur un air rétro (Amélie Poulain, sors de ce corps !) : « Mes goûts se portaient sur les Rolling Stones ou sur Françoise Hardy (dont le ‘Tous les garçons et les filles de mon âge semblait avoir été écrit pour évoquer la solitude des gays), puis sur Barbara et Léo Ferré, ou Bob Dylan, Donovan et Joan Baez, chanteurs ‘intellectuels’. » (Didier Éribon, Retour à Reims (2010), pp. 99-100)

 

 
 

… Et vive le vieux marin breton !

 

 

D’autre part, l’intellectuel bobo homosexuel adore « le » vieux marin breton, ou le papy qui sera son « pote » (du moment qu’il ne fait pas partie de sa famille de sang, ça va…). « Un des frères de mon père devint voleur, fit de la prison et finit par être ‘interdit de séjour’ à Reims. […] Il avait disparu de ma vie et de ma mémoire depuis longtemps lorsque j’appris par ma mère que, devenu clochard, il était mort dans la rue. Il avait été marin dans sa jeunesse […] et c’est son visage, sa silhouette sur une photo de lui en costume de matelot posée sur le buffet de la salle à manger, chez mes grands-parents, qui reparurent à mon esprit quand je lus pour la première fois Querelle de Brest.» (Didier Éribon, Retour à Reims (2010), pp. 40-41) En général, l’intellect bobo homo se plait à s’extasier devant les vieux clodos ou les papys (« incorrects ») de maison de retraite : cf. le documentaire « Zucht Und Ordnung » (« Law And Order », 2012) de Jan Soldat (avec le couple de vieux qui se torturent et se « fistent » l’un l’autre), etc. Le vieillard duquel il se rapproche a un petit côté « maître spirituel non-agréé » … qui malheureusement remplace et éjecte Jésus… et qui retire, comme le diable, la liberté. « Et un soir un homme m´a sauvé la vie. C´était pas Jésus, c´était pas Dieu, pardi ! Juste un homme de passage qui avait bien vécu : un sage. Il connaissait mon prénom, quel hasard ! Puis il m´a dit : ‘Je t´échange une histoire contre ta liberté.’ Assurément, j´ai accepté ! Et j´ai mis du temps à me rendre compte que, comme m´a dit ce sage à la fin du conte, quand t´as touché le fond du fond, soit tu crèves soit tu remontes. » (cf. la chanson « Contes, vents et marées » des Ogres de Barback)

 

 

L’essai El Látigo Y La Pluma (2004) de Fernando Olmeda démarre justement sur le témoignage d’un papy gay de 80 ans, Manuel Granda Terrón. On retrouve la même démarche à travers la description de la rencontre avec « Jean », le montagnard solitaire ermite, dans l’autobiographie Recto/Verso (2007) de Gaël-Laurent Tilium, à travers le vieil homme qui conseille Noor dans le docu-fiction « Noor » (2012) de Guillaume Giovanetti et Cagla Zencirci. Dans l’essai Primera Plana (2007) de Juan A. Herrero Brasas, la rencontre entre l’intellectuel de gauche et le vieux papy « typique » (p. 29) est scénarisée. Dans son documentaire « Les Invisibles » (2012), Sébastien Lifshitz s’extasie sur les histoires de cœurs des petits vieux homosexuels (en couple ou pas). Ceux-là même sont très attirés par les vieilles pierres, les vieilles maisons d’enfance.

 

 

Un jour d’hiver en 2011, un de mes amis homos (super méga bobo) m’a sorti cette phrase culte : « Mon rêve quand je serai vieux, c’est d’être un p’tit vieux indigne. » Voilà, je veux mourir la main sur le cœur ! Comme l’Auvergnat de Brassens ! Et gros fuck aux curés et aux bourgeois le jour de mon enterrement ! Pour le bobo, en effet, le temps s’est arrêté aux années 1930. Sans rire. Et il pense que les Édith Piaf et les Coluche (les seuls « saints bons larrons » à ses yeux) l’auraient applaudi dans ses conneries… sans réaliser que ce qui était subversif à une certaine époque ne l’est en général plus du tout à une autre.

 

Brel, Ferré, Brassens

Brel, Ferré, Brassens


 

Le portrait ému du vieux pépé « à la Léo Ferré », anti-conformiste, inflexible, vivant à la campagne, ayant encore une vie sexuelle débridée pour son âge, fumant comme un pompier, alcoolique, illustre bien la maladie du bobo moderne : l’obsession du « faire authentique » par son idée de l’anti-politiquement correct, par son idée de l’opposition… en utilisant si besoin est les exclus, les plus fous, les plus faibles, les plus innocents de la société, et donc parfois les plus susceptibles d’être moqués : cf. les émissions de Canal + raillant les personnes âgées tout en les présentant comme exotiques et sympathiques ; les documentaires de France 3 style Strip-Tease, qui laissent planer le doute sur la frontière entre le foutage de gueule et la compassion envers les gens atypiques portraiturés ; les phrases apprises qu’on fait dire à des vieux couples pour justifier des fantasmes homosexuels (« Le cœur a ses raisons que la raison ignore. » dit une vieille mamie secondée de son mari, dans le docu-fiction « Elena » (2010) de Nicole Conn) ; le docu-fiction « Noor » (2012) de Guillaume Giovanetti et Cagla Zencirci (avec Noor, transsexuel F to M, servant du thé aux conducteurs de camion) ; etc. D’ailleurs, le papy ou la mamie en question ne comprend pas toujours ce qui lui arrive et ce qui lui fait mériter autant d’intérêt.

 

 

L’intellectuel bourgeois gauchiste (ou droitiste après tout ! Les extrêmes se rejoignent…) se met démagogiquement en scène en train de se laisser enseigner par des « gens de peu » que tout le monde prendrait pour des fous mais que lui seul serait capable d’approcher et de comprendre (cf. je vous renvoie à l’excellente analyse de Pierre Jourde de la « gaucho attitude » dans son essai La Littérature sans estomac (2002), pp. 161-162). Ces derniers lui offrent leur innocence et leur étiquette de « gêneurs sociaux », et ainsi, le bobo peut s’en retourner chez lui, tout content d’avoir trouvé un masque à son train de vie bourgeois habituel. Et surtout, il se sert d’eux pour leur faire dire ce qu’il a envie d’entendre.

 

Je crois que cette identification au vieux rebelle, au-delà de la tendresse un peu condescendante, dit quelque chose de l’attitude du bobo bisexuel dans la vie : même s’il se la joue marginal cool, il se comporte en réalité très souvent en vieux gars ou en vieille fille coincé(e) et inflexible. Il fait passer son attitude pour de la pudeur ou un courageux refus des conventions… mais il y a beaucoup de frustration, de complexes, de peur chez lui. Tout Homme qui se rapproche du mythique « bobo » est un handicapé des sentiments, de la relation, et cache sa haine de lui-même derrière une fausse décontraction, une fausse solidarité.

 
 

III – LA DÉPRIME ESTHÉTISÉE, PSEUDO «ARTISTIQUE» :

 

Le bobo bisexuel ne déprime pas qu’autour d’une bougie ou d’un crucifix ou en compagnie d’un vieux. Le plus souvent, ce sera autour d’une toile, d’une œuvre d’art, d’un piano ou d’un disque. Il investit le terrain artistique comme moyen de reconquérir sa « divinité dans la sobriété » (voire dans le désordre et la destruction iconoclaste).

 

Grâce à l’art underground simulant les « petits moyens » et l’artisanat, il croit échapper à son identité de bourgeois. Il s’autoproclame « Maître du Bon Goût et de la Simplicité » … y compris en cultivant le soi-disant « mauvais goût » social, en posant pour les Inrock, en pratiquant une « incorrection jouissive », en « parlant cul » et en travaillant sa vulgarité verbale.

 

Mais en dépit de ses efforts pour prouver sa rébellion anarchiste contre la bourgeoisie, on voit bien qu’il fonde une nouvelle élite de bourges (anti-conformistes, mais bourges quand même !). Les cercles bobos homos, revendiquant leur marginalité pour gravir l’échelle sociale et s’assurer une place au soleil, se sont succédées au long des âges et dans tous les continents, et se sont values de l’excuse de l’« Art » afin d’asseoir leur autorité. Par exemple, dans les années 1910-1920, Gertrude Stein et sa clique est plus proche de la bohème artistique que de la grande bourgeoisie nord-américaine. Dans les années 1950-1960 aux États-Unis se développe un mouvement littéraire et culturel très connu, précurseur de la vague queer bobo actuelle : la dénommée Beat Generation, dont les figures de proue sont les artistes homosexuels Hal Chase, Jack Kerouac, Allen Ginsberg, William Burroughs (ces dandys underground s’adonnaient aux drogues, à l’alcool, au libertinage sexuel, au militantisme alter-mondialiste distant mais rassurant, au jazz, etc.). Dans les années 1980, la Movida madrilène, ou bien le New Wave britannique (un peu punk), sont également d’inspiration bohème. Aujourd’hui, l’élite bobo homosexuelle s’est déplacée vers la musique minimaliste (chanson à textes, un peu cabaret, un peu jazzy ; surtout pas qualifiée de « variété ») ou carrément électro, vers le théâtre contemporain iconoclaste et blasphématoire, vers le docu-fiction au cinéma ou les films expérimentaux.

 

L’individu bobo homosexuel porte aujourd’hui un nom qui, selon lui, passe mieux et est moins connoté négativement en société : c’est celui de promoteur du queer et du camp, ce courant artistique contemporain flou, néo-baroque, plutôt asexué et sentimental en intentions et bisexuel en actes, défendant un art sale, iconoclaste, marginal, anti-bourgeois, merdique, violent. « Le camp est le dandysme du temps moderne, une variante du snobisme raffiné. Il a résolu ce problème : comment peut-être dandy à l’époque d’une culture de masse ? […] Le dandy du XIXe avait la vocation du ‘bon goût et haïssait la vulgarité. Le connaisseur du Camp a découvert des plaisirs plus ingénieux. Il ne s’agit plus d’apprécier la poésie latine, des vins rares et des gilets de velours, mais de goûter aux plus épicés, aux plus communs des plaisirs, aux arts dont se délecte la masse. Il apprécie la vulgarité. » (Susan Sontag, « Le Style Camp », L’Œuvre parle (1968), pp. 421-445)

 

Le courant artistique kitsch et camp, qui se veut anti-normes bourgeoises, obéit lui aussi à un code bourgeois puisqu’il est à la fois iconoclaste et iconodule (tout bourgeois est contre lui-même, et s’adore !). Comme l’écrit à juste titre Povert, le camp est « héritier du dandysme » (Lionel Povert, Dictionnaire gay (1994), p. 112). Par exemple, dans la pièce My Scum (2008) de Stanislas Briche, les amateurs naïfs (présentés comme « hétéros ») de la merde artistique populaire imposée par les mass médias (appelée « kitsch ») sont décriés comme « nocifs » par les comédiens queer présents sur scène… mais la dénonciation camp qu’ils nous proposent en retour, et qui est supposée faire contrepoids, est tout autant merdique, « trash bourgeoise », et totalitaire que le premier kitsch dénoncé.

 
 

Promenade chorégraphique au ralenti

 

Le bobo bisexuel aime se montrer sensitif, artiste itinérant et sans but, même et surtout quand il déprime façon « roman-photos ». « Se balader seule la nuit dans une rue déserte, sans aucune crainte. C’est être comme deux fois libre. » (la narratrice transgenre F to M dans le one-woman-show Mâle Matériau (2014) d’Isabelle Côte Willems) Il se décrit arpenter la nuit les rues de sa ville en libre penseur (un poète muet en apparence, car on l’entend déverser son flot de pensées poétiques intérieures insignifiantes façon voix-off de Frédéric Mitterrand), parler du monde qui l’entoure (de préférence une jungle urbaine qu’une Nature virginale : il faut quand même qu’il se place en victime des Hommes et de la machine, toujours) avec un souci grotesque du détail, effectuer sa petite ballade chorégraphique de dépressif abasourdi par le triste/beau spectacle d’un monde à la dérive, au ralenti bien sûr, comme dans un film de la « Nouvelle Vague » : cf. le docu-fiction « Le Deuxième Commencement » (2012) d’André Schneider (avec la promenade hivernal au ralenti du couple Laurent/André sous la neige), le docu-fiction « Chandelier » (2002) de Steven Cohen (avec un mannequin queer marchant dans des bidonvilles, sans dire un mot ni aider les pauvres qui sont autour), le docu-fiction « Le Dos rouge » (2015) d’Antoine Barraud (avec la blonde pleurant dans le taxi pendant que le paysage urbain défile), etc.

 

 

Dans sa perception et son expression du monde, on a l’impression chez le bobo bisexuel qui se prend pour un artiste qui passera à la postérité, que tout est centré sur les goûts et l’image. Bref. Sur le narcissisme adolescent. Il rêve/règle sa vie (amoureuse, amicale, familiale, professionnelle) comme une partition, comme un concert. « Chacun veut montrer à l’autre les choses qu’il aime. On apprend, on découvre. On découvre tellement qu’on ne peut pas tout faire, on se dit ‘C’est pas la peine de se prendre en photo tout le temps, c’est naff, on fera ça plus tard’. On rencontre ses amis et sa famille et on fait en sorte que ça se passe bien, bordel. On dort ensemble, le plus possible. Skype sert enfin à quelque chose. Tumblr est notre terrain de jeux secret. On s’imagine ensemble aux Nuits Sonores, à Nordic Impact, à Berlin, à Londres, à New York, même si on n’a plus d’argent l’un comme l’autre. Le calendrier devient magique. Il laisse pousser sa barbe. Ses yeux vous regardent au plus profond de votre âme. Il vous rend beau. Vous prenez des forces. Vous lui donnez ce que vous avez. » (Didier Lestrade)

 

L’individu bobo bisexuel a un côté spectateur passif, oisif, et distant (lui dira « contemplatif ») de son propre confort/de sa propre douilletterie : il aime se portraiturer « attablé à un café » (Stefan Corbin lors de son concert Les Murmures du temps au Théâtre de L’île Saint-Louis Paul Rey, à Paris, en février 2011), observant le monde d’un œil ému, amusé, nostalgique, et jaloux à la fois, dorlotant sa déprime, ou nourrissant son imaginaire libertin et pulsionnel (lui dira « amoureux ») de pensées pudibondes, d’images pieuses, et de violons : « Le 8 décembre 1990, la neige, à gros flocons, blanchissait la ville. […] Je déambulais au milieu des passants qui se délectaient de vins chauds et achetaient des lampions pour les enfants. […] Le contraste entre le souvenir de ma précédente visite à Fourvière et ce que j’expérimentais ce soir-là, seul et désabusé, augmenta mon sentiment d’inutilité et de gâchis de mon existence. » (Jean-Michel Dunand, Libre : De la honte à la lumière (2011), p. 99) ; « Je suis allée m’installer dans un café. J’ai commandé un sandwich et une bière et j’ai mis à profit le temps ainsi gagné pour écrire une longue lettre où j’essayais de coller à ma réalité. J’ai dit mon quotidien, mes émotions, mes sensations, ainsi que les difficultés auxquelles je me heurtais à cause de la jalousie de Martine. Et surtout, j’ai essayé de ne pas me gargariser de romantisme à deux sous. » (Paula Dumont se décrivant en train d’écrire une lettre à son amante Catherine, dans son autobiographie La Vie dure (2010), p. 53) ; « J’ai rêvé un instant (puisque tout le monde rêvait, pourquoi aurais-je dû être la seule à coller à des réalités triviales?) à 8 jours de vacances, en ce lieu, avec Catherine. Je l’ai entrevue, devant son chevalet de peintre, sous le soleil méridional, dans l’odeur du thym, de la menthe et du romarin. Là ou ailleurs, arriverais-je un jour à vivre une semaine entière auprès d’elle ? » (idem, p. 164) ; etc.

 

Dans la série des créations bobos bisexuelles de l’exhibition émotionnelle narcissique, on trouve tous les docu-fictions où la « tranche de vie », sans but et sans intérêt (en tout cas tel qu’elle est montrée…) est vénérée en soi, comme une œuvre d’art sacrée qui ne doit pas être expliquée (« À quoi ça sert de justifier l’art ?, nous soutient mollement l’individu bobo homo, l’art est sa propre justification ! Et le miracle qu’il offre tous les jours à nos yeux est aussi insignifiant que mon quotidien, que ma vie. »). Je pense par exemple à la série télé-réalité super bobo/bisexuelle – Ceux qui vivaient toujours des soirées parisiennes – qui circulait à un moment sur Youtube, dans laquelle un appartement avec ses jeunes adultes est filmé une minute chaque jour : du quotidien déproblématisé et ronflant, sans autre intérêt que de nous mimer le narcissisme inavoué de ses concepteurs… Je pense également au docu-fiction « Le Deuxième Commencement » (2012) d’André Schneider, dans lequel Gabriel, homo et comédien, raconte ses sensations post-spectacle, le stress et le calme de l’« Artiste » avant/après une pièce. Ça n’apporte rien, mais tant pis : ça fait « posture esthétique ».

 

 

L’individu homo bobo trouve la voie de la création de naturel soit par l’écologie « militante », soit par l’art. Il est un homme du terroir, certes,… mais surtout un poète (dilettante) ! Il adore l’acte d’écriture en lui-même, vénère l’art pour l’art, tient le statut d’artiste pour indiscutablement révolutionnaire. Jamais il ne lui vient à l’idée qu’un écrivain puisse parfois écrire de la merde, que tout le monde n’est pas fait pour ça, et qu’écrire n’est pas toujours un acte divin ou militant. Il existe aussi des auteurs lâches et soumis, des gratte-papiers sans idées nobles à défendre, qui ne sont pas à leur place et qui ne méritent pas leur statut d’artistes.

 

Côté cinéma, on assiste à la même hypocrisie formelle. Le boboïsme est le kitsch de celui qui se la joue pauvre, « petits moyens », faux ratés : techniquement, le réalisateur bobo homo se plaît à rendre ses photos floues, aime filmer en super 8, ou tourner en caméra simple : cf. le film « Homme au bain » (2010) de Christophe Honoré, le film « A Single Man » (2009) de Tom Ford, le film « La Ballade de l’impossible » (2011) de Tran Anh Hung, le film « Queens » (2012) de Catherine Corringer (intégralement tourné en caméra subjective), le film « Hooks To The Left » (2006) de Todd Verow (filmé sur un téléphone cellulaire), etc. Ça tremble, c’est faussement hésitant, et ça flanque la gerbe aux spectateurs… mais on s’en fout : ça fait authentique, ça fait « Nouvelle Vague », ça fait triste et beau à la fois, ça fait profond. C’est d’ailleurs sa prétention à la création d’authentique (tache qui devrait revenir prioritairement à Dieu) qui rend l’individu bobo bisexuel si prétentieux et faux dans la sincérité « sobre ».

 

Le philosophe Philippe Muray, dans son essai Festivus festivus : Conversations avec Élisabeth Lévy (2005), n’y va pas de main morte pour dénoncer l’imposture des « artistes ébouriffants, plasticiens, directeurs de théâtre, lobbies persécuteurs », des «bien-votants » bobos et « leur mystique droitdel’hommiste », qui « nous invitent à lutter contre les ‘préjugés (mais jamais les leurs !) » et qui nous imposent « leurs exhibitions théâtrales ridicules dans des friches industrielles, encore plus leurs installations plasticiennes mortuaires, encore plus leur étalage de leurs états dépressifs, qu’ils prennent pour le nombril artistique du monde et dont personne n’a rien à foutre » (p. 97).

 

 

Ce qui est ultra-agaçant chez l’individu bobo bisexuel, c’est en effet sa suffisance dans la nullité. Il dit ou répète des bouts de tirades qu’il croit magnifiquement simples sur un ton ampoulé mais à peine audible (c’est bien cela, la sensiblerie, finalement), enchaîne les syllabes alors que ces associations phoniques ne veulent pas dire grand-chose, ou sont totalement apprises : « La vie sera belle. Les matins seront éclatants. Tout recommencera. Tout recommence toujours. » (Vincent, le héros homosexuel du roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, p. 79) Je pense en particulier au passage du docu-fiction « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta, où Denis, le narrateur homo, va, pendant un quart d’heure, déclamer toute une série de phrases commençant par « Je me souviens… » (moi, je faisais ça dans mes rédactions de classe de 6e au collège… et encore…), saupoudrées de quelques citations d’auteurs connus (on dit « indices d’intertextualité ») censées « faire littéraire » et donner une consistance à ce qui n’est qu’un bric-à-brac bobo de sensations égocentrées : « Je me souviens de t’avoir regardé avec des yeux de labrador. Je me souviens d’avoir pensé à Horace et son Carpe Diem. Je me souviens, en te touchant, d’avoir eu peur de te casser. [etc.] » Le sujet bobo bisexuel nous livre souvent la même scène de sincérité narcissique peu profonde, que l’on peut voir dans les feuilletons-télé ennuyeux de début d’après-midi ou dans les pièces contemporaines homosexuelles (cf. l’excellent sketch parodique « Le Doutage » des Inconnus), dans laquelle deux personnages, derrière une fenêtre vitrée, « philosophent » sur le monde, le paysage qu’ils voient, les passants qu’ils regardent de loin, tout en fixant l’horizon sans s’observer entre eux, et en faisant chier la Terre entière.

 

Pire encore : comme il désespère de la vanité de son romantisme sans fond et de ses efforts artistiques pour devenir un Créateur d’Authentique, il arrive parfois que l’artiste bobo bisexuel essaie d’atteindre le Vrai par le recours à la violence. En pratiquant un art iconoclaste de la destruction, de la saleté, ou de la dérision « pure », il prétend « questionner » le monde de l’art tout en entier, ébranler nos certitudes et nos normes sociales. Il fait semblant de « réfléchir » sur des problématiques qui ont déjà été bouclées depuis des lustres (« À quoi sert l’art ? Peut-on tout dire et rire de tout ? Qu’est-ce qu’un acteur et qu’est-ce qui le distingue d’un personnage ou du public ? L’art peut-il se supplanter à la politique ? Pourquoi une mouche ? ») et que surtout il ne prétend pas résoudre. Il les fige en posture esthétique narcissique magnifiant le doute nihiliste, feint de réfléchir sur l’acte d’écriture/l’acte scénique, tombe à son insu dans la masturbation intellectuelle. Il se croit hyper profond et intéressant. En réalité, il emmerde tout le monde (y compris lui-même).

 

La confusion entre esthétique et éthique, entre art plastique et mode de vie, est le propre du boboïsme. L’individu bobo bisexuel s’axe en général sur les goûts en les confondant avec l’Amour pour se dispenser d’être et de penser (ceci ressort particulièrement sur les profils de présentation personnelle des internautes sur les sites chat de rencontres homos). Pour lui, c’est « profond » de confier qu’il aime les voyages, les massages tantriques, le thé aux senteurs exotiques inédites, un parfum particulier, les gants en laine, le vent dans les arbres, la musique classique aussi bien que le jazz manouche, les petits plaisirs simples comme les plaisirs sophistiqués, le fait de cuisiner (… si son copain n’est pas un fin gourmet et ne connaît pas l’art de la table, c’est quasiment une fin de non-recevoir !), etc. Il déverse sous forme de liste ce qu’il croit être, alors que les goûts, c’est ce qu’il y a de plus relatif, de plus superficiel et de plus extérieur à une personne.

 

Le bobo bisexuel vit sa vie en chanson. C’est un immense clip mélo, qui le transforme en héroïne tragique du pavé, qui rejoue son drame d’amour homo en mode REPEAT. « Il y a bien sûr l’option musicale. 50% des chansons, c’est autour du thème de l’amour perdu, il y a largement le choix. Pendant des années, ces morceaux passent au-dessus de votre tête, comme lorsqu’on frémit intérieurement devant l’entrée des urgences des hôpitaux, en espérant ‘Pourvu que ça ne m’arrive pas tout de suite’. Tout le sens de ces paroles vous échappe, le vrai sens des mots, la poésie du drame. » (Didier Lestrade)

 

 

Chez l’individu bobo bisexuel, la musique a une importance centrale dans la mise en scène pathos de sa conception de l’authentique. En gros, il vit son amour comme un clip. « Une fois rentrées à la maison, nous avons écouté Jessye Norman en nous serrant tendrement l’une contre l’autre sur le vieux canapé du salon où nous avions pris place. » (Paula Dumont parlant de son couple – raté – avec Catherine, dans son autobiographie La Vie dure : Éducation sentimentale d’une lesbienne (2010), p. 46) La musique constitue pour lui une coupure esthétique indispensable, un charme inégalable de la vie… qui généralement anticipent le passage au lit, ou parfois l’encadrent.

 

 

Quand il parle d’amour, il se focalise tellement sur ses sensations qu’on a parfois l’impression qu’il se masturbe tout seul et qu’il en oublierait presque l’identité de celui avec qui il le fait, ou qu’il se sert de son amant virtuel ou épistolaire pour gommer le caractère pathétique et égoïste de son film intérieur. En d’autres termes, il érotise, sentimentalise, et esthétise la pulsion. Il confond goûts et amour, l’amour avec son enveloppe, l’amour avec la sensation (limitée et auto-centrée) de celui-ci, l’amour avec un roman-photos adulescent : « Disparaissent alors le souvenir de son odeur dans le creux de ses pectoraux, les poils de son ventre, ses mains larges et ses pieds plus forts encore, la barbe pas entretenue, naturelle, lente à pousser mais si douce à caresser, le collier autour du coup, un simple cordon de cuir qui vient d’Éthiopie, une voix douce et masculine sans faire d’effort et tout un lot d’expressions écrites que je notais pour être certain de ne pas rêver. Hay ! Howdi ! À nous ! Je vais courir et après on se skype bébé ! Miss your smell at nite. PTR commence pas hein. Hé ma puce ! Et vous regrettez alors de ne pas avoir pris de photo de tous ces portraits et ces choses banales car on était si humbles qu’on oubliait carrément de le faire. Il n’y a pas de photo de lui dans les rues de sa ville, lui tenant parfois ma main, pas de promenade avec son chien, pas de photo à la gare quand il me raccompagnait. Nothing but heartaches. Le dude vous a mis TKO. Christ wins. » (Didier Lestrade)

 
 

La bohème, la bohème… ça voulait dire on est peureux (ça voulait dire on est vieux, aussi !)

 

Boîte lesbienne "Le Pulp" à la fin des années 1990, Paris

Boîte lesbienne « Le Pulp » à la fin des années 1990, Paris


 

Vous l’aurez compris. L’individu bobo bisexuel, parce qu’il a peur de désirer, est un faux bon-vivant, un faux détendu, un faux « cool » frustré et bourré de complexes. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, dans beaucoup de documentaires et d’interviews, il se dépeint comme un Homme dépressif, désabusé, emporté par sa nonchalance, sa tristesse, et son indifférence : cf. le documentaire « L’Affaire Pasolini » (2013) d’Andreas Pichler.

 

Souvent, dans la vie réelle, c’est un triste sire, sans beaucoup d’humour : cf. la pièce Le Cabaret des utopies (2008) du Groupe Incognito (où on assiste à la litanie mi-amusée mi-déprimée des trentenaires gauchistes déçus par leurs propres rêves « révolutionnaires »), la pièce Cannibales (2008) de Ronan Chéneau, la pièce Golgota Picnic (2011) de Rodrigo Garcia, le sketch parodique des théâtreux bisexuels « Les Œils en coulisses » interprété par les Inconnus, le film « Les Amours imaginaires » (2010) de Xavier Dolan (avec la chanson « Bang bang » de Nancy Sinatra), etc.

 

 

L’individu bobo bisexuel adopte un narcissisme non seulement désenchanté, mais aussi mortel. Par exemple, il dit aimer les « chanteuses réalistes », un peu dark et délire mais quand même écorchées : Fréhel, Édith Piaf, Yvette Guibert, Mélanie Laurent, Rose, Brigitte Fontaine, Catherine Ringer (à la rigueur…), Barbara (évidemment !). C’est un déçu de l’Amour, un blasé des gens et de la société toute entière. Il ne croit plus en la politique ni en la gauche (qu’il a pourtant défendue vaillamment dans ses jeunes années), ni même en la Nature qu’il voit mourir avant l’heure. Il aborde le combat de vie comme un existentialisme, c’est-à-dire une lutte perdue d’avance ; et en partant de ce postulat défaitiste (lui dira « réaliste ») de la condition humaine, il pense que sa seule liberté s’exerce dans les efforts à donner un peu de sens et de beauté à son existence insensée, à travers un engagement politique et artistique, et à travers la recherche des plaisirs qui le consoleront tant bien que mal d’être mortel.

 

Comme le bobo est un bourgeois (ne l’oublions pas), il aime les sophistications langagières, même « cheap » (oh ! tiens ? un mot anglais !) ou un carrément « vulgos ». Il va trouver ça charmant et original de truffer ses propos de mots étrangers, et surtout anglais, pour se distinguer. Parce que l’anglais, il trouve ça parfait pour « déprimer en beauté » : « Et vous tombez amoureux. Et lui aussi. Cette fois, vous avez décidé de faire un sans faute, c’est comme si vous portiez une pancarte avec marqué dessus DON’T FUCK UP parce que l’expérience sert à ça, pas trop vite, pas trop lentement, one step at a time, vous retenez le flux au maximum jusqu’à ce que ça devienne intenable pour ne rien casser. Vous avez un diamant brut dans les mains et ça ne sert à rien de brusquer les choses, you know the drill, il suffit de tenir sur le cheval et lui montrer que vous lui faites confiance en serrant bien les jambes pour lui montrer que vous êtes bien en équilibre sur la selle et de là-haut vous voyez bien, au loin, vous regardez l’horizon et le cheval vous suit mais en fait c’est lui qui fait tout le travail. Ça vous revient naturellement, après toutes les chutes du passé quand le cheval s’emballe parce qu’il a peur ou qu’il veut vous tester mais là c’est pas la peine car il est sympa et il voulait une promenade lui aussi… » (Didier Lestrade) C’est ridicule, ado, mais sincère. On a juste honte pour lui…

 

Et quand il veut critiquer une personne d’une manière érudite qui cachera le fait qu’il n’a pas cherché à la comprendre, il sortira à peu près toujours les mêmes expressions qui font bien et qu’il croit rares : « téléphoné », « lénifiant », « logorrhée », « inepties », « éculé », « aphorismes », etc. Quand en revanche il est emballé par une œuvre ou une personne (toujours sans raison valable) et qu’il veut le montrer à tout le monde, il dira par exemple : « C’est lumineux, c’est frais, c’est jubilatoire.»

 

Derrière son hédonisme optimiste et humaniste de « Jean qui rit cyniquement/Jean qui pleure modestement » se cache en réalité une profonde misanthropie et un désir de mort. D’ailleurs, c’est la raison pour laquelle il a tendance à se mettre à la place des morts, des absents, ou des personnes âgées, souvent dans l’optique pédagogique inconsistante de l’expression d’un « Carpe Diem » (= Profite de la vie avant qu’elle ne passe), dans l’optique narcissique de s’imaginer écrire ses mémoires comme s’il était un génie qui allait mourir prématurément à 25 ans, et surtout dans l’optique existentielle de se suicider à petit feu (cf. tous les documentaires bobos avec la chanson « Bang Bang » de Nancy Sinatra qui revient en boucle). « Il pleurait. De joie. De peur. De déchirement. De Paris. D’être là, pas loin de la tombe de Marcel Proust. » (Abdellah Taïa parlant de lui à la troisième personne, dans son autobiographie Une Mélancolie arabe (2008), pp. 62-63) Par exemple, tous les films du réalisateur Gaël Morel se transforment en clips géants mélos, dans lesquels il se fait plaisir en nous faisant écouter des chansons zen et déprimées.

 

Même si le l’individu bobo bisexuel a un côté « romantique chaviré » féminisé, il préfère a priori faire preuve de moins d’exubérance de sa peine que prévu (n’oublions pas qu’il veut vénérer avant tout la sobriété). La noirceur fumeuse et alcoolisée à la Patrick Dewaere, Mano Solo, Guillaume Dustan, Patrice Chéreau, Renaud Camus, Thomas Doustaly, Didier Lestrade, Lou Reed, Bernard-Marie Koltès, lui sied davantage que la comédie chagrine de la Drama Queen maraisienne. Pour lui, l’homosexualité noire est plus crédible, plus radicale, plus brute, plus adulte, plus « mâle »… bref, moins théâtral, moins « pédale décérébrée »… moins homosexuel !

 
 

IV – LA DÉPRIME SENTIMENTALISÉE ET ÉROTISÉE :

 

Après la politique, la religion et l’art, parlons d’amour et voyons maintenant comment la boboïtude s’articule au quotidien avec la pratique homosexuelle et les considérations sentimentales. Car comme l’individu bobo bisexuel a une trouille gigantesque d’appartenir, de se donner totalement et de s’engager (alors que l’Amour vrai n’est pas autre chose que le don entier de sa personne à l’Amour dans l’altérité des sexes), il déprime et se contredit fatalement. Et ça donne de belles crises de mélancolie bobo-pédaloïdes !

 
 

L’intention d’aimer plutôt que le désir en actes

 

La prévalence, du désir d’aimer sur l’amour en acte, est importante à prendre en considération dans le fonctionnement du désir homosexuel (« J’ai dans mon autre moi un désir d’aimer comme un bouclier. » cf. la chanson « Tous ces combats » de Mylène Farmer). Pour l’individu bobo bisexuel, l’amour ne se conjugue pas pleinement au présent : c’est une projection, une intention, une sincérité, une franchise, une image d’Épinal, une sensibilité à l’art, plus qu’une réalité. C’est cela qui ne le rend si compliqué, si torturé.

 
 

Surtout, je ne drague pas ! Je courtise sans le vouloir…

 

La particularité de l’individu bobo bisexuel, c’est qu’il désire peu, et qu’il met en veilleuse ses désirs profonds, sa joie, son humour, pour se construire une prison amoureuse de volontarisme ou de hasard, où l’intellectualisme et l’instant passeront avant l’humain. Là où mon désir est absent, dit-il, là seront mon cœur et mon destin !

 

Quand on traîne un moment sur Internet et les sites de rencontres gay, on finit par être frappé par une chose : l’absence de désir et de foi en l’Amour parmi les inscrits. Ils sont a priori tous là pour l’Amour… et en même temps, concrètement, ils n’y sont. Dès qu’on teste un peu leurs attentes et leur capacité à s’engager vraiment, on tombe de haut. On a envie de se dire en les voyant : quelle tribu de « sans-désir » bobos ! si sincères mais pas vrais !

 

Être bobo, c’est être ennemi du désir durable et profond. C’est être ennemi de la liberté et de la volonté (même si, paradoxalement, la boboïtude procède de l’idéologie libertaire politisée). Pour le sujet bobo homo, tout plutôt que montrer qu’il désire ! Car à ses yeux, aimer « c’est la honte », c’est une faiblesse et une soumission. S’il passe voir des amis, ce sera, selon ses plans, toujours « à l’improviste », pas programmé. S’il part en voyage, c’est « sur un coup de tête », sans prévenir personne. S’il veut draguer, il préfère proposer de « prendre juste un verre ». Et il croit qu’il n’aime vraiment quelqu’un que s’il ne lui montre pas qu’il l’aime, que si l’amour s’impose à lui sous forme de coup de foudre ou de long silence entendu. Il considère que l’Amour est une question de « moment » (pas de « vie entière »), de hasard ou destin (pas de plan divin laissant libre), de sincérité (pas de vérité), de « feeling » (pas d’invisible incarné). Il adopte la loi de la simultanéité amoureuse parfaite ; bref, de la fusion. L’Amour s’imposerait comme une évidence incontournable, sans que lui et son amant ne s’y attendent et soient libres de Le refuser. Cet « Amour » serait à la fois chimique et divin. Une telle conception totalitaire de l’Amour sent, en arrière-fond, la justification aveugle de la pulsion, et même du viol (« Je sais que tu es fou de moi ; Si tu te refuses à moi, c’est juste que tu n’oses pas encore te l’avouer et que tu nies l’Évidence. » ; « Tout arrive. Nous n’avons pas le choix. En amour, ce qui doit se faire se fait. Nous étions destinés. Si tu me résistes, c’est que tu es un ennemi de l’Amour ! »).

 

L’individu bobo bisexuel aime se rejouer la comédie de la « premières fois », car c’est précisément lors des premières fois que notre liberté et nos désirs sont les plus menacés : « J’essaie de me rappeler. Le début. Ce qui m’a attiré. La nuit. Une boîte de nuit où je me rendais pour la première fois de ma vie. La foule branchée que je n’aimais pas. […] Il dansait. Seul. […] Plus tard, audacieux, je lui ai parlé, je l’ai complimenté. Il a levé les yeux, a souri et moi je suis tombé amoureux, immédiatement, instantanément. On appelle ça le coup de foudre. Moi, j’appelle ça la reconnaissance mutuelle. […] Je ne l’ai pas quitté. Il ne m’a pas quitté. On a dansé ensemble. Une fois. Un slow. ‘Pull marine’. Isabelle Adjani. » (Abdellah Taïa par rapport à son amant Slimane, dans son autobiographie Une Mélancolie arabe (2008), p. 108)

 

Il développe l’idée selon laquelle, parce qu’il ne peut logiquement pas rencontrer « l’amour de sa vie » en boîte ou au sauna ou sur Internet – parce que son « éthique » personnelle l’exige, et parce qu’il n’irait jamais dans ce genre de lieux-là habituellement (mon œil, ouais !) –, c’est forcément là qu’il le rencontrera exceptionnellement : cf. la chanson « Mon Fils » de Nicolas Bacchus (où le chanteur raconte comment il a rencontré son copain en boîte). L’improbabilité sera pour lui la preuve que sa pulsion s’est transformée en amour vrai comme par magie : cf. je vous renvoie à la partie « Paradoxe du libertin » dans le code « Liaisons dangereuses » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels).

 

Comme l’individu bobo bisexuel est un hypocrite et un suiveur sincère, il n’assume pas sa drague même quand il drague vraiment. Par exemple, il considère comme une forme de charité héroïque le fait de ne pas être allé jusqu’au bout dans la consommation sexuelle avec ses amants d’un soir, ou de ne pas avoir « craquer » le premier. Il adopte l’attitude du client qui paye un prostitué sans forcément coucher avec, du dragueur qui se targue de ne pas « niquer » le premier soir (… juste le troisième…), ou de l’adepte des câlins et des moments de tendresse gratuite (soutenant que « le cul pour le cul, ça ne l’intéresse pas » ; que le vocable « homosexualité » est réducteur car il transforme les personnes homosensibles en vulgaires « baiseurs » ; ou que les massages, ça n’a absolument rien d’ambigu). Le fantasme bobo par excellence, c’est de reproduire l’exploit de Richard Gere dans le film « Pretty Woman » (1990) de Gary Marshall : se payer une pute juste pour discuter avec elle, et la convertir magiquement en vierge, en amour de sa vie. Bienvenue dans la « Rue du Franc Bourgeois » !

 

Face à ses actions sensuelles dictées par ses pulsions, il simule à merveille l’étonnement ou la surprise de la vierge effarouchée, genre « Je ne sais pas ce qui me prend… » ou « Je ne suis pas celle que vous croyez… ». En réalité, il s’agit d’une fausse improvisation, d’un mensonge sur la rigidité/impulsivité mise en place. Chez l’individu bobo bisexuel, tout doit arriver avec le moins de désir possible (paradoxal pour quelqu’un qui se vante de parler d’Amour 24h/24…). Cet hypocrite en puissance est sincère dans sa perversité, inflexible dans sa mollesse ou son relativisme, lâche dans son laisser-faire qu’il fait passer pour héroïque et détendu. Il ne se voit pas faire de comédie tellement il mise tout sur la sincérité, l’intention d’innocence. Il transforme ses viles pulsions en hasard indomptable, puis ce même hasard en évidence d’Amour. Il veut faire passer sa retenue/son abstinence pour noble, alors qu’en réalité il la fera voler très vite en éclat au moment opportun, il refuse lâchement de s’abandonner à l’Amour qu’il considère comme une maladie, un terrible danger. Il a peur de se voir fragilisé par ses passions, de ne pas les contrôler… parce que dans le fond, il ne veut pas les connaître ni les contrôler.

 

L’individu homo bisexuel a le rêve secret d’être unisexué voire asexué comme un ange, d’être un simple et innocent amoureux (même quand il a été très génital en actes). « Le sexe avec toi avait cessé d’être uniquement du sexe. » (Abdellah Taïa par rapport à son amant Slimane, dans son autobiographie Une Mélancolie arabe (2008), p. 118)

 

Film "Shortbus" de John Cameron Mitchell

Film « Shortbus » de John Cameron Mitchell


 

Il se donne bonne conscience en sacralisant une génitalité minimaliste, trop fragile et épurée (la défaillance devient une valeur ajoutée à l’acte de consommation !) pour être vraiment légère et gratuite. Son imaginaire pulsionnel, qui repose prioritairement sur la matérialité corporelle extérieure, va acquérir une dimension sacrée, intérieure, grâce au silence. Le néant amoureux, le vide, ont valeur de Tout, de plénitude indicible, à ses yeux : « On a marché. On ne s’est pas dit grand-chose. C’était bien. Merveilleusement bien. » (Abdellah Taïa, Une Mélancolie arabe (2008), p. 48) Je pense par exemple à l’insupportable et satisfaite voix-off énamourée/marmonnée du film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta.

 
 

« Prends soin de toi… Je t’embrasse… Fais de beaux rêves »

 

L’individu bobo bisexuel adore les au revoir laconiques, les amours impossibles, la symphonie des adieux, les « je t’aime » tus, la sobriété singée (cf. l’album « La Pudeur » d’Oshen), l’Inachevé : c’est si romantique, l’absence ! « Je n’ai jamais répondu aux deux SMS pleins de bisous de Javier. Je n’avais plus rien à dire. » (cf. les dernières lignes du chapitre II de l’autobiographie Une Mélancolie arabe (2008) d’Abdellah Taïa, p. 54)

 

D’ailleurs, quand il drague et veut à tout prix montrer « discrètement » qu’il est intéressé par l’internaute qu’il vient de connaître il y a à peine 3 heures, et avec qui il veut déjà coucher dans la seconde (… mais patience, patience… simulation de patience), il arrive généralement avec ses gros sabots et sort toujours la même artillerie lourde de la fausse pudeur. Par exemple, il termine souvent ses mails/lettres par des formules laconiques bien appuyées du type « Prends soin de toi », « Je t’embrasse » « Fais de doux rêves, mon cher X… » (J’en garde, croyez-moi, des souvenirs de fin de chat internet enflammé sur les sites de rencontres homos !) Comme il n’assume pas d’aimer, il dit qu’il réserve son « je t’aime » à la personne de sa vie… pour finalement, dans les faits, ne jamais le vivre vraiment, et le distribuer comme un soi-disant cadeau originel à tous ses amants de passage…

 

L’individu bobo bisexuel veut faire passer sa retenue laconique pour héroïque, alors qu’en réalité, il la fera voler très vite en éclat au moment opportun. Il refuse lâchement de s’abandonner à l’Amour qu’il considère comme une maladie, un terrible danger. Il a peur de se voir fragilisé par ses passions, de ne pas les contrôler… parce que dans le fond, il ne veut pas les connaître ni les contrôler : « Faire court. Moins lyrique. Moins grandiloquent. Moins ridicule. Elle [Gabrielle] ne se pardonne pas les fadaises qu’elle lit sous sa plume. » (Gabrielle, l’héroïne lesbienne du roman Je vous écris comme je vous aime (2006) d’Élisabeth Brami, p. 77)

 

Il utilise le sexe pour avoir encore la sensation d’être en vie… mais ce qu’il ne dit pas, c’est que pour se réfugier à ce point dans le sensitif, dans les plaisirs faciles, dans les paradis artificiels extatiques, il faut être sacrément drogué, anesthésié, malheureux, hors de sa sphère de conscience, se conduire vraiment en animal ou en minéral. Bref : ne plus se sentir. Il cherche à tout prix à ce que son corps vibre, jouisse, exulte… parce que dans le fond, il ne sent plus son cœur, et a honte d’avouer sa haine de lui-même.

 

Finalement, le bobo bisexuel impose à la société (et s’impose surtout à lui-même) la rupture et la fusion amoureuses. Autrement dit, selon lui, nous devrions tous être des célibataires en libre service (qui couchons ponctuellement les uns avec les autres) et des femmes-enfants, séductrices et indépendantes. Il rentre (inconsciemment ?) dans la peau de la Mademoiselle ou de la Jeune Fille, véritable topic bobo (souvent entourée, dans ses clips, de boîtes à musique, de coloriages et de dessins animés enfantins) : cf. je vous renvoie à l’excellent essai Premiers matériaux pour une théorie de la Jeune-Fille (2001) de Tiqqun (« Le concept de la Jeune-Fille n’est évidemment pas un concept sexué. Le lascar de boîte de nuit ne s’y conforme pas moins que la beurette grimée en porno-star. […] La Jeune Fille, à chaque instant, s’affirmera comme le sujet souverain de sa propre réification. », pp. 10-14) et aussi à la place prépondérante de la « Mademoiselle » (pseudo-romanichelle, avec des fleurs dans les cheveux, habillée en écolière ou en nuisette, on ne sait pas trop comment décrire son accoutrement) dans la fantasmagorie bourgeoise-bohème (cf. les vidéo-clips d’Olivia Ruiz, Brooke Fraser, Katie Melua, Vanessa Paradis, Mélissa Mars, Yaël Naïm, Mademoiselle K., Clarika, etc.).

 

 

D’ailleurs, les Mam’zelles (ZAZ, Mélanie Laurent, Vanessa Paradis, Charlotte Gainsbourg, Olivia Ruiz, Zazie, Juliette Gréco, Sofia Aram, Clémentine Célarié, Amandine Bourgeois, Ariane Ascaride, Dominique Bertinotti, Frigide Barjot et autres Zabou Breitman qui n’y connaissent rien à l’homosexualité même si elles sont toutes contentes de se dire « filles à pédés ») sont d’ailleurs les premières à signer les pétitions pour le « mariage homo ». C’est dire si la femme-enfant asexué(e) est devenu(e) l’horizon esthético-idéologique de mort de nos sociétés qui broient du noir façon « bobo ».

 

BOBO - Technikart Dalle Mademoiselle

Technikart Mademoiselle


 

Une chose est sûre : le bobo bisexuel est bien parti pour nous faire chier longtemps (c’est notre Guy Béart mondialisé) ! Pas indécrottable mais presque. Alors courage à vous tous ! L’Église catholique est là et sauve le mieux.

 

 

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Code n°20 – Bonbons (sous-code : Chocolat)

bonbons

Bonbons

 

 

NOTICE EXPLICATIVE :

 

BONBONS

Film « Marie-Antoinette » (2005) de Sofia Coppola


 

Il est très fréquent, quand il s’agit de nourriture dans les œuvres artistiques homosexuelles, que les aliments soient associés non pas aux denrées de première nécessité permettant la survie et l’équilibre biologique du corps humain, mais aux bonbons et au chocolat, ces confiseries qui ne remplissent pas le ventre, représentant la société de consommation individualiste, le désir matérialiste d’être objet, et, très fréquemment dans les créations homosexuelles, la présence-maquillage d’un abus sexuel. En effet, quand un viol fictionnel va avoir lieu, les bonbons sont quelquefois évoqués et servent de paravent au viol. Les confiseries sont une métaphore très appropriée de la violence doucereuse et de la fausse candeur enfantine du désir homo. Et plus particulièrement pour le chocolat, qu’on peut aller jusqu’à associer à l’excrément dans certains cas, il renvoie à la peur d’être unique, à la difficulté d’avoir un corps propre (c’est-à-dire « non sale » et « à soi »). Régression scatologique sucrée qu’il inspire…

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Symboles phalliques », « Vampirisme », « Cannibalisme », « Mort », « Viol », « Obèses anorexiques », « Mère possessive », « Télévore et Cinévore », « Collectionneur homo », « Scatologie », « Fusion », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 

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FICTION

 

Le désir homo est le produit d’un gavage d’images, de discours déréalisants, et d’attentions d’« amour » flattant notre douilletterie. Les personnes homosexuelles incarnent imparfaitement l’imposture de nos sociétés matérialistes : l’illusion d’une surabondance qui ne nourrit pas. La nourriture, loin d’être respectée ou abordée comme un besoin vital, est traitée au contraire sous la forme du jeu, de l’excès, et du gaspillage (à travers les codes des bonbons, et plus particulièrement du chocolat).

 

Film "Mysterious Skin" de Gregg Araki

Film « Mysterious Skin » de Gregg Araki


 

a) Les aliments de base sont remplacés par les denrées de la société de consommation telles que les bonbons :

Je vous renvoie au roman Bonbons assortis (2002) de Michel Tremblay, au roman Bonbon très bon (1992) de Fabrice Hybert, à la chanson « Les Bonbons » (1967) de Jacques Brel (chantée avec préciosité, et insinuant une histoire homosexuelle : la version de 1967 raconte l’histoire d’un homme venu apporter des bonbons à sa belle, mais, séduit par son jeune frère, finit par les offrir à ce dernier…), au roman Bonbon Palace (2008) d’Elil Shafak, à la pièce Quand mon cœur bat, je veux que tu l’entendes… (2009) d’Alberto Lombardo, à la pièce Caramel fondu (1954) de Tennessee Williams, au film « Beignets de tomates vertes » (1991) de Jon Avnet, à la pièce Une Cigogne pour trois (2008) de Romuald Jankow, au one-woman-show Vierge et rebelle (2008) de Camille Broquet, au film « Corazón De Bombón » (2000) d’Álvaro Saenz de Heredia, au film « Cake au sirop de cordom » (2005) de Rémi Lange, au film « Trannymals Go To Court » (2007) de Dylan Vade (avec les gâteaux), au spectacle-cabaret Dietrich Hotel (2008) de Michel Hermon (avec la chanson sur le sucre), à la pièce Karamel (1992) de Christian Giudicelli, au film « Senza Fine » (2008) de Roberto Cuzzillo, au film « Cloudburst » (2011) de Thom Fitzgerald (avec Stella, l’héroïne lesbienne mangeant une sucette), à la pièce À toi pour toujours, ta Marie Lou (2011) de Michel Tremblay, au roman L’Ange impur (2012) de Samy Kossan, au film « Patrik, 1.5 » (« Les Joies de la famille », 2009) d’Ella Lemhagen (avec les femmes-gâteau), à la pièce Un Lit pour trois (2010) d’Ivan Tournel et Mylène Chaouat (avec les biscuits pour enfants), au film « The Cakemaker » (2018) d’Ofir Raul Graizer, etc.

 

Le sucre occupe une place relativement importante dans les œuvres homosexuelles. Dans le film « Hedwig And The Angry Inch » (2001) de John Cameron Mitchell, le héros se compare à Hansel et Gretel (« J’adore les sucreries, le réglisse et les gâteaux roulés. Hé, papa gâteau ! Hansel a besoin de sucre dans son bol ! »). Dans le film « Suddenly Last Summer » (« Soudain l’été dernier », 1960) de Joseph Mankiewicz, le Dr Cukrowicz (joué par Montgomery Clift) porte un nom de famille qui signifie « sucre ». Marilyn Monroe joue le rôle de Sugar dans le film « Certains l’aiment chaud » (1959) de Billy Wilder. Dans la pièce À plein régime (2008) de François Rimbau, Luc est appelé « Sugar » par Lola. Certains films homo-érotiques ont des titres explicites : cf. le film « Sugar » (2004) de John Palmer, le film « Sugar Sweet » (2001) de Desiree Lim, le film « Buy Strangers With Candy » (2006) de Paul Dinello, la pièce Sugar (2014) de Joëlle Fossier, etc. Dans le film « Avant la nuit » (2000) de Julián Schnabel, Johnny Depp joue le rôle d’un travesti nommé « Bonbon ». Dans le film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta, Denis dit que la peau de son amant Luther a un goût de crème brûlée. Dans le film « Pride » (2014) de Matthew Warchus, Joe, l’un des héros homos, révèle que le jour de sa découverte d’une certaine pâtisserie londonienne reste « la plus belle expérience de sa vie ». Dans la pièce The Importance To Being Earnest (L’Importance d’être Constant, 1895) d’Oscar Wilde, Gwendolen refuse le sucre que Cecily lui propose (« Non, merci. Le sucre n’est plus à la mode. »), ce qui rend celle-ci furieuse et pour se venger de cette contrariété, elle se met quatre morceaux de sucre dans sa tasse. Dans le film « Facing Mirrors : Aynehaye Rooberoo » (« Une Femme iranienne », 2014) de Negar Azarbayjani, le sucre (renvoyant à la transsidentité) encadre le début et la fin de l’intrigue. Dans le film « Love, Simon » (2017) de Greg Berlanti, Simon, le héros homo, a une petite sœur, Nora, qui passe son temps à copier l’émission Top Chef et a testé ses recettes sur les membres de sa famille. Par ailleurs, Bram arrive à se signaler amoureusement à son futur amant Simon grâce aux biscuits de la marque Oréo.

 

Le personnage homo se déclare souvent adepte des bonbons : « Il s’empara de la boîte de biscuits mélangés et des caramels à la crème, car il aimait beaucoup les choses sucrées. Il sortait souvent pour acheter des bonbons dans Bond Street pour sa consommation solitaire. » (Stephen, l’héroïne lesbienne parlant de son ami homo Jonathan Brockett, dans le roman The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, parlant de son meilleur ami homosexuel Jonathan Brockett, p. 303) ; « Veuillez m’envoyer des boîtes de friandises ; j’aime les caramels à la crème et, naturellement, les biscuits mélangés. » (Jonathan Brockett à Stephen, idem, p. 351) ; « Nous connaissons tous la capacité de Stephen pour les gâteaux ! » (Mrs Antrim par rapport à Stephen, idem, p. 65) ; « Voilà là ma seule passion. » (le tailleur homo Eugène Schützinger en parlant des glaces, dans la pièce Casimir et Caroline (2009) d’Ödön von Horváth) ; « Les biscuits Henry’s, par exemple. Ils ne sont pas chers. On m’a dit que ce sont les biscuits préférés de notre élève Khalid. » (le directeur du lycée à Khalid, le héros homo, dans le roman Le Jour du roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 95) ; « Arrête de manger des bonbons. » (Agnès s’adressant à sa fille Clara, dans le téléfilm « Louis(e) » (2017) d’Arnaud Mercadier ; c’est une des premières phrases du film) ; « Y’en a qui veulent des bonbons ? Je viens à Pôle Emploi avec des bonbons. » (Jarry dans son one-man-show Atypique, 2017) ; etc. Dans le récit poétique Medhi met du rouge à lèvres (2005) de David Dumortier, quand on demande à Medhi (8 ans) ce qu’il voudrait faire plus tard dans la vie, il dit : « Moi, j’aimerais vendre des bonbons ! » Dans le roman Accointances, connaissances, et mouvances (2010) de Denis-Martin Chabot, Ginette, la maman lesbienne de Patrick, sent la « douce odeur de vanille et de chocolat », « adore les sucreries », et « en mange tellement qu’on dirait que l’odeur s’est imprégnée dans ses pores et sa transpiration » (p. 27).

 

Dans la pièce Gothic Lolitas (2014) de Delphine Thelliez, les quatre héroïnes lesbiennes sont férues de bonbons et de gâteaux : Kanojo veut toujours manger des cupcakes ; Suki a plein de viennoiseries dans son sac ; Juna rêve qu’elle s’empiffre de muffins au chocolat fourrés au coulis rouge, « comme du sang ». Suki en fait même une indigestion : « J’aurais pas dû manger autant de glace à la fraise hier soir. » Dans le roman At Swim, Two Boys (Deux garçons, la mer, 2001) de Jamie O’Neill, Jim, le héros homosexuel, est démarcheur pour vendre des gâteaux en faisant du porte-à-porte. Dans le film « Una Giornata Particolare » (« Une Journée particulière », 1977) d’Ettore Scola, Antonietta accueille dans son appartement le temps d’une journée Gabriel, son voisin de pallier homosexuel. Ce dernier lui pique un bonbon quand elle a le dos tourné. Dans la pièce Soixante degrés (2016) de Jean Franco et Jérôme Paza, Rémi se lance à lui-même, puis accidentellement à Damien, des M&M’s, pour draguer ce dernier. Plus tard, les deux amis jouent à un jeu de « bonbons rouges » sur le téléphone portable de Damien.
 

Les bonbons sont décrits comme un chemin d’homosexualité ou l’identité homo : « Tel que vous me voyez ce soir, je suis une petite pastille à croquer. » (Jefferey Jordan dans son one-man-show Jefferey Jordan s’affole, 2015) ; « On aurait cru un enfant qui quémandait un sucre d’orge. D’ailleurs c’est ce qu’il est, un enfant de vingt ans qui agit comme les gosses dont on dit aux parents avec un air contrit ‘Mais qu’est-ce qu’il est gracieux ce petit, pour ne pas dire, mais qu’est-ce qu’il a l’air pédé, ce petit’. Simon a l’air pédé» (Mike, le narrateur homo du roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, pp. 21-22) ; « C’est pas facile d’être un garçon quand on aime bien les bonbons. » (cf. la chanson « C’est pas facile d’être un garçon » de Christophe Moulin) ; « C’est bien meilleur que le chocolat, et j’en ai marre de m’empiffrer de toutes ces friandises qui font ressembler mon cul à une barrique ! » (le fils en parlant de la génitalité homo, dans la nouvelle « À l’ombre des bébés » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 33) Dans le film « Gogo Reject » (2010) de Michael J. Saul, Daniel Ferguson aspire à quitter son emploi au Yogurt World et réaliser son rêve d’enfance de devenir gogo-dancer. Les bonbons sont même parfois une métaphore de l’amant homosexuel : « Les souvenirs sont des bonbons enveloppés dans du papier brillant qui crissent sous les doigts, bonbons acidulés qui fondent sous la langue. […] Je suce les bonbons un à un, les croque pour que Chloé revienne petit à petit […]. Et puis je les fourre tous dans ma bouche, et ça fait un marron immonde. Tous ces bonbons, c’est trop d’un coup, je manque d’étouffer. » (Cécile dans le roman À ta place (2006), Karine Reysset, p. 15) ; « T’hésitais entre fraise et chocolat… et t’as pris la glace à 4 boules. » (Clothilde, la sœur lesbienne, au héros homo Jean-Luc, dans la pièce Cosmopolitain (2009) de Philippe Nicolitch) ; etc. Par exemple, dans le film « Olivia » (1950) de Jacqueline Audry, quand Mademoiselle Julie dit à Olivia qu’elle la rejoindra dans sa chambre, elle utilise la métaphore des bonbons pour faire comprendre discrètement ses sentiments lesbiens : « Je viendrai ce soir vous apporter des bonbons ! » Dans la pièce Des bobards à maman (2011) de Rémi Deval, Max fait du pied sous la table à son copain Fred à la pizzéria, « surtout au dessert ». Dans le film « Hôtel du Nord » (1938) de Marcel Carné, Adrien, le confiseur, entretient une liaison avec un lieutenant. Dans la pièce La Belle et la Bière (2010) d’Emmanuel Pallas, Ruth, l’héroïne lesbienne, signe ses messages à sa copine Garance « Ton Berlingot ». Dans le film « Plaire, aimer et courir vite » (2018) de Christophe Honoré, sur le pas de la porte de l’immeuble de l’hôtel de Jacques, les amants Arthur et Jacques s’éternisent en au revoir, avant de coucher tous les deux dans la même chambre. Et comme par hasard, ça parle beaucoup de bonbons… : « Bon… » (Jacques) « Bon… » (Arthur) « Bonbonbon. » (Jacques).

 

Vidéo-clip de la chanson "Gourmandises" d'Alizée

Vidéo-clip de la chanson « Gourmandises » d’Alizée

 

Un certain nombre d’icônes gays chantent les sucreries : cf. « Vive Cada Día » de Marta Sánchez (« La vie est comme un bonbon. »), « Les Sucettes » de France Gall (avec une allusion énorme à la fellation : pauvre France…), « Gourmandises » d’Alizée, « Banana split » de Lio, « Paroles, Paroles » de Dalida (« Caramels, bonbons et chocolats… »), « Candyman » du groupe Aqua, l’album Hard Candy de Madonna, « Les Bêtises » de Sabine Paturel, « Candy » de Mandy Moore, etc. Parmi elles, certaines racontent de manière grivoise mais très claire des histoires d’inceste, de pédophilie, de mensonge, ou de viol. Les bonbons sont les symboles de l’artifice violent. Par exemple, dans le film « Les Amours imaginaires » (2010) de Xavier Dolan, il y a une comparaison suggestive entre la fellation et la guimauve à manger cuite au feu de bois. Francis, le héros homosexuel, dit qu’il fait gaffe au sucre, mais en réalité, il se gave de chamallows ; et on voit une pluie de guimauves descendre sur le beau Nicolas.

 

Film "4 : 30" de Royston Tan

Film « 4 : 30 » de Royston Tan


 

En général, dans les fictions traitant d’homosexualité, les bonbons sont les instruments ET le masque du viol. « Suis-moi aux toilettes. Si tu veux une sucette, je veux être une traînée. » (Paul, le héros homosexuel chantant dans le film « The Big Gay Musical » (2010) de Casper Andreas et Fred M. Caruso) ; « Y’a pas écrit ‘Bonbon’ là. » (Mathan se défendant d’être dragué par Olivier, dans la pièce Un Cœur en herbe (2010) de Christophe et Stéphane Botti) ; « Herr Becker avait en général un cadeau ou un bonbon caché dans sa poche pour moi. » (Anna, la fillette abusée dans le roman The Girl On The Stairs, La Fille dans l’escalier (2012) de Louise Welsh, p. 241) ; etc. Par exemple, ils rappellent la guerre et les bombardements dans le film « Hedwig And The Angry Inch » (2001) de John Cameron Mitchell : au milieu des décombres d’une ville détruite, Hedwig fait la rencontre d’un officier américain noir, le sergent Luther Robinson, qui lui propose un paquet de bonbons, avec des nounours multicolores à l’intérieur. Dans le film « Strella » (2009) de Panos H. Koutras, à chaque fois que les biscuits apéro Curly sont ouverts, c’est qu’il va y avoir une scène d’amour incestueux entre le trans M to F Strella et son père. Dans le film « Gasoline » (2001) de Monica Stambrini, une fois que le matricide a été perpétré par le couple de lesbiennes, le sang se mélange au sucre en poudre renversé au sol dans le restaurant du motel : Lenni goûte d’ailleurs à la mixture entre le sang de sa mère et le sucre, comme pour corroborer le lien entre bonbons et inceste. Dans le film « Mignon à croquer » (1999) de Lionel Baier, une maîtresse empoisonne ses élèves avec des bonbons. Dans le film « Mysterious Skin » (2004) de Gregg Araki, l’histoire débute justement par une pluie multicolore de céréales de petit déjeuner, symbolisant le viol pédophile à venir. Dans la comédie musicale Sauna (2011) de Nicolas Guilleminot, sont proposés aux clients du sauna des cupcakes et des biscuits : les gâteaux sont à l’image des relations consuméristes et matérialistes qui se vivent dans le lieu. Dans des films tels que « Sugar » (2004) de John Palmer ou « Candy Boy » (2007) de Pascal-Alex Vincent, les bonbons renvoient au monde de la prostitution et de la pornographie. Dans le téléfilm « Marie Besnard, l’empoisonneuse » (2006) de Christian Faure, Marie Besnard use des bonbons au commissariat pour faire taire un témoin compromettant. Dans le film « Kaboom » (2010) de Gregg Araki, Smith, le héros homosexuel, va vivre des hallucinations cauchemardesques après avoir mangé des biscuits qui le plongent dans l’amnésie et le rêve éveillé.

 

Dans le film « Stand » (2015) de Jonathan Taïeb, la première phrase prononcée, c’est celle d’Anton, le héros homosexuel, racontant à son amant Vlad venu le chercher en voiture, sa journée de boulot d’aide à domicile avec la vieille Olga : « Elle m’a tué avec l’histoire de ses bonbons. » Plus tard, alors que Vlad et Anton sont dans leur appartement, Anton s’amuse à faire un jeu de divination avec ses tubes de bonbons multicolores. Il veut, avant de les faire sortir un à un manuellement de leur emballage, réussir à en deviner la couleur : « Cette fois, je veux un rose. » Vlad se prête également au jeu, mais en se moquant d’Anton, qui prend tout ça très au sérieux, comme une séance de spiritisme : « Tu interfères. » Ils vident les paquets. Cet exercice finira mal car leur couple ne tiendra pas, et Anton sera « victime » d’un « tabassage de pédé » qui a manqué de lui être fatal.
 

Dans le film « Xenia » (2014) de Panos H. Koutras, Dany, le héros gay de l’histoire (maigre comme un clou et super efféminé), s’empiffre de sucettes à longueur de temps dans le film. Il est obsédé par l’idée de manger sucré. Il rajoute du sucre en poudre même dans les plats salés comme les spaghettis. Au milieu du film, il se fait tabasser par un groupe de mecs homophobes qui lui proposent qu’il les suce comme il suce ses sucettes. Et à la fin du film, quand il s’introduit de force dans la maison de son prétendu père biologique, il demande (sous la menace d’un flingue) à la nouvelle femme de ce dernier : « Vous auriez des sucreries ? des bonbons, des chocolats, une sucette ? » Et Vivi, la femme en question, s’exécute et apporte à ce gamin de 16 ans sa dose de friandises.

 

BONBON Xenia

Film « Xenia » de Panos H. Koutras

 

Les bonbons maintiennent en enfance, infantilisent et anesthésient : « Eh, tu te souviens ? Ta maman, elle nous donnait toujours des bonbons après le thé. J’aimerais bien venir chez toi. » (Dick s’adressant à Max, pour la dernière phrase de la pièce Penetrator (2009) d’Anthony Neilson) ; « La petite fille se jette aux pieds du président et le prie de me canoniser, prise d’une vraie crise d’hystérie. […] Nous essayons de la calmer en lui offrant des bonbons. » (le narrateur homosexuel du roman L’Uruguayen (1972) de Copi, p. 49) ; « Michael est amoureux de Pierre et lui apporte des bouquets de marihuana et des bonbons de haschich. » (le narrateur homosexuel du roman Le Bal des folles (1977) de Copi, p. 67) ; « Tu ne me confonds pas avec ton dessert préféré ! » (William s’insurgeant contre son amant Georges qui l’affuble du doux nom infantilisant de « Sugar », dans la pièce Sugar (2014) de Joëlle Fossier) ; etc. C’est pour cela que les confiseries sont souvent données par une mère symbolique possessive et incestueuse, celle-ci pouvant être d’ailleurs tout simplement l’amant homosexuel : « Regarde, je t’ai apporté des bonbons au cassis comme tu les aimes. » (Mme Garbo à sa très jeune amante/élève Irina, dans la pièce L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer (1971) de Copi) Dans la nouvelle « La Servante » (1978) de Copi, la servante remplit de sucreries le sac de son « fils » le rat (p. 74). Dans la pièce Y a comme un X (2012) de David Sauvage, les sucreries ont beaucoup d’importance, notamment concernant le sucre en surdose ou manquant dans le café : « Il y a des erreurs qui donnent de très bons résultats. En confiserie, en pâtisserie, notamment. » (le père de Jean-Charles, le héros transgenre M to F)

 
 

b) Le chocolat est très apprécié du personnage homosexuel :

Film "Better Than Chocolate" d’Anne Wheeler

Film « Better Than Chocolate » d’Anne Wheeler


 

C’est le cas dans le film « Better Than Chocolate » (2004) d’Anne Wheeler, le roman La Petite chocolatière (1932) de Marc Allégret, le film « Chocolate Babies » (1996) de Stephen Winter, le film « Je préfère qu’on reste amis » (2005) d’Éric Toledano et Olivier Nakache, le film « Pain au chocolat » (1998) de Didier Blasco, la pièce L’Ombre de Venceslao (1978) de Copi (avec les chocolats à la confiture de lait que Largui apporte à Mechita), le film « Chocolat » (1988) de Claire Denis, le film « Fresa Y Chocolate » (« Fraise et chocolat », 1993) de Tomás Gutiérrez Alea, le roman Chocolat chaud (1998) d’O. Rachid, le film « L’Attaque de la Moussaka géante » (1999) de P. H. Koutras, le film « Abrazos Rotos » (« Étreintes brisées » (2009) de Pedro Almodóvar), le film « Le temps qui reste » (2005) de François Ozon, la pièce Ma Double Vie (2009) de Stéphane Mitchell, le roman N’oubliez pas de vivre (2004) de Thibaut de Saint Pol (le chocolat est le péché mignon du héros), le one-man-show Gérard comme le prénom (2011) de Laurent Gérard (avec les chocolats au kirsch du Père Lavoine), le roman La Cité des rats (1979) de Copi (avec « les racines de la forêt qui avaient le goût du chocolat », p. 129), le film « Another Gay Movie » (2006) de Todd Stephens, le film « Boy Culture » (2007) de Q. Allan Brocka, le film « Un Amour de Swann » (1983) de Volker Schlöndorff, le film « La Cage aux folles II » (1981) d’Édouard Molinaro, le film « Mon fils à moi » (2006) de Martial Fougeron, la pièce Nietzsche, Wagner, et autres cruautés (2008) de Gilles Tourman, le one-(wo)man-show Madame H raconte la saga des transpédégouines (2007) de Madame H, le one-man-show Hétéropause (2007) d’Hervé Caffin et Maria Ducceschi (l’amant homosexuel est comparé à une glace au chocolat), le one-(wo-)man-show Le Jardin des dindes (2008) de Jean-Philippe Set, le roman El Anarquista Desnudo (1979) de Luis Fernández, le one-man-show Chroniques d’un homo ordinaire (2008) de Yann Galodé (avec la charlotte au chocolat), le roman Les Clochards célestes (1963) de Jack Kerouac (avec le pudding au chocolat), le film « Le Faucon maltais » (1941) de John Huston, le film « Pain et chocolat » (1973) de Franco Brusati, la chanson « Colas » de Martin Dages, la comédie musicale Angels In America (2008) de Tony Kushner, le spectacle de SweetLipsMesss à la scène ouverte Côté filles (2009) au 3e Festigay de Paris, le film « Enfances » (2007) de Yann Le Gal (sur Alfred Hitchcock, avec la religieuse au chocolat), le film « Some Prefer Cake » de Heidi Arnesen, le film « Judas Kiss » (2011) de J.T. Tepnapa et Carlos Pedraza (avec le gâteau au chocolat), etc.

 

 

Concernant les fictions homo-érotiques, le slogan publicitaire classique « Dites-le avec des fleurs » mériterait d’être remplacé par « Dites-le avec du chocolat » ! « As-tu bien reçu le chocolat ? » (Steven s’adressant à son amant Phillip dans le film « I Love You Phillip Morris » (2009) de Glenne Ficarra et John Requa) ; « Chaque dimanche tu apportais ta mousse au chocolat. Tout le monde disait ‘Il est humain’, blablabla. » (cf. la chanson « Tu étais si gentil » du Beau Claude) ; « Y’a pas de chocolat ici ?? » (Guillaume, l’un des séminaristes, homosexuel, dans la série Ainsi soient-ils (2014) de David Elkaïm, l’épisode 3 de la saison 1) ; « C’est rigolo, tous ces grains de beauté sur ton visage. On dirait un cookie au chocolat. » (Jérémy Lorca se moquant de Damien, un amant internaute qu’il a rencontré « en vrai », dans son one-man-show Bon à marier, 2015) ; « Je préfère quand t’es un ourson à la guimauve. » (Éric, le héros homo, s’adressant à son meilleur ami hétéro Otis, dans l’épisode 4 de la saison 1 de la série Sex Education (2019) de Laurie Nunn) ; etc. Par exemple, dans le film « Le Placard » (2001) de Francis Veber, le personnage homophobe, Félix Santini (Gérard Depardieu), pour plaire à François Pignon qu’il croit homosexuel, fonce lui acheter un pull rose, et… des chocolats à la Maison du Chocolat ! Dans la pièce L’un dans l’autre (2015) de François Bondu et Thomas Angelvy, François demande à son futur amant, jadis hétéro, Thomas, si, « en attendant, il est plus cacao ou thé » pour le petit déj. Dans les pharmacies de Charles Trénet, « on veut du nougat et du chocolat » (cf. la chanson « Les Pharmacies »). Dans le film « Garçon stupide » (2003) de Lionel Baier, Loïc, le héros homo, travaille dans une usine qui fabrique des tablettes de chocolat. Dans le film « Plutôt d’accord » (2004) de Christophe et Stéphane Botti, Jérémy, le héros, arrête les gens dans la rue pour faire passer des tests de dégustation de gâteaux au chocolat : c’est à cette occasion qu’il trouvera « l’homme de sa vie ». Dans la pièce À quoi ça rime ? (2013) de Sébastien Ceglia, Bernard fait son coming out à Didier précisément au moment du dessert (la forêt noire). Dans la pièce Copains navrants (2011) de Patrick Hernandez, tous les personnages homos sont fanas de chocolat : Stef mange du Nutella, Nono veut son Nesquik. Dans la pièce Happy Birthgay Papa ! (2014) de James Cochise et Gloria Heinz, Marilyn considère Ruzy, l’un des héros homosexuels, pour du chocolat. Dans le film « Lilting » (« La Délicatesse », 2014) de Hong Khaou, Junn dit que son parfum de glace préféré, c’est le chocolat. Dans le film « Imagine You And Me » (2005) d’Ol Parker, Tessa, la mère de Rachel l’héroïne lesbienne, offre à sa fille un livre de recettes de gâteaux. Dans la pièce L’un dans l’autre (2015) de François Bondu et Thomas Angelvy, François, homosexuel, est vendeur dans un magasin de vêtements féminins et fait croire à ses clientes que son copain Thomas, qui est venu lui rendre visite, est un simple livreur (qu’il vouvoie) : « Vous, c’est bon ? Vous n’avez pas d’autres chocolats à livrer ? » Thomas finit par rentrer dans le jeu commercial de son amant puisque, plus tard, lors de leur voyage en Thaïlande, face à une tribu, il se met à proposer des chocolats en anglais : « I have twenty-five years old and I love chocolate. » Enfin, lorsque François propose à Thomas de choisir son camp entre homo ou hétéro, il lui pose la question suivante concernant des boissons : « T’es plus Poulain ou Éléphant ? »

 

Chez certains personnages homos, c’est même carrément le chocolat qui remplace l’Amour ou l’être aimé ! « Tu vas voir comme c’est bon, ça, le Nutella, quand on a un manque d’affection. » (Donatienne, la « fille à pédé » s’adressant à Bernard, son meilleur ami gay, dans la pièce Nous deux (2012) de Pascal Rocher et Sandra Colombo) ; « Je vous embrasse, Isabelle, entre deux biberons de chocolat. » (Marianne, l’héroïne lesbienne s’adressant à Isabelle, la femme mariée accaparée par ses enfants, dans l’intermède joué au concert d’Oshen à L’Européen de Paris, le 6 juin 2011) ; « Elle a une passion pour les chocolats. » (Mégane à propos de Tante Rose dans la pièce Baby Doll (1956) d’Ellia Kazan) ; « Oh, mais regarde ce que j’ai trouvé dans le frigidaire ! Une mousse au chocolat ! » (Jean dans la pièce La Tour de la Défense (1974) de Copi, p. 133) ; « Oh, merci, c’est bon le chocolat. » (Daphnée, idem, p. 136) ; « Mme Pignou s’arrêta, extasiée, devant la vitrine des œufs de Pâques à l’angle de la rue Henri-Monnier et de la rue Victor-Massé. Elle n’avait pas mangé depuis une semaine, non pas par manque de pain, certes, mais par gourmandise. » (cf. la nouvelle « Madame Pignou » (1978) de Copi, p. 45) ; « Un peu d’eau… et du chocolat. » (Francis, le héros homosexuel de la pièce Hors-piste aux Maldives (2011) d’Éric Delcourt, jouant avec l’expression française « vivre d’amour et d’eau fraîche ») ; « Appelle-moi Maxwell. Je suis bon jusqu’à la dernière goutte. » (Paul, le héros homosexuel chantant dans le film « The Big Gay Musical » (2010) de Casper Andreas et Fred M. Caruso) ; « Fernando avec ses expressos… Je l’aime avec beaucoup de… crème. » (cf. la chanson de Dante dans le film « The Big Gay Musical » (2010) de Casper Andreas et Fred M. Caruso) ; « Si c’est un gâteau au chocolat, j’adore le chocolat ! » (Catherine, l’héroïne lesbienne de la pièce Un Lit pour trois (2010) d’Ivan Tournel et Mylène Chaouat) ; « Rocco t’invite à rejoindre le groupe ‘Viens chez moi, y’a du chocolat’. » (Léo, le héros homo lisant ses mails Facebook, dans la pièce La Belle et la Bière (2010) d’Emmanuel Pallas) ; etc. Par exemple, dans la pièce Scènes d’été pour jeunes gens en maillot de bain (2011) de Christophe et Stéphane Botti, lécher une glace est vu comme un signe d’homosexualité : « Moi, je bave devant une bonne glace au chocolat. » (Martin sur qui pèse une forte présomption d’homosexualité) Dans le roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, Ernest, le héros homosexuel, fait des pubs pour le chocolat sur Youtube, et Chris, son copain virtuel, le trouve très « sexy » dessus. Dans le film « The Cakemaker » (2018) d’Ofir Raul Graizer, Tomas, le héros homo, est spécialiste en pâtisserie et en confection de forêts noires. Le moment où Oren, son amant, mange sa part de forêt noire est filmé comme sacré.

 

Le chocolat est parfois présenté comme une denrée sacrée : « Je sors de mon sac un paquet de Kit Kat Balls et dévore une à une les boules chocolatées comme si j’égrenais un chapelet. » (Cécile, l’héroïne lesbienne du roman À ta place (2006) de Karine Reysset, p. 38) Certains personnages homosexuels vouent un culte au dieu Chocolat : « Cyril a toujours eu un penchant prononcé pour la saveur du cacao. » (Thibaut de Saint Pol, Pavillon noir (2007), p. 28) ; « Parties aussi les tablettes de chocolat qu’il cachait depuis des lustres dans les différents tiroirs de sa commode, au cas où il aurait eu un petit creux au milieu de la nuit. » (Jean-Marc à propos de son amant Mathieu, dans le roman Le Cœur éclaté (1989) de Michel Tremblay, p. 17) ; « Quand Thomas m’avait proposé que nous quittions la table, lui et moi, pour nous rendre à la plage, j’avais refusé. Je voulais du dessert. Je n’avais pas patienté jusque-là pour me priver du seul plaisir qui alors m’importait : les charlottes au chocolat. » (Lucas dans le roman Son Frère (2001) de Philippe Besson, p. 67) ; etc. Par exemple, dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, on a droit à une longue description de Jason, le héros homo, dessinant avec sa cuillère un quadrillage sur son reste de mousse au chocolat laissé à la surface de sa soucoupe (p. 33) ; plus tard, sa fascination pour le chocolat est rappelée : « Depuis que Jason était petit, il fallait qu’il trempe son museau entier dans le bol, pour ne pas perdre une goutte de chocolat chaud. Contraste détonnant avec sa recherche habituelle d’élégance. » (p. 461)

 

Dans certaines œuvres homos, le chocolat est l’équivalent de la pomme du Jardin d’Éden : le symbole de désobéissance suprême, du péché d’homosexualité. Un crime de lèse majesté qui sera pourtant relativisé : « Je me suis assise et j’ai commandé une grande part de gâteau au chocolat à une serveuse fatiguée. En le voyant, j’ai pensé à tout ce qu’il contenait de non casher. […] J’ai vu une assiette remplie de choses mortes, pourries, impures. Des choses dont les rabbins nous disent qu’elles endurcissent notre cœur et font qu’il nous est plus difficile d’entendre la voix de Dieu. J’ai pris une bouchée de gâteau. Il était sec, gras à l’intérieur. Je l’ai mangé, malgré tout. Bouchée après bouchée. » (Ronit, l’héroïne lesbienne juive du roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman, p. 149)

 

Même si le chocolat est sacralisé au départ, arrive vite l’overdose ou l’addiction : « Le fils […] était gourmand et ingurgitait de bonnes bouffées de chocolat noir aux noisettes et autres fournées de choux à la crème. » (cf. la nouvelle « À l’ombre des bébés » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 33) ; « J’avais bien vu que t’étais là. Les 3 maxi pots de Nutella ont disparu en quelques jours. » (Janis s’adressant à Nina l’héroïne lesbienne, dans la pièce Le Gang des potiches (2010) de Karine Dubernet) ; « Je ne vais pas me nourrir exclusivement de marrons glacés ! » (Cyrille dans la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi ; finalement, il ne veut plus du dîner de l’hôpital et revient sur sa décision : « Donnez-moi les marrons glacés ! ») ; « Overdose de Banania peut-être ? » (Simone s’adressant à Janine, dans la pièce Burlingue (2008) de Gérard Levoyer) ; etc.

 

Par exemple, dans la pièce Frères du bled (2010) de Christophe Botti, Jasmine réclame sa tartine de Nutella. Dans le film « Ma Vraie vie à Rouen » (2002) d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau, la grand-mère d’Étienne, le protagoniste homo, lui a fait manger des crottes en chocolat et des dragées quand il était petit, au point de le rendre malade. Dans le spectacle musical Bénureau en best-of avec des cochons (2012) de Didier Bénureau, Jeanjean est gavé de chocolat par sa mère. Dans le film « Kaboom » (2010) de Gregg Araki, il y a des vers de terre dans les donuts au chocolat… et plonge le héros homosexuel dans un cauchemar éveillé.

 

B.D. "Femme assise" de Copi

B.D. « Femme assise » de Copi


 

En plus de renvoyer au plaisir des papilles et à la gourmandise, le chocolat, tout comme les bonbons, sont des moyens de séduire, de corrompre, de manipuler et de violer : « Je sais que vous aimez le cacao sucré, c’est pourquoi j’ai mis quatre morceaux de sucre. » (Puddle s’adressant à l’héroïne lesbienne Stephen, dans le roman The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, p. 204) ; « Stephen essayait de séduire Collins en lui offrant des boules de menthe et des pastilles de chocolat. » (idem, p. 38) ; « Un bébé arriva en marchant à quatre pattes de derrière le comptoir, il était dans un état de saleté indescriptible, couvert de chocolat jusqu’aux cheveux. C’était une petite fille. Elle se traîna jusqu’à Mme Pignou et s’accrocha à sa jupe, la salissant de chocolat. La boulangère se précipita sur elle, la giflant de chocolat. ‘Nadia, Nadia’, criait-elle, ‘tu vas arrêter d’embêter la dame ? » (cf. la nouvelle « Madame Pignou » (1978) de Copi, p. 49) ; « Les curieux commencent à s’agglomérer dans la boulangerie, je profite pour voler un pain au chocolat et m’éclipser. » (le narrateur homosexuel du roman Le Bal des folles (1977) de Copi, p. 91) ; « Depuis que les Chinois préfèrent le trafic de cacao aux droits des homos… » (Pierre Fatus dans son one-man-show L’Arme de fraternité massive !, 2015) ; etc. Je pense en particulier aux chocolats empoisonnés de la mante religieuse du roman Bestiario (1951) de Julio Cortázar, à la forêt noire de l’inceste partagée entre un père et son fils homo dans la pièce Happy Birthday Daddy (2007) de Christophe Averlan, à la drague mensongère des internautes qui fantasment l’un sur l’autre de manière obscène dans le roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus (« Je t’imagine devant le Panthéon en train de lécher une glace au Nutella […] » écrit Chris à son amant Ernest, p. 55). Dans la comédie musicale Sauna (2011) de Nicolas Guilleminot, le « Banana split » est le nom donné à une des catégories de sexe anatomique mâle dont on nous offre toute une typologie « scientifique ». Dans la pièce La Belle et la Bière (2010) d’Emmanuel Pallas, Léo, le héros homosexuel, porte son prénom parce que sa mère incestueuse a voulu faire un clin d’œil aux chocolats Léonidas : « Quand tu étais petit, on avait tellement envie de te croquer… »

 

Le chocolat renvoie plus trivialement aux excréments et aux délires scatologiques de certains créateurs homosexuels (cf. le film « Salò ou les 120 jours de Sodome » (1975) de Pier Paolo Pasolini) : « Sers-le-nous [le Rat] avec une sauce que tu feras avec ton urine et les excréments battus à la neige ! » (la Reine s’adressant à la Princesse dans la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi) ; « Ses lèvres – je veux dire son anus –  [étaient] semblables à un beignet au chocolat. » (cf. la description de Majid dans la nouvelle « Mémoires d’un chiotte public » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 83) Dans la pièce Comme ils disent (2008) de Christophe Dauphin et Pascal Rocher, la mousse au chocolat de David est comparée à un saladier plein de merde.

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

Certaines personnes homosexuelles connues avouent leur faible pour les sucreries : Félix Gonzalez-Torres, Andy Warhol (qui collectionne les pots de confiseries), John Cameron Mitchell, le Général Kuno Von Moltke, Salvador Dalí (il fait des publicités pour les chocolats Lanvin), etc. D’ailleurs, quelques-unes se définissent elles-mêmes comme des bonbons : par exemple, les Caramels fous de Michel Heim forment la troupe de comédie musicale homosexuelle la plus nombreuse de France. La pièce d’Ivane Daoudi, La Star des oublis, que j’ai vu jouer à Avignon en juillet 2009, et dont la thématique est particulièrement lesbienne, est interprétée par la Compagnie de la Femme Chocolat. Le comédien suisse-allemand Erich Vock, homosexuel, a tourné des pubs pour les bonbons Ricola. « J’ai vécu dans du coton, dans du capitonnage douillet. Je baigne dans le miel. » (Jean-Louis Bory au micro de Jacques Chancel, dans l’émission Radioscopie sur France Inter, 6 mai 1976)

 

Le cas de Félix Gonzalez-Torres est intéressant. Cet artiste américain d’origine cubaine offre des bonbons aux visiteurs de ses expos. Il invite les spectateurs à se servir, c’est-à-dire à amaigrir les piles de bonbons définies par leur poids – y compris dans les contrats de vente à des collectionneurs – et compare l’amant à un bonbon à consommer : « Je vous donne une petite chose sucrée. Vous la glissez dans votre bouche et vous sucez le corps de quelqu’un d’autre. […] J’ai mis quelque chose de sucré dans la bouche de quelqu’un et je trouve ça très sexy. »

 

BONBONS Odv

Magazine Odyssey


 

D’autres auteurs associent leur amoureux à la consommation acidulée d’un bonbon ou d’une glace : « Julien veut savoir si je mange encore de la glace au cassis, dont nous barbouillons nos baisers. » (Pascal Sevran, Le Privilège des jonquilles, Journal IV (2006), p. 84) Je vous renvoie également à l’article « L’homosexualité, c’est comme aimer le chocolat… » écrit par Marie-Christine, la maman d’un garçon homo (publié le jeudi 4 février 2010).

 

Saint Thomas d’Aquin, à son époque (XIIIe siècle), avait été bien inspiré d’associer les actes homosexuels à la gourmandise. Car en effet, on voit et on entend chez la majorité des personnes homosexuelles actuelles ce désir de gober l’amant comme un bonbon, de l’absorber par amour. Un jour (c’était en début 2011), un de mes amis homosexuels m’a sorti pour rigoler cette phrase culte : « Pour l’instant, un homme ne m’a pas apporté autant que le chocolat ! » Et je trouve cette tirade très révélatrice, non pas de la place du chocolat et des bonbons dans la vie des individus homosexuels (gare à celui qui tirerait de mon étude une ânerie pareille, ou qui me ferait dire que je pense que tous les homos seraient « chocolâtres » !), mais de la prévalence de la consommation et de la futilité dans beaucoup de relations amoureuses homosexuelles.

 

B.D. "Femme assise" de Copi

B.D. « Femme assise » de Copi


 

Parfois, les bonbons et le chocolat sont le symbole de la focalisation du personnage homosexuel et des personnes homosexuelles réelles sur la génitalité plutôt que sur l’amour : je pense par exemple aux chocolats en forme de bite dans la pièce La Mort vous remercie d’avoir choisi sa compagnie (2010) de Philippe Cassand, aux cookies-chocolat en forme de vagin concoctés par Betty dans la pièce Betty Speaks (2009) de Louis de Ville, aux bites en chocolat de la Comtesse Conule de la Tronchade dans la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier… et bien sûr à la boulangerie parisienne de la rue Sainte-Croix de la Bretonnerie, dans le quartier du Marais, qui confectionne des viennoiseries en forme de sexe masculin. Sur le coup, cela peut prêter à rire, bien sûr. Mais dans d’autres contextes, et sur la durée, la référence réitérée des friandises renvoie plus souvent qu’on n’imagine au discours de l’obsédé du sexe : « J’ai eu le prix Nobel de la sucette. » (Luisito dans l’autobiographie Folies-fantômes (1997) d’Alfredo Arias, p. 227) ; « Accueil très chaleureux accompagné de friandises. » (Berthrand Nguyen Matoko parlant d’une boîte homo où il a perdu son âme, dans son autobiographie Le Flamant noir (2004), p. 132) ; etc. Elle se rapporte aussi au viol. « Dans son château, le Marquis de Sade renouvelait ce qu’il appelait ‘les sept jours de Sodome et Gomorrhe’, où il sodomisait ‘en musique’ jusqu’à douze jeunes garçons dans la même matinée. Cette perversion et cette dépravation se terminèrent chez les fous à la suite de l’histoire des bonbons à la cantharide : un jour, Sade distribua aux prostituées et à leurs clients du domaine Ventre (l’un des anciens quartiers réservés de Marseille) des chocolats à la cantharide. Cette ‘blague’ érotique eut pour résultat non seulement une orgie collective qui dura deux jours, mais aussi deux morts. Arrêté, Sade échappa à la prison et à l’échafaud en simulant la folie. » (Jean-Louis Chardans, Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970), p. 160) ; « J’avais été trahi par mes parents mais je conservais un caractère à donner ma confiance. Il y avait, près de chez nous, un dépôt SNCF où un ouvrier montait les voitures sur les wagons. On aimait bien l’observer. Il était gentil. Un jour il m’a proposé de l’accompagner chez lui. Moi, j’étais toujours partant pour me balader. Une fois arrivés dans sa chambre, il m’a donné un bonbon, m’a couché sur le lit, et il m’a violé. Moi je trouvais ça bizarre, je ne comprenais pas tout ce qui se passait. À tel point que je suis revenu le voir, le lendemain, avec mon copain. Il nous a virés violemment, soutenant qu’on avait fait des conneries et qu’il ne voulait plus entendre parler de nous. On n’a pas compris ce changement subit d’attitude. Sur le coup, c’est cette trahison-là qui m’a le plus blessé, pas le viol. » (Père Jean-Philippe à 12 ans, Que celui qui n’a jamais péché… (2012), p. 44) ; etc. Le lien de coïncidence entre bonbons-homosexualité-viol, ou bien entre chocolat et scatologie est suggéré dans l’essai L’Enfant voleur (1966) de Jean-Pierre Lausel : « L’on fera peut-être sourire en évoquant la ressemblance du chocolat et du contenu intestinal…, mais tout paraît puéril dans ce monde symbolique dont les enfants, à l’égal des poètes, ont une connaissance intuitive et familière. » (pp. 93-94) Plus gravement, les bonbons figurent l’éloignement du Réel, une lente déshumanisation qui paraît pourtant magique : « J’ai tellement insisté [pour aller voir le spectacle de magie de Fou Man Chou] que ma grand-mère a dû enfiler sa robe à volants, ses mitaines de dentelle, son petit chapeau et ses chaussures à talons. Nous avons pris le train. Pour moi, c’était comme si nous étions partis pour toujours. Légers, sans valise, à la gare centrale. Elle m’a acheté des bonbons. Comme ça, la panoplie nécessaire aux rêves était complète. » (Alfredo Arias, Folies-fantômes (1997), p. 150)

 

Roman Bonbon Palace d'Elif Shafak

Roman Bonbon Palace d’Elif Shafak

 
 

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Code n°21 – Bourgeoise (sous-code : Bourgeoise-prostituée pénétrant dans une église)

Bourgeoise

Bourgeoise

 

NOTICE EXPLICATIVE :

 

Celle qui donne aux fantasmes d’irréalité (homosexuels entre autres) une vraisemblance scotchante tant elle semble sincère dans sa comédie d’auto-réification…

 

La bourgeoise, c’est la Reine de l’artifice qui veut se faire passer pour naturel et plus authentique que la Vérité-même, par le biais de la sincérité. Rien d’étonnant, donc, qu’elle soit autant source d’identification et de fantasmes chez les personnes homosexuelles, les tenants de l’amour artificiel sincérisé. La prétention au Naturel de cette femme-objet ultra-sophistiquée (une prétention à la base naïve chez la coquine pin-up, mais qui avec le temps s’est mutée en agression et en stratégie conquérante à travers l’actrice jouant des rôles de putain de luxe ou de « célibattante » despotique et courtisane – est à la fois risible tant elle est grotesque (la bimbo blonde ou la bourgeoise à fourrure souhaite réellement sauver les bébés phoques, défendre la paix dans le monde… et le public reste de marbre devant tant de guimauve, hésite entre foutage de gueule et attendrissement), et violente tant elle est en partie inconsciente mais calculée (car la bourgeoise Milady cautionne des régimes totalitaires abjects et leur sert de vitrine).

 

Nous allons voir comment la bourgeoise, de par son statut de Déesse de pacotille du Carnaval interlope, est à la fois célébrée par la grande majorité des personnes homosexuelles comme un modèle identitaire et sentimental à suivre, et comme un démon à détruire (iconographiquement, par l’imitation camp) pour prouver son inconsistance/son immortalité.

 
 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Grand-mère », « Bobo », « Reine », « L’homosexuel riche/L’homosexuel pauvre », « Actrice-Traîtresse », « Tante-objet ou Mère-objet », « Putain béatifiée », « Folie », « Promotion ‘canapédé’ », « Dilettante homo », « Destruction des femmes », « Homme invisible », et à la partie « Tout m’énerve » du code « Emma Bovary ‘J’ai un amant !’ », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

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1 – PETIT « CONDENSÉ »

 

Gaby dans le film "8 Femmes" de François Ozon

Gaby dans le film « 8 Femmes » de François Ozon


 

Beaucoup de personnes homosexuelles font partie des « riches » partiels, de ces « bourgeois ratés » comme s’auto-définit Pierrette (Fanny Ardant) dans le film « Huit femmes » (2002) de François Ozon, car leur désir homosexuel les oriente davantage vers le paraître ou l’avoir que vers l’être. Une attirance esthético-morale, une fascination, mais aussi beaucoup de condescendance : tels sont les sentiments mélangés que la majorité des personnes homosexuelles nourrissent vis-à-vis des aristos. C’est dans leur rejet de la bourgeoisie que s’exprime le mieux leur souhait d’être bourgeois. Elles attaquent de manière trop nostalgique ou haineuse l’image des riches pour arriver à dissimuler leur soutien inconditionnel à la noblesse, ou la tristesse de son déclin.

 

Bon nombre d’entre elles croient en l’existence du « bourgeois ». Il leur arrive même de parler de son « incarnation » (cf. l’article « Camille Saint-Saëns » de Philippe Olivier, dans le Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes (2002) de Didier Éribon, p. 415), preuve qu’elles entretiennent avec lesdits « bourgeois » (autrement dit les Hommes-objets) un rapport fétichiste idolâtre. Ce n’est pas un hasard si le début du film « Teorema » (« Théorème », 1968) de Pier Paolo Pasolini commence par une interview-débat sur le thème de l’hérédité de l’esprit bourgeois (« Les bourgeois se reproduisent-ils ? »). Le réalisateur italien a bien identifié le fantasme opéré par la bourgeoisie sur beaucoup de personnes homosexuelles. C’est leur crainte profonde d’incarner l’image du bourgeois, qui fait d’elles des « presque-bourgeois ». Par exemple, dans le film « Les Enfants terribles » (1949) de Jean-Pierre Melville, Élisabeth a « peur d’avoir l’air riche ». Le vrai pauvre ne risque pas de vivre ce genre d’angoisses puisque ses préoccupations dépassent le regard des autres et le paraître : il est pauvre, de fait, et sans l’avoir majoritairement désiré ou excessivement montré.

 

Film "Mort à Venise" de Luchino Visconti

Film « Mort à Venise » de Luchino Visconti


 

En règle générale, les personnes homosexuelles n’apprécient pas du tout d’être associées à l’image des bourgeois. Pour elles, le mot « bourgeoisie » ne va pas avec militantisme homosexuel, anti-capitalisme, bar « crade et bohème » de Saint-Germain-des-Prés, appartenance à la gauche politique et au socialisme, dénuement matériel, haine de la mondialisation, dénonciation de la société de consommation, tous ces séduisants concepts dont elles s’imaginent être les dignes représentantes. Elles acceptent difficilement que le cliché homo = bourgeois ne soit pas vrai comme elles l’imaginent – à savoir causalement – mais vrai « coïncidentiellement ». Il n’est pas évident pour elles d’entendre que l’homosexualité s’associe souvent à l’ascension sociale, car d’une part, la « promotion canapédé » devient un cliché homophobe dès lors que cette coïncidence rejoint le terrain de la causalité (hier, l’homosexualité était un « vice bourgeois » dénoncé par Trotski ; aujourd’hui, c’est un « vice occidental et capitaliste » aux yeux des continents tiers-mondistes, ou bien un « vice de la gauche caviar » pour l’extrême droite), et d’autre part, cela révèlerait au grand jour leur désir d’être riches et de copier l’image des bourgeois qu’elles prétendent pourtant rejeter, autrement dit leur schizophrénie cachée.

 

Par exemple, dans « Grande École » (2003) de Robert Salis, film choisissant pour cadre l’école normale supérieure, nous retrouvons exactement ce double mouvement paradoxal et schizoïde du désir homosexuel vis-à-vis de la bourgeoisie, avec les deux personnages homosexuels Louis-Arnault et Paul : l’un se fait sur le mode de la rupture (Louis-Arnault suit le système capitaliste en refoulant son homosexualité), l’autre sur le mode de la fusion (Paul, le personnage homosexuel « assumé », essaie de se désembourgeoiser et devient anti-capitaliste). Au bout du compte, « l’homosexuel » est ce jet-setteur écartelé entre Nord et Sud, symbolisant la fracture économique mondiale entre pays riches et pays pauvres, rêvant, comme le businessman de Starmania, à la fois d’« être un anarchiste et de vivre comme un millionnaire », « ne pouvant pas supporter la misère » et la voulant éternelle pour sauvegarder ses privilèges. Il ne désire pas l’union entre ceux qu’il classe parmi les « riches » et ceux qu’il étiquette « pauvres » et qui doivent surtout le rester : dans les films homosexuels, le mélange inter-classes sociales ne se fait quasiment que par le sexe, l’esthétique, l’émotionnel, la consommation, ou l’oppression.

 

Au fond, beaucoup de personnes homosexuelles adorent « les bourgeois ». Déjà, pour commencer, elles sont la plupart du temps issues d’un milieu riche et aristocratique. « Parmi les gays, les classes aisées sont deux fois plus représentées et les bacheliers deux fois plus nombreux que chez les hétérosexuels. » (Éric Fassin, « Classes sociales », dans le Dictionnaire de l’homophobie (2003) de Louis-Georges Tin, p. 98) Si jamais elles ont eu le malheur de naître dans un milieu modeste et « beauf », elles feront tout par la suite pour conquérir une classe sociale plus valorisante à leurs yeux. C’est la raison pour laquelle les romans d’apprentissage intéressent beaucoup d’écrivains homosexuels. À force de faire du lien homosexualité-bourgeoisie un cliché par le cacher, certaines personnes homosexuelles le réactualisent, même si cette réactualisation n’est pas aussi systématique et parfaite qu’elles le voudraient. Elles dissimulent leur goût pour Wagner (il dévoilerait au grand jour leur attachement pour le totalitarisme et la noblesse…), et adulent littéralement la caricature « vivante » de la bourgeoise (Valérie Lemercier dans Palace, ou bien les personnages de bourgeoise odieuse joués par l’humoriste Sylvie Joly, sont particulièrement plébiscités par le public gay). La sophistication quasi-ridicule de la mythique Marie-Chantal – créée comme par hasard par un homme homosexuel, Jacques Chazot – devient vite source de fantasme chez elles : cette femme superficielle devrait avoir honte d’elle-même tellement elle est excessive, et pourtant, elle croit dur comme fer à sa propre comédie… et c’est bluffant ! Littéralement, elles sont époustouflées par les femmes qui dans la réalité concrète collent de près à cette déesse du paraître qu’est « la bourgeoise » et à qui elles rêvent de ressembler tellement elle semble défier avec succès la mort et la honte. L’icône bourgeoise hypersexuée s’actualise chez les hommes gays par le dandy, et a pour pendant lesbien la garçonne.

 

 
 

2 – GRAND DÉTAILLÉ

 

FICTION

 

a) L’homosexuel fictionnel est fasciné par le personnage de la bourgeoise auquel il s’identifie souvent :

Film "Gigola" de Laure Charpentier

Film « Gigola » de Laure Charpentier


 

La bourgeoise est une icône particulièrement présente dans les fictions traitant d’homosexualité : cf. le film « Mommy » (2014) de Xavier Dolan (avec Marthe dans son salon de thé), la comédie musicale Ball Im Berlin (Bal au Savoy, 1932) de Paul Abraham (avec l’héroïne Madeleine, une sorte de Lili Marleen moderne), le film « Salon de T : Farrah Diod » (2009) d’Hélène Hazéra et Christophe Martet, le roman Deux baronnes (1848) d’Hans Christian Andersen, le film « Du sang pour Dracula » (1972) de Paul Morrissey, le film « Intouchables » (2011) de François Ozon, le roman La Peau des zèbres (1969) de Jean-Louis Bory (avec la baronne), le film « La Fin de la nuit » (2001) d’Étienne Faure, le film « Les Damnés » (1969) de Luchino Visconti, le film « Huit femmes » (2002) de François Ozon (où huit bourgeoises, y compris la servante noire, se mélangent entre elles comme des souris de laboratoire), le film « Violence et Passion » (1974) de Luchino Visconti, le film « Loulou » (1928) de Georg Wilhem Pabst (avec la comtesse Geschwitz), le film « Les Visiteurs » (1993) de Jean-Marie Poiré (avec Béatrice de Montmirail, interprétée par la délicieuse Valérie Lemercier), le film « La Vie est un long fleuve tranquille » (1988) d’Étienne Chatilier (avec Madame Le Quenoy), la pièce L’Héritage était-il sous la jupe de papa ? (2015) de Laurence Briata et Nicolas Ronceux (avec Géraldine, la femme de Nicolas le héros homosexuel), la comédie musicale « Les Demoiselles de Rochefort » (1967) de Jacques Demy (avec Delphine et Solange, les deux grandes bourgeoises… qui se lèvent à 11h30), les films « Entre Tinieblas » (« Dans les ténèbres », 1983), « Matador » (1985) et « Kika » (1993) de Pedro Almodóvar, le film « Dracula’s Daughter » (1936) de Lambert Hillyer, le film « Morocco » (1930) de Josef von Sternberg (avec la garçonne Marlene Dietrich et son chapeau haut de forme stylé), le roman Les Julottes (2001) de Françoise Dorin (avec la Comtesse Fabienne de Favières), le roman El Giocondo (1970) de Francisco Umbral (avec la Marquise), le roman Cuestión De Ambiente (1903) d’Antonio de Hoyos (avec la comtesse de Pardo Bazán), la pièce Le Cheval bleu se promène sur l’horizon, deux fois (2015) de Philippe Cassand (avec Madame Catherine Bourgeois qui rit fort, joue au bridge, a un mari homo), la pièce Jupe obligatoire (2008) de Nathalie Vierne (avec France, la bourgeoise lesbienne « prout-prout »), le roman Una Aventura De La Condesa d’Antonio de Hoyos, le roman Le Bal du Comte d’Orgel (1924) de Raymond Radiguet (avec la comtesse Mahaut d’Orgel), le roman L’Autre (1971) de Julien Green (avec Mademoiselle Ott), le film « Lady Oscar » (1978) de Jacques Demy, le film « Something For Everyone » (1970) d’Harold Prince, le film « Il était une fois dans l’Est » (1974) d’André Brassard (avec la Duchesse de Langeais), le film « Senso » (1954) de Luchino Visconti (avec la comtesse Livia Serpieri), le spectacle de marionnettes L’Histoire du canard qui voulait pas qu’on le traite de dinde (2008) de Robin-Volclair (avec Mireille, la poule bourgeoise), le one-man-show Jérôme Commandeur se fait discret (2008) de Jérôme Commandeur (avec Gisèle), le roman Le Cœur éclaté (1989) de Michel Tremblay (avec l’épisode de la femme chic), la pièce La Cage aux Folles (1973) de Jean Poiret (avec « Zaza » qui est un pastiche de bourgeoise), le one-man-show Raphaël Beaumont vous invite à ses funérailles (2011) de Raphaël Beaumont (avec l’imitation de Cristina Cardoula, la relookeuse de la chaîne M6), le film « Un Mariage de rêve » (2009) de Stephan Elliot, le one-man-show Les Histoires d’amour finissent mal (2009) de Jérôme Loïc, le roman I Can’t Think Straight (2011) de Shamim Sarif (avec le couple lesbien composé de deux héritières de très bonnes familles, Tala et Leyla), le one-woman-show La Lesbienne invisible (2009) d’Océane Rose Marie (avec l’attirance pour la bourgeoise Chrysanthème), le one-(wo)man-show Charlène Duval… entre copines (2011) de Charlène Duval (avec la bourgeoise de l’Hôtel Crillon), le film « Chéri » (2009) de Stephen Frears, le film « Le Fil » (2010) de Mehdi Ben Attia (avec le personnage de Sara, jouée par Claudia Cardinale), la pièce Une Heure à tuer ! (2011) de Adeline Blais et Anne-Lise Prat (avec Joséphine, la bourgeoise), la pièce Psy Cause(s) (2011) de Josiane Pinson, le one-man-show Les Bijoux de famille (2015) de Laurent Spielvogel (avec l’imitation d’Edwige Feuillère), le film lesbien « Massacre pour une orgie » (1966) de Jean-Pierre Bastid, le film « The Secret Diaries Of Miss Anne Lister » (2010) de James Kent (racontant l’histoire réelle d’une femme bourgeoise lesbienne, Anne Lister, à la fin du XVIIIe siècle), la chanson « Chroniques d’une famille australienne » de Jann Halexander (avec une grande place laissée à Madame Hammer par rapport à son mari), les chansons « La Matriarche », « À table », du même auteur, le roman At Swim, Two Boys (Deux garçons, la mer, 2001) de Jamie O’Neill (avec Eveline MacMurrough), le film « Que Viva Eisenstein ! » (2015) de Peter Greenaway (avec Mary Sinclair), etc.

 

Parfois, le héros homosexuel avoue son attraction esthético-érotico-identificatoire pour la femme au serre-tête et au collier de perles : « Je fantasme sur Roselyne Bachelot. » (Marilyn, la videuse lesbienne du Gouine, dans le one-woman-show Paris j’adore ! (2010) de Charlotte Des Georges) ; « Tout au bout de la pièce, […] une jeune femme arrangeait sa coiffure avec des gestes lents et soigneux qui semblaient ceux d’une statue, et c’était à une statue qu’elle faisait songer, tant par la beauté du corps que par la noblesse des attitudes. […] Que n’aurais-je donné pour me jeter à ses pieds et l’adorer comme une idole ! […] De toutes les filles qui m’avaient été offertes – et j’en ai eu beaucoup – aucune ne me paraissait comparable à celle que je n’avais pas encore et que je n’aurais sans doute jamais. » (Roger à propos d’Ilse, dans le roman L’Autre (1971) de Julien Green, p. 56) ; « Bourgeoise ? Oui, Mathilde est une bourgeoise. » (la narratrice lesbienne parlant de son amante, dans le roman Mathilde, je l’ai rencontrée dans un train (2005) de Cy Jung, p. 113) ; « Peut-être que j’étais une femme dans une vie antérieure. Une baronne !!! » (Jarry dans son one-man-show Entre fous émois (2008) de Gilles Tourman) ; « Mme Hammer grande bourgeoisie se parfume à l’eucalyptus. Maman reptile, charmante épouse, invite femmes à prendre le thé. » (cf. la chanson « Chroniques d’une famille australienne » de Jann Halexander)

 

Dans le roman Babyji (2005) d’Abha Dawesar, par exemple, Anamika, l’héroïne lesbienne, avoue être surtout attirée sexuellement par des femmes bourgeoises (telles que Linde). Dans le roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, « M. », un des héros homosexuels, dit « qu’il est amoureux d’Audrey Hepburn, l’actrice de ‘Breakfast At Tiffany’s’ » et qu’« il est fan de Lio » (p. 39). Dans le film « Carol » (2016) de Todd Haynes, Carol, l’héroïne lesbienne, est l’archétype de la grande bourgeoise nord-américaine en manteau de fourrure qui se la joue Marlène Dietrich. Dans le sketch « La Corvée de pluche » (1983) des Inconnus, Yvan Burger incarne un soldat de l’armée homosexuel et dit qu’il a « tiré Marie-Chantal ».

 

Il arrive que le personnage homosexuel revendique son lien filial avec la bourgeoise, comme s’il était son héritier biologique, symbolique, spirituel. Bourgeoisie de droit divin ! « L’idéal d’la féminité, c’est d’être née avec du blé ! C’est comm’ ça qu’elle’ pond’ des pédés. […] Ell’ font d’eux des efféminés. » (Cachafaz dans la pièce Cachafaz (1993) de Copi) ; « J’avais pour patronne une Hongroise […] dame sans âge. » (Pretorius, le vampire se présentant comme le domestique de la bourgeoise Élisabeth de Bataurie, dans la pièce Confessions d’un vampire sud-africain (2011) de Jann Halexander)

 

Par exemple, dans le film « East Of Eden » (« À l’est d’Éden », 1955) d’Elia Kazan, Cal (James Dean) à genou devant Kate, la bourgeoise assise à son fauteuil, et qu’il prend pour sa mère disparue (il se trouve en réalité qu’elle est prostituée et finalement sa vraie mère, une mère démissionnaire). Dans la pièce 1h00 que de nous (2014) de Max et Mumu, Marie-Muriel, la grande bourgeoise catho anti-mariage-pour-tous, ne se rend pas compte que son fils aîné Matthieu-Alexandre, en qui elle place beaucoup d’espoir, est visiblement homosexuel : il lui a offert une sculpture en forme de bite, fait partie d’un club très fermé d’art, est défini comme « tellement sensible ». Dans l’épisode 7 de la saison 1 de la série Sex Education (2019) de Laurie Nunn, Éric le héros homo noir s’est déguisé comme une bourgeoise africaine en boubou. Et son amant Adam appelle sa chienne « Madame ».

 

La bourgeoise est tellement déifiée comme une déesse qu’elle en devient invisible. « Je suis immortelle. » (Constance, la bourgeoise du film « Lifeboat » (1944) d’Alfred Hitchcock) Par exemple, dans la fameuse la pièce Les Bonnes (1947) de Jean Genet, « Madame » est jouée tour à tour par ses deux servantes, mais on ne la verra jamais : elle restera une icône enviée et jalousée à distance.

 

En quelque sorte, la bourgeoise cristallise l’esthétisme au service du vide, comme le montre la phrase de Paul Valéry « La Marquise sortit à cinq heures… » (l’écrivain français se demandait comment il était possible d’écrire des tirades aussi creuses que celles-là ; autrement dit il critiquait les romans qui n’avaient rien à dire). Cette réplique a été reprise dans certaines œuvres artistiques homosexuelles (cf. la pièce La Condesa Llegó A Las Cinco (1996) de María Luisa Medina) : « Le 16 avril 19… l’aînée des Tchekhov sortit à cinq heures. » (une réplique du Livre blanc (2002) de Copi, p. 86) ; « Il est cinq heures de l’après-midi, Monsieur. » (Hubert à Cyrille, le héros homosexuel, au moment de la mort de la diva Regina Morti, dans la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi)

 
 

b) La bourgeoise-prostituée homosexuelle, Marie-Madeleine, pénètre dans une église :

Comme pour se venger de leur naïveté esthétique et sentimentale, qui les entraîne souvent à se faire abuser/consommer en amour, beaucoup de créateurs homosexuels s’acharnent iconographiquement sur leur fétiche de bourgeoise, soit pour la salir, soit pour prouver la beauté et la toute-puissance de sa/leur sincérité malgré cette salissure.

 

Film "Théorème" de Pier Paolo Pasolini

Film « Théorème » de Pier Paolo Pasolini


 

On retrouve dans les créations homo-érotiques la scène de la bourgeoise bad girl pénétrant dans un lieu saint : cf. le film « Entre Tinieblas » (« Dans les ténèbres », 1983) de Pedro Almodóvar (avec l’arrivée de la prostituée Yolanda en pleine prière communautaire dans l’église), le film « Le Refuge » (2010) de François Ozon (avec Mousse, la prostituée héroïnomane rentrant dans l’église), le film « Morrer Como Um Homen » (« Mourir comme un homme », 2009) de João Pedro Rodrigues (avec Tonia, le transsexuel M to F, priant saint Antoine, à genou chez elle), le vidéo-clip de la chanson « Je te rends ton amour » de Mylène Farmer (avec une femme bourgeoise aveugle du XVIIIe siècle pénétrant dans une abbaye pour se faire confesser par le diable en personne), le vidéo-clip de la chanson « Like A Prayer » de Madonna (avec la figure de la prostituée violée rentrant dans une église pour faire l’amour à une des statues de saint), le film « Prenez garde à la Sainte Putain » (1970) de Rainer Werner Fassbinder, le film « Odete » (2005) de João Pedro Rodrigues (avec la scène du cimetière), le film « Teorema » (« Théorème », 1968) de Pier Paolo Pasolini (avec la femme bourgeoise qui pénètre dans une église juste après avoir fait des folies de son corps), le film « La Ley Del Deseo » (« La Loi du désir », 1986) de Pedro Almodóvar (avec la provocante Carmen Maura, venue planter un cierge dans l’église où elle a passé toute sa scolarité), la pièce Une Saison en enfer (1873) d’Arthur Rimbaud, le film « Seijû Gakuen » (« Le couvent de la bête sacrée », 1974) de Noribumi Suzuki, le film « Boys Like Us » (2014) de Patric Chiha (avec Gabriel, le héros gay le plus efféminé, rentrant dans une église montagnarde autrichienne), etc. « Je descendis en nuisette et en mules. Je traversai le jardin. Les herbes folles me caressaient les jambes et me faisaient frissonner atrocement. Mais ce n’était rien à côté des ronces cruelles dévorant la chapelle, ronces dans lesquelles, telle Cendrillon, je perdis une mule, et aussi quelques gouttes de sang. La porte de la chapelle était entrouverte. Je me jetai à genoux contre le tombeau de la mère de lady Philippa. » (Bathilde habillée en châtelaine dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, p. 306) ; « Je la regarde : elle a vingt ans. Je la regarde : elle est blonde, elle a la peau douce et une expression fatiguée, elle a peur. Je la regarde : elle passe la porte que Gisèle devant elle retient, elle passe la porte et elle plonge en enfer pour tenter de sortir d’un autre enfer. C’est le début du printemps, les frimas d’avril, elle laisse derrière elle les arbres que le vent fait frissonner, une jeunesse pauvre et digne, des illusions peut-être et elle pénètre dans la chaleur artificielle d’une ancienne demeure bourgeoise reconvertie en maison close. Elle vient vendre son corps puisque c’est tout ce qu’il lui reste. » (Vincent décrivant la mère de son amant Arthur, dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, p. 203) ; « La Chola [homme travesti M to F] avançait d’un pas décidé, malgré le déséquilibre que provoquaient ses talons aiguilles qui s’enfonçaient dans le chemin de terre battue. Sur son passage, flottait un délicieux parfum douceâtre. Ses formes étaient exaltées par un tailleur blanc moulant et une petite ceinture rouge. La Chola s’arrêta devant une maison basse, peinte à la chaux et surmontée d’un énorme écriteau où l’on pouvait lire ‘Église scientifique’. De part et d’autre de la porte étaient peints deux angelots assis chacun sur son nuage. Elle frappa. » (Alfredo Arias, Folies-Fantômes (1997), p. 233) ; etc.

 

Cette image d’Épinal peut être transposée sur un personnage homosexuel qui rentre aussi dans une église : cf. le film « La Mala Educación » (« La mauvaise éducation », 2003) de Pedro Almodóvar (avec Juan rentrant, travesti en femme, dans la chapelle de son ancien collège), le film « Unveiled » (2006) d’Angelina Maccarone (avec Fariba, l’héroïne lesbienne prise en flagrant délit de vol de cierges dans une église), le film « Le Planeur » (1999) d’Yves Cantraine (avec Fabrice, découvert par son futur amant Bruno, en train de voler des bougies dans une église), le film « Y a-t-il des pommes au paradis ? » (2006) de Ben Yamed Mohamed Bahri (avec la rencontre entre le travesti et Jésus), etc. « Tu m’attendais dans la chapelle, j’ignore comment tu avais pu y entrer, elle était toujours fermée, sauf pour les commémorations exceptionnelles. J’ai pénétré dans l’édifice. Un frisson m’a traversée de la tête aux pieds en découvrant tous les cierges allumés. » (Cécile à son amante Chloé, dans le roman À ta place (2006) de Karine Reysset, p. 33) ; « Moi, j’ai été enfant de chœur de la Vierge de Fatima ! » (Raulito, le prostitué de la pièce Cachafaz (1993) de Copi) ; « Je suis catho qui pèche la nuit et va à l’église le lendemain. » (Michael, le héros homosexuel du film « The Boys In The Band », « Les Garçons de la bande » (1970) de William Friedkin) ; etc.

 

Par exemple, dans le spectacle musical Luca, l’évangile d’un homo (2013) d’Alexandre Vallès, le héros décrit cet homme transsexuel/asexué et prostitué comme « la figure interdite de la jouvencelle qui priait dans les ruelles aux impasses maudites ».

 

Film "La mauvaise éducation" de Pedro Almodovar

Film « La mauvaise éducation » de Pedro Almodovar


 

Dans la pièce Le Frigo (1983) de Copi, la mère de « L. » fait le tapin avant d’aller à la messe : « Je m’attarde sur les escaliers du Sacré-Cœur avant la première messe. » Dans la comédie musicale Sauna (2011) de Nicolas Guilleminot, le sauna est présenté à la fois comme une église et comme le salon de Nadine de Rothschild : la voix-off explique au public que chaque client se doit de respecter les « codes de bienséance » et se comporter comme une véritable Lady. Dans le film « Pédale douce » (1996) de Gabriel Aghion, Marie la bourgeoise fait une fellation à Adrien, le héros homo.

 

Dans le roman The Girl On The Stairs (La Fille dans l’escalier, 2012) de Louise Welsh, Jane, l’héroïne lesbienne, ainsi que Maria, la prostituée officielle, et Anna, la jeune prostituée de 13 ans officieuse, vont de temps en temps à l’église pour prier… mais sans apparente dévotion : « De la pluie commençait à tacheter le sol. Jane s’abrita dans l’embrasure de la porte latérale de l’église et s’aperçut qu’elle était soulagée de ne pas trouver Anna. » (p. 46) ; « J’ai cru voir la fille de mon voisin entrer ici et je voulais lui dire bonjour. » (Jane au prêtre le père Walter, idem, p. 47) ; « Jane se demandait si c’étaient les prostituées qui l’inquiétaient, et s’il l’avait prise pour une fille de mauvaise vie déchue. […]Jane résista à l’envie soudaine de le suivre dans la pénombre de l’église. » (idem, p. 48) ; « Cette fois-ci, la porte de la Kirche était ouverte. Jane se glissa à l’intérieur et sentit le parfum peu familier de la dévotion. » (idem, p. 71) ; « Les talons des bottes de Jane résonnèrent sur les dalles de l’allée centrale alors qu’elle quittait l’église. » (idem, p. 75) ; « La lourde porte en bois s’ouvrit en grinçant, laissant s’engouffrer une rafale de vent et de feuilles mortes dans l’allée centrale. Une femme se tenait à contre-jour sur le seuil. Pendant un instant, Jane crut qu’il s’agissait d’Anna, mais la femme entra dans la ‘Kirche’ et elle vit qu’elle était plus âgée, que ses cheveux étaient d’un noir profond. […] la femme faisait sa génuflexion devant le Christ, trempait les doigts dans l’eau bénite et esquissait une révérence devant l’autel avant de poursuivre dans l’allée et d’entrer dans le sanctuaire privé du prêtre. » (idem, p. 125) ; « des tapineuses » (idem, p. 125)
 

On trouve chez un certain nombre d’artistes homosexuels une fascination pour la bourgeoisie décadente : « Madame, vous avez trop bu ! Où est garée votre voiture ? Remettez votre collier ? » (Martin à Solitaire la bourgeoise, dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « Je suis un peu Baronne du derrière. » (Rodolphe Sand dans son one-man-show Tout en finesse, 2014) ; etc. Je vous renvoie notamment à la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi (dans laquelle Madame Lucienne, la mère de Vicky, n’est autre qu’une femme de ménage). Dans le film « Potiche » (2010) de François Ozon, Suzanne (Catherine Deneuve) est décrite comme une « bourgeoise nymphomane ». Dans son one-(wo)-man-show Charlène Duval… entre copines (2011), Charlène Duval raconte comment elle essaie de s’incruster dans des cocktails mondains pour y dénicher des escort boys et des « p’tits jeunes sans cervelle » à ramener chez elle. Le film « Warum, Madame, Warum » (2011) de John Heys et Michael Bidner propose « un regard satirique sur une femme chic, glamour et supposément cultivée qui descend le Kurfürstendamm, à Berlin, indifférente au monde et qui dévore inconsciemment une saucisse phallique tenue d’une main gantée. Choquant ? Répugnant ? Normal, ou simplement la quintessence de Berlin ? » (cf. critique du livret du 17e Festival Chéries-Chéris au Forum des Images de Paris, en octobre 2011)

 

Film "Il Barbiere De Siviglia" de Valentina Sutti

Film « Il Barbiere De Siviglia » de Valentina Sutti


 

Les fictions homosexuelles laissent la part belle à la bourgeoise junky, mi-raffinée mi-prostituée, bien élevée mais aussi incorrecte et underground, rebelle aux bonnes manières de sa classe sociale, qui va trouver la rédemption et la sainteté dans la bassesse de son abandon à la luxure, à la mort (elle peut être suicidaire), et au crime (elle peut être tueuse) : cf. le one-(wo)-man show Désespérément fabuleuses : One Travelo And Schizo Show (2013) du travesti M to F David Forgit (avec Marie-Chantal qui laisse 17 messages au téléphone et qui exerce le métier de prostituée), le film « La Bête immonde » (2010) de Jann Halexander (avec Madame Bourgeois, un peu sorcière), le film « Kika » (1993) de Pedro Almodóvar (où la bourgeoise est assassinée dans sa salle de bain), le film « Matador » (1985) de Pedro Almodóvar (avec la mère bourgeoise inquisitrice), le film « Comtesse Dracula » (1972) de Peter Sasdy, le film « Vampyros Lesbos » (1970) de Jess Franco, le one-man-show Comme son nom l’indique (2008) de Laurent Lafitte (avec le personnage de Grany, la bourgeoise exécrable), la pièce Cosmopolitain (2009) de Philippe Nicolitch (avec Marie, la mère bourgeoise raciste), le one-woman-show Nana vend la mèche (2009) de Frédérique Quelven, la pièce Perthus (2009) de Jean-Marie Besset (avec les deux « attachiantes » mères d’homosexuel, Irène et Marianne), le roman Les Nettoyeurs (2006) de Vincent Petitet (avec Diane de Contrefort, ou bien la comtesse Marie-Aurore de Sainte-Luce), la nouvelle « La Baraka » (1983) de Copi (avec Madame Ada, la bourgeoise-prostituée), le film « La Comtesse noire » (1973) de Jess Franco, la pièce Les deux pieds dans le bonheur (2008) de Géraldine Therre et Erwin Zirmi (avec le personnage de Charlotte, l’homophobe), le film « Mercy » (« Amours mortelles », 2001) de Damian Harris (avec le thème de la bourgeoise en milieu SM), la pièce Les Divas de l’obscur (2011) de Stephan Druet (avec les personnages de Marie-Christine, la bourgeoise capricieuse, ou encore de Marie-Ange, incarnant Cruella), la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi (avec l’insupportable cantatrice nymphomane Regina Morti, s’excitant à l’hôpital), la chanson « Question d’amour et d’argent » (dans laquelle le gigolo s’adresse à dame Edmonde et dame Raymonde), la pièce Ça s’en va et ça revient (2011) de Pierre Cabanis (avec Viviane, la bourgeoise homophobe), le film « Hitchcocked » (2006) d’Ed Slattery (avec la mère voyeuse), etc. « Je ne suis pas une putain, c’est moi qui paie ! » (Maria-José le transsexuel M to F dans la nouvelle « Le Travesti et le Corbeau » (1983) de Copi, p. 36) ; « Je suis une ancienne fille de joie. » (Madame Pignou, la bourgeoise de la nouvelle éponyme (1978) de Copi, p. 52) ; « Je suis pute. » (Julie Duchâtel, le metteur en scène acariâtre, se définissant comme la « P.U.T. du Paca », dans le one-man-show Changez d’air (2011) de Philippe Mistral) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « I Love You Phillip Morris » (2009) de Glenne Ficarra et John Requa, la bourgeoise – dont on ne voit que la main – tient le téléphone à Steven mourant dans son lit d’hôpital, comme si elle était elle-même la mort.

 

La bourgeoise vénérée par la communauté homosexuelle est souvent une figure d’hystérie (on peut penser par exemple à l’héroïne de la pièce La Voix humaine (1959) de Jean Cocteau, à la Madame Sarfati d’Élie Kakou, à toutes les mères bourgeoises créées par Copi ou les studios Disney, à Madame Follenska dans la comédie musicale La Nuit d’Elliot Fall (2010) de Vincent Daenen, etc.), une allégorie de la « mort immortelle », de l’homophobie (ce qui prouve une fois de plus que le désir homosexuel est intrinsèquement homophobe, pour des raisons déjà purement esthétiques). Cette plus-que-femme passe par toutes les couleurs, toutes les émotions (colère, peur, indignation, séduction, effroi, rire, sanglots, etc., sauf l’Amour vrai), comme un kaléidoscope sentimental qui peut tour à tour s’affoler ou rester stoïque à l’image des automates. « Je suis stoïque, mais plus pour longtemps. » (cf. la chanson « Beyond My Control » de Mylène Farmer) ; « Je ne suis pas assassine, je suis une fille riche ! » (Lou dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « Un cataclysme ? Pourvu que ça n’arrive pas chez vous ! » (la Reine dans la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi) ; « Sales bourgeois ! » (Daphnée, la bourgeoise par excellence, dans la pièce La Tour de la Défense (1974) de Copi) « Conditions de vie innommables ! » (cf. la chanson « Chroniques d’une famille australienne » de Jann Halexander) ; « Une crise arrive dans le pays, c’est la débâcle c’est la faillite ! » (idem) ; « Nous n’avons pas les mêmes valeurs ! » (cf. la nouvelle « Mémoires d’un chiotte public » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 81) ; « Un instant, Madame Freud, je réprimande mon habilleuse indigène ! Goliatha ! » (« L. » dans la pièce Le Frigo (1983) de Copi) ; etc.

 

Par exemple, dans son one-man-show Gérard comme le prénom (2011), Laurent Gérard joue la bourgeoise anti-socialiste, raciste, acariâtre, la grand-mère « Mamita ».

 

L’hystérie qu’exprime la bourgeoise fictionnelle dépeinte par les créateurs homosexuels se retourne d’ailleurs souvent contre cette même bourgeoise : « Tu vas la fermer, salope ?!!!? » (Romain Canard, le coiffeur homosexuel insultant sa proprio bourgeoise Isabelle, dans la pièce Dernier coup de ciseaux (2011) de Marilyn Abrams et Bruce Jordan) ; « Ridicule, OUI, mais pas médiocre ! » (la mère, bourgeoise-prostituée M to F, dans le one-(wo)-man show Désespérément fabuleuses : One Travelo And Schizo Show (2013) du travesti M to F David Forgit) ; etc.

 

On découvre que la bourgeoise n’est autre que l’homosexuel (peu importe s’il est né fille ou garçon) : cf. le film « Die Frau » (2012) de Régina Demina, la comédie musicale HAIR (2011) de Gérôme Ragni et James Rado (avec le héros homosexuel efféminé déguisé en Margaret, une vieille bourgeoise britannique), la comédie musicale À voix et à vapeur (2011) de Christian Dupouy (avec le personnage travesti de Line, la « présentatrice » bourgeoise), le film « Insects In The Backyard » (2010) de Tanwarin Sukkhapisit (avec la femme bourgeoise singée par le personnage transsexuel M to F qui s’habille comme Audrey Hepburn, avec le même chignon, le même porte-cigare, le même collier de perles, et les gants en velours noir), la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier (avec la Comtesse Conule de la Tronchade, raciste – même envers les racistes ! –, misogyne – « Il en faut du courage pour supporter les gonzesses ! Moi j’ai encore du mal ! Ah moi j’assume, je déteste les femmes. » –, et finalement très homosexuel-le puisqu’elle se surnomme « la comtesse de Sodome et Gomorrhe »), etc. « Mets ta robe, va, bourgeoise ! » (Luc à son amant Jean, dans la pièce La Tour de la Défense (1974) de Copi) ; « Dans le quartier, on me surnomme l’Impératrice du Bon Goût. » (Zize, le héros transsexuel M to F, dans le one-(wo)man-show Zize 100% Marseillaise (2012) de Thierry Wilson) ; etc. La bourgeoise représente prioritairement tout individu qui imite matériellement la femme-objet, l’actrice, l’androgyne couvert d’or et de diamants : « Elle [Daphnée] sort des bijoux de son sac. » (Copi, La Tour de la Défense, 1974) ; elle a « plein de rubis » (idem) Elle est un déguisement de travelo. Elle symbolise le désir homosexuel homophobe.

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

Ciel !!! Mon diaaaamaaaaant !!!!

La bourgeoise capricieuse, hautaine, déjantée, ou stoïque, est une véritable icône gay et lesbienne. On peut penser entre autres à la dévotion pour « la Baronne » exprimée par Denis Daniel dans son autobiographie Mon théâtre à corps perdu (2006), aux imitations de bourgeoises à boa de l’humoriste Thierry Le Luron, à la passion de Pierre et Gilles pour l’actrice Marie-France, aux Portraits de Cour d’Andy Warhol, au personnage satirique de « Madame H. » (présidente travestie de l’association fictive Homosexualité et Bourgeoisie), au flamboyant Jacques Chazot qui a créé le fameux mythe de la bourgeoise « Marie Chantal », au succès que remporte le personnage de la bourgeoise réac’ Bree Van de Kamp dans la série Desperate Housewifes (2004) de Marc Cherry, ou encore l’attrait homosexuel pour l’humoriste Sylvie Joly (cf. le one-man-show Christophe Dellocque fait sa Sylvie Joly (2017) de Sylvain Maurice).

 

Beaucoup de personnes homosexuelles sont fans de la bourgeoise : Pierre Palmade, Pierre et Gilles, Roger Peyrefitte, Jean Cocteau, George Cukor, Luchino Visconti, Frédéric Mitterrand, Stéphane Bern, Étienne Daho, Truman Capote, Pedro Almodóvar, François Ozon, etc. « Les titres de noblesse et les noms ronflants parent les invertis d’une curieuse auréole. Qu’on porte le pantalon étroit et la veste à pont, ou le pardessus court et une légère moustache, on se fait appeler la grande duchesse de Montreuil, la marquise de Vaugirard, la vicomtesse de Meudon. Les grands noms, arrangés à la mode ‘tutupanpan’ se croisent et s’apostrophent le long des allées historiques où les moineaux roturiers n’en ont jamais tant entendu. C’est un petit Sodome à la mode du XVIIe siècle. » (Jean-Louis Chardans, Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970), p. 25)

 

Souvent les actrices qui jouent les grandes bourgeoises sur nos écrans ont ainsi eu droit au statut d’icônes gays (Line Renaud, Alice Saprich, Maria Pacôme, Marie-France, Jacqueline Maillan, Jeanne Moreau, Valérie Lemercier, Sandrine Alexi imitant Céline Dion ou Catherine Deneuve, Florence Foresti, etc.). « Ce sont les seuls à être gentils avec moi. Et alors ? » (Uta Ranke-Heinemann, la grand-mère bourgeoise parlant de ses « gays », dans le documentaire « Du Sollst Nicht Schwul Sein », « Tu ne seras pas gay » (2015) de Marco Giacopuzzi)

 

 

Et un certain nombre de personnes homosexuelles aiment travailler dans les univers de bourgeoises (la mode, l’hôtellerie, le cinéma, la coiffure, etc.), à la gloire de la femme-objet… et celle-ci profite aussi de ses fans gays, qui composent un merveilleux gagne-pain, une gentille petite cour. « Je n’ai pour amis que des femmes très riches et des enfants très pauvres. » (Jean Cocteau, qui est décrit comme quelqu’un « qui a eu la vie facile », dans le documentaire « Cocteau/Marais : un couple mythique » (2013) Yves Riou et Philippe Pouchain) Par exemple, dans les années 1980, pendant l’émission Le Jeu de la Vérité de Patrick Sabatier, un auditeur demande à l’actrice Alice Sapritch pourquoi elle ne fréquente que des homos. Elle répond : « Dans nos métiers, il y a beaucoup d’homosexuels. En plus de cela, je suis une femme seule. Les homosexuels sont des gens charmants, qui sont drôles, qui ont des métiers très amusants, et qui sont célibataires, et qui ont une voiture ! (rires du public). Vous comprenez, c’est mon péché mignon. Je n’ai pas de chauffeur. »

 

 

Cependant, je reste persuadé que la bourgeoise n’est pas appréciée par les personnes homosexuelles d’abord en tant qu’être humain (en l’occurrence une femme ou une mère), ni uniquement pour son argent (quoique…), mais bien en tant que caricature de la sincérité, que figure de style, que condensé d’attitudes, que personnalité puissante et originale. L’appropriation de la femme aux bijoux marque un désir de se sursexuer/de s’asexuer et de devenir objet, tout cela dans le seul but de justifier et naturaliser ses propres désirs capricieux. Par exemple, quand les personnages masculins du théâtre de Copi rentrent dans la peau d’une bourgeoise, c’est toujours pour proférer des paroles violentes ou illustrer le caprice, le viol, la folie : « Hubert, ma psyché ! » (Cyrille, le héros homosexuel de la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi) ; « Une dame ici ? Ce ne peut être que ma belle-sœur. Dites-lui que j’ai détesté sa robe de chambre et que je n’ai pas l’intention de les recevoir. » (idem) ; « Je me souviens de Copi jouant la Loretta dans un fourreau de Saint-Laurent et crachant ce texte en vingt-cinq minutes en avalant de la vodka. » (Christian Bourgois dans la biographie Copi (1990) du frère de Copi, Jorge Damonte, p. 7) ; « Elles sont toutes des bourgeoises tarées. » (le narrateur homosexuel dans le roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 127)

 

Le peintre Marcel Duchamp déguisé en "Rrose Sélavy"

Le peintre Marcel Duchamp déguisé en « Rrose Sélavy »


 

Il y a dans la construction/imitation homosexuelle de la bourgeoise une forme de misogynie cachée, de matricide, et de haine de soi maquillée en narcissisme. Comme l’explique très bien Michel Schneider dans son essai Big Mother (2002), « la féminité outrancière d’une catégorie d’homosexuels – ceux qui se désignent eux-mêmes comme folles – met en scène la figure enviée mais détestée de la mère. » (p. 247)

 

Brenda dans la série Le Coeur a ses raisons

Brenda dans la série Le Coeur a ses raisons


 

On découvre que la bourgeoise n’est autre que la personne homosexuelle (peu importe si elle est née fille ou garçon). Elle est un déguisement de travelo. Elle symbolise le désir homosexuel homophobe/refoulé/justifié. Par exemple, dans le film autobiographique « Les Garçons et Guillaume, à table ! » (2013), la mère de Guillaume est interprétée par Guillaume Gallienne, le réalisateur lui-même. C’est une bourgeoise vaguement « intellectuelle » (de la gauche caviar ou de l’extrême droite), à la fois raffinée et vulgaire, acariâtre et méprisante, attachante aux yeux de son fils bisexuel qui s’est pris pour elle pendant toute son adolescence.

 

Film "Guillaume et les garçons, à table !" de Guillaume Gallienne

Film « Guillaume et les garçons, à table ! » de Guillaume Gallienne


 
 

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Code n°22 – Bovarysme (sous-code : Prof de lettres homo)

bovarysme

Bovarysme

 

 

NOTICE EXPLICATIVE :

 

Alors que la vocation première des livres est de nous ramener au Réel – parfois paradoxalement par le biais du rêve et de la métaphore – et de nous Le faire aimer, un certain rapport au livre peut en revanche éteindre en nous le désir, tuer le sens du Réel. Ce souhait narcissique de vivre à travers les bouquins s’appelle, selon une formule plutôt personnelle, le bovarysme.

 

Dans les œuvres artistiques traitant d’homosexualité, une place prépondérante est laissée aux univers romanesques déréalisants. En général, le protagoniste homosexuel (mais bien souvent aussi son créateur) s’identifie au destin – tragique et grandiose à la fois – de ses héros de papier, en devenant un rat de bibliothèque, et en vivant sa vie par procuration à travers eux. Pour s’évader d’une réalité humaine qu’il juge terne, insatisfaisante, ou violente, il se réfugie dans l’écriture, et projette sur ses relations sociales l’esthétisme poussif, les états d’âme interminables, et les vicissitudes existentielles, de la femme fatale romanesque par excellence, à savoir Emma Bovary, la célèbre héroïne de Flaubert, celle qui se regarde vivre et aimer… pour justement ne pas vivre ni aimer vraiment. (C’est Emma Bobovary qu’elle aurait mérité de s’appeler…)

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Tomber amoureux des personnages de fiction ou du leader de la classe », « Homosexualité, vérité télévisuelle ? », « Peinture », « Faux intellectuels », « Artiste raté », « Emma Bovary « J’ai un amant ! » », « Chevauchement de la fiction sur la réalité », « Conteur homo », « Fan de feuilletons » et « Planeur », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

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FICTION

 

Le personnage homosexuel croit que le monde du livre est le monde réel (et l’amour même !) :

Film "Les Amitiés particulières" de Jean Delannoy

Film « Les Amitiés particulières » de Jean Delannoy


 

On retrouve des personnages homosexuels proches des livres – et parfois prof de lettres – dans la pièce Dépression très nerveuse (2008) d’Augustin d’Ollone (avec le personnage de Louis), le film « Wagons East » (1994) de Peter Markle, la chanson « Je m’ennuie » de Mylène Farmer (« De l’ennui à Bovary, vivre en beauté, vivre en blessure, sa finitude. »), la pièce L’Autre Monde, ou les États et Empires de la Lune (vers 1650) de Savinien de Cyrano de Bergerac, le roman El Martirio De San Sebastián (1917) d’Antonio de Hoyos (avec Silverio), le film « His Ugly Head » (1974) de Ron Peck, le film « Violence et Passion » (1974) de Luchino Visconti, le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot (avec Bathilde lisant des romans à l’eau de rose), le film « L’Enquête » (1965) de Gordon Douglas, le film « Été 85 » (2020) de François Ozon (avec Melvil Poupaud – M. Lefèvre – en prof de lettres homo refoulé), le film « Eine Liebe Wie Andere Auch » (1982) d’Hans Stempel et Martin Ripkins, le film « Amour et mort à Long Island » (1997) de Richard Kwietniowski, le film « The Pillow Book » (1995) de Peter Greenaway, le roman Encerclement (2010) de Karl Frode Tiller (où David est étudiant en lettres), le film « Un mauvais fils » (1980) de Claude Sautet, le film « Le p’tit curieux » (2003) de Jean Marboeuf, le film « Le Nom de la Rose » (1986) de Jean-Jacques Annaud, le roman Confidence africaine (1930) de Roger Martin du Gard (avec Léandro Barbazano qui est libraire), le roman La Dette (2006) de Gilles Sebhan (où le narrateur, homosexuel, est prof de lettres), le film « Élisa » (1994) de Jean Becker (avec le libraire), le film « Lacenaire » (1990) de Francis Girod, le film « Défense d’aimer » (2000) de Rodolphe Marconi, le film « Moments » (1979) de Michal Bat-Adam, la chanson « Corto » de David Jean, la pièce Tante Olga (2008) de Michel Heim (avec Natacha, pâle copie de Madame Bovary), le film « Céline et Julie vont en bateau » (1974) de Jacques Rivette (où Julie est bibliothécaire), la B.D. Le Petit Lulu (2006) de Hugues Barthe (avec Hugues qui est libraire), le sketch « Club 69 » d’Élie Sémoun (avec « Madame Bernard », le prof de français), le film « L’Immeuble Yacoubian » (2006) de Marwan Hamed (le héros est un homme de lettres cultivé), le film « The Hours » (2003) de Stephen Daldry, le film « À cause d’un garçon » (2001) de Fabrice Cazeneuve (avec le prof de français de Vincent, lui aussi homo), la comédie musicale Cabaret (1966) de Sam Mendes et Rob Marshall (Cliff est romancier), la pièce En ballotage (2012) de Benoît Masocco (où Georges, le héros homo, est prof de français, la pièce Mon frère en héritage (2013) de Didier Dahan et Alice Luce (avec le héros homo Philippe de Monceys, romancier à succès), le film « In & Out » (1997) de Frank Oz (Howard Brackett, le héros homo, est prof de lettres à l’Université), le one-woman-show La Lesbienne invisible (2009) d’Océane Rose Marie (avec Nathalie, la lesbienne bibliothécaire), le film « Hoje Eu Quero Voltar Sozinho » (« Au premier regard », 2014) de Daniel Ribeiro (avec Gabriel, l’un des deux héros homos, qui aime lire), la pièce Un Cœur en herbe (2010) de Christophe et Stéphane Botti (avec Jacques, l’écrivain gay quinquagénaire), le film « Pride » (2014) de Matthew Warchus (Geth, l’un des héros homos, est libraire), etc. Dans la pièce L’Anniversaire (2007) de Jules Vallauri, le père de Vincent est éditeur. Dans la pièce Perthus (2009) de Jean-Marie Besset, Paul est un vrai rat de bibliothèque, et il se présente comme un fan de La Princesse de Clèves (1678) de Madame de La Fayette. Dans le film « Partisane » (2012) de Jule Japher Chiari, la chambre de Mnesya, la protagoniste lesbienne, est une véritable bibliothèque : elle vit sans mobilier mais entourée de livres ; elle les trie et les scanne. Dans le film « Gun Hill Road » (2011) de Rashaad Ernesto Green, Michael le transgenre écrit des poésies au lieu de travailler en cours. Dans le film « Una Giornata Particolare » (« Une Journée particulière », 1977) d’Ettore Scola, Gabriele est passionné de littérature, vit parmi les livres. Il initie d’ailleurs sa voisine de pallier, Antonietta, à la lecture, en lui offrant Les Trois Mousquetaires. Dans le film « Après lui » (2006) de Gaël Morel, Camille, la mère de Matthieu (le héros qu’on suppose homo), est libraire ; et le copain de ce dernier finit par travailler pour elle. Dans le roman The Girl On The Stairs (La Fille dans l’escalier, 2012) de Louise Welsh, Jane, la narratrice lesbienne, a travaillé dans une librairie londonienne. Dans le film « Mine Vaganti » (« Le Premier qui l’a dit », 2010) de Ferzan Ozpetek, Tommaso, le héros homosexuel, est diplômé de lettres et est en train d’écrire un roman. Dans la pièce Le Cheval bleu se promène sur l’horizon, deux fois (2015) de Philippe Cassand, Hugues, le héros homo, vit au milieu des livres et d’une bibliothèque bien fournie. Michel, un autre personnage homo, semble atteint de la même obsession livresque : « J’ai fait des études de lettres. De lettres anonymes, bien sûr. » Dans le film « Plaire, aimer et courir vite » (2018) de Christophe Honoré, Jacques est écrivain. Et quand il rencontre pour la première fois son amant Arthur, ce dernier se définit exclusivement par la lecture : « Vous êtes qui ? » (Jacques) « J’aime bien lire. » (Arthur).

 

Série "Buffy contre les vampires" (avec Willow, l'héroïne lesbienne, passionnée de livres)

Série « Buffy contre les vampires » (avec Willow, l’héroïne lesbienne, passionnée de livres)


 

Les intrigues écrites par des auteurs homosexuels racontent souvent des histoires de personnages dépendants du pouvoir de l’écriture et des lettres. « M. Alphand connaissait l’emplacement de chaque livre ancien, et leurs pages étaient marquées dans sa mémoire de façon infaillible. » (cf. la nouvelle « La Servante » (1978) de Copi, p. 63) ; « L’homme de lettres est une sorte de garçon de bain. » (Hugues, homosexuel, dans la pièce Le Cheval bleu se promène sur l’horizon, deux fois (2015) de Philippe Cassand) ; « Quel rat de bibliothèque ! » (Todd s’adressant à son amant Frankie, qui passe son temps à lire, dans le film « Test : San Francisco 1985 » (2013) de Chris Mason Johnson) ; « J’adore lire. » (Jarry dans le one-man-show Entre Fous Émois (2008) de Gilles Tourman) ; « Lire, oui, c’est mon seul plaisir. » (Henriette passant son temps à lire des romans Harlequin, dans la comédie musicale La Bête au bois dormant (version 2007) de Michel Heim) ; « Je n’ai pas de meilleur ami. » (Laurent Spielvogel imitant André, un homme gay d’un certain âge, parlant du livre, dans son one-man-show Les Bijoux de famille, 2015) ; « Vous avez un bac littéraire, vous ? » (le Dr Katzelblum s’adressant ironiquement à Benjamin le héros homo inculte, dans la pièce La Thérapie pour tous (2015) de Benjamin Waltz et Arnaud Nucit) ; etc. Par exemple, dans le roman La Cité des Rats (1979) de Copi, le Copi-Traducteur est atteint de bovarysme. Dans le roman La Nuit des princes charmants (1995) de Michel Tremblay, le narrateur homosexuel n’arrête pas d’acheter des livres, et sa mère ne sait où les mettre dans la maison tellement il y en a : « J’essayais de ne pas exagérer dans mes dépenses, mais mes goûts pour tout ce qui est culturel – le cinéma, les livres, le théâtre, les disques – finissaient par coûter cher à ma mère qui tenait les cordons de la bourse comme une grande ourse veille sur ses petits. » (p. 28) Dans le film « Que Viva Eisenstein ! » (2015) de Peter Greenaway, Sergueï Eisenstein, homosexuel, assure qu’« à New York, il passait son temps dans une librairie ».

 

Pièce Un Coeur en herbe de Christophe Botti

Pièce Un Coeur en herbe de Christophe Botti


 

Le monde livresque est reconnu comme LE vecteur unique de la Vérité suprême, plus encore que la Réalité même. « Dès que j’écris, tout devient réel. » (Tommaso, le héros homosexuel « écrivain », dans le film « Mine Vaganti » (« Le Premier qui l’a dit », 2010) de Ferzan Ozpetek) ; « Pour M. Fruges, la vérité s’apprenait dans les livres. » (Julien Green, Si j’étais vous (1947), p. 135) ; « Je dévore tous les livres que je rencontre. » (le narrateur du roman Le Crabaudeur (2000) de Quentin Lamotta, p. 93) Dans la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi, les personnages n’ont d’yeux que pour la littérature : « Oui, ma Reine. C’est un poème vrai. » (le Rat à la Reine, p. 51) ; le Rat se définit lui-même comme un « Rat bibliothécaire royal ». Dans le film « Boys Like Us » (2014) de Patric Chiha, Rudolf, l’un des héros gays, a été jadis libraire, écrit des romans (narcissiques et indigents à souhait), et dépoussière méticuleusement chacun de ses livres de sa bibliothèque comme s’ils étaient des reliques sacrées.

 

Film "Bobby Visits The Library" d'Eric Krasner

Film « Bobby Visits The Library » d’Eric Krasner


 

Dans la B.D. de Logan (pp. 310-315) sur Triangul’Ère 2 (2000) de Christophe Gendron, le protagoniste homo est plongé dans la lecture de Madame Bovary (pp. 310-315). Dans le film « Un autre homme » (2008) de Lionel Baier, on voit justement un extrait de « Madame Bovary » de Claude Chabrol. Le film « La Vie intermédiaire » (2009) de François Zabaleta raconte l’histoire d’une rencontre improbable entre une employée de maison aimant les romans à l’eau de rose et un photographe homosexuel de vingt ans son cadet. Dans le film « Huit Femmes » (2002) de François Ozon, Augustine, la Emma Bovary frustrée (interprétée comme par hasard par Isabelle Huppert, qui a déjà joué Emma Bovary pour Chabrol), lit des romans à l’eau de rose en cachette. Il en est de même pour l’héroïne du film « La Flor De Mi Secreto » (« La Fleur de mon secret », 1995) de Pedro Almodóvar, Leo, qui elle, cette fois, les écrit. Dans la pièce Brigitte, directeur d’agence (2013) de Virginie Lemoine, Damien, le héros travesti M to F, reçoit de son client Monsieur Hamelin les œuvres complètes de Henri de Montherlant, des sœurs Brontë… puis Madame Bovary !

 

BOVARYSME Swimming pool

Film « Swimming Pool » de François Ozon


 

Cependant, cette idolâtrie pour la littérature a des conséquences fâcheuses. « Moi, je lisais beaucoup trop de romans. » (Florence la lesbienne de la pièce Confidences (2008) de Florence Azémar) ; « Il faut toujours que tu en fasses trop. Arrête avec ces bouquins. Ça fait du mal à tout le monde. Même à toi, ça te fait du mal. Au fond, je suis sûr que tu souffres encore plus que moi. » (Suki s’adressant à son amie lesbienne Juna à propos de ses livres de magie, dans la pièce Gothic Lolitas (2014) de Delphine Thelliez) ; etc. Par exemple, dans la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi, la lecture est tellement montée à la tête de la Reine que cette dernière finit aveugle (« N’auriez-vous pas peut-être un peu trop lu, Oh ma reine ? » lui fait remarquer le Rat ; la Reine explique l’origine de sa cécité : « Je me suis usé les yeux à déchiffrer les hiéroglyphes de mes ancêtres. »). Dans le roman Les Liaisons dangereuses (1782) de Choderlos de Laclos, la très bisexuelle Marquise de Merteuil finit par perdre un œil à cause de la petite vérole, mais aussi de s’être rêvée toute-puissante à travers l’écriture de lettres. Dans le roman Dix Petits Phoques (2003) de Jean-Paul Tapie, l’adjuvant Diaz cherche à reproduire à la lettre les histoires macabres de ses romans policiers préférés en tuant les hommes qui l’attirent. Dans le roman Le Joueur d’échecs (1943) de Stefan Zweig, un homme est totalement dépendant d’un livre d’explication des règles du jeu d’échecs qui lui a été donné pendant son incarcération. Pour les deux héroïnes du film « Swimming Pool » (2002) de François Ozon, le livre compte plus que la Réalité, et commande même à l’action : Julie tue Franck pour fournir à Sarah le meurtre de son roman policier. « Je crois que je l’ai tué pour vous ; pour le livre » avoue-elle à la romancière. Dans le film « La Vie d’Adèle » (2013) d’Abdellatif Kechiche, Adèle, l’héroïne lesbienne, est en classe de 1ère L (Littéraire) et ne vit qu’à travers les livres. Elle dira elle-même qu’elle « les adore »… même si on constate bien qu’elle ne sait pas trop de quoi elle parle car elle s’emballe pour le premier roman à l’eau de rose (Marivaux, La Vie de Marianne) qu’elle étudie en cours. Elle boit comme du petit lait tous les propos (très discutables) de ses profs de lettres, et essaie de transposer ce qu’elle entend ou lit sur sa vie réelle et sentimentale. Autant dire que c’est le ratage complet. Dans la pièce À partir d’un SMS (2013) de Silas Van H., Jonathan appelle au secours et crie son insatisfaction amoureuse auprès de son amant Matthieu qui reste sourd et imperturbable dans sa lecture. Dans le film « Love Is Strange » (2014) d’Ira Sachs, en même temps qu’ils entament une relation amicale renforcée qui les fait passer pour homos, les deux adolescents Vlad et Joey se font comme par hasard suspecter de vol de livres en français dans leur bahut. On découvrira qu’en réalité, c’est Ben le grand-oncle homo de Joey, qui est l’auteur du larcin. Il se dénonce bien tard, après que le pauvre Joey se soit fait engueuler sévèrement par son père et presque suspecter d’homosexualité, le temps d’un dîner tendu.

 

Dans la pièce Un Tango en bord de mer (2014) de Philippe Besson, Stéphane, le héros homosexuel quinquagénaire, est un écrivain célèbre. Il se présente comme un fou d’écriture (« Les écrivains sont des monstres anthropophages. »), capable de privilégier ses livres à l’amour (« Rien ni personne n’est capable de rivaliser avec les livres. »). Il ne se sent pas compris de son jeune amant Vincent (« Tu ne les lis pas, mes livres, de toute façon. »), et ce dernier lui pique une crise de jalousie (« En vérité, ce qui était plus important que moi, c’étaient les livres ! »). Stéphane fait passer l’écriture pour un rituel sacré, un processus créatif et créateur impossible à interrompre, un moment en suspension : « Je revenais à toi quand l’écriture cessait. ». Les deux amants vont finir par se séparer à cause de leur divergence de foi aux livres : Vincent n’y croit pas (« La vie n’est pas exactement comme dans les livres… »), Stéphane si (« Tu vois, les romans, c’est comme la vie. »).
 

Comme Emma Bovary les a conduit sur une terre d’illusions et de chagrin, il arrive que certains protagonistes homosexuels finissent par la maudire : « … cette espèce de pouffiasse de Mme Bovary ! » (Fantine dans la pièce Les Miséreuses (2011) de Christian Dupouy) ; « Bovary, c’est fini… » (Gabrielle, l’héroïne lesbienne du roman Je vous écris comme je vous aime (2006) d’Élisabeth Brami, p. 93) Le désenchantement s’exprime dans l’amertume : « J’ai toujours confondu la vie avec les bandes dessinées. » (cf. la chanson « S.O.S. d’un terrien en détresse » de Johnny Rockfort, dans le spectacle musical Starmania) ; « Je lisais toujours des livres dont personne d’autre n’aurait lu plus d’une page. […] Je lis et j’ai lu presque tout ce qui existe : dans ma maison, il n’y a que des livres et du vide. » (Garnet Montrose, dans le roman Je suis vivant dans ma tombe (1975) de James Purdy, pp. 28-29) ; « Tu m’aimes à cause de mes livres. » (Jacques, l’écrivain quinquagénaire s’adressant à son jeune amant Mathan dans la pièce Un Cœur en herbe (2010) de Christophe et Stéphane Botti) ; etc.

 

Dans le film « Call me by your name » (2018) de Luca Guadagnino, Elio, le jeune héros homo de 17 ans, n’arrête pas de dévorer des livres. En général, il le fait près d’un étang-fétiche : preuve que sa démarche intellectuelle est avant tout narcissique. « Je ne sais pas combien de livres j’ai lus ici. » (Elio s’adressant à son amant Oliver en parlant du plan d’eau où ils vont amoureusement se baigner) Miarza, la meilleure amie d’Elio, a compris la posture trompeuse du jeune homme : « Je pense que les gens qui lisent sont un petit peu cachottiers. »
 

Dans le roman Sophia House, La Librairie Sophia (2005), Pawel Tarnowski, homosexuel continent, est libraire et vit dans son monde littéraire pour oublier sa tendance : « Son visage se tordit tandis qu’il regardait le labyrinthe de livres. Littérature ! Littérature – les Olympiades des nains de jardin ! Bavardage des déments ! Il fit un pas vers l’avant et renversa une étagère de livres par terre. Puis il brisa une étagère, puis une autre. Saccageant toute la boutique, il jeta les livres à gauche et à droite, renversant les étalages, tapant du pied de-ci de-là dans les tas de mots. Des millions et des millions de mots inutiles, des mots regroupés en une série d’illusions, des mots qui promettaient tout et n’apportaient rien. » (p. 176) Il s’est fait courtiser par un écrivain, Goudron, bien plus âgé que lui.
 

En général, le personnage homosexuel est arrivé au bovarysme par la misanthropie, la peur de la réalité et des autres, et parce qu’il ne s’acceptait pas lui-même. Par exemple, dans la pièce Chroniques des temps de Sida(2009) de Bruno Dairou, le héros veut cacher ses origines « campagnardes/ploucs » et la honte qu’il éprouve à l’égard de ses parents soi-disant incultes : « Je compensais avec toutes les lectures qui me tombaient sous la main. » Dans le film « La Meilleure façon de marcher » (1975) de Claude Miller, Philippe est toujours en train de bouquiner au lieu de se mêler à ses camarades de la colo d’été qu’il est censé encadrer. Dans le film « Joyeuses Funérailles » (2007) de Franz Oz, Robert est un écrivain célèbre tandis que Daniel son frère est un écrivain raté.

 

Le livre est parfois le symbole de l’homosexualité du personnage. « Tu es trop maniéré. On dirait un étudiant en lettres. » (Gérard s’adressant à son fils homo Édouard, dans la pièce En ballotage (2012) de Benoît Masocco) ; « Vous interrompez une pipe historique. » (Jenko feignant de se faire sucer dans la bibliothèque du lycée par son collègue Schmidt, dans le film « 22 Jump Street » (2014) de Phil Lord et Christopher Miller) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « Giallo Samba » (2003) de Cecilia Pagliarani, c’est en rendant ses livres à Monica que Claudia rejette sa propre homosexualité : « Entre nous, c’est fini depuis longtemps. Tu dois le comprendre. Reprends tes livres… » Dans le roman At Swim, Two Boys (Deux garçons, la mer, 2001) de Jamie O’Neill, Jim rêve de passer sa vie aux côtés de son amant Doyler, à lire des livres. Dans le roman Journal de Suzanne (1991) d’Hélène de Monferrand, Erika explique a posteriori à Suzanne qu’elle savait d’avance son homosexualité : « Je sentais que tu aimais les femmes. Ou du moins je sentais que je te faisais de l’effet. J’étais sûre que j’arriverais à te convaincre. Tu sais, je lisais des livres, chez mon cousin… Je savais. » (pp. 196-197) Plus tard, le terme « bovarysme » finit par tomber : « Erika avait prononcé, parlant de son propre cas, le mot de bovarysme. » (idem, p. 247) Dans le film « Como Esquecer » (« Comment t’oublier ? », 2010) de Malu de Martino, l’héroïne lesbienne, Julia, est prof de lettres à l’université, et se fait draguer par Carmen, une étudiante qui la met devant le paradoxe de leur lesbianisme mutuel : « Apparemment, je ne suis pas la seule à confondre fiction et réalité. » Tout le film tourne autour du roman Les Hauts de Hurlevent (1847) d’Emily Brontë. D’ailleurs, le meilleur ami gay de Julia, Hugo, en joue l’adaptation théâtrale.

 

L’homosexualité est présentée comme une vérité livresque. C’est ce que traduisent ces quelques lignes du Garçon d’Italie (2003) de Philippe Besson : « Alors, d’un coup, il me faut admettre que l’énigme de Luca ne m’est pas apparue quand j’ai lu le nom d’un inconnu sur la première page d’un livre rangé dans sa bibliothèque. » (Anna, p. 208)

 

BOVARYSME Librairie

Ça se passe dans une librairie…


 

En somme, le livre est considéré comme l’amant, et finit même par se substituer au véritable être « aimé » : « Dans le lit où nous nous glissâmes avec délices, nous voulûmes reproduire ce que nous avions entrevu dans des films ou lu dans ces livres où l’auteur semblait dire : ‘Voici l’Amour’. » (Essobal Lenoir dans sa nouvelle « Un Jeune homme timide » (2010), p. 44) ; « En le regardant mieux, il me parut semblable par ses manières à l’homme qui regardait l’éphèbe au musée. » (Alexandra, la narratrice lesbienne parlant d’un libraire homosexuel, dans le roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, p.43) ; « Ce sont vos lettres qui m’ont grisée. » (Roxane s’adressant à Christian dans la pièce Cyrano intime (2009) d’Yves Morvan) ; « Je lui montrais comment faire une explication pour le bac en français. On avait un groupement de textes tiré des Fleurs du mal. Quand je relisais avec lui Parfum exotique, j’avais des frissons des pieds à la tête. J’avais l’impression que ça parlait de lui, de nous. » (Mourad, le héros homo, en parlant de son ami Esteban, dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, p. 339) ; « Vous parcourez la littérature dans tous les sens. Vous l’embrassez des deux côtés. Elle vous embrasse en retour. » (la voix narrative homosexuelle parlant d’elle à la deuxième personne du pluriel, dans le roman N’oubliez pas de vivre (2004) de Thibaut de Saint Pol, p. 190) ; « Ce monde dont parle les livres existe donc bien ! » (idem, p. 74) ; « Je ne savais pas que tu aimais Cocteau. Je n’ai pas lu Les Enfants terribles. Je crois que le titre anglo-saxon est The Holy Terrors. Je vais essayer de le trouver en français. Je suis impatient : ce sera comme déguster un morceau de toi. » (Chris s’adressant à son amant Ernest dans le roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 48) ; « Je n’avais jamais eu d’aventure avec une femme et sur le moment je compris à peine que j’y courais tout droit. Je croyais encore, probablement, obéir à l’impulsion de quelque sentiment platonique, esthétique, puisé dans l’histoire de l’art ou dans les livres. » (Laura, l’héroïne lesbienne du roman Deux femmes (1975) d’Harry Muslisch, p. 28) ; « Nous aimions les mêmes choses, les mêmes livres surtout, et elle était fascinée par le milieu qui était le mien, et qu’elle n’avait fréquenté jusqu’à présent que dans les romans. » (Suzanne en parlant de sa camarade de classe Jacqueline, dans le roman Journal de Suzanne (1991) d’Hélène de Monferrand, p. 39)

 

Film "the Watermelon Woman" de Cheryl Dunye

Film « the Watermelon Woman » de Cheryl Dunye


 

Par exemple, dans la pièce Gouttes dans l’océan (1997) de Rainer Werner Fassbinder, les deux amants, Franz et Léopold, sont férus de lecture… ou plutôt se le font croire pour se draguer mutuellement. « Je lis beaucoup et je vais au théâtre. » déclare Franz. Il rajoute que « ce qu’il y a de plus important dans sa vie, ce sont les livres ». Dans la série Ainsi soient-ils (épisode 6 saison 1), Emmanuel a inscrit Guillaume (son futur amant) pour l’inventaire des livres anciens de la bibliothèque du séminaire. Dans le film « Le Bal des vampires » (1968) de Roman Polanski, le vampire mord un livre à pleines dents. Dans le film « I Love You Phillip Morris » (2009) de Glenne Ficarra et John Requa, le couple Phillip et Steven se rencontre et se forme précisément dans la bibliothèque carcérale. Dans le film « La Robe du soir » (2010) de Myriam Aziza, Juliette embrasse le livre La Dentellière (1974) de Pascal Lainé offert par sa prof de français, Mme Hélène Solenska, qui attise en elle se premiers émois lesbiens. Dans le film « A Single Man » (2009) de Tom Ford (autre production cinématographique nostalgico-bobo), les amants homosexuels rêvent leur vie comme si elle était un roman : par exemple, on voit le couple Jim et George en train de lire « en parfaite communion » dans leur salon ; George est d’ailleurs prof de lettres à la fac. Dans le film « Nuits d’ivresse printanière » (2009) de Lou Ye, Wang Ping est libraire, et les deux amants homosexuels se lisent des livres entre eux. Dans le film « Vil Romance » (2009) de José Celestino Campusano, Raúl et Roberto sont réunis par la lecture des journaux. Le roman A Glance away (1961) de John Edgar Wideman entrelace les monologues intérieurs d’un ex-drogué noir et d’un professeur de littérature blanc et homosexuel. Dans le film « The Talented Mister Ripley » (« Le Talentueux M. Ripley », 1999) d’Anthony Minghella, Tom, le héros homosexuel psychopathe, lit tout le temps des romans. Dans le film « Vita et Virginia » (2019) de Chanya Button, il est montré une confusion totale entre l’amour et l’écriture. L’écrivaine Vita Sackville-West est littéralement subjuguée par l’écrivaine Virginia Woolf : « Je suis ensorcelée par votre écriture. » lui avoue-t-elle. Et leur histoire sentimentale est avant tout épistolaire. Virginia Woolf ne tombe amoureuse que de ceux qui chantent les louanges de ses livres.

 

Dans le roman Je vous écris comme je vous aime (2006) d’Élisabeth Brami, Gabrielle et Émilie entretiennent une relation épistolaire totalement schizophrénique et adolescente, malgré leur grand âge, puisque leur rencontre est ré-écrite et sublimée par l’écriture, alors qu’elle ne repose sur presque rien : en effet, elles ne se sont vues qu’une seule fois… et pourtant cela ne les empêche pas de faire de l’impossibilité de leur amour son unique possibilité. On a l’impression que chacune des deux héroïnes se tourne son film toute seule, se contemple narcissiquement dans le miroir de ses missives manuscrites, et s’organise une séance de masturbation individuelle en utilisant sa destinataire invisible comme prétexte pour « se sentir aimante » : « Enfin, elle [Gabrielle] redécouvre l’état d’écriture, jubile à évoluer parmi les créations de son esprit, éprouve sa toute-puissance à l’égard des personnages, repousse les limites des mots, affronte le courage de dire. » (p. 98) ; « Lorsqu’elle [Gabrielle] écrit, des vagues émotions la traversent. […] Elle n’a jamais ressenti cela. Elle se sent vivante. » (p. 99) On retrouve la même complaisance puérile et narcissique avec le film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta, dans lequel Denis, un Français, construit sur Internet une « conjugalité épistolaire » vieille de 19 ans avec un amant lointain nord-américain, Luther, à qui il raconte tout ce qu’il vit au jour le jour (aujourd’hui, j’ai mangé une pomme…), et qu’il ne voit que très épisodiquement (juste pour « niquer », en fait…). D’ailleurs, ces deux étrangers l’un pour l’autre se donnent l’illusion qu’ils s’aiment et se connaissent par cœur parce qu’ils ont eu le coup de cœur pour le même roman, Le Quatuor d’Alexandrie (1957) de Lawrence Durrell. Leurs échanges sont truffés d’allusions à leurs goûts individuels, à leurs sensations d’Amélie Poulain ratées, de références littéraires privées qui ne délivrent aucun message… sauf celui de la volupté nihiliste. On s’épanche sur ses petits goûts et sur le « bonheur d’écrire » pour oublier qu’on n’aime que soi et l’irréel dans l’histoire. Dans le film « A Moment in the Reeds » (« Entre les roseaux », 2019) de Mikko Makela, Leevi, le héros homosexuel finlandais, est thésard en littérature depuis 5 ans à Paris. Il travaille sur deux poètes : Kaarlo Sakia et Arthur Rimbaud. Tareq, son amant syrien, lui demande des conseils de lecture.

 

Dans le film porno « New-York City Inferno » (1978) de Jacques Scandelari, les deux héros maintiennent une relation épistolaire à distance. Et c’est juste drôle de voir comme le romantisme des mots d’amour employés par Paul (la lecture de passages de sa lettre ponctue le film comme un fil rouge) contraste avec ses infidélités sexuelles étalées à l’écran. Plus le personnage homosexuel conte fleurette et s’évade dans les hautes sphères de la pensée « littéraire », plus il s’expose en actes au mensonge et à la violence.

 

Le livre, en plus de constituer un écran de fumée sur la véritable ouverture d’esprit et sur l’intelligence des héros homosexuels, semble être leur cache-misère privilégié pour cacher une imposture, la caution esthético-morale pour ne pas regarder leurs souffrances en face ni la violence de la pratique homosexuelle. « Pourquoi n’avais-je sur les livres que le goût triste de la cendre ? » (Jacques, le quinquagénaire s’adressant au jeune Mathant de 19 ans, au lendemain de leur nuit d’amour, dans la pièce Un Cœur en herbe (2010) de Christophe et Stéphane Botti) Par exemple, dans le film « The Boys In The Band » (« Les Garçons de la bande », 1970) de William Friedkin, le groupe de potes homos a tout l’air d’une confrérie d’amateurs de haute littérature : Harold et Michael, qui vivent en colocation, possèdent une grande bibliothèque ; on voit toujours Hank un livre à la main, se la jouer nouveau Prix Goncourt de Littérature. En réalité, ce n’est que de la gueule ou du décor. Emory, par exemple, avoue cyniquement que « le dernier bouquin qu’il a commencé à lire, c’était en 1912 ». Et les ouvrages que les amis feuillettent sont majoritairement des livres d’art à la plus grande gloire de leurs actrices glamour.

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

Comme on peut régulièrement le constater dans le monde réel, il existe des liens invisibles très forts entre les livres et les personnes homosexuelles.

 

Film "Les Équilibristes" de Nico Papatakis

Film « Les Équilibristes » de Nico Papatakis


 

Il y a parmi elles des lecteurs maladifs : Frédéric II, le Grand Frédéric de Prusse, se piquait de philosophie et de littérature ; Louis II de Bavière était un grand lecteur jamais rassasié. Certains disent même imiter leurs livres comme des Don Quichotte fous : « … Ores, estant d’aventure en la librairie du dict château, je trouvai un livre latin de la vie et des mœurs des Césars de Rome, par un savant historien qui a nom Suetonius. Le dict livre était orné d’images fort bien peintes, auxquelles se voyaient les déportements de ces empereurs païens. Et je lus, en cette belle histoire, comment Tiberius, Caracalla et autres s’esbattaient avec des hommes et des enfants et prenaient plaisir à les martyriser. Sur quoi je voulus imiter les dicts Césars et, le mesme soir, je commençai à le faire en suivant les images de la leçon du livre… » (Gilles de Rays écrivant au Roi de France Charles VII, cité dans l’essai Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970) de Jean-Louis Chardans, p. 132)

 

Plus proche de nous, on trouve beaucoup de sujets homosexuels parmi les profs de lettres (le fameux trans M to F français Bambi, le compositeur britannique Bill Pritchard, Jean-Louis Bory, Maurice Pinguet, Henri Chapier – qui a été professeur de français au lycée de Suresnes en 1958 –, etc.) et les romanciers. Dans son essai autobiographique La Vie dure : Éducation sentimentale d’une lesbienne (2010), l’écrivaine lesbienne Paula Dumont se décrit elle-même comme « une consciencieuse prof de Lettres qui a passé sa vie à compulser des dictionnaires » (p. 136).

 

Beaucoup d’auteurs homosexuels avouent leur passion précoce pour les livres, parfois considérés comme des reliques sacrées : « Mon cousin fit une fois la remarque que je ne lisais pas seulement des livres mais des bibliothèques. » (Carson McCullers dans la biographie Carson McCullers (1995) de Josyane Savigneau, p. 34) ; « À environ dix ans, je lisais très assidûment des livres pour fillettes. » (un patient homo cité dans l’article « Le complexe de féminité chez l’homme » de Félix Boehm, sur l’ouvrage collectif Bisexualité et différence des sexes (1973), p. 441) ; « J’étais une dévoreuse, la bibliothèque. » (Anne citée dans l’essai L’Homosexualité dans tous ses états (2007) de Pierre Verdrager, p. 87)

 

Hanté, comme il le dit lui-même, par « cette croyance » bibliophile qu’il a volontairement adoptée, l’écrivain français Marcel Proust excuse son isolement social par « la lecture, la rêverie, les larmes et la volupté » (Marcel Proust, Du côté de chez Swann (2000), p. 20), et par l’identification (voulue) complète avec les héros de ses lectures : « Il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage. » (idem, p. 11) Pour le romancier Renaud Camus, vivre, c’est essayer de « reproduire des bonheurs qu’on a lus » (Renaud Camus, interviewé dans le documentaire « L’Atelier d’écriture de Renaud Camus » (1997) de Pascal Bouhénic). Le couturier Yves Saint-Laurent, à 15 ans, illustra de ses propres dessins le roman Madame Bovary.

 

Il n’est pas très étonnant que l’homosexualité latente de Gustave Flaubert, le papa d’Emma Bovary, soit évoquée dans le Dictionnaire des Homosexuels et Bisexuels célèbres (1997) de Michel Larivière. Certains défenseurs de la Queer Theory vont même jusqu’à récupérer le fameux « Madame Bovary c’est moi » prononcé par Flaubert lui-même (François Cusset, Queer Critics (2002), p. 111) pour prouver la bisexualité latente du romancier français !

 

Toute sa vie, le couturier Yves Saint-Laurent s’est pris pour un personnage littéraire puisqu’il baptisait les pièces de ses maisons des prénoms des héros proustiens ; et il se faisait surnommer « Swann » à l’étranger : « Swann est un personnage qui a beaucoup fasciné Yves. Quand il voyageait, il se faisait appeler Swann. » (Pierre Bergé dans le documentaire « Yves Saint-Laurent et Pierre Bergé : l’Amour fou » (2010) de Pierre Thoretton)

 

Film "Drean Boy" de James Bolton

Film « Dream Boy » de James Bolton


 

En général, le bovarysme indique l’existence d’un viol, ou d’un fantasme de viol. « L’errance ne pouvait pas durer, je le savais. J’avais trouvé refuge dans le couloir qui menait à la bibliothèque, désert, et je m’y suis réfugié de plus en plus souvent, et quotidiennement, sans exception. » (le protagoniste fuyant ses camarades de classe au collège, qui le maltraitent et l’insultent de pédé, dans le roman En finir avec Eddy Bellegueule (2014) d’Édouard Louis, p. 36) ; « J’étais aussi timide et donc lointain, paraissais hautain dans la conversation de mes camarades, et m’isolais à la bibliothèque jusque très tard le soir. Je cultivais cette image pour échapper à toute investigation dans ma vie. […] J’avais trouvé réconfort et solution à mes angoisses en m’asseyant confortablement dans la cour de récréation, un livre à la main, pour éviter qu’ils m’approchent. » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), pp. 27-28) ; « La lecture et l’écriture m’ont alors sauvé. Très jeune, je me suis inventé un univers. » (Jean Le Bitoux, Citoyen de seconde zone (2003), p. 26) ; « Je me réfugiais dans l’écriture, mon exutoire de toujours. » (Jean-Claude Janvier-Modeste, dans son autobiographie Un Fils différent (2011), p. 146) ; « Après le déjeuner, au lieu de rester dans le salon, où les invités peu à peu affluaient, je me réfugiais dans le bureau, entre les livres, furetant dans les étagères. […] » (Dominique Fernandez, Ramon (2008), p. 37) ; « Les autres garçons admirent que je préférasse les livres à leurs jeux. » (Gore Vidal, Palimpseste – Mémoires (1995), p. 124) ; « La seule occupation qui me reste, quand je suis seule, celle qui ne me sera jamais reprochée, c’est la lecture. J’ai su lire à cinq ans, je peux lire du matin au soir tout ce qui me tombe sous la main, livres d’école, journaux, revues, imprimés divers. » (Paula Dumont, Mauvais Genre (2009), p. 53) ; « Je suis […] une femme qui a survécu en remplaçant les enfants par les diplômes, les bibliothèques dévorées, les livres avalés et pondus, sans oublier les petites chiennes… » (idem, p. 56) ; « J’étais interne, loin de ma famille, et, dans le silence de la bibliothèque, je dévorais les volumes d’un roman-fleuve : À la recherche du temps perdu. À 13 ans, j’avais lu Eugénie Grandet. C’est à l’héroïne que je m’identifiais. J’épousais la désillusion d’une jeune fille abandonnée par son séducteur. […] À quinze ans, faute de pouvoir me désigner ou me dire, je me donnai une ‘famille romanesque’ – des hommes qui vivaient ce qu’inconsciemment j’avais deviné être mon avenir. Dès mes 15 ans, je ne me sentis plus seul. Je compris ma manière singulière d’être heureux et de souffrir. » (Hugo Marsan, « Proust, les jeux du désir et du hasard », dans la revue Magazine littéraire, n°426, décembre 2003, p. 41) ; « Je devais être en classe de troisième, peu avant la fin du collège. Il y avait un autre garçon, plus efféminé encore que moi, qui était surnommé ‘la Tanche’. Je le haïssais de ne pas partager ma souffrance, de ne pas chercher à la partager, ne pas essayer d’entrer en contact avec moi. Se mêlait pourtant à cette haine un sentiment de proximité, d’avoir enfin près de moi quelqu’un qui me ressemblait. Je le regardais d’un œil fasciné et plusieurs fois j’avais essayé de l’approcher (uniquement lorsqu’il était seul à la bibliothèque, car il ne fallait pas que je sois vu en train de lui parler). » (Eddy Bellegueule dans le roman autobiographique En finir avec Eddy Bellegueule (2014) d’Édouard Louis, p. 195-196) ; etc.

 

Très souvent, dans l’esprit des personnes homosexuelles, on lit une confusion entre littérature et amour (rien que le titre choisi par la romancière Élisabeth Brami pour son roman Je vous écris comme je vous aime (2006) le signifie !). Par exemple, dans le docu-fiction « Le Deuxième Commencement » (2012) d’André Schneider, les deux amants Laurent et André saupoudrent leur relation chaotique et creuse de références littéraires pour lui apporter une consistance mélodramatique.

 

Caricature de Jean Lorrain

Caricature de Jean Lorrain


 

Même si intellectuellement tout a l’air de tourner rond dans leur tête, on se rend compte que, chez beaucoup d’entre elles, le problème de la captation du désir par le livre n’est pas consciente ni réglée, qu’il concerne le cœur et non d’abord le bon fonctionnement du cerveau. Peu de distance semble être prise avec ce qu’elles lisent. « J’ai lu la Recherche comme un documentaire sur l’homosexualité et j’ai pris au pied de la lettre toutes les informations que j’y ai trouvées. » (Paula Dumont, Mauvais Genre (2009), p. 77) ; « J’avais lu trop de livres, vu trop de films. Ma vie et mes sentiments me dépassaient. » (Abdellah Taïa, Une Mélancolie arabe (2008), p. 41) ; etc.

 

 

Le premier émoi homosexuel de certains individus homosexuels semble avoir été suscité par les livres : « C’est par les livres que c’est venu. » (Luc cité dans l’essai L’Homosexualité dans tous ses états (2007) l’essai Pierre Verdrager, p. 87) ; « Toujours est-il que ce garçon brièvement fréquenté au lycée me donna le goût des livres, un rapport différent à la chose écrite, une adhésion à la croyance littéraire ou artistique, qui ne furent au début que joués, et qui devinrent chaque jour un peu plus réelles. » (Didier Éribon, Retour à Reims (2010), p. 178) ; « Thomas Mann lit Blüher pour la première fois et note dans ses carnets les plus intimes qu’il retrouve chez cet auteur sa propre homosexualité. » (Philippe Simonnot, Le Rose et le Brun (2015), p. 119) ; etc. Dans le documentaire « Le Bal des chattes sauvages » (2005) de Véronika Minder, une femme lesbienne affirme que son homosexualité a trouvé corps grâce à son dictionnaire. Dans mon cas personnel, je sais que les illustrations réalistes de Roger Payne (j’apprendrai plus tard il est un célèbre dessinateur de nus pornographiques gays) dans de banaux livres de Grèce Antique pour enfants, a beaucoup impacté mes yeux d’adolescents et a servi de détonateur de mon désir homosexuel.

 

BOVARYSME Payne

 

Dans le cadre de la drague gay ou lesbienne, énormément de personnes homosexuelles érotisent et saupoudrent de références littéraires leurs pulsions sexuelles pour leur donner une légitimité artistique et amoureuse. C’est une technique de drague cousue de fils blancs, mais qui remporte actuellement un fort succès auprès des nombreux dandys esthètes bobos du « milieu homosexuel » (passant leur temps à se dire « hors milieu »…) : « Tu n’étais pas comme moi qu’un usager anonyme du 7h19, gare du Ranci-Villecomble-Montmerveil ; mais quoique le hasard seul nous eût placés en vis-à-vis ce jour-là, notre rencontre s’inscrivit au premier instant comme une évidence dans son livre. […] Je ‘lisaisMaurice, le roman d’Edward Morgan Forster, et toi aussi, mais tu le disais vraiment, et en version originale. Qui étais-tu, que voulais-tu ? Si je m’affichais avec ce livre, qu’il me semblait avoir suffisamment lu en voyant le film qu’en avait tiré James Ivory, c’était parce que j’aspirais à un amour aussi… comment dire ? Romantique. Par ce truchement, peut-être forcerais-je le destin ? […] Ainsi la coïncidence du livre constituait-elle un signe susceptible de m’encourager à t’aborder. » (Essobal Lenoir dans sa nouvelle « Un jeune homme timide » (2010), pp. 42-43) ; « Ah la littérature ! Quelle invention géniale pour séduire les femmes ! […] Quels ravages je vais faire auprès des jeunes goudous, à cent ans, quand mon talent sera enfin reconnu ! » (Catherine dans l’essai autobiographique La Vie dure : Éducation sentimentale d’une lesbienne (2010) de Paula Dumont, p. 176)

 

Il y a une forme de théâtralité pleurnicharde et dépressive dans la préférence homosexuelle pour les lettres au détriment du Réel. « Il pleurait. De joie. De peur. De déchirement. De Paris. D’être là, pas loin de la tombe de Marcel Proust. » (Abdellah Taïa parlant de lui à la troisième personne, dans son autobiographie Une Mélancolie arabe (2008), pp. 62-63) Beaucoup de personnes homosexuelles se réfugient dans l’univers figé des romans parce qu’elles considèrent que la vie, la réalité, et l’amour, sont des mascarades, et qu’elles sont les personnages impuissants de cette mascarade. La lecture devient pour elle une posture d’arrogance, de l’ordre de la supériorité suffisante de la grande bourgeoise que tout agace et que tout indiffère.

 

Film "Guillaume et les garçons, à table !" de Guillaume Gallienne

La mère de Guillaume, lisant un roman Harlequin, dans le film « Guillaume et les garçons, à table ! » de Guillaume Gallienne

 

Mais le bilan existentiel reste amer : « J’ai eu le sentiment d’une intensité terrible que j’avais gâché ma vie entière en ne suivant pas le Christ comme il le voulait. Alors où en suis-je à quatre-vingt ans ? Que vaut cette accumulation de livres que je laisse derrière moi ? » (Julien Green face au Saint Suaire de Turin, dans son autobiographie L’Arc-en-ciel, Journal 1981-1984, 12 juillet 1981, p. 50)
 
 

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Code n°23 – Boxe

boxe

Boxe

 

 

NOTICE EXPLICATIVE

 

Film "Garçons d'Athène" de Constantinos Giannaris

Film « Garçons d’Athène » de Constantinos Giannaris


 

Pourquoi y a-t-il tant de boxeurs dans les œuvres de fiction traitant d’homosexualité ? Puisque dans la réalité concrète, on voit bien que les boxeurs ne sont pas spécialement homos ni même efféminés (… peut-être parfois lesbiennes, et encore…). Plutôt le contraire ! Ce code est à prendre dans son sens symbolique, bien sûr, comme beaucoup des codes de ce Dictionnaire des Codes homosexuels (qui ne sont pas des « vérités » et des généralités sur les individus homos réels, mais des contours probables de leur désir homosexuel). La boxe symbolise très bien le désir homosexuel dans la mesure où elle est l’alliance de l’amour et de la violence, de l’esthétique et de la mort (exactement comme pour la corrida). Le corps à corps fusionnel entre les deux boxeurs cinématographiques annonce en général une liaison amoureuse destructrice, ou bien parfois un conflit intérieur passionnel dû à la bisexualité de l’un des protagonistes homosexuels.

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Liaisons dangereuses », « Adeptes des pratiques SM », « Fusion », « Don Juan », « Solitude », « Coït homosexuel = viol », et « Corrida amoureuse », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

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FICTION

 

Film "Les Yeux de sa mère" de Thierry Klifa

Film « Les Yeux de sa mère » de Thierry Klifa (avec le boxeur homo)


 

Le personnage homosexuel pratique la boxe, ou bien tombe amoureux d’un boxeur : c’est ce que l’on voit par exemple dans le film « Borstal Boy » (2000) de Peter Sheridan, le film « Like It Is » (1998) de Paul Oremland, le dessin Tijuana Muscle (2006) de Xavier Gicquel, le film « Hazel » (2012) de Tamer Ruggli, la série Hit & Miss (2012) d’Hettie McDonald (Mia, le héros transsexuel M to F pratique la boxe), la chanson « Boxing Club » d’Alizée, le film « Maurice » (1987) de James Ivory, le film « Le Trou aux folles » (1979) de Franco Martinelli, le dessin Boxeurs (2005) de Boris X, le film « Reflection On A Goldeneye » (« Reflets dans un œil d’or », 1967) de John Huston (où Leonora s’intéresse plus au matche de boxe que le major Weldom, davantage occupé à regarder de loin son amoureux…), le conte Papa porte une robe (2004) de Piotr Barsony (dans lequel Jo Cigale, le papa de Gégé, 7 ans, ne peut plus boxer, et se met à danser en se travestissant : « Papa porte une robe… Il est triste, le fils du boxeur… » dit son fils), le film « Praia Do Futuro » (2014) de Karim Aïnouz (avec Ayrton qui simule un combat de boxe dans le vide), le film « Rocco et ses frères » (1960) de Luchino Visconti, le film « Les Nuits fauves » (1991) de Cyril Collard, le vidéo-clip de la chanson « Je t’aime Mélancolie » de Mylène Farmer (avec le combat de boxe sulfureux), le vidéo-clip de la chanson « Et c’est parti ! » de Nâdiya, le vidéo-clip de la chanson « Too Much » des Spice Girls, le film « Rude » (1995) de Clement Virgo, le film « Fighting Tommy Riley » (2005) d’Eddie O’Flaherty, le film « La Ville » (1998) de Yousry Nasrallah, le conte El Laucha Benítez Cantaba Boleros (1995) de Ricardo Piglia (avec le « Viking », le fantasme de l’homosexuel), la pièce L’Anniversaire (2007) de Jules Vallauri, le film « À cause d’un garçon » (2001) de Fabrice Cazeneuve (avec le personnage de Régis), le film « Kids Return » (1996) de Takeshi Kitano, le film « On ne choisit pas sa famille » (2011) de Christian Clavier (avec une scène de boxe entre femmes), le film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta (avec la photo d’un boxeur), le film « Ixe » (1982) de Lionel Soukaz, le film « Wild Side » (2004) de Sébastien Lifshitz (avec Jamel et Mikhail), la B.D. (de La P’tite Blan) Coming Soon et Coming Out (2010) de Blan et Galou, le film « Le Planeur » (1999) d’Yves Cantraine (Fabrice pratique la boxe, et il est repéré par son amant homosexuel pour la première fois lors d’une séance d’entraînements), le film « Garçons d’Athènes » (2000) de Giannaris Constantinos, le film « Fils préféré » (1993) de Nicole Garcia (Francis est rejeté par son père qui voulait en faire un boxeur), le film « L’Embellie » (2000) de Jean-Baptiste Erreca (avec Saïd et Karim), le film « Jerking » (2007) de Val Desjardins, le film « Wrestling » (2007) de Grimur Hakonarson (avec les deux lutteurs homos), le film « Chéri » (2009) de Stephen Frears, la pièce Ma double vie (2009) de Stéphane Mitchell (avec le judo cette fois), l’album de dessins Un Livre blanc (2002) de Copi (dans lequel le boxeur est féminisé : « La colombe de la paix, un gros pigeon blanchâtre, ex-boxeur », p. 79), le film « Bettlejuice » (1988) de Tim Burton (avec la femme-boxeur), le film « Brüno » (2009) de Larry Charles, le film « Un Amour à taire » (2005) de Christian Faure, la pièce Casimir et Caroline (2009) d’Ödön von Horváth, le film « Vil Romance » (2009) de José Celestino Campusano, le roman La Mort difficile (1926) de René Crevel, l’opérette Ketty Boxeur (1927) de Gaston Gabaroche, le film « Beautiful Boxer » (2004) d’Ekachaï Uekrongtham, le roman El Misántropo (1972) de Llorenç Villalonga, le roman A Sodoma En Tren Cobijo (1933) d’Álvaro Retana (avec le personnage de Nemesio), la pièce D’habitude j’me marie pas ! (2008) de Stéphane Hénon et Philippe Hodora, le film « L’Air de Paris » (1954) de Marcel Carné, le film « La Dernière Rafale » (1948) de William Keighley, le film « La Polka des marins » (1951) d’Hal Walker, le film « Adam est… Ève » (1954) de René Gaveau, le film « Hold-up à Londres » (1960) de Basil Dearden, le film « Les Lunettes d’or » (1987) de Giuliano Montaldo, le film « La Parade » (2011) de Srdjan Dragojevic, le film « À toute vitesse » (1995) de Gaël Morel, le one-man-show Comme son nom l’indique (2008) de Laurent Lafitte, etc. Par exemple, dans le film « Plan B » (2010) de Marco Berger, Bruno a accroché un poster d’un boxeur noir chez lui. Dans le vidéo-clip de la chanson « College Boy » d’Indochine, le protagoniste principal, homosexuel, pour se défouler, boxe dans le vide. Dans la pièce Hétéro (2014) de Denis Lachaud, le couple des deux « pères » homosexuels de Gatal s’affublent sans cesse de sobriquets à la fois affectueux et machistes : l’un d’un appelle toujours l’autre « mon Boxeur » pour l’un.

 

Film "Like It Is" de Paul Oremland

Film « Like It Is » de Paul Oremland


 

Dans l’idée, le personnage homosexuel est tenté par les sports de combat : « Si j’abandonne les études, je me mettrai au karaté : ce sport est génial. Ton père trouverait bizarre qu’un jeune homo aime les arts martiaux, mais ma passion est sincère. » (Chris s’adressant à son amant Ernest dans le roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus (2010), p. 119) ; « Olivier a fait de la boxe. » (Jacques, l’ex d’Olivier, dans la pièce Un Cœur en herbe (2010) de Christophe et Stéphane Botti) ; « Y’a de la boxe, si tu veux. » (Juna proposant différents jeux vidéo à son amante Kanojo, dans la pièce Gothic Lolitas (2014) de Delphine Thelliez) ; « Je boxe pour la liberté d’expression. » (la figure de Sergueï Eisenstein, homosexuel, simulant de boxer dans le vide, dans le film « Que Viva Eisenstein ! » (2015) de Peter Greenaway) ; « Les choses ont bien changé depuis que tu t’es mis à boxer des gens. » (Otis s’adressant à son meilleur ami gay Éric, dans l’épisode 8 de la saison 1 de la série Sex Education (2019) de Laurie Nunn) ; etc.

 

Téléfilm "Un Amour à taire" de Christian Faure

Téléfilm « Un Amour à taire » de Christian Faure


 

Le boxeur incarne l’Éternel masculin qui fait fantasmer le personnage homosexuel. « Le Père Benicho, à la boxe, il est champion ! » (Bernard, le héros homo de la pièce À quoi ça rime ? (2013) de Sébastien Ceglia) ; « Il a même fait un sermon contre la boxe ! » (Bryan, le héros homosexuel parlant du père Raymond, dans la pièce Les Vœux du Cœur (2015) de Bill C. Davis) ; etc. C’est la raison pour laquelle ce combattant est souvent féminisé ou homosexualisé par celui qui rêverait de l’avoir dans ses bras.

 

Dida Diafat

Dida Diafat, l’icône fantasmatique de la boxe médiatisée


 

Le désir de boxe est également présenté par le personnage homosexuel comme l’expression d’un amour passionnel qui conduit à la mort, comme une démarche esthétisée de vengeance à l’encontre de son amant dont il ne supporte plus la domination. « Et j’ai compris. Khalid était mon ennemi. J’étais son ennemi. C’était écrit. Rien ne pouvait plus changer cette fatalité. J’ai fermé les yeux, moi aussi. Pour mieux me préparer au dernier combat. Le dernier round. Le dernier chapitre. L’un contre l’autre. » (Omar dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 163) ; « Petra et elle s’étaient écartées l’une de l’autre et se tenaient à présent face à face sur le canapé, comme si elles s’apprêtaient à entamer un match de boxe ou un jeu de ficelle. » (Jane, l’héroïne lesbienne en couple avec Petra, dans le roman The Girl On The Stairs, La Fille dans l’escalier (2012) de Louise Welsh, p. 54) ; etc.

 

Les Lunettes d'or (titre original : Gli occhiali d'oro) est un film italien réalisé par Giuliano Montaldo

Film « Les Lunettes d’or » de Giuliano Montaldo


 

La boxe peut être enfin le masque du viol, une manière pour le héros homo de sortir les griffes – ou plutôt les gants, ici… –pour prendre sa revanche sur son agresseur sexuel. Dans le film « Corps à corps » (2009) de Julien Ralanto, par exemple, l’héroïne Raphaëlle se met à la boxe et au lesbianisme pour remonter la pente du viol qu’elle vient de subir (deux hommes l’ont coincée dans une rue isolée), pour sauver la face et jouer la dure. Dans le téléfilm « Baisers cachés » (2017) de Didier Bivel, Louis, le héros homosexuel, joue de la boxe. Il semble pratiquer ce sport pour plaire à son père et par homophobie, pour s’endurcir. D’ailleurs, c’est lorsqu’il assume son homosexualité qu’il dira « Je n’ai plus envie de boxer. »… ce à quoi Stéphane, le père de son amant Nathan, lui rétorquera : « Tu boxes pour qui ? Pour ton père ou pour toi ? »

 

La pratique des arts du combat n’est pas sans conséquences fâcheuses. La boxe est la forme sportive que le machisme homophobe et le désir homosexuel se choisissent souvent pour frapper et violer les protagonistes homosexuels. « Je crois que c’est le dernier round. » (Harold, le héros homosexuel capitulant la soirée entre amis homos qui s’entredéchirent, dans le film « The Boys In The Band », « Les Garçons de la bande » (1970) de William Friedkin) ; « Polly ferait mieux de devenir hétéro et coucher avec un boxeur italien qui la mettrait sur le trottoir et la tabasserait de temps en temps, chuis sûr que là, et là seulement, elle prendrait son pied ! » (Simon par rapport à sa meilleure amie lesbienne Polly, dans le roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, p. 46) ; etc. Par exemple, dans le film « L’Homme blessé » (1983) de Patrice Chéreau, Henri, le héros homosexuel, en cherchant à séduire Jean et lui prouver sa force, se blesse au front en tapant sa tête contre un punching-ball de fêtes foraines. Retour de bâton désirant !

 

Le héros homosexuel est attiré à l’âge adulte par quelque chose qu’il fuit toute son enfance : sa masculinité, sa force. Par exemple, dans le film « No Se Lo Digas A Nadie » (1998) de Francisco Lombardi, le père de Joaquín force son fils homo de 15 ans à s’endurcir, en le faisant jouer à la boxe, mais il finit par le maltraiter. Dans le film « Billy Elliot » (1999) de Stephen Daldry, le monde viril de la boxe est mis nettement en opposition/miroir avec le supposé « monde de tapettes » de la danse. Dans le film « Call me by your name » (2018) de Luca Guadagnino, Sammy et Oliver regardent ensemble des diapositives de statues grecques et de boxeurs : « Des centaines de photos de nos boxeurs sont arrivées hier. » (Sammy, le père homosexuel d’Elio, lui-même homo, s’adressant à Oliver, l’amant secret de son fils) Dans la série 13 Reasons Why, Caleb avoue que la boxe l’a engagé vers l’homosexualité mais également qu’elle a été un rempart contre l’homophobie : « J’étais un boxeur bien avant de réaliser que j’étais gay. Quand j’ai capté que j’étais gay, j’étais bien content d’être boxeur. » (épisode 12, saison 2)

 

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

Couple lesbien en conflit dans le film "We Have To Stop Now!" de Robyn Dettman

Couple lesbien en conflit dans le film « We Have To Stop Now! » de Robyn Dettman


 

Cette attraction homosexuelle pour la boxe, je l’explique par la recherche d’une force qu’on a jadis fuie (sa force d’homme, celle qui peut effrayer un jeune adolescent notamment) ou que l’on recherche parce qu’on se croit inexistant et qu’on se prend pour un dieu invincible : « Je me faisais toujours gronder aussi pour les jeux turbulents voire dangereux que j’inventais : bataille de feuilles, courses sur les pierres, combat de boxe… » (cf. article-témoignage « Tom Boy à l’affiche » d’Isabelle, une femme qui a voulu dans sa plus tendre enfance devenir un garçon)

 

Certaines personnes homosexuelles sont réellement passionnées par la boxe : c’est le cas de Francis Bacon, Patrick Sarfati, Nicolas Wagner, Jean Cocteau, entre autres… Quand elles ont l’argent, elles s’offrent quelquefois la galante compagnie des athlètes du ring : « Deux boxeurs brésiliens pour moi tout seul. Des garçons de très bonne humeur, disposés à tous les jeux. » (Pascal Sevran, Le Privilège des jonquilles, Journal IV, (2006), p. 155) D’autres exercent carrément ce sport. Par exemple, le boxeur Panama Al Brown, en dehors des terrains de combat, était danseur de claquettes dans La Revue Nègre de Joséphine Baker ; et par ailleurs, il fut l’amant du poète Jean Cocteau il lui baisait même les pieds !). L’histoire d’Emile Griffith, le boxeur gay, restée célèbre dans le monde de la boxe, est racontée dans une bande dessinée Knock Out ! (2020), de Reinhard Kleist. La sportive lesbienne Violette Morris, en 1939, réorganise la boxe en France et se propose de rouvrir toutes les salles, du Central au Palais des Sports. L’ex-manager de Lennox Lewis, Kellie Maloney, ancien boxeur, est maintenant un homme transsexuel M to F. La boxeuse lesbienne April Hunter a fait un coming out très remarqué en 2020.

 

Violette Morris

Violette Morris


 

Dans son essai Le Rose et le Noir (1996), Frédéric Martel relève – sans l’analyser – la mystérieuse fascination esthétique et fantasmatique qu’exerce la boxe sur les sujets homosexuels : « Au cinéma, comme dans le dessin, la chanson, les ballets (et même la boxe et la corrida), les homos ont reconnu une légèreté, une grâce, une élégance qui étaient trop maniérées pour ne pas être équivoques. » (p. 63) On retrouve cette idée de « boxe désirante » dans l’autobiographie Folies-fantômes (1997) d’Alfredo Arias : « J’aime le mouvement et la violence. C’est pour ça que je veux te photographier en train de danser le tango. Le tango est une sorte de boxe sentimentale. Tu as remarqué ? Quand les boxeurs s’accrochent l’un à l’autre, il ne manque plus que la musique. » (Florence B. à Angelito, pp. 76-77) L’essayiste Hélène Cixous insiste également sur la dimension affective du combat pugilistique lorsqu’elle commente l’exposition de lutteurs sumos « Les Lutteurs » de la peintre Danièle Heusslein-Gire : « La peinture de Danièle pour moi est une peinture onirique. Ce qui me frappe c’est que le vrai sujet des Lutteurs, ce n’est pas la violence. C’est la danse lente de la lutte, la complicité amoureuse. »

 

Film "Reflet dans un oeil d'or" de John Huston

Film « Reflet dans un oeil d’or » de John Huston (avec l’inversion de « genres »)


 

Autre exemple : le metteur en scène homo Patrice Chéreau a organisé la pièce Dans la solitude des champs de coton (1985) de Bernard-Marie Koltès – racontant une rencontre amoureuse entre un prostitué et son client potentiel – sous forme de combat de boxe. La boxe est envisagée ici comme une danse amoureuse à la fois sensuelle et dangereuse, y compris dans le rapport entre l’artiste et son œuvre : « Construire une œuvre, c’est surtout ‘se découvrir’ comme on le dit à la boxe, c’est-à-dire baisser la garde, se retrouver en état de grande vulnérabilité. » (Patrice Chéreau) Le dramaturge et comédien argentin Copi dit « se préparer comme un boxeur » quand il joue la comédie (cf. l’article « Au Festival d’Automne : Copi sur le ring » dans le journal Le Figaro, le 8 octobre 1983).

 

Film "Billy Elliot" de Stephen Daldry

Film « Billy Elliot » de Stephen Daldry


 

Le goût homosexuel pour la boxe et les rapports corporels de grande proximité (quasi fusionnels) entre personnes de même sexe sont, je pense, probablement le contrecoup d’un vieil éloignement de la juste violence/camaraderie entre adolescents pendant l’enfance. Moins les personnes homosexuelles se sont « frottées » amicalement avec leurs pairs sexués étant jeunes, plus elles désirent les retrouver dans une fusion pour le coup amoureuse plus tard : le phénomène de l’élastique est assez logique. Dans l’histoire des garçons gays notamment, la (peur de la) boxe a pu être, l’élément déclencheur par défaut de l’homosexualité. « Ils [les curés] ont décidé d’en faire un boxeur. Ils le firent boxer avec un enfant plus petit que lui. » (Alfredo Arias parlant d’un danseur espagnol gay, dans son autobiographie Folies-fantômes, op. cit., p. 162) Comme certains individus craintifs et un brin « mauviettes douillettes » ont fui les bagarres, les sports collectifs, et les rapports d’homo-sensualité avec les copains qui se battaient sur la cour d’école, ils en ont déduit un peu rapidement à l’âge adulte qu’ils devaient être attirés par leurs semblables sexués « autrement » (comprendre = amoureusement), loin des sentiers d’une guerre ludique qu’ils craignaient par-dessus tout. La boxe, très peu pour eux !

 

Peter Griggs incarnant Paco, le boxeur gay de la pièce Killer Queen

Peter Griggs incarnant Paco, le boxeur gay de la pièce Killer Queen


 

Concernant les liens de coïncidence entre boxe et homosexualité, je suis tombé dernièrement sur un article du journal L’Express, assez court mais très intéressant (« Dans le coin rose… Boxe et Homosexualité »), où le journaliste Jean-Charles Bares développe l’idée selon laquelle il existe dans le milieu de la boxe – pourtant réputé homophobe – une homosensibilité réelle : « Aucun plaidoyer ne saurait soustraire la boxe à son auto-critique. La boxe professionnelle porte encore aujourd’hui les marques d’une homophobie normée. Peut être le noble art devrait-il ouvrir les yeux sur une partie de son histoire. » Bares se penche sur le cas du boxeur homo nord-américain Émile Griffith, qui faisait secret de son homosexualité alors qu’il vivait en couple : « Dans le New York des années 60, les rumeurs vont bon train sur la sexualité d’Émile Griffith, qui est toujours resté lui même ambigu. Émile Griffith et Benny Paret ne s’apprécient guère. Ce 24 mars 1962, leur troisième combat sent la poudre : ‘Hey pédale, je vais te corriger toi et ton époux.’ Rigolard, Paret provoque, roucoule quand Griffith s’avance pour la pesée. ‘Je n’étais la pédale de personne’ confiera-t-il plus tard dans le documentaire « Ring Of Fire » [(2004) de Ron Berger] qui lui est consacré. L’histoire retiendra qu’au 12e round, Benny Paret, à bout de forces, est acculé dans le coin. Griffith s’acharne alors sur son adversaire. Son corps s’affaisse sur les cordes puis tombe inerte au sol. Plongé dans le coma, le cubain décède dix jours plus tard. Rongé par la culpabilité, Emile Griffith confessera plus tard. ‘J’ai tué un homme et beaucoup de gens comprennent et me pardonnent. J’aime un homme et beaucoup le considèrent comme un péché impardonnable’. » L’article se termine par la mention des clubs de boxe amateurs ou semi-professionnels existant dans le monde entier : « Aujourd’hui encore, la boxe gay est un tabou, à la marge. Pourtant, ces dernières années, des clubs homosexuels se sont crées un peu partout à travers le monde : San Francisco, Londres, Sydney… En France, le projet a ses fans, mais reste au point mort. » D’ailleurs, Peter Griggs, l’un des fondateurs du San Francisco Gay Boxing Club, joue le rôle de Paco, un boxeur homo surnommé « The Pink Pounder », dans la pièce Killer Queen (2011) de Michael Onello. Griggs et ses amis gays boxeurs souhaitent démocratiser la pratique de la boxe en la sortant du carcan « hétérosexuel » dans lequel on l’aurait cantonnée depuis des siècles : « Nous voulons créer une ligue pour que la boxe soit à nouveau pratiquée aux Gay Games, les jeux olympiques homosexuels. Le rêve c’est d’entraîner des compétiteurs pour qu’ils aillent un jour défendre le drapeau arc-en-ciel ! »

 

Emile Griffith, boxeur bisexuel

Emile Griffith, boxeur bisexuel


 

D’autres lutteurs témoignent de leur expérience de boxeur homo, comme par exemple Mitchell Geller : « En 1976, j’avais 25 ans. Je participais au tournoi des Golden Gloves à Lowell, Massachusets. Un cousin de mon adversaire savait que j’étais gay, nous traînions dans les mêmes bars… Les insultes homophobes ont commencé à fuser dans la foule. J’étais fou de rage, j’avais honte pour mon père qui était dans la salle. Lui se moquait que je sois gay. Un boxeur ne doit jamais céder à la colère. Alors j’ai ravalé ma haine et je l’ai dirigé contre mon adversaire. J’étais calme, déterminé, je frappais durement au corps. Au fil des rounds et des coups donnés la foule s’est tue. Quand j’ai été déclaré vainqueur, plus personne ne m’insultait. […] De mon expérience, les boxeurs, les entraîneurs acceptent aisément l’homosexualité. Les personnes les plus homophobes, celles qui ne peuvent tout simplement pas accepter, ce sont les fans de boxe. Ils vivent si intensément à travers les boxeurs qu’ils admirent, un culte un peu érotique en soi, que l’idée qu’un homosexuel puisse avoir le cran de passer les cordes et se battre avec ses poings les rend fous. Car eux ne le peuvent pas. » À travers ces lignes, on peut lire que la boxe, bien plus que l’expression d’une « fierté homosexuelle en action », est surtout l’instrument homosexuel d’une hétérophobie/homophobie sous-jacente, voire d’une réponse vengeresse face au viol. « Quand il s’est fait insulter par les autres élèves sur le ring, il a utilisé la cadence des injures pour exécuter une danse gitane. Quelque temps plus tard, les mêmes élèves, pour l’humilier, ont voulu introduire un morceau de craie dans son anus. Il a tellement crié qu’ils ont arrêté net. Dans ses cris, le danseur a découvert une voix ample que de temps en temps il utilise avec succès dans son répertoire de chansons espagnoles. » (Alfredo Arias, Folies-Fantômes (1997), p. 162)

 

 

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Code n°24 – Cannibalisme (sous-codes : Nécrophilie / Goûts / Plante carnivore / Amant-bouffe)

cannibalisme

Cannibalisme

 

NOTICE EXPLICATIVE :

 

 Un « amour » qui bouffe

 

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Film « Confession d’un cannibale » de Martin Weisz


 

Certains d’entre vous, qui connaissent un peu mon parcours, s’étonnent que j’aie été convié, le 15 février 2012, à faire une conférence sur « Homosexualité et Cannibalisme » lors d’un colloque Journée d’étude … Et la chair s’est faite verbe… : Métaphores du cannibalisme dans les arts et la littérature, à l’Université Rennes 2 Villejean. Pourtant, pas de quoi ouvrir des yeux ébahis. Il y a tant de choses à dire rien que sur ce lien ! Et on peut voir combien la thématique de l’homosexualité peut, une fois qu’elle n’est pas justifiée, être prise par une infinité de bouts !

 

Saint Thomas d’Aquin, à son époque, avait été bien inspiré d’associer les actes homosexuels à la gourmandise. Car en effet, on voit et on entend chez la majorité des personnes homosexuelles actuelles ce désir de gober leur amant, de l’absorber par amour. « Son corps était si beau et je le désirais tant que j’ai eu tout simplement envie de le manger. » (J. R. Ackerley dans Mon Père et moi (1968), sur le site www.islaternura.com) Souvent dans leurs discours, les aliments correspondent à l’être aimé qui pourrait être ingéré : je pense aux croque-monsieur souvent cités, aux amants-bonbons de Félix González-Torres (cf. l’article « Felix Gonzalez-Torres » d’Élisabeth Lébovici, dans le Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes (2002) de Didier Éribon, p. 226), aux amants-brochettes de Manuel Puig, etc. Pendant les soirées, on est parfois époustouflé d’écouter certains amis traitent leur copain – la plupart du temps devant tout le monde et en sa présence, en plus ! – de « gourmandise », de « casse-croûte », ou d’un nom de marque de biscuits chocolatés, sans que l’intéressé trouve cela injurieux… sûrement parce que lui-même rentre aussi dans le jeu de la consommation réciproque. « Affamé de blonds… À l’entendre parler de ses semblables, on aurait cru qu’ils étaient des mets sur un menu. » (Catherine à propos de son cousin homosexuel Sébastien, dans le film « Suddenly Last Summer », « Soudain l’été dernier » (1960) de Joseph Mankiewicz)

 

Le cannibalisme est un lieu commun extrêmement représenté dans l’art homosexuel. Il concerne prioritairement les corps morts car le désir homosexuel tend vers la nécrophilie et l’anthropophagie. « Après je l’ai rejoint dans sa chambre. Alors on s’est dévorés et il n’est plus rien resté. » (Guillaume Dustan, Nicolas Pages (1999), p. 34) Il s’agit d’un cannibalisme de rapaces, non de ceux qui mordent la vie à pleines dents. « J’ai mordu Lucien jusqu’au sang. J’espérais le faire hurler, son insensibilité m’a vaincu ; mais je sais que j’irais jusqu’à déchiqueter la chair de mon ami, à me perdre dans un carnage irréparable… » (Jean Genet, Journal du voleur (1949), p. 162) La communion recherchée s’oriente davantage vers la mort que vers la vie. « Émotion sublime de ma nudité contre la sienne : jamais si grand bonheur. T. me dit : ‘Je mangerai ton cadavre’. » (Hervé Guibert, Le Mausolée des amants (2001), p. 347) Dans les œuvres artistiques homo-érotiques, il est significatif que la bouche et les dents se métamorphosent souvent en épées, les baisers en épines, les yeux en marteaux piqueurs. Beaucoup de personnes homosexuelles ne vénèrent plus l’autre puisque l’amour de sa chair va jusqu’à l’absorption symbolique. Fantasmatiquement, la distance entre le sujet et l’objet s’efface, et dans cet effacement le « je » se perd également, alors qu’il prétendait, par un rapprochement fiévreux à la réalité concrète, se retrouver lui-même. On voit souvent, dans les films comme dans la vie quotidienne, des amants se prier de se laisser respirer, de cesser de se marcher sur les pieds. Au bout d’un moment, un certain nombre de couples homosexuels ne tiennent pas du fait que l’un des deux membres supporte apparemment moins bien que l’autre le gavage réciproque (de beaux discours, de sorties, de voyages, de cadeaux, de tendresse, de sexe, d’argent, de musique, etc.) servant à dissimuler en vain que leur amour sonne creux, qu’il ne les rassasie pas, et qu’il les dévore.

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Bonbons », « Obèses anorexiques », « Femme-Araignée », « Pygmalion », « Vampirisme », « Extase », « Substitut d’identité », « Liaisons dangereuses », « « Première fois » », « Coït homosexuel = viol », « Mort = Épouse », « Espion », « Chiens », « Fusion », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

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FICTION

 

a) Cannibalisme et homosexualité : une même affaire de « goût » :

Film "The Passion Trilogy" (2010) de Cheryl Newbrough

Film « The Passion Trilogy » (2010) de Cheryl Newbrough


 

Le cannibalisme revient comme un leitmotiv dans les œuvres artistiques traitant d’homosexualité : cf. les pièces La Pyramide (1973), Loretta Strong (1974), et Cachafaz (1993) de Copi, la pièce Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens (2007) de Gérald Garutti, le roman Le Désir du cannibale (1999) de Jean-Paul Tapie, la pièce Cannibales (2008) de Ronan Chéneau, le film « Cannibal Man » (1977) d’Eloy de la Iglesia, le roman Cannibalisme d’automne (1936-1937) de Salvador Dalí, le roman Cannibales (1998) d’Emmanuel Ménard, la chanson « Crocodile Rock » d’Elton John, le film « Krokodillen In Amsterdam » (1989) d’Annette Apon, le film « Les Deux Crocodiles » (1987) de Joël Séria, la pièce L’Alligator (1987) de Copi et Jérôme Savary, la chanson « Est-ce que tu viens pour les vacances ? » de David et Jonathan (« T’avais les cheveux blonds, un crocodile sur ton blouson. »), le film « La Tendresse des loups » (1973) d’Ulli Lommel, le film « Megavixens » (1976) de Russ Meyer (avec les piranhas carnivores), le film « Queer Duck : The Movie » (2005) de Xeth Feinberg, le film « Desperate Living » (1977) de John Waters, le film « La Sentinelle des maudits » (1977) de Michael Winner, la pièce El Público (1930-1936) de Federico García Lorca (notamment avec le très représentatif dialogue entre l’Étudiant 1 et l’Étudiant 5), la comédie musicale Panique à bord (2008) de Stéphane Laporte (avec la chanson « J’ai faim, j’ai chaud, j’ai soif »), le film « Mémés cannibales » (1988) d’Emmanuel Kervyn, le film « Splatter : Naked Blood » (1996) d’Hisayasu Sato, le film « Les Astres noirs » (2009) de Yann Gonzalez (avec Macha, le personnage cannibale), le concert Le Cirque des mirages (2009) de Yanowski et Fred Parker, la B.D. La Guerre des pédés (1982) de Copi (avec la meute d’amazones cannibales), la nouvelle « Les Garçons Danaïdes » (2010) d’Essobal Lenoir, la comédie musicale La Nuit d’Elliot Fall (2010) de Vincent Daenen, le roman L’Agneau carnivore (1945) de Agustin Gomez-Arcos, le film « Les Garçons et Guillaume, à table ! » (2013) de Guillaume Gallienne, le film « Cannibal » (2005) de Marian Dora (retraçant le fameux fait divers qui avait défrayé la chronique en Allemagne en 2001 : un homme de Rothenburg avait contacté par internet un prétendant qui a accepté de se faire manger par lui), le film « Confession d’un cannibale » (2006) de Martin Weisz, etc.

 

Tableau "Cannibalisme d'automne" de Salvador Dali

Tableau « Cannibalisme d’automne » de Salvador Dali


 

« Tu vas pas aller à l’opéra avec un os de veau accroché dans le cou ! J’t’avertis, j’te laisserai pas sortir de ma maison avec ça dans le cou ! Y vont te prendre pour un cannibale ! » (la mère s’adressant à son fils homosexuel, dans le roman La Nuit des princes charmants (1995) de Michel Tremblay, p. 42) ; « Papa est un gros mangeur de viande rouge. » (Claire, l’héroïne lesbienne de la pièce Le Mariage (2014) de Jean-Luc Jeener) ; « Les écrivains sont des monstres anthropophages. » (Stéphane, le romancier homosexuel de la pièce Un Tango en bord de mer (2014) de Philippe Besson) ; « Sans courage, on serait toujours condamné à manger de la viande crue. » (la voix-off d’Audrey, l’agresseur homophobe dans le film « Stand » (2015) de Jonathan Taïeb) ; « Ch’ui peut-être mort de faim mais je ne vais pas non plus me jeter sur un homme ! » (Rémi, secrètement amoureux de Damien avec qui il joue l’hétéro, dans la pièce Soixante degrés (2016) de Jean Franco et Jérôme Paza) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « Les Garçons et Guillaume, à table ! » (2013) de Guillaume Gallienne, lorsque Guillaume, le héros bisexuel, se retrouve dans le cabinet de consultation d’une psychiatre pour adolescents qui lui montre un dessin d’un papillon et lui demande ce qu’il voit, ce dernier lui fournit une drôle de réponse : « On dirait deux rats qui se mangent. » Dans le one-man-show Tout en finesse (2014) de Rodolphe Sand, Joyce, la lesbienne, soutient qu’elle « n’est pas malade » et qu’elle « veut juste un gosse »… mais on découvre qu’elle donne des croquettes à ses enfants, les fait coucher dans des litières, et dit d’un air très pince-sans-rire qu’« elle adore les enfants » et qu’elle « en a déjà mangés 4 ». Dans le film « Métamorphoses » (2014) de Christophe Honoré, Penthée est bouffé tout cru par les Bacchantes.

 

Dans la pièce Géométrie du triangle isocèle (2016) de Franck d’Ascanio, Vera, l’héroïne lesbienne, trouve Nina (l’amante de sa copine Lola) « fraîche » et se moque de leurs rendez-vous culinaires : «Un déjeuner par-ci par-là. » Et en effet, Lola semble complètement dépendante de la génitalité, comme une faim irrépressible : « Ta peau… Je ne peux pas me passer de ta peau. » dit-elle à Nina. Vera et Lola, qui s’étaient organisées un week-end de cuisine bobo élaborée en amoureuses, se ravisent : « Remettons ce week-end gastronomique à plus tard. » (Lola s’adressant à Vera)
 

Pas étonnant que le cannibalisme, au moins au niveau du désir, attire le héros homosexuel et ses jumeaux de désir, puisque le dénominateur commun de la communauté LGBT sont les goûts physiques, les préférences sensorielles et visuelles, l’orientation sexuelle, … donc ce qui se consomme. Et on remarque bien, notamment en écoutant les motivations des personnages homosexuels, qu’ils se focalisent sur les goûts en pensant parler d’Amour. « Allais-tu me ressembler ? Si tu étais un garçon, aurais-tu les mêmes goûts que moi ? » (Bryan, le personnage homosexuel parlant à son bébé qu’il a eu « accidentellement » avec une femme, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 402) ; « Je connais les goûts de la Reine mieux que vous. » (Sidonie, l’héroïne lesbienne évoquant l’homosexualité de Marie-Antoinette de manière voilée, dans le film « Les Adieux à la Reine » (2012) de Benoît Jacquot) ; « Vous avez un sacré bon goût ! » (Azem l’hétéro s’adressant au couple homo Mirko/Radmilo, dans le film « La Parade » (2011) de Srdjan Dragojevic) ; « Petra a bon goût. Plus que la plupart des gens. » (Jane, l’héroïne lesbienne parlant de son amante, dans le roman The Girl On The Stairs, La Fille dans l’escalier (2012) de Louise Welsh, p. 113) ; « Ça marche, quoi, les hommes ils ont envie d’une fille parce qu’ils pensent que c’est la seule chose qui les fait bander mais un jour où ils sont en manque ils goûtent à la bouche ou le cul d’un pédé et d’un coup ils se rendent compte que ce qui les fait bander c’est le sexe, et pas une fille, quoi. Je suis comme une sorte de terroriste queer comme j’oblige les hommes hétéros de se rendre compte que tout le monde est pédé, quoi, parce que tout le monde bande pour n’importe qui. » (Cody, le héros homosexuel efféminé nord-américain, dans le roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, pp. 98-99) ; etc. Par exemple, dans le film « Mine Vaganti » (« Le Premier qui l’a dit », 2010) de Ferzan Ozpetek, le fait de toucher les pâtes italiennes chaudes (au moment de leur élaboration) est comparé, dans la bouche de la grand-mère de Tommaso (le héros homosexuel), à la formation de l’amour.
 

Ce qui lie le cannibalisme et l’homosexualité, c’est la place envahissante qu’ont prise les goûts (par nature individuels) sur l’Amour (une réalité universelle, qui dépasse les goûts, qui tient en compte le sensible mais va bien au-delà du sensible) : « Moi qui suis chrétien, je trouve ça beau d’aimer les corps : aimer la chair, c’est aimer l’Homme. » (Chris à Ernest dans le roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 127) ; « La folie des corps… tu sais ce que c’est quand on est jeune. » (Xav dans la pièce La Mort vous remercie d’avoir choisi sa compagnie (2010) de Philippe Cassand) ; « Il se sentait libre, en connivence avec tous ces garçons […] qui comme lui partageaient une même passion des corps masculins. » (Adrien, le héros homo du roman Par d’autres chemins (2009) d’Hugues Pouyé, p. 83) ; « On y mange de l’excellente viande. » (Dr Labrosse à propos de la boîte gay Le Rectum, dans la pièce Dépression très nerveuse (2008) d’Augustin d’Ollone) ; « Tout cela n’est qu’une question de goût : ce n’est pas la fin du monde. » (Hlynur à propos de l’homosexualité, dans le film « 101 Reykjavik » (2000) de Baltasar Kormakur) ; « Je commis la folie de porter le mouchoir à ma bouche et de le sucer un peu. Je savais qu’en me voyant faire elle serait certaine que j’avais du goût pour elle, et que, ainsi, j’abandonnais presque tout pouvoir sur sa personne. » (Alexandra, la narratrice lesbienne du roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, p. 51) ; « Je pense à toutes ces situations que la plupart des femmes ne connaîtront jamais, par ce manque de courage qu’elles ressentent pour assumer leurs goûts au regard des conventions imposées. » (idem, p. 71) ; « Je n’ai pas perdu l’appétit de mieux vous connaître. » (Vita Sackville-West s’adressant par écrit à son amante Virginia Woolf, dans le film « Vita et Virginia » (2019) de Chanya Button) ; etc.

 

Film "Totally Fucked Up" de Gregg Araki

Film « Totally Fucked Up » de Gregg Araki


 

Dans les fictions homo-érotiques, la référence au goût ou au cannibalisme pour parler du désir homosexuel est un lieu commun. Par exemple, dans le film « Une Affaire de goût » (1999) de Bernard Rapp, Nicolas est le goûteur attitré de Frédéric. Dans le film « Les Amants criminels » (1998) de François Ozon, Luc est victime d’un viol de la part d’un ogre qui finit par le libérer du refoulement de son homosexualité. Dans le film « Pédale douce » (1996) de Gabriel Aghion, Fripounet, le serveur efféminé de la boîte gay Chez Eva, porte un tee-shirt avec écrit en gros « Eat me ! ».

 

À en croire le héros homosexuel (et généralement son créateur), l’homosexualité serait prioritairement une question de goût, donc de relativité, de naturel individuel indiscutable : cf. le roman Un Goût de cendres (2004) de Jean-Paul Tapie, le film « Le Goût des autres » (1999) d’Agnès Jaoui, le film « Un Goût de miel » (1961) de Tony Richardson, le roman Goût de foudre (2004) de Jean-Louis Rech, le film « Le Goût de la cerise » (1997) d’Abbas Kiarostami, le roman Le Goût de Monsieur (2004) de Didier Godard, le film « Aimez-vous les femmes ? » (1964) de Jean Léon (avec la secte anthropophage), etc. « Dans le quartier, on me surnomme l’Impératrice du Bon Goût. » (Zize, le travesti M to F, dans le one-(wo)man-show Zize 100% Marseillaise (2012) de Thierry Wilson) ; « Quand t’es gay, t’as du goût. » (Rodolphe Sand dans son one-man-show Tout en finesse , 2014) ; « T’as toujours eu plus de goût. » (la mère d’Antoine, le héros homosexuel du film « L’Art de la fugue » (2014) de Brice Cauvin) ; « C’est pas la hauteur qui compte. C’est le goût. » (Benjamin, homosexuel, dans la pièce La Thérapie pour tous (2015) de Benjamin Waltz et Arnaud Nucit) ; etc.

 
 

b) Mon p’tit chou à la crème… :

CANNIBALISME B.D

 

Très souvent, le protagoniste homosexuel compare son/ses amant(s) à de la nourriture, ou se présente lui-même comme un met à consommer : cf. le film « I’m Your Birthday Cake » (1995) d’Andrew Lau, le roman Le Corps exquis (1999) de Poppy Z Brite, le film « Corps à cœur » (1979) de Paul Vecchiali, le film « Shortbus » (2005) de John Cameron Mitchell (avec l’amant comparé à un bonbon), le film « Omelette » (1997) de Rémi Lange, le one-man-show Le Jardin des dindes (2008) de Jean-Philippe Set (avec l’amant-bouffe), le film « Mignon à croquer » (1999) de Lionel Baier, le film « Les Fraises des bois » (2011) de Dominique Choisy (traitant de la prostitution), le film « Warum, Madame, Warum » (« Pourquoi, Madame, pourquoi », 2011) de John Heys et Michael Bidner (avec une bourgeoise transgenre dévorant lascivement une saucisse phallique), le film « Les Adieux à la Reine » (2012) de Benoît Jacquot (avec la mention des fameuses bouchées à la Reine), la pièce Scènes d’été pour jeunes gens en maillot de bain (2011) de Christophe et Stéphane Botti (où le fait de lécher une glace est vu comme un indice d’homosexualité), la B.D. Mignardises (2016) de Ralf König, la pièce Croque-Monsieur (2016) de Marcel Mithois (avec Fanny Ardant), le film « Die Mitter der Welt » (« Moi et mon monde », 2016) de Jakob M Erwa (avec une place très importante faite à la glace au parfum vanille-fraise), etc.
 

« Tu substitues la nourriture à l’amour. » (Bryan s’adressant à son amant Tom, dans la pièce Les Vœux du Cœur (2015) de Bill C. Davis) ; « Tu vas me manquer, Molinita… Chaque fois que je verrai des fruits confits, je me souviendrai de toi… Et chaque fois que je verrai un poulet à la broche, dans une vitrine de rôtisseur… » (Valentín à son amant Molina, dans le roman El Beso De La Mujer-Araña, Le Baiser de la Femme-Araignée (1979) de Manuel Puig, p. 244) ; « Mon gros loukoum au miel… » (Jean-Luc à son amant Romuald dans la pièce Et Dieu créa les folles (2009) de Corinne Natali) ; « Nathalie, 100% goudou, que du bon dans le cochon. » (Océane Rose Marie dans son one-woman-show La Lesbienne invisible (2009) ; « Laurent, c’est les hot-dog, son péché mignon. » (Lola à propos de son ami gay, dans la pièce À plein régime (2008) de François Rimbau) ; « Michael sentait toujours le café. » (Jean-Marc, le personnage homosexuel du roman Le Cœur éclaté (1989) de Michel Tremblay, p. 223) ; « Je pourrais te manger. » (John à Larita dans le film « Un Mariage de rêve » (2009) de Stephan Elliot) ; « Jusqu’à ce que papa et maman décident de se la jouer cool chez les cakes… » (Riley par rapport à la ville gay de San Francisco, dans le film d’animation « Inside Out », « Vice-versa » (2015) de Peter Docter) ; « Et si nous nous entre-dévorions, Valmont. » (Mertueil s’adressant à Valmont, dans la pièce Quartett (1980) d’Heiner Müller, mise en scène en 2015 par Mathieu Garling) ; « J’ai faim. […] Il n’y a pas d’hommes pour les ogres de mon espèce. » (Arnaud à Mario son copain, dans la pièce Quand mon cœur bat, je veux que tu l’entendes… (2009) d’Alberto Lombardo) ; « Tu sens bon, Mike. Comme un beignet aux pommes. » (Elliot à Mike dans le film « Hôtel Woodstock » (2009) d’Ang Lee) ; « J’aime toujours la pizza… » (Sven à son amant Göran, pour lui annoncer qu’il l’aime toujours et qu’il revient au domicile « conjugal », dans le film « Patrik, 1.5 », « Les Joies de la famille » (2009) d’Ella Lemhagen) ; « J’avale les hommes comme des muffins. » (Lourdes dans la pièce Les Gens moches ne le font pas exprès (2011) de Jérémy Patinier) ; « J’avais l’eau à la bouche comme lorsque j’avais faim. » (Anamika, l’héroïne lesbienne en émoi devant une de ses profs, Mrs Pillai, dans le roman Babyji (2005) d’Abha Dawesar, p. 236) ; « Stephen essayait de séduire Collins en lui offrant des boules de menthe et des pastilles de chocolat. » (Marguerite Radclyffe Hall, The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928), p. 38) ; « J’vais pas vous manger. En tout cas, pas la tête… » (Romain Canard, le coiffeur homo, à un client de son salon, dans la pièce Dernier coup de ciseaux (2011) de Marilyn Abrams et Bruce Jordan) ; « On aurait dit Véronique qui aurait bouffé Davina. » (Benoît en parlant de Raphaël qu’il soupçonne d’être homo, dans la pièce Bonjour ivresse !(2010) de Franck Le Hen) ; « Je suis une vieille ogresse qui raffole de la chair fraîche. D’ailleurs quand elle sera majeure, je la jetterai. » (Suzanne en parlant de son amante Héloïse, dans le roman Journal de Suzanne (1991) d’Hélène de Monferrand, p. 318) ; « Croissants tout chauds ! Et moi aussi, tout chaud ! » (Benjamin, arrivant à l’improviste chez son amant Pierre, dans la pièce Le Fils du comique (2013) de Pierre Palmade) ; « Vous aimez sûrement manger. Je me le suis dit tout de suite. » (Léopold s’adressant à son futur amant Franz, avant de coucher avec lui, dans la pièce Gouttes dans l’océan (1997) de Rainer Werner Fassbinder) ; « Un croque-monsieur, pour moi, s’il vous plaît. » (l’héroïne Irina s’adressant au serveur d’un bar, dans la nouvelle d’un ami angevin, écrite en 2003) ; « Tu seras le grill, je serai la viande. […] Appelle-moi Maxwell. Je suis bon jusqu’à la dernière goutte. »  (Paul, l’un des héros homos, chantant dans le film « The Big Gay Musical » (2010) de Casper Andreas et Fred M. Caruso) ; « Un énorme sandwich de chair humaine » (Allen Ginsberg à Jack Kerouac, dans le film « Howl » (2010) de Rob Epstein et Jeffrey Friedman) ; « On en fait du steak haché et on le donne au Mc Do, c’est ça ?!? » (Kévin face au cadavre d’un de ses amants retrouvé mort dans leur lit d’amour, dans la pièce Carla Forever (2012) de Samira Afaifal et Yannick Schiavone) ; « Votre relation [à Margaret et Peyton] était aussi passionnée que des biscuits de riz ! Ça se mange, mais j’en veux pas dans mon vagin. » (Wave, la copine d’enfance lesbienne de Peyton, dans le film « Elena » (2010) de Nicole Conn) ; « Si ton père a pu faire un bel enfant comme toi, tendre, croquant, c’est qu’il doit y avoir à l’intérieur de lui beaucoup de tendresse. » (Ruzy s’adressant à son amant Chris, dans la pièce Happy Birthgay Papa ! (2014) de James Cochise et Gloria Heinz) ; « Tu n’imagines pas à quel point cuisiner pour quelqu’un est un acte d’amour ?!! » (Georges, le héros homosexuel top bobo, s’adressant à son amant Édouard dans la pièce En ballotage (2012) de Benoît Masocco) ; « Est-ce qu’il n’y a pas un petit casse-croûte sur ma route avant de rentrer chez moi ? » (Jefferey Jordan parlant d’un amant qu’il peut trouver grâce à l’application GrindR, dans son one-man-show Jefferey Jordan s’affole, 2015) ; « Ça te dit, une glace ? » (Marc s’adressant à son amant Sieger, dans le film « Jongens », « Boys » (2013) de Mischa Kamp) ; « Vous avez passé la journée à vous bouffer des yeux. » (Paul, le barman de la Paillote de la plage, s’adressant à Bart en lui parlant de lui et d’Hugo pour lui faire réaliser son homosexualité, dans l’épisode 268 de la série Demain Nous Appartient diffusée sur TF1 le 13 août 2018); etc.

 

Par exemple, dans le film « Torch Song Trilogy » (1989) de Paul Bogart, les amants sont comparés à des sucettes ou à des plats affichés sur un menu, par le héros homosexuel. Dans le film « Moonlight » (2017) de Barry Jenkins, Chiron, le jeune héros homosexuel, retrouve son amour de jeunesse, Kevin, qui est chef d’un restaurant. Ce dernier lui prépare un bon petit plat pour « lui dire je t’aime ». Dans la pièce Hétéropause (2007) d’Hervé Caffin et de Maria Ducceschi, Hervé, la première fois qu’il rencontre son amant Alex, l’associe à deux boules de glace au chocolat ; puis il identifie chacun de ses prétendants d’origine étrangère à un plat typique de leur pays (croque-monsieur, nems, saucisses, etc.). Dans la comédie musicale Sauna (2011) de Nicolas Guilleminot, le « banana split » est le nom donné à un certain type de sexes masculins à déguster. Dans le docu-fiction « Le Deuxième Commencement » (2012) d’André Schneider, la préparation du dîner est le préliminaire du passage au lit. Dans le film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta, Denis dit explicitement à son amant Luther que sa peau a le goût d’une crème brûlée, et qu’il « désire le cannibaliser ». Dans le film « Edge Of Seventeen » (1998) de David Moreton, les amants se gavent mutuellement de gâteaux. Dans le film « Hedwig And The Angry Inch » (2001) de John Cameron Mitchell, Hedwig reçoit de son amant Luther Robinson un paquet de bonbons (des nounours colorés) comme preuve d’amour. Dans le one-woman-show Betty Speaks (2009) de Louise de Ville, Betty veut faire un « Tour de Gastronomie féminine », et en parlant de sa récente rencontre avec sa petite copine du moment, Sarah, elle dit que « c’est comme si elle avait découvert un énorme appétit pour la bouffer à volonté ». Par ailleurs, elle confectionne des cookies en chocolat en forme de vagin. Dans la pièce La Cage aux Folles (1973) de Jean Poiret, Zaza est comparé(e) par Georges à un « pot au feu », à un « soufflé au fromage ». Dans la comédie musicale HAIR (2011) de Gérôme Ragni et James Rado, George Burger se fait traiter de hamburger. Dans le roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman, Ronit compare le fait de sortir avec son amie d’enfance Esti comme la dégustation trop tardive d’un plat passé de date : « C’est le passé. […] J’aurais aimé lui dire : Esti, est-ce que tu servirais un vieux plat à un invité ? Il faut vraiment avoir faim pour manger un vieux plat, tu ne crois pas ? » (p. 144) Dans la pièce À quoi ça rime ? (2013) de Sébastien Ceglia, Bernard, le héros homo, mange sa saucisse Knacki dans une attitude lascive et assez suggestive pour tenter son voisin hétéro Didier. Dès le début de la pièce À partir d’un SMS (2013) de Silas Van H., les deux protagonistes homosexuels, Jonathan et Matthieu, qui se rencontrent pour la première fois et qui vont coucher ensemble le soir même, nous proposent toute une sociologie des restaurants à choisir pour ne pas se louper afin de « pé-cho » amoureusement. Dans le one-(wo)-man show Désespérément fabuleuses : One Travelo And Schizo Show (2013) du travesti M to F David Forgit, la mère transgenre fait le tapin en mettant une annonce sur le faux site de rencontres « Géladalle.com ». Dans le film « The Cakemaker » (2018) d’Ofir Raul Graizer, c’est la cuisine (et le savoir-faire cuisinier) de Tomas, le héros homo allemand, qui finir par mettre la puce à l’oreille à Anat sur la liaison homo secrète entre Tomas et Oren (son mari disparu tragiquement dans un accident de voiture). D’ailleurs, quand Tomas vient travailler en tant que cuisinier à Jérusalem, et qu’il n’observe pas la cuisson casher ordonnée par les Juifs, ses gâteaux sont considérés comme « impurs ». Dans le film « Rafiki » (2018) de Wanuri Kahiu, les deux amantes Ziki et Kena partagent un cupcake en amoureuses dans leur camionnette. Et dans le générique du début du film, on voit un cornet de glace sur une carte à jouer.

 

Dans son one-man-show Fabien Tucci fait son coming-outch (2015), Fabien, le héros homosexuel, ne parle que de bouffe : déjà au niveau de son propre corps génital (il décrit son sexe comme « sa grosse carotte »), d’autre part au niveau de ses amants : « J’attendais qu’une chose : de lui bouffer la bouche. » ; « C’est mal fichu, une fille. Il manque l’essentiel ! C’est à se demander comment les lesbiennes font pour se reproduire ! Vous imaginez ? Passer de la saucisse à la moule : bonjour l’indigestion ! » (idem).
 
 

c) La passion homosexuelle : mordante

CANNIBALISME mordre

 

Il n’est pas rare de voir des scènes de films où les amants homosexuels se mordent entre eux, se dévorent, et désirent se manger : cf. le film « Je te mangerais » (2009) de Sophie Laloy, le film « Le Planeur » (1999) d’Yves Cantraine (avec les deux amants qui se mordent au lit), le film « Madame Satã » (2001) de Karim Ainouz (avec la monstration de baisers cannibales), le film « Nazarín » (1959) de Luis Buñuel (avec les baisers cannibales), le film « Eat The Rich » (1987) de Peter Richardson, le film « Mysterious Skin » (2004) de Gregg Araki, etc. Par exemple, dans le film « Maurice » (1987) de James Ivory, Maurice mord Clive aux lèvres. Dans le film « La Ley Del Deseo » (« La Loi du désir », 1987) de Pedro Almodóvar, le baiser sur la bouche entre les deux amants dérape : Pablo finit par mordre Antonio après avoir simulé de l’embrasser langoureusement.

 

« Peut-être bientôt dans la tempête, je te mordrai. » (la voix narrative dans le concert Arthur Rimbaud ne s’était pas trompée (2008) de Bruno Bisaro) ; « Je vais te dévorer de la tête au pied. » (Paul à son amant Sébastien, dans la pièce Une Cigogne pour trois (2008) de Romuald Jankow) ; « La bouche de Khalid était ma bouche. Elle sentait la cannelle. Qu’avait-il mangé au petit déjeuner ? Elle était vaste, cette bouche. Elle me prenait tout entier. M’engloutissait. » (Omar, le héros homosexuel du roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 139) ; « Ne mords pas. » (Steven à son amant Phillip dans le film « I Love You Phillip Morris » (2009) de Glenne Ficarra et John Requa) ; « Arrête de me mordre ! » (le héros homosexuel pendant le coït de son amant, dans le film « Happy Together » (1997) de Wong Far-Wai) ; « C’est un baiser carnivore. » (Philippe Besson, En l’absence des hommes (2001), p. 64) ; « Je gobe ses lèvres. » (la narratrice lesbienne du roman Mathilde, je l’ai rencontrée dans un train (2005) de Cy Jung, p. 19) ; « Mathilde n’existe plus. Je l’ai ingérée. » (idem, p. 24) ; « À quelle sauce Mathilde va-t-elle me dévorer ? » (idem, p. 96) ; « Elle me mord le cou. » (idem, p. 109) ; « Elle m’inspire quelque chose de sucré. Je repère un distributeur de friandises. Je choisis une double barre chocolatée. » (idem, p. 73) ; « J’eus comme une soudaine envie carnassière de croquer ses aréoles, mais pris peur d’aller trop loin et de le faire saigner. » (Éric concernant son amant Sven, dans le roman L’Amant de mon père (2000) d’Albert Russo, p. 105) ; « ce goût de bonbon acidulé qu’avait sa peau lorsque je la léchais. » (idem, p. 111) ; « Nous éprouvons la solidarité des désarmés, la fraternité des démunis. […] Les lèvres se touchent, les bouches se prennent. Nos baisers sont cannibales. » (Luca, le héros homo du roman Un Garçon d’Italie (2003) de Philippe Besson, p. 165) ; « La Reine était de race ogresse. Et elle avait les inclinaisons des hommes. » (Géraldine Brandao et Romaric Poirier, La Belle au bois de Chicago, 2012) ; « Je te lèche. Je te dévore. » (Chris s’adressant à son amant Ruzy, dans la pièce Happy Birthgay Papa ! (2014) de James Cochise et Gloria Heinz) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « La Vie d’Adèle » (2013) d’Abdellatif Kechiche, la conception de l’amour repose uniquement sur les goûts et la manducation. Elle est gustative et sensitive : « À quel âge t’as goûté une fille ? » demande Adèle à Emma ; cette dernière la corrige pour atténuer le lapsus consumériste : « Goûter une fille’ ou ‘embrasser’ ? » Pendant quasiment les trois heures de film, les personnages sont montrés en train de manger ou de raconter ce qu’ils aiment au niveau des goûts (passionnant… l’éternelle confusion typiquement bobo entre goûts et amour…), parfois avec des métaphores culinaires qui tapent dans la blague potache grivoise (cf. l’épisode des huîtres) ou dans la violence anthropophage. « Je mange toutes les peaux. » (Adèle s’adressant à son amante Emma) Au lit, Emma mord vraiment Adèle, et celle-ci se laisse faire… ce qui étonne Emma : « Tu m’as fait peur. J’ai cru que tu allais crier. » Adèle lui répond avec malice : « Heureusement que tu t’es arrêtée. » Dans le film « Vita et Virginia » (2019) de Chanya Button, Virginia Woolf regrette de n’aimer son amante Vita Sackville-West que corporellement : « Ce n’est pas son esprit que j’admire. »

 

Les amants homosexuels fictionnels ont tendance à se reprocher de ne pas se laisser respirer, que ce soit pendant leur coït que dans leur vie quotidienne. Dans le film « Presque rien » (2000) de Sébastien Lifshitz, par exemple, Mathieu regarde étonné Cédric qui ne pense qu’à « baiser comme une bête » avec lui, et se révolte mollement : « Pourquoi t’es comme ça ? »

 

Dans la pièce Un Lit pour trois (2010) d’Ivan Tournel et Mylène Chaouat, Catherine s’introduit dans la vie d’un couple hétérosexuel, Jean-Pierre et Fanny, au point de le bouffer petit à petit : « On dirait qu’elle va nous bouffer ! » (Fanny s’adressant à Jean-Pierre à propos de Catherine) ; « Je trouve votre femme à croquer, mais je ne sais pas si elle sera d’accord pour que je la mange. » (Catherine à propos de Fanny, idem) ; « Je vous trouve envahissante. Votre appétit m’étouffe ! » (Fanny s’adressant à Catherine, idem) ; « Y’a plus rien. On a tout dévoré. » (Fanny après avoir fait l’amour avec Catherine et Jean-Pierre, idem) ; « Parfois, j’aimerais être engloutie. » (Fanny, idem) ; etc.

 

Le cannibalisme dans les fictions homo-érotiques confine fortement au viol (« consenti ») : « [Je ne pensais qu’à] assouvir cette faim que j’avais du féminin. D’autant que je prenais conscience que seul le corps, chez les femmes, m’intéressait. Je ne me sentais pas capable d’aimer vraiment. Mon désir se manifestait dès que le corps d’une autre me paraissait accessible, me souciant seulement du plaisir que j’en espérais. On ne peut pas appeler cela de l’amour. […] J’avais imaginé un moment demander à la petite voisine de passer me voir afin de faire ensemble ce que je l’avais obligée à faire seule devant moi, sachant combien j’aimais à outrepasser la pudeur des autres, pour le plaisir que son viol me donnait. Cette envie ne me quittait pas, mais je devais résister, c’était trop risqué. […] J’avais peur de moi. Quand je sentais monter ce besoin de chair, peu m’importaient les moyens et la figure de celle qui me donnerait ce qu’il me fallait. » (Alexandra, la narratrice lesbienne du roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, pp. 56-57) ; « Soudain, je fus prise d’une frénésie presque cannibale et me mis à la mordre, puis, de nouveau, à la lécher doucement. » (idem, p. 65) ; « Marie me dit d’une voix que je ne lui connaissais pas : ‘Mange-moi.’ J’étais comme ahurie d’entendre ces mots sortir de sa bouche. L’autorité que ma condition de patronne me donnait naturellement sur elle était comme abolie. […] Bientôt je me mis à la manger. » (idem, p. 153) ; « Fais juste attention à ce qu’elle ne te mange pas. » (Juna s’adressant à son amante Rinn par rapport à Kanojo, dans la pièce Gothic Lolitas (2014) de Delphine Thelliez) ; « Tu es trop mignonne. On dirait un cupcake à la framboise. » (Kanojo s’adressant à Rinn, idem) ; « Si tu étais un gâteau, je t’aurais déjà mangée depuis lontemps. » (idem) ; « C’est toi que je ne digère pas. » (Juna s’adressant à son amante Kanojo, Idem) ; etc. Par exemple, dans le film « L’Homme blessé » (1983) de Patrice Chéreau, Henri fait un baiser forcé et cannibale à Jean pour le faire taire sur le meurtre dont il a été témoin.

 
 

d) Nécrophilie :

Film "Otto ; Or, Up With Dead People" de Bruce Labruce

Film « Otto ; Or, Up With Dead People » de Bruce Labruce


 

Le héros homosexuel essaie de posséder son amant au point qu’il en arrive parfois à voler sa peau et à le tuer. Il désire se blottir contre des corps humains sans vie, même si l’idée de s’unir à un être froid est saugrenue : « C’est pas facile, le plaisir. Apprivoiser ton corps glacé. » (cf. la chanson « Que mon cœur lâche » de Mylène Farmer) ; « J’avais envie de faire l’amour avec un mort. Pas avec un mort-vivant. Mais avec UN CADAVRE ! » (le narrateur homosexuel du roman L’Autre Dracula contre l’Ordre noir de la Golden Dawn (2011) de Tony Mark, p. 53) ; etc. Il arrive qu’il soit nécrophile et qu’il veuille avoir du sexe avec des cadavres qu’il finit par manger : cf. le film « La Vie privée de Sherlock Holmes » (1970) de Billy Wilder (avec le cimetière considéré comme un lieu de pique-nique), la pièce Golgota Picnic (2011) de Rodrigo Garcia (avec le cimetière de pains d’hamburger), la pièce Les Fugueuses (2007) de Pierre Palmade et Christophe Duthuron (le binôme Claude et Margot pique-niquent sur la tombe de Joséphine), etc. « Continuez à manger vos momies ! » (le Rat dans la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi) ; « J’ai mangé Jean-Michel hier. Il me l’avait autorisé hier juste avant de mourir. C’était un très bon copain. C’est devenu un copain très bon. » (Pierre Palmade, sketch « La Lettre du poilu » dans l’émission Bref à Montreux (Suisse), sur la chaîne Comédie +, diffusée en décembre 2012)

 

La nécrophilie et l’anthropophagie se retrouvent dans beaucoup d’œuvres homo-érotiques : cf. la pièce Pompes funèbres (1947) de Jean Genet, la chanson « Cadavres exquis » de Jean Guidoni, le film « Odete » (2005) de João Pedro Rodrigues, la pièce My Scum (2008) de Stanislas Briche, le film « O Beijo No Asfalto » (1985) de Bruno Barreto, le roman Besaré Tu Cadáver (1965) de Terenci Moix, le film « Une Soirée étrange » (1932) de James Whale, le film « Jeux de nuit » (1966) de Mai Zetterling, le film « Un Cadavre au dessert » (1976) de Robert Moore, le film « Cleopatra’s Second Husband » (1998) de Jon Reiss, le film « Singapore Sling » (1990) de Nikos Nikolaidis, le roman Cosmétique de l’ennemi (2001) d’Amélie Nothomb, le vidéo-clip de la chanson « Beyond My Control » de Mylène Farmer (avec le parallélisme entre les loups dévorant des carcasses d’animaux morts et le coït humain), etc.

 

Par exemple, dans le one-(wo)-man show Désespérément fabuleuses : One Travelo And Schizo Show (2013) du travesti M to F David Forgit, la mère transgenre atteint l’orgasme au moment où le client octogénaire qui a loué ses services meurt d’une crise cardiaque et qu’elle continue à jouir de lui. On assiste à la même jouissance de faire l’amour à un cadavre dans le film « Matador » (1985) de Pedro Almodóvar ou encore dans le film « L’Homme blessé » (1983) de Patrice Chéreau. Dans la pièce Happy Birthgay Papa ! (2014) de James Cochise et Gloria Heinz, la « psy » gay friendly Marie-Ange chante la nécrophilie, la scatophilie. Dans la pièce La Belle et la Bière (2010) d’Emmanuel Pallas, Garance, l’héroïne lesbienne, traite Léo, son frère homosexuel, de « nécrophage ».

 

Dans le film « Otto ; Or, Up With Dead People » (2007) de Bruce Labruce, Otto, un jeune zombi ne mange que des cadavres, car il est dégoûté par la chair humaine vivante. Dans la pièce Cachafaz (1993) de Copi, les amants homosexuels Raulito et Cachafaz sont condamnés par les gens de leur quartier pour cannibalisme ; ils montent une boucherie humaine rien qu’avec des flics qu’ils tuent (ils en ont assassinés 17 déjà, et revendent leur chair) : « Un’ fois vidé et bien grillé, c’est délicieux un policier ! » (le chœur des voisins) Dans son one-man-show Raphaël Beaumont vous invite à ses funérailles (2011), Raphaël Beaumont s’amuse à mettre en parallèle l’annonce de sa nécrophilie et son coming out : « Maman, je suis nécrophile. Oui, j’aime les cadavres. »

 

Dans les œuvres de Jann Halexander, il est souvent question de cannibalisme des morts : par exemple, dans sa pièce Confession d’un vampire sud-africain (2011), le chanteur entre dans la peau d’un vampire nécrophile (à un moment, Prétorius place un cadavre dans un frigo : « L’homme, c’est ma bouffe. ») ; par ailleurs, dans sa chanson « Chroniques d’une famille australienne », il est question d’un couple de crocodiles fortement humanisés (« Et le couple de reptiles de rejoindre les humains ») ; la thématique de la chanson « Obama » est la fusion idolâtre cannibale (« Bel illuminé, dévore ou fais-toi dévorer. ») ; le film « Une dernière nuit au Mans » (2010) de Jeff Bonnenfant et Jann Halexander traite également du cannibalisme.

 

Tout le film « The Boys In The Band » (« Les Garçons de la bande », 1970) de William Friedkin tourne autour du cannibalisme homosexuel : un groupe d’amis-amants gays libertins se retrouve lors d’une soirée glauque, où les copains s’écharpent entre eux, où les vannes fusent et les couples se font/se défont : « J’avais envie de lui mordre les doigts. » (Emory par rapport à Peter, le dentiste qui le fait fantasmer) ; « J’aime plusieurs personnes. Je ne parle pas de mon homosexualité mais de mon appétit sexuel. » (Larry, le libertin) ; etc. Cette violence transparaît même dans le plat qu’ils partagent ensemble. En effet, ils mangent des lasagnes en faisant de l’humour noir sur le personnage homo fictif de Sébastien dans le film « Suddenly Last Summer » : « Mesdames et Messieurs. Correction. Mesdames et mesdames. Vous venez de manger Sebastian Venable. Un personnage. Un homo qui est dévoré tout cru. Haché menu ! » (Michael, le maître de cérémonie machiavélique)

 

À la fin du film « Fried Green Tomatoes » (« Beignets de tomates vertes », 1991) de John Avnet, le téléspectateur apprend que le corps de Frank, le mari de Ruth (l’héroïne lesbienne) assassiné, a été mangé en barbecue par tous les clients de la brasserie tenue par le couple lesbien Ruth/Idgie (c’est Big George, le cuisinier, qui a maquillé le meurtre…).
 
 

e) Le cannibalisme symbolique :

B.D. "Kang" de Copi

B.D. « Kang » de Copi


 

Le cannibalisme, s’il ne s’actualise pas systématiquement en dévoration de la chair humaine, se situe avant tout dans l’attitude insistante de convoitise, dans les yeux sales et vicelards qui transforment l’autre en chair fraîche, dans le regard prospectif ou lubrique (on dit bien « bouffer du regard ») : « Dévore-moi des yeux ma princesse ! […] Les baisers d’Alizée sont de vraies gourmandises. » (cf. la chanson « Gourmandises » d’Alizée) ; « Les plumes de métal, les griffes puissantes, ce désir d’amour ou de mort, cette envie de boire dans les yeux avec un bec de fer » (cf. le poème « Unité en elle » de Vicente Aleixandre) ; « Méfie-toi de l’œil sec, ses airs fossiles, ses coups de bec… Méfie-toi de l’œil flou, ses airs fragiles, ses appétits de loup. » (cf. la chanson « L’Œil sec » des Valentins) ; « Les gens épais me bouffent. » (Laurent Gérard dans son one-man-show Gérard comme le prénom, 2011) ; etc.

 

Par exemple, dans les films « Espacio 2 » (2001) de Lino Escalera et « Une Vue imprenable » (1993) d’Amal Bedjaoui, le jeu des regards impérieux et cannibales de la drague homosexuelle est particulièrement bien rendu.

 

Le héros homosexuel n’a pas souvent conscience qu’il est cannibale car il confond les êtres de chair avec ses êtres de papier. Dans son esprit, la peau est davantage liée à l’image qu’à la peau humaine réelle, comme si l’amant se réduisait à une photo qu’on peut trouer. « Moi, je lui arrachais la peau. » (Yves Navarre, Portrait de Julien devant la fenêtre (1979), p. 101) C’est la raison pour laquelle le cannibalisme homosexuel doit être compris prioritairement dans son sens symbolique, et non « réellement fantasmé ».

 

Le cannibalisme, c’est aussi plus symboliquement la schizophrénie (on croit pouvoir devenir ce que l’on mange), l’absence de contrôle des pulsions. Le héros homosexuel se laisse bouffer par une force intérieure qu’il ne comprend pas, il s’imagine mordu par des monstres imaginaires qui l’assaillent de tous côtés : « Arrêtez ! Ma bonne m’assassine à coups de massue et mon chien afghan me mord les chevilles ! » (« L. » en parlant de Goliatha, dans la pièce Le Frigo (1983) de Copi) ; « Docteur Soubirous ! Je crois qu’il y a un cas de peste. Un enfant a été mordu par un rat ! » (le travesti M to F dans le roman La Vie est un tango (1979) de Copi, p. 137) ; « Brockett était intelligent, il était d’une intelligence diabolique. […] C’est pourquoi Brockett écrivait de si belles pièces, des pièces si cruelles ; il alimentait son génie de chair vive et de sang ! Génie carnivore ! » (Stephen, l’héroïne lesbienne, parlant de son meilleur ami homosexuel Jonathan Brockett, dans le roman The Well Of LonelinessLe Puits de solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, pp. 307-308)

 
 

d) Plante carnivore :

La métaphore poétique la plus employée dans les fictions pour représenter le cannibalisme homosexuel, c’est bien la fleur carnivore, cette plante à laquelle s’identifie le héros homosexuel… pour généralement dépeindre un amour ou une identité maudits.

 

Film "Suddenly Last Summer" de Joseph Mankiewicz

Film « Suddenly Last Summer » de Joseph Mankiewicz


 

On retrouve les plantes carnivores dans les films « Les Filles du botaniste » (2006) de Daï Sijie, « Suddenly Last Summer » (« Soudain l’été dernier », 1960) de Joseph Mankiewicz (avec la Vénus gobe-mouche, plante chérie par Mrs Venable, et présentée comme une cruelle déesse d’amour), « Voodoo Island » (1957) de Reginald Le Borg, et dans le roman L’Amant de mon père (2000) d’Albert Russo, par exemple. Dans le film « Respire » (2014) de Mélanie Laurent, Charlène, l’héroïne lesbienne, suit un cours de biologique à propos d’une plante carnivore, « un monstre à tentacules venu d’Asie du Sud-Est », dévorant les géraniums ; celle-ci est à l’image de son amante vénéneuse Sarah, et de son désir dévorant pour elle.

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

a) Cannibalisme et homosexualité : une même affaire de « goût »

Le cannibalisme revient plus souvent qu’on ne le croit dans le discours des personnes homosexuelles, quand bien même elles sachent pertinemment qu’elles n’ont jamais désiré manger concrètement leur(s) partenaire(s). « De cette homosexualité rituelle, il faut rapprocher, je pense, un certain cannibalisme rituel qui se pratique dans des cultures, également, où le cannibalisme n’existe pas en temps ordinaire. Dans un cas comme dans l’autre, il me semble, l’appétit instinctuel, alimentaire ou sexuel, se détache de l’objet que les hommes se disputent pour se fixer sur celui ou ceux qui nou le disputent. » (René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde (1978), p. 469)

 

Lady Gaga et sa robe en viande crue, qui a fait scandale.

Lady Gaga et sa robe en viande crue, qui a fait scandale.


 

Le désir cannibale prend certainement son origine dans une relation incestueuse vécue dans la petite enfance. « Searles a souligné la menace constituée par les tendances cannibaliques de la mère de Schreber, et que le fils avait déplacées sur un père plein de brutalité. » (Robert J. Stoller, « Faits et hypothèses », Bisexualité et différence des sexes (1973), p. 217) Pour le poète René Crevel, Magnus Hirschfeld est un « abominable charlatan », un « Moloch qui dévore chaque jour au moins un hermaphrodite ou un travesti ». (Philippe Simonnot dans son essai Le Rose et le Brun (2015), p. 113)

 

Pas étonnant que le cannibalisme, au moins au niveau du désir, attire l’individu homosexuel et ses jumeaux de désir : le dénominateur commun de la communauté LGBT sont les goûts physiques, les préférences sensorielles et visuelles, l’orientation sexuelle, … donc ce qui se consomme. Et on remarque bien, notamment en écoutant les motivations des personnes homosexuelles, qu’elles se focalisent énormément sur les goûts en pensant parler d’Amour. « Dans sa jeunesse, ma tante est une belle jeune femme, très douce, très tendre et très élégante, de vieilles photos l’attestent. Allez savoir si ce n’est pas là que j’ai pris, très tôt, mon goût marqué pour les très belles femmes douces, charmantes, élégantes ? » (Paula Dumont, Mauvais Genre (2009), pp. 19-20) ; « Oui, il faut oser le dire, il faut oser l’écrire : l’immense majorité des homophiles accordent au seul corps – à ses apparences, à ses exigences – une importance qu’il ne mérite pas, une importance beaucoup trop grande, une importance sans commune mesure avec ce qu’il peut être, ce qu’il peut offrir et donner, aujourd’hui déjà, à plus forte raison demain. » (André Baudry, fondateur d’Arcadie, cité dans l’autobiographie Libre : De la honte à la lumière (2011) de Jean-Michel Dunand, p. 147)

 

Ce qui lie le cannibalisme et l’homosexualité, c’est la place envahissante qu’ont prise les goûts (par nature individuels) sur l’Amour (une réalité qui dépasse les goûts, au-delà du sensible, universel) : cf. je vous renvoie à l’article de Philippe Besson « Hervé Guibert, le Goût pour les corps » dans le Magazine littéraire, n°426, décembre 2003. Par exemple, le peintre britannique Francis Bacon se dit fasciné par les travaux de sculpture de Michel Ange, ainsi que par les corps masculins en général : « J’aime les hommes. J’aime la qualité de leur chair. » (cf. le documentaire « Francis Bacon » (1985) de David Hinton) ; « Le cinéma de Gaël Morel est absolument gay, tant le réalisateur impose une érotisation du corps masculin de ses acteurs (Stéphane Rideau, Nicolas Cazalé, Salim Kechiouche…). » (Anne Delabre, Didier Roth-Bettoni, Le Cinéma français et l’homosexualité (2008), p. 231) ; « J’ai toujours été amoureuse de mon corps. » (Linn, jeune homme brésilien travesti en femme, dans le documentaire « Bixa Travesty » (2019) de Kiko Goifman et Claudia Priscilla) ; etc.

 

À en croire la majorité des personnes homosexuelles, l’homosexualité serait prioritairement une question de goût, donc de relativité, de naturel individuel indiscutable : « J’ai besoin des filles. C’est un penchant vital pour moi. Les filles ne sont pas une envie. Elles sont un besoin vital depuis toujours. Un besoin, ça ne se négocie pas. Une envie, on peut s’en passer. Mais un besoin, non. » (Corinne, une femme lesbienne interviewée dans l’émission Ça se discute, diffusée sur la chaîne France 2, le 18 février 2004) ; « J’ai besoin des garçons. » (Christophe Honoré, Le Livre pour enfants (2005), p. 88)

 

Cela peut partir d’intentions très pures au départ, voire même d’une simulation de pudeur très bobo. Par exemple, tout le film « Lilting » (« La Délicatesse », 2014) de Hong Khaou part du principe que l’amour se réduirait à une affaire de goûts et de sensations.
 
 

b) Mon p’tit chou à la crème… :

Boulangerie "Le Gay Choc" (avec des pains en forme de "bites")

Boulangerie « Le Gay Choc » (avec des pains en forme de « bites »)


 

Très souvent, l’individu homosexuel compare son/ses amant(s) à de la nourriture, ou se présente lui-même comme un met à consommer (cf. le film « Can I Be Your Bratwurst, Please ? » (1999) de Rosa von Praunheim) : « Je vous donne une petite chose sucrée. Vous la glissez dans votre bouche et vous sucez le corps de quelqu’un d’autre. […] J’ai mis quelque chose de sucré dans la bouche de quelqu’un et je trouve ça très sexy. » (Félix González-Torres cité dans l’article « Félix González-Torres » d’Élisabeth Lebovici, sur le Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes (2003) de Didier Éribon, p. 226) ; « Aujourd’hui, c’est le 19 juin, la fête des Pères, et comme tu es mon Miam, mon papa Miam, je ne t’oublie pas. » (Julien à son amant Pascal Sevran, dans l’autobiographie de ce dernier, Le Privilège des jonquilles, Journal IV (2006), p. 169) ; « Les rencontres ne seront désormais que cela […] du bonheur à consommer sur place. » (Cathy Bernheim, L’Amour presque parfait (2003), p. 170) ; « Femmes actives, nous avions décidé que l’amour serait notre petite gâterie superflue, un luxe qu’il faut savoir s’offrir pour être tout à fait soi-même. […] Simplicité du désir. Il me semble avoir bu à sa source comme les animaux sauvages vont boire au marigot, lorsque descend le soir, dans la savane. Cette image associée à mes désirs dit assez quelle soif d’amour est en moi, quel apaisement me vient quand je pose ma joue sur le ventre de celle que j’aime. Mais avec le temps, je commence à m’interroger sérieusement sur le prix à payer pour ces ivresses passagères, cette paix qui dure si peu. » (idem, p. 184) ; « Je vois des très beaux gâteaux qui s’avancent. » (Jean-Paul Gaultier, le couturier homosexuel, président de cérémonie de l’élection Miss France 2016, parlant des danseurs hommes, sur la chaîne TF1, le 19 décembre 2015) ; etc.

 

Par exemple, dans son roman autobiographique Parloir (2002), Christian Giudicelli décrit un de ses amants, Nicolas, comme une excellente « poire pour la soif » ou un « sandwich pour la route » (p. 102). Michel Journiac, quant à lui, a été jusqu’à confectionner du boudin avec son propre sang ! Je vous renvoie également au livre de recettes Ma cuisine lesbienne (2013) d’Océane Rose-Marie (la fameuse « Lesbienne invisible »), au livre Ma Cuisine homosexuelle : 25 recettes (très) gay ! (2012) de Jérémy Patinierainsi, ainsi qu’à l’autobiographie Red Carpets And Other Banana Skins (2006) de Rupert Everett. Dans son essai Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970), Jean-Louis Chardans rappelle que l’expression « apple pie » (tarte aux pommes, en anglais) était l’un des synonymes d’« homosexuel » aux États-Unis (p. 271). Il est courant que l’art de faire la cuisine et l’art d’aimer soit mis exactement sur le même plan dans le discours des personnes homosexuelles (particulièrement bobos, soit dit en passant).

 

Dans mon cas personnel, j’entends beaucoup d’amis définir, avec parfois une dérision désabusée, leur copain du moment comme un « quatre heures » ou une gentille « gâterie » pour se faire plaisir. Pour la petite anecdote, entre 2002 et 2006, lorsque je me trouvais encore en études dans la ville de Rennes, je me souviens avoir assisté à plusieurs soirées pendant lesquelles des couples homosexuels entre eux se traitaient ouvertement (et sincèrement, en plus ! sans comprendre la vulgarité des « doux » surnoms dont ils s’affublaient) de « BN », de « casse-croûte », ou de « Crunch » devant toute l’assistance, en s’échangeant ensuite un bisou de reconnaissance… histoire d’amortir inconsciemment le choc.

 
 

c) La passion homosexuelle : mordante

B.D. "Kang" de Copi

B.D. « Kang » de Copi


 

Il n’est pas rare de voir les amants homosexuels se mordre entre eux, se dévorer, et désirer se manger : « À un certain moment, à l’acmé de son excitation, le fougueux José eut un rugissement et me mordit rageusement l’épaule gauche. » (Denis Daniel, Mon théâtre à corps perdu (2006), p. 77) ; « Après je l’ai rejoint dans sa chambre. Alors on s’est dévorés et il n’est plus rien resté. » (Guillaume Dustan, Nicolas Pages (1999), p. 34)

 

J’ai en mémoire des images très précises de soirées que j’ai passées en boîtes gay, où j’étais spectateur de la dévoration publique de certains couples qui s’exhibaient sur la piste de danse. C’est du mime de cannibalisme, qu’on le veuille ou non.

 

Parfois, dans les discours, les amants homosexuels se reprochent de ne pas se laisser respirer, que ce soit pendant leur coït que dans leur vie quotidienne. Symboliquement, ils « se bouffent ».

 

Si je suis honnête aussi avec vous, quand j’étais petit (7-8 ans), je développais corporellement une forme de cannibalisme (surtout vis à vis de mon frère jumeau ou des chiens). Je mettais ma mâchoire inférieure en avant pour m’approcher d’eux et leur faire un câlin.

 

Compte Twitter du bobo homo homophobe type

Compte Twitter du bobo homo homophobe type


 
 

d) Nécrophilie :

Il arrive (et j’espère que c’est très rare !) que certains sujets homosexuels essaient de posséder leur(s) amant(s) au point qu’il(s) en arrivent parfois à voler leur peau et à les tuer : « Aimer, en termes de pulsions, veut dire prendre, utiliser, utiliser veut dire détruire, avaler, et même plus radicalement faire disparaître l’objet utilisé, aimé. » (Catherine Cyssau, Les Dépressions de la vie (2004), p. 151) ; « J’ai frissonné parce que j’ai compris que je connaissais mon père plus longtemps mort que vivant, et que ce n’était pas une bonne nouvelle pour moi, que ça n’augurait rien de bon, il allait falloir que je le déterre et le mange si je ne voulais pas devenir fou. » (Christophe Honoré, Le Livre pour enfants (2005, p. 91) ; « Genet est la mante religieuse qui mange ses mâles. À travers Pompes funèbres, il développe en images magnifiques le désir de manger Jean Decarnin, son amant mort. » (Jean-Paul Sartre, Saint Genet (1952), p. 105) ; « Pendant que mon cousin prenait possession de mon corps, Bruno faisait de même avec Fabien, à quelques centimètres de nous. Je sentais l’odeur des corps nus et j’aurais voulu rendre palpable cette odeur, pouvoir la manger pour la rendre plus réelle. J’aurais voulu qu’elle soit un poison qui m’aurait enivré et fait disparaître, avec comme ultime souvenir celui de l’odeur de ces corps, déjà marqués par leur classe sociale, laissant déjà apparaître sous une peau fine et laiteuse d’enfants leur musculature d’adultes en devenir, aussi développée à force d’aider les pères à couper et stocker le bois, à force d’activité physique, des parties de football interminables et recommencées chaque jour. […] En observant Bruno pénétrer Fabien, la jalousie m’a envahi. Je rêvais de tuer Fabien et mon cousin Stéphane afin d’avoir le corps de Bruno pour moi seul, ses bras puissants, ses jambes aux muscles saillants. Même Bruno, je le rêvais mort pour qu’il ne puisse plus m’échapper, jamais, que son corps m’appartienne pour toujours. » (Eddy Bellegueule simulant des films pornos avec ses cousins dans un hangar, dans le roman autobiographique En finir avec Eddy Bellegueule (2014) d’Édouard Louis, pp. 153-154) ; « C’est comme la nécrophilie : c’est un péché. Tout comme l’alcoolisme ou la toxicomanie. L’homosexualité, c’est la même chose. » (Petras Gražulis, président du groupe politique lituanien d’extrême droite Ordre et Justice, dans le documentaire « Homo et alors ?!? » (2015) de Peter Gehardt) ; etc. Par exemple, le film « Grimm Love » (2009) de Martin Weisz raconte la véritable histoire d’Armin Meiwes, un Allemand qui tua, mutila et mangea Bernd Jürgen Brandes avec l’accord de celui-ci.

 

La nécrophilie et l’anthropophagie ne sont pas des actes absents de la communauté LGBT… même s’ils sont niés car ils font une très mauvaise publicité à l’homosexualité, et qu’on s’empresse de les ranger dans le dossier des faits divers scabreux extrêmement isolés. Je vous renvoie aux différentes affaires véridiques de cannibalisme entre amants homosexuels : cf. l’article « Russie : Un jeune cannibale mange un homosexuel » publié le 30 août 2011 dans le Journal Le Point (racontant qu’un jeune Russe âgé de 21 ans a tué son copain de 32 ans, rencontré sur un site homo. Le 19 août, il l’invite chez lui, le poignarde et le découpe en morceaux afin de le manger. Durant une semaine, il cuisine ses restes, en faisant des steaks, des croquettes et du saucisson. L’homme a été arrêté par la police de Mourmansk, dans le nord-ouest de la Russie…) Par ailleurs, je me suis spécialement penché pour écrire ce code sur le cas assez récent du beau Jeffrey Dahmer, surnommé « le monstre de Milvaukee », connu pour avoir été un cannibale, homosexuel de surcroît : entre 1978 et 1991, dans l’État du Wisconsin (États-Unis) a tué dix-sept jeunes hommes, qu’il pêchait dans le « milieu gay ». Dahmer est un authentique nécrophile : il voulait à chaque fois coucher avec des hommes inanimés et morts contre lui. Il n’est pas le seul dans ce cas-là. Luka Magnotta, italien, est également un homme homosexuel cannibale connu : escort boy, strip-teaseur, acteur porno occasionnel et mannequin raté, il fut le premier web killer de notre époque, et le documentaire « Moi, Luka Magnotta » (2012) de Karl Zéro et Daisy d’Errata retrace son histoire.

 
 

e) Le cannibalisme symbolique :

Fort heureusement, le cannibalisme, s’il ne s’actualise pas systématiquement en dévoration de la chair humaine, se situe avant tout dans l’attitude insistante de convoitise, dans les yeux sales et vicelards qui transforment l’autre en chair fraîche, dans le regard prospectif ou lubrique (on dit bien « bouffer du regard »). « Il se mit à frotter son sexe sur mes fesses rebondies, répétant sans cesse qu’il n’en avait jamais vu de pareilles. Comparées à une pastèque, il les croquait du regard, dans un élan d’euphorie sans retenue, demandant allègrement de me sodomiser. […] Il m’appelait langoureusement ‘Ma pastèque’. […] J’eus affaire à un monsieur habitant une belle villa dans le Val de Marne, qui me désirait fortement vêtu comme l’homme de ménage du film ‘La Cage aux folles’. J’avais halluciné, concluant que ce fantasme me rabaissait complètement. Et puis, non sans gêne, il s’était plu à me dire que son sexe était un petit biscuit qui devenait grand comme une baguette. » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), pp. 111-113) ;

 

L’individu homosexuel lambda n’a pas toujours conscience qu’il est cannibale (déjà au niveau des fantasmes) car il confond les êtres de chair avec ses êtres de papier. Dans son esprit, la peau est davantage liée à l’image qu’à la peau humaine réelle, comme si l’amant se réduisait à une photo qu’on peut trouer. « Ce matin, j’me sens pas bien, j’ai fait un trou dans ton corps… j’ai fait un trou dans ton corps. » (cf. la chanson « Je n’ai pas de remords » d’Élodie Frégé) C’est la raison pour laquelle le cannibalisme homosexuel doit être compris prioritairement dans son sens symbolique, et non « réellement fantasmé ».

 

Le cannibalisme, c’est aussi plus symboliquement la schizophrénie (on croit pouvoir devenir ce que l’on mange), l’absence de contrôle des pulsions. Le code du cannibalisme exprime surtout, à mon sens, un manque de liberté. Le goût pour le cannibalisme ne peut se concevoir que dans le cadre des sociétés d’abondance, sociétés où se développent les effets psycho-pathologiques de l’abondance et de l’absence de désir. Une famine plus profonde encore que la simple faim physique.

 

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Code n°25 – Carmen (sous-codes : Femme diabolique / Femme en rouge / Sorcières)

Carmen

Carmen

 

 

NOTICE EXPLICATIVE


Mon amour est dangereux et n’aime pas qu’on l’aime

 

L’amour homosexuel n’est pas un amour simple, étant donné qu’il s’est privé de la différence – la différence des sexes – qui aurait pu le pacifier, l’incarner, le faire durer dans l’humour, la paix et la complémentarité. Beaucoup de personnes homosexuelles ne se méfient pas assez de la nature des sentiments qu’elles portent à leur amant de même sexe, même si, inconsciemment, elles lui demandent de les protéger de leur désir (cf. la chanson « Protect Me From What I Want » du groupe Placebo). Le rapprochement homosexuel des corps se transforme parfois en conflit à leur insu. Nous le remarquons par exemple dans la polysémie de l’adverbe « contre » (cf. je vous renvoie au code « Polysémie de l’adverbe « contre » » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels), très utilisée par certains auteurs homosexuels (l’expression « être contre quelqu’un » peut signifier à la fois « collé à lui » et « en opposition »). La menace de ce qui se présente sous les traits de l’amour, mais qui cache un fantasme de drame – ou un drame réel – bien plus violent, transparaît dans les allusions réitérées à l’opéra de Bizet Carmen (ou au roman de Prosper Mérimée) à l’intérieur de nombreuses œuvres homosexuelles. En effet, les personnages homosexuels se prennent souvent pour la dangereuse gitane qui apporte le malheur à tous ceux qui s’éprennent d’elle. Même dans les films censés donner une image positive des couples homosexuels, nous entendons bizarrement le même avertissement : « Si tu me quittes, je te tuerai », ou « Si je t’aime, prends garde à toi… ». Il est parfois dit, répété, ou bien suggéré en attitudes dans beaucoup d’unions homosexuelles réelles. Carmen, la dangereuse bohémienne, sors de ces couples !

 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Femme étrangère », « Amant diabolique », « Actrice-traîtresse », « Putain béatifiée », « Prostitution », « Corrida amoureuse », « Destruction des femmes », « Voyante extralucide », « Liaisons dangereuses », « Tante-objet ou maman-objet », « Mort = Épouse », « Sirène », « Don Juan », « Vampirisme », « Homosexualité noire et glorieuse », « Se prendre pour le diable », la partie « Maman-putain » dans le code « Matricide », la partie « Robe tachée de rouge » dans le code « Mariée », la partie « Talons aiguilles rouges » dans le code « Talons aiguilles », la partie « Catwoman » du code « Femme-Araignée », la partie « Cruella » du code « Reine », et la partie « Scène de répudiation » du code « Femme et homme en statues de cire », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

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FICTION


a) Carmen, la gitane au désir machiste homosexuel :

Carmen rose
 

Dans les fictions traitant d’homosexualité, le personnage homosexuel s’identifie parfois à la dangereuse Carmen, cette femme qui fait tourner la tête des hommes : cf. le film « Freak Orlando » (1981) d’Ulrike Ottinger, la pièce Sainte Carmen de la main (1976) de Michel Tremblay, le film « Victor, Victoria » (1982) de Blake Edwards (avec le numéro « The Shady Dame From Seville »), le film « Calé » (1986) de Carlos Serrano, le film « Obsessionne » (« Les Amants diaboliques », 1943) de Luchino Visconti (avec la chanson de Bizet reprise lors d’un gala), le film « Ma vraie vie à Rouen » (2002) d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau (la mère du héros homo sort voir l’opéra Carmen de Bizet), le film « La Meilleure façon de marcher » (1976) de Claude Miller (lors du bal masqué final, Philippe, le héros homo, se déguise en gitane qui poignarde son amant), la comédie musicale Carmen (2004) de Jérôme Savary, le film « La Femme et le Pantin » (1931) de Josef von Sternberg (avec Marlene Dietrich en gitane qui rend fou les hommes), le film « Krámpack » (2000) de Cesc Gay, la pièce Les Homos préfèrent les blondes (2007) d’Eleni Laiou et Franck Le Hen, le vidéo-clip de la chanson « La Isla Bonita » de Madonna (avec la chanteuse déguisée en andalouse), la comédie musicale Fame (2008) de David de Silva, le film « Florence est folle » (1944) de Georges Lacombe, le film « La Parade » (2011) de Srdjan Dragojevic (avec le personnage de Pearl), le film « Zazie dans le métro » (1960) de Louis Malle, le film « Kamikaze Hearts » (1986) de Juliet Bashore, le film « Karmen » (2001) de Joseph Gaï Ramada, le film « Rose et Noir » (2009) de Gérard Jugnot (avec Amalia la femme mordante), le vidéo-clip de la chanson « Ti Amo » de Gina G., le film « Corps à corps » (2009) de Julien Ralanto (avec la prof de tango de Raphaëlle, l’héroïne qui se découvre lesbienne à cause d’elle), le film « La Vie privée de Sherlock Holmes » (1970) de Billy Wilder (avec la fleur rouge sur l’oreille d’un Watson très homosexualisé), le film « Gigola » (2010) de Laure Charpentier (avec l’héroïne lesbienne, prostituée vêtue d’un smoking, l’œillet rouge à la boutonnière, brandissant une canne à pommeau d’argent incrusté d’une tête de cobra), la chanson « Carmen » de Lana del Rey (la Carmen des bobos), la chanson « Alertez Managua » d’Indochine, la comédie musicale Ball Im Berlin (Bal au Savoy, 1932) de Paul Abraham (avec Tangolita), la pièce Carmen à tout prix (2015) de Sophie Sara, le film « Carmen et Lola » (2018) d’Arantxa Echevarría, etc.

 

Carmen, encore une figure de sur-féminité machiste...

Carmen, encore une figure de sur-féminité machiste…


 

« Mon vrai nom, c’est Carmen : celle de Bizet. » (Molina, le héros homosexuel du roman El Beso De La Mujer-Araña, Le Baiser de la Femme-Araignée (1979) de Manuel Puig, p. 67) ; « Embrassez-la vite ! C’est Carmen ! » (Berta parlant d’un de ses confrères travestis, dans le film « Torch Song Trilogy » (1989) de Paul Bogart) ; « La danseuse espagnole, le regard acéré, danse dans mes pensées. » (cf. la chanson « La Danseuse espagnole » de David Jean) ; « Madame Regina Morti […] Vous êtes pour quelques jours à l’Opéra de Paris avec votre Carmen. » (Cyrille, le héros homosexuel, dans la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi) ; « Ma mère se calmait, retournait dans la salle à manger, et un petit quart d’heure plus tard Carmen se remettait à prétendre que l’amour est un oiseau rebelle que nul ne peut apprivoiser… » (le narrateur homosexuel écoutant des opéras qui cassent les oreilles de sa mère, dans le roman La Nuit des princes charmants (1995) de Michel Tremblay, p. 38) ; etc.

 

Carmen Rouen

« Ma vraie vie à Rouen » de Ducastel et Martineau


 

Par exemple, dans le film « Mon arbre » (2011) de Bérénice André, la jeune Marie, pour son anniversaire, est déguisée en Carmen par ses « parents » homosexuels. Dans la comédie musicale Se Dice De Mí En Buenos Aires (2010) de Stéphan Druet, Alba et Yolanda sont les deux femmes lesbiennes indépendantes, qui prennent et jettent les hommes ; elles portent d’ailleurs des œillets rouges dans les cheveux et sont habillées en rouge ou en noir. Dans la pièce Les Sex Friends de Quentin (2013) de Cyrille Étourneau, Lucie, la maîtresse de cérémonie macabre, joue une fausse serveuse qui distribue des roses (pleines d’épines !) à ses invités. Elle est habillée de rouge et de noir, porte un œillet aux cheveux, va faire vivre un enfer à ses trois convives en leur dévoilant leurs 4 vérités. Elle s’acharne d’ailleurs spécialement contre Jules, le personnage homosexuel. Elle interprète à plusieurs reprises la chanson de Carmen « L’amour est enfant de bohème » qui revient comme un leitmotiv de ce huis clos. Dans le film « Les Garçons de la bande » (1970) de William Friedkin, un des héros homosexuels, Emory (le plus efféminé), avec ironie, se décrit lui-même au départ comme une femme-prostituée à la Maria Montez, attendant près de son réverbère, « une orchidée à l’oreille et du rouge aux lèvres » ; puis un peu plus tard, il en remet une couche, en mordant une rose rouge dans sa bouche, pour déclamer devant toute sa bande d’amis gays : « Embrasse-moi, je suis Carmen… Il me manque juste les castagnettes. » Dans son one-man-show Tout en finesse (2014), Rodolphe Sand fait introduire sa chorégraphie en tutu et éventail par une voix-off qui dit « Rodolphe, 40 ans, 1m 65, 90 kg, présente… Carmen ! » ; puis il achève sa danse gracieuse/grassieuse par ce constat fatigué « Danser Carmen à 40 ans, je ne le souhaite à personne ! » Dans le film « Guillaume et les garçons, à table ! » (2013) de Guillaume Gallienne, Guillaume, le personnage bisexuel, raconte le rêve qu’a été pour lui son séjour en Andalousie, où il est tombé esthétiquement sous le charme de Paqui qui lui a appris à danser les sevillanas comme une femme : « Me voilà, au milieu de toutes ces robes andalouses, à danser des sevillanas. » Dans le film « Chacun cherche son chat » (1996) de Cédric Klapisch, Michel, le héros homosexuel, a placé dans sa chambre à coucher une immense poupée sévillane, trônant près de son lit. Dans le film « Marguerite » (2015) de Xavier Giannoli, Atos Pezzini, homosexuel, fait jouer Carmen à sa protégée Marguerite. Diego, le jeune amant d’Atos, s’étonne cyniquement de la voir s’éclater en Carmen sur la piste de danse : « Il vous a déjà vue danser comme ça, votre mari ? On dirait une gitane ! » Dans le film « Noureev, le Corbeau blanc » (2019) de Ralph Fiennes,Teja, le partenaire et amant de Rudolf Noureev, lui montre des images filmées en cinémascope, d’un ballet de l’opéra de Carmen.

 

Carmen, c’est la puissance sexuelle passionnelle et effrénée, le feu dévorant : « La cataracte secouait l’eau comme une chevelure de toute sa force telle la nuque d’une gitane aux cheveux de cristal qui venait s’écraser sur deux grands rochers ronds. » (Copi, La Cité des rats (1979), p. 133) L’objectif de certains héros homosexuels est de devenir ce « piège à hommes » qu’est Carmen, celle qui conquiert les autres par le biais de la séduction : « Oh la lah, on doit être la plus belle, ma chérie, pour séduire plein de hommes. » (Cody, l’homosexuel américain, s’adressant à son pote gay Mike, dans le roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, p. 101)

 

Carmen noir et blanc

 

Par exemple, dans la pièce À toi pour toujours, ta Marie Lou (2011) de Christian Bordeleau, Carmen est la « putain sur la rue Saint Laurent ». C’est une femme indépendante et « libre » (libertaire, en fait, car elle a des mœurs légères), qui se comporte comme un homme, en chantant de la country music dans les bars : « Pour moi, être libre, c’est de chanter des chansons de cow-boy rodéo. » Dans le film « Como Esquecer » (« Comment t’oublier ? », 2010) de Malu de Martino, Carmen est l’étudiante tentatrice qui drague sa prof de lettres. Dans le film « La Fiancée du pirate » (1969) de Nelly Kaplan, Marie est une femme qui veut être libre et fait semblant de se soumettre aux hommes pour mieux les avoir sous contrôle. Dans le téléfilm « Clara cet été-là » (2003) de Patrick Grandperret, pendant le mariage de sa fille, la mère de Clara (l’héroïne lesbienne) chante son amour des picadors et des toréadors. Dans la pièce Les Faux British (2015) d’Henry Lewis, Jonathan Sayer et Henry Shields, Thomas, le héros homosexuel, maintient une relation fusionnelle avec Florence, sa sœur hystérique habillée en Carmen.

 


 
 

b) Si je t’aime, prends garde à toi :

 

Carmen Amants diaboliques

Scène de gala avec Carmen dans « Les Amants diaboliques » de Visconti

 

De temps à autre, au détour d’une scène de films homo-érotiques, il arrive qu’on puisse entendre le fameux avertissement de Carmen « Si je t’aime, prends garde à toi » (cf. je vous renvoie au code « Liaisons dangereuses » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels) : cf. le film « Passion » (1964) de Yasuzo Masumara, le film « Odete » (2005) de João Pedro Rodrigues, le film « La Ley Del Deseo » (« La Loi du désir », 1986) de Pedro Almodóvar, le film « My Summer Of Love » (2004) de Pawel Pawlikovsky, le film « À cause d’un garçon » (2001) de Fabrice Cazeneuve, le film « Les Amitiés particulières » (1964) de Jean Delannoy, le film « Philadelphia » (1993) de Jonathan Demme (avec toute la problématique du Sida et de l’amour contagieux), le one-man-show Un Barbu sur le net (2007) de Louis Julien, la pièce Un Lit pour trois (2010) d’Ivan Tournel et Mylène Chaouat (avec Catherine, tout en rouge, avec un œillet rouge dans les cheveux), etc.

 

« Moi aussi je t’aime, mais mon amour est destructeur, il est toujours négatif. » (Kévin s’adressant à son amant Bryan, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 325) ; « Prenez bien garde aux Brésiliennes. » (Charlène Duval, le travesti M to F, dans son one-(wo)man Charlène Duval… entre copines (2011), à propos des travestis qu’il nomme « les Brésiliennes », qu’il compare à des sirènes) ; « Get up stand tall. Put your back up against the wall because my love is dangerous. This is a bust. » (cf. la chanson « White Heat » de Madonna) ; « Ça me fait la même chose quand je rencontre un homme qui me plaît. Mais vois-tu, je finis toujours seule, à m’empiffrer et à prendre des kilos. » (Carmen, la « fille à pédés » s’adressant à son meilleur ami homo Daniel, dans le film « I Love You Baby » (2001) d’Alfonso Albacete et David Menkes) ; « Il [l’ange adolescent] fredonnait : ‘Non, tu ne sauras jamais – ô toi qu’aujourd’hui j’implore – si je t’aime ou si je te hais… » (François Mauriac, Génitrix (1928), p. 25) ; « Je suis l’une de celles que Dieu a marquées au front. Comme Caïn, je suis marquée et flétrie. Si vous venez à moi, Mary, le monde vous aura en horreur, vous persécutera, vous taxera d’impureté. » (Stephen, l’héroïne lesbienne, s’adressant à son amante Mary, dans le roman The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, p. 394) ; « Le dernier tango-couteau ! Tu es la fleur empoisonnée de mon ultime sérénade, ma séductrice envenimée. » (Cachafaz s’adressant à son amant Raulito, dans la pièce Cachafaz (1993) de Copi) ; « Pour mes vingt ans, j’ai eu le plus beau cadeau de ma vie : j’ai rencontré l’amour. Et depuis, je ne sais plus ce que j’en ai fait. » (la prostituée nommée « Trente-cinq », dans le film « Rosa la Rose : Fille publique » (1985) de Paul Vecchiali) ; « Je vais finir par te faire du mal. » (Noah s’adressant à Benjamin son amant, dans le film « Benjamin » (2018) de Simon Amstell) ; etc.

 

Dans le film « Rosa la Rose : Fille publique » (1985) de Paul Vecchiali, toutes les prostituées, pour aguicher le client, porte une rose rouge à la main. Et la plus importante et la plus belle d’entre elles, c’est Rosa, celle qui fait tourner les têtes de tous ses clients amoureux d’elle, et en particulier celle du beau Julien. Mais elle se dérobe sans cesse à eux. Elle chante sa trahison d’amour : « Dieu que les hommes sont doux quand il leur prend le mal d’amour. Dieu que j’aime tes yeux doux quand ils me disent c’est pour toujours. Ce serait si facile si on pouvait croire à vos chimères. »
 

Carmen n’est pas que la femme violente. Elle peut également être la femme violée qui consent à rentrer dans le système qui la viole, exactement comme la prostituée : « Je suis absolument bouleversée, il vient de m’arriver une chose atroce ! Je me suis fait violer par mon chauffeur, c’est le mari de ma gouvernante, ce sont des gens terrifiants, elle s’habille en gitane pour me faire honte lors de mes réceptions. Elle surveille tous mes gestes, je l’ai surprise à me photographier dans ma baignoire ! Et son mari est un colosse qui m’a violée à deux reprises ! » (« L. » s’adressant à Hugh dans la pièce Le Frigo (1983) de Copi) ; « On habillait le pape de l’Argentine en danseuse espagnole et on faisait la queue pour le sodomiser. » (le narrateur homosexuel dans le roman L’Uruguayen (1972) de Copi, p. 56) ; « Je vais pas te mentir : je me suis inspirée d’une pute que j’ai embarquée l’autre jour. » (Sylvie, la « fille à pédé » et femme-flic habillée avec une robe rouge, s’adressant à son ami homo Pierre, dans la pièce Le Fils du comique (2013) de Pierre Palmade) ; etc.

 
 

c) La femme ensorceleuse et diabolique :

L’occurrence de Carmen indique qu’un certain nombre de personnages homosexuels (et leur auteur avec) considère la femme réelle – qu’ils confondent avec la femme-objet cinématographique – comme un être diabolique : cf. le film « Si douces… si perverses » (1969) d’Umberto Lenzi, le spectacle Diablesses (2007) d’Ida Gordon et Aurélien Berda, le film « Prête à tout » (1995) de Gus Van Sant (avec Nicole Kidman dans son rôle de peste), le film « L’Ange bleu » (1930) de Josef von Sternberg (avec le personnage envoûtant et abyssal de Marlene Dietrich), le film « Madame Satã » (2001) de Karim Ainouz, la chanson « Cette fille est une erreur » du groupe Taxi Girl, le roman La Traición De Rita Hayworth (La Trahison de Rita Hayworth, 1968) de Manuel Puig, le roman Le Gourdin d’Élise (1962) de Marcel Jouhandeau, le film « Blue Velvet » (1986) de David Lynch (avec la femme castratrice et son couteau), le tableau Le Spectre du sex-appeal (1932) de Salvador Dalí, le film « Comtesse Dracula » (1972) de Peter Sasdy, le film « La Chair et le diable » (1927) de Clarence Brown, le film « Fille du feu » (1932) de John Francis Dillon, le film « Mandragore » (1952) d’Arthur Maria Rabenalt, les films « Le Cabaret des filles perverses » (1977), « Les Possédées du diable » (1974) et « Les Petites vicieuses font les grandes emmerdeuses » (1976) de Jess Franco, le film « Le Démon des femmes » (1968) de Robert Aldrich, le film « La Femme Scorpion » (1972) de Shunya Ito, la chanson « L’Enfer et moi » (2013) d’Amandine Bourgeois, le film « The Devil Wears Prada » (« Le Diable s’habille en Prada », 2005) de David Frankel (avec Miranda), le film « Chloé » (2009) d’Atom Egoyan (avec Chloé, la beauté diabolique), le film « Black Swan » (2011) de Darren Aronofsky (et Nina avec ses yeux rouges) ; etc.

 

« Cette femme est une hérésie physiquement ! » (Beverly, l’un des héros homosexuels du film « Dead Ringers », « Faux Semblants » (1988) de David Cronenberg) ; « Elle est perverse !!! » (Philippe parlant de sa fiancée Yvonne, dans la pièce Yvonne, Princesse de Bourgogne (2008) de Witold Gombrowicz) ; « La bête annonce toujours la femme. » (le héros dans la pièce Big Shoot (2008) de Koffi Kwahulé) ; « Je me réveillai et j’ai cru voir sur les épaules de ma femme Ingrid la tête du Diable des Rats ; je me mis à crier. » (Copi-Traducteur dans le roman La Cité des rats (1979) de Copi, p. 154) ; « Marilyn porte toujours sa saloperie de boa constrictor verdâtre autour des épaules. » (le narrateur homosexuel dans le roman Le Bal des folles(1977) de Copi, p. 55) ; « cette femme diabolique […]Qu’est-ce que je la déteste ! » (idem, p. 97) ; « les tentacules de Marilyn » (idem, p. 100) ; « Il [le diable] m’a promis de me sacrer Reine des Ténèbres après ma mort en échange de quelques services. » (Vicky dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi) ; « La semaine suivante, Varia est arrivée en cours avant le professeur Gritchov, et accompagnée d’une camarade que je n’avais jamais vue. C’était une brune très maquillée, habillée tout en similicuir. Elle avait l’air encore plus diabolique que Varia. […] [Elle et sa copine] Je les aurais tuées. […] La nuit, Varia revenait me hanter. Je la voyais marcher vers moi, depuis l’extrémité d’un couloir interminable, percé de portes plus noires que des trappes, perchée sur ses talons qui perforaient le carrelage. Elle avançait, un fouet à la main, toute de blanc vêtue, la chevelure souple et ondoyante, les lèvres rouges et serrées. À quelques pas de moi, elle ouvrait sa bouche pour me sourire. Je découvrais alors des canines de vampire, maculées de sang. » (Jason, l’un des héros homosexuels décrivant Varia Andreïevskaïa, dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, pp. 58-59) ; « Ses yeux, ils devenaient de plus en plus grands et brillants, comme ceux des méchantes dans les dessins animés japonais, avec trois gros points blancs qui tremblent au milieu des iris. ‘Je suis un peu sorcière.’ » (Yvon parlant de Groucha, op. cit., p. 265) ; « Il était un inconditionnel d’Amande [le personnage de la garce]. Elle était pour lui le condiment sans lequel l’atmosphère aurait affreusement manqué de saveur. » (Mourad, l’un des héros homosexuels du roman de Christophe Bigot, op. cit., p. 415) ; « On ne va pas faire un enfant avec la bohémienne dans sa caravane, quand même ! » (Benjamin s’adressant à son amant Pierre à propos d’Isabelle, la mère porteuse qu’il méprise, dans la pièce Le Fils du comique (2013) de Pierre Palmade) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « Les Enfants terribles » (1949) de Jean-Pierre Melville, Élisabeth est définie textuellement comme un « monstre ». Dans le film « Respire » (2014) de Mélanie Laurent, Sarah, c’est la fille légère, scandaleuse, outrancière, sensuelle, qui danse bien et qui va rendre sa compagne folle au point de glisser vers le crime passionnel. Dans le film « Anatomie de l’enfer » (2002) de Catherine Breillat, le personnage homosexuel (Rocco Siffredi) enfonce une fourche dans l’anus d’Amira Casar et la considère comme une furie satanique. Il affirme que la féminité est « l’obscénité la plus effrayante à ses yeux ». Dans la comédie musicale Les Divas de l’obscur (2011) de Stéphane Druet, toutes les héroïnes incarnent la féminité dangereuse et maléfique : Mercedes la nymphomane qui « a le diable au corps » (« Mon lit est une arène. » dira-t-elle), Marie-Ange défendant la beauté comme un trophée asservissant, toutes les autres divas… qui finissent par créer une coalition pour tuer l’unique homme de la pièce, le prince charmant incarnant « la beauté même ». Dans le one-woman-show Karine Dubernet vous éclate ! (2011), Karine Dubernet est déguisée en Ève damnée. Dans son one-man-show Jefferey Jordan s’affole (2015), Jefferey Jordan entraîne sa maman dans le milieu homo, et la fait rentrer dans une backroom où visiblement elle est possédée par le diable : « Non, on ne va pas faire du flamenco. » ; « Elle nous rejoue la scène de l’Exorcisme dans la backroom. »

 

La femme est surtout jugée diabolique d’être double, mystérieuse : cf. le film « Femme ou démon » (1939) de George Marshall, le film « La Femme Reptile » (1966) de John Gilling, le film « The Devil Is A Woman » (« La Femme et le pantin », 1931) de Josef Von Sternberg, le film « Jules et Jim » (1962) de François Truffaut (avec Catherine, la femme-masculine manipulatrice), la pièce Le Retour au désert (1988) de Bernard-Marie Koltès (avec Mathilde la femme collabo), le roman El Beso De La Mujer-Araña (Le Baiser de la Femme-Araignée, 1976) de Manuel Puig (avec Léni la femme collabo, ou bien Irena la femme-panthère), le roman La Voyeuse interdite (1991) de Nina Bouraoui (avec la description de l’allégorie féminine de la mort), etc. Par exemple, dans la pièce Doubles (2007) de Christophe et Stéphane Botti par exemple, Ève est montrée comme la femme qui est venue séparer l’unité androgynique des jumeaux mâles au jardin d’Éden.

 

La femme diabolique fictionnelle effraie parfois les animaux dans les boutiques d’oiseaux où elle pénètre : cf. Marnie dans le film « Marnie » (« Pas de printemps pour Marnie », 1964) d’Alfred Hitchcock, ou bien Irena dans le film « Cat People » (« La Féline », 1949) de Jacques Tourneur et dans le roman El Beso De La Mujer-Araña (Le Baiser de la Femme-Araignée, 1976) de Manuel Puig. « Lorsqu’ils entrent tous les deux dans la boutique aux oiseaux, c’est comme si y était entré on ne sait qui, le diable. Les oiseaux s’affolent. » (p. 14)

 

CARMEN 8 Femmes

Film « Huit Femmes » de François Ozon

 

L’actrice exerçant une fascination esthétique et érotique sur le héros homosexuel est souvent rousse ou habillée de rouge (cf. je vous renvoie au code « Talons aiguilles » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels) : cf. le film « Freak Orlando » (1981) d’Ulrike Ottinger (avec la femme rousse), le film « La Diablesse en collant rose » (1959) de George Cukor, le roman L’Autre (1971) de Julien Green (avec Marie, la femme rousse diabolique), la série Joséphine Ange-gardien (1999) de Nicolas Cuche (dans l’épisode 8 « Une Famille pour Noël », avec le personnage de Christine), le film « Sancharram » (2004) de Licy J. Pullappally, la pièce La Femme assise qui regarde autour (2007) d’Hedi Tillette Clermont Tonnerre, la pièce Jeffrey(2007) de Christian Bordeleau, le roman La Dormeuse en rouge (2002) d’Andrea H. Japp, le film « Le Grand Alibi » (2007) de Pascal Bonitzer (avec le personnage de Léa), la pièce Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens (2007) de Gérald Garutti (avec la diabolique princesse rouge Salomé), la pièce Nietzsche, Wagner, et autres cruautés (2008) de Gilles Tourman (avec le personnage de Lou Salomé), le film « Les Témoins » (2006) d’André Téchiné (avec le personnage de Sandra), la pièce Angels In America (2008) de Tony Kushner (avec Ethel Rosenberg), le roman La Princesse aux lys rouges (1894) de Jean Lorrain (avec la princesse Auduvère), le film « Abre Los Ojos » (« Ouvre les yeux », 2002) d’Alejandro Amenábar (avec Nuria), le film « Sonate d’Automne » (1978) d’Ingmar Bergman (avec Charlotte), le film « Un éléphant, ça trompe énormément » (1976) d’Yves Robert, la pièce Jupe obligatoire (2008) de Nathalie Vierne, la pièce Une Souris verte (2008) de Douglas Carter Beane, le film « Hammam » (1996) de Ferzan Ozpetek (avec le personnage de Marta), le film « L’Impératrice rouge » (1934) de Josef von Sternberg, le film « Un de trop » (1999) de Damon Santostefano, la pièce Western Love (2008) de Nicolas Tarrin et Olivier Solivérès, la pièce Transes… sexuelles (2007) de Rina Novi (avec « Ludo » le héros transsexuel M to F), le film « Case Fatale » (2007) de David Ctiborsky, le one-(wo)man-showZize 100 % Marseillaise (2012) de Thierry Wilson (avec Zize, le héros travesti M to F, qui est devenu « Miss Pointe-Rouge »), la pièce musicale Rosa la Rouge (2010) de Marcial Di Fonzo Bo et Claire Diterzi, la pièce Folles Noces (2012) de Catherine Delourtet et Jean-Paul Delvor (avec le personnage de Catherine), le vidéo-clip de la chanson « Pour toi j’ai tort » de Jeanne Mas (avec la femme ayant tué son mari), le film « Un autre homme » (2008) de Lionel Baier (avec Rosa Rouge, la femme diabolique), le film « Volver » (2005) de Pedro Almodóvar (avec Raimunda, la femme tueuse), le film « Abrazos Rotos », « Étreintes brisées » (2009) de Pedro Almodóvar (avec le personnage de Lena), le film « Le Jupon rouge » (1986) de Geneviève Lefebvre, la pièce La Cage aux folles (1975) de Jean Poiret (avec Zaza Napoli), le film « Chloé » (2009) d’Atom Egoyan (avec Catherine, la femme diabolique en rouge), le film « Alice In Wonderland » (« Alice au pays des merveilles », 2010) de Tim Burton (avec la cruelle Reine rouge), l’album Rouge ardent d’Axelle Red, le film « Morrer Como Um Homem » (« Mourir comme un homme », 2009) de João Pedro Rodrigues (avec Tonia, habillée en rouge et noir), le film « Potiche » (2010) de François Ozon (avec Suzanne Pujol – Catherine Deneuve –, la femme en rouge courant dans une forêt, au tout début), la comédie musicale La Nuit d’Elliot Fall (2010) de Vincent Daenen (avec le Petit Chaperon Rouge, appelé Scarlett, décrit comme la « charmeuse d’âmes », la danseuse du cabaret Au Cochon stupéfiant), le film « Remember Me In Red » (2010) d’Héctor Ceballos, la pièce Sugar (2014) de Joëlle Fossier (avec le personnage gay friendly d’Adèle), le one-(wo)man-show Charlène Duval… entre copines (2011) de Charlène Duval, le vidéo-clip de la chanson « Monkey Me » de Mylène Farmer, le roman The Girl On The Stairs (La Fille dans l’escalier, 2012) de Louise Welsh (avec Anna, la fille de 13 ans du Dr Alban Mann, femme-enfant maquillée en rouge, avec talons aiguilles provoquants), le film « Carol » (2016) de Todd Haynes (avec Carol, la femme fatale lesbienne souvent habillée de rouge), etc.

 

« Pour leur soirée romantique, Hillary a revêtu une toute nouvelle tenue, une longue robe rouge, la couleur favorite de son mari. » (Jean-Philippe Vest, Le Musée des amours lointaines (2008), p. 9) ; « Je pensais à Linde, et à la peau sombre et au sindhoor rouge sang de l’autre femme [Rani, qu’elle a rencontrée dans un bidonville]. » (Anamika, l’héroïne lesbienne du roman Babyji (2005) d’Abha Dawesar, p. 18 ; à la page 23, ce vêtement rouge sera décrit comme « spectaculaire ») ; « Jolie [prénom de l’héroïne], nue, avec des mules à pompon rouge, se tordait de rire, enveloppée d’un nuage de vapeur. Silvano s’asphyxiait. » (Copi, La Vie est un tango (1979), p. 28) ; « Nos grand-mères se fardaient pour tâcher de causer brillamment. Dans ce temps-là le rouge et l’esprit allaient de pair. Mais que cela est loin de nous ! » (Dorian Gray, dans le roman Le Portrait de Dorian Gray (1890) d’Oscar Wilde, p. 68) ; « Magda Sterner arborait une saharienne rouge munie de quatre poches et ceinturée d’une série d’anneaux métalliques. […] Elle avait quelque chose de froid, d’asexué. » (Vincent Petitet, Les Nettoyeurs (2006), p. 74) ; « Magda, intimidante dans son fourreau rouge sang » (idem, p. 75) ; « Magda dans sa combinaison rouge, le fouet à la main, faisant tinter sa ceinture métallique. Une dominatrice, sans doute. Une dangereuse perverse cérébrale. » (idem, p. 76) ; « la ceinture en python agressive » (idem, p. 142) ; « Magda portait un masque oriental rouge sang aux traits grossiers, épouvantables. Des yeux furieux, révulsés. Des dents tranchantes comme des couteaux. » (idem, p. 243) ; « Les pieds nus j’ai marché dans la forêt. À la main droite un rouge à lèvres. Chanel. Il était neuf. Il venait de Paris. […] Je porte le slip de Khalid. J’ai mis du rouge à lèvres. Je suis Omar. Je ne suis ni garçon ni fille. […] Mes lèvres sont rouges. Dieu les aime-t-il comme ça ? Mes yeux sont rouges. Sont-ils des amis de Satan ? Mon sexe est rouge. Il fait froid. Il n’est plus à moi. » (Omar, le héros homosexuel, après avoir tué son amant Khalid dans la forêt, dans le roman Le Jour du roi (2010) d’Abdellah Taïa, pp. 178-179) ; « Avec sa bouche d’anthropophage rouge carrosserie, ses cheveux façon perruque en nylon du Crazy Horse, elle aurait pu jouer dans une parodie porno de films de vampires. […] La semaine suivante, Varia est arrivée en cours avant le professeur Gritchov, et accompagnée d’une camarade que je n’avais jamais vue. C’était une brune très maquillée, habillée tout en similicuir. Elle avait l’air encore plus diabolique que Varia. […] [Elle et sa copine] Je les aurais tuées. […] La nuit, Varia revenait me hanter. Je la voyais marcher vers moi, depuis l’extrémité d’un couloir interminable, percé de portes plus noires que des trappes, perchée sur ses talons qui perforaient le carrelage. Elle avançait, un fouet à la main, toute de blanc vêtue, la chevelure souple et ondoyante, les lèvres rouges et serrées. À quelques pas de moi, elle ouvrait sa bouche pour me sourire. Je découvrais alors des canines de vampire, maculées de sang. » (Jason, le héros homo décrivant Varia Andreïevskaïa, dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, pp. 56-58) ; « Jason avait d’abord rêvé de Mourad, debout dans un paysage enneigé. De ses lèvres coulaient avec abondance un sang très rouge, et de ses yeux des larmes se mêlaient au ruisseau rubis. Jason voulait s’approcher de Mourad pour le consoler, mais ce dernier éclatait soudain d’un rire moqueur, puis disparaissait en quelques instants, fondant avec la neige. » (idem, p. 279) ; etc.

 

CARMEN Pierre et Gilles

Sylvie Vartan par Pierre et Gilles

 

Par exemple, dans le spectacle musical Dalida, du soleil au sommeil (2011) de Joseph Agostini, Dalida est la femme en rouge qui entraîne tous les hommes de sa vie vers la mort, jusqu’à se détruire elle-même : « Dans ta robe rouge, tu ne crains plus rien ni personne. […] La robe rouge du passé, tachée de sang, t’enserre, t’étouffe. […] Dalida, l’orchidée noire, la maudite, la veuve noire, le monstre à deux têtes, Luigi, Lucien, Richard, pris dans un lien inextricable. » Dans la pièce Les Oiseaux (2010) d’Alfredo Arias, la Téré, directrice de la volière, est la femme despotique en rouge, diabolique et rousse. Dans le film « Naissance des pieuvres » (2007) de Céline Sciamma, c’est lorsque Anne élabore un plan de vengeance contre Marie, l’héroïne lesbienne, qu’elle s’habille comme par hasard en rouge. Dans le one-(wo)-man show Désespérément fabuleuses : One Travelo And Schizo Show (2013) du travesti M to F David Forgit, tous les personnages transgenres incarnent des prostituées femme-fatale, sont habillés en rouge et s’auto-proclament « sorcières ». Dans le film « Respire » (2014) de Mélanie Laurent, Sarah est habillée en rouge et manipule son amante Charlène. Dans le téléfilm « Baisers cachés » (2017) de Didier Bivel, c’est Laura, la femme en rouge, qui a pris la photo du scandale (le baiser entre Nathan et Louis) qui a circulé sur les réseaux sociaux. Dans le film « Les Crevettes pailletées » (2019) de Cédric le Gallo et Maxime Govare, le présentateur des Gays Games, travesti en femme, habillé avec une robe rouge scintillante de diva, est l’annonciateur de la mort par noyade de Jean, qui fait un arrêt cardiaque dans la piscine olympique des Gay Games. Dans le film « Noureev, le Corbeau blanc » (2019) de Ralph Fiennes, Xenia, la chorégraphe forçant Rudolf Noureev à avoir une relation sexuelle avec elle, alors même qu’elle est mariée, est toujours habillée en rouge, en vraie femme fatale. C’est la figure de la violeuse : « Ça devait arriver. Inexorablement. Tu n’as pas le choix. »

 

Parfois, on retrouve le motif de la femme rousse sadique dans les œuvres artistiques à thématique homosexuelle : cf. le film « Odete » (2005) de João Pedro Rodrigues (avec Odete), le film « My Summer Of Love » (2004) de Pawel Pawlikovsky (avec Mona), le film « ¿ Qué He Hecho Yo Para Merecer Esto ? » (« Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? », 1984) de Pedro Almodóvar (avec la gamine sorcière), le film « Huit femmes » (2002) de François Ozon (avec Fanny Ardant en Pierrette aux cheveux rouge-feu à la Rita Hayworth), l’attachée de presse jouée par Élie Kakou, le film « Die Frau » (2012) de Régina Demina, la pièce Doris Darling (2012) de Ben Elton (avec Doris la lesbienne maléfique, tout de rouge vêtue, avec ses cheveux rouges de sorcière), la pièce Scènes d’été pour jeunes gens en maillot de bain (2011) de Christophe et Stéphane Botti (avec Chloé, rejetée à l’école parce qu’elle est rousse), le roman La Vie est un tango (1979) de Copi (avec la chevelure rouge-feu de la dangereuse Jolie), le film « Kaboom » (2010) de Gregg Araki (avec le personnage de Madeleine, la vierge rousse violée dans un bois) ; etc.

 

« Où est mon Petit Robert ? Je le sais bien que vous êtes rousse, si vous croyez que ça m’excite ! » (Loretta Strong s’adressant à Linda, dans la pièce Loretta Strong (1978) de Copi) ; « L’amie de ma tante a le teint pâle et les cheveux d’une rousseur typique. Son accent lui donne un charme indéfinissable. Quoiqu’elle soit assez maigre, fluette presque, je suis rapidement séduite. » (Alexandra, la narratrice lesbienne du roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, p. 17) ; etc.

 

CARMEN Sorcières

Le choeur des sorcières de « MacBeth » de Shakespeare

 

La femme-objet que le personnage homosexuel adule est régulièrement une sorcière : cf. la pièce Macbeth (1605) de William Shakespeare (avec le chœur des sorcières), les sorcières dans les pièces de Federico García Lorca, le spectacle chorégraphique Les Sorcières gigantesques (1922) de Loïe Fuller, les vidéo-clips des chansons « L’Âme-Stram-Gram », « Dégénération » et « Tristana » de Mylène Farmer, la chanson « Abracadabra » d’Alizée, le film « Les Sorcières » (1966-1967) de Luchino Visconti et Pier Paolo Pasolini, le one-(wo)man-show Madame H. raconte la saga des transpédégouines (2007) de Madame H., le film « C.R.A.Z.Y. » (2005) de Jean-Marc Vallée (avec Madame Chose), le film « My Summer Of Love » (2004) de Pawel Pawlikovsky (avec les séances de spiritisme de Mona), le spectacle musical Créatures (2008) d’Alexandre Bonstein et Lee Maddeford, la chanson « I Put A Spell On You » de Bette Midler, les vidéo-clips des chansons « Frozen » de Madonna, « Ça fait mal et ça fait rien » de Zazie, et « Pour que tu m’aimes encore » de Céline Dion, le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot (avec la fée Carabosse, l’horrible sorcière), le téléfilm « Marie Besnard, l’Empoisonneuse » (2006) de Christian Faure, la comédie musicale Into The Woods (1986) de Stephen Sondheim, la pièce My Scum (2008) de Stanislas Briche, le roman A Sodoma En Tren Cobijo (1933) d’Álvaro Retana, le film « La Belle Ensorceleuse » (1941) de René Clair, le film « La Sorcière vierge » (1972) de Ray Austin, le film « Baba Yaga » (1973) de Corrado Farina, le film « Le Quatrième Homme » (1983) de Paul Verhoeven, la pièce Angels In America (2008) de Tony Kushner (avec la « sorcière cubaine de Miami »), la pièce Nietzsche, Wagner, et autres cruautés (2008) de Gilles Tourman (avec Élisabeth), le roman Le Bal du Comte d’Orgel (1924) de Raymond Radiguet (avec Mrs Wayne), le dessin Les Sorcières de Gilles Rimbaud (figurant deux sorcières lesbiennes), le film italien « La Celestina » (1969) de César Fernández Ardavín, la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi (avec la Reine-sorcière, capable de faire des miracles), le film « La Princesse et la Sirène » (2017) de Charlotte Audebram (avec la sorcière lesbienne), etc.

 

En général, la femme est considérée comme une traîtresse, une vierge perverse, dès qu’elle devient trop réelle : « Vous parlez de ce cygne ? De cet étrange cygne ? Une sorcière en robe de mariée, voilà ce qu’il en est de ce fabuleux cygne. » (cf. extrait d’une nouvelle écrite par un ami angevin en 2003) ; « Anita Bryant nous a unis ! […] Anita, sorcière ! » (les protagonistes homosexuels dans le film « Harvey Milk » (2009) de Gus Van Sant) ; « Comme elle était un peu sorcière. » (cf. la description de Colette dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, p. 35) ; « Ses yeux, ils devenaient de plus en plus grands et brillants, comme ceux des méchantes dans les dessins animés japonais, avec trois gros points blancs qui tremblent au milieu des iris. ‘Je suis un peu sorcière.’ » (Yvon parlant de Groucha, dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, p. 265) ; « Pendant ce temps-là, cette sorcière continuait à pérorer, comme un oiseau sur son perchoir, très haut, tout en haut de sa cage, tandis que j’étais vautré au fond, au milieu des chiures de volatile. » (idem, p. 267) ; « Ce n’est pas une princesse, c’est une véritable sorcière. » (Béatrice à propos d’Aubépine, dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, p. 436) ; « Que ferait-on sans les Aubépine qui parsèment le plat pays de nos existences ? » (idem, p. 439) ; « De près, son visage évoquait celui d’une sorcière. » » (Jane, l’héroïne lesbienne à propos de la prostituée Maria, dans le roman The Girl On The Stairs, La Fille dans l’escalier (2012) de Louise Welsh, p. 157) ; etc.

 

Par exemple, dans la pièce Folles Noces (2012) de Catherine Delourtet et Jean-Paul Delvor, Jean-Paul, le personnage homosexuel, traite sa future femme de « sorcière ». Dans le roman La Cité des Rats (1979) de Copi, la Reine des Rats est sorcière et vient de l’Hémisphère Sud. Dans le roman À mon cœur défendant (2010) de Thibaut de Saint-Pol, Madeleine, l’héroïne, est appelée « la vieille sorcière du Gaou » (p. 125). Dans le roman N’oubliez pas de vivre (2004) de Thibaut de Saint Pol, les femmes sont parfois comparées à des « vieilles sorcières » (p. 204). Dans le film « La Mante religieuse » (2014) de Natalie Saracco, Stan, le sacristain, traite Jézabel, l’héroïne bisexuelle, de « sorcière ». Dans la pièce La Belle et la Bière (2010) d’Emmanuel Pallas, Léo, le héros gay, et Garance, sa sœur lesbienne, se disputent : il l’insulte de « sorcière ».

 

C’est parfois le héros homosexuel lui-même qui se définit comme une « sorcière » ou comme le fils d’une sorcière : « J’suis un peu sorcière. » (Diane dans la pièce Une Nuit au poste (2007) d’Éric Rouquette) ; « Nous les sorcières, les féroces meurtrières… » (toutes les protagonistes de la comédie musicale Les Divas de l’obscur (2011) de Stéphane Druet) ; « Les sorcières pourraient me sauver. » (Jean-Marc, le héros homosexuel du roman Le Cœur éclaté (1989) de Michel Tremblay, en parlant de ses amies lesbiennes, p. 53) ; « J’ai 600 ans. Ma mère était sorcière. […] Ma mère a été brûlée vive, et moi bannie. Mais avant qu’elle ne périsse, elle m’a fait jurer de rendre cette forêt à jamais maudite. Que ceux et celles qui y rentrent d’en ressortent jamais. » (Sévéria dans le film « La Bête immonde » (2010) de Jann Halexander) ; « Nos mères avant nous furent sorcières ! » (Mimi et Fifi dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « D’une autre voix qui rit, je l’entends dire : ‘Je ne suis pas ta mère. Je suis Hadda. Bientôt voyante. Bientôt sorcière. Je ne suis pas ta mère.’ » (Omar, le héros homosexuel parlant de sa mère, dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 146) ; « Je suis Hadda. Un peu sorcière. Un peu voyante. Malgré moi. » (Hadda, op. cit., p. 189) ; etc. Par exemple, dans le film « Morrer Como Um Homem » (« Mourir comme un homme », 2009) de João Pedro Rodrigues, Tonia, le transsexuel M to F, blesse avec la fermeture éclair Jenny, le travesti noir, et le traite de « sorcière ».

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 

a) Carmen, la gitane au désir machiste homosexuel :

 

Poupée Carmen à l'exposition Barbie (2016) au Musée des Arts Décos de Paris

Poupée Carmen à l’exposition Barbie (2016) au Musée des Arts Décos de Paris


 

Un certain nombre de personnes homosexuelles s’identifient à la dangereuse Carmen, cette femme qui fait tourner la tête des hommes. Elles ont d’ailleurs un lien assez proche avec l’opéra de Bizet ou avec la fameuse bohémienne. Par exemple, José Luis Amarilla danse dans le ballet Carmen à la Scala de Milan dans les années 1950. À San Francisco, José Sarria, à la fin des années 1940, anime les dimanches après-midi au Black Cat, dans le quartier de North Beach, un bar où de nombreux individus homosexuels se retrouvent depuis 1933 : il s’y produit vêtu d’une robe rouge et chante des airs d’opéra, de Tosca à Carmen. Autre exemple : Julia Migenes, la cantatrice du film « Carmen » (1984) de Francesco Rosi, interprète « La Vie en rose » à la soirée de lancement de la chaîne Pink TV le 26 octobre 2004 au Palais Chaillot. Je pense également à Thomas, le grand gagnant (homosexuel) du jeu de télé-réalité Loft Story 2 (2002), qui a trouvé refuge pendant tout le temps de l’émission auprès de sa meilleure amie espagnole gitane, Karine. Enfin, dans l’émission Dancing With The Stars n°22 diffusée en mai 2016 sur la chaîne nord-américaine ABC, comme par hasard, la danse défendant explicitement l’homosexualité masculine s’est choisie la chanson de Carmen comme accompagnement sonore et chorégraphique. Non seulement le « message très important » qui était à relever (à savoir que l’homosexualité illustre souvent un viol réel des hommes par les femmes) est étouffé, mais il est remplacé par un autre « message très important » creux et scolairement intentionnel : montrer qu’on est « pour ».

 

 

Carmen, l'apothéose

B.D. « L’Apothéose » de Copi

 

« J’aime la Périchole comme j’aime Carmen. Ce sont deux femmes libres, fortes et spirituelles. » (Jérôme Savary cité dans le programme de la saison 2006-2007 de l’Opéra-Comique, p. 16) ; « Il m’agaçait vraiment mais je ne pouvais m’empêcher de penser avec amusement à Carmen… » (Denis Daniel, Mon théâtre à corps perdu (2006), p. 80) ; « En 1948, toute la troupe des Ballets des Champs-Élysées se trouve à Vienne. Les habitants réservent aux Français un accueil charmant. Après la deuxième représentation de Carmen, un élégant et mystérieux prince autrichien vient voir le danseur-directeur, Roland Petit : ‘Je suis un ami de vos amis de Paris et un grand amateur de ballet. Je vous invite avec vos partenaires dans mon château ; ce soir, si vous voulez ? » (Jean-Louis Chardans, Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970), p. 201) ; « La robe de gitane, c’est la robe de fête de Goliatha. » (Stoppani dans la biographie Copi (1990) du frère de Copi, Jorge Damonte, p. 61) ; « Pour animer, notre danseur étoile se mit à mimer une danse gitane. » (Alfredo Arias, Folies-fantômes (1997), p. 98) ; « Là, tu donnais ta version de Carmen Miranda, la chanteuse brésilienne, si petite, si nerveuse. Tu l’imitais à la perfection. » (la grand-mère s’adressant à son petit-fils Alfredo Arias, dans l’autobiographie de ce dernier, Folies-fantômes (1997), p. 159) ; « J’ai pas mal de tendresse pour Amande, le personnage de la garce dans L’Hystéricon. » (Christophe Bigot avouant son amour des personnages « mauvaises » et persifleurs, lors de la conférence « Différences et Médisances » autour de la sortie de son roman L’Hystéricon, à la Mairie du IIIe arrondissement, le 18 novembre 2010) ; « Je voulais devenir Carmen. Et je ne pouvais pas devenir Carmen. » (le danseur transsexuel M to F « Carmen Xtravaganza », dans l’émission Let’s Dance – Part I diffusée sur la chaîne Arte le 20 octobre 2014) ; etc.

 

Un soir où je me trouvais dans une boîte gay au Liban – le Bardo – (c’était en avril 2013), sur les écrans géants défilaient en boucle des images d’un cours de sevillanas andalouses pour accompagner nos danses modernes.

 

CARMEN Pink Narcissus

Film « Pink Narcissus » de James Bidgood

 

Le personnage de Carmen est proche de l’androgyne. Elle est cet homme dans un corps de femme. En d’autres termes, une puissante figure d’inversion, de prostitution, de machisme, de déni des limites, d’homosexualité : « Elle choisit, prend et laisse. Son caractère, sa trempe, son sang-froid sont des qualités traditionnellement prêtées aux hommes, son comportement est calqué sur celui d’un homme et, encore, d’un homme libre et même libertin. » (Élisabeth Ravoux Rallo, Carmen (1997), p. 52) ; « Son goût extrême de la séduction et de la conquête révélerait une ambivalence sexuelle, voire une bisexualité. […] Le rêve de Carmen est non seulement de conquérir mais surtout d’occuper le territoire de la virilité. » (idem, pp. 124-125) ; « Luisito explosa en chantant la Habanera de Carmen. ‘Si tu ne m’aimes pas, je t’aime, et si je t’aime, prends garde à toi !’ ‘Si tu ne m’aimes pas…’ il rota, il péta, il éructa, il imita des hennissements… ‘Si je t’aime…’ Il se leva et se tortilla avec des mouvements saccadés comme s’il faisait une pipe à un personnage imaginaire. » (Alfredo Arias, Folies-fantômes (1997), p. 215) ; etc.

 

Carmen apparaît parfois comme le déguisement de travelo idéal. Par exemple, à l’émission radiophonique Homo Micro sur Radio Paris Plurielle du 3 mai 2006, Brahim Naït-Balk, l’animateur en chef, dit qu’à l’âge de 7-8 ans, il se mettait du rouge à lèvres ; David Dumortier, auteur du roman Medhi met du rouge à lèvres (2006) va dans son sens et affirme que souvent, à cet âge-là, les enfants se travestissent en Zorro et en gitane.

 

La Carmen du dessinateur gay Roger Payne

La Carmen du dessinateur gay Roger Payne


 
 

b) Si je t’aime, prends garde à toi :

 

Curieusement, entre amants homosexuels dans la vie réelle, on entend parfois le fameux avertissement de Carmen « Si je t’aime, prends garde à toi » (cf. je vous renvoie au code « Liaisons dangereuses » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels) : « Elle disait avoir peur : ‘Tu ne sais pas te protéger. Je ne veux pas te faire à nouveau souffrir. Il faut que tu saches qu’avec les femmes, je ne sais pas construire d’avenir. Avec un homme, c’est plus simple, je peux raisonner, ordonner, projeter, il n’y a pas à avoir peur de l’amour. Ne crois pas que tu pourras opérer de miracles. Dans ce domaine, je me sens infirme.» (Paula Dumont citant son ex-compagne Catherine, bisexuelle, dans son autobiographie La Vie dure : Éducation sentimentale d’une lesbienne (2010), p. 53)

 

Par exemple, dans son autobiographie Le Flamant noir (2004), Berthrand Nguyen Matoko raconte une de ses rencontres homosexuelles en boîte qui le fit énormément souffrir, et qui ressemble à une aventure avec la gitane espagnole : « Il m’avait paru beau garçon, sûrement le plus beau de la soirée. Sa démarche faite d’ondulations dures, comme une danse sévère, attirait les yeux des femmes. » (p. 65) ; « Son corps vêtu de feu » (idem) ; « Son torse apparut nu après une salsa endiablée. » (idem) ; « Nos regards se croisèrent à plus de deux reprises et chaque fois, l’effet en fut brûlant et bouleversant. » (idem)

 

L’identification homosexuelle à Carmen peut aussi traduire le sentiment personnel d’être un danger sexuel, d’être maudit en amour : « Je me suis sentie confusément coupable de la mort du fiancé de Janette Levreau [la maîtresse de CM2] et encore bien davantage du chagrin de cette dernière. Et depuis ces temps troublés, je me suis demandé souvent si je n’avais pas des pouvoirs paranormaux. En tout cas, je veille très attentivement à ne jamais avoir de souhaits homicides. […] Après avoir assassiné mon frère et un jeune militaire, j’ai assez de crimes sur la conscience ! » (Paula Dumont, Mauvais Genre (2009), p. 47) ; « C’est ainsi qu’à 18 ans, je me suis repliée sur moi-même, et que j’ai abandonné jusqu’à la simple idée qu’on puisse m’aimer d’amour. » (Paula Dumont, La Vie dure : Éducation sentimentale d’une lesbienne (2010), p. 19) ; etc.

 
 

c) La femme ensorceleuse et diabolique :

 

Carmen est cette croqueuse d’hommes exprimant la misandrie homosexuelle (= haine des hommes, vengeance contre les mecs) camouflée par les sentiments amoureux et les rapports charnels : « Nous savons très bien où nous en sommes avec Carmen : nous aimons le même homme et il nous a dévastés, l’un et l’autre. » (Frédéric Mitterrand, La Mauvaise Vie (2005), p. 132)

 

En s’identifiant à la dangereuse gitane, beaucoup de personnes homosexuelles disent inconsciemment leur insatisfaction en amour (voilée par une carcasse de suffisance), et surtout leur misogynie, puisqu’elles considèrent la femme comme un outil de conquête et une diablesse fatale dont il vaut mieux se méfier : « La vision de ce sous-vêtement me terrorise… on dirait un canari agressif prêt à me sauter à la gorge avec ses grandes dents. Je suis parfaitement ridicule, je le sais bien. » (Alexandre Delmar en parlant d’une expérience sexuelle avec une fille, dans son autobiographie Prélude à une vie heureuse (2004), p. 54)

 

Elles jugent la femme « diabolique » d’être double : « La grande tactique des femmes est de faire croire qu’elles aiment quand elles n’aiment pas, et lorsqu’elles aiment, de le dissimuler. » (Jean Cocteau) ; « L’image amère de la Chimère, avec son double visage de destruction et d’innocence, représente le destin du poète, le mythe avec lequel Cernuda perdure et survit. » (Armando López Castro,Luis Cernuda En Su Sombra (2003), p. 88) ; « Elle est la muse, la déesse-mère, mais aussi la femme-démon, la mandragore, la mante religieuse. » (Juan José Sebreli parlant de l’Eva Perón de Néstor Perlongher, Eva Perón(1990), p. 107) ; « Il ne restait plus aucun lien entre l’homme athlétique et la femme féline, douce et diabolique qu’il était devenu. » (Alfredo Arias parlant de Jorge Pérez, dans son autobiographie Folies-fantômes (1997), p. 34)

 

Certaines femmes-objet leur donnent raison. C’est le cas de la chanteuse Dalida, qui n’hésita pas, de son vivant, à avouer sa duplicité entre Yolanda (son vrai prénom) et Dalida. Sarah Bernhardt, grande icône gay, était surnommée « la Scandaleuse » (elle est sortie avec le jeune Lucien Guitry). Quant à l’actrice Marilyn Monroe, elle déclara qu’enfant, elle sentait qu’« il y avait deux personnes en elle : l’une, la fille de personne ; l’autre était quelqu’un qui appartenait au ciel, à l’océan, au monde entier. » (Marilyn Monroe citée dans « Marilyn Monroe dans ‘Les Hommes préfèrent les blondes’ », Les Légendes d’Hollywood, M6 Interactions, 2004, p. 14). Je pense également au nom de scène choisi par la comédienne lesbienne Louise de Ville ( = Devil qui veut dire « diable » en anglais).

 

L’actrice exerçant une fascination esthétique et érotique sur les personnes homosexuelles est souvent rousse ou habillée de rouge (cf. je vous renvoie au code « talons aiguilles » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels) : « Tu peux choisir une plume. Tu veux quelle couleur ? Une plume rouge ?… hum… tu fais peur aux hommes, toi ? » (le comédien Jarry à une spectatrice qui fête son anniversaire le jour de la représentation, à la fin de son one-man-show Entre fous émois (2008) de Gilles Tourman) ; « La robe rouge à la Fortuny avec perruque jaune [que Copi faisait porter sur scène à Stoppani], c’était comme toujours chez Copi un clin d’œil à toutes les actrices très connues du monde parisien. » (Stoppani dans la biographie Copi (1990) du frère de Copi, Jorge Damonte, p. 61) ; etc.

 

L’omniprésence des femmes fatales habillées de rouge dans les films d’Alfred Hitchcock, de Pedro Almodóvar, de Yasuzo Masumara, de François Ozon, ne viennent que le confirmer ! C’est souvent par elles que le scandale ou le drame arrive. Selon Lionel Povert, dans son Dictionnaire gay (1994), la couleur rouge symboliserait en plus l’inversion sexuelle (p. 421).

 

CARMEN Almodovar

Carmen Maura dans un film d’Almodovar

 

Les icônes féminines choisies par la communauté homo sont souvent rousses : cf. l’iconographie des actrices ou chanteuses devenues icônes gay (Geri Halliwell, Mónica Naranjo, Mylène Farmer, Madonna, Muriel Robin, Alaska, Benedict, Axelle Red, etc.), les séries et les dessins animés (Endora dans la série Ma Sorcière bien-aimée, la fille des 4 As, Madame Agecanonix dans Astérix, Rébecca dans « Les Mondes engloutis », les femmes sexy de Tex Avery, la femme invisible du « Sourire du Dragon », la volleyeuse Jeanne dans le manga japonais « Jeanne et Serge », la belle Daphné dans « Scoubidou », Bree Van de Kamp dans la série Desperate Housewives, etc.).

 

CARMEN Desperate

Desperate Housewives

 

La rousse est l’incarnation vivante de la femme-objet, celle qui est superficielle au point de se teindre les cheveux : « Ma mère était très différente des mères de mes copines. C’est-à-dire que je les voyais être plus souvent des mères au foyer et assez traditionnelles. Alors que ma mère était une femme, pour moi, relativement émancipées, acteur politique, investie dans un parti politique, militante, qui n’aimait pas du tout ce qui était tourné vers l’intérieur, je ne sais pas comment dire, qui ne faisait pas le ménage. Si elle avait pu, je pense qu’elle n’aurait pas eu d’enfant non plus, donc j’avais quand même un modèle féminin, enfin de mère, qui était un peu atypique ; tout en étant, alors sur le plan esthétique, visuel et autres une femme des plus féminines par ailleurs : très attachée à son apparence, changeant de coupe de cheveux et de teinture et de je ne sais quoi d’autre, quasiment tous les mois, un jour blonde, un jour brune, un jour rousse. Je n’ai jamais compris quelle était sa vraie couleur de cheveux (rires), toujours en tailleur, ou avec de belles chaussures à talons, intéressée par sa silhouette, avec un tas de produits et de choses et très maquillées, etc. Tout l’inverse de moi, on va dire. » (Lidwine, femme lesbienne de 50 ans, dans l’essai Se dire lesbienne : Vie de couple, sexualité, représentation de soi (2010) de Natacha Chetcuti, p. 65)

 

La femme-objet que les personnes homosexuelles adulent (comme une mère nourricière) et cherchent à imiter est régulièrement une sorcière… qu’elles fuient dans la réalité dès qu’elles se retrouvent face à une femme qu’elles diabolisent et qu’elles confondent précisément avec une femme-objet : cf. le documentaire « Sorcières, mes sœurs » (2010) de Camille Ducellier (à propos de femmes lesbiennes, « féministes, souterraines »). « Protégé par mon père tendre et ma mère un peu sorcière. » (Abdellah Taïa, Une Mélancolie arabe (2008), p. 31) ; « Les sorcières ont joué un rôle très important dans ma vie. » (Reinaldo Arenas, Antes Que Anochezca (1992), p. 315) ; « Bayle a créé un mot : le péché sur-contre-nature, définissant ainsi l’emploi alternatif ou simultané que faisait au Sabbat le Diable hermaphrodite de l’un ou l’autre sexe, sur la personne des sorciers et des sorcières. » (Jean-Louis Chardans, Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970), p. 134) ; « J’avais suivi une prostituée – naturellement vieille et décatie – et ne sus que m’enfuir devant les audaces cupides de l’horrible femme : tout ce qu’avaient pu inventer mes cauchemars au sujet des filles se trouvait réuni là, ignoble, sordide. C’était donc cela, l’amour des femmes : cette sorcière avare, pressée, aux gestes obscènes ? » (Jean-Luc, 27 ans, homosexuel, op. cit., p. 81) ; « Tu n’étais pas contente de me voir pleurer, mais j’éprouvais une tendresse particulière pour la Princesse indienne de Patagonie. Le jour où on l’a fait prisonnière et où la sorcière de la tribu ennemie lui a arraché ses boucles d’oreilles, j’ai trouvé le monde injuste. J’aurais voulu pouvoir voler jusqu’à la Terre de Feu et la reprendre aux mains d’êtres aussi sauvages. Je sais : c’était un feuilleton radiophonique. Mais il me donnait un avant-goût des atrocités à venir. » (Alfredo Arias parlant à sa grand-mère, dans son autobiographie Folies-fantômes (1997), pp. 157-158) ; etc.

 

Dans l’émission de télé-crochet The Voice 4 diffusée sur la chaîne TF1 le 24 janvier 2015, le chanteur homosexuel Mika se met en boutade dans la peau de Cendrillon agressée par ses deux sœurs (et rivales-coachs Jennifer et Zazie) : « Elles sont comme deux sorcières toutes en noir. Vous êtes comme les deux sœurs dans Cendrillon ! ». Dans le documentaire « Bixa Travesty » (2019) de Kiko Goifman et Claudia Priscilla , avec son comparse Jup, Linn, jeune homme brésilien travesti en femme, joue la sorcière jetant des sorts à distance (par télékinésie), imite le diable en émettant des grognements. Ils se retrouvent dans une jungle et simulent un combat de sorcières tribales.
 
 

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Code n°26 – Cercueil en cristal

cercueil en cristal

Cercueil en cristal

 

 

NOTICE EXPLICATIVE :

Beaucoup de choses dans la vie (peur, jalousie, violence, honte, souffrances, etc.) peuvent nous enfermer et nous replier sur nous-mêmes. Précisément dans les moments où nous nous sentons ou bien sommes méprisés, isolés, utilisés, exposés comme des objets, contrôlés, possédés, limités. Mais nous ne nous en rendons pas toujours compte, a fortiori les fois où nous sommes complices de ce cloisonnement, ou bien lorsque nos bonnes intentions (sentimentales surtout) rendent les barreaux de notre prison invisibles à nos yeux. Se traiter ou être traité comme un objet, même si ça isole, peut apporter la satisfaction temporaire du narcissisme et du donjuanisme. Certes, je suis peut-être incarcéré par mon geôlier, mais il me traite quand même vachement bien ; j’ai l’impression d’être aimé et d’être moi-même dans mon placard en plexiglas qui me donne malgré tout une vue imprenable sur le monde extérieur, une reconnaissance inédite et subversive !

 

Film "Banche-Neige et les 7 nains" de Walt Disney

Film « Banche-Neige et les 7 nains » de Walt Disney


 

L’identité homosexuelle et la pratique amoureuse homosexuelle, qui sont objectivement des carcans enfermants, caricaturaux et faux car ils éloignent la personne qui s’y adonne des deux trésors qui font son identité, son amour et sa joie profondes – la différence des sexes et la différence entre Créateur et créatures – (qui peut, en effet, se réduire à ses pulsions, à ses fantasmes ? à ses tendances sexuelles, aux personnes qui l’attirent sexuellement, à sa pratique au lit ? Personne) constituent pourtant des refuges parfaits pour un individu en panne d’identité, ou blessé par des mauvais exemples d’expérience de la différence des sexes ou d’Église. En plus, elles sont tellement enrobées socialement de bons sentiments – on les appelle « amour », « vérité totale de l’individu », « liberté » – qu’elles ont tout pour être considérées comme la vitrine ouverte sur le Monde, la prisons invisible dans laquelle on nous fait croire que d’y rentrer revient à en sortir, à s’émanciper, à quitter le placard (« coming out » signifie « sortir du placard »). « In & Out » comme l’a filmé Frank Oz !

 

Mais les nombreuses références des personnes homosexuelles (pratiquant leur homosexualité) à la souffrance de vivre dans une cage de verre où elles se sentent végéter comme dans un cercueil, malgré un coming out apparemment réussi et une vie de couple homo apparemment installée et satisfaisante aussi, nous mettent la puce à l’oreille. La place des synesthésies dans leurs écrits (autrement dit une ultra sensibilité, qui confine à la sensiblerie mais aussi à la plainte muette qui n’a pas conscience de sa détresse) est d’autant plus intéressante qu’elle montre implicitement que le contact qu’elles établissent avec le monde extérieur est souvent dévitalisé, se fait à travers la vitre du miroir jamesbondien. Et nous découvrons que l’enfermement impulsé par l’identité et la pratique homosexuelles est bien réel.

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Eau », « Amant narcissique », « Ennemi de la Nature », « Miroir », « Vampirisme », « Femme allongée », « Couple homosexuel enfermé dans un cinéma », « Frankenstein », « Île », « Chevauchement de la fiction sur la Réalité », « Milieu homosexuel paradisiaque », « Un Petit Poisson, Un Petit Oiseau », « Entre-deux-guerres », « Déni », « Femme au balcon », « Mort », « Sommeil », « Planeur », « Cirque », « Inversion », et aux parties « Diamants » et « Momie » du code « Homme invisible » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

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FICTION

 

a) Enfermé sous une plaque de verre :

Bien souvent, dans les fictions homo-érotiques, il est question d’un cercueil en cristal où le héros homosexuel est parfois enfermé : cf. le film « Behind Glass » (1981) de Ab Van Leperen, le roman Le Cercueil de cristal (1920) de Maurice Rostand, le film « Another Gay Movie » (2006) de Todd Stephens, le film « Les Résultats du Bac » (1999) de Pascal Alex Vincent, le roman La Confusion des sentiments (1928) de Stefan Zweig, le film « El Techo De Cristal » (1971) d’Eloy de la Iglesia, la photo Sense Of Space (2000) des frères Gao, le vidéo-clip de la chanson « Dégénération » de Mylène Farmer, le vidéo-clip de la chanson « Au commencement » d’Étienne Daho, le vidéo-clip de la chanson « Chanson d’ami » de Zazie, le film « Ma Mère » (2003) de Christophe Honoré, le film « Morrer Como Um Homen » (« Mourir comme un homme », 2009) de João Pedro Rodrigues (avec le héros transsexuel M to F Rosário face à l’aquarium carré), le film « Kaboom » (2010) de Gregg Araki, le film « La Cage dorée » (2020) de Ruben Alvès, etc.

 

Par exemple, dans le roman La Vie est un tango (1979) de Copi, la salle de bains hexagonale de Jolie est entourée de miroirs. Dans la pièce Confessions d’un vampire sud-africain (2011) de Jann Halexander, il n’y a pas de miroirs à l’Hôtel du Transsilvania, au grand damne de Prétorius, le vampire homosexuel. Dans le film « Métamorphoses » (2014) de Christophe Honoré, Orphée, du fond du lac où il se trouve immergé, voit le plafond aquatico-humain qui s’est formé au-dessus de sa tête. Dans le film « Praia Do Futuro » (2014) de Karim Aïnouz, les trois héros homosexuels sont aux bords de la mer dans un abri de secouristes vitrés et sans toit.

 

Dans le film « Naissance des pieuvres » (2007) de Céline Sciamma, Marie et Florianne, qui se sont connues à la natation synchronisée (là où, du fond du bassin, elles voient souvent le plafond de verre aquatique), font de la poésie à deux sous, allongées amoureusement sur un matelas en regardant le plafond de leur chambre : « Le plafond, c’est sûrement le dernier truc que voient plein de gens. Au moins 90% des gens qui meurent, tu crois pas ? En plus, quand tu meurs, la dernière chose que tu vois, elle reste imprimée dans ton œil. Un peu comme une photo. T’imagines le nombre de personnes qui ont des plafonds dans les yeux ? » dit « métaphysiquement » Marie. Et Floriane de s’extasier devant tant de profondeur : « Je ne regarderai plus jamais le plafond comme avant. »

 

Film "Naissance des pieuvres" de Céline Sciamma

Film « Naissance des pieuvres » de Céline Sciamma


 

« Comme d’un cercueil vert en fer-blanc, une tête de femme à cheveux bruns fortement pommadés » (Arthur Rimbaud, « Vénus Anadyomène », Poésies 1869-1872) ; « Dans mon lit, là, de granit, je décompose ma vie. […] Emmarbrée dans ce lit-stèle, je ne lirai rien ce soir. » (cf. la chanson « Paradis inanimé » de Mylène Farmer) ; « Ce bruit que fait ce tourniquet en se déplaçant sur son axe, cette espèce de miaulement triste, je l’entends quelquefois quand j’essaie de me recueillir, et je l’entendrai sans doute sur mon lit de mort, à l’heure des tentations dernières. » (Emmanuel Fruges à propos d’un tourniquet rempli de cartes postales, dans Julien Green, Si j’étais vous (1947), Éd. Plon, Paris, 1970, p. 150) ; « En regardant autour de lui il avait l’impression d’explorer un coin secret de sa mémoire, de se promener à l’intérieur de son propre cerveau. Les cartes se trouvaient là-bas. […] Il examina une carte ou deux (dans la pénombre on y voyait à peine), puis de l’index il poussa un peu le tourniquet qui fit entendre un espèce de miaulement. À côté de ce tourniquet, il y en avait un autre qui offrait aux regards des portraits d’acteurs et d’actrices. Camille jeta un coup d’œil sur ces visages satisfaits et se sentit tout à coup envahi d’une tristesse profonde. Ce tourniquet miaulait aussi en se déplaçant sur son axe. ‘Qu’est-ce que j’ai donc ? pensa le jeune homme. Ce bruit, ce grincement a quelque chose qui serre le cœur.’ » (Camille dans la papeterie, Idem, p. 293) ; « Il y avait des miroirs partout chez elle. » (Océane Rose-Marie parlant d’une de ses amies lesbiennes, dans son one-woman-show La Lesbienne invisible, 2009) ; « Je passais prendre la bouillotte et embrasser grand-mère, que je surprenais souvent à moitié déshabillée, danseuse obèse et déchue, environnée de tout un Niagara de dentelles, de chairs gélatineuses qui moutonnaient à l’infini par la grâce du double reflet de l’armoire à glaces et de la psyché. Ces miroirs étaient le seul luxe en ce logis […] » (le narrateur homosexuel décrivant sa grand-mère, dans la nouvelle « La Carapace » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 12) ; « Et dans ma prison de verre, moi je ne sais plus comment faire. » (c.f. la chanson « Des larmes » de Mylène Farmer) ; etc.

 

Certains personnages homosexuels ont même choisi le cercueil en cristal comme leur passion, leur métier et leur vie. C’est le cas de certains patineurs artistiques, enfermés dans leur palais de glace : cf. le film « Ma vraie vie à Rouen » (2002) d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau (Étienne, homosexuel, est patineur professionnel), le one-man-show Hétéro-Kit (2011) de Yann Mercanton, etc. Par exemple, dans le film « The Boys In The Band » (« Les Garçons de la bande », 1970) de William Friedkin, Emory, le héros homosexuel le plus efféminé de la bande, affirme avoir « fait du patin à glace » dans sa jeunesse.

 

Étienne dans le film "Ma vraie vie à Rouen" d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau

Étienne dans le film « Ma vraie vie à Rouen » d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau


 
 

b) La vitrine agréable de l’homosexualité et de l’état amoureux homosexuel :

Film "Presque rien" de Sébastien Lifshitz

Film « Presque rien » de Sébastien Lifshitz


 

La révélation de l’homosexualité du héros homosexuel est présentée comme la sortie d’un placard invisible : cf. le vidéo-clip de la la chanson « It’s OK To Be Gay » de Tomboy. « Aujourd’hui, c’est toi qui dois sortir du placard. Et dire à ton père que tu m’aimes. » (Rozidanio s’adressant à son amant Chris, dans la pièce Happy birthgay papa ! (2014) de James Cochise et Gloria Heinz) Par exemple, dans le film « In & Out » (1997) de Frank Oz, Cameron Drake, l’acteur hétéro gay friendly, qui a été oscarisé pour son rôle de gay, déclare que « d’aucun placard il ne saurait sortir ». Dans la pièce La Thérapie pour tous (2015) de Benjamin Waltz et Arnaud Nucit, le Dr Katzelblum, homosexuel, a écrit un livre intitulé Sortir du placard par la petite porte.

 

Et la vie de couple homosexuel s’apparente à une nouvelle bulle. Par exemple, dans la pièce Big Shoot (2008) de Koffi Kwahulé, c’est le couple homosexuel qui est présenté comme une prison de verre : « Dans une cage de verre carrée, deux hommes. »

 

Il est fréquent de retrouver des scènes de films homo-érotiques où le héros homosexuel et son amant « font l’amour » dans une chambre entourée de miroirs : cf. le film « New York City Inferno » (1978) de Jacques Scandelari (entre Paul et un de ses amants de passage), le film « Vil Romance » (2009) de José Celestino Campusano (entre César et Roberto), le film « Hedwig And The Angry Inch » (2001) de John Cameron Mitchell (avec Tommy recherchant son amant Hedwig dans la forêt de linge étendu), le film « Átame » (« Attache-moi », 1987) de Pedro Almodóvar, le film « Grande École » (2003) de Robert Salis, le film « Boat Trip » (2003) de Mort Nathan, le film « Children Of God » (« Enfants de Dieu », 2011) de Kareem J. Mortimer, etc. L’« amour » homosexuel est montré en quelque sorte comme un « narcissisme à deux » (cf. je vous renvoie au code « Amant narcissique » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels).

 

Film "Grande École" de Robert Salis

Film « Grande École » de Robert Salis


 

« Nous sommes revenues plusieurs fois dans la chapelle, et à chaque fois tu me tendais le miroir. Tu as mis du rose sur mes paupières, sur ma bouche, du noir sur mes cils […]. En voyant le résultat, tu battais des mains, m’embrassais comme on embrasse son reflet. » (Cécile s’adressant à son amante Chloé, dans le roman À ta place (2006) de Karine Reysset, p. 39) ; « Mon placard d’amour. » (un personnage homo s’adressant à un autre, dans la comédie musicale Encore un tour de pédalos (2011) d’Alain Marcel) ; « Avec Terrier on baisait de mieux en mieux. J’avais l’impression de lui faire du bien. J’étais la première personne à qui il avait dit qu’il était séropo. Il faut dire qu’il avait appris ça la première fois qu’il avait fait un test, à vingt ans. Sept ans plus tôt, donc. Depuis qu’il me l’avait avoué il ne faisait plus ses cauchemars où on lui clouait son cercueil sur la tête et où il poussait sur la planche de toutes ses forces mais ça ne s’ouvrait pas et là il se réveillait. Je l’avais aussi un peu relooké. Obligé à couper la mèche qui lui cachait le visage et aussi les ongles qu’il portait longs. Il était beaucoup plus beau. Peut-être un peu moins timide. » (Guillaume Dustan, Dans ma chambre (1996), p. 14) ; « Quand est-ce qu’on refait l’amour ? On le réinvente maintenant comme à chaque fois. L’amour est le facteur exponentiel des corps. On se multiplie l’un l’autre. Rien de tout ça ne nous a été transmis, appris. Tout ça on l’avait dedans. » (les comédiens N°1, N°2, n°3 en dialogue, dans la pièce Mon cœur avec un E à la fin (2011) de Jérémy Patinier) ; etc.

 

Par exemple, dans le roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, Alexandra, l’héroïne lesbienne, se voit offrir par sa cousine (avec qui elle a couchée) un miroir qui va servir d’œil voyeuriste à tous les ébats lesbiens qu’Alexandra va vivre dans sa chambre : « C’était un miroir assez banal d’apparence avec un encadrement très simple, et de plus assez petit. […] Situé par exemple en face d’un lit, il permettait d’assister à tout ce qui est le plus souvent impossible à voir, dans une complète et insoupçonnable tranquillité. Selon ce que nous serions en mesure de combiner, en logeant notamment dans la chambre des personnes très amoureuses, cela nous mettrait à notre tour dans les meilleures dispositions. Les scènes que nous verrions nous surprendraient souvent tant quelquefois les couples entre eux ont des habitudes étranges dont il est impossible de se douter dans d’autres circonstances. […] veiller au bon emplacement du miroir […] Nous étions toutes trois [Alexandra, Marie et la bonne] d’un enthousiasme sans borne, imaginant les situations et les intimités que nous pourrions surprendre en toute impunité. » (pp. 135-136) ; « À travers le miroir, on voyait bien la chambre et le lit. Au bout d’un moment, on vit la bonne entrer. Elle se mit à se déshabiller, puis, s’allongeant sur le lit langoureusement, bien en face de nous, se caressa tour à tour le bout des seins et le plus sensible. Je sentais que Marie était tétanisée par la peur que cela ne me déplaise. Dans un effort d’audace, pourtant, elle me prit par la taille. De l’autre côté du miroir, la bonne, se sachant observée, les cuisses bien écartées, faisait avec ses doigts des mouvements qui laissaient voir toute la profondeur de son intimité. Malgré l’état de peu de réceptivité dans lequel j’étais, j’en fus vite troublée. Ses poses étaient terriblement provocantes, et bientôt je sentis monter en moi une envie féroce de me satisfaire. Marie, dans le noir où nous étions, avait beaucoup plus d’assurance et me caressait presque. De son côté, comme elle l’aimait, la bonne s’était introduit tous les doigts d’une main à l’intérieur du ventre et de l’autre se frottait en cadence sa partie la plus sensible. Marie releva assez ma robe pour passer sa main entre mes cuisses et, sans pour autant me dévêtir, trouva, étant femme, très facilement le bon chemin. Elle se mit à toucher ma fente. Déjà mouillée, je savais que je viendrais très vite. Cela ne manqua pas, je me lâchai d’un coup, sans pouvoir attendre. » (idem, p. 152) ; etc.

 

C’est tout le « milieu homosexuel » qui semble fonctionner comme une cage dorée où les clients se sentent tous « hors milieu » parce qu’ils arpentent des boîtes et des discothèques qui, avec leurs miroirs partout, leur donnent une impression d’infini : « Aux murs étaient suspendus des miroirs copieusement peints de petits amours et copieusement souillés par les mouches. » (Stephen, l’héroïne lesbienne décrivant l’établissement gay le Narcisse, dans le roman The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, p. 502)

 
 

c) La prison invisible qui fait souffrir :

Film "In A Glass Cage" d’Agustí Villaronga

Film « In A Glass Cage » d’Agustí Villaronga


 

Le cercueil de l’homosexualité fait d’autant plus souffrir qu’il fait croire à une fausse libération : cf. le film « In & Out » (1997) de Frank Oz, la nouvelle « Cercueils sur mesure » dans le roman Musique pour caméléons (1980) de Truman Capote, le film « Prison sans barreaux » (1937) de Léonide Moguy, le film « Prison Without Bars » (1938) de Brian Desmond Hurst, le film « Œdipe (N + 1) » (2001) d’Éric Rognard (sur le clonage qui retire la liberté et l’unicité du héros homo, même s’il lui donne accès à l’éternité), le film « Tras El Cristal » (« In A Glass Cage », 1987) d’Agustí Villaronga, le film « L’Homme qui venait d’ailleurs » (1976) de Nicolas Roeg (avec David Bowie entouré d’écrans de télé), la pièce La Tour de la Défense (1981) de Copi (qui se déroule dans un building qui va se faire percuter par un hélicoptère), Film « Remember Me In Red » (2009) d’Héctor Ceballos, le roman J’ai tué mon frère dans le ventre de ma mère (2011) de Sophie Cool, la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi (avec le corps de Madame Lucienne caché dans l’armoire), etc.

 

Film "Oedipe (N+1)" d'Éric Rognard

Film « Oedipe (N+1) » d’Éric Rognard


 

D’ailleurs, le cercueil en cristal renvoie souvent à la schizophrénie (cf. je vous renvoie à la partie « Crâne en cristal » du code « Chevauchement de la fiction sur la Réalité » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels.).

 

Film "Remember Me In Red" d'Hector Ceballos

Film « Remember Me In Red » d’Hector Ceballos


 

Le héros homosexuel quitte ce qu’il envisageait comme un carcan (son corps, sa famille, ses amis, la différence des sexes, le Réel, l’Église, le monde, sa condition humaine, etc.) pour rentrer dans un nouveau carcan, aux contours beaucoup plus flous, celui des paradis artificiels (télé, mode, fétichisme, amours désincarnées, fantasmes, pulsions, schizophrénie, etc.), qu’il a l’impression d’avoir choisi. « On sort de notre boîte pour rentrer dans une autre. Et comme ça, la boucle est bouclée. On n’en parle plus. » (cf. la chanson « Danse avec les loops » de Zazie) ; « Sur le moment, il me semble qu’un tiers se tromperait à prétendre me désigner lequel, de mon reflet ou de moi, est l’original et lequel la copie. […] Moi Vincent Garbo regardant celui qui me regarde, la bénéfique utilité du miroir se retourne en maléfice : non seulement mon reflet a pour moi cessé d’être la preuve que je peux être vu, que je suis dans cette pièce et que je pourrais en sortir, mais il me persuade même carrément du contraire. Je ne serais pas du tout surpris de voir l’autre quitter le miroir et d’être obligé d’attendre qu’il y revienne pour pouvoir exister encore un peu. » (Vincent Garbo dans le roman éponyme (2010) de Quentin Lamotta, p. 53) ; « Je suis Vincent tout entièrement Vincent rien que Vincent. Et tout coincé qu’il est dans sa prison de verre, Garbo n’en terrorise pas moins Vincent de son puissant mépris. » (idem, p. 54) ; « C’était comme s’il y avait un épais mur de verre entre nous. » (Laurent parlant de l’incommunicabilité avec son amant André, dans le docu-fiction « Le Deuxième Commencement » (2012) d’André Schneider) ; « Je n’en peux plus, je veux crier !!! Sors-moi de cette putain de boîte en cristal !!! » (cf. la chanson « Madre Amadísima » de Haze et Gala Evora) ; etc. C’est ce va-et-vient, cette fausse liberté, qui apparaît dans toute sa froideur et son ironie (cf. je vous renvoie à la partie « Mise en scène de son propre enterrement » dans le code « Mort » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels).

 

Notre protagoniste homosexuel rentre dans une chambre froide, un palais des glaces vide d’humanité et qui le conduit à la mort et à l’isolement social : cf. la pièce Le Frigo (1983) de Copi (traitant de la schizophrénie, de l’inceste et du viol), la pièce Loretta Strong (1978) de Copi (avec le frigidaire, métaphore du ventre maternel ou du tombeau), etc. Par exemple, dans le film « J’embrasse pas » (1991) d’André Téchiné, Pierre, devant la glace des sanitaires, se dit à lui-même : « Jamais tu feras partie de la société, t’as pas de couilles, t’es qu’un déchet. » Dans le film « La Ley Del Deseo » (« La Loi du désir », 1987), Antonio, le héros homosexuel, se cloître dans sa salle de bain et dans son mutisme.

 

« Je suis une moitié de mime. Je suis entré dans la boîte en verre… mais je ne sais pas en sortir. » (Santiago dans la pièce Doris Darling (2012) de Ben Elton) ; « Derrière les fenêtres j’envie des mondes qui ressemblent aux songes. Derrière les carreaux tombent en lambeaux des êtres. » (cf. la chanson « Derrière les fenêtres » de Mylène Farmer) ; « Le monde est froid. Subitement distant verni aseptisé. Je le regarde à travers cette vitre. Je le vois loin, hors de portée. J’en suis comme en retrait, exclue, ou au moins séparée. […] C’est entre huit et neuf ans que je me suis décollée du monde – ou plutôt qu’il a décollé de moi pour être donné en spectacle – et depuis je cherche en vain comment y rentrer et m’y fondre, comment retraverser la vitre. » (Mireille Best, Camille en octobre (1988), p. 105) ; « Fasciné par les lointaines galaxies, je somnambulais sous un ciel noir que voilaient peu à peu les laiteuses brumes de l’aube. […] La nuit finissante transformait cette fenêtre en miroir, et c’était en soi-même qu’il semblait dangereux de se pencher. » (le narrateur homosexuel de la nouvelle « Terminus Gare de Sens » (2010) d’Essobal Lenoir, pp. 63-64) ; etc. Par exemple, dans le roman Les Dix Gros Blancs (2005) d’Emmanuel Pierrat, David Bowie meurt assassiné dans sa cabine à UV, comparée à un sarcophage. Dans le roman N’oubliez pas de vivre (2004) de Thibaut de Saint Pol, le narrateur homosexuel évoque la présence du « cercueil vaporeux » (p. 220) de son ami homosexuel suicidé, Quentin. Dans le film « Shower » (2012) de Christian K. Norvalls, le héros homosexuel fracasse à mort le crâne du mec qu’il vient d’embrasser sur la bouche dans un vestiaire de douches d’une piscine municipale.

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

Les personnes homosexuelles parlent parfois de leur fascination pour l’enfermement ou pour les placards et les vitrines fermées : « On trouve toujours dans mes chansons le mot placard. J’étais hanté par les placards. Ils me font encore peur. » (Charles Trénet dans le documentaire « Charles Trénet, l’ombre au tableau » (2013) de Karl Zéro et Daisy d’Errata) Le célèbre coiffeur Antoine de Paris, d’origine polonaise, était ami proche de Maurice Rostand. Il adorait son livre Cercueil de cristal. En 1927-31, Antoine a construit à Paris une maison de verre (4, rue Saint-Didier) et il dormait dans un cercueil de cristal. Romaine Brooks, homosexuelle elle aussi, dormait dans un lit de verre.

 

Je vous renvoie au documentaire « The Celluloïd Closet » (1995) de Rob Epstein et Jeffrey Friedman, et le chapitre « The Glass Closet » dans l’essai Epistemology Of The Closet (1990) d’Eve Kosofsky Sedgwick, dans lesquels l’homosexualité et l’homophobie sont vraiment présentées comme un cercueil invisible.

 

CERCUEIL innamoramento01

Album « Innamoramento » de Mylène Farmer


 

Loin d’être une fin en soi, le coming out reste un départ et même le début d’un enfermement inédit. « C’est très difficile, quand t’es sortie du placard, d’y retourner. Je crois que c’est impossible. » (Fanny Corral, lesbienne, dans le documentaire « Tellement gay ! Homosexualité et Pop Culture », « Out » (2014) de Maxime Donzel) Le problème, c’est que trop de fois il aboutit à un carcan et à une caricature de soi plus qu’à un nouvel horizon pour la personne qui le fait, car la réflexion sur l’ambiguïté du désir homosexuel n’a généralement pas été amorcée. Le coming out, au lieu de nous permettre de sortir de cadres sociaux qui nous avilissent/aviliraient, nous enferme plutôt dans un cercueil d’autant plus dangereux qu’il est invisible, comme la vitrine illuminée de la poupée Barbie exposée dans les supermarchés : c’est la raison pour laquelle nous retrouvons souvent le motif du placard en cristal ou en cellophane dans les œuvres homosexuelles. Aux personnes homosexuelles de savoir ce qu’elles veulent vraiment annoncer. Personnellement, je suis partisan d’instaurer un coming out qui révèle qu’une personne n’est pas réellement homosexuelle, mais qu’elle est habitée par un désir homosexuel universellement humain qui l’appelle à être quelqu’un d’autre qu’« un homosexuel », ou mieux dit, qu’« un hétérosexuel inversé ».

 

Vidéo-clip de la chanson "Optimistique-moi" de Mylène Farmer

Vidéo-clip de la chanson « Optimistique-moi » de Mylène Farmer


 

Beaucoup de personnes homosexuelles se sentent existentiellement vivre (surtout à cause de leur croyance aux identités homosexuelles et hétérosexuelles, et à cause de leur pratique homosexuelle) dans un cercueil en cristal, éloignées du monde, avec une blessure invisible qui leur fait ressembler à Monsieur Tout-le-Monde mais qui les isole concrètement et fortement quand même : « Entre la vie et moi, une vitre mince. » (Fernando Pessoa cité dans le documentaire « Pessoa l’Inquiéteur » (1990) de Jean Lefaux) Par exemple, dans le documentaire « Homo et alors ?!? » (2015) de Peter Gehardt, Tamàs Dombos, militant homosexuel hongrois, raconte son sentiment d’enfermement par la protection policière lors des premières Gay Pride de Budapest : « On avance dans des cages, comme les animaux d’un zoo. Voilà ce qu’on ressent quand on manifeste en Hongrie. »

 

Steven Cohen au Grahamstown Festival 2012

Steven Cohen au Grahamstown Festival 2012 (Afrique du Sud)


 

Dans le documentaire « Debout ! Une Histoire du Mouvement de Libération des Femmes 1970-1980 » (1999) de Carole Roussopoulos, Franceline Dupenloup parle de l’existence d’un « plafond de verre » concernant l’expérience sociale lesbienne. L’essayiste Geneviève Pastre parlera également de cette même limite invisible eu égard au jargon féministe et lesbien actuel, qui aime en ce moment parler, surtout au niveau de l’homophobie dans le travail, d’une « frontière infranchissable impalpable », d’une « résistance invisible ». Le monstre indiscernable de l’Homophobie… qui n’est autre que les limites du Réel et la vanité de leurs fantasmes identitaires/amoureux. « Le placard de Lorca était transparent et ne semblait pas facile à supporter. » (Alberto Mira, De Sodoma A Chueca (2004), p. 245) ; « Rafael de León reste enfermé par ses exégètes dans son placard de verre. » (idem, p. 346) ; « Il existe un toit en cristal pour l’investigation sur les sujets gays. » (idem, p. 465) ; « Le placard de Jacinto Benavente était transparent. » (idem, p. 71) ; « J’avais atteint le fameux plafond de verre, qui n’est connu que de ceux qui le posent et de celui qui s’y cogne. » (Jean-Pierre, homme homosexuel de 68 ans, licencié abusivement par l’entreprise Crédit Agricole qui l’employait, dans le documentaire « Homos, la haine » (2014) d’Éric Guéret et Philippe Besson, diffusé sur la chaîne France 2 le 9 décembre 2014) ; etc. Parfois, l’usage de l’image du cercueil en cristal est l’autre nom de l’homophobie intériorisée, donc invisible.

 

Dans le docu-fiction « Le Dos rouge » (2015) d’Antoine Barraud, Edwarda, une visiteuse du musée illuminée, observe dans un tableau de Balthus représentant une femme dans sa salle de bain un fantôme ou une Alice enfermée dans un placard-miroir : « Le miroir devait faire la même taille que la toile. » Edwarda lui prête des intentions : « Peut-être qu’elle est assez loin d’elle. » Le tableau laisse dépasser sous la jupe de la jeune femme le sexe, mais la « critique » angélise et asexualise le personnage : « Les gens pensent que c’est de l’érotisme mais c’est stupide. C’est profondément religieux. »
 

Photographie de Long Tran

Photographie de Long Tran

 

Certaines personnalités homosexuelles ont même choisi le cercueil en cristal comme leur passion, leur métier et leur vie. C’est le cas de beaucoup de patineurs artistiques (Brian Boitano, Blake Skjellerup, Johnny Weir, Brian Orser, Guillaume Cizeron, etc.), enfermés dans leur palais de glace. Celui-ci a pu/peut être concrètement leur cercueil. Plusieurs patineurs homos sont morts du Sida : le Tchécoslovaque Ondrej Nepela, le Britannique John Curry, etc. Le premier, également triple champion du monde en 1971, 1972 et 1973, est mort le 2 février 1989 à l’âge de 38 ans à Mannheim, en Allemagne. Le second, champion du monde en 1976 et âgé de 44 ans, s’est éteint il y a vingt ans, le 15 avril 1994, à Stratford-upon-Avon, en Angleterre. Victime de complications respiratoires pour l’un, d’une crise cardiaque pour l’autre, conséquences du Sida qui les rongeait depuis quelques années. Entre ces deux destins brisés, le Canadien Rob McCall, médaillé de bronze en danse sur glace avec Tracy Wilson aux Jeux de Calgary en 1988, disparut lui aussi des suites du Sida le 15 novembre 1991.

 

Ondrej Nepela

Ondrej Nepela

 

Le cercueil en cristal ressemble aux enfers. Par exemple, dans le documentaire « Bixa Travesty » (2019) de Kiko Goifman et Claudia Priscilla, Linn, jeune homme brésilien travesti en femme, se décrit « en sueur dans son placard ».
 
 

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Code n°27 – Chat (sous-codes : Chatte / Tigre)

chat

Chat

 

NOTICE EXPLICATIVE :

 

 

« Chat alors ! » s’exclamait Mylène Farmer dans une publicité de l’année 1984 pour la lessive Le Chat Machine. Je ne peux pas être plus explicite… Tout ce que je peux rajouter comme complément d’enquête, c’est que chat peut faire mal/mâle !

 

Jean Cocteau et son chat

Jean Cocteau et son chat


 
 

P.S. 1 : Ce code est indissociable de mon étude sur « Catwoman » dans le code « Femme-Araignée », ainsi que du chapitre dédié à « la langue au chat » du code « Amant diabolique » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels.

 

P.S. 2 : Je précise que je n’aime pas les chats. J’ai toujours eu beaucoup de mal à me faire à leur imprévisibilité, à leur sauvagerie, et en général, ils ne m’attirent pas du tout. Donc vous voyez : je n’instaure aucune règle ni généralité sur « les » homos, ou bien sur les amoureux des chats.

 

P. S. 3 : Ce code est l’exemple parfait du bon usage et de la valeur des codes de mon Dictionnaire des Codes homosexuels. Le goût des chats n’est pas une cause de l’homosexualité. Celui qui lirait ce code comme une réalité ou une vérité typiquement homosexuelle (= « Les homos aiment tous les chats » ; « Si tu aimes les chats, c’est sans doute que tu es homo »), qui prendrait mes codes au pied de la lettre comme si j’en faisais un indice d’homosexualité ( = « Le con… Il pense ou donne à penser que tous les homos aiment les chats ! »), n’aurait rien compris, adopterait une conception magique, essentialiste, et homophobe de mon discours et de l’homosexualité. On peut aimer les chats sans être homosexuel, même si, à l’inverse, on ne peut pas dire que la présence des chats dans la fantasmagorie, et parfois dans la vie des personnes homosexuelles, soit anodine et insensée. Ce ne sont pas des vérités sur le désir homosexuel et des tendances particulièrement marquées chez lui qui font les homos, et qui séparent les personnes homosexuelles des personnes hétérosexuelles.

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Aigle noir », « Araignée », « Corrida amoureuse », « Quatuor », « Chiens », « Moitié », « Extase », « Vampirisme », « Doubles schizophréniques », « Douceur-poignard », « Animaux empaillés », « Se prendre pour le diable », à la partie « Langue au chat » d’« Amant diabolique » et à la partie « Catwoman » du code « Femme-Araignée », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

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FICTION

 

a) Le chat, le meilleur ami de l’homo… ou l’homo lui-même :

Docu-fiction "Butch Jamie" de Michelle Ehlen

Docu-fiction « Butch Jamie » de Michelle Ehlen


 

Dans les œuvres de fiction homosexuelles, le chat apparaît régulièrement, sans qu’on comprenne trop pourquoi au départ : cf. la pièce Tu m’aimes comment ? (2009) de Sophie Cadalen, le film « À corps perdu » (1988) de Léa Pool, le film « Le Traqué » (1950) de Frank Tuttle et Boris Lewin, la pièce Happy Birthday Daddy (2007) de Christophe Averlan, le film « Scènes de chasse en Bavière » (1969) de Peter Fleischmann, le film « Pauline » (2009) de Daphné Charbonneau, le roman La Cité des Rats (1979) de Copi (et le chat noir avec une tache rousse sur le museau), le one-woman-show La Lesbienne invisible (2009) d’Océane Rose-Marie (avec « Lili le Petit Chat »), le one-woman-show Betty Speaks (2009) de Louise de Ville, le film « Harvey Milk » (2009) de Gus Van Sant (avec le chat empaillé), la pièce Chatte sur un toit brûlant (1955) de Tennessee Williams, le film « Cat People » (« La Féline », 1942) de Jacques Tourneur, le roman N’oubliez pas de vivre (2004) de Thibaut de Saint Pol, la chanson « Cool Cat » de la Groupie dans le spectacle musical La Légende de Jimmy de Michel Berger, la chanson « Cool Cat » du groupe Queen, le film « Les Chattes » (1964) d’Henning Carlsen, le film « Ixe » (1982) de Lionel Soukaz, le film « Inspecteur Gadget » (1999) de David Kellogg, le film « Catfish In Black Bean Sauce » (2000) de Chi Muoi Lo, la pièce Confidences entre frères (2008) de Kevin Champenois, le film « Un Amour de Swann » (1983) de Volker Schlöndorff, le film « Cat Swallows Parakeet And Speaks ! » (1996) d’Ileana Pietrobruno, le film « Alice au pays des merveilles » (1951) de Clyde Geronimi, Wilfred Jackson et Hamilton Luske, le dessin The Cat (1957) d’Andy Warhol et Julia Warhola, le tableau Osman (1972) de Jacques Sultana, la pièce La Cage aux folles (1973) de Jean Poiret, la chanson « Où est le chat? » de Christophe Madrolle, etc. Par exemple, dans le film « Partisane » (2012) de Jule Japher Chiari, il y a la sculpture d’un chat dans la chambre de la protagoniste lesbienne Mnesya. Dans le film « Plaire, aimer et courir vite » (2018) de Christophe Honoré, Louis et Arthur (le héros homo) s’amusent avec des chatons. Nadine, l’ex petite amie d’Arthur, possède dans sa bibliothèque le livre intitulé Comment vivre avec votre chat.

 

"Le Club des Amis des Chats" de Jean Cocteau

« Le Club des Amis des Chats » de Jean Cocteau


 

Le chat apparaît comme l’« accessoire vivant » classique du vieux garçon ou de la vieille fille bourgeoise. La mère Michèle qui a perdu son chat. Il rentre parfaitement dans le tableau pathétique de l’adolescente attardée ou du trentenaire incasable et perturbé. « J’habite seul avec maman, dans un très vieil appartement rue Sarasate. J’ai pour me tenir compagnie une tortue, deux canaris et une chatte. » (cf. la chanson « Comme ils disent » de Charles Aznavour) ; « M. de Coëtquidan jouissait d’un grand prestige auprès des chats. » (Henry de Montherlant, Les Célibataires, 1934) ; « Hum, je fredonne, dans la chambre vide ma voix résonne. À mes côtés un chat qui déconne et un électrophone. » (cf. la chanson « Encore cette chanson » d’Étienne Daho) ; « Quoi de pire qu’une vieille folle avec un chat… dans la gorge ! » (Toddy, le héros homosexuel de la comédie musicale Victor, Victoria (1982) de Blake Edward) ; « Il serait pas un petit peu gay, ton mec ? ll a un chat, il kiffe les vieilles, il aime bien le shopping. » (Sonia s’adressant à sa pote Joëlle par rapport à Philippe le mari de celle-ci, dans le film « L’Embarras du choix » (2016) d’Éric Lavaine) ; etc. Par exemple, dans le film « Cloudburst » (2011) de Thom Fitzgerald, Dotty, l’une des deux héroïnes lesbiennes âgées, joue avec son chat. Dans le film « Demain tout commence » (2016) d’Hugo Gélin, Bernie, le producteur homosexuel, porte une écharpe avec des pattes de chat. Un peu plus tard, on le voit draguer un assistant dans les couloirs de tournage, avec qui on lui devine une liaison : « Salut mon chat ! »

 

B.D. "Le Monde fantastique des Gays" de Copi

B.D. « Le Monde fantastique des Gays » de Copi


 

Des traits humains sont généralement prêtés au chat : « J’ignorais qu’un chat pouvait sourire. » (le père d’Alice dans le film « Alice In Wonderland » (2010) de Tim Burton) Par exemple, dans le film « Navidad » (2009) de Sebastian Lelio, Aurora, l’une des héroïnes lesbiennes, déclare aimer particulièrement le chat d’Alice au pays des merveilles. Dans la pièce La Mort vous remercie d’avoir choisi sa compagnie (2010) de Philippe Cassand, le chat de Jean-Loup (le héros homo) est décrit comme un animal humain. Dans la pièce Angels In America (2008) de Tony Kushner, Prior demande à Louis si « le chat n’est pas revenu » ; et celui-ci lui répond : « Les chats ont de l’intuition. » Dans le pièce Brigitte, directeur d’agence (2013) de Virginie Lemoine, Damien, le transgenre M to F, a baptisé son chat (mâle) « Patricia ».

 

Le héros homosexuel se prend lui-même pour un chat : « Je suis un chat. » (Sherlock Holmes dans le film « Sherlock Holmes II : Jeu d’ombres » (2011) de Guy Ritchie)
 
 

b) Chat va faire mal :

Le chat semble être une symbolisation de la conscience ou du désir : cf. le film « Chacun cherche son chat » (1996) de Cédric Klapisch, la pièce Vierge et rebelle (2008) de Camille Broquet (avec le chat maltraité), la pièce Un Lit pour trois (2010) d’Ivan Tournel et Mylène Chaouat (avec Pepita, la chatte morte), le one-woman-show Chatons violents d’Océane Rose-Marie, etc. Par exemple, dans le film « Le Placard » (2001) de Francis Veber, Jean-Pierre Belone, le retraité homosexuel habitant à côté de l’appartement du héros François Pignon, passe tout son temps à chercher son chat : « C’est le chat de gouttière le plus anonyme du monde. » Dans le film « Como Esquecer » (« Comment t’oublier ? », 2010) de Malu de Martino, une gamine cherche son chat.

 

Ce matou est la conscience individuelle que le héros homosexuel croit morte (cf. le film « Qui a tué le chat ? » (1977) de Luigi Comencini) ou qu’il évacue (et qui revient sous forme de subconscient violent) : « Votre passé, donnez-le à votre chat ! » (Cyrille, le héros homosexuel à Regina Morti, dans la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi) ; « Debout, je tenais un chat en bois sculpté qu’il m’avait offert, sans savoir ce que j’allais en faire. » (Ronit, l’héroïne lesbienne à propos de son amant Scott, dans le roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman, p. 49) ; « Le Docteur Feingold [le psychanalyste de Ronit] a prétendu que cette obsession vestimentaire trahissait une activité de substitution. Elle m’a dit que j’avais besoin de ritualiser mon chagrin et que cette manie de choisir des vêtements remplaçait dans mon esprit une expression plus profonde de la perte. J’ai eu envie de lui demander : ‘Et vous, docteur Feingold, vous vous êtes déjà interrogée sur ce que cela signifie, pour vous, de vivre seule dans un appartement blanc immaculé, avec un chat impeccable que vous appelez Bébé ?’ Bien sûr, je me suis contentée de l’écouter et d’acquiescer, car je n’avais aucune envie d’entamer de nouveau une conversation sur mon agressivité, mes limites et ma tendance à ‘résister au processus’, comme elle dit. Ce qu’elle ignore, c’est que ma vie est bâtie sur cette résistance au processus. » (idem, p. 67) ; « On se les partage [les tranches de saumon], mais il y a un chat. Dès le début il ne m’aime pas, il n’aime pas non plus Marielle, on ne sait pas d’où il est sorti, il se précipite sur nos tranches de saumon, il nous griffe, je le tiens à distance avec ma canne, Marielle ouvre la porte, on le chasse. C’est un chat noir énormes à moustaches blanches. Il a dû rentrer avec toi, me dit Marielle. » (le narrateur homosexuel du roman Le Bal des folles (1977) de Copi, p. 135) ; « J’arrive mon chat. » (Maurice, le styliste homosexuel, s’adressant à son ami-e Nate, dans le film « Les Douze Coups de Minuit », « After The Ball » (2015) de Sean Garrity) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « Après lui » (2006) de Gaël Morel, les chats sont le retour du refoulé de la conscience du personnage homosexuel Matthieu, ses doubles schizophréniques : au moment de son accident qui lui coûtera la vie, les chats se battent et sont super nerveux ; Franck, son meilleur ami/amant, chante « Albator » au chat de Matthieu, nommé Stelly (Stelly était le nom de la protégée d’Albator).

 

Souvent, le héros homosexuel est lui-même comparé à un chat, à un animal de compagnie, infantilisé, étouffé, réifié. La chat-chat à sa mémère : cf. le roman Une Vie de chat (1988) d’Yves Navarre, le film « Gatos Viejos » (« Les Vieux Chats », 2010) de Sebastián Silva et Pedro Peirano, le film « Giallo Samba » (2003) de Cecilia Pagliarani (avec Mónica, l’héroïne lesbienne, vivant avec son chat, et appelant son meilleur ami ainsi), le film « Les Enfants terribles » (1949) de Jean-Pierre Melville (avec le personnage de Paul, comparé à un chat), etc. « J’ai retrouvé ma mère. Le problème, c’est qu’elle m’a oublié. Pour rester avec elle, j’ai pris la place du chat. » (Bill, le héros de la pièce Bill (2011) de Balthazar Barbaut) ; « Je confonds toujours le nom du petit avec le nom des chats. » (la grand-mère à propos de son petit-fils, dans le one-man-show Gérard comme le prénom (2011) de Laurent Gérard) Par exemple, dans la pièce Hors-Piste aux Maldives (2011) d’Éric Delcourt, Francis, le héros homosexuel, est surnommé « chaton ». Dans la pièce Bill (2011) de Balthazar Barbaut, la mère de Bill veut castrer son fils en même temps que son chat. Dans la pièce Sugar (2014) de Joëlle Fossier, William, le héros homo, se fait surnommer « mon p’tit chat » par sa sœur Adèle. Dans le film « Stand » (2015) de Jonathan Taïeb, Vlad surnomme tendrement son amant Anton « chaton ».

 

Le personnage homo finit même par s’identifier complètement à son chat. Par exemple, dans le film « Senza Fine » (2008) de Roberto Cuzzillo, Giulia, l’une des héroïnes lesbiennes, se donne le surnom de « Pussycat ».

 

Dans son one-woman-show Chaton violents (2015), Océane Rose-Marie tente de s’évader de sa vie de couple ennuyeuse à travers ses deux chats, Froustinette et Craquinette, qu’elle a commandés sur LOLCat. Le problème, c’est qu’elle semble les confondre avec sa compagne, qu’elle appelle aussi « mon chat ». Mais également, que les chatons prennent une place démesurée dans leur couple : « C’est comme si David et Katy Guetta avaient pris possession de nos cerveaux. » Froustinette, le félin, fait cinq fois la taille de Craquinette, la chatte fatale qui fait sa star. Océane pense même que sa « femme » lui a greffé dans le cerveau une application « Je veux un chaton ». On voit bien ici que les chats traduisent une schizophrénie, en même temps qu’ils sont le baromètre de la vie (orageuse et violente) lesbienne, et de la souffrance homosexuelle cachée : à un moment, Océane raconte la vie désastreuse de Ricky Chaton, un petit chat vendu sur internet, à qui il est arrivé les pires sévices sexuels (violé par son père, son grand-père…), et qui boit du sang humain.
 

À maintes reprises, le chat est présenté comme un symbole typique du désir homosexuel et de la passivité sexuelle (contrairement au chien, qui serait plutôt la métaphore du désir hétérosexuel, bisexuel, « actif ») : cf. le roman La Sombra Del Humo En El Espejo (1924) d’Augusto d’Halmar (avec le passage descriptif sur la félinité explicitement homosexuelle du jeune Zahir). « Tu as vu la vidéo du chat qui rentre dans la machine ? » (Gabriel essayant d’initier son amant aveugle Léo aux délires des vidéos Youtube sur Internet, dans le film « Hoje Eu Quero Voltar Sozinho », « Au premier regard » (2014) de Daniel Ribeiro) ; « Alors que les hommes acceptent petit à petit d’être de petites chattes, nous ne revendiquons pas encore d’être de vrais loups… » (un des personnages féminins de la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier) ; « Papa… J’ai un chat ! Un chat ! C’est comme un chien… mais gay ! » (Anthony Kavanagh imaginant qu’il annonce à son père son homosexualité alors que celui-ci refuse de se faire à l’idée, dans le one-man-show Anthony Kavanagh fait son coming out, 2010) ; « Le chat est dans la gorge. » (les deux cordes vocales – figurées par les deux comédiens – au moment où elles rentrent en contact homosexuel, dans la pièce Vu duo c’est différent (2008) de Garnier et Sentou) ; etc. Par exemple, dans son one-(wo)man-show Charlène Duval… entre copines (2011), Charlène Duval lit avec délectation des extraits (qu’il force à être « ambigus » et salaces) de Oui-Oui chauffeur de taxi, avec l’histoire de la queue du chat coincée dans la porte du taxi. Dans le roman At Swim, Two Boys (Deux garçons, la mer, 2001) de Jamie O’Neill, Anthony MacMurrough met sur le même plan la sodomie qu’il a infligée au jeune Doyler et le fait de donner à boire à son chat : « Reste mon chaton, j’ai encore du lait. » Plus tard, Kettle, un ancien camarade de classe d’Anthony, connaissant les affaires de mœurs pédophiles dans lesquelles Anthony a trempé, fait discrètement allusion à l’homosexualité de ce dernier, à travers la métaphore du chat : « Peut-être avez-vous raison. Il ne faut pas réveiller le chat qui dort… » Plus tard, le chat s’immisce dans la relation amoureuse entre les deux jeunes héros du roman, Jim et Doyler : « C’est toi le chat. » (Doyler)

 

Le félin accompagne souvent le personnage homosexuel, et est homosexualisé. Par exemple, dans le film « Valentine’s Day » (2009) de Garry Marshall, Eddie, un des personnages gays, a un chat qui s’appelle Barbara. Dans la pièce Dernier coup de ciseaux (2011) de Marilyn Abrams et Bruce Jordan, Romain, le coiffeur homosexuel, possède deux chats, qu’il surnomme « David et Jonathan ». Le film « Le Baiser de la lune » (2010) de Sébastien Watel raconte l’histoire d’amour entre Félix, un poisson-chat, et Léon un poisson-lune.

 

Le chat est régulièrement la métaphore de l’amant homosexuel ou du désir homosexuel : cf. la chanson « Hey ! Amigo » d’Alizée (« Elle est comme toi, un chat qui ondule, qui fait le dos rond, elle manipule celui qui dit non… »), la pièce Los Gatos (1992) d’Agustín Gómez Arcos, etc. Il représente la moitié androgynique avec laquelle le héros homosexuel va fusionner et devenir complet : cf. le vidéo-clip de la chanson « Redonne-moi » de Mylène Farmer, le film « Le Chat à neuf queues » (1971) de Dario Argento, etc. Je vous renvoie au code « Quatuor » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels. Par exemple, dans la pièce Un Cœur en herbe (2010) de Christophe et Stéphane Botti, quand Mathan demande à Jacques « s’il n’a personne dans sa vie », ce dernier lui répond que si : « Il s’appelle Narcisse. […] C’est mon chat angora. Un peu comme un amant. » Dans le film « Toute première fois » (2015) de Noémie Saglio et Maxime Govare, la première chose qu’on voit à l’écran, en même temps que la bisexualité du héros Jérémie, c’est un chat.

 

L’animalisation en chat se fait passer pour affectueuse ou aimante. Le héros minaude, séduit, se montre caressant, ou bien se fait baptiser « chaton » par son amant : « Toutes petites, déjà, on jouait avec les chats. » (la Religieuse et Preciosa dans la comédie musicale La Nuit d’Elliot Fall (2010) de Vincent Daenen) ; « Plus fort, mon p’tit chat ! » (Bernard, le héros homosexuel s’adressant à son amant Didier, dans la pièce À quoi ça rime ? (2013) de Sébastien Ceglia) ; « Mais oui mon chaton, je t’aime comme une folle. » (une femme à son mari homosexuel, dans la pièce Tu m’aimes comment ? (2009) de Sophie Cadalen) ; « Exactement comme les chats portent leurs chatons, tu t’occupes de moi comme un animal de compagnie. » (Judy Minx dans le spectacle de scène ouverte Côté Filles au 3e Festigay au Théâtre Côté Cour de Paris, en avril 2009) ; « Il est comme un chat… à marquer son territoire. » (Matthieu par rapport à son amant Jonathan, dans la pièce À partir d’un SMS (2013) de Silas Van H.) ; « C’était au chat que je parlais. Tu mélanges tout. » (Frank, le frère gay de Daniel, s’excusant au téléphone auprès de sa mère de s’adresser à son copain maquilleur Jack, dans le film « Madame Doubtfire » (1994) de Christ Columbus) ; etc.

 

Par exemple, dans la pièce Y a comme un X (2012) de David Sauvage, Jean-Charles (travesti en Jessica) surnomme son meilleur ami Jean-Louis « chaton ». Dans la pièce Et Dieu créa les folles (2009) de Corinne Natali, Jean-Luc donne à son amant Romuald le sobriquet « mon gros chat ». Dans le roman À ta place (2006) de Karine Reysset, Chloé est constamment comparée à un chat par son amante Cécile. Dans le film « Presque rien » (2000) de Sébastien Lifshitz, Mathieu (Jérémie Elkaïm), le héros homosexuel, fuit son amant Cédric pour s’isoler dans une maison de campagne familiale, où il retrouve son chat qu’il désigne comme son seul et unique « prince charmant ». Dès le début du film « Plan B » (2010) de Marco Berger, Bruno, le tentateur homosexuel, joue avec son chat.

 

Plus encore que le kitsch – assumé ou carrément sincère – du gentil surnom « chaton », plus encore que l’allusion peu discrète et un peu graveleuse à l’appareil génital masculin ou féminin, il y a plus profondément derrière l’icône du chat une métaphore d’un désir amoureux en général non-rassasié, en baisse et violent (ça va ensemble : la force est douceur, et la faiblesse est potentiellement violence) : « Je me plie en quatre, et elle m’engueule parce que j’oublie de nourrir le chat. » (Polly parlant de son amante Claude, dans le roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, p. 116)

 

Par exemple, dans la pièce Copains navrants (2011) de Patrick Hernandez, Vivi appelle Norbert, son amant, « Minou » ; et son pote Stef, au moment où Vivi veut quitter Norbert parce qu’il lui a été infidèle, déclare « Le petit chat est mort… » comme il aurait dit « Le désir entre vous deux est mort ».
 

Comme en général le chat homosexuel n’est pas doux ou n’est pas vivant, il arrive que le héros homosexuel se venge de lui. Dans les fictions homo-érotiques, le chat peut être l’allégorie animalière de la déception/violence du couple homosexuel, ou de la violence du réveil de conscience qu’expérimente le héros homosexuel s’adonnant aux sentiments ou aux actes homosexuel. C’est la raison pour laquelle il est souvent maltraité : « Le petit chat était si bien caché que la voiture de maman en a fait du steak haché. » (Shirley Souagnon s’imaginant en train de raconter un conte à son enfant, dans son concert Free : The One Woman Funky Show, 2014) Par exemple, dans la pièce String Paradise (2008) de Patrick Hernandez et Marie-Laetitia Bettencourt, Frisette, la chatte de Marilou, se suicide en se jetant du haut d’un immeuble. Dans le one-man-show Ali au pays des merveilles (2011) d’Ali Bougheraba, Valérie, la chatte de Mme Suzanne, se défenestre, et est traitée de « pute ». On peut penser au « chat qui s’défenestre » de Mylène Farmer dans la chanson « L’Instant X ».

 

Comme je le disais plus haut concernant l’analogie entre le chat et la conscience intérieure jetée extatiquement dehors, le chat dont il est question dans les fictions homo-érotiques n’est pas toujours un chat réel : il habite le corps sous forme de désir sombre, schizoïde, comme on peut le voir avec le film « Le Chat noir » (1934) d’Edgar G. Ulmer, le one-woman-show Chatons violents (2014) d’Océane Rose-Marie, le film « Katter » (« Tomcat », 2016) de Klaus Händl (avec le chat maléfique qui bousille le couple Stefan/Andreas), etc.

 

Le chat homosexuel est tout simplement l’autre nom du désir de viol, narcissique, incestueux, d’un mal intérieur sauvage et qui divise : « Je rêvai que j’étais moi-même mais que ma queue finissait en une tête de chat qui essayait de m’attraper le museau, et je tournais en cercles sur moi-même de plus en plus vite pour lui échapper. Puis une énorme mouette à tête d’aigle avalait la tête de chat […]. » (Gouri dans le roman La Cité des Rats (1979) de Copi, p. 68) ; « Il [Franck] a un truc à l’estomac qui lui fait mal, qui le griffe. » (Emmanuel Adely, Mon Amour, 2009) ; « Comme j’utilise le mot ‘chatte’, j’passe par un violeur en puissance. » (Max, l’un des héros homosexuels de la pièce Penetrator (2009) d’Anthony Neilson) ; « On voit tout de suite qu’elle a quelque chose de bizarre, que ce n’est pas une femme comme les autres. Comme les chats. » (Molina, le héros homosexuel parlant d’Irena la Féline, dans le roman El Beso De La Mujer-Araña, Le Baiser de la Femme-Araignée (1976) de Manuel Puig, p. 9) ; « Je t’amène là où je veux. J’ai toutes les cartes du jeu. » (cf. la chanson « Chatte » de Mauvais Genre) ; etc.

 

Roman "Comment j'ai couché avec Roger Fédérer" de Philippe Roi

Roman « Comment j’ai couché avec Roger Federer » de Philippe Roi


 
 

La mère – « Paulo… Il faudrait que tu viennes reprendre ton chat. Moi j’en ai assez. Il ne mange plus. Je le rends malheureuse.

Paulo – T’aurais pu l’emmener voir un véto, quand même.

La mère – J’ai accepté de garder un animal en bonne santé. Pas une bête malade.

Paulo – Ah oui ? Et c’est quoi la différence ?

La mère – Il a un problème ce chat. Un problème de dents, c’est sûr !

Paulo – C’est bon, je vais venir le reprendre.

La mère – Faudrait qu’il voit le dentiste. Ça existe, les dentistes pour chats !

Paulo – Ça va, j’te dis, je vais venir le reprendre.

La mère – Quand ?

Paulo – Samedi.

La mère – Bon ben alors je l’enfermerai dans la pièce du fond, et je cacherai sa boîte.

Paulo – Ah non, tu ne fais rien du tout.

La mère – Mais je ne veux pas qu’il voit sa boîte. Sinon, tu ne pourras pas l’attraper.

Paulo – Tu laisses la boîte où elle est. Tu ne l’enfermes pas !

La mère – Mais tu sais qu’il comprend tout, ce chat ! Dès qu’il te verra, il aura compris !

Paulo – TU NE FAIS RIEN !

La mère – Il reste caché. Tu ne pourras pas l’attraper. »

(cf. dialogue dans la voiture entre Paulo, le héros homosexuel, et sa mère, particulièrement possessive, dans le film « Une Voix d’homme » de Martial Fougeron)

 
 

B.D. "El Caso Pasolini" de Gianluca Maconi

B.D. « El Caso Pasolini » de Gianluca Maconi (Pasolini dans la gueule du tigre)


 

Quelquefois, le tigre ou la panthère remplacent symboliquement le chat, désignant ainsi ce dernier comme un animal-désir potentiellement méchant, agressif, immature et incontrôlable : cf. le film « Tigerstreifenbaby Warter Auf Tarzan » (1998) de Rudolf Thome, le film « The Politics Of Fur » (2002) de Laura Nix, le film « Les Larmes du tigre noir » (2001) de Wisit Sasanatieng, le film « Entre Tinieblas » (« Dans les ténèbres », 1983) de Pedro Almodóvar (avec carrément l’élevage de tigres dans le couvent !), le film « Aimée et Jaguar » (1999) de Max Färberböck, le film « Mysterious Skin » (2004) de Gregg Araki, le film « Embrasser les tigres » (2004) de Teddi Lussi Modeste, le roman La Course au tigre (2002) d’Emmanuel Pierrat, le film « Tous les papas ne font pas pipi debout » (1998) de Dominique Baron, le film « Garçon stupide » (2003) de Lionel Baier, le film « Jaguar » (1979) de Lino Brocka, le film « Je t’aime toi » (2004) d’Olga Stolpovskay et Dmitry Troitsky, le film « The Leopard Man » (1943) de Jacques Tourneur et Val Lewton, l’album Bijoux et Babioles de la chanteuse Juliette, le film « Der Tiger Von Schnapur » (1959) de Fritz Lang, les romans El Crimen Del Fauno (1909) et La Pantera Vieja (1916) d’Antonio de Hoyos, le film « L’Homme qui en savait trop » (1955) d’Alfred Hitchcock, le film « Rosatigre » (2000) de Tonino De Bernardi, le film « Tropical Malady » (2004) d’Apichatpong Weerasethakul, certains dessins de Roger Payne, la photo Tigres en grand péril d’Orion Delain, le tableau Signe du Tigre (1990) de Charles-Louis La Salle, la pièce Cannibales (2008) de Ronan Chéneau, le vidéo-clip de la chanson « Relax » du groupe britannique Frankie Goes to Hollywood (avec le Néron homosexuel et son tigre), la pièce Quand je serai grand, je serai intermittent (2010) de Dzav et Bonnard (avec les lions gays, et Bonnard en costume de panthère), le ballet L’Après-midi d’un faune (1912) de Vaslav Nijinski, le film « La Panthère est de retour » (1975) d’Arthur Marks, le film « Coffy, la Panthère noire de Harlem » (1974) de Jack Hill, les films « Quand la Panthère rose s’emmêle » (1976) et « La Malédiction de la Panthère rose » (1978) de Blake Edwards, la pièce El Tigre (2014) d’Alfredo Arias (avec Arielle Dombasle), le vidéo-clip de la chanson « No Big Deal » de Lara Fabian (avec Lara enfermée dans une cage de fauve de cirque), etc.

 

Film "Dans les ténèbres" de Pedro Almodovar

Film « Dans les ténèbres » de Pedro Almodovar


 

Par exemple, dans le film « Les Infidèles » (2011) de Jean Dujardin, le couple homosexuel Fred et Greg montent ensemble un spectacle de magiciens avec un tigre blanc. Dans le roman La Mort difficile (1926) de René Crevel, le personnage d’Arthur Bruggle, le danseur, est associé à une panthère. Dans le film « Camping 2 » (2010) de Fabien Onteniente, Patrick Chirac, avec son petit débardeur rose très « seyant », est surnommé « la Panthère rose » par Jean-Pierre. Dans la pièce Ça s’en va et ça revient (2011) de Pierre Cabanis, Benji imite le « puma dans la savane, version George Clooney ». Dans l’épisode 3 de la saison 1 de la série Sex Education (2019) de Laurie Nunn, Éric le héros homo porte un pull avec un tigre, ainsi que des vêtements en peau de léopard. Dans l’épisode 5 de la saison 1, il porte un manteau tigré.

 

L’image du tigre dans les contextes homosexuels exprime en général un désir possessif et incestuel : « J’ai dû te tirer des griffes du hobbit. » (Russell s’adressant à son amant Glen, dans le film « Week-end » (2012) d’Andrew Haigh) ; « Passablement, je suis lion, gggrrrrrrr…. Ascendant lion…. Miaaaaaooouuu ! » (Jarry dans son one-man-show Entre fous émois (2008) de Gilles Tourman) ; « En général, quand on est petit, on veut devenir un pompier, une infirmière… un tigre. » (Ali Bougheraba dans son one-man-show Ali au pays des merveilles, 2011) ; « J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides, mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux d’hommes ! » (Arthur Rimbaud, « Le Bateau ivre », Poésies 1869-1872, p. 87) ; « Je veux bien que tu sois libre mais, Lou, tu n’es pas un tigre dans le vent de l’aventure ni dans le sens du destin ! » (Solitaire à sa fille lesbienne Lou, dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « La nuit, on éteint la lumière en string panthère. » (Fred en parlant de son couple avec Max, dans la pièce Des bobards à maman (2011) de Rémi Deval) ; « Nous devrions faire jouer nos rôles par des tigres. L’art dramatique des bêtes féroces. » (Valmont s’adressant à Merteuil, dans la pièce Quartett (1980) d’Heiner Müller) ; « Attention, ça va saigner parce que je peux être méchant comme un tigre. » (Jerry travesti en Daphnée, dans le film « Certains l’aiment chaud » (1959) de Billy Wilder) ; « Mais parmi les chacals, les panthères, les lices, les singes, les scorpions, les vautours, les serpents, les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants, dans la ménagerie infâme de nos vices, il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde : c’est l’ennui. » (c.f. la chanson « Au lecteur » de Mylène Farmer, reprenant Charles Baudelaire) ; « Dans votre milieu, il n’y a que des gays…pards. » (Caroline s’adressant à Dominique et Marcel, couple « marié », dans la pièce Drôle de mariage pour tous (2019) de Henry Guybet) ; etc. Par exemple, dans le roman Le Bal des folles (1977) de Copi, le Rouquin sadique qui s’apprête à violer sauvagement le narrateur homosexuel est habillé d’un « imperméable imitation panthère » (p. 109). Dans la bande dessinée La Foire aux Immortels (1980) d’Enki Bilal, le chat télépathe d’Aurélien (l’intendant de Choublanc – et sans aucun doute son amant) est tigré vert et blanc et toujours à deux doigts d’attaquer Jean-Ferdinand Choublanc. Dans le film « Homme au bain » (2010) de Christophe Honoré, les amants d’Emmanuel qui défilent dans son appartement « après la nuit d’amour » portent tous le même peignoir tigre, et attisent chez lui les instincts de viol les plus inattendus. Dans la pièce Et Dieu créa les folles (2009) de Corinne Natali, Jean-Luc saute sur son amant Romuald « comme un tigre ».

 

B.D. "Kang" de Copi

B.D. « Kang » de Copi


 

Le chat renvoie le plus souvent à un désir errant, violent, diabolique, nocturne ; au cadre sombre de la prostitution et du viol : cf. la comédie musicale Cabaret (2011) de Sam Mendes et Rob Marshall (avec le Kit Cat Club), le film « Your Vice Is A Locked Room And Only I Have The Key » (1972) de Sergio Martino, le concert Le Cirque des mirages (2009) de Yanowski et Fred Parker (avec le diable et son chat nommé « Chacha »), le film « La Chatte à deux têtes » (2002) de Jacques Nolot (se déroulant dans un cinéma porno parisien), le film « Le Chat croque les diamants » (1968) de Bryan Forbes, etc. « Comment vont vos chats, madame Choyeuse (c’est son vrai nom) ? Je lui demande remontant mon décolleté. Mes chats ? Mes chats ? me dit-elle, qu’est-ce que vous avez à dire de mes chats ? Elle sort un poireau de son filet et me flagelle. J’essaie de la tenir à distance, elle redouble de coups, elle miaule. » (le narrateur homosexuel du roman Le Bal des folles (1977), Copi, p. 45) ; « Il y a des soirs où il faut que je baise avec un gars. À la limite, avec n’importe qui. Comme un chat de ruelle qui rôde. » (Claude dans le film « Déclin de l’Empire américain » (1985) de Denys Arcand) ; « Notre vie est un chiffon de papier que le chat promène en jouant. » (Laura, une des héroïnes lesbiennes du roman Deux femmes (1975) d’Harry Muslisch, p. 195) ; « Assise sur le canapé, elle lisse sous ses doigts les éraflures laissées dans le cuir par les griffes de son vieux chat, mort la veille. » (cf. la description de Gabrielle, l’héroïne lesbienne, dans les toutes premières lignes du roman Je vous écris comme je vous aime (2006) d’Élisabeth Brami, p. 10) ; « Jane gratouilla le chat entre les oreilles. L’animal se retourna et cracha, babines retroussées. Jane sentit son souffle, chaud et vivant sur sa peau, tandis qu’elle retirait vivement sa main. ‘Je suis désolé. L’âge a donné mauvais caractère à Albert.’ […] Son haleine effleura son visage, aussi chaude et malvenue que le souffle du chat. » (Jane, l’héroïne lesbienne face au chat « Albert » de Karl Becker, dans le roman The Girl On The Stairs, La Fille dans l’escalier (2012) de Louise Welsh, p. 66) ; etc.

 

Par exemple, dans la nouvelle « La Servante » (1978) de Copi, il est question d’un « chat péripatéticien » (p. 68). Dans sa chanson « À force de retarder le vent », Jann Halexander décrit une femme fatale qui le fixe des yeux et « murmure à son chat ». Dans le film « Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain » (2000) de Jean-Pierre Jeunet, Amélie se fait surnommer « chaton » par une lesbienne garçonne qu’elle croise par erreur sur le pallier d’un immeuble chic parisien, et qui est disposée à la croquer. Dans le one-(wo)-man show Désespérément fabuleuses : One Travelo And Schizo Show (2013) du travesti M to F David Forgit, la mère-prostituée se décrit comme une « chatte brûlante » : « C’est moi la panthère rose. » En complément, je vous renvoie bien évidemment à la figure de la féminité fatale particulièrement célébrée en tant qu’icône identificatoire par la communauté homosexuelle : je veux parler de Catwoman, la prostituée tueuse (cf. le code prostitution et la partie « Catwoman » du code « Femme-Araignée » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels).

 

Le chat homosexuel, en plus de violer, peut aussi tuer. Par exemple, dans le film « Ossessione » (« Les Amants diaboliques », 1942) de Luchino Visconti, les chats surexcités le soir d’orage sont la symbolisation des envies de meurtre de Giovanna. Dans le roman Si j’étais vous (1947) de Julien Green, le diable agit « avec la rapidité d’un chat » (p. 51).

 

Film "L'Inconnu du Nord-Express" d'Alfred Hitchcock

Film « L’Inconnu du Nord-Express » d’Alfred Hitchcock


 

Mais il fait le mal en montrant le plus souvent patte blanche. Le désir homosexuel est un désir duel et violent, qui s’annonce sous les hospices de l’innocence, de la pureté, de l’Amour, mais qui va quelquefois frapper. Le symbole du chat noir aux pattes blanches (« Ce chat est mon ami. » avouera Silvano à propos du chat blanc, dans le roman La Vie est un tango (1979) de Copi, p. 151), ou bien du personnage portant des chaussures noires maculées de blanc, revient de temps en temps dans la fantasmagorie homosexuelle : cf. le film « Pattes blanches » (1949) de Jean Grémillon, le film « Huit femmes » (2002) de François Ozon (avec les chaussures de Louise, couverte de poudreuse blanche… la neige de l’adultère), le film « Reflections In A Goldeneye » (« Reflets dans un œil d’or », 1967) de John Huston (avec William, le héros homosexuel allant silencieusement violer Eleonora dans sa chambre, avec ses chaussures noires aux extrémités blanches), le film « Strangers On A Train » (« L’Inconnu du Nord-Express », 1951) d’Alfred Hitchcock (avec Bruno, le psychopathe qui va s’ingérer de manière violente dans la vie d’un tennisman célèbre), le film « Toto Che Visse Duo Volte » (« Toto qui vécut deux fois », 1998) de Daniele Cipri et Francesco Maresto (avec les chaussures blanches de Pietrino), le film « Certains l’aiment chaud » (1959) de Billy Wilder, etc.

 

« J’ai toujours été folle des chaussures. Avec des paillettes. » (Zize, le travesti M to F dans le one-(wo)man-show Zize 100% Marseillaise (2012) de Thierry Wilson) ; « Il portait des chaussures différentes, des espadrilles vertes simples et très jolies. Je les ai tout de suite adorées. Je voulais les mêmes. […] Je voulais de toute façon avoir exactement les mêmes espadrilles que lui. » (Abdellah Taïa parlant d’un domestique noir, Karabiino, sur qui il craque et qu’il essaie d’approcher comme un félin, dans son autobiographie Une Mélancolie arabe (2008), p. 76) ; etc.

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

a) Mon chat, c’est Quelqu’un (c’est même moi !) :

Yves Navarre et ses chats

Yves Navarre et ses chats


 

Dans les reportages traitant d’homosexualité, il arrive que le chat apparaisse, sans qu’on comprenne trop pourquoi au départ : cf. le documentaire « Beyond The Catwalk » (2000) de Grant Gilluley, le documentaire « Le Bal des chattes sauvages » (2005) de Véronika Minder (les chattes sauvages étant ici les femmes lesbiennes interviewées), le documentaire « Du Sollst Nicht Schwul Sein » (« Tu ne seras pas gay », 2015) de Marco Giacopuzzi (Alexander et son chat), etc.

 

Certains nous apprennent même que les chats peuvent avoir des comportements « homosexuels ». Première nouvelle ! : « On a observé un comportement homosexuel chez 13 espèces appartenant à 5 ordres de Mammifères (Beach, 1968). En voici quelques exemples. Il se produit chez la truie, la vache, la chienne, la chatte, la lionne et les femmes du singe Rhesus et du Chimpanzé. » (cf. l’article « Les Facteurs neuro-hormonaux » de Claude Aron, Bisexualité et différence des sexes (1973), pp. 161-162) ; « Aux côtés de Christine Bakke, Max, son chat tigré, lui réclame des caresses. ‘C’est un homme âgé, plaisante-t-elle. Il est très attaché à ses habitudes, donc attaché à sa maîtresse. Sur l’écran, Max le chat miaule doucement, comme s’il approuvait la prise de conscience [homosexuelle] de sa maîtresse. » » (Christine Bakke, ex-ex-lesbienne, interviewée à Denver, dans le Colorado, fin 2018, dans l’essai Dieu est amour (2019) de Jean-Loup Adénor et Timothée de Rauglaudre, Éd. Flammarion, Paris, p. 77)

 

Salvador Dali et son chaton

Salvador Dali et son chaton


 

Et si l’on observe notre entourage amical homosexuel, on ne peut que constater que le félin occupe une place importante dans sa vie (artistique, esthétique, fantasmatique, et quotidienne). Certains établissements spécialisés dans la clientèle interlope choisissent de s’appeler Le Chat noir.

 

Les personnes homosexuelles ont parfois été nommées « catamini » (chattemites = « ceux qui jouaient les innocents ») (cf. Jean-Louis Chardans, Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970), p. 126).

 

Il n’est pas exagéré de parler, pour un grand nombre d’entre elles, d’une sincère adulation pour cet animal domestique : « J’adore les chats. » (Yukio Mishima dans sa Correspondance 1945-1970 avec Yasunari Kawabata, p. 104) ; « Par la porte du studio, entra Pepe, chargé de l’armoire d’Ernestito, dont la décoration, de papillons et de chats, ravit aussitôt Nelly. » (Alfredo Arias, Folies-Fantômes (1997), p. 278) ; « Vous ne pouvez parler de rien. Si. À la rigueur de votre chat. » (un témoin homosexuel breton avouant qu’il dissimule sa vie privée homosexuel au travail, dans le documentaire « Coming In » (2015) de Marlies Demeulandre) ; etc. La passion de Jean Cocteau, de Sacha Zaliouk, de Carson McCullers, d’Yves Navarre, de Salvador Dalí, Cathy Bernheim, ou de Colette (elle habitait dans une maison peuplée de mistigris), pour les chats est de notoriété publique (cf. ce festival photographique du kitsch). Par exemple, dans son autobiographie Le Privilège des jonquilles, Journal IV (2006), Pascal Sevran décrit son amant Philippe comme « un homme qui craque pour les chats, qui les adore même » (p. 197). Pierre Loti aimait tellement ses chats qu’il leur a même fait faire des cartes de visite personnalisées ! La photographe lesbienne Claude Cahun voue un vrai culte aux chats : elle se photographie avec (cf. Autoportrait, 1939), ou bien s’en sert pour illustrer ses « images-mouvement » dans Le Chemin des chats (1949). Dans le documentaire « Desire Of The Everlasting Hills » (2014) de Paul Check, Rilene, femme lesbienne, dit en blaguant qu’elle a comblé le manque d’une relation de 25 ans avec sa compagne Margo par la présence de ses deux chats. Dans le documentaire « Tellement gay ! Homosexualité et Pop Culture » (« Inside », 2014) de Maxime Donzel, on nous dit que « les chats des icônes gays s’appellent tous Ripley ».

 

Photo "Lucie et Kid" par Claude Cahun

Photo « Lucie et Kid » par Claude Cahun


 

Le fanatisme pour les chats va parfois jusqu’à la fusion identitaire : « Si Cocteau était un animal, déclare Raymond Moretti, évidemment il serait un chat. » (cf. l’article « Cocteau était un dictionnaire » de Valérie Marin La Meslée, dans le Magazine littéraire, n°423, septembre 2003, p. 42) ; « J’étais un chat sauvage débordant de tendresses et de peurs. » (Cathy Bernheim, L’Amour presque parfait (2003), p. 52) ; etc. Il peut mal finir. Par exemple dans son autobiographie Il m’aimait (2004), Christophe Tison nous raconte la séance de torture qu’il inflige à un chat. Quant au réalisateur italien Pier Paolo Pasolini, avec ses œuvres provocatrices, il a cherché à se faire des ennemis partout et se découvre chat : « Je suis comme un chat brûlé vif. » (cf. le documentaire « L’Affaire Pasolini » (2013) d’Andreas Pichler)

 
 

b) Chat va faire mal :

Au niveau du sens, le chat semble être une symbolisation de la conscience ou d’un certain désir. À maintes reprises, il est présenté comme un symbole typique du désir homosexuel et de la passivité sexuelle (contrairement au chien, qui serait plutôt la métaphore du désir hétérosexuel, bisexuel, « actif »). Par exemple, sur le dessin (à l’époque, jugé raciste) de Copi publié dans le journal Libération du 5-6 juillet 1979, on retrouve cette idée de l’homosexualité féline quand un chien, sodomisant un chat, s’écrie : « J’aime les races inférieures ! » La félinité homosexuelle est donc un cliché misogyne, machiste, et homophobe, qui dit le viol et qui appelle à celui-ci ; parfois de manière très caressante, paradoxalement.

 

Mylène Farmer

Mylène Farmer


 

Les femmes lesbiennes sont parfois qualifiées vulgairement (par elles-mêmes !) de « broute-minou ».

 

Souvent, dans les discours des personnes homosexuelles, le chat est la métaphore de l’amant homosexuel ou du désir homosexuel (un désir compliqué, inconstant, étouffant) : « J’ai trouvé l’amour. J’ai trouvé un chat… Comme toute bonne lesbienne qui se respecte, j’ai un chat ! » (Blandine Lacour à l’émission Homo Micro de radio Paris Plurielle, le lundi 11 avril 2011) ; « Plus aucune nouvelle de Julien depuis quinze jours. Que fait-il, mon grand garçon ? […] Il me reviendra, comme rentre un chat de gouttière, se faufiler entre mes jambes, c’est le plus probable. » (Pascal Sevran, Le Privilège des jonquilles, Journal IV (2006), p. 154) Par exemple, dans le documentaire « Homos : et alors ? » de l’émission Tel Quel, diffusée sur la chaîne France 4 le 14 mai 2012, Marion appelle sa copine Charlotte « chaton ». Dans le sketch de la fausse publicité « Shebon » du trio comique des Inconnus, Bernard Campan, travesti en femme, entretient avec son chat « Hervé » une relation totalement fusionnelle.

 

Plus encore que le kitsch – assumé ou carrément sincère – du gentil surnom « chaton », plus encore que l’allusion peu discrète et un peu graveleuse à l’appareil génital masculin ou féminin, il y a plus profondément derrière l’icône du chat une métaphore d’un désir amoureux en général non-rassasié, en baisse et violent (ça va ensemble : la force est douceur, et la faiblesse est potentiellement violence). Ceci est constamment visible dans l’autobiographie L’Amour presque parfait (2003) de Cathy Bernheim, par exemple. Le chat homosexuel est tout simplement l’autre nom du désir de viol, du désir incestueux, d’un mal intérieur sauvage et qui divise.

 

Quelquefois, le tigre ou la panthère remplacent symboliquement le chat, désignant ainsi ce dernier comme un animal-élan potentiellement méchant, agressif, et incontrôlable. « Vaslav était comme l’une de ces créatures irrésistibles et indomptables, comme un tigre échappé de la jungle, capable de nous anéantir d’un instant à l’autre. » (Romola Nijinski, la femme du fameux danseur-étoile homosexuel, dans la biographie Nijinski, 1934) Par exemple, la guétapiste lesbienne Violette Morris (1893-1944) est surnommée « la Lionne de la Gestapo ». Dans la pièce Le Frigo (1983) de Copi, mise en scène par Érika Guillouzouic en 2011, le comédien principal, pour jouer le rôle d’un schizophrène, se déguise en tigre sur scène.

 

Juliette et son tigre

Juliette et son tigre


 

Quelques personnes homosexuelles se prennent effectivement pour des fauves aux griffes crochues (et pas qu’aux Gay Pride) : « Je suis une fan de Sandokan, le tigre du Bengale. » (Mirna dans l’autobiographie Folies-Fantômes (1997) d’Alfredo Arias, p. 209). Par exemple, « le Tigre » est le nom d’un groupe de punk rock que se sont choisi trois femmes lesbiennes féministes.

 

Ou bien certains individus homosexuels se comportent comme des tigres dès qu’ils obéissent à leur désir homosexuel : « La vie en couple est affreuse. Nous nous aimons comme des tigres. » (Paul Verlaine à son amant Arthur Rimbaud, cité par l’officier Lombard, Rapport de la Police française, 1873, dans l’exposition « Vida Y Hechos De Arthur Rimbaud », La Casa Encendida, à Madrid, visitée le 30 décembre 2007)

 

Le tigre indique l’existence d’un désir possessif et incestuel : « Mon premier patient a raconté d’abord le rêve du tigre sous la forme suivante : ‘Je veux aller avec ma mère au Jardin zoologique ; à la porte un tigre furieux bondit avec nous ; il veut mordre ma mère ; je tends ma jambe au tigre, pour qu’il ne morde pas ma mère ; le tigre me mord violemment la jambe…’ La dernière phrase du récit : ‘… et nous laisse libres d’entrer dans le zoo’ n’a été prononcée que beaucoup plus tard. C’est pourtant sur elle qu’il convient d’insister : elle montre que si le patient voulait être traité en femme par le père, c’était pour que le père lui laisse la voie libre vers la mère. » (un patient homo dans l’article « Le complexe de féminité chez l’homme » de Félix Boehm, Bisexualité et différence des sexes (1973), p. 465)

 

En écoutant les discours d’un certain nombre de personnes homosexuelles, le chat renvoie souvent à un désir violent, diabolique, nocturne, à un contexte sombre de prostitution ou de viol : « Il a alors attrapé ma tête, m’a tiré les cheveux et a dit, autoritaire, vulgaire : ‘ouvre tes fesses, j’ai dit… Ouvre-les ou bien je te viole… Je le jure que je vais te violer, petite Leïla… […] Je m’étais transformé en petit tigre enragé. Il aimait ça. La bagarre. Les défis. Les offensives. Il était de plus en plus excité. Moi aussi. En colère et excité. On se donnait des coups, pour de vrai, pour de faux. Il m’insultait. Zamel. Salope. Petite Leïla. Je le mordais, au bras, aux cuisses. On se poussait. » (Abdellah Taïa, par rapport à son cousin Chouaïb dont il est amoureux, dans son autobiographie Une Mélancolie arabe (2008), pp. 22-23) ; « Lui, allongé sur son lit, nu comme au premier jour de sa naissance, me reluquait à la manière d’un tigre qui guette sa proie. » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), p. 112) ; etc.

 

Par exemple, dans le film pornographique « New York City Infierno » (1978) de Jacques Scandelari, chaque séquence de coït homosexuel est observée et célébrée par un chat. Et quand on demande au réalisateur François About le pourquoi (c’était le 15 octobre 2011, juste après la projection du film, lors du 17e Festival de cinéma LGBT Chéries-Chéris au Forum des Images de Paris), celui-ci s’explique avec facétie et un amusement flou qui n’entre pas dans les détails : « À chaque fois que je fais une scène porno, j’aime bien mettre un chat dans le champ de la caméra. Parce que j’adore les chats. » Le captif des idolâtries violentes est bien en peine de mettre des mots derrière elles…

 

 

Dans le documentaire « Ni d’Ève ni d’Adam : une histoire intersexe » de Floriane Devigne diffusé dans l’émission Infrarouge sur la chaîne France 2 le 16 octobre 2018, Déborah, personne intersexe élevée en fille, et son amie Audrey, elle aussi intersexe, se baladent au Muséum d’Histoires Naturelles de Lausanne (en Suisse), et y observent les animaux empaillés, et notamment un « Chat : Monstre à tête double ».
 
 

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Code n°28 – Cheval (sous-codes : Jockey gay / Cavalière / Zèbre)

cheval

Cheval

 

NOTICE EXPLICATIVE :

 

Vidéo-clip de la chanson "Je te dis tout" de Mylène Farmer

Vidéo-clip de la chanson « Je te dis tout » de Mylène Farmer

 

Comme vous le savez, je m’appelle Philippe, prénom grec qui signifie « Qui aime les chevaux ». J’étais donc pré-destiné à écrire ce code, il faut croire… 😉

 

Un jour, je suis tombé par hasard sur un extrait du roman El Beso De La Mujer-Araña (Le Baiser de la Femme-Araignée, 1976) de l’écrivain argentin Manuel Puig où est décrite « une jeune fille qui monte admirablement à cheval, une fille qui ne parle presque pas, une jeune fille timide ou sournoise, une jeune fille qu’on utilise et qu’on laisse ensuite, une jeune fille qui raconte comment l’ancien administrateur de la propriété l’a violée, une jeune fille qu’on gifle et qu’on insulte parce qu’elle dit de terribles vérités… » (pp. 128-129) Et j’y ai reconnu un portrait similaire de la Libertine de Mylène Farmer dans le vidéo-clip de la chanson « Pourvu qu’elles soient douces ». Et ça a fait « tilt » pour moi que le cheval était la symbolisation du désir homosexuel, à savoir un désir de viol fortement esthétisé, une peur-attraction de/pour la sexualité, une force passionnelle souvent incontrôlée.

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Corrida amoureuse », « Adeptes des pratiques SM », « Cirque », « Manège », « Homme invisible », « « Je suis un Blanc-Noir » », « Doubles schizophréniques », « Animaux empaillés », « Désir désordonné », « Quatuor », et à la partie sur les hippocampes du code « Eau », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

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FICTION

 

a) L’Hipp-homo :

Film "Reflet dans un oeil d'or" de John Huston

Film « Reflet dans un oeil d’or » de John Huston


 

Le cheval est très présent dans l’iconographie homosexuelle : cf. le one-man-show Comme son nom l’indique (2008) de Laurent Lafitte, le roman Club équestre (1951) de Yukio Mishima, l’album Horses (1975) de Patty Smith, le film « Horse » (1965) d’Andy Warhol, la chanson « Only The Horses » des Scissor Sisters, le one-woman-show Nana vend la mèche (2009) de Frédérique Quelven, la pièce Tante Olga (2008) de Michel Heim, le film « Navidad » (2009) de Sebastian Lelio, le vidéo-clip de la chanson « Je te dis tout » de Mylène Farmer, le film « Caballeros Insomnes » (« Les Chevaliers insomniaques », 2012) de Stefan Butzmühlen et Cristina Diz, le film « Les Chevaux du Vercors » (1943) de Jacqueline Audry, le film « Cruising » (« La Chasse », 1980) de William Friedkin (Skip, un des héros homos, travaille dans un resto qui s’appelle le Cheval de fer), la pièce Le Cheval bleu se promène sur l’horizon deux fois (2015) de Philippe Cassand, etc. Par exemple, dans le film « Glückskinder » (« Laissez faire les femmes ! », 1936) de Paul Martin, Frank, le héros homosexuel, joue aux courses de chevaux et parie son argent sur une jument nommée Vierge Wendy. Dans le film « La Folle Histoire de Max et Léon » (2016) de Jonathan Barré, Eugène, le publiciste de propagande pétainiste efféminé, se choisit comme nom de code « Poney ».

 

Et on comprend pourquoi ! Il symbolise souvent la négation de la différence des sexes, ou bien le passage d’un sexe à un autre : cf. le dessin animé « Mulan » de Tony Bancroft (des studios Disney), le film « Le Derrière » (1999) de Valérie Lemercier (avec Frédérique, la cavalière qui se travestit), le film « La Belle Saison » (2015) de Catherine Corsini (avec Delphine la cavalière lesbienne), le film « La Princesse et la Sirène » (2017) de Charlotte Audebram, etc. Le mythe des amazones – souvent lesbianisé – en fournit un parfait exemple. Dans le roman The Well Of Loneliness (Le Puits de solitude, 1928), Stephen, l’héroïne lesbienne fait de l’escrime et de l’équitation parce que ce sont des sports soi-disant plus virils que les autres activités féminines qu’on lui propose : « Je déteste toutes ces sortes de sports pour les filles. » (p. 78) Dans la pièce La Belle et la Bière (2010) d’Emmanuel Pallas, Léo, le héros homosexuel compare son amie (et sœur) lesbienne Garance à une jument ou à Rocinante.

 

Quelquefois, c’est le héros homosexuel lui-même qui s’identifie au cheval qu’il monte, qui ne fait plus qu’Un avec lui : cf. le roman El Hombre Que Parecía Un Caballo (1920) de Rafael Arévalo Martínez. « Il fait corps avec l’animal. » (Tchang dans le roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 141) ; « Déjà à l’époque t’aimais beaucoup les chevaux. » (Mamie Suzanne s’adressant à son petit-fils homosexuel, dans le one-man-show Jefferey Jordan s’affole (2015) de Jefferey Jordan) ; etc.

 

Le cheval des fictions homo-érotiques est parfois un cheval mythologique, comme le Centaure, la Licorne, le cheval de Troie. « Le garçon mugissait, écartelait sa croupe sur mon lutrin et contactait par intervalles cet étau de chair qui broya ma tête, au point que ce fut un centaure qui se releva et trotta vers le palier supérieur. » (cf. la nouvelle « Au musée » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 110) ; « Mon miroir, mon gant, mon cheval, ma rose et ma clé d’or. » (la Bête énumérant les 5 instruments sur lesquels repose son pouvoir, dans le film « La Belle et la Bête » (1945) de Jean Cocteau) ; « Tu sais, les trans, c’est comme les licornes. Ça intrigue. » (Fred, le trans M to F, dans le film « Les Crevettes pailletées » (2019) de Cédric le Gallo et Maxime Govare) ; etc. Il représente chez le héros homosexuel un désir de se prendre pour Dieu : cf. la pièce La Journée d’une rêveuse (1968) de Copi (avec le Vrai Facteur, un homme cheval qui hennit et qui se définit comme un « facteur cheval volant »), le film d’animation « Inside Out » (« Vice-versa », 2015) de Peter Docter (avec la Licorne Arc-en-ciel de San Francisco). Par exemple, dans le film « 30° Couleur » (2012) de Lucien Jean-Baptiste et Philippe Larue, Patrick, le héros hétéro/bisexuel, raconte que dans sa jeunesse, il s’est déjà réveillé en pleine nuit car il avait vu un Centaure.

 

Le cheval symbolise également la dualité du désir homosexuel. Il est d’ailleurs à la fois blanc (il apparaît alors comme l’allégorie de la pureté) et noir (c’est alors l’animalisation d’un désir destructeur) : cf. le film « Comme des voleurs » (2007) de Lionel Baier (avec le cheval blanc), le film « L. A. Zombie » (2010) de Bruce LaBruce (avec la licorne blanche en peluche), le film « Le Cavalier noir » (1961) de Roy Ward Baker, la chanson « La Légende de Rose la Tulipe » dans le spectacle musical Cindy (2002) de Luc Plamondon (où le jeune cavalier noir est satan), le vidéo-clip de la chanson « I Don’t Care » d’Aube Lalvée (avec le cheval blanc), le vidéo-clip de la chanson « Whenever » de Shakira (avec le cheval blanc en tant que puissance de séduction), le film « El Topo » (1971) d’Alejandro Jodorowsky, le poème « Le Condamné à mort » de Jean Genet, l’affiche du spectacle Calamity Jane : Lettres à sa fille (2009) de Dominique Birien (avec l’emboitement d’un cheval blanc et d’un cheval noir), etc. Par exemple, dans le film « Boys Like Us » (2014) de Patric Chiha, Gabriel, l’un des héros homosexuels, raconte qu’il a fait un cauchemar avec Franz, son « ex » : il lui donnait rendez-vous sur un quai de gare, mais ce dernier ne venait pas, et en revanche était remplacé par une drôle de cavalière : « Et là, Romy Schneider traverse le quai sur un cheval noir. »

 
 

b) L’invisibilité du zèbre :

Scissors Sisters

Scissors Sisters


 

Comme le désir homosexuel est hybride, le cheval qui correspond le mieux aux personnages homosexuels est le zèbre. « J’ai un côté zèbre. Le zèbre, c’est un cheval en pyjama. Justement, ce pyjama le différencie des autres chevaux. C’est un animal à quatre pattes qui est tout en foucades, en rouades. Il n’y a rien de plus insolite, pour un brave cheval, qu’un zèbre. » (Jean-Louis Bory au micro de Jacques Chancel, dans l’émission Radioscopie sur France Inter, 6 mai 1976) On le retrouve souvent : cf. la pièce Un Mariage follement gai ! (2008) de Thierry Dgim, le film « Drôles de zèbres » (1976) de Guy Lux, le téléfilm « Sa Raison d’être » (2008) de Renaud Bertrand, le livre Papa, c’est quoi un homosexuel ? (2007) d’Anna Boulanger, le film « Le Zèbre » (1991) de Jean Poiret, le one-woman-show La Folle Parenthèse (2008) de Liane Foly (avec l’imitation de l’attachée de presse d’Élie Kakou), le film « L’Orpheline » (2011) de Jacques Richard (avec l’habit « zèbre » du portier efféminé du club SM tenu par « le Fétichiste », Jean-Claude Dreyfus), la peinture Zebra (1938) de Victor Vasarely (avec l’enlacement amoureux de deux zèbres), la nouvelle « Les vieux travelos » (1978) de Copi (avec la mention des deux caleçons en peau de zèbre, p. 91), le film d’animation « Yulia » (2009) d’Antoine Arditi, le vidéo-clip « Only Gay In The World » de Ryan James Yezak, le film « La Mante religieuse » (2014) de Natalie Saracco (avec le tapis zébré), etc. « Ni homme ni femme. Tu es un zèbre ! » (Malik à son fils homo Dany, dans le film « Sexe, gombo et beurre » (2007) de Mahamat-Saleh Haroun) ; « Il ne faut pas que je pleure. Sinon, je vais renverser mon rimmel… et je vais ressembler à un zèbre. » (le transsexuel M to F Roberto-Octavia dans la pièce Se Dice De Mí En Buenos Aires (2010) de Stéphan Druet) ; « Oh le beau zèbre ! » (le professeur, en tirant avec son fusil sur saint Hubert, le chasseur efféminé, dans le film « Adèle Blanc Sec » (2010) de Luc Besson) ; « Y’a 20 ans, le zèbre du zoo a eu la chaude-pisse. » (Citron dans le film « La Parade » (2011) de Srdjan Dragojevic) ; etc. Par exemple, dans son roman La Peau des zèbres (1969), Jean-Louis Bory baptise les hommes homosexuels « les zèbres » ou les « chevaux en pyjama ».

 

En général, les vêtements imitation « zèbre » fonctionnent comme des allusions comiques et faussement discrètes au sadomasochisme. « De thavais que tu étais un violent, me dit-elle […] Elle enlève sa chemise imitation panthère, la peau de son dos zébrée de coups de fouet. » (le Rouquin s’adressant, avec un cheveu sur la langue, au narrateur homosexuel du roman Le Bal des folles (1977) de Copi, p. 110, qui le féminise) ; « C’était Jolie. En robe en soie très décolletée à l’imprimé façon zèbre, un manteau de léopard sur les épaules, le visage en partie dissimulé derrière d’immenses lunettes noires. » (Copi, La Vie est un tango (1979), pp. 73-74)

 

Groupe Animal Collective

Groupe Animal Collective


 

Plus symboliquement, le vêtement zébré ressemble à l’habit rayé du prisonnier, à la parure narcissique de l’Homme invisible camouflé désirant devenir caméléon ou bien vivre une sexualité désincarnée (cf. je vous renvoie au code « Homme invisible » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels). Par exemple, dans la pièce Curriculum vite fait (2010) de Vincent Delboy, François, qui se définit lui-même comme « le gros porc qui bande mou » (donc impuissant et possiblement homosexuel), dit à un moment donné à Mélissa qu’« il mettra son slip zèbre ». pour essayer de la séduire.

 

Film "The Watermelon Woman" de Cheryl Dunye

Film « The Watermelon Woman » de Cheryl Dunye


 

Le zèbre est figure d’inversion par excellence. « Tu t’es toujours demandé si les zèbres étaient blancs à rayures noires, ou noirs à rayures blanches. » (Félix, l’un des héros homosexuels du roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 124) On peut interpréter le zèbre comme l’allégorie animale de la bisexualité ou de la négation de la différence des sexes : rayures noires sur fond blanc, ou bien rayures blanches sur fond noir ? C’est une question de points de vue, une question de « gender » ! diraient les théoriciens queer… « Avant de partir chez Linde, le lendemain matin, je me rongeai les sangs pour savoir comment j’allais m’habiller. Pour la plupart, mes vêtements faisaient encore très petite fille. Je choisis ma chemise de garçon rayée et un jean. » (Anamika, l’héroïne lesbienne du roman Babyji (2005) d’Abha Dawesar, p. 15)

 

Le "Livre blanc" de Copi

Le « Livre blanc » de Copi


 
 

c) L’amant-cheval au paddock ! :

Film "Le Testament d'Orphée" de Jean Cocteau

Film « Le Testament d’Orphée » de Jean Cocteau


 

Zèbre homosexuel, cheval homosexuel… La présence de ces deux masques animaliers dans le paysage fictionnel homo-érotique désigne le cheval comme un double schizophrénique, une moitié de conscience humaine éjectée (et donc souvent comme une furie infligeant la tourmente !), une passion amoureuse dévorante et incontrôlable, parfois même un désir homosexuel refoulé : cf. la pièce Equus (1973) de Peter Schaffer, le film « Farinelli » (1994) de Gérard Corbiau (le cheval au galop représentant dans ce cas le viol inconscient et la castration réelle qu’a subis le héros émasculé), le film « Reflections In A Goldeneye » (« Reflets dans un œil d’or », 1967) de John Huston (avec la course folle en cheval du major Weldon, homosexuel très refoulé), la planche de Copi (1963) dans la revue Bizarre de Jacques Sternberg et Jean-Pierre Castelnau (ce dessin représente un cheval qui finit par marcher sur une petite fille qui l’en avait instamment prié, la réduisant à l’état d’une galette informe qui murmure « Merci »), le film « Les Rencontres d’après-minuit » (2013) de Yann Gonzalez (avec le personnage de l’Étalon), etc. « Bouge-toi, Gueule de Rat ! » (Venceslao parlant à son cheval, dans la pièce L’Ombre de Venceslao (1999) de Copi) ; « Allez grouille, avant que la foudre nous coupe en deux ! » (idem) ; « Au galop ! Plus vite ! » (Dick montant sur le dos de Tom, le héros homosexuel, dans le film « The Talented Mister Ripley », « Le Talentueux M. Ripley » (1999) d’Anthony Minghella) ; etc. Par exemple, dans la pièce Dans la solitude des champs de coton (1985) de Bernard-Marie Koltès, l’un des personnages homos parle de son cheval intérieur, par conséquent de sa conscience : « Qui connaît cependant l’humeur des chevaux ? »

 

CHEVAL Métro

(Merci de regarder l’affiche dans le wagon…)


 

Le cheval peut renvoyer à la stimulation génitale (masturbation), au coït homo (notamment avec sodomie, ou en tous cas un rapport de domination), à l’amour homosexuel (souvent compulsif et indomptable) ou bien à l’amant homo : cf. le roman Sur un cheval (1960) de Pierre Guyotat, le film « Ben Hur » (1959) de William Wyler (avec la scène de la course de chars), le vidéo-clip de la chanson « Don’t Tell Me » de Madonna, la chanson « La Monture » de Fleur-de-Lys dans la comédie musicale Notre-Dame de Paris de Luc Plamondon, le film « Lucky Luke » (2009) de James Huth (avec la scène pseudo homosexuelle entre Lucky Luke et son cheval Jolly Jumper), etc.

 

« Au fond des écuries, des paquets d’hommes s’affairaient dans le noir ; des écrans vidéo diffusaient des films pornos. Serrés au fond des boxes à chevaux, des mâles se branlaient, suçaient, sodomisaient. » (Benoît Duteurtre décrivant les backroom, dans son roman Gaieté parisienne (1996), p. 180) ; « J’ai l’impression de toujours miser sur le mauvais cheval. » (Wave, la copine d’enfance lesbienne de Peyton, l’héroïne du film « Elena » (2010) de Nicole Conn) ; « J’aime entendre ton souffle court, comme celui d’un cheval de labour ! » (Raphaël Beaumont dans son one-man-show Raphaël Beaumont vous invite à ses funérailles, 2011) ; « J’étais pas amoureuse du prince de Candy mais de son cheval. » (Océane Rose-Marie dans son one-woman-show La Lesbienne invisible, 2009) ; « Je n’étais pas de marbre. Ma bouche goba goulûment l’un, puis l’autre testicule. Leur propriétaire se retourna, appuya ses genoux sur une marche, cambra son échine, prit la pose et apposa sa croupe fendue à cheval sur l’arrête de mon nez. Mes paumes pétrirent les deux globes. » (le narrateur homosexuel de la nouvelle « Au Musée » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 110) ; « J’avais les rênes de Sugar [le cheval] en main et la sensation de maîtriser la situation. Si on peut faire trente kilomètres par heure sur un cheval et maîtriser la situation, tu peux faire quelques centimètres par minute avec une dame et maîtriser la situation, pensai-je. » (Anamika, l’héroïne lesbienne parlant de Sheela, une de ses camarades de classe dont elle est amoureuse et avec qui elle fait un tour en cheval pour la draguer, dans le roman Babyji (2005) d’Abha Dawesar, p. 62) ; « La bête est plutôt du genre étalon. » (Bernard parlant à son nouvel amant, dans la pièce À quoi ça rime ? (2013) de Sébastien Ceglia) ; « Un monsieur aimait un jeune homme. Cela n’a rien que de banal. Les habitués des hippodromes font des folies pour un cheval. Ai-je dit qu’ils vivaient ensemble, ensemble une même maison ? C’était plus commode, il me semble. Si c’est vrai, ils avaient raison. » (cf. la chanson « Un Monsieur aimait un jeune homme » de Guy Béart) ; « J’irai avec Jérôme à cheval jusqu’au village. » (Jacques répétant une phrase apparemment récurrente pour lui, dans le film « Friendly Persuasion », « La Loi du Seigneur » (1956) de William Wyler) ; « T’es monté comme un cheval ? J’ai jamais fait d’équitation, mais bon… on ne sait jamais. » (Fabien Tucci, homosexuel, s’adressant à Momo, dans son one-man-show Fabien Tucci fait son coming-outch, 2015) ; « Il est venu le temps de monter à chevaaaaleu ! » (idem, parodiant la chanson « Le Temps des cathédrales » de la comédie musicale Notre-Dame de Paris) ; « À la télé, tout le monde savait que Steevy Boulay était gay… sauf lui ! Je le soupçonne d’avoir couché avec sa peluche, Bourriquet ! » (idem) ; « T’as pas une allure d’étalon, ça c’est sûr. » (Rettore, le prostitué homo s’adressant à un « camarade » travesti, dans le film « Mezzanotte » (2014) de Sebastiano Riso) ; « Elle avait un vagin de jument. Je ne m’y serais pas risquée » (la prostituée Grisélidis Réal parlant de sa collègue Big Mama, dans la pièce Toi, l’imbécile, sors! (2017) de Julie Allainmat) ; etc.

 

Par exemple, le film « Le Derrière » (1999) de Valérie Lemercier commence directement par une scène de coït animalier entre un cheval et sa jument, allusion volontairement grossière à la sodomie pratiquée dans certains ébats homosexuels. Dans le film « Harvey Milk » (2009) de Gus Van Sant, Jack est comparé à un « palomino », à une monture. Dans la pièce Tu m’aimes comment ? (2009) de Sophie Cadalen, la femme fait allusion aux « montures » de son mari bisexuel. Dans la pièce Ma Première Fois (2012) de Ken Davenport, l’une des héroïnes lesbiennes, face à sa copine qui la supplie de stopper ses assauts sexuels (« Arrête ! Lâche-moi ! »), sent son désir monter encore plus… un désir hippique : « Ça, ça me faisait bander comme un cheval. » Dans le film « Que Viva Eisenstein ! » (2015) de Peter Greenaway, Sergueï Eisenstein, homosexuel, compare son amant mexicain Palomino à un cheval : « Palomino… comme un cheval. […] Êtes-vous un étalon, Monsieur Palomino ? » Plus tard, il se met à hennir avant de se faire culbuter par Palomino : « J’ai l’amour d’un Centaure, mi-homme mi-cheval. » Dans la pièce L’un dans l’autre (2015) de François Bondu et Thomas Angelvy, lorsque François propose à son amant Thomas de choisir son camp entre homo ou hétéro, il lui pose la question suivante concernant des boissons : « T’es plus Poulain ou Éléphant ? » Dans la pièce Le Cheval bleu se promène sur l’horizon, deux fois (2015) de Philippe Cassand, Michel parle de « tuer un cheval comme Keller ».

 

Film "Riding Ryder" de Raven Mcallan

Film « Riding Ryder » de Raven Mcallan


 

Certains enchaînements d’idées prêtent fortement à deviner la blague potache peu accidentelle… « En m’endormant, je rêvai que Linde et moi étions des particules tournant l’une autour de l’autre, se transformant brusquement en ondes, marées et courants. Mr Garg avait fait un commentaire à propos du dualisme que je n’avais pas noté. Si l’on croise un âne avec une jument, avait-il expliqué, on obtient une mule. La mule est-elle une ânesse ou une jument ? » (Anamika, l’héroïne lesbienne du roman Babyji (2005) d’Abha Dawesar, p. 31) Par exemple, dans la nouvelle « Une Langouste pour deux » (1978) de Copi, la phrase qui suit sans transition celle-ci « Françoise serra plus fort la main de Marina. », c’est « Le cheval stoppa et se mit à brouter les œillets de la rambla. » (p. 83). Dans la pièce Le Problème (2011) de François Bégaudeau, par un jeu de mots explicite, Adam, en parlant du Gai Savoir (1882) de Nietzsche, fait croire à sa petite sœur Julie qui prépare le bac de philo que Nietzsche a embrassé son cheval pour savoir ce qu’était la « conscience gaie/gay ». Analogies graveleuses ou pas, le lien entre cheval et homosexualité est pourtant bien là !

 
 

d) La folle course passionnelle du cheval homosexuel :

Le cheval n’est pas un amant/cavalier comme un autre. Il est cette idole narcissique avec laquelle le héros homosexuel va fusionner pour le meilleur et surtout pour le pire… « Collins [la domestique dont Stephen, l’héroïne lesbienne, est amoureuse] avait maintenant un rival des plus sérieux, qui avait fait depuis peu son apparition aux écuries. Il ne possédait point de véritable genou de servante, mais, en revanche, quatre émouvantes jambes brunes… Il avait, de plus que Collins, deux jambes et une queue, ce qui n’était guère en faveur de cette dernière ! Ce Noël-là, quand Stephen avait eu huit ans, Sir Philip [le père de Stephen] lui avait acheté un robuste poney bai. » (Marguerite Radclyffe Hall, The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928), p. 53) ; « Stephen essayait de monter en amazone. » (idem) ; « Quant au poney, il était sûrement plus digne de vénération que Collins qui vous avait si méchamment traitée à cause du valet de pied ! Et pourtant… pourtant… vous deviez quelque chose à Collins, précisément parce que vous l’aviez aimée, bien que cela eût pris fin. Toutes ces pénibles pensées sont terriblement ennuyeuses quand on désire jouir d’un nouveau poney ! » (Stephen se parlant à elle-même, idem, p. 54) ; « Venez ici, cheval ! […] Écoutez-moi, vous n’êtes plus vous, vous êtes Collins ! » (Stephen s’adressant à son poney, idem) ; « À sa place régna Mlle Duphot, une jeune gouvernante française, dont la longue et agréable figure rappelait à Stephen un cheval. » (idem, p. 74) ; « Stephen aima Raftery [c’est le nom du cheval] et Raftery aima Stephen. Ce fut tout de suite de l’amour. » (idem, p. 79). Entre le héros homosexuel et son amant-cheval, il se conclut une sorte de mariage diabolique : « Stephen et Raftery se jurèrent ainsi un dévouement mutuel, seuls dans cette écurie qui embaumait le foin. Et Raftery avait cinq ans et Stephen douze ans lorsqu’ils échangèrent ce pacte solennel. » (idem, p. 80) On apprend finalement les clauses du contrat : c’est l’exclusion de l’autre sexe qui est tacitement signée : « Comme Raftery prenait son élan, les singulières imaginations de Stephen se renforcèrent et commencèrent à l’obséder. Elle se figura qu’elle était poursuivie, que la meute était derrière elle au lieu d’être en avant, que les gens excités, les yeux étincelants, la poursuivaient, des gens cruels, implacables, infatigables… ils étaient nombreux et elle n’était qu’une créature solitaire, avec les hommes dressés contre elle. » (idem, p. 165)

 

Le cheval dans les œuvres de fiction homo-érotiques représente souvent la mort, la fuite face à un crime, un élan passionnel sans frein, une peur du viol, ou bien carrément le viol : cf. le tableau El Caballero De La Muerte (1935) de Salvador Dalí, le film « Les Cavaliers de l’orage » (1983) de Gérard Vergez, le recueil de poème Romancero Gitano (1942) de Federico García Lorca (et notamment le « Romance à l’épouse infidèle » ; voir aussi l’escapade à cheval suite au crime, dans la pièce Noces de Sang en 1932), le tableau Baignade du cheval rouge (1912) du peintre symboliste russe Kouzma Petrov-Vodkine, la pièce La Fuite à cheval très loin de la ville (1976) de Bernard-Marie Koltès, etc. « J’aime les poneys avec des têtes de mort. Des poneys qui perdent un œil. » (Juna, l’une des héroïnes lesbiennes, dans la pièce Gothic Lolitas (2014) de Delphine Thelliez) ; « Lâche parmi les lâches, le coupable remonta sur son cheval, pressé qu’il était sans doute d’aller déshonorer d’autres femmes et de les laisser, après avoir abusé d’elles, seules et au désespoir. » (Dominique Simon, Les Carnets d’Alexandra (2010), p. 115) ; « On joue à quelque chose ? Aux petits chevaux peut-être ? » (Leopold s’adressant à son amant Franz avant de coucher avec lui et de le « chevaucher » concrètement, en composant 3 fois aux dés le chiffre 6, dans la pièce Gouttes dans l’océan (1997) de Rainer Werner Fassbinder) ; « Il faudrait mieux de faire un break parce qu’avec le cheval, ça fait mal. » (Vincent parlant à Moussa du film « Le Secret de Brokeback Mountain », dans le film « Ce n’est pas un film de cowboys » (2012) de Benjamin Parent) ; « Le silence de l’appartement fut brisé par des sons creux qui évoquaient un cheval traversant une cour d’écurie pavée. » (Jane, l’héroïne lesbienne du roman The Girl On The Stairs, La Fille dans l’escalier (2012) de Louise Welsh, p. 86) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « Una Giornata Particolare » (« Une Journée particulière », 1977) d’Ettore Scola, Gabriele, le héros homosexuel communiste, s’extasie ironiquement devant une photo d’un des chevaux de Mussolini, Med, en feuilletant l’album d’Antonietta : « Quel beau cheval ! » Dans la série Sex Education (2019) de Laurie Nunn, Adam, le héros homosexuel, se targue de regarder des films zoophiles sur Porn Hub où par exemple « un démon en images de synthèse baise un cheval. ».
 

La figure imposante du cavalier ou bien l’esthétisme de la force fragile féminine de la cavalière (avec sa cravache de guerrière !) sont des archétypes de la féminité fatale et du machisme : cf. le roman El Jinete Azul (1983) de José Rafael Calva, le vidéo-clip de la chanson « Libertine » de Mylène Farmer (avec Libertine en fuite suite à l’adultère), le film « Marnie » (« Pas de printemps pour Marnie », 1964) d’Alfred Hitchcock (avec Marnie, la gamine fuyant son passé de gamine violée et violente), le film « Reflections In A Goldeneye » (« Reflets dans un œil d’or », 1967) de John Huston (avec la fougueuse Leonora), la pièce El Público (1930-1936) de Federico García Lorca (avec le personnage de Julia), la chanson « Fier et fou de vous » de William Sheller (avec l’écuyère), etc.

 

Plus fondamentalement, l’animal équestre dans les fictions homo-érotiques renvoie à la peur de la génitalité. Par exemple, dans la pièce Les Sex Friends de Quentin (2013) de Cyrille Étourneau, Michèle, la cruche bimbo, essaie de draguer et de convertir Jules, le héros homo ; tous deux commandent comme boisson un « puceau à cheval ». Dans son one-woman-show Wonderfolle Show (2012), Nathalie Rhéa dit qu’elle préfère vivre seule car quand elle est en couple, elle a l’impression d’être contre le cul d’un cheval et qu’elle ne sait même pas où mettre ses jambes. Dans le film « Les Garçons et Guillaume, à table ! » (2013) de Guillaume Gallienne, le cheval est vraiment l’allégorie de la sexualité. Quand le héros bisexuel raconte un de ses premiers « plans cul » avec un homme à l’appareil génital imposant, il prend peur : « Il était tout nu. Et là, j’ai vu… un cheval. » Lorsqu’il exprime sa terreur, sa mère le méprise immédiatement : « Évidemment, t’as toujours eu peur des chevaux ! » Guillaume dit que le cheval est l’animal qui lui a toujours fait le plus peur. Il va apprendre à surmonter sa peur dans un centre équestre. Dans la pièce Hétéro (2014) de Denis Lachaud, Gatal, le héros homosexuel, s’auto-désigne lui-même comme le poulain dressé par ses deux « pères » homos pour leur assurer une descendance (il est leur fils unique) : « Je suis votre seul cheval sur l’hippodrome. » Et le choix du fiancé de Gatal est assuré par le Père 2, qui prend les mesures de ce dernier comme un vétérinaire : « Combien mesures-tu ? » Les pères de Gatal veulent un « pedigree » parfait pour leur fils.

 

Film "Guillaume et les garçons, à table!" de Guillaume Gallienne

Film « Guillaume et les garçons, à table! » de Guillaume Gallienne


 

Dans le film « Naissance des pieuvres » (2007) de Céline Sciamma, le cheval est associé à la fois à l’acte sexuel dans la différence des sexes (« T’avais qu’à faire du cheval. » reproche Marie à sa future amante Floriane qui a envie de se faire sauter pour la première fois par un mec) et à l’avortement (« Du cheval, c’est pour avorter. » rétorque immédiatement Floriane). Bref, il est l’allégorie du viol.

 

Dans la pièce Les Favoris (2016) d’Éric Delcourt, Guen, le héros homosexuel, est en « couple » avec Brice, et explique à Stan l’hétéro qu’ils ne veulent pas se marier. Stan embraye sur la PMA qu’il confond avec le PMU. Guen le reprend : « PMA ! Pas PMU ! PMU, c’est pour les chevaux. Tu m’as pris pour une jument ou quoi ? »
 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

a) Communauté homosexuelle et monde équestre:

CHEVAL auteur

 

Le cheval occupe une grande place dans le psychisme et parfois dans la vie de certaines personnes homosexuelles. « Je veux être aimée par tous les capricornes. » (Linn, jeune homme brésilien travesti en femme, dans le documentaire « Bixa Travesty » (2019) de Kiko Goifman et Claudia Priscilla). Par exemple, dans son documentaire « Pêche, mon petit poney » (2012), Thomas Riera raconte qu’étant petit, il s’est identifié à une figurine de cheval en plastique en même temps qu’il a découvert son homosexualité : « Mon envie dans ce film est de faire apparaître la relation que j’ai eue avec Pêche. Parce qu’elle a été sans doute une soupape à mes questions. Parce que j’avais trouvé en lui quelqu’un à qui m’accrocher. À travers cette histoire intime avec Pêche, mais aussi à travers les failles et les choses du monde normées et non normées assimilées, ressortira le cheminement d’un enfant, de sa construction, de ses peurs anciennes face à son homosexualité, mais aussi de ses désirs et secrets les plus beaux qu’il n’ait imaginés. »

 

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Dans son documentaire « La Villa Santo Sospir » (1949), Jean Cocteau parle de son amour pour son cheval de bois : « Du reste, mon cheval et mon lion s’entendent à merveille. » Dans son essai L’Amour qui ose dire son nom (2000), Dominique Fernandez a fait toute une étude sur la présence des chevaux dans l’art homosexuel (p. 270 et pp. 282-284). Quand le peintre homosexuel Gustave Moreau a peint Hamlet, il s’est inspiré du cheval. Je pense également au groupe Écurie du chanteur Nicolas Bacchus. Et dans le monde hippique, on ne peut pas dire que la tenue et la silhouette filiforme de certains jockeys sentent particulièrement la testostérone !

 

Dans l’émission de télé-crochet The Voice 4 diffusée sur la chaîne TF1 le 24 janvier 2015, le chanteur homosexuel Mika se met en boutade dans la peau de Cendrillon agressée par ses deux sœurs (et rivales-coachs Jennifer et Zazie) : « Moi, je suis le cheval blanc ! »
 

Casaque rose...

Casaque rose…


 

Des amis à moi fréquentant les clubs équestres (en France), m’ont fait la remarque que d’une part ces derniers étaient fréquentés davantage par des filles que par des garçons, mais également que les rares jeunes hommes y étaient proportionnellement aussi frêles et peu masculins que les jeunes filles étaient en général en surpoids.

 

Tiercé

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Beaucoup de personnalités homosexuelles ou bisexuelles montent à cheval ou aiment le monde équestre. Par exemple, Mylène Farmer a pratiqué les sports équestres au Cadre noir de Saumur. La mère d’Annemarie Schwarzenbach (lesbienne comme sa fille) fut une cavalière émérite. « Mon arrière grand-mère maternelle était une comédienne espagnole venue en Argentine jouer des pièces classiques à cheval. Ma grand-mère écrivait des comédies légères de lesbiennes qui trompaient leurs maris. » (le dramaturge argentin Copi, interviewé dans l’article « Copi en forme » de Jean-Pierre Thibaudat, sur le journal Libération du 10 octobre 1983) Dans le docu-fiction « Christine de Suède : une reine libre » (2013) de Wilfried Hauke, la Reine Christine, pseudo « lesbienne », est représentée comme la cavalière sauvage, la métaphore de la liberté.

 

Il arrive même que les personnes homosexuelles soient associées identitairement aux chevaux. Les synonymes du terme « cheval » servent à qualifier les individus homosexuels dans certains pays d’Amérique centrale, Cuba notamment (la « yegua » signifie à la fois « jument » et « homosexuel »). Cette corrélation indique parfois une asexuation et une désincarnation : « La première personne intersexuée que j’ai rencontrée s’appelait Audrey. J’avais l’impression de rencontrer une licorne. Tu sais, les animaux imaginaires. » (Déborah, jeune femme intersexe, dans le documentaire « Ni d’Ève ni d’Adam : une histoire intersexe » de Floriane Devigne diffusé dans l’émission Infrarouge sur la chaîne France 2 le 16 octobre 2018)

 

Quelques bons connaisseurs d’équitation dans mon entourage, m’ont dit qu’il y avait beaucoup de cavaliers homosexuels dans ce sport (Robert Denvert, l’ex-champion du monde d’équitation hollandais Edward Gal – dont le copain est aussi un cavalier connu –, etc. ; par exemple, aux J.O. d’été de Sydney en 2000, 100% du podium était lesbien), particulièrement parmi les cavaliers de dressage. Ils m’expliquent qu’il y a autour de la maîtrise du cheval un fantasme inconscient de domination (cravache, force au galop, pouvoir de direction, etc.) : le cheval peut être considéré par le cavalier comme un instrument de son narcissisme de Pygmalion, comme (je reprends leurs termes) une « prolongation de soi ». Il est à noter d’ailleurs que l’équitation est le seul sport au monde 100% mixte : il n’y a qu’un seule classement homme-femme (ils ne sont pas dissociés sur les podiums).

 
 

b) L’invisibilité du zèbre :

Docu-fiction "Brüno" de Larry Charles

Docu-fiction « Brüno » de Larry Charles


 

Comme le désir homosexuel est hybride, le cheval qui correspond le mieux aux personnes homosexuelles est le zèbre. Par exemple, l’accordéoniste (Sébastien Mesnil) de « Madame Raymonde » (Denis D’Arcangelo) est surnommé « le Zèbre ». Le zèbre représente l’animal-fétiche de certains communautaires homosexuels. Il leur arrive de s’y identifier : par exemple la Cebra est le nom qu’a donné le mexicain José Rivera à sa troupe de danse gay. La mode kitsch des imitations « zèbre » dans le design contemporain est abondamment reprise par les artistes homosexuels (cf. le film « Priscilla, folle du désert » (1995) de Stephan Elliot, la pochette zébrée de l’album Les Mots de Mylène Farmer, le pantalon en zèbre d’Hedwig dans le film « Hedwig And The Angry Inch » (2001) de John Cameron Mitchell, le film « 200 American » (2003) de Richard Lemay, le vidéo-clip de la chanson « Only Gay In The World » de Ryan James Yezak, la chanson « Big Girl » de Mika pendant son concert à Paris-Bercy en 2010, la pièce La Cage aux folles (1973) de Jean Poiret – avec le tapis en peau de zèbre dans la mise en scène 2009 avec Christian Clavier et Didier Bourdon au Théâtre de la Porte Saint Martin à Paris –, le docu-fiction « Brüno » (2009) de Larry Charles, la pièce Les Oiseaux (2010) d’Alfredo Arias – avec les costumes rayés blanc et noir des oiseaux –, le documentaire « Ma Vie (séro)positive » (2012) de Florence Reynel, le téléfilm « Le Clan des Lanzacs » (2012) de Josée Dayan – avec le personnage d’Anne, interprété par Muriel Robin, et portant une tenue zébrée –, etc.). Par exemple, dans le documentaire « Let’s Dance – Part I » (diffusé le 20 octobre 2014 sur la chaîne Arte, Steven Cohen le performer homo est filmé dans son atelier à côté d’une immense peau de zèbre. Dans l’émission Zone interdite spéciale « Être fille ou garçon, le dilemme des transgenres » diffusée le 12 novembre 2017 sur la chaîne M6), Laura, homme M to F, a un porte-monnaie zébré. Dans le documentaire « Du Sollst Nicht Schwul Sein » (« Tu ne seras pas gay », 2015) de Marco Giacopuzzi, Sofiane, musulman homosexuel de vingt ans, possède une collection de chaussures avec semelle compensée zébrées. La reprise artistique des rayures du zèbre se veut humoristique et transgressive, puisqu’elle renvoie implicitement au sadomasochisme et au narcissisme. Mais en réalité, la mention du zèbre indique plus profondément un désir d’invisibilité, de disparition, de mensonge, bref, un désir de mort. « Le Zèbre était le propriétaire de la ‘boîteLa Cravache. […] Au plafond, il avait tendu un plastique transparent. » (Alfredo Arias, Folies-Fantômes (1997), p. 256)

 

Steven Cohen

Steven Cohen


 

CHEVAL photomaton

 
 

c) L’amant-cheval au paddock ! :

Album "The Horse" du chanteur gay Sir Paul

Album « The Horse » du chanteur gay Sir Paul


 

Zèbre homosexuel, cheval homosexuel… La présence de ces deux animaux dans le mode de vie homo-érotique désigne renvoie plus trivialement/sentimentalement à la stimulation génitale (masturbation), au coït homo (notamment avec sodomie), à l’amour homosexuel (souvent compulsif et indomptable) ou bien à l’amant homo : cf. l’essai Deux hommes sur un cheval (2004) de Didier Godard. « De Brazzaville à Goussainville, l’homosexualité était devenue l’ombre de moi-même : Un véritable cheval de bataille, impliqué autoritairement dans ma vie de tous les jours. » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), p. 103) ; « Vous avez un diamant brut dans les mains et ça ne sert à rien de brusquer les choses, you know the drill, il suffit de tenir sur le cheval et lui montrer que vous lui faites confiance en serrant bien les jambes pour lui montrer que vous êtes bien en équilibre sur la selle et de là-haut vous voyez bien, au loin, vous regardez l’horizon et le cheval vous suit mais en fait c’est lui qui fait tout le travail. Ça vous revient naturellement, après toutes les chutes du passé quand le cheval s’emballe parce qu’il a peur ou qu’il veut vous tester mais là c’est pas la peine car il est sympa et il voulait une promenade lui aussi… » (cf. l’article « Moi vs le Roi des rois » de Didier Lestrade, publié en mai 2012, dans lequel Lestrade raconte sa rupture amoureuse avec son dernier « ex ».) Par exemple, dans le documentaire « Cet homme-là (est un mille feuilles) » (2011) de Patricia Mortagne, Xavier, le témoin homosexuel dont il est fait le portrait, et qui est présenté comme un vrai « coureur », s’est fait un tatouage de cheval. Symbole inconscient d’un désir intérieur dispersé…

 

Film lesbien "Voltiges" de Lisa Aschan

Film lesbien « Voltiges » de Lisa Aschan


 

L’équitation peut tout à fait répondre à des sensations corporelles d’ordre homosexuel. Certains connaisseurs du monde équestre m’ont rapporté que des filles cavalières pouvaient être stimulées sexuellement par la sensation de chaleur que procure le cheval entre les jambes. Et de même pour les garçons : « En ce temps-là, Hippocrate [-420 ; – 370 av. J.-C.] défendait à ses malades l’équitation qui, selon lui, prédisposait à l’inversion, en raison des vibrations provoquées sur les organes sexuels. » (Jean-Louis Chardans, Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970), p. 120)

 
 

d) La folle course passionnelle du cheval homosexuel :

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Le cheval n’est pas un amant comme un autre. Il est cette idole narcissique avec laquelle certaines personnes homosexuelles vont fusionner pour le meilleur et parfois pour le pire… « La lutte contre les discriminations, c’est notre cheval de bataille. Mais vous me direz ‘Mais pourquoi une licorne ?’. Alors je n’en sais rien. Une idée du graphiste, c’est tout. » (le réalisateur Peter Gehardt commentant en voix-off le film d’animation final de son documentaire « Homo et alors ?!? » (2015) de Peter Gehardt) La figure imposante du cavalier ou bien l’esthétisme de la force fragile féminine de la cavalière (avec sa cravache de guerrière !) sont des archétypes de la fantasmagorie homosexuelle, une fantasmagorie en lien avec le désir esthétisé du viol. Moi-même, dans mon enfance et adolescence, je trouvais la figure de la cavalière fugitive particulièrement « sexy ». Il m’arrivait de l’imiter… même si je n’ai jamais pratiqué l’équitation. En revanche, je suis monté une fois à cheval, grâce à un lointain cousin de ma famille, qui tenait un centre équestre, et qui a fait son coming out quelques années après.

 
 

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