Archives par mot-clé : homosexualité

Code n°92 – Humour-poignard (sous-code : Blague virant au drame)

Humour-poignard

Humour-poignard

 

NOTICE EXPLICATIVE :

 

 

L’humour langue-de-pute, autrement dit humour acerbe et bourgeoisement cruel (ceux qui le poétisent diraient « camp » ou « queer ») caractérise une grande partie des personnages homos des fictions, et parfois aussi les personnes homos réelles. En règle générale, l’humour devient violent à partir du moment où la conscience d’être drôle ou de faire rire échappe à l’être humain, où l’objet mimé parodiquement est en réalité protégé/adulé dans la (simulation de) destruction, ou bien lorsque l’acte humoristique est saturé d’intentions (parodiques, esthétiques, spirituelles). Dans notre société, c’est exactement ce que nous avons le loisir d’observer avec les jeux de mots publicitaires, qui déforment les dictons populaires à souhait et font semblant de faire des fautes d’orthographe énormes… mais ces déformations caricaturales ne sont drôles et subtiles que si nous connaissons la réalité originale qu’elles malmènent. Dans le cas contraire, elles ne nous font pas rire. Elles peuvent même nous agresser, car elles servent le mensonge et alimentent notre ignorance. Si, dans l’esprit de la personne qui méconnaît le Réel auquel le slogan publicitaire renvoie, le bon mot n’est pas connecté à sa sphère de conscience, celui-ci la manipulera, lui mentira, et mettra en exergue son ignorance/sa fermeture. C’est pourquoi les blagues employées par les personnes homosexuelles, qui souvent usent de l’humour pour s’éloigner du Réel (je pense aux parodies dans le play-back, au désir d’être objet, dans le travestissement, aux médisances des cyniques, aux blagues « en dessous de la ceinture » où règnent des fantasmes non-assumés… et pas toujours contrôlés…) agissent en général comme un poignard qui les enfonce un peu plus dans l’isolement et le délire narcissique.

 
 

N.B. 1 : Je vous renvoie également aux codes « Douceur-poignard », « Amant triste », « Cour des miracles », « Cirque », « Clown blanc et Masques », « Parodies de mômes », « Milieu homosexuel paradisiaque », « Femme-vierge se faisant violer un soir de carnaval ou d’été à l’orée des bois », « Androgynie bouffon/tyran », « Homosexuels psychorigides », « Liaisons dangereuses », à la partie « Carte » du code « Inversion », aux parties « Imitateurs » et « Travestissement » du code « Substitut d’identité », à la partie « Accident » du code « Passion pour les catastrophes », à la partie « Silence amusé » du code « Déni », à la partie « Jeu virant au drame » du code « Jeu », à la partie « Kitsch » du code « Fan de feuilletons », et à la partie « Mélodrame » du code « Emma Bovary « J’ai un amant ! » », dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels.

 

N.B. 2 : Je précise à tout hasard que ce code ne concerne pas, contrairement à ce que les plus bisexuels et les plus homophobes des personnes homosexuelles croient, uniquement les individus homosexuels efféminés et les femmes lesbiennes masculines. Pas besoin d’être un minet « maraisienne » pour être cynique et sarcastique ! Je dirais même que ce chapitre s’adresse beaucoup plus aux personnes sur qui l’homosexualité ne se voit pas !

 
 

Pour accéder au menu de tous les codes, cliquer ici.

 

 

1 – PETIT « CONDENSÉ »

 

Ha ha ha ha, hi hi hi hi, ho ho ho ho,

hé hé hé hé, hum hum hum hum,

bof bof bof bof, aïe aïe aïe aïe

 

HUMOUR Gay Pride

 

Dans le quotidien et les créations artistiques des personnes homosexuelles, une grande place est laissée à l’humour. Malheureusement, celui-ci ne s’oriente pas vers une saine catharsis étant donné qu’il vise en priorité le déni de souffrances, le narcissisme, et la destruction. Les comiques homosexuels, souvent très appréciés le temps d’un spectacle, sont en général d’impitoyables observateurs des comportements humains, des personnalités à la base très timides qui pour se venger d’un passé douloureux et d’un présent affectif pas plus heureux ont tendance à s’offrir le luxe de sombrer dans la violence des calembours sardoniques « mouillés d’acide » (comme le chante Charles Aznavour dans « Comme ils disent »), quitte à se la retourner d’abord contre eux-mêmes, pour ensuite la renvoyer au public dans une simulation de destruction qu’Umberto Eco appelle « captatio malevolentia » (figure rhétorique par laquelle un comédien feint de s’aliéner le public pour mieux le rendre réceptif à la monstration de sa propre mutilation).

 

Cependant, les clowns homosexuels ne maîtrisent pas toujours le retour inattendu du premier degré dans leur soi-disant usage du second. Le motif de l’accident, très courant dans la fantasmagorie homosexuelle, illustre parfaitement ce possible basculement inconsciemment désiré du mythe « humoristique » à la réalité fantasmée. Le passage brutal du rire à l’incident dramatique, de l’humour pris au sérieux par des personnages qui ne savent plus arrêter leur blague à rallonge, du revirement inattendu entre le « jeu » et le viol, nous est fréquemment présenté.

 

Concrètement, il arrive aux personnes homosexuelles d’effectuer un va-et-vient incontrôlé entre tragédie et dérision, larmes forcées et rires mécaniques, parodie fantaisiste et plaisanterie sérieuse. Par exemple, on a du mal à croire qu’Alfred Jarry et ses successeurs se soient pris totalement à la rigolade lorsqu’ils ont inventé en 1898 la discipline de l’absurdité instituée baptisée « pataphysique », quand par la suite ils ont fondé en 1948 le Collège de Pataphysique, puis créé un calendrier pataphysique. Dans un tout autre style, le profil déluré de l’armée d’opérette de Yukio Mishima, surnommée la « Société du Bouclier », prêtait à sourire… jusqu’au moment où le romancier japonais s’est révélé très ferme dans son délire puisqu’il tenta un coup d’État et mit fin à ses jours en se faisant hara-kiri. De leur côté, Andy Warhol, Pierre Loti, ou encore Salvador Dalí, ont très souvent montré par leur vie qu’ils ont pris leurs propres « blagues » mégalomaniaques au pied de la lettre. Enfin, on peut parfois été frappé par le visage stoïque et étonnamment sérieux – « professionnel » même ! – que les magnifiques et flamboyants hommes transgenres arborent tout pendant qu’ils amusent la galerie pendant les Gay Pride. Manuel Vásquez Montalbán a tout à fait raison de mettre en doute l’humour bon-enfant des humoristes homosexuels qui mettent en scène un « drame qui ressemble à une comédie… ou une comédie qui est un drame » (Manuel Vázquez Montalbán, Los Alegres Muchachos De Atzavará (1988), p. 265). Le tragique et le comique ne sont jamais incompatibles, surtout quand nous nous forçons à nier leur possible mariage. L’auto-parodie est généralement l’espace de la « violence intériorisée » (Claude Leroy, La Parodie (1977), p. 60). C’est sans doute ce qui fait dire au Dr Franck-N-Furter du film « Rocky Horror Picture Show » (1975) de Jim Sharman, que « ce n’est pas chose aisée que de s’amuser ». L’usage – que certaines personnes homosexuelles rendent systématique – du stéréotype, de la caricature, du comique de répétition, de l’humour noir, du kitsch, du « second degré », possède une certaine violence : celle de la réification. L’individu qui, pour se fuir, s’enchaîne à une image déréalisante ou à un personnage caractérisé par sa superficialité, qui plus est sous couvert de l’humour, laisse souvent de glace ou nous oblige au rire jaune et poli parce que nous devinons sa douleur d’exister et son regret de ne pas incarner ce qu’il mime. Il nous expose en quelque sorte ce dont personne ne peut être fier : son désir de mort.

 

On remarque que beaucoup de personnes homosexuelles cherchent à ne pas prendre leur fantasme de viol au sérieux. Mais en faisant diversion pour évacuer sa violence, elles l’actualisent par un rire dénégateur, inapproprié aux drames qu’il soulève. Derrière la répétitive blague potache, le calembour scatologique ou cassant, est souvent exprimée une envie d’auto-destruction, une frustration d’amour inavouée, un enchaînement aux media, une fausse exorcisation de la peur de la sexualité, une bêtise qui se présente comme de l’esprit, un manque d’amour de soi transformant l’audace en vulgarité, la parodie en égoïsme, le besoin des autres en cynisme agressif. Humour et désir de mort ne s’opposent pas toujours, et bon nombre de sujets homosexuels en fournissent la preuve à travers leurs recours à l’humour camp. Ils ont tendance à ne savoir rire d’eux qu’entre eux et aux dépens des autres, dans l’auto-parodie excessive. À cause du regard malveillant et complexé qu’ils se portent, ils peuvent devenir extrêmement susceptibles. Dès que l’humour vient de l’extérieur, ils demandent souvent à ce qu’il cesse. « Du côté des médias, on souhaiterait une diminution des blagues sur les ‘folles […] On peut imaginer les ravages qui s’ensuivent sur un jeune en questionnement. » (Michel Dorais, Mort ou fif (2001), p. 113) Les « blagues à pédés », les petites attaques ou railleries, les boutades sur les hommes efféminés, plus bêtes que méchantes, résonnent souvent comme de véritables insultes quand ils leur donnent le poids qu’elles n’auraient jamais eu s’ils ne les avaient pas eux-mêmes cautionnées. Alors que l’humour aimant nous aide à rigoler sainement de nous-mêmes, et qu’il ne fait pas rire aux dépens de l’autre mais avec l’autre (… même s’il prend parfois le risque de le bousculer dans une simulation de destruction : l’humour qui ne dérange pas les meubles n’a pas grand intérêt…), c’est comme si, pour un certain nombre de personnes homosexuelles, la simulation de destruction par le rire passait par l’actualisation incontrôlée de cette destruction puisque l’amour de soi n’est pas assez présent et qu’en désir, la Réalité n’est pas toujours respectée. Or, si l’humour aimant permet d’approcher une réalité désagréable pour la rendre moins abrupte et plus humaine, jamais il ne la nie, ni ne l’édulcore. Il ne cherche pas à gommer constamment la frontière entre sérieux et non-sérieux. C’est bien souvent le contraire que fait l’humour employé par la majorité des sujets homosexuels : même si la dédramatisation qu’il propose est bien intentionnée et semble a priori lutter contre la morosité ambiante, il apporte une avalanche de frivolité inappropriée à des situations qui, sans être dramatiques, ne sont pas légères. Il n’est jamais interdit de démystifier la souffrance par l’humour. Mais il y a un temps pour tout : un pour rigoler, un pour être sérieux, un pour être sérieux tout en rigolant, un autre pour rire quand il ne faut pas… et le délire s’éternise souvent beaucoup trop chez certains sujets homosexuels pour qu’ils se respectent réellement eux-mêmes. Quand la légèreté humoristique n’a pas sa place dans un contexte où la souffrance humaine n’est pas reconnue et dénoncée, il agit involontairement comme un glaçon.

 

En découvrant l’échec de leur entreprise de dérision, la plupart des personnes homosexuelles vont inconsciemment retourner la carte psychique du comique et sombrer dans le tragique singé de la Drama Queen, toujours pour nier leur véritable souffrance. C’est rassurant d’un certain côté (nous les voyons parfois aux bords du suicide en début de soirée… puis danser sur les tables à la fin : leur tristesse a duré le temps d’une averse), et inquiétant d’un autre (qui nous assure, par exemple, qu’un sujet homosexuel suicidaire ne va jamais, les jours de profond spleen, mordre précipitamment à l’hameçon de sa théâtralité et passer à l’acte irréparable ?). C’est parce que la détresse homosexuelle ne se dit pas souvent simplement et sans se styliser à l’excès, que nous devrions lui prêter encore plus d’attention, la trouver touchante. La mise en scène mélodramatique que beaucoup de personnes homosexuelles composent est signifiante, même si elle paraît à première vue théâtrale, fausse, et forcément un peu risible puisqu’elle mime exactement les simulations de crises d’abandon de la femme fatale télévisuelle. « Ènième coup de téléphone de François P., qui m’énerve considérablement : il dit qu’il m’aime, et qu’il ne m’appellera plus jamais, car il va se tuer demain, je n’ai même pas envie de le croire ou de ne pas le croire, je reste indifférent, tout juste agacé : qu’il fasse ce qu’il veut, je ne le connais pas. » (Hervé Guibert, Le Mausolée des amants (1976-1991), p. 23) La « c-homo-édie », pourrions-nous l’appeler, par la lassitude/indifférence qu’elle engendre chez la majorité des personnes homosexuelles qui la jouent pourtant chroniquement, et qui la trouve navrante à force de croire qu’elles la connaissent par cœur, n’est pas assez analysée en termes de nature du désir homosexuel qui, je le crois, est par essence tragi-comique, et cause beaucoup plus de maux invisibles qu’il n’y paraît. Du coup, ceux qui la rejettent la déifient fréquemment, et sont tentés de l’actualiser parfois. Beaucoup de personnes homosexuelles figent leur appel de détresse, souvent justifié, en mouvement esthétique surchargé de pathos cinématographique, pour occulter leur souffrance réelle, qui, une fois ignorée à force d’être esthétisée, peut s’aggraver. Dans le malheur, elles ont tendance à se prendre narcissiquement trop au sérieux ou pas assez au sérieux, si bien que leurs proches hésitent à les écouter, et perdent patience à essayer de démêler chez elles d’un côté ce qui fait partie du fantasme de souffrance, et, de l’autre, ce qui est de l’ordre de la souffrance véritable.

 
 

2 – GRAND DÉTAILLÉ

 

FICTION

 

a) Le personnage homo se croit ou est cru plus drôle que les autres :

Dans les fictions traitant d’homosexualité, très souvent, le personnage homo se croit ou est cru plus drôle que les autres : il serait le maître du délire : « Plus on est de folles, plus on rigole ! » (Dick dans le film « Priscilla, folle du désert » (1995) de Stephan Elliot) ; « C’est d’un chiant les soirées sans homos ! » (David dans la série Clara Sheller (2005) de Renaud Bertrand, l’épisode 1 « À la recherche du prince charmant ») ; « Tout est drôle. » (Pierre, le héros homosexuel faisant passer un casting à des femmes qu’il veut utiliser comme mère-porteuse, dans la pièce Le Fils du comique (2013) de Pierre Palmade) ; « Dès qu’il y avait une blague débile à faire, Jean n’était pas loin. » (Alex parlant de son ex-amant Jean, dans le film « Les Crevettes pailletées » (2019) de Cédric le Gallo et Maxime Govare) ; etc. L’humour et le rire seraient l’apanage de l’homosexualité : cf. la pièce Le Fils du comique (2013) de Pierre Palmade, etc. « Mon coiffeur a un rire très… coiffeur. » (Laurent Gérard dans son one-man-show Gérard comme le prénom, 2011)

 

Par exemple, dans le film « The Stepford Wives » (« Et l’homme créa la femme », 2004) de Frank Oz, Roger, le personnage homo, est la bonne humeur incarnée. Il est très sympa, frivole, toujours partant pour s’amuser. Il enchaîne les répliques tordantes. Il ne prend jamais rien d’autre au sérieux que son look. Dans la pièce L’un dans l’autre (2015) de François Bondu et Thomas Angelvy, « un hétéro et un homo se découvrent amoureux. Sans clichés, ni préjugés, il franchiront toutes les étapes avec beaucoup d’humour ».

 

Pensons également à tous les rôles de « rigolo » et de « fouteur d’ambiance » qui lui sont réservés : cf. Agrado le transsexuel M to F à la langue bien pendue dans le film « Todo Sobre Mi Madre » (« Tout sur ma mère », 1998) de Pedro Almodóvar, le Maître de Cérémonie dans le film « Cabaret » (1972) de Bob Fosse, l’équipe de volley-ball LGBT du film « Satreelex, The Iron Ladies » (2003) de Yongyooth Thongkonthun, Arnold le meilleur ami gay du héros homo Georges dans la pièce En ballotage (2012) de Benoît Masocco, Cody l’homosexuel nord-américain excentrique et hyper efféminé du roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, les flamboyants travestis du film « Priscilla, folle du désert » (1995) de Stephan Elliot, etc.

 

C’est souvent par le biais de la blague potache cochonne que s’exprime l’humour « décalé et ravageur » du héros homosexuel. Par exemple, dans son one-(wo)man-show Charlène Duval… entre copines (2011), le travesti M to F Charlène Duval nous fait une lecture sulfureuse d’extraits enfantins de Oui-Oui chauffeur de taxi, avec l’histoire détournée de la queue du chat.

 

Le protagoniste homosexuel pare souvent son humour de « second degré », d’autoparodie, de caricature, de romantisme, ou d’une carcasse de suffisance narcissique tellement excessive qu’on doute de l’humilité de la démarche : cf. le roman Yo No Tengo La Culpa De Haber Nacido Tan Sexy (C’est pas de ma faute si je suis né si sexy, 1997) d’Eduardo Mendicutti. « Je suis très à cheval sur la plaisanterie. J’aime l’humour. Et accessoirement les charades. » (Jules, le dandy homo austère et sans humour, dans la pièce Les Sex Friends de Quentin (2013) de Cyrille Étourneau) ; « Si une chose nous fait rire, il nous suffit d’un regard pour nous comprendre. » (Matthieu par rapport à son amant Jonathan dans la pièce À partir d’un SMS (2013) de Silas Van H.) ; etc.

 

Concernant l’humour qu’emploient les héros homosexuels et transgenres, il ferait apparemment mourir de rire tout le monde (cf. je vous renvoie aux codes « Milieu homosexuel paradisiaque » et « Mère gay friendly » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels), il serait « désopilant », « tout-puissant », « libératoire », « jubilatoire », « génial », « révolutionnaire », « queer ». Et paradoxalement, ces adjectifs sont employés par une élite petite-bourgeoise de pseudos artistes iconoclastes bisexuels sans humour, qui préfère jouer la comédie de l’extase euphorique et dithyrambique plutôt que de reconnaître qu’elle crée des œuvres « avant-gardistes » qui emmerdent tout le monde et font à peine sourire… : « Je suis productrice. Rayon ‘humour’. » (la productrice hyper cassante de la pièce Psy Cause(s) (2011) de Josiane Pinson) On en a de bons exemples de ce décalage entre noirceur et humour, résolu un peu vite par l’excuse de « l’Art », avec la troupe des « Farfadets de Limoges » des Petites Annonces (2007) d’Élie Sémoun (dirigée par le metteur en scène hilare/stoïque nommé saint Brice) qui est une parodie du théâtre contemporain (très bisexualisé et bisexualisant) ; ou encore avec le sketch parodique crypto-lesbien « Le Doutage » du trio Les Inconnus : « J’aimerais être comme toi : pleine d’humour… »

 

 

L’humour dont il est question dans les œuvres traitant d’homosexualité flirte souvent avec l’hébétude, le rêve éveillé du schizophrène, ou le sourire jaune béat : « Le sourire aux lèvres, continuer à vivre en pièces détachées. » (cf. la définition du verbe « vivre » par Denis, le narrateur homosexuel, dans le film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta) ; « J’ai rêvé qu’on pouvait s’marrer. » (l’imitation parodiquement macabre de Mylène Farmer dans le spectacle La Folle Parenthèse (2008) de Liane Foly) Le rire esquisse une angoisse. Par exemple, dans le film « Moonlight » (2017) de Barry Jenkins, lorsque Kevin commence à ressentir une attraction amoureuse pour son copain Chiron, le jeune héros homosexuel, il se contente d’en rire : « T’es marrant, tu sais ? ».

 
 

b) Le clown triste :

En réalité, le rire homosexuel fictionnel semble plus mécanique que justifié par la liberté, l’intelligence humaine, la claire conscience de ce qui amuse : « L’autre sœur eut un rire hystérique. » (Copi, Un Livre blanc (2002), p. 89) Par exemple, dans la série nord-américain Modern Family (2009-2011), Cameron, un des héros homos, est un clown raté qui n’arrive pas à faire rire. Plein de chansons du répertoire homosexuel laissent échapper un rire nerveux : cf. la chanson « Vis à vis » d’Étienne Daho, la chanson « Porno-graphique » de Mylène Farmer, la chanson « Nolwenn ohwo ! » de Nolwenn Leroy, la chanson « Wanna Be » des Spice Girls, la chanson « No More I Love You’s » d’Annie Lennox, la chanson « Over-protected » de Britney Spears, etc. Par exemple, dans le film « Hoje Eu Quero Voltar Sozinho » (« Au premier regard », 2014) de Daniel Ribeiro, les deux amants Léo et Gabriel sont pliés de rire au cinéma devant un film d’horreur où des mariés se font massacrer par un robot.

 

Micheline – « Qu’est-ce qui te fait rire, Ahmed ?

Ahmed – Rien, je ne sais pas, mais je ne peux pas m’arrêter ! (Il a une crise de fou rire) Oh, mais qu’est-ce que j’ai, moi ! »

(cf. un extrait de la pièce La Tour de la Défense (1974) de Copi)

 

Quand le héros homosexuel rit ou fait rire, c’est en général lié au désir de se fuir soi-même, d’être objet, de devenir robot, donc finalement au désir de mourir. C’est la raison pour laquelle, même pendant ses show d’imitations parodiques, il arbore un sérieux et une attitude stoïque qui contrastent complètement avec son intention d’amuser la galerie. « Le fond de leur rire avait quelque chose de métallique. » (Pretorius parlant des clients de l’Hôtel du Transilvania, dans la pièce Confessions d’un vampire sud-africain (2011) de Jann Halexander) ; « Le plus sérieusement du monde, Cody [l’homosexuel nord-américain hyper « grande folle »] allume une cigarette, tire une taffe, s’étouffe, tousse, ouvre la fenêtre, jette sa clope et dit ‘Bon, on dirait que Catherine Denouve elle fume plus, hein ? Ah lalah, j’espère que j’aurai pas mes period si je rencontre l’homme, tu comprends, je veux pas avoir du sang pendant mon premier sex session, quoi.’ » (Mike Nietomertz, Des chiens (2011) de, p. 102) ; « Elle rit jusqu’à ce qu’elle dût s’arrêter pour reprendre haleine et cracher du sang, car elle avait dû se mordre la langue dans son effort pour faire cesser ce rire hystérique ; un peu de sang resta sur son menton, jeté là par ce rire d’agonie. » (Stephen, l’héroïne lesbienne du roman The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, p. 257). Dans l’épisode 363 de la série Demain Nous Appartient diffusé le 25 décembre 2018, André Delcourt, le père de Chloé l’héroïne, fait son coming out, après un « mensonge » et une disparition de plus de 35 ans, pendant lesquels il a abandonné femme et enfants (Anna et Chloé). Il passe son temps à faire le pitre et le joueur, mais il finit par avouer à son ex-femme Marianne que cette légèreté est un masque qui occultait son homosexualité : « Pourquoi je faisais toujours le con, à ton avis ? Pourquoi j’estimais que jamais rien n’était sérieux ? »

 

Comme cet humour n’est pas le fruit d’une vraie liberté mais d’une soumission aux images médiatiques déréalisantes, fatalement, il rend mélancolique le protagoniste homosexuel. Derrière l’humour et après la fête homosexuelle, il y a souvent le revers de médaille de la tristesse. « J’ai pour amis des folles comme moi, des amis pour passer un moment, pour rigoler un peu. Mais dès que nous devenons dramatiques… nous nous fuyons. Chacune se voit reflétée dans l’autre, et est épouvantée. Nous nous déprimons comme des chiennes, tu peux pas savoir. » (Molina, le héros homosexuel du roman El Beso De La Mujer-Araña, Le Baiser de la Femme-Araignée (1979) de Manuel Puig, p. 205) ; « À l’heure où naît un jour nouveau, je rentre retrouver mon lot de solitude. J’ôte mes cils et mes cheveux, comme un pauvre clown malheureux de lassitude, je me couche mais ne dors pas. Je pense à me amours sans joie, dérisoires… » (cf. la chanson « Comme ils disent » de Charles Aznavour) ; « J’avais peur que les bouffonneries du travesti me dépriment. […] J’en avais trop vu de ces pathétiques créatures dans ma jeunesse pour trouver celle-là vraiment drôle. » (Jean-Marc, le héros homosexuel parlant du travesti Sandra Deelicious, dans le roman Le Cœur éclaté (1989) de Michel Tremblay, pp. 173-175) ; « Voir un ami travesti pleurer. » (Didier Bénureau dans son spectacle musical Bénureau en best-of avec des cochons, 2012) ; etc. Je vous renvoie aussi à tous les personnages homosexuels des fictions filmés avec le rimmel qui coule, comme des « rigolos tristes » : cf. le film « Je vois déjà le titre » (1999) de Martial Fougeron (avec Paulo, le clown triste et travesti), le film « Nos vies heureuses » (1999) de Jacques Maillot (avec le déprimant travesti M to F « Miss Sophistication »), le film « Muriel » (1994) de P. J. Hogan (avec le pathétisme des actrices « roses-bonbons »), le roman El Ángel De La Frivolidad Y Su Máscara Oscura (L’Ange de la frivolité et son masque sombre, 1999) de Luis Antonio de Villena, le film « Love, Valour And Compassion » (1997) de Joe Mantello (avec la répétition du Lac des Cygnes de Tchaïkovski), le film « Victor Victoria » (1982) de Blake Edwards (avec Toddy, l’homosexuel frivole mais abandonné), le film « Pédale douce » (1996) de Gabriel Aghion (avec Adrien en larmes dans sa piscine, après son acte de trahison), etc. Par exemple, dans le film « Monsieur Max » (2007) de Gabriel Aghion, Max Jacob se définit comme un « clown triste », un « pitre ». Les héros homosexuels, en bons maniaco-dépressifs « Jean-qui-rit Jean-qui-pleure », sont en général sujets à des accès subits de joie ou de cafard.

 
 

c) Le clown violé et souvent violent :

Je vous renvoie avec insistance à la partie « Jeu virant au drame » du code « Jeu » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels.

 

 

La particularité du rire homosexuel fictionnel, c’est qu’il n’est ni contrôlé ni libre, qu’il est souvent accidentel, et donc potentiellement emprisonnant et agressif : « Ok, tout ça n’était qu’un jeu. Ok, on s’est prix au sérieux. Le rire au fond des yeux. Nuit magique. » (cf. la chanson « Nuit magique » de Catherine Lara) ; « La seule chose qu’on aurait pu lui reprocher, c’est qu’il n’avait pas le sens de la mesure. C’était trop maintenant, il se laissait entraîner. » (Claudio par rapport au spectacle drolatique travesti de François, dans le roman Riches, cruels et fardés (2002) d’Hervé Claude, p. 97) ; « La crise, ça veut dire qu’il faudra carrément se fendre à deux… de rire. » (Zize, le travesti M to F, dans le one-(wo)man-show Zize 100% Marseillaise (2012) de Thierry Wilson) ; « L’homme se frotta les yeux et gémit. Il avait un crâne chauve constellé de taches de vieillesse ; sa bouche, large avec des lèvres fines, aurait été une bénédiction pour un clown. » (Jane, l’héroïne lesbienne décrivant le vieux Karl Becker, dans le roman The Girl On The Stairs, La Fille dans l’escalier (2012) de Louise Welsh, p. 62) ; « Sa large bouche s’étira pour former un sourire et il ressembla à nouveau à un clown triste. » (idemp. 67) ; « Tielo trouvait ça tordant. C’était un peu paradoxal – j’envisageais de révéler mon homosexualité à nos parents, et en même temps je mentais à toutes les filles que je rencontrais. » (Petra se travestissant en homme, et s’adressant à son amante Jane, idem (2012), p. 83) ; « Ses lèvres fines étaient sèches et gercées, blanchies par le froid, mais sa bouche était toujours large et clownesque et il était facile de l’imaginer en train de hanter un cortège de fantômes. » (Jane décrivant le vieux Herr Becker, idem, p. 218) ; « Je doute que vous sachiez plaisanter. » (le Commandant Denniston s’adressant au mathématicien asocial homosexuel Alan Turing, dans le film « Imitation Game » (2014) de Mortem Tyldum) ; « Arrêtez de vous cacher derrière votre humour qui ne fait pas rire grand monde. » (Dr Katzelblum, homo, s’adressant à son patient homo Arnaud, dans la pièce La Thérapie pour tous (2015) de Benjamin Waltz et Arnaud Nucit) ; etc. Par exemple, dans le film « Plan B » (2010) de Marco Berger, l’homosexualité entre Bruno et Pablo commence par une boutade en soirée, et finit par être prise au sérieux. Dans son one-man-show Tout en finesse (2014), Rodolphe Sand balance sur le faible sens de l’humour des lesbiennes camionneuses pas commodes, notamment avec le personnage de Joyce, la femme en cuir insensible avec qui le couple Rodolphe/Claudio avaient initialement prévu d’avoir un enfant, et qui se révèle un vrai monstre : Joyce dit d’un air très pince-sans-rire qu’« elle adore les enfants » et qu’elle « en a déjà mangés 4 »… pour conclure hyper sérieusement « Non, j’déconne. Humour lesbien. C’est particulier. Je sais, je n’en ai pas. » Elle compte même couper en deux l’enfant que le couple Rodolphe/Claudio comptaient faire avec elle dans leur projet de coparentalité : « On fait 50/50 avec l’enfant ? Je prends la tête et vous les jambes ? » Dans le film « Love Is Strange » (2014) d’Ira Sachs, Ted, l’un des héros homos, parle d’un « clown géant » auquel il doit faire face, lors d’un jeu de rôle où il ne distingue pas la réalité de la fiction. Dans le film « Rafiki » (2018) de Wanuri Kahiu, pendant la messe, Ziki ose caresser la main de Kena, sa copine, alors qu’elles peuvent être vues… ce qui n’amuse pas du tout Kena qui sort en trombes de l’assemblée pour demander à Ziki d’être plus discrète. Ziki prétexte « l’humour » : « Je m’amusais. C’est tout. »

 

Plus les séquences filmiques des œuvres homosexuelles sont volontairement clownesques, plus elles annoncent en général l’arrivée d’un drame cinématographique. Pensons par exemple à la scène du mariage des quatre nazis travestis dans le film « Salò O Le 120 Giornate Di Sodoma » (« Salò ou les 120 Jours de Sodome », 1975) de Pier Paolo Pasolini (préfigurant la tuerie finale), à la danse collective en tutu dans le film « Love, Valour And Compassion » (1997) de Joe Mantello (annonçant la mort prochaine des protagonistes emportés par le Sida), à l’usage grinçant et amer de l’humour dans le film « Orange et Pamplemousse » (1997) de Martial Fougeron (racontant les déboires pathétiques d’un internaute qui va d’humiliation en humiliation parce qu’il n’a pas le physique de rêve que demandent ceux qui veulent le sauter), à la scène de passage à tabac d’un homme laissé pour mort par les Nazis intercalée à un spectacle de cabaret comique mené par le Maître de Cérémonie dans le film « Cabaret » (1972) de Bob Fosse, à la séquence du tabassage d’Enrique par l’amant de sa femme filmée en parallèle avec le show travesti de son fils transsexuel M to F Michael en boîte dans le film Gun Hill Road (2011) de Rashaad Ernesto Green, etc.

 

Film « Das Flüstern Des Mondes » (« Whispering Moon », 2006) de Michael Satzinger ("Ce n'est qu'une blague")

Film « Das Flüstern Des Mondes » (« Whispering Moon », 2006) de Michael Satzinger (« Ce n’est qu’une blague »)


 

Le pathétisme de l’humour du héros homosexuel dit souvent une grande souffrance existentielle, une misère amoureuse. Généralement, le rire agit dans les fictions homo-érotiques comme un paravent du viol, de l’inceste, de la haine de soi, de la mort ou de la vieillesse : « Viens, dupons notre monde par un air rieur. » (Macbeth s’adressant à sa femme après avoir perpétré leur meurtre, Acte I, scène 7, dans la pièce Macbeth (1623) de William Shakespeare, p. 77) Par exemple, dans la pièce À quoi ça rime ? (2013) de Sébastien Ceglia, Didier veut « continuer à rigoler » avec son voisin homo Bernard ( = coucher de temps en temps).

 

Vianney – « Non, je ne fume pas, mais ça ne me dérange pas, j’aime bien les bouches qui sentent le tabac froid, ça me rappelle mon père.

Mike – T’as couché avec ton père ?

Vianney –

Mike – C’était de l’humour, bon, ok, je me tais. »

(cf. le roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, p. 85)

 

Comme le héros homosexuel ne veut pas regarder sa réalité souffrante en face, ni la douleur de ceux qui l’entourent, il lui arrive en général de se servir de l’humour comme d’un système de censure redoutable, une matraque, un instrument de viol, pour se venger de ceux qui ont osé identifier sa blessure ou ses actes mauvais. Il passe de la blague à l’agression, en une fraction de seconde : « Ces gars qui se maquillent, ça fait rire les passants. Mais quand ils voient du sang sur nos lames de rasoir, ça fait comme un éclair dans le brouillard. » (cf. la chanson « Quand on arrive en ville » de Johnny Rockfort et Sadia dans l’opéra-rock Starmania de Michel Berger) Par exemple, dans le film « Marguerite » (2015) de Xavier Giannoli, Kyril, le dandy maniéré avec son monocle, se gausse méchamment de Marguerite en feignant de l’aduler. Dans la pièce L’un dans l’autre (2015) de François Bondu et Thomas Angelvy, François et son amant Thomas pratiquent un amour piquant gossip (rire-poignard). François décrit Thomas comme « Monsieur Je casse toujours tout le monde », à l’« humour ravageur. ».

 

La force comique que le héros homosexuel met en place n’est ni sociale ni véritablement conviviale : cf. la B.D. Humour secret (1965) de Copi. C’est plutôt un humour personnel, autistique, caustique, narcissique, fait de private jokes seulement compréhensibles à une minorité de cyniques comme lui. Un humour qui n’exorcise rien, en dépit du fait qu’il soit noir et qu’il parle ouvertement de souffrance, de mort, de sexe, de maladie : « Comment ça va, ton cancer ? » (Mimi à son ami Fifi, travesti M to F comme lui, dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « Nous ne sommes pas sûrs que le cadavre qu’ils nous ont rendu est le bon, tant il est calciné. » (le narrateur parlant de la mère de son amant Pietro, dans le roman Le Bal des folles (1977) de Copi, p. 14) ; « Qu’est-ce qu’on s’est poilés à Fukushima. » (Didier Bénureau dans son one-man-show Bénureau en best-of avec des cochons, 2012) ; etc.

 

Machiniste – « Mon grand-père le clown s’est suicidé en cours de spectacle. Il s’est pendu au trapèze, tout le monde croyait à un numéro comique ! Il a eu quinze minutes d’applaudissements avant qu’on s’aperçoive qu’il était mort !

Auteur – C’est ça l’art ! »

(Copi, La Nuit de Madame Lucienne, 1986)

 

Par exemple, dans le film « Saisir sa chance » (2006) de Russell P. Marleau, Chance, le héros homosexuel, aime pratiquer l’humour grinçant : « Des mecs comme moi sont les rois de l’ironie. » Il s’extasie au départ devant la camaraderie explosive des drag-queens entre elles dans leurs vestiaires du cabaret… (« Vous êtes hyper sarcastiques, mais personne n’est violent. ») juste avant de changer d’avis en voyant qu’elles s’envoient réellement des objets pour se blesser. Dans la pièce Doris Darling (2012) de Ben Elton, Doris, l’héroïne lesbienne, est odieuse : elle flingue, par un cynisme bien calibré, tous les membres de son entourage… et le piège se retournera contre elle. Dans le film « Joe + Belle » (2011) de Veronica Kedar, Joe, l’héroïne lesbienne, est une jeune trafiquante de drogue très cynique. Dans la pièce Lacenaire (2014) de Franck Desmedt et Yvon Martin, Lacenaire rit toujours de tout et dans le sarcasme, y compris quand il s’agit de mort ou de crime. Dans le film « Respire » (2014) de Mélanie Laurent, Sarah, l’une des héroïnes lesbiennes, a un humour très cassant. Elle et sa copine Charlène nous offrent des « grands » de rires nerveux tout le temps. Dans le one-man-show Les Gays pour les nuls (2016) d’Arnaud Chandeclair, le narrateur homosexuel a la prétention de dire que les homosexuels ont toujours le mot pour rire : « Nous ne sommes jamais à court d’humour. » Mais en réalité, lui et ses amis passent leur temps à s’insulter l’air de rien : « On a beaucoup d’ironie sur nous-mêmes. » ; « Qu’est-ce que tu fous, connasse ? » ; « T’as dormi où, p’tite salope ? » ; « Non ! Non ! C’est de l’amusement. C’est de l’auto-dérision. »

 

Même entre amants homosexuels fictionnels, on observe beaucoup d’humour vache et narquois, basé sur l’humiliation mutuelle et les petits « pics » désagréables (« Je teste la force de ton amour pour moi – ou bien je te prouve mon amour – au point d’en devenir imbuvable et d’accepter que tu le sois avec moi ! ») : cf. le film « Giorni » (« Un Jour comme un autre » (2003) de Laura Muscardin, le film « I Love You Baby » (2001) d’Alfonso Albacete et David Menkes (avec l’humour pas sympa dans le couple Daniel/Marcos), etc. « Tu me casses les burnes, Paul Wood. » (Jack à son amant Paul, dans la pièce La Dernière Danse (2011) d’Olivier Schmidt) ; « C’était une blague. » (Engel juste après avoir fait son baiser volé à Marc, dans un élan homophobe, dans le film « Free Fall » (2014) de Stéphane Lacant) ; etc. Dans le téléfilm « Baisers cachés » (2017) de Didier Bivel, la photo de Nathan et de Louis s’embrassant secrètement à une soirée de jeunes circule sur les réseaux sociaux : Nathan fait croire que c’était un jeu, pour faire mentir la photo. « Quand j’ai embrassé ce garçon, c’était pour de rire. » (Nathan)

 

La méchanceté homosexuelle soi-disant « humoristique » (« Mais j’rigole ! Je te taquine ! ») dépasse le cadre du couple et s’élargit bien sûr à la sphère « amicale » et sociale. Tuer son opposant/amant par un jeu de mots bien senti est, aux yeux du héros homosexuel, un art de séduction fabuleux, une occasion d’auto-satisfaction parfaite ! « J’ai encore plein de sarcasmes en réserve. » (Arnold, l’un des héros homosexuels de la pièce En ballotage (2012) de Benoît Masocco) ; « J’ai la langue acérée, le verbe assassin. » (Charlène Duval dans son one-(wo)man-show Charlène Duval… entre copines, 2011) ; « Moi, j’aime l’acide, l’amer. » (idem) ; « Comme si, vers la quarantaine, les gays basculaient dans le cynisme. » (Bjorn, l’un des héros homosexuels du roman Riches, cruels et fardés (2002) d’Hervé Claude, p. 159) ; « Le cynisme, c’est l’humour des gens qui sont beaux. » (cf. une réplique de la pièce Les Gens moches ne le font pas exprès (2011) de Jérémy Patinier) ; « Il faut que je m’adapte. Aujourd’hui, c’est l’humour de ceux qui ricanent du malheur des autres qui marche. » (Pierre Fatus dans son one-man-show L’Arme de fraternité massive !, 2015) ; « Les gens, ils croient qu’on se marre chez les PD. Mais c’est pas vrai. On ne se marre pas. » (Loïc, homosexuel, dans le film « Pédale dure » (2004) de Gabriel Aghion) ; etc. Le personnage homosexuel est connu pour manier l’humour comme il donnerait des coups de griffes ou viserait sa victime au revolver à bout portant. Par exemple, dans la comédie musicale Encore un tour de pédalos (2011) d’Alain Marcel, « les fiottes pleines d’esprit acide » sont mises à l’honneur. Dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, Mourad, l’un des deux héros homosexuels, est grand fan de la cruauté cynique de la garce de l’histoire, Amande : « Mourad [l’homo] jubilait. Amande était une peste, mais sa méchanceté avait une drôlerie sans équivalent. Il suffisait de la lancer sur une piste, et elle démarrait au quart de tour, brossant des portraits comme une virtuose, se dépensant sans compter. » (p. 83) ; « Il était un inconditionnel d’Amande. Elle était pour lui le condiment sans lequel l’atmosphère aurait affreusement manqué de saveur. » (idem, p. 415)

 

Dans le film « The Boys In The Band » (« Les Garçons de la bande », 1970) de William Friedkin, c’est un florilège de coups bas entre amis et amants homosexuels qui se balancent des blagues cyniques dans une joute verbale destructrice pendant toute une soirée : « Cette folle est très amusante, non ? » (Michael par rapport à Harold, avec agressivité) Par exemple, la conversation entre Alan et Michael à propos d’Emory, le héros gay dont l’efféminement agace suprêmement Alan ne manque pas de sel :

Alan – « C’est son humour, j’imagine…

Michael – Il sait être drôle.

Alan – Oui… Si on trouve ça drôle… Il fait très tapette. »

 

À la surprise générale, le héros homosexuel ne rigole pas du tout, même quand il semble proposer quelque chose d’objectivement farfelu et de comique. « Il n’y a rien de comique [dans cette pièce], on ne rit pas une seule fois ; c’est pervers, c’est tout. » (la Comédienne dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi) ; « Vous plaisantez toujours sur des choses où il n’y a pas de raison de rire. » (Antonietta s’énervant contre son ami homosexuel Gabriele, dans le film « Una Giornata Particolare », « Une Journée particulière » (1977) d’Ettore Scola) ; « Une plaisanterie banale se termine tragiquement. Tu m’as griffé. » (Gabriele parlant à Antonietta, idem) ; « Il m’a bloqué direct. Zéro Humour. » (Jérémy Lorca parlant de ses amants homos qui n’ont aucun humour sur les sites de rencontres, dans son one-man-show Bon à marier, 2015) ; etc. Plus susceptible qu’il ne le montre, il se sert parfois du prétexte de l’humour pour violer à son tour ceux qui l’ont/l’auraient agressé. Par exemple, dans le film « Priscilla, folle du désert » (1995) de Stephan Elliot, l’amusant travesti Félicia finit par agresser les occupants du bar qui se sont moqués de lui. Dans le film « Ma vraie vie à Rouen » (2002) d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau, Étienne, le héros homosexuel, filme sans arrêt le couple Vanessa-Ludovic « pour de rire » jusqu’au moment où il obtient leur rupture. Dans le film « Where The Truth Lies » (« La Vérité nue », 2005) d’Atom Egoyan, un duo comique, Lanny Morris et Vince Collins, très connu aux États-Unis, est lié à un meurtre d’une femme découverte morte dans leur suite.

 

Par exemple, dans la pièce Et Dieu créa les fans (2016) de Jacky Goupil, Tom, le fan de Mylène Farmer, est très susceptible et ne rigole pas du tout : « On ne fait pas d’humour sur la Farmer ! »
 

L’« humour » du protagoniste homosexuel se radicalise quelquefois en système politico-économique dictatorial, sous couvert paradoxalement de lutte « anti-fasciste » et de légèreté comique vengeresse : « Quand Rakä ramassa des pierres pour casser les vitraux de la Sainte-Chapelle, je l’imitai ; nous éclatâmes tous de rire, laissant échapper notre angoisse. » (Gouri, le narrateur bisexuel du roman La Cité des Rats (1979), p. 90) Par exemple, dans la pièce En circuit fermé (2002) de Michel Tremblay, Nelligan critique à juste titre l’invasion médiatique des humoristes (qu’il appelle « les niaiseux ») dans le milieu de la télé, au détriment des émissions sérieuses ou culturelles qui font moins recette : « Ce sont les nouveaux curés de la télé. » ; Robert, le producteur, dit quant à lui qu’il « est là pour faire de l’argent avec le rire ». Le masque de l’humoriste homosexuel cache bien souvent le visage du tyran aux méthodes pas drôles du tout !

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

a) Les membres de la communauté homo se croient ou sont crus plus drôles que les autres :

Très souvent, les personnes homosexuelles se croient ou sont crues plus drôles et plus libérées que les autres. « Beaucoup d’homosexuels possèdent un sens critique aigu, parfois même une tournure d’esprit satirique et anti-conformiste, qui découlent en grande partie de leur homosexualité. » (Marc Daniel, André Baudry, Les Homosexuels (1973), p. 68) ; « La parodie, signe à elle d’une certaine liberté d’esprit, s’impose comme le genre le plus queer des Lumières britanniques. » (François Cusset, Queer Critics (2002), p. 45) ; « La comédie, c’est notre meilleure arme pour faire changer les choses. » (Lea Delaria, lesbienne, dans le documentaire « Tellement gay ! Homosexualité et Pop Culture », « Out » (2014) de Maxime Donzel) ; « Aujourd’hui, c’est moi qui vais rigoler à gorge déployée » (Linn, jeune homme brésilien travesti en femme, dans le documentaire « Bixa Travesty » (2019) de Kiko Goifman et Claudia Priscilla) ; etc. Par exemple, dans le documentaire « Les Français et le rire » (2013) de Stéphane Bégoin sur la chaîne France 5, « les » homos sont présentés comme les tenants de l’humour, les précurseurs d’une nouvelle légèreté.

 

Par exemple, il existe en France une association homosexuelle de convivialité baptisée Les Mâles Fêteurs. Et on compte parmi les artistes homosexuels un certain nombre d’humoristes célèbres : Muriel Robin, Pierre Palmade, Graham Chapman (des Monty Pythons), Marc-Olivier Fogiel, Élie Kakou, Thierry Le Luron, Jarry, Philippe Jullian, Laurent Ruquier, Jennifer Saunders et Dawn French, Michel Heim, Shirley Souagnon, etc. Les personnes homosexuelles sont connues pour être les « maîtres du délire » : « Ils mettent une ambiance de dingue dans mes concerts ! » (la chanteuse Zazie en parlant des individus homosexuels, dans la revue Égéries, n°1, décembre 2004/janvier 2005, p. 24) Dans « leurs » boîtes, on s’y amuserait, paraît-il, plus qu’ailleurs.

 

Certains créateurs homosexuels forcent d’ailleurs leur public à ne considérer leurs œuvres que comme de simples bouffonneries sans prétention et sans interprétation à tirer. Des chefs-d’œuvre de dérision. Par exemple, dès le début de la pièce L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer (1971) de Copi (dans la mise en scène de Cyrille Laïk et Suzanne Llabador en 2010), la comédienne qui joue Irina nous prévient que nous allons assister à un spectacle qui n’est qu’une « énorme blague ».

 

L’humour et le rire seraient l’apanage de l’homosexualité : « Être gay ne se résume pas à parler d’homophobie, de Sida et d’homoparentalité. Nous revendiquons le droit à la légèreté. » (Franck Besnier dans « L’Édito » du magazine Égéries, n°1, décembre 2004/janvier 2005, p. 3) ; « Je m’emmerde dans les dîners d’hétéros, ça manque d’humour. » (Claude, homosexuel, cité dans l’autobiographie Le Privilège des jonquilles, Journal IV (2006) de Pascal Sevran, p. 16)

 

Certains créateurs bobos bisexuels se payent souvent le luxe d’être triviaux (… et ça ne fait rire qu’eux), car leur instrumentalisation de la thématique de l’homosexualité se pare de militantisme. Par exemple, dans « La Vie d’Adèle » (2013) d’Abdellatif Kechiche, je pense à la blague (la seule du film) potache sur les huîtres, symboles saphiques cousus de fil blanc et graveleux. Adèle, qui n’aimait pas les huîtres, finit par les aimer (ha ha ha, qu’est-ce qu’on rigole…). Rire (ou faire rire) avec des choses étiquetées « incorrectes et choquantes » par le bisexuellement et le boboïsement correct, c’est (se) donner l’illusion d’un engagement et d’un héroïsme.

 

À en croire les critiques gays friendly (souvent homosexuels eux-mêmes), l’humour qu’emploient les héros homosexuels et transgenres, ou les créateurs homosexuels, serait « désopilant », « tout-puissant », « jubilatoire », « génial », « révolutionnaire », « queer » : « L’humour, chez Copi, est le plus radical des garde-fous contre la pédanterie. » (Marcial Di Fonzo Bo dans l’article « Le plus Bo des Argentins » de Franck Sourd, sur le journal Les Inrockuptibles, daté le 30 mars 2005) ; « J’ai toujours trouvé que la profession dite d’‘humoriste’ avait quelque chose de borné. Pourtant Copi empruntait les sentiers de l’humour et si en chemin on se prenait à frissonner c’était peut-être bien d’être confronté soudain au sentiment de l’absolu ! » (Myriam Mézières dans la biographie du frère de Copi, Jorge Damonte, Copi (1990), p. 77) ; « Doué pour tout, Copi. L’humour et la vie surtout. » (cf. l’article « Copi, à jamais pas conforme » d’Armelle Héliot, dans le journal Le Quotidien de Paris publié le 15 décembre 1987) ; « Un rire désespéré et libératoire celui qui traverse tout le théâtre de Copi » (cf. l’article « Le Rire désespéré de Copi, la folie totale d’Eva Perón » de Brigitte Salino, dans le journal Le Monde publié le 5 mars 2006) ; « La transgression, c’est toujours quelque chose qui m’intéresse. Dans la vie. Dans mon travail. Et c’est quelque chose que j’aime dans la culture gay en général. C’est de vraiment twister les choses, de les rendre différentes. Et en fin de compte qu’arriver à coder quelque chose, je trouve que c’est assez drôle. » (Michel Gaubert interviewé dans le documentaire « Somewhere Over The Rainbow » (2014) de Birgit Herdlitschke, diffusé en juillet 2014 sur la chaîne Arte) ; etc. Et paradoxalement, ces adjectifs sont employés par une élite petite-bourgeoise de pseudos artistes iconoclastes bisexuels sans humour, qui préfère jouer la comédie de l’extase euphorique et dithyrambique plutôt que de reconnaître qu’elle crée des œuvres « avant-gardistes » qui emmerdent tout le monde et font à peine sourire… On en a un bon exemple avec la troupe de théâtre contemporain parodiée par les Inconnus, qui pense avoir de l’humour, alors que rien de ce qu’elle présente ne peut objectivement déclencher l’hilarité.

 

 

« J’aime et je me gausse quand personne ne ri(rai)t : mon rire est politique et minoritaire/pro-minorités. » Pour illustrer cette idée, je revois les rires forcés et satisfaits de certains spectateurs bobos au moment de la représentation – minable plus que blasphématoire – de la pièce épate-bourgeois Golgota Picnic (2011) de Rodrigo García au Théâtre du Rond-Point à Paris. Sans être des ricanements, ce type d’esclaffements ne sont pas des rires francs, mais rien que des rires intentionnalisés, surpolitisés, surchargés de paraître, de snobisme, de jugements, d’ignorance, étant donné que ce qu’on regarde est de la pure provocation adolescente. C’est « l’affreux rire de l’idiot » dépeint par Arthur Rimbaud dans son poème « Une Saison en enfer » (1873), un spasme mécanique, poussé, agressif, hystérique parfois, conquérant, qui se croit – malgré le gouffre d’ignorance qu’il traduit – plus intelligent et distingué que les autres.

 

Les individus homosexuels sont les premiers à croire en leur réputation d’« humoristes révolutionnaires ». D’ailleurs, ils présentent souvent leur propre « esprit comique » comme une grâce divine, inattaquable et indétrônable : « Le clown, il peut tout être. Le clown, il est au-delà. » (la femme transsexuelle F to M, dans le documentaire « Le Genre qui doute » (2011) de Julie Carlier)

 

En réalité, l’humour employé est beaucoup plus trivial et nu qu’il n’y paraît. C’est souvent par le biais de la blague potache cochonne que s’exprime le mieux le calembour « décalé et ravageur » du plaisantin homosexuel. On entend souvent de sa part la même ironie salace, dans laquelle les sous-entendus sexuels, tirés par les cheveux, s’enchaînent à une cadence infernale. Et il faut bien reconnaître que, le temps d’un week-end, d’un show travesti, d’une « soirée délire » entre potes, ou d’un défilé de Gay Pride, les métaphores filées « en dessous de la ceinture », le jeu grandiloquent de la superficialité kitsch, et les références à la vulgarité télévisuelle bon marché, sont soit touchants, soit carrément à mourir de rire ! 24h/24, et en amour, c’est une autre affaire… mais à petite dose, et dans le cadre chaleureux de l’« amitié sans prise de tête », ça reste franchement sympa et convivial. L’humour facile et déréalisé est exactement à l’image du désir homosexuel : sur le coup, il peut être objectivement efficace, déclencher émotions et fous rires en cascade une fois que nos nerfs sont lancés et chauffés. Mais efficacité et contenu ne sont pas nécessairement synonymes…

 
 

b) Le clown triste :

La réputation d’humour des comiques homosexuels est à nuancer et à revoir fortement à la baisse une fois qu’on regarde les faits, la durée, le sens, et ce qui est construit en amour. Ils parent souvent leur humour de « second degré », d’autoparodie, de caricature, ou d’une carcasse de suffisance narcissique tellement excessive qu’on doute de l’humilité de leur démarche : « Tu es marié ? Quelle horreur ! » (Jean-Luc, 27 ans, homosexuel, s’adressant à un homme qui lui plait, dans l’essai Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970) de Jean-Louis Chardans, p. 74) Beaucoup d’entre eux, quand ils sortent une blague, ne « déconnent pas tant que ça » : ils prêchent le faux pour savoir le vrai, balancent une blague dont on ne sait pas si c’est du lard ou du cochon (« Je te tripote, mais c’est pour de rire, tu sais : je suis très tactile. »), et pencheront du côté sérieux ou du côté ludique que décidera leur auditeur : leurs calembours expriment souvent un test, un manque d’assurance et de liberté, un attachement au desiderata des autres, une démission, une faiblesse, une soumission, une angoisse de ne pas être aimé et cru. On ne les a tellement pas crus dans leur adolescence !

 

Par exemple, un film comme « Boys Like Us » (2014) de Patric Chiha a la prétention d’être une comédie légère, mais il nous raconte des histoires existentielles tellement pathétiques et vouées à l’échec, à travers le parcours amoureux des trois potes homos Nicolas, Gabriel et Rudolf, qu’il semble que le réalisateur et ses personnages se retrouvent à s’auto-parodier eux-mêmes. Autre exemple : dans le one-man-show Tout en finesse (2014) de Rodolphe Sand, l’humour noir y est tellement présent que le spectateur sent une auto-détestation sous-jacente chez le comédien, empêchant de rire de bon coeur. Dans son one-man-show Bon à marier (2015), Jérémy Lorca pratique l’humour grinçant typiquement gossip gay.

 

À la longue, l’humour porté par une majorité d’individus homosexuels suinte la vanité, la prétention, la bêtise, le manque d’inventivité, le manque d’amour de soi et des autres, l’impression de ne pas être pris au sérieux. « Les homosexuels sont, dit-on, fort peu drôles, exception faite des cas où ils se miment eux-mêmes avec exagération. » (Jean-Louis Chardans, Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970), p. 24) ; « On dira que Grand-Guignol et folinguerie sont les masques de la pudeur de Copi. Soit. L’ensemble cependant, drame compris, constitue une amusette assez anodine, même si elle peut scandaliser encore quelques boétiens attardés. Cette amusette, drôle au début, ensuite s’éternise et s’appesantit. Elle ressortit au genre du théâtre pour copains, celui qu’on fait entre soi, dans le grenier, les soirs de nouvel an précisément. Mais on éprouve quelque gêne aussi à voir les homosexuels, au théâtre comme à la ville, non seulement se complaire à leur propre dérision (que les bien-pensants charitables diront « émouvante » ou tragique) mais surtout se conformer à l’image que les autres se font d’eux : des monstres assez dérisoires. Ces minauderies sophistiquées, ces hanches tortillées, ces piaillements appliqués, assortis de la drogue, de l’hystérie et de l’infanticide – avec tout l’humour noir qu’on voudra, celui qu’on reconnaît volontiers à Copi – n’amusent que deux sortes de gens : les copains et les poujadistes. Cela fait, il est vrai, de nombreux Français. » (cf. l’article « La Tour de la Défense de Copi : La Cage aux folles version rive gauche » de Gilles Sandier, dans le journal Le Matin de Paris, publié le 26 novembre 1981) ; « Tu es toujours en train de prendre les choses à la légère, de te moquer tout le temps. » (André reprochant à son amant Laurent son inconstance, sa mollesse et son indifférence amoureuse, dans le film « Le Deuxième Commencement » (2012) d’André Schneider) ; « J’ai été mal dans ma peau jusqu’à l’âge de 20 ans. Je me trouvais moche, je ne plaisais pas. J’ai vite compris qu’il fallait que je séduise par autre chose que mon physique. J’avais l’humour caustique, un peu anglais. J’étais vieux à 20 ans et jeune à 40, l’âge où j’ai commencé à déboutonner mon corset. » (Stéphane Bern, Paris Match, août 2015) ; etc.

 

En ce qui concerne ma propre expérience et mon ressenti de l’ambiance qui règne dans les cercles relationnels LGBT (y compris ceux qui se disent « hors ‘milieu’ »), je dirais que globalement, j’ai rencontré quelques personnes homosexuelles individuellement/amicalement très drôles (voire hyper drôles), mais dès qu’elles étaient en couple homo ou qu’elles cherchaient à croire à ce dernier, elles devenaient pathétiques, compliquées, vulgaires et langues-de-pute. Parmi les humoristes qui se présentent ouvertement comme « homosexuels », je me rends compte que les rares qui arrivent vraiment à faire rire un large public sont ceux qui ont un minimum de recul sur leur désir homosexuel, qui en soulignent les ambiguïtés, et qui ne le justifient pas (c’est-à-dire très peu de gens, au final ! : Océane Rose-Marie, pour ne citer qu’elle, fait partie des rares exceptions). Dès qu’un humoriste tente de justifier d’une identité ou d’un amour homosexuel, son sens comique s’éteint à petit feu ou dégouline en naïveté guimauve, en vulgarité facile ou en militantisme gonflant.

 

Avec les « soirées pétasses » entre amis que j’ai vécues, notamment dans ma période étudiante angevine (en 2002-2003), je me suis bien amusé, je le reconnais. Mais au bout du compte, on n’abordait tellement pas de sujets profonds ni nos drames personnels (si on le faisait, c’était purement factuel, et dans la confidence adolescente de déboires sentimentaux non-analysés), on parlait tellement peu de nous-mêmes, on jouait tellement à se fuir dans la superficialité, que je crois qu’on ne se comprenait pas vraiment. Rares sont les fois où j’ai eu la chance de recevoir des conseils solides et avisés de la part de mes « potes » homosexuels pratiquants. Certes, avec eux, on a en commun ce sens du ridicule assumé, ce goût de la critique acérée, le plaisir de la fête. Et ça fait du bien, dans les cercles relationnels homos, de « se lâcher » sans complexe, de médire pour ne rien dire, de « s’éclater », de partager des goûts étonnamment communs, de devenir quelqu’un d’autre et d’enfiler le masque du carnaval de temps en temps. Mais sur la durée, du point de vue existentiel, de l’Amour, de la profondeur, de l’amitié profonde et solide, ou même de la foi, ça ne comble pas. Ça peut même foutre le cafard, car on se sent isolé, incompris, et en décalage, quand bien même on soit parfois entouré des bras de « son homme » et de la compagnie de nombreux amis gay friendly à l’humour familier (mais si peu chaleureux !).

 

Ça va vous paraître curieux, ce que je vais vous dire, mais ma référence d’humour aimant, c’est mon propre père. Mon papa, espagnol d’origine, il n’est pas bête du tout (puisque c’est un homme de Dieu), mais ce n’est pas un intello. Son humour n’est pas raffiné comme l’attendent certains individus bobos et pseudo « lettrés », qui ont la « beauf attitude » en horreur. Il a au contraire l’humour facile. Il adore les spectacles de clowns, et les chutes Vidéo Gags le font hurler de rire, c’est vous dire ! Il est bon public, mais uniquement à partir du moment où c’est facile à comprendre, ouvert à tous, où on ne se moque de personne, où tous les gens impliqués dans la blague ressortent vainqueurs. Sinon, il décroche, fait répéter les blagues parce que les calembours étaient trop privés, trop rapides ou trop cyniques. Et maintenant, quand je me retrouve seul dans un groupe d’amis et de connaissances où j’imagine que mon père serait humoristiquement largué, je me sens hyper mal à l’aise, en dépit de la qualité parfois objective des bons mots qui fusent entre les invités. Je vois mentalement comment mon père rirait ou ne rirait pas s’il était là. Et ça décide de ma état d’humeur/de rire en société. Pour rire de bon cœur, j’ai besoin qu’il y ait de l’amour universel, de la bienveillance, de l’ancrage dans le Réel… chose que je ne sens pas du tout dans les groupes relationnels homosexuels, ou dans la personnalité du sujet homosexuel pratiquant.

 

En réalité, le rire homosexuel semble plus mécanique que justifié par la liberté, l’intelligence humaine, la claire conscience de ce qui amuse. Par exemple, dans le documentaire « L’Atelier d’écriture de Renaud Camus » (1997) de Pascal Bouhénic, l’écrivain Renaud Camus arbore un sourire très crispé. Et pour ma part, je vois rarement des personnes homosexuelles aimer rire de toutes leurs dents, de bon cœur.

 

Quand les individus homosexuels rient ou font rire, c’est en général lié au désir de se fuir soi-même, d’être un objet esthétique, de devenir robot, donc finalement au désir de mourir. Ils provoquent le fou rire, comme l’explique très bien Bergson qui a écrit sur les liens entre l’humour et le « devenir objet », parce qu’ils deviennent glaçants et irréels. Par exemple, lors de la représentation de la pièce Jerk (2008) de Dennis Cooper, le marionnettiste Jonathan Capdevielle est constamment pris d’hilarité nerveuse, censée passer pour spontanée, alors que ce qu’il raconte est absolument macabre et violent.

 

« Le Possédé. Comme tel, il souffre. Tout ce qui ne lui plaît pas le fait tellement saigner qu’il porte plainte ; mais il jouit encore tellement lorsqu’il porte plainte qu’il est incapable de se voir en train de porter plainte et de rire de lui-même. C’est ainsi qu’il est comique, d’un douloureux comique que plus personne n’ose nommer ainsi. C’est un comique de doléance, comme il y a un comique de répétition, et ce nouveau comique, absolument inconnu des anciennes littératures, est souvent très réussi. » (Philippe Muray, Festivus festivus : Conversations avec Élisabeth Lévy (2005), p. 71)

 

Pendant leurs show d’imitations parodiques, certaines personnes homosexuelles arborent un sérieux et une attitude stoïque qui contrastent complètement avec leur intention d’amuser la galerie. « Le voging, c’est une façon d’être sérieux. » (Kassandra Ebony, le transgenre M to F, dans le documentaire « Let’s Dance – Part I » diffusé le 20 octobre 2014 sur la chaîne Arte) Cela me marque particulièrement lors des play-back travestis (les garçons qui imitent par exemple les chorégraphies de Mylène Farmer montrent une application et un sérieux qui laissent songeurs, qui font sourire jaune : on a l’impression qu’ils rient intérieurement très peu), ou bien lors des « happening » osés des hommes transsexuels taillés comme des mannequins de haute couture pendant les Gay Pride et les soirées en boîtes (on les voit, perchés sur leurs hauts talons aiguilles d’échassier, rentrer dans des magasins, mettre une ambiance de folie… mais eux restent paradoxalement impassibles, concentrés à 100% dans leur rôle de duchesse hautaine décalée). Le masque de fer créé par l’inconscience et la haine de soi… ça me scotche toujours autant !

 

Dans le one-woman-show Mâle Matériau (2014) d’Isabelle Côte Willems, lorsque la narratrice transgenre F to M se fait un pénis avec un préservatif qu’elle rembourre de coton (pénis artificiel surnommé « le paquet »), le public observe qu’elle ne plaisante pas tant que ça, en réalité.
 

Comme l’humour homosexuel n’est pas le fruit d’une vraie liberté mais d’une soumission aux images médiatiques déréalisantes, fatalement, il rend souvent mélancoliques les sujets homosexuels. Derrière l’humour et après la fête homosexuelle, il y a souvent le revers de médaille de la tristesse. « Copi dans la vie avait l’air triste. Comme beaucoup de grands comiques. » (cf. l’article « Mort de Copi » de M. N., dans le journal Le Figaro, publié le 15 décembre 1987) ; « En fait, je n’aime pas aller au Cargo [ancien nom d’un bar gay de la ville d’Angers]. L’ambiance festive me plait et parler ‘homo’ m’est utile, mais le côté pathétique des homos me déprime. Je me sens totalement en décalage, perdu dans tout ça, noyé dans cette souffrance sous-jacente. » (cf. un extrait d’un mail qu’un ami homo de quarante ans m’a écrit en 2003)

 

Pour nier leur mal-être existentiel ou leurs souffrances, beaucoup de personnes homosexuelles usent de l’humour, ce dernier étant l’un des remparts humains les plus crédibles et les plus « innocents » qu’offrent les bonnes intentions. En effet, plutôt que de reconnaître simplement que « quelque chose ne va pas », elles préfèrent s’esclaffer de rire pour montrer à leur interlocuteur qu’elles ne sont pas aussi folles – ou qu’elles sont bien plus folles ! – qu’il ne le croit. Mais une blessure mal soignée ou ignorée risque toujours de se réveiller et de s’étendre au moment où l’on s’y attend le moins. Et là, l’humour a ses limites.

 

La menace de l’humour autocentré guette les personnes trop gays friendly ou pro-pratique homosexuelle (comme le montre la juste réprimande de Laurent Ruquier face aux Lascars Gays en 2013).

 
 

c) Le clown violé et souvent violent :

Je vous renvoie avec insistance à la partie « Jeu virant au drame » du code « Jeu » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels.

 

La particularité de l’humour employé par un certain nombre de personnes homosexuelles, c’est qu’il n’est ni contrôlé ni libre, qu’il est souvent accidentel, et donc potentiellement emprisonnant et agressif. Par exemple, avec l’excentrique Pierre Loti, on passait de la bouffonnerie au goût très sérieux et obsessionnel de la reconstitution minutieuse d’ambiances atemporelles. De même, la folie travaillée et rigolote de Salvador Dalí était pourtant très « premier degré » et vénale. Et l’armée japonaise d’opérette de Yukio Mishima, que personne ne prenait au sérieux, s’est révélée finalement un délire violent et dramatique pour son fondateur.

 

L’humour surréaliste homosexuel, par définition, n’est pas maitrisé. Celui qui le pratique pense que non, car il programme le fait de ne pas programmer. Mais au final, cela revient au même : ce n’est pas parce qu’on met de la volonté dans le hasard, de la conscience dans la pitrerie accidentelle, qu’on y met pour autant de la liberté et de la qualité. Ce n’est pas un hasard si le « troisième degré », dans le registre humoristique, n’existe pas, et équivaut, même si ça ne fait pas plaisir à celui qui le revendique, à un « premier degré ».

 

Par exemple, dans le film « Les Garçons et Guillaume, à table ! » (2013) de Guillaume Gallienne, l’homosexualité, en tant qu’identité et qu’acte, est déproblématisée, montrée comme touchante, exotique, rigolote, sensible : ce n’est pas du tout ça dans la réalité. Il n’y a quasiment aucune interprétation ou dénonciation de la violence ou de la souffrance des personnages. C’est du « Amélie Poulain » à la sauce gay, sans la moindre remise en cause du mode de vie homo. Gallienne ne dénonce pas grand-chose : il dit « Chacun son parcours : voici le mien. » Il n’est pas allé bien loin : il s’est défaussé. Rien n’est dramatisé (isolement amical, calvaire au collège et à l’armée, tentative de suicide, dictature incestueuse maternelle, tentative de meurtre par le frère, plan cul qui se finit en « touze » et en viol, désenchantement amoureux, crise de la personnalité, absence paternelle, cure psychanalytique, etc.) alors que ce qui est raconté est objectivement grave. Ce film ne joue pas son rôle. Il lisse et police tout dans la sensiblerie éthérée et dans l’auto-mise en scène parodique. L’homosexualité et l’hétérosexualité sont totalement banalisées. Cela rend ce film, qui à bien des égards pourrait paraître touchant, pathétique.

 

Les personnes homosexuelles se prennent bien plus au sérieux qu’elles ne le pensent. Dans toute blague humaine, il y a toujours un fond de vérité… et les communautaires interlopes ne dérogent pas à cette règle ! Par exemple, les acteurs soi-disant « hétéros » qui ont joué le temps d’un film le « délire travesti », ou un rôle homosexuel, sont souvent très sérieusement homosexuels dans la vraie vie (je pense notamment à John Travolta, à Emmanuel Moire, à Greta Garbo). Plus le délire comique d’un individu homosexuel s’éternise ou se systématise, plus il s’actualise, ou bien indique en général un drame, un profond mal-être existentiel.

 

 

Il y a sous une forme de dérision l’expression d’un sentiment de vivre dans un monde dérisoire, un sentiment de vacuité : « Le monde entier amusait Copi, le langage l’amusait, sa propre manière de l’estropier en français ou en italien, tout comme les accents divers de ses amis de langue espagnole. » (cf. l’article « Le Petit Sommeil », préface de Giovanni Gandini, dans le recueil d’illustrations Un Livre blanc (2002) de Copi, p. 10)

 

Le pathétisme de l’humour du sujet homosexuel dit souvent une grande souffrance existentielle : « Une parodie est toujours une manière de se moquer, mais d’affirmer en même temps que quelque chose est sérieux. » (Michel Balmont); « La tragédie parfois revient, mais comme farce. » (Roland Barthes, Roland Barthes par Roland Barthes (1975), p. 85) ; « Bizarre ? Vous avez dit bizarre ? Le jeu, toujours désarçonnant, relève ici de la provocation surréaliste. Une sorte de facétie pirandellienne (l’acteur à la recherche d’une identité) en forme de clownerie onirique. Telle est la nature de Copi, et son humour : bariolé et dérangeant. Avec, au cœur, une angoisse d’enfant perdu. Une gentillesse portée sur la mort et l’érotisme, Eros et Thanatos, étroitement liés. » (cf. l’article « La Nuit de Madame Lucienne : Exercices de style » de Pierre Marcabru, publié dans le journal Le Figaro, le 23 mars 1986)

 

Par exemple, dans le documentaire Et ta sœur ! (2011) de Sylvie Leroy et Nicolas Barachin, on voit bien que les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence occupe un double rôle de clowns et de pleureuses. De même, dans l’article « Copi, blagueur et douloureux » de Pierre Marcabru sur le journal Le Figaro daté du 27 octobre 2001, le dramaturge argentin Copi est défini comme un « humoriste désespéré ». Dans le documentaire « Bixa Travesty » (2019) de Kiko Goifman et Claudia Priscilla, Linn et Jup, les deux amis travestis, singent des rires sardoniques démoniaques ininterrompus.

 

Faites un tour sur les sites de rencontres homos sur Internet, et vous verrez combien l’humour y est soit absent, soit pesant et complètement sclérosé par la drague ou la légèreté des ambitions. Tant qu’il n’y a pas de recherche de Vérité, de reconnaissance de ses propres souffrances, ni le minimum de gratuité de l’amitié désintéressée, difficile de tomber sur des gens drôles et simples à la fois. Je vous mets au défi de m’en trouver !

 

Je me méfie de l’hilarité ou du côté « pince-sans-rire » du masque du clown homosexuel. Et je ne suis pas le seul ! « Cocteau souffrait énormément, et déguisait cette souffrance sous les calembours. » (Pierre Bergé cité dans l’article « Cocteau est aujourd’hui le plus moderne » de Gérard de Cortanze, sur le Magazine littéraire, n°423, septembre 2003, p. 39) ; « Le plus difficile pour moi était d’avoir à côtoyer toute la journée de vrais travestis. Ces garçons étaient très gentils, touchants, sensibles et généreux. Ils arrivaient le matin, après avoir joué leur spectacle la nuit dans un cabaret, ils étaient blêmes, le cheveu triste, pas maquillés. Je les entendais parler entre eux de leurs problèmes quotidiens, de leurs amants, de leurs menus tracas, on sentait en eux un désespoir, un malaise permanents. Ils semblaient vraiment seuls, abandonnés. Et, malgré toute leur gentillesse et leurs attentions, je me sentais sur une autre planète, je ne parvenais pas à être à l’aise. » (Jean-Claude Brialy, Le Ruisseau des singes (2000), p. 391) ; « En vieillissant, ils deviennent effrayants, leurs tics se multiplient, leurs rides se creusent : ce qui hier encore, faisait rire, avec les ans, donne la nausée. » (Jean-Louis Chardans, Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970), p. 39) ; « Ces gens sont douloureux ; ils portent une part de l’humaine souffrance. » (cf. l’article « La Tour de la Défense de Copi : La Cage aux folles version rive gauche » de Gilles Sandier, dans le journal Le Matin de Paris, publié le 26 novembre 1981)

 

Le rire homosexuel cache parfois le fantasme de viol/de mort. « Dieu t’a déjà punie, tu as un cancer. » (une des trois tantes d’Alfredo Arias dans l’autobiographie de ce dernier, Folies-Fantômes (1997), p. 148) ; « Ce génie pour la découverte de formes absurdes, tragi-comiques de l’art théâtral fonctionnait comme une sorte de baume qui cicatrisait les blessures causées par ces rencontres violentes. » (Alfredo Arias parlant de son ami Copi, idem, p. 16) ; etc. Par exemple, le romancier Jean-Louis Bory, le clown affable et taquin qui amusait constamment la galerie à l’émission radiophonique du Masque et la Plume, a fini par se suicider. Je pense aussi aux nombreux rôles mélodramatiques choisis par l’humoriste lesbienne Muriel Robin. Dans le registre musical cette fois, Bola de Nieves, ou bien encore Charles Trénet, sont décrits comme des « hommes tristes qui chantaient joyeux » (par exemple, la chanson entraînante « Je chante » de Charles Trénet évoque le suicide). Je retrouve ce visage de clown riant despotique chez le présentateur télé Laurent Ruquier. Dans le documentaire « Nous n’irons plus au bois » (2007) de Josée Dayan, Bambi, le fameux artiste transsexuel M to F, raconte avec un visage toujours souriant et un humour ravageur les drames pourtant nombreux de son existence.

 

Généralement, le rire utilisé dans la communauté homo agit comme un paravent du viol, de l’inceste, de la haine de soi, de la mort ou de la vieillesse : « J’ai cru que c’était une blague, une espèce de farce. Un épouvantail. » (le cycliste qui a découvert le corps inanimé de Matthew Shepard, battu à mort, dans la docu-pièce Le Projet Laramie (2012) de Moisés Kaufman) ; « Quand j’ai commencé ce travail, je pensais que Wilde était un écrivain amusant, mais à présent je sais que ce n’est pas le cas. Tous ses personnages vivent dans la terreur d’être découverts. » (Neil Bartlett, Who Was That Man ? A Present For Mr Oscar Wilde, 1993)

 

Comme l’individu homosexuel ne veut pas regarder sa réalité souffrante en face, ni la douleur de ceux qui l’entourent, il lui arrive de se servir de l’humour comme d’un système de censure redoutable, d’un poignard, d’un instrument de viol, pour se venger de ceux qui ont osé identifier sa blessure ou ses actes mauvais : « L’humour est l’arme de la folle camp. » (Esther Newton citée dans l’essai Folles de France (2008) de Jean-Yves Le Talec, p. 255) ; « C’était un gentil […]. Un cœur, Copi. Un amour d’être humain, tendre et insolent, généreux et féroce, sarcastique et désespéré… » (cf. l’article « Copi, à jamais pas conforme » d’Armelle Héliot, dans le journal Le Quotidien de Paris publié le 15 décembre 1987) ; « Ma grand-mère, un bon écrivain de théâtre, riait comme une folle quand je lui lisais mes pièces. Elle voyait en son petit-fils une méchanceté qui lui était propre […] une certaine méchanceté pour critiquer les autres. […] J’avais 16 ans quand elle est venue voir ma première pièce représentée, avec les meilleures comédiens argentins. Une des vieilles comédiennes avait été sa maîtresse. » (le dramaturge argentin Copi, cité dans l’article « Entretien avec Michel Cressole : Un mauvais comédien, mais fidèle à l’auteur » de Michel Cressole, sur le journal Libération du 15 décembre 1987)

 

Avec les « humoristes » bobos homosexuels, on peut passer de la blague et du sourire doucereux à l’agression, en une fraction de seconde. Par exemple, en 1979 à San Francisco (États-Unis), un groupe de comédiens et d’activistes, baptisé les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence, a eu l’idée de se déguiser en religieuses et de défiler dans les quartiers gay de la ville en faisant des pitreries… mais leur comédie « humoristique », matinée de prévention et de solidarité, louvoie presque systématiquement avec la vulgarité, le blasphème, la provocation, l’agressivité et le totalitarisme intellectuel.

 

La force comique que l’individu homosexuel met en place n’est généralement ni sociale ni véritablement conviviale. C’est plutôt un humour personnel, autistique, caustique, narcissique, fait de private jokes seulement compréhensibles à une minorité de cyniques comme lui. Un humour qui n’exorcise rien, en dépit du fait qu’il soit noir et qu’il parle ouvertement de souffrance, de mort, de sexe, de maladie. « Son humour n’unit pas, il divise. » (cf. l’article « Copi, blagueur et douloureux » de Pierre Marcabru, dans le journal Le Figaro, le 27 octobre 2001) ; « J’ironise un peu sur tout. » (le dramaturge Jean-Luc Lagarce dans son Journal, 1992) ; « un sourire au coin des lèvres aussi chargé d’amitié que d’ironie » (Jorge Lavelli décrivant le dramaturge Copi, dans la biographie du frère de Copi, Jorge Damonte, Copi (1990), p. 29) ; « Quand on est très loin, on imite, on prend les influences sans problème. Plus tard, que reste-t-il de tout cela ? Rien. Sinon une certaine méchanceté pour critiquer les autres. » (Copi parlant de lui-même dans l’article « Copi : Le Théâtre exaltant » (1983) de Michel Cressole, p. 53)

 

Par exemple, lors de sa conférence du 18 novembre 2010 « Différences et médisances » autour de la sortie de son roman L’Hystéricon, le dandy-romancier Christophe Bigot parle de « sauver la médisance » : « Il y a du brillant dans le père siffleur. » dira-t-il ; « J’ai pas mal de tendresse pour Amande, le personnage de la garce dans L’Hystéricon. » ; « J’aime l’humour british. » D’ailleurs, Les Médisances a failli être le titre du roman.

 

Brigitte et Josiane (Benoît Dubois & Thomas Vitiello : les Mauvaiiises)

 

Même entre amants homosexuels, on observe beaucoup d’humour vache et narquois, basé sur l’humiliation mutuelle et les petits « pics » gratuits, enfermants, désagréables : « Notre art est fondé sur l’humiliation en public. Nous nous traitons de merdes ou de salauds. » (Gilbert et son amant George, cités dans l’article « Gilbert and George » d’Élisabeth Lebovici, sur le Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes (2003) de Didier Éribon, p. 222) Par exemple, dans le documentaire « Pierre Louÿs : 1870-1925 » (2000) de Pierre Dumayet et de Robert Bober, André Gide décrit Pierre Louÿs comme un « mauvais farceur ».

 

La méchanceté homosexuelle soi-disant « humoristique » (« J’rigole… Je te taquine… Qui aime bien châtie bien… ») dépasse le cadre du couple et s’élargit bien sûr à la sphère « amicale » et sociale. Tuer son opposant/amant par un jeu de mots bien senti est, aux yeux de beaucoup de personnes homosexuelles, un art de séduction fabuleux, une occasion d’auto-satisfaction parfaite ! Par exemple, dans le one-man-show Chroniques d’un homo ordinaire (2008) de Yann Galodé est exposée la suffisance « cassante » du précieux homosexuel qui fait rire jaune. Dans l’article « Le Style Camp » de son essai L’Œuvre parle (1968), Susan Sontag dépeint très bien « l’esthétisme mêlé d’ironie des homosexuels » (p. 447). Ce n’est pas par hasard si cette essayiste associe l’humour camp à l’autosatisfaction (cf. l’article « Notes On Camp » (1964) de Susan Sontag, dans l’essai A Susan Sontag Reader (1982), pp. 105-119).

 

Les individus homosexuels sont connus pour manier l’humour comme ils donneraient des coups de griffes ou viseraient leur victime au revolver à bout portant. Par exemple, lors de l’émission radiophonique Homo Micro du 3 avril 2006, sur Radio Paris Plurielle, le lesbianisme n’est pas associé à l’humour : bien au contraire, à en croire les quatre intervenantes lesbiennes sur le plateau, « une lesbienne, ça ne rigole pas ». Attention ! Pas touche !

 

À la surprise générale, certaines personnes homosexuelles, prêtes en toute circonstance à se moquer de tout et de tout le monde (sauf d’elles-mêmes !), ne rient pas du tout, même quand elles semblent proposer quelque chose d’objectivement farfelu et de comique. « Il ne s’est jamais regardé lui-même avec humour. » (Francisco García Lorca en parlant de son frère homosexuel Federico, dans sa biographie Federico Y Su Mundo (1980), p. 159) ; « Je ne suis plus capable de supporter les éternelles blagues sur les tapettes qu’on entend dans les émissions de variétés. Ça devient insupportable d’entendre ça. » (un témoin homosexuel cité dans l’essai Mort ou fif (2001) de Michel Dorais, p. 78) ; « Le problème n’est pas que l’on fasse des blagues sur l’homosexualité (peu de phénomènes sociaux y échappent et l’humour n’a rien de négatif en lui-même, au contraire !), mais que l’on entende que cela, ou presque, à propos d’homosexualité sur les ondes publiques et aux heures de grande écoute, accentuant la gêne, la honte, voire la haine de soi chez les jeunes (comme chez les moins jeunes) qui ont des attirances homosexuelles. Plus encore : cela conforte et attise le sexisme, l’efféminophobie et l’homophobie. La violence tournée contre soi – dont le suicide – ou contre les autres – les actes homophobes – en est, hélas, le résultat direct ou indirect. Enfin, les médias ne pourraient-ils pas faire un effort pour contribuer à l’acceptation de ces jeunes en montrant davantage de personnages positifs et réalistes de jeune vivant l’homosexualité ou la bisexualité ? » (Michel Dorais, op. cit., pp. 106-107) Plus susceptibles qu’elles ne le montrent, elles se servent parfois du prétexte de l’humour pour violer (verbalement) à leur tour ceux qui les ont/les auraient agressées, à commencer par leurs jumeaux d’orientation sexuelle (c’est ce qu’on pourrait appeler « la force comique du viol », comme dans la chanson enfantine française qui termine par « Le fromage est battu, le fromage est battu… ») : « La réalité de la bastonnade est loin de nuire à la force comique. La comédie, tout aussi bien que la tragédie, exige un bouc émissaire, quelqu’un qui sera rossé, mis au banc de l’ordre social. » (cf. l’article « Les Happenings : Art des confrontations radicales » dans l’essai L’Œuvre parle (1968) de Susan Sontag, p. 419) ; « La clandestinité a produit les traits les plus saillants de la culture homosexuelle : le langage et l’humour. Le dictionnaire de l’argot homosexuel établi aux États-Unis donne des centaines d’exemples d’un vocabulaire plein de nuances sur l’amour, la drague, mais aussi la timidité, l’angoisse et son revers, le cynisme agressif. L’usage des prénoms féminins et d’adjectifs et de diminutifs ‘prétentieux’ exprime souvent à la fois le jeu de cache-cache social et l’ironie que beaucoup d’homosexuels cultivent dans leur présentation de soi. L’image de la ‘folle perdue’ que les hétérosexuels se font de l’homosexualité et la réalité du style de certains homosexuels réunit tous les éléments des préjugés anti-homosexuels et de l’humour du milieu. La ‘folle perdue’, cette image diffusée dans nombres nombre de blagues et de pièces de boulevard, est le cas limite de l’homosexuel qui a accepté de tout faire pour correspondre à la caricature que ceux qui l’oppriment se font de lui. » (Michael Pollack, Une Identité blessée (1993), p. 194) Il y a dans l’autoparodie homosexuelle une homophobie intériorisée… et parfois celle-ci s’extériorise.

 

Selon certains critiques, l’humour homosexuel serait d’autant plus bon et désopilant qu’il est violent. Par exemple, l’humour décalé et agressif du dramaturge argentin Copi est applaudi d’être « molto divertente e crudele » (cf. l’article René de Ceccatty, « Copi, c’est autre chose ! », dans l’ouvrage collectif Il Teatro Inopportuno Di Copi (2008) de Stefano Casi, p. 22) ; « E tutto questo costituisce un mondo comico, violento» (cf. l’article « Copi, c’est autre chose ! » de René de Ceccatty, dans l’essai Il Teatro Inopportuno Di Copi (2008) de Stefano Casi, p. 19) ; « On a perdu aujourd’hui pareille insolence, pareil esprit libertaire. » (cf. l’article « Copi : Le Visionnaire » de Fabienne Pascaud, dans le journal Télérama, n°2882, le 6 avril 2005, p. 68) cf. l’article « Humour horrifiant » de Pierre Marcabru, dans le journal Le Figaro le 31 octobre 1981, par rapport à la pièce La Tour de la Défense (1974).

 

À en croire la majorité des personnes homosexuelles, l’humour noir ou affreux (dit « gay, kitsch & camp ») serait le fin du fin du sens de l’humour et du « bon goût », il « exploserait joyeusement la normalité » (Jean-Michel Rabeux par rapport à l’œuvre de Copi, cité dans l’article « Copi conforme » de Fabienne Arvers, sur le journal Les Inrockuptibles, publié le 29 janvier 2002) : « Copi n’hésite pas à nous faire éclater de rire avec la plus terrible des situations. » (Guy Hocquenghem à propos du dramaturge Copi, dans l’édition 1988 de la pièce Une Visite inopportune) ; « L’humour selon Copi, c’est de l’esprit, mais pas au sens méchant du salonard, l’esprit comme hasard, et comme faux pas volontaire. L’esprit, non de l’homme spirituel, mais de la cruauté comique. » (idem) ; « Ce goût de la provocation joyeuse. » (cf. l’article « Copi, à jamais pas conforme » d’Armelle Héliot, dans le journal Le Quotidien de Paris publié le 15 décembre 1987) ; « On rit, on ne peut s’interdire de rire en parlant de Copi, parce que, par-delà la tragédie et la mort terrible, on le revoit lui, si gentil, si facétieux, si joyeusement provocateur. » (cf. l’article « Copi : toujours souffrir, toujours mourir, et toujours rire ! » d’Armelle Héliot, dans le Quotidien de Paris, publié le 16 février 1988) ; etc.

 

Ce qui est éthiquement gênant dans ce schéma de pensée, c’est qu’on nous fait croire qu’humour et férocité vont forcément de pair, que la violence est « vraie » et se justifierait à partir du moment où elle est jugée « drôlissime et drolatique ». En gros, le moyen justifierait la fin.

 

De fil en aiguille, il n’est pas rare que l’« humour » des personnes homosexuelles se radicalise quelquefois en menace, en système politico-économique dictatorial, sous couvert paradoxalement de lutte « anti-fasciste » et de légèreté comique vengeresse. Par exemple, quand je regarde les émissions télé de celui que j’appellerais le « bouffon rieur et tyrannique » (à savoir l’animateur homosexuel Laurent Ruquier), émissions fondées principalement sur le calembour et le lynchage des invités sur le plateau, je me dis que l’excuse du rire a très bon dos, et que ceux qu’on nous présente aujourd’hui comme des « humoristes » (même les non-homosexuels, les « friendly » : Gérald Dahan et autres Sofia Aram) sont pire que des dictateurs identifiés comme tels, car eux, ils nous tuent avec le sourire et en se lavant les mains. Le masque de l’humoriste homosexuel cache bien souvent le visage du tyran aux méthodes pas drôles du tout, et aux méthodes très peu démocratiques ! « Oui, oui. On est mal-baisés !’ Oui. On avait un humour époustouflant ! À partir de ce moment-là, j’étais persuadée que tout le monde était homosexuel. » (une témoin lesbienne de 70 ans, dans le documentaire « Les Invisibles » (2012) de Sébastien Lifshitz)

 

 

La violence de l’humour – ou, en l’occurrence du manque d’humour et de recul – de certains communautaires homosexuels fait parfois froid dans le dos… Ce n’est pas toujours grave, heureusement. Mais c’est au moins hallucinant. Par exemple, lors de l’avant-première de la pièce En ballotage (2012) de Benoît Masocco au Théâtre Clavel de Paris, en février 2012, un des spectateurs, à l’issue du spectacle, s’en est pris physiquement à l’acteur qui jouait le rôle du père homophobe d’Édouard, le héros homosexuel. On voit à travers cet accrochage que certains individus sont tellement en souffrance, et formatés à aboyer dès qu’ils entendent le mot « homophobie », qu’ils perdent tout humour et tout ancrage dans le Réel.

 

Aussi étrange que cela puisse paraître, il existe bien, malheureusement, une jouissance à détruire, une forme d’hilarité instinctive dans la vengeance. Il y a fort à parier que des Caroline Fourest sont sincères et se croient drôles (en même temps que subversives) quand elles lancent les Femen « casser du cathos-fachos ».

 

C'était juste pour rigoler... (dixit Caroline Fourest) Pas d'humour, les intégriste...

C’était juste pour rigoler… (dixit Caroline Fourest et ses Femen) Pas de second degré, ces intégristes…

 

En France, dans beaucoup de pièces de théâtre actuelles, nées du contexte national clivant du « mariage pour tous », on voit de plus en plus se développer un humour vengeur et capricieux, où leurs auteurs homos ou/et gays friendly à la fois caricaturent les opposants aux lois étant passées au nom « des homos », mais paradoxalement aussi massacrent ces mêmes lois comme les cadeaux empoisonnés qu’elles sont réellement et qu’ils n’ont jamais véritablement voulues parce qu’elles se calquent exactement sur les diktats de l’homosexuellement et de l’hétérosexuellement correct : je pense par exemple aux pièces-mauvaise-foi telles que Hétéro (2014) de Denis Lachaud, Sugar (2014) de Joëlle Fossier, Les Virilius (2014) d’Alessandro Avellis, Mâle matériau (2014) d’Isabelle Côte Willems, En ballotage (2013) de Benoît Masocco, etc. Ces pièces, « collant » soi-disant à l’actualité, se voulant corrosives ou pied-de-nez à la Manif Pour Tous (alors qu’elles ne sont que le fruit de projections haineuses un peu à côté de la plaque), ressemblent à une auto-punition d’avoir été aussi égoïstes, bobos-homos-consensuels dans l’anti-conformisme. L’humour qu’ils s’y développent (et qui ne fait rire que la bourgeoise bobo du premier rang s’auto-persuadant que son enthousiasme « jubilatoire » est « politique ») n’est que cynisme et bas règlement de comptes. Même les spectateurs qui devraient en rire restent stoïques. Car la vengeance déguisé en humour glacerait même nos meilleurs amis.
 
 

Pour accéder au menu de tous les codes, cliquer ici.

 

Code n°93 – Icare (sous-code : Chute)

Icare

Icare

 

 

NOTICE EXPLICATIVE :

 

Vertige de « l’amour »

 

rancinan-2

 

Icare, héros très connu de la mythologie grecque, ayant voulu être l’égal de Dieu et cherché en vain à voler de ses propres ailes de cire pour atteindre le soleil, apparaît de temps en temps dans les œuvres artistiques homosexuelles. Le personnage homosexuel s’identifie en effet à cette figure de l’amour déçu. Cela illustre que le désir homosexuel est à la fois un élan irréaliste, limité, particulièrement humain, orienté davantage vers la mort angéliste que vers la vie, mais aussi un signe d’orgueil démesuré. Avec lui, le risque de chute – concrète autant que sentimentale – est prévisible, sinon incontournable : on tombe homosexuellement amoureux, et on tombe tout court !

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Artiste raté », « Femme allongée », « Destruction des femmes », « Femme au balcon », « Animaux empaillés », « Se prendre pour Dieu », « Aigle noir », « « Un Petit Poisson, Un Petit Oiseau » », « Lunettes d’or », « Extase », « Funambulisme et Somnambulisme », « Innocence », à la partie « Pont » du code « Symboles phalliques », à la partie « Décadence » du code « Entre-deux-guerres », et à la partie « Descente aux enfers » du code « Milieu homosexuel infernal », dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

Pour accéder au menu de tous les codes, cliquer ici.

 

 

FICTION

 

a) La chute (libre ?) de l’ange :

B.D. "Icare" de Moebius et Jiro Taniguchi

B.D. « Icare » de Moebius et Jiro Taniguchi


 

Dans sa prétention à vivre l’extase, à fuir sa carcasse corporelle pour devenir Dieu (cf. je vous renvoie aux codes « Se prendre pour Dieu », « « Un Petit Poisson, Un Petit Oiseau » » et « Planeur » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels), le héros homosexuel, déguisé en oiseau mythique, souhaite souvent arriver à des hauteurs irréelles où ses fantasmes, à son grand désarroi, ne pourront pas s’incarner… à moins de forcer les choses et de les vider d’amour, comme l’a fait un certain Lucifer, prince de la lumière : cf. le roman Histoires de vertige (1920) de Julien Green, la chanson « Le Vol d’un ange » de Céline Dion, le film « Free Fall » (2013) de Stephen Lacant, le film « Dallas Buyers Club » (2014) de Jean-Marc Vallée (avec le personnage transsexuel M to F surnommé « Rayon ») ; etc. « Plus loin, plus haut, j’atteins mon astre, j’ai l’vertige de vivre. » (cf. la chanson « Vertige » de Mylène Farmer) ; « Je suis né dans le soleil. » (le héros de la pièce L’Autre monde, ou les états et empires de la lune (1650) de Savinien de Cyrano de Bergerac) ; « Notre enfant n’a pas de sexe, il est le fils de la Terre, elle-même fille de la lumière. » (Ahmed et Lou en parlant de leur bébé, dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « Ça a commencé toute petite. Quand j’étais petite je ne voulais surtout pas être actrice. Je voulais être dieu. Je voulais être une super-héroïne. Une sorte de comics… une sorte de rêve éveillé pour vous, une sorte de muse, d’enchantement pour vos yeux… Ce soir, je suis dieu. Puisque c’est moi qui dis. Et comme ce soir c’est celui qui dit qui est… Chacun pense ce qu’il veut, mais moi je sais qui je suis… Je suis dieu. […] Comment vous convaincre que je suis dieu ? […] Je peux tout demander, ça arrive. Je peux faire qu’il pleuve sur cette scène (didascalies : un bruit de fond et un jeu d’eau)… Je peux faire le soleil, je SUIS le soleil. » (Lise dans la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier) ; « Et toi, t’étais assis dans ce rayon toute la journée. Je me souviendrai longtemps de ce rayon. » (Rudolf parlant de son amant Pierre, dans le film « Boys Like Us » (2014) de Patric Chiha) ; « La plus grande chute est celle qu’on fait du haut de l’innocence. » (Merteuil dans la pièce Quartett (1980) d’Heiner Müller) ; « Vous êtes une fille étrange. Tombée du ciel. » (Carol, l’héroïne lesbienne s’adressant à son amante Thérèse, dans le film « Carol » (2016) de Todd Haynes) ; « Mon ange. Tombé du ciel. » (idem) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « La Vie d’Adèle » (2013) d’Abdellatif Kechiche, pour draguer « poétiquement » Adèle en boîte, Emma feint de donner la signification étymologique du prénom « Adèle », et le premier mot qui lui sort, c’est « Soleil » ; ensuite, après être sorties ensemble, les baisers lesbiens que s’échangent les deux filles se font sur fond solaire ; leur liaison finira par capoter. Dans le film « Hoje Eu Quero Voltar Sozinho » (« Au premier regard », 2014) de Daniel Ribeiro, Léo, l’un des deux héros homosexuels, s’est pris des coups de soleil. Dans le film « Call me by your name » (2018) de Luca Guadagnino, Oliver lit Les Fragments cosmiques d’Héraclite.

 

Certains personnages homosexuels semblent buter contre une paroi solide ou un mur invisible (la paroi de leur vitrine narcissique ?) qui les empêche d’aller plus haut. « Et c’est ainsi que l’on se cogne au plafond. » (Madame de Polignac, l’amante secrète de la Reine Marie-Antoinette, dans le film « Les Adieux à la Reine » (2012) de Benoît Jacquot) ; « La mouette entre par la fenêtre et vient se cogner contre un meuble. » (cf. les didascalies de la pièce La Tour de la Défense (1974) de Copi)

 

Par exemple, dans la pièce La Dernière Danse (2011) d’Olivier Schmidt, Jack, le célèbre danseur étoile homosexuel, découvre dans les journaux son destin d’Icare, suite à son éjection de l’Opéra et à son envoi en retraite anticipée : « Jack Spencer, après avoir touché la lune, touche le fond. »

 
 

b) L’oiseau humain foudroyé en plein vol :

Le héros homosexuel s’écrase parfois comme un oiseau touché par la foudre (ou par le coup de foudre) : cf. le film « L’Oiseau de feu » (1970) de Maurice Béjart, le roman Les Aigles foudroyés (1997) de Frédéric Mitterrand, le roman Les Mouettes volent bas (1995) de Joseph Hansen, etc.

 

« Qui arrête les colombes en plein vol, à deux au ras du sol ? Une femme avec une femme. » (cf. la chanson « Une Femme avec une femme » de Mecano) ; « Moi, mon père est mort dans un accident d’avion. » (Vincent, l’un des héros homosexuels du film « Les Yeux fermés » (2000) d’Olivier Py) ; « Comme un igloo farouche et empesé, ultracivilisé, j’me tiens bien en surface. Mais qui me foudre et qui me branle bas, se lâcher sans effroi pour le grand don de soi. Je déconne, vos idées sur le bien m’assomment. Je ne crains plus le regard de personne. À cette fièvre je m’abonne pour découvrir où l’amour se love. Un doux poison dans la fibre nerveuse qui me met en deçà en dessous mais au-dessus. Étrange flux, vertige ascensionnel qui pénètre mes sens et s’y diffuse jusqu’au ciel. […] Comme un igloo électrocuté qui fond sous ta chaleur, combustion assurée. Je mets au clou tous mes préjugés, abondance d’émois n’a jamais rien gâté. Je me la surdonne. » (cf. la chanson « Comme un igloo » d’Étienne Daho) ; « Oh, la mouette, là-bas ! Elle tourne autour du feu ! Hé, la mouette ! Connasse ! Elle va se brûler ! Elle est comme un papillon qui va s’écraser contre le feu ! » (cf. une réplique de la pièce La Tour de la Défense (1974) de Copi) ; « Elle voulait toucher le soleil. Rien ne sera pareil, perdu dans son sommeil. Et puis les nuages étincellent sur des étangs de miel, et mes larmes s’emmêlent. J’ai toujours su qu’elle allait partir en fumée. […] Au bord du quai, doucement elle a sauté. Ses cheveux, lentement, dans l’eau ont flotté. » (cf. la chanson « Soleil d’hiver » de Niagara) ; « Ces petites plumes voletaient dans les rayons du soleil… » (Jarry évoquant son petit canard « Canardo » dans le one-man-show Entre fous émois (2008) de Gilles Tourman) ; « Elle est libre, elle a deux vies mais pas de chance. Pas d’équilibre, mais elle fait de son mieux, elle penche. Aimer et fondre l’or, faire de la mort une immortelle, rêver jusqu’à l’aurore, aimer encore, gagner le ciel. » (cf. la chanson « Lonely Lisa » de Mylène Farmer) ; « Ça brûle tellement le monde qu’on se jette en parallèle, ça brûle tellement qu’on cherche à se fondre. » (l’Actrice dans la pièce Parano : N’ayez pas peur, ce n’est que du théâtre (2011) de Jérémy Patinier) ; etc.

 

Tableau "Bird Wing" de Matt Mahurin

Tableau « Bird Wing » de Matt Mahurin


 

Dans les œuvres de fiction traitant d’homosexualité, il est d’ailleurs très souvent fait référence au personnage mythologique grec d’Icare, cet humain qui a voulu atteindre vainement le soleil avec ses ailes de cire, et qui en est mort, comme un ange déchu : cf. la pièce Une Rupture d’aujourd’hui (2007) de Jacques-Yves Henry, le roman El Salto Del Ángel (1985) d’Eduardo Mendicutti, le film « Flying With One Wing » (2004) d’Asoka Handagama, le roman El Palomo Cojo (1991) d’Eduardo Mendicutti, la pièce Les Amers (2008) de Mathieu Beurton (avec le personnage de Kévin), le film « Vingarme » (1916) de Mauritz Stiller, le film « Herme’s Bird » (1979) de James Broughton, le tableau Les Griffes du dormeur (1995) de Michel Giliberti, le tableau Envol d’elle (1995) de Michel Giliberti, le roman Un Ange est tombé (2000) de Claude Neix, le tableau Icare (2003) de Philippe Peseux, la pièce Confidences entre frères (2008) de Kevin Champenois, la pièce Nietzsche, Wagner, et autres cruautés (2008) de Gilles Tourman, le ballet Alas (2008) de Nacho Duato, le poème « Icare rime avec choir » (2010) de Steven, le roman Les Bagages d’Icare (1991) de Joseph Bialot, la B.D. Icare (2005) de Jirô Tanigushi et Moebius (avec des scènes d’homosexualité), la pièce Le Choc d’Icare (2013) de Muriel Montossey, etc.

 

« Les ailes vous en tombent. Plombé en plein vol, déplumé, le peu d’espoir qui reste. Sans plus rien dans le dos pour redresser la dégringolade, l’oiseau mystique s’affale à voir ces ignares égarés, tronçonneuse en mains, saccager les plus belles forêts de métaphores de l’humaine création. » (Vincent Garbo, le narrateur se parlant à lui-même à la deuxième personne du pluriel, dans le roman éponyme (2010) de Quentin Lamotta, p. 19) ; « En époussetant le buffet qui se trouve dans le salon, je fais tomber un bibelot. Une petite statuette en bronze qui représente un personnage ailé et qui heureusement touche le parquet sans s’ébrécher. » (Théo, le narrateur du roman À mon cœur défendant (2010) de Thibaut de Saint-Pol, p. 68)

 

Par exemple, dans la pièce Un Mariage follement gai ! (2008) de Thierry Dgim, Marcy, l’héroïne lesbienne, se compare à un oiseau qui s’écrase au sol. Dans le film « Footing » (2012) de Damien Gault, Marco, le protagoniste gay, chute dans la benne à ordures en déchargeant un chauffe-eau : « J’adore tomber dans les bennes à ordures » dit-il ironiquement à son père qui lui reproche sa maladresse ; Marco vit le syndrome homosexuel du poignet cassé : « J’ai un peu mal au poignet, mais ça va. » Dans la pièce Mon frère en héritage (2013) de Didier Dahan et Alice Luce, Alex, le héros hétéro, fait une blague (inachevée) sur un « pédé qui fait un saut en parachute ». Dans la pièce La Journée d’une rêveuse (1968) de Copi, les cinq hommes-oiseaux – qui sont en réalité les facteurs – tombent du chêne au fur et à mesure ; un peu plus tard, le « vrai facteur » nous apprend qu’« un boeing s’est écrasé dans le Colorado » et qu’il a « brûlé ».

 

Bien souvent, le personnage homosexuel effectue une grosse chute (elle lui est quelquefois fatale) : cf. le film « Memento Mori » (1999) de Kim Tae-yong et Min Kyu-dong (avec la chute suicidaire de Hyo-Shin), le film « L’Ennemi naturel » (2003) de Pierre-Erwan Guillaume (avec la chute mortelle de Nicolas Luhel du haut d’une falaise), le roman Un Garçon d’Italie (2003) de Philippe Besson (avec Luca, tombé mortellement dans l’Arno), le film « Fotostar » (2002) de Michele Andina (avec Jonas qui a fait une chute mortelle dans un précipice montagneux), le film « Accatone » (1961) de Pier Paolo Pasolini, le film « Nés en 68 » (2008) d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau, le film « Un Amour à taire » (2005) de Christian Faure (avec Philippe tombant du haut de la cage d’escalier), la chanson « L’Amour n’est rien » de Mylène Farmer, le film « Je t’aime toi » (2004) d’Olga Stolpovskay et Dmitry Troitsky (avec la chute de l’acrobate Ulumji sous les roues de la voiture de Timofei), le film « Thelma et Louise » (1991) de Ridley Scott (avec les deux amantes fugitives qui se jettent dans le ravin), le film « Thomas trébuche » (1998) de Pascal-Alex Vincent, le spectacle musical Un Mensonge qui dit toujours la vérité (2008) d’Hakim Bentchouala (avec la chute de Maxime), le film « Prayers For Bobby » (« Bobby, seul contre tous », 2009) de Russell Mulcahy (avec le suicide de Bobby par une chute sur la quatre voies), le vidéo-clip de la chanson « Don’t Tell Me » de Madonna (avec la chute à cheval), le vidéo-clip de la chanson « Libertine » de Mylène Farmer, le roman Accointances, connaissances, et mouvances (2010) de Denis-Martin Chabot (avec la chute en vélo de Marcel Cantin, l’un des héros homosexuels), le film « Au ras du sol » (2012) de Filippo Demarchi, etc. Par exemple, dans le film « Sils Maria » (2014) d’Olivier Assayas, Henryk, à propos du personnage lesbien d’Helena, remarque qu’« Helena est fascinée par sa propre chute ». Dans le film « Love Is Strange » (2014) d’Ira Sachs, Ben le peintre homo peignant sur les toits de Manhattan, fait une chute dans l’escalier après avoir réalisé sa plus belle toile. Dans le film « Portrait de la jeune fille en feu » (2019) de Céline Sciamma, Héloïse, l’héroïne lesbienne qui fuit son mariage hétérosexuel, a pour habitude de courir au bord de la falaise pour s’y jeter : « Ça fait des années que je rêve de faire ça. » Dans le film « Plus on est de fous » (« Donde caben dos », 2021) de Paco Caballero, Raul, le héros gay, a chuté par terre et s’est fracturé le nez lorsque son mec l’a quitté.

 

« Soudain, je le savais, je m’y attendais, le sol s’ouvre sous mes pieds. Le Roi rit plus fort. La salle, toute la salle, l’imite alors. Je tombe… Je tombe… Je tombe dans l’abîme. Je quitte la terre. Je rejoins les ténèbres. Avant le monde. Le noir pour toujours. Je suis aveugle. Une voix m’accompagne dans cette chute interminable, cette mort seul. Vers l’enfer éternel. ‘Bye-bye… Tu n’es plus marocain… Bye-bye… Tu n’as plus de père… bye-bye… Tu n’as plus de Roi…’ Je suis toujours dans la chute. J’ai peur. J’ai peur. » (Khalid, l’un des héros homosexuels du roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, pp. 21-22) ; « Je serais immanquablement tombé. » (Lacenaire dans la pièce éponyme (2014) de de Franck Desmedt et Yvon Martin) ; « Jane perdit l’équilibre. Pendant un moment étourdissant, elle sentit le poids de la gravité, le néant entre elle et le sol, et elle se représenta parfaitement sa chute à la renverse dans l’escalier. » (Jane, l’héroïne lesbienne du roman The Girl On The Stairs, La Fille dans l’escalier (2012) de Louise Welsh, p. 122) ; « Anna bascula et tomba dans la cage d’escalier. Elle se cogna au mur une fois dans sa chute, puis atterrit sur le sol avec un bruit sourd discret et définitif. » (idem, p. 245) ; « T’as basculé, en fait. » (Stan s’adressant à Ninon, l’hétérosexuelle qui est en train de virer sa cutie, dans la pièce Les Favoris (2016) d’Éric Delcourt) ; « Arthur est tombé, tombé, tombé. » (Hall parlant de son frère homo Arthur, dans le roman Harlem Quartet (1978) de James Baldwin, mis en scène par Élise Vigier en 2018) ; etc.

 

On retrouve souvent le motif de la chute d’eau dans les œuvres homo-érotiques : cf. la pièce L’Ombre de Venceslao (1999) de Copi (avec les chutes d’Iguazú), le film « Le Zizi de Billy » (2003) de Spencer Lee Schilly (avec les chutes du Niagara), le film « Happy Together » (1997) de Wong Kar-Wai, etc. « Aujourd’hui, les enfants, nous allons étudier les chutes d’eau, annonça Mrs Thaityallam. Je veux que vous tiriez un trait vertical dans vos cahiers. D’un côté, inscrivez ‘cascade’ et de l’autre ‘chutes d’eau’. » (Abha Dawesar, Babyji (2005), p. 56)

 

La chute – notamment celle de la reine carnavalesque aussi vite détronisée qu’elle avait été intronisée – est un leitmotiv de la fantasmagorie homosexuelle : cf. le film « Les Adieux à la Reine » (2012) de Benoît Jacquot (avec Sidonie Laborde, la conteuse lesbienne qui trébuche dans sa robe), le film « The Hours » (2003) de Stephen Daldry (avec la défenestration), le film « Chloé » (2009) d’Atom Egoyan (avec la chute finale de Chloé, l’héroïne lesbienne), le film « Los Abrazos Rotos » (« Étreintes brisées », 2009) de Pedro Almodóvar (avec Lena chutant dans les escaliers), le roman La Hora De La Caída (L’Heure de la chute, 1912) d’Antonio de Hoyos, la pièce L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer (1967) de Copi (avec Irina qui s’est cassée une jambe en tombant dans l’escalier), etc. Par exemple, dans la pièce Les Gens moches ne le font pas exprès (2011) de Jérémy Patinier, le personnage de Lourdes, la Marilyn Monroe obèse, chute sans arrêt : « On n’est pas toujours en équilibre avec son corps. […] Encore un mythe qui s’écroule. » Dans la comédie musicale Se Dice De Mí En Buenos Aires (2010) de Stéphan Druet, le transsexuel M to F Octavia se casse la figure dans les escaliers. Dans le one-(wo)-man show Désespérément fabuleuses : One Travelo And Schizo Show (2013) du travesti M to F David Forgit, le comédien se ramasse plusieurs fois sur scène, et ce, dès l’entrée (et ce n’est pas un hasard si la chanson « Tombé du ciel » de Jacques Higelin sert d’intermède). Dans le film « Xenia » (2014) de Panos H. Koutras, Ody dévale les escaliers en même temps qu’il écoute à fond sa chanteuse italienne préférée (et tragédienne) dans les oreilles.

 

La chute, toute accidentelle qu’elle puisse paraître, peut être le fruit d’un désir inconscient sublimé par l’esthétique ou le sentiment. Le héros homosexuel tombe de sa chaise comme il tombe amoureux : cf. le roman Une Chute infinie (2009) de Mohamed Leftah, le film « Miracle de la chute » (2008) de Denis Guéguin, le film « Chute libre » (1993) de Joel Schumacher, etc. « J’suis hétéro. J’ai dérapé. J’allais pas bien. Il était là. » (Didier, l’un des deux héros homosexuels de la pièce À quoi ça rime ? (2013) de Sébastien Ceglia) ; « Qu’y a-t-il de plus beau qu’une chute ? Qu’un beau destin raté ? » (Denis D’Arcangelo dans la pièce Le Cabaret des hommes perdus (2006) de Christian Siméon) ; « Dans l’escalier, vais-je me décider à m´laisser monter,monter… monter l´envie de…tomber. » (cf. la chanson « Dans l’escalier » d’Élodie Frégé) ; « Laure et Lise s’enlisent encore. » (cf. la chanson « Laure et Lise » de Renaud Hantson) ; « Au fond, seule issue protégée par une barrière extensible, un escalier en colimaçon grimpait jusqu’au grenier. J’attendis que les employés bleus eussent atteint le point le plus éloigné de leur boustrophédon, et le trou béant m’engloutit à mon tour. » (le narrateur homosexuel de la nouvelle « Au musée » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 109) ; « Je te pousserai de la falaise. » (Hervé Nahel lors de son concert parisien au Sentier des Halles, le 20 novembre 2011) ; « Une dégringolade sans splatch. Vincent Garbo tombait, tombait et sentait que rien ne l’arrêtait. C’est pour ça qu’il écrit, sûrement. Pour calmer le tournis et l’effet de brouillage qu’en la chute le défilement haut en bas du décor impose à sa vue. » (Quentin Lamotta, Vincent Garbo (2010), p. 16) ; « C’est toujours drôle, les gens qui tombent, surtout les vieux. » (Jean-Paul, le dandy homosexuel du film « On ne choisit pas sa famille » (2011) de Christian Clavier) ; « Je tombe déjà du haut de la falaise. » (la figure de Sergueï Eisenstein, homosexuel, dans le film « Que Viva Eisenstein ! » (2015) de Peter Greenaway) ; « Quand j’ai vu Patrick, littéralement, je me suis vautré dans l’escalier. » (Hugo, le héros gay, dans le téléfilm « Un Noël d’Enfer » – « The Christmas Setup » – (2020) de Pat Mills) ; etc. Par exemple, dans le film « Children Of God » (« Enfants de Dieu », 2011) de Kareem J. Mortimer, le saut de la falaise est voulu comme une métaphore du saut vers l’amour vrai. Johnny ose finalement se jeter dans le vide pour rejoindre son Roméo.

 

Les sentiments du personnage homosexuel semble obéir à la loi de la gravité, mais une gravité pas du tout ascensionnelle ni positive : il s’agit plutôt d’une gravité abyssale. Par exemple, dans le film « La Mouette » (1996) de Nils Tavernier, Valéria, au moment de déclarer sa flamme, dit à Laurence : « Laurence… J’ai peur de tomber… ». Laurence lui demande étonnée : « De tomber ? » Valéria finit : « …de tomber amoureuse. »

 

Dans le roman L’Amant des morts (2011) de Mathieu Riboulet – racontant comment Jérôme s’est fait violer par son propre père –, Jérôme, le héros homosexuel, tombe amoureux de son voisin de pallier précisément quand il voit chuter ce dernier dans les escaliers (À l’antenne de l’émission Homo Micro sur Radio Paris Plurielle, le 28 mars 2011, l’auteur en personne qualifie cette chute de « révélation visuelle », quasi érotique…).

 

La chute gravitationnelle est le contre-coup des montagnes russes que font vivre les sentiments amoureux homosexuels : « Dès lors, Stephen [l’héroïne lesbienne] pénétra dans un monde complètement nouveau, qui tournait sur l’axe de Collins [l’amante]. C’était un monde plein de continuelles et émouvantes aventures : des ivresses, des joies, d’incroyables tristesses, mais aussi un bel endroit pour s’y précipiter, comme un papillon qui courtise une chandelle. Les jours allaient de haut en bas ; ils ressemblaient à une balançoire qui s’élève au-dessus du faîte des arbres, puis retombe dans les profondeurs, mais rarement, sinon jamais, tient le milieu. » (Marguerite Radclyffe Hall, The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928), p. 27) ; « Dans les escaliers, je demande ‘Mais nous deux, on est quoi ? Des amants ? Un couple ?’ Il me regarde en levant les yeux au ciel. » (Mike à son amant Léo dans le roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, p. 100) ; « Je suis tombé avec toi dans un puits sans fond. » (William s’adressant à son amant Georges, dans la pièce Sugar (2014) de Joëlle Fossier) ; etc. Par exemple, dans le film « Boys Like Us » (2014) de Patric Chiha, Rudolf, homosexuel, écrit un roman dans lequel il se met dans la peau de sa grand-mère, une femme des hauteurs : « Elle regarde la vallée. Son village est minuscule vu d’ici. » L’échappée intérieure (et surtout narcissique) de Rudolf s’achève en larmes devant la vitre de sa fenêtre, et sur un défilement d’images de chutes (saut d’un plongeoir, saut à ski, chute en tire-fesses…). Le héros saute lui-même de sa fenêtre.

 

Plus qu’un motif esthétique, la mention d’Icare dans les œuvres homosexuelles désigne le désir homosexuel comme un fantasme d’inceste ou de viol, voire un désir diabolique : « Emmène-la au sommet. Je veux la voir tomber de haut. » (Vera l’héroïne lesbienne machiavélique s’adressant à son amante Lola par rapport à Nina, la maîtresse de celle-ci, dans la pièce Géométrie du triangle isocèle (2016) de Franck d’Ascanio) ; « Malcolm [l’amant d’Adrien] se leva et fit signe à Adrien de le suivre. Il le conduisit dans une petite pièce adjacente. Il alluma la lumière et tendit le bras : ‘Regarde, c’est beau non ? Tu vois, ça c’est celui je préfère !’ Adrien s’approcha. Un enfant dont le visage n’était pas vraiment celui d’un enfant, plutôt celui d’une créature sortie d’un monde fantastique, mi-homme mi-volatile, chevauchait une bicyclette aux roues enflammées. La chevelure abondante, prise au vent, ressemblait à un plumage d’oiseau. Le plumage d’oiseau qui vole à contresens. Le rouge et l’orange dominaient. » (Hugues Pouyé, Par d’autres chemins (2009), p. 30) ; « Ça doit être mon père qui m’a fait ainsi ! Il était trop beau lui aussi ! Comme un gamin-papillon, j’étais fasciné par sa beauté d’homme solitaire. Peut-être que je m’y suis brûlé les ailes ! Je devrais jeter toutes ces photos que j’ai de lui ! Cesser de penser que j’aurais hérité de lui cette attirance pour les garçons. Un désir refoulé qu’il m’aurait transmis en quelque sorte. Et tout cela, parce qu’il nous prodiguait, à moi et à mon petit frère, la tendresse de la mère perdue. » (Adrien, le narrateur homosexuel, op. cit., p. 60) ; « Je refais le rêve du cirque. Si… tu sais bien… le numéro de trapèze. Mon père, ma mère et moi… » (la psy racontant sa chute avec ses parents, dans le one-woman-show Psy Cause(s) (2011) de Josiane Pinson) ; « Accrochez-vous à vos rêves très fort. Car si les rêves meurent, la vie n’est qu’un oiseau aux ailes cassées qui ne peut pas voler. » (Adam, le héros homo citant Langston Hughes, dans l’épisode 6 de la saison 1 de la série Sex Education (2019) de Laurie Nunn) ; etc.

 

À en croire le héros homosexuel, chuter, c’est comme succomber à la tentation : cf. le vidéo-clip de la chanson « Que mon cœur lâche » de Mylène Farmer (avec la thématique de l’ange déchu), le film « La Caída De Sódoma » (« La Chute de Sodome », 1976) de Pedro Almodóvar, la pièce La Descente d’Orphée (1957) de Tennessee Williams, le film « Paradis perdu » (1939) d’Abel Gance, le film « Prinz In Hölleland » (« Prince en enfer », 1992) de Michael Stock, etc. Mais cette tentation, visiblement, fournit quand même quelques compensations qui font oublier pour un temps sa violence : « Mais j’ai glissé avec délice… Certes ! » (cf. la chanson « Les Attractions-désastre » d’Étienne Daho) ; « Si je dois tomber de haut, que ma chute soit lente. » (cf. la chanson « Désenchantée » de Mylène Farmer) ; « Cette pente était si belle. N’allez pas regretter. La descente était de celles qu’on ne peut éviter. J’ai succombé à cette avalanche. » (cf. la chanson « La Pente » des Valentins) ; etc. Par exemple, dans la pièce Dépression très nerveuse (2008) d’Augustin d’Ollone, il est question de « l’orgasme de la chute libre ».

 

La réalité de la chute est en général une issue tragique : elle se matérialise soit par une mort physique, soit par une mort identitaire (= schizophrénie, transidentité). « J’avais l’impression qu’une partie de moi était tombée par terre, et l’autre accrochée en haut de l’arbre. » (Damien, le héros travesti M to F, dans le pièce Brigitte, directeur d’agence (2013) de Virginie Lemoine) Par exemple, dans le film « Cloudburst » (2011) de Thom Fitzgerald, Stella fait tomber son amante Dotty de leur lit « conjugal », et la chute se révèlera, sur la durée, grave et mortelle. Dans le film « Camionero » (2013) de Sebastián Miló, Randy meurt après une chute volontaire et suicidaire. Dans le film « Call me by your name » (2018) de Luca Guadagnino, les personnages homos se cassent la gueule : Oliver tombe à l’horizontale dans le plan d’eau, il tombe également à vélo et se fait une entaille dans l’aine, et à la fin lui et son jeune amant Elio vont voir les chutes d’eau.

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

a) La chute (libre ?) de celui qui se prend pour un ange :

Dans leur prétention à vivre l’extase, à fuir leur carcasse corporelle pour devenir Dieu (cf. je vous renvoie aux codes « Se prendre pour Dieu », « « Un Petit Poisson, Un Petit Oiseau » » et « Planeur » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels), certains individus homosexuels, déguisés mentalement en oiseau mythique, souhaitent souvent arriver à des hauteurs irréelles où leurs fantasmes, à leur grand désarroi, ne pourront pas s’incarner… à moins de forcer les choses et de les vider d’amour, comme l’a fait un certain Lucifer, prince de la lumière. « Sur la scène par exemple, la chemise du danseur espagnol avec ses manches si abondantes font penser à des ailes. Tout le monde décide que c’est un efféminé. Mais pour moi, ces manches sont un signe de cette nécessité d’un supplément, qui s’exprime ici par un excès de tissu et de fronces. Cette façon d’envisager la vie, personne ne doit l’arrêter. Quand on doit donner, on donne. La mère du danseur a tout fait pour stopper l’élan généreux de son fils. » (Alfredo Arias, Folies-fantômes (1997), p. 161) ; « En enfant de bourgeois éclairés, j’avais été élevée dans l’idée que tout m’était possible. Et chaque renoncement me faisait dégringoler d’un échelon dans l’estime de moi-même. Quand je pense que mon livre préféré de Camus était La Chute ! » (Cathy Bernheim, L’Amour presque parfait (2003), p. 74)

 

La hauteur désincarnée de la mégalomanie donne parfois le vertige, au sens propre comme au sens figuré et existentiel : cf. je vous renvoie à l’autobiographie Impotens Deus (2006) de Michel Bellin.

 
 

b) L’oiseau humain foudroyé en plein vol :

Icare foudroyé

Icare foudroyé


 

Et fatalement, la chute peut arriver ! Curieusement, dans le discours d’un certain nombre de personnes homosexuelles, il est parfois fait référence au personnage mythologique grec d’Icare. Je vous renvoie aux photographies d’homme-oiseau de Jacques Crenn. Par exemple, la romancière lesbienne Marguerite Yourcenar débuta sa carrière littéraire par un drame en vers, Icare (devenu par la suite Le Jardin des Chimères en 1921). Dans la biographie Saint Genet (1952), Jean-Paul Sartre évoque un certain « complexe d’Icare » (p. 127) chez l’écrivain homosexuel Jean Genet, c’est-à-dire l’existence d’un dynamisme de la chute, et la vanité d’un orgueil. Par ailleurs, une lecture homo-érotique sur l’androgynie « Renaissance » de l’Icare de Philippe Desportes a déjà été faite. Je vous renvoie également au site suivant sur Icare.

 

Il n’est pas anodin que dans leur quête amoureuse et vitale, certains sujets homosexuels se comparent à des jumeaux d’Icare, au destin prométhéen : « Je convergeais aux alentours de la maison, tel un aigle sans repères, en me rafraîchissant le visage brûlé par le soleil […]. » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), p. 76) ; « J’ai commencé à faire bouger mes p’tites ailes. Des p’tites ailes qui sont devenues démesurées. » (Thérèse, une femme lesbienne de 70 ans, en parlant de mai 1968 et de sa découverte de la pratique homosexuelle, dans le documentaire « Les Invisibles » (2012) de Sébastien Lifshitz)

 

La chute – notamment celle de la reine carnavalesque aussi vite détronisée qu’elle avait été intronisée – est un leitmotiv de la fantasmagorie homosexuelle, très axée sur la reproduction des icônes de la féminité fatale (supposées « belles dans la chute »), de la décadence bourgeoise, ou des amours romantiques qui vont decrescendo. Par exemple, à ce jour, le roman La Chute (1956) d’Albert Camus est un de mes romans préférés.

 

 

L’attrait homosexuel pour la chute, toute accidentelle qu’elle puisse paraître, peut être le fruit d’un désir inconscient de (faire) tomber, sublimé par l’esthétique ou le sentiment (exemple : Laura Ingalls chutant dans sa prairie). Les personnes homosexuelles tombent de leur chaise comme elles tombent amoureuses ou comme elles découvrent les ambiguïtés de leur désir homosexuel.

 

Par exemple, dans son autobiographie Libre : De la honte à la lumière (2011) (titre ô combien icarien !), Jean-Michel Dunand raconte « l’incident de l’escalier » quand il était au collège, à savoir l’outing surprenant dont il a fait les frais : il s’est fait insulter de « pédé » par un camarade, devant tout le monde. La chute, ici, c’est la honte : c’est à la fois la révélation de l’homosexualité et l’acte homophobe : « J’aurais tellement souhaité disparaître de la surface de la terre, me fondre dans le béton des marches de l’escalier et ne plus exister. » (p. 22)

 

Et en amour, les sentiments des personnes homosexuelles semblent obéir à la loi de la gravité, mais une gravité pas du tout ascensionnelle ni positive au final. Il s’agit plutôt d’une gravité abyssale : « Vous avez un diamant brut [= l’amant] dans les mains et ça ne sert à rien de brusquer les choses, you know the drill, il suffit de tenir sur le cheval et lui montrer que vous lui faites confiance en serrant bien les jambes pour lui montrer que vous êtes bien en équilibre sur la selle et de là haut vous voyez bien, au loin, vous regardez l’horizon et le cheval vous suit mais en fait c’est lui qui fait tout le travail. Ça vous revient naturellement, après toutes les chutes du passé quand le cheval s’emballe parce qu’il a peur ou qu’il veut vous tester mais là c’est pas la peine car il est sympa et il voulait une promenade lui aussi… » (cf. l’article « Moi vs le Roi des rois » de Didier Lestrade, publié sur son blog, en mai 2012)

 

Pièce "Les Oiseaux" d'Icare

Pièce « Les Oiseaux » d’Icare


 

Plus qu’un motif esthétique, la mention d’Icare dans les discours des sujets homosexuels tend à désigner le désir homosexuel comme un fantasme d’inceste ou de viol, voire un désir de mort : « Je redoutais cependant, que seul l’avenir, sans appel, perdit ses perspectives comme un oiseau en plein vol, qui perd son altitude pour s’écraser sur une surface bitumée. » (Berthrand Nguyen Matoko par rapport à son refus de la proposition d’un « travail » de prostitué, dans son autobiographie Le Flamant noir (2004), p. 118)

 

Certains militants pro-gay appellent leurs chutes amoureuses ou existentielles « homophobie » pour ne pas analyser les trous d’air et les dépressions icariennes du couple homosexuel en général… mais ils nous mettent quand même en garde contre la chute vers laquelle il peut entraîner l’individu qui s’y adonne. Par exemple, en regardant le docu-fiction « It Could Happen To You » (« Ça pourrait vous arriver », 2011) de Shane Crone Bitney, on a l’impression que la mise en garde concerne la menace homophobe ; en réalité, Tom Bridegroom, l’un des deux amants, est mort en faisant une chute mortelle en tombant d’un toit ; la fin du couple n’a rien à voir avec l’homophobie ni avec l’homosexualité en elle-même. Elle est, je crois, indirectement liée à l’histoire des couples homosexuels, et au désir homosexuel essentialisé et actualisé.

 

 

La crainte esthétisée de la chute est typique de la bourgeoise ou du bourgeois décadent (décadent = qui tombe), qui vit dans la superficie, le paraître, la vanité du libertinage.

 
 

Pour accéder au menu de tous les codes, cliquer ici.

 

Code n°94 – Île

île

Île

 

 

NOTICE EXPLICATIVE :

 

Myconos, c’est fini !

 

La tendance homosexuelle aurait-elle un caractère d’insularité ? Symboliquement et fantasmatiquement, oui. L’île est le lieu de la beauté esthétique qui se fait passer pour de l’Amour. Elle est aussi un coin reculé, à part, qui renvoie à la différence homosexuelle, à la mise à l’écart, à la misanthropie et à l’éloignement narcissique du Réel chez certaines personnes homosexuelles.

 

Une île entre le ciel et l’eau… L’île est l’espace du marginal homosexuel qui n’a ni les pieds sur terre, ni le cœur assez tourné vers Dieu, du traître qui s’isole pour aimer (alors que l’Amour vrai, même s’il a besoin d’intimité, n’est jamais synonyme d’isolement, de rupture totale avec le reste du monde), de l’intermédiaire qui ne joue pas son rôle humanisant de médiateur. L’île constitue souvent le lieu de villégiature préféré des couples homos fictionnels… et parfois des amoureux gays et des amoureuses lesbiennes réels. Dans la scénographie homosexuelle, elle n’est pas nécessairement un cadre bucolique et paradisiaque : elle peut se limiter à une métaphore carcérale ou corporelle. Ce qui ressort dans ce code insulaire, c’est l’idée de cocon d’amour homosexuel, un nid à première vue chaleureux, mais qui, sur la durée, s’annonce étouffant. La « solitude à deux » homosexuelle cache bien son jeu… et ne mesure pas qu’une île n’est pas éternelle.

 

Le couple homosexuel comme une « presqu’île »…

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Solitude », « Moitié », « Jumeaux », « Voyage », « « Un Petit Poisson, Un Petit Oiseau » », « Fusion », « Inversion », « Icare », « Planeur », « Eau », « Homme invisible », « Substitut d’identité », « Fatigue », « Couple homosexuel enfermé dans un cinéma », et à la partie « Peter Pan » du code « Parodies de mômes » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

Pour accéder au menu de tous les codes, cliquer ici.

 

 

FICTION

 

a) L’île aux merveilles narcissiques :

Pochette de la chanson "Canary Bay" d'Indochine

Pochette de la chanson « Canary Bay » d’Indochine


 

Dans les fictions homo-érotiques, le motif de l’île revient très souvent : cf. le film « Isle Of Lesbos » (1996) de Jeff B. Harmon, le roman L’Île aux Dames (1895) de Pierre Louÿs, le roman L’Île atlantique (1979) de Tony Duvert, le film « Children Of God » (2010) de Kareem Mortimer (avec l’île d’Eleuthera), la pièce Détention provisoire (2011) de Jean-Michel Arthaud (avec l’île de la Liberté), le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, la comédie musicale La Nuit d’Elliot Fall (2010) de Vincent Daenen (avec Moon Island), le roman Le Musée des amours lointaines (2008) de Jean-Philippe Vest (avec l’île de Corinthe), le roman À mon cœur défendant (2010) de Thibaut de Saint-Pol, la pièce Quand mon cœur bat, je veux que tu l’entendes… (2009) d’Alberto Lombardo (avec l’île de Rhodes), le roman La Presqu’île des brouillard (1991) de Francis Robert, le poème « L’Île au trésor » (2008) d’Aude Legrand-Berriot, la pièce Perthus (2009) de Jean-Marie Besset, le roman Aux portes de l’île (2010) de Mathieu Riboulet, le film « L’Île Atlantique » (2005) de Gérard Mordillat, le roman La Isla (1961) de Juan Goytisolo, le roman Son frère (2001) de Philippe Besson, le film « Mediterraneo » (1991) de Gabriele Salvatores, le film « Regarde la mer » (1997) de François Ozon, le roman L’Île d’Arturo (1957) d’Elsa Morante, le film « Collateral » (2004) de Michael Mann, le film « Deep Waters » (1948) d’Henry King, le film « Il Mare » (1962) de Giuseppe Patroni Griffi, le film « Agostino » (1962) de Mauro Bolognini, le film « Wilby Wonderful » (2005) de Daniel McIvor, le film « Frans En Duits » (1995) d’Orlow Seunke, la chanson « La Isla Bonita » de Madonna, le vidéo-clip de la chanson « Pure Shores » des All Saints, la chanson « Autonome » de Catherine Lara, etc. Par exemple, dans le film « Xenia » (2014) de Panos H. Koutras, Dany, le jeune héros homosexuel, habite sur l’île de Crête. Dans le roman Deux garçons, la mer (2014) de Jamie O’Neill, Jim et Doyler, les deux amants homos, se retrouvent tous les matins sur les rochers du Forty Foot pour se baigner : ils font le serment de traverser à la nage la baie de Dublin, le jour de Pâques 1916, pour aller planter un drapeau irlandais sur un îlot battu par les flots. Certains « critiques » littéraires arrivent à prêter à Robinson Crusoé et à son compagnon Vendredi une liaison homosexuelle.

 

Canary Bay, le Pays imaginaire, l’île des Amazones ou de Lesbos (si chère à la poétesse Sappho)… beaucoup d’îles sont des destinations particulièrement privilégiées par les personnages homosexuels, pas seulement pour leur beauté, mais aussi pour leur configuration géographique (petites criques, plages, l’aspect « lieux retirés », baies cachées, etc.) favorisant des pratiques sexuelles clandestines et honteuses sous des prétextes esthétiques de cartes postales : « Tous les trois mois, j’vais dans les îles. » (un protagoniste homosexuel de la comédie musicale À voix et à vapeur (2011) de Christian Dupouy) ; « Après le repas, Ethan reste seul à la table du Samothrace. Il laisse son regard se perdre dans les fresques. Tout doucement, il s’imagine à la grande époque grecque, lorsque le sanctuaire des Grands Dieux était en activité sur l’île de Samothrace. Il se demande quelle place il aurait occupé dans cette société. » (Jean-Philippe Vest, Le Musée des amours lointaines (2008), p. 64) ; « J’ai toujours rêvé de vivre sur une île sauvage. » (Cyril dans le roman Pavillon noir (2007) de Thibaut de Saint Pol, p. 208) ; « J’ai pas du tout envie d’être la Reine d’une île grecque. » (Europe, Dans le film « Métamorphoses » (2014) de Christophe Honoré) ; « Je vous laisse pagayer jusqu’à votre île de lesbiennes. » (Loren, l’hétérosexuelle, s’adressant ironiquement au « couple » lesbienne Karma/Amy, dans la série Faking It (2014) de Dana Min Goodman et Julia Wolov, cf. l’épisode 1 « Couple d’amies » de la saison 1) ; etc. Par exemple, dans le film « Keep The Lights On » (2012) d’Ira Sachs, Paolo, l’ex d’Erik, a toujours rêvé de vivre sur une île au Brésil. Dans le roman Down There On A Visit (L’Ami de passage, 1962) de Christopher Isherwood, le narrateur homosexuel, Christopher, évolue sur les îles grecques de 1933, où il côtoie une bande d’homosexuels qui gravitent autour d’Ambrose, un Anglais riche et dépravé.

 

Dans le film « Children Of God » (« Enfants de Dieu », 2011) de Kareem J. Mortimer, l’île d’Eleuthera près des Bahamas est présentée comme le lieu où se vit l’Amour universel, où tous les personnages – hétéros comme homos – vont guérir de leurs amours passées et retrouver un nouvel amour fusionnel. D’ailleurs, Johnny se présente inconsciemment à son futur amant Johnny comme l’incarnation de l’île : « Demain, tu verras le vrai visage de l’île. » Dans le film « Love Is Strange » (2014) d’Ira Sachs, Joey, le jeune adolescent de 15 ans, sur qui pèse une suspicion d’homosexualité, dit qu’il a vécu son premier grand amour pour une fille sur les Îles Vierges.

 

L’île semble agir comme un miroir narcissique (cf. je vous renvoie à la partie « Peter Pan » du code « Parodies de Mômes » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels) : « Hier j’ai fait un rêve. C’était en Grèce peut-être, en tout cas sur une île où les femmes vivaient ensemble. » (Alexandra, la narratrice lesbienne du roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, p. 19) ; « Souvent, il me semble que j’appartiens entièrement au rêve que j’ai fait de cette île grecque avec les Amazones, et que je vis à mon époque par erreur. » (idem, p. 48) ; « Julien Brévaille, en face de moi, est mon île et mon rêve. » (le narrateur homosexuel du roman Portrait de Julien devant la fenêtre (1979) d’Yves Navarre, p. 47) ; etc.

 

Dans le roman At Swim, Two Boys (Deux garçons, la mer, 2001) de Jamie O’Neill, Jim et son amant Doyler, les deux adolescents amoureux, apprennent à « s’aimer » à la mer, sur une île où ils vivent leur secrète idylle, la petite île de Muglins Rock : « Ici, sur notre île, c’est chez nous maintenant. Personne ne pourra nous prendre cet instant. » dit Doyler à Jim.
 

L’île est l’espace de la dualité diabolique, entre terre et mer : « Refais le rêve obscur d’une île. » (cf. la chanson « Looking For My Name » de Mylène Farmer) ; « Bientôt, l’île [de la Cité] fut déserte d’humains et couverte de rats qui chantaient bien fort nos vieilles chansons révolutionnaires. […] Nous comprîmes que nous bénéficiions de la protection d’un être de nature soit divine, soit diabolique, ou une alliance des deux. » (Gouri, le narrateur bisexuel du roman La Cité des rats (1979) de Copi, p. 93) ; « Le monde est une boule de mer ; le seul bout de terre qui continue à flotter étant votre île de la Cité. » (l’Albatros s’adressant à Gouri, idem) ; « Jane contempla son ventre qui émergeait de l’eau telle une île volcanique dans une mer savonneuse. » (Jane, l’héroïne lesbienne enceinte, dans le roman The Girl On The Stairs, La Fille dans l’escalier (2012) de Louise Welsh, p. 41) ; etc.

 

Film "contracorriente" de Javier Fuentes-León

Film « contracorriente » de Javier Fuentes-León


 

Souvent, le personnage homosexuel parle de l’île comme une métaphore poétique de son propre isolement volontaire/subi : « Elle [Annah] dit qu’elle vient d’un pays trop grand pour elle, sans frontières. Il y a juste de l’eau autour. » (Greg parlant de sa meilleure amie lesbienne, dans le film « Entre les corps » (2012) d’Anaïs Sartini) ; « Il va hériter du blason, du château, des estancias et de mes îles d’Outremer ! Et nous allons tout tenter pour en faire un Vice-Roi ! » (Pédé parlant de son petit-fils Gilles Blaise de la Soledad, dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « Les hommes sont des îles. » (cf. la chanson « Adieu » de Philippe Tailleferd) ; « Tout seuls dans nos vies. » (cf. la chanson « Réveille-toi » de Philippe Tailleferd) ; « Les îles n’ont pas de fond. » (Dotty, l’une des deux héroïnes lesbiennes du film « Cloudburst » (2011) de Thom Fitzgerald) ; « J’aurais aimé être un pédé heureux. Dehors, c’est pas possible. Ils ne comprennent rien. Ils confondent tout. Le vice et l’amour… » (Éric Caravaca dans le film « Dedans » (1996) de Marion Vernoux) ; etc.

 
 

b) La « solitude à deux » insulaire et mortifère :

L’île comme métaphore de l’isolement narcissique individualiste peut s’étendre au couple homosexuel fictionnel : cf. le film « L’Île des amours interdites » (1962) de Damiano Damiani, le film « Lucía Y El Sexo » (2001) de Julio Medem, le film « Contracorriente » (2011) de Javier Fuentes-León, les chansons « JBG » et « Mon Maquis » d’Alizée (avec l’île de Corse, « subtilement » comparée au sexe féminin), etc.

 

À maintes reprises dans la fantasmagorie homosexuelle, les amants, dans un élan androgynique égocentrique, veulent vivre à deux en autarcie sur une île : « Eh voilà… l’Île de la Tentation… » (Francis, le héros homosexuel s’adressant à Stan en le prenant par l’épaule, dans la pièce Hors-piste aux Maldives (2011) d’Éric Delcourt) ; « Nous sommes isolés à présent. Complètement isolés ! C’est drôle, non ? » (Christopher Wren, le héros homosexuel tout excité, dans la pièce The Mousetrap, La Souricière (1952) d’Agatha Christie, mise en scène en 2015 par Stan Risoch) ; « « Mon île, mon ‘il’. » (l’un des héros homosexuels de la comédie musicale Encore un tour de pédalos (2011) d’Alain Marcel) ; « Ahmed tourne le regard vers la Seine et l’île de la Cité, avec la Cathédrale Notre-Dame. Il se demande s’il y a encore un Quasimodo qui y vit, prêt à tout par amour pour lui. » (Denis-Martin Chabot, Accointances, connaissances, et mouvances (2010), p. 52) ; « J’étouffe ici. Si on allait sur l’île ? » (les deux amants dans le film « Nuits d’ivresse printanière » (2009) de Lou Ye) ; « Moi, je serais bien partie sur une île. » (Ada s’adressant à son amante Cherry dans la pièce La Star des oublis (2009) d’Ivane Daoudi) ; « Nous sommes isolées du reste du monde. » (la narratrice lesbienne parlant à son amante Mathilde, dans le roman Mathilde, je l’ai rencontrée dans un train (2005) de Cy Jung, p. 33) ; « D’une certaine manière, nous sommes parfaitement libres d’agir comme nous le voulons l’un par rapport à l’autre, tu comprends ? Comme si nous étions dans une île déserte. Une île où nous serons peut-être seuls des années. Ceux qui nous oppriment sont hors de notre cellule, pas à l’intérieur. Ici personne n’opprime personne. » (Valentín s’adressant à son amant Molina, dans le roman El Beso De La Mujer-Araña, Le Baiser de la Femme-Araignée (1979) de Manuel Puig, pp. 192-194) ; « C’est à Canary Bay, des filles qui s’aimaient en secret. » (cf. la chanson « Canary Bay » du groupe Indochine) ; « Qu’est-ce que t’en dis si on se passe une petite journée rien que toutes les deux sur une plage toute isolée ? J’en connais une. » (Sonia s’adressant à son amante Clara, dans le téléfilm « Clara cet été-là » (2003) de Patrick Grandperret) ; « Pourquoi, il n’y a personne pour nous voir. » (Saïd dans la pièce Les Paravents (1961) de Jean Genet) ; « J’ai enfin quelqu’un pour partager sur la solitude qu’est la nôtre. » (Jean-Jacques s’adressant à son amant Jean-Marc, dans la pièce Les Virilius (2014) d’Alessandro Avellis) ; « Tous les mecs ils sont cons. Et puis je me dis que si on était juste toutes les deux ce serait peut-être mieux. » (Zoé s’adressant à sa meilleure amie et amante occasionnelle Clara, dans le téléfilm « Clara cet été-là » (2003) de Patrick Grandperret) ; On s’entend bien toi et moi dans un lit. On s’entend même mieux dans un lit qu’en dehors. » (Vincent ayant recouché avec son « ex » Stéphane pour une nuit, dans la pièce Un Tango en bord de mer (2014) de Philippe Besson) ; « Tout ce que je veux, c’est qu’on soit heureuses. » (Albertine s’adressant à son amante Lena, dans l’épisode 85 « La Femme aux gardénias » (2017) de la série Joséphine Ange-gardien) « On n’a besoin de personne pour ça. » (Lena, idem) ; etc.

 

Mais ne nous fions pas aux apparences. L’île n’est pas qu’un gentil cliché romantique et esthétique. En effet, bien souvent, les deux membres du couple homosexuel sont tellement repliés sur eux-mêmes que l’excès de proximité, d’isolement, de confort et de fusion les rend étrangers l’un à l’autre. Ils expérimentent l’étrange sensation d’une « solitude à deux » : ils sont a priori en couple (cf. je vous renvoie aux codes « Couple homosexuel enfermé dans un cinéma », « Fusion », « Solitude » et « « Un Petit Poisson, Un Petit Oiseau » » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels), mais au final, chacun se sent terriblement isolé, victime de leur égoïsme profiteur mutuel : cf. le film « Un Pyjama pour deux » (1961) de Delbert Mann, le film « Together Alone » (1991) de P. J. Castellaneta, etc. Ils découvrent qu’ils ne se connaissent pas, qu’ils sont tous les deux dans des bulles séparées. « J’en apprends plus sur toi en une matinée qu’en un an ! En fait, je réalise que je ne sais rien de toi. » (Bryan s’adressant à son amant Kévin, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 418) ; « Tu m’as ignoré, oublié, écarté. Tué. Tu ne m’as même pas regardé, Khalid, tu n’as même pas cherché à me prendre avec toi par les yeux. Non. Tu es resté tout seul dans ta gloire. Tout seul dans ton moment. Égoïste. Égoïste. Tu étais égoïste, Khalid. Et j’étais seul. Seul et à côté de toi. Seul et toujours accroché à toi… » (Omar parlant à son amant Khalid, dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 132) ; « Dans sa chambre, isolés du monde, j’étais revenu tellement de fois, avec enthousiasme, extase, sur ce pont, sur ce mystère. » (Omar parlant de la chambre de Khalid, op. cit., p. 170) ; « Personne non plus dans ma vie ne connaît ton existence. » (Daniel s’adressant à son amant Luther, dans le film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta) ; « Il jouit en moi comme il s’en retire, sans un bruit, sans un regard pour moi, sans un mot ou un geste. Je le regarde partir se laver dans la salle-de-bain dans une odeur de merde chauffée, le cul endolori, la bite encore dure, avec un sentiment violent de frustration. Il revient, s’installe pour dormir, me repousse quand je veux me coller à lui en m’expliquant ‘Ah non, ça m’empêche de dormir, d’avoir quelqu’un collé à moi.» (Mike, le narrateur homosexuel décrivant son amant Léo, dans le roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, p. 98) ; « Me parlez-vous de loin, de votre île de la lune à l’envers qui invite à l’union ? » (Émilie parlant à son amante Gabrielle, dans le roman Je vous écris comme je vous aime (2006) d’Élisabeth Brami, p. 19) ; « J’ai l’impression que vous m’habitez, que vous me parlez sans cesse, de là-bas, de votre domaine sur l’île de la lune à l’envers. » (idem, p. 138) ; « À n’en pas douter, quelque chose a été profondément bouleversé en moi et je ne suis plus celle que j’étais avant de poser le pied sur votre île. Aurais-je bu un philtre à mon insu ? » (idem, p. 143) ; « Plus mes relations avec lui devenaient étroites, plus je m’isolais du monde extérieur : en même temps que la chaleur de cette sphère intérieure, je partageais l’isolement glacial de son existence, totalement en marge. » (le narrateur parlant de son amant, dans le roman La Confusion des sentiments (1928) de Stefan Zweig, p. 67) ; « Faudrait voir à ne pas vivre dans sa planète à part. » (Pierre, l’hétéro mettant en garde contre la tendance autarcique des couples homos, dans la pièce Sugar (2014) de Joëlle Fossier) ; « Je renforcerai mon emprise. Je continuerai à t’isoler des autres. » (Sigrid s’adressant à son amante Maria, dans le film « Sils Maria » (2014) d’Olivier Assayas) ; etc.

 

Par exemple, dans le film lesbien « Viola Di Mare » (2009) de Donatella Maiorca, Angela et Sara vivent isolées sur une île près de la Sicile. Dans le roman Le Cœur éclaté (1989) de Michel Tremblay, Jean-Marc, le héros homosexuel, va pleurer son amour homosexuel perdu et impossible sur l’île de Key West. Dans le roman La Peau des zèbres (1969) de Jean-Louis Bory, les personnages homosexuels en couple affirment expérimenter « la solitude à deux sur une île » (p. 33).

 

En plus d’un éloignement de l’Amour incarné, l’île symbolise beaucoup plus dramatiquement le viol, l’inceste, ou la mort : « Nagez, Linda ! Il y a une île ! […] Oh merde ! L’île qui s’enfonce ! » (Loretta Strong dans la pièce éponyme (1974) de Copi) ; « Le jeune homme [Ednar, le héros martiniquais homosexuel] trouvait toujours un prétexte pour reporter son fameux voyage. La plus heureuse était Adesse [la mère d’Ednar] ; pour elle, tous les prétextes étaient bons pour retenir dans l’île Ednar. » (Jean-Claude Janvier-Modeste, Un Fils différent (2011), p. 28) ; « C’est compliqué de s’éviter sur une île. » (Chloé dans la pièce Scènes d’été pour jeunes gens en maillot de bain (2011) de Christophe et Stéphane Botti) ; « Sur une île, tout se sait. C’est épuisant. […] Sur une île ou dans une cité : même combat ! » (Léa, idem) ; « La Nature est cruelle. Sébastien l’avait toujours su depuis sa naissance. J’ignorais que nous sommes traqués, tous dévorés par l’avide Création. Je refusais d’affronter cette horrible vérité. Quand soudain, l’été dernier, j’ai appris que Sébastien disait vrai, que ce qu’il m’avait montré aux îles Galapagos était l’horrible, l’inéluctable vérité. » (Mrs Venable parlant de son fils homosexuel, dans le film « Suddenly Last Summer », « Soudain l’été dernier » (1960) de Joseph Mankiewicz) ; « Le charme de l’île Moustique tenait à son absence de charme ; et à son sens cultivé du snobisme, du ridicule et du mauvais goût. » (Emmanuel Pierrat, Les Dix Gros Blancs (2005), p. 22) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « L’inconnu du lac » (2012) d’Alain Guiraudie, l’île est le théâtre de meurtres homophobes entre personnes homosexuelles : « C’est un petit monde. Vous devez tous vous connaître, non ? » (l’Inspecteur s’adressant à Franck, le héros homo). Franck rêverait d’une proximité et d’une fusion insulaire avec Michel, l’assassin, alors que ce dernier ne veut pas rester « scotché » à lui : « Ça ne va pas m’amuser longtemps. » Michel avait déjà assassiné par noyade son premier amant qui était trop rentré dans le jeu enfermant de l’île.

 

À l’instar de l’île au Diable des Dix Petits Nègres (1939) d’Agatha Christie, l’île des fictions homosexuelles se présente comme un piège qui se referme sur les héros : cf. le roman Riches, cruels et fardés (2002) d’Hervé Claude (où les habitants homosexuels d’une île meurent un par un), le roman Les Dix Gros Blancs (2005) d’Emmanuel Pierrat (avec l’île Moustique qui est le théâtre d’une série de meurtres), le film « The Last Island » (1990) de Marleen Gorris, le film « Avant le déluge » (1953) d’André Cayatte, le film « L’Évadé de l’Île au Diable » (1972) de William Witney, le film « La Chair et le Diable » (1927) de Clarence Brown, le film « Island Of Lost Souls » (1933) d’Erle C. Kenton, le film « Voodoo Island » (1957) de Reginald Le Borg, le film « The Tempest » (1979) de Derek Jarman, les films « Vampyros Lesbos » (1970) et « La Comtesse noire » (1973) de Jess Franco, le film « Le Lézard noir » (1968) de Kinji Fukasaku, la pièce L’Ombre de Venceslao (1999) de Copi, la pièce Cachafaz (1993) de Copi (avec l’île des Rats), etc.

 

Film "Cloudburst" de Thom Fitzgerald

Film « Cloudburst » de Thom Fitzgerald


 

Par exemple, dans le film « Camping 2 » (2010) de Fabien Onteniente, Patrick et Jean-Pierre sont coincés sur une île, l’île de la Vieille, revivant ainsi la Légende de l’île de la Vieille. Dans le film « Cloudburst » (2011) de Thom Fitzgerald, le couple lesbien Dotty et Stella manque de se noyer parce que les deux femmes âgées s’aperçoivent trop tard qu’elles se trouvent sur une île au moment de la montée des eaux de la marée : « Oh merde ! C’est une île !!! » s’exclame Stella avec effroi.

 

Non, ce n’est pas futile, une île…

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

a) L’île aux merveilles narcissiques :

ÎLE Sitges
 

Myconos, Ibiza, Sitges, Dinah Shore, l’île de Lesbos… beaucoup d’îles sont des destinations particulièrement convoitées par les touristes homosexuel(-e)s, pas seulement pour leur beauté, mais aussi pour leur configuration géographique (petites criques, plages, l’aspect « lieux retirés », baies cachés, etc.) favorisant des pratiques sexuelles clandestines et honteuses sous des prétextes esthétiques de cartes postales.

 

Par exemple, dans l’autobiographie Folies-fantômes (1997) d’Alfredo Arias, il est question de « la fréquentation homosexuelle de l’île de Lesbos » (p. 226).

 

Celle qui sort du lot reste quand même l’île de Capri, un lieu de villégiature très apprécié par certains membres de la communauté homosexuelle : Oscar Wilde, André Gide, George Eekhoud, Jean Cocteau, le baron d’Adelswald-Fersen, Somerset Maugham, E. F. Benson, Norman Douglas, Natalie Barney, Romaine Brooks s’y retrouvaient. À ce propos, Hervé Vilar, homosexuel notoire, a interprété la fameuse chanson « Capri, c’est fini » qui reste dans de nombreuses mémoires.

 

Plus symboliquement et fantasmatiquement, l’île semble agir comme un miroir narcissique (cf. je vous renvoie à la partie « Peter Pan » du code « Parodies de Mômes » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels) : cf. la biographie Un Rajah blanc à Bornéo (2002) de Nigel Barley (avec l’île de Bornéo), le site gay hispanophone Isla De La Ternura (traduction française : « Île de la tendresse »), la série Les Enfants des Îles (1980-1981) de Pierre et Gilles, etc. « Mon index caresse une photo de cet été où il se tient debout torse nu devant la mer dans l’île de Fuerteventura, comme si j’espérais que du corps de papier émanerait la chaleur du corps réel. » (Christian à propos de son amant Kamel, dans l’autobiographie Parloir (2002) de Christian Giudicelli, p. 25) ; « Fantôme figuratif : oiseau, poisson des Îles » (cf. un dessin de Roland Barthes réalisé le 24 juin 1971, figurant dans l’autobiographie Roland Barthes par Roland Barthes (1975), p. 84) ; « L’île : chez moi thème récurrent. » (Christian Giudicelli, Parloir (2002), p. 42) ; « Un jour, tu seras sur une île antique où les femmes ont été libres de s’aimer entre elles. » (la grand-mère parlant à son petit-fils Alfredo Arias, dans l’autobiographie de ce dernier Folies-fantômes (1997), p. 160) ; « Je me reconnais à 100% dans le personnage de Claudine Dorsel dans le Club des Cinq ; Comme elle, je ne voulais pas grandir, comme elle j’aurais préféré vivre à l’âge adulte seule dans mon île avec mon chien. » (Bab El dans son article « Tom Boy à l’affiche »); etc.

 

Souvent, les personnes homosexuelles parlent de l’île comme une métaphore poétique de leur isolement volontaire/subi. Une sorte d’image d’Épinal de la mélancolie. Saudade…

 
 

b) La « solitude à deux » insulaire et mortifère :

Lesbos, île grecque de la Mer Égée connue pour sa poétesse Sappho

Lesbos, île grecque de la Mer Égée connue pour sa poétesse Sappho


 

L’île comme représentation romantique de l’isolement narcissique individualiste peut s’étendre au couple homosexuel. Un certain nombre d’amants, dans un élan androgynique égocentrique, veulent vivre à deux en autarcie sur une île : « À Elle sur l’Île. » (cf. la courte dédicace d’Élisabeth Brami pour ouvrir son roman Je vous écris comme je vous aime (2006), p. 7)

 

L’île n’est pas qu’un gentil cliché romantique et esthétique. En effet, les deux membres du couple homosexuel ont tendance à être tellement repliés sur eux-mêmes que l’excès de proximité, d’isolement, de confort et de fusion les rend étrangers l’un à l’autre. « On vivait vraiment dans notre monde à nous. » (Nadia, témoin homosexuelle parlant de sa liaison secrète avec sa compagne, dans le documentaire « Coming In » (2015) de Marlies Demeulandre) Ils expérimentent l’étrange sensation d’une solitude à deux : ils sont a priori en couple (cf. je vous renvoie aux codes « Couple homosexuel enfermé dans un cinéma », « Fusion », « Solitude » et « « Un Petit Poisson, Un Petit Oiseau » » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels), mais au final, chacun se sent terriblement isolé, victime de leur égoïsme profiteur mutuel : « Quand nous étions ensemble, Martine et moi, nous étions seules. Nous avions essayé de nous tenir chaud, de nous réconforter l’une à l’autre, mais la solitude était toujours là et ce n’était pas la vie. Martine et moi étions deux vieux garçons misogynes, mais à qui était-ce la faute ? » (Paula Dumont, La Vie dure : Éducation sentimentale d’une lesbienne (2010), p. 134) ; « Mon corps était devenu ton corps. Mais tu voulais encore et encore plus. Quoi, plus ? Je ne savais plus quoi te donner… Tu exigeais que je sois là pour toi, tout le temps. Je l’ai fait. Avec plaisir. Avec amour. Avec dévotion, je t’aimais. Je t’adorais. J’ai quitté les autres, ma vie, mon chemin dans Paris, mes projets, pour toi. » (Abdellah Taïa s’adressant à son ex-amant Slimane, dans son autobiographie Une Mélancolie arabe (2008), p. 114) ; « Au fond, tu n’as eu à aucun moment l’idée de la solitude amoureuse que tu m’imposais… » (idem, p. 121) ; etc. Par exemple, dans la biopic « Yves Saint-Laurent » (2014) de Jalil Lespert, Pierre Bergé se voit reprocher par les amis ou la famille de Yves de l’enfermer : « Tu peux pas isoler Yves comme ça. Yves a des amis ! » (Loulou)

 

La « solitude à deux » est souvent exprimée par mes amis homos qui vivent en couple ou qui rêveraient de vivre en couple, comme le montre cet extrait d’un mail que m’a écrit un ami qui, en 2002, essayait de me draguer et de m’apitoyer sur son sort : « C’est dur pour moi : je suis un affectif et la solitude me pèse… et puis les années sont là malgré tout. En 2 ans, je n’ai jamais réussi à construire une relation d’amour. Que de tentatives, d’espoirs vains, d’illusions et de désillusions ! et ce soir je vais rentrer seul… En fait, je n’aime pas aller au Cargo [le bar homo angevin que nous fréquentions en 2002]. L’ambiance festive me plait et parler ‘homo’ m’est utile, mais le côté pathétique des homos me déprime. Je me sens totalement en décalage, perdu dans tout ça, noyé dans cette souffrance sous-jacente. J’ai juste envie de bonheur, de rire, de plaisir partagé, de douceur. Je connais trop la solitude, et même quand j’étais en couple je vivais seul. Parfois c’était pire qu’aujourd’hui. »

 

Dans les discours, l’île symbolise beaucoup plus dramatiquement le viol, la mort ou le choc avec le Réel : « Ils [Polo et sa sœur Nuna] sont allés en vacances sur l’île de Lesbos. Un jour, ils étaient sur le port, quand un groupe de quatre marins les ont invités à faire un tour. Ils voulaient leur montrer le vieux château qui surmonte la ville. Ils les ont suivis. Le soleil tombait. Après la visite, quand ils ont voulu rentrer, Polo et Nuna se sont aperçus que les portes du château étaient fermées. Impossible de s’échapper. Les murailles avaient huit mètres de haut. Polo était ravi de se trouver enfermé en compagnie de ces quatre marins. Mais il ne savait pas quoi faire de sa sœur. […] Les marins n’ont fait ni une ni quatre. Ils ont enculé Polo et sa sœur Nuna, comme si elle était Rita Hayworth. » (Luisito dans la biographie Folies-fantômes (1997) d’Alfredo Arias, p. 226) ; « J’ai bien peur qu’on vive vraiment dans notre microcosme, protégés et aimés par nos amis et nos parents. Et je crois que ce n’était qu’une illusion. » (Luca à son amant Gustav, après leur micro-trottoir tâtant le climat d’hostilité sociale vis à vis des couples homosexuels en Italie, dans le documentaire « Homophobie à l’italienne » (2007) de Gustav Hofer et Luca Ragazzi) ; etc.

 

Par exemple, dans ses mémoires Palimpseste – Mémoires (1995), Gore Vidal affirme qu’il pleurera toute sa vie son amour de jeunesse, Jimmie Trimble, mort brutalement à 19 ans sur l’île d’Iwo Jima : « Je n’ai jamais rencontré de nouveau mon autre moitié. » (p. 53). Le 22 juillet 2011, la revue Têtu célèbre un couple lesbien Hege Dalen et Toril Hansen en lien avec la tuerie de l’île d’Utoya : « Ces deux lesbiennes courageuses ont fait parti des premières personnes à porter secours aux jeunes ciblés par la terrible fusillade sur l’île d’Utoya, en Norvège, vendredi dernier. Grâce à un bateau, ce couple de femmes a aidé quarante personnes à s’enfuir lors du drame. »

 

Non, ce n’est pas futile, une île…

 
 

Pour accéder au menu de tous les codes, cliquer ici.

 

Code n°95 – Inceste (sous-code : Père et fils homos tous les deux)

Inceste père

Inceste

 

 

NOTICE EXPLICATIVE

 

« Ça n’existe pas chez nous, l’inceste, de toute façon. »

(Pascale Ourbih, présentateur transsexuel M to F, juste avant la projection du documentaire « Et ta soeur » au Festival Chéries-Chérie du 15 octobre 2011 au Forum des Images de Paris)

 

Film "Boy Culture" de Q. Allan Brocka

Film « Boy Culture » de Q. Allan Brocka


 
 

Telle famille, tel fils homosexuel ?

 

Pourquoi le cliché de la mère possessive, ou la thèse du gène gay qui se transmettrait de père en fils, agacent tant la communauté homosexuelle ? Parce qu’il met en lien direct l’homosexualité avec l’interdit majeur de l’Humanité : l’inceste. Ce rapport charnel et sexuel entre deux parents de sang.

 

Le désir homosexuel renvoie aussi bien à la transgression de la différence des sexes qu’à celle de la différence des générations. Il semble succéder au désir d’inceste : en réalité, il n’en découle pas causalement mais « coïncidentiellement », pourrait-on dire. Ce n’est pas par hasard si Christine Angot écrit au tout début de son roman L’Inceste (1999) que « L’inceste, c’est l’homosexualité ».

 

Bien qu’il soit évident que l’homosexualité n’est pas le résultat immédiat et causal d’une « mauvaise éducation » comme dirait Pedro Almodóvar, il n’empêche qu’il peut exister des ponts entre l’environnement familial et le désir homosexuel. Quand je regarde autour de moi, je constate que les situations familiales des personnes homosexuelles, sans être plus extraordinaires ni catastrophiques que d’autres, sont souvent complexes, et parfois perturbées. Même s’il est impossible, fort heureusement, de dresser un portrait-robot de LA famille d’où émergera une ou plusieurs personnes homosexuelles, nous pouvons tout de même définir des terrains porteurs, car oui, ils existent. Ce sont certaines coïncidences (une possible possessivité maternelle, un supposé absentéisme paternel, une certaine expérience de la gémellité, une influence écrasante des frères et sœurs, une éducation ressentie comme trop rigide ou trop laxiste, etc.) qui me le font dire.

 

Par exemple, la majorité des personnes homosexuelles sont orphelines de père ou de mère, symboliques surtout, réels parfois. C’est pourquoi certaines se définissent comme des enfants bâtards – alors même qu’ils ont leurs deux parents –, des « presque orphelins » pour reprendre la charmante expression de Tamsin dans le film « My Summer Of Love » (2004) de Pawel Pawlikovsky.

 

Par ailleurs, on rencontre un certain nombre de cas où plusieurs frères d’une même famille se disent « homosexuels », ou bien un des parents avec son fils (la famille Ackerley, la famille Mann, la famille Schwarzenbach, la famille Cocteau, etc.). Ce n’est pas rare, bien qu’en effet, personne dans le « milieu » ne le crie sur les toits par peur d’alimenter l’argument de la dégénérescence, c’est-à-dire d’une « hérédité homosexuelle », ou bien l’idée d’une « homosexualité éducationnelle » qui pourrait, si elle existait, être désapprise ou éradiquée.

 

Beaucoup de personnes homosexuelles rejettent avec véhémence le concept de dégénérescence, parce qu’elles défendent inconsciemment, dans le rejet, le lien causal entre parents et enfant homosexuels. Il arrive que certains individus reconnaissent en leur père ou en leur fils un amant homosexuel, ou, sans aller jusque-là, leur propre désir homosexuel. Cette correspondance leur déplaît énormément, parce qu’elle renvoie à un autre interdit que celui de la transgression de la différence des sexes par le couple homosexuel ou par le viol génital : celui du viol de la différence des générations, donc de l’inceste. La similitude d’orientation sexuelle entre fils homosexuel et père est parfois troublante dans la réalité, non pas dans la mesure où elle serait causale ou exactement symétrique (tous les pères d’enfants homosexuels ne sont pas systématiquement homosexuels, et tous les fils homosexuels ne sont pas amoureux de leur père, bien entendu), mais parce qu’elle est imparfaitement gémellaire. La société actuelle a trop souvent coutume d’envisager cette possible gémellité dans les désirs incestueux sur le mode de la rupture ou de la fusion, pour ne pas la reconnaître telle qu’elle est : uniquement symbolique, fantasmatique, irréelle, et actualisable si elle n’est pas conscientisée.

 

Il est parfois fascinant d’observer les réactions saugrenues de certains pères au moment du coming out de leur fils, ou à l’inverse, la gêne ressentie de la part du second par rapport à son propre père. Les personnes homosexuelles qui affirment détester leur père ou leur mère, mais qui à côté de cela, choisissent souvent des partenaires amoureux qui ressemblent plus ou moins à leurs parents et à l’image idéalisée qu’elles s’en font, ne sont pas des cas isolés. Quelquefois, c’est vertigineux de voir les copies conformes ! (Ça m’est arrivé personnellement !) Un rapport idolâtre entre les générations peut s’instaurer à travers l’affirmation d’une homosexualité, paradoxalement sur le mode de la rupture, comme l’illustre l’incroyable remarque que j’ai entendue un jour de la part d’un ami homosexuel concernant sa position ambiguë entre son père et lui : « Avec mes parents, on a été un couple… un ‘trouple’ plus exactement… J’ai toujours été la chose de mon père. »

 

Pour terminer, je signale au passage que je ne parlerai pas dans ce code de l’inceste entre frères (ou entre cousins). Je réserve l’étude de ce sujet pour le code « Inceste entre frères » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels (j’y aborde entre autres le cas des familles où il y a plusieurs individus qui se déclarent « homos », ainsi que le rapport de jalousie au sein d’une même fratrie comme facteur d’homosexualité).

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Mère possessive », « Frère, fils, père, amant, maître, Dieu », « Pédophilie », « Orphelins », « Élève/Prof », « Éternelle jeunesse », « Clonage », « Parricide la bonne soupe » et « Inceste entre frères », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 

Pour accéder au menu de tous les codes, cliquer ici.

 
 

FICTION

 

Le personnage homosexuel entretient une relation incestueuse avec un proche parent :

 

INCESTE PÈRES 13 Lanoux

Film « La Triche » de Yannick Bellon


 

On retrouve la thématique de l’inceste dans énormément de créations à thématique homosexuelle : cf. le roman L’Amant de mon père (2000) d’Albert Russo, le roman Le Fou du père (1988) de Robert Lalonde, la chanson « My Heart Belongs To Daddy » (1938) de Cole Porter, le film « Premier amour, version infernale » (1968) de Susumu Hani (avec l’inceste père/fils), les films « Les Damnés » (1969) et « Sandra » (1965) de Luchino Visconti, le roman Le Vieillard et l’Enfant (1954) de François Augiéras, le roman Le Neveu (1964) de James Purdy, les films « Belle Maman » (1999) et « Ma Mère » (2003) de Christophe Honoré, le film « Mon Fils à moi » (2006) de Martial Fougeron, le film « Volver » (2006) de Pedro Almodóvar, le film « Luster » (2001) d’Everett Lewis, le film « Alice » (2002) de Sylvie Ballyot, le film « The Maids » (1975) de Christopher Miles, le film « Ostia » (1970) de Sergio Citti, le film « Sexe fou » (1973) de Dino Risi, le film « Sitcom » (1997) de François Ozon, le film « L’Enfer d’Ethan » (2004) de Quentin Lee, le roman La Confusion des sentiments (1928) de Stefan Zweig, le film « Jin Nian Xia Tian » (« Fish And Elephant », 2001) de Yu Li, le film « La Classe de neige » (1997) de Claude Miller, les films « Sonate d’automne » (1978), « Le Silence » (1962), et surtout « À travers le miroir » (1961) d’Ingmar Bergman (avec la relation ambiguë père/fils), le film « Le Langage perdu des grues » (1991) de Nigel Finch, le roman Joli Papa (2003) d’Alain Meyer, la pièce Soudain l’été dernier (1958) de Tennessee Williams, la pièce Le Retour au désert (1988) de Bernard-Marie Koltès (avec la figure du père possessif et omniprésent), le roman L’Inceste (1999) de Christine Angot, la pièce Mon beau-père est une princesse (2013) de Didier Bénureau, le film « Le Bal des Vampires » (1967) de Roman Polanski, le roman El Retrato Amarillo (1956) de Manuel Mujica Lainez, le film « Twist » (2004) de Jacob Tierney et Adrienne Stern, le film « El Amor Del Capitán Brando » (1974) de Jaime de Armiñán, le film « Priscilla folle du désert » (1995) de Stephan Elliot (l’un des personnages a été abusé par son oncle), les chansons « L’Amour naissant » (« C’est un revolver, père, trop puissant ») et « Regrets » de Mylène Farmer, la chanson « Celui que j’aimerai » de Cindy dans le spectacle musical Cindy (2002) de Luc Plamondon, le film « Après lui » (2007) de Gaël Morel (où une mère tombe amoureuse de l’assassin de son fils, Franck), le film « Une Soirée étrange » (1932) de James Whale, le roman L’Espace mortel (2005) de Patricia Duncker, les films « Madame » (1997) et « Le Temps qui reste » (2005) de François Ozon, le roman Dream Boy (1995) de Jim Grimsley, la nouvelle Adiós Mamá (1981) de Reinaldo Arenas, le film « Jeux de nuit » (1966) de Mai Zetterling, le film « Agostino » (1962) de Mauro Bolognini (traitant de l’inceste avec la mère), le film « Sex » (1971) de Paul Morrissey, le film « La Couleur pourpre » (1985) de Steven Spielberg (avec Celie, violée par son père), le film « L’Histoire de Pierra » (1982) de Marco Ferreri, le film « Smukke Dreng » (« Joli Garçon », 1993) de Carsten Sonder, le film « The Everlasting Secret Family » (1988) de Michael Thornhill, le film « Only The Brave » (1994) d’Ana Kokkinos, le spectacle de marionnettes L’Histoire du canard qui voulait pas qu’on le traite de dinde (2008) de Philippe Robin-Volclair (avec la mention de Lolita), le film « Billy’s Dad Is Fudge-Packer » (2004) de Jamie Donahue, la pièce Baby Doll (1956) de Tennessee Williams (où un homme âgé vit avec une femme trop jeune pour lui), le film « Souffle au cœur » (1971) de Louis Malle (avec l’inceste entre la mère et le fils), le film « Chéri » (2009) de Stephen Frears, le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot (avec lady Philippa, violée par son père), le film « La Vie intermédiaire » (2008) de François Zabaleta (racontant l’histoire d’amour impossible entre une domestique de château sexagénaire et un photographe homosexuel de vingt ans son cadet), le téléfilm « Le Clan des Lanzacs » (2012) de Josée Dayan (où le personnage d’Anne, 55 ans, interprétée par Muriel Robin, vit avec Marcello qui n’a que 25 ans), le film « Túnel Russo » (2008) de Eduardo Cerveira (avec une grande différence d’âges entre les deux amants), la pièce Doris Darling (2012) de Ben Elton (où Doris, l’héroïne lesbienne, détourne sexuellement le jeune Santiago), le spectacle musical Bénureau en best-of avec des cochons (2012) de Didier Bénureau (dans lequel est raconté la relation d’un homme de 50 ans avec une fillette de 14 ans), les films « Mommy Is Coming » (2012) et « My Baby’s Daddy » (2004) de Cheryl Dunye (où on assiste à un coming out croisé entre mère et fille), le film « Little Gay Boy, Christ Is Dead » (2012) d’Antony Hickling (Jean-Christophe et sa mère, une prostituée anglaise, prennent leur bain ensemble), le film « Honey Killer » (2013) d’Anthony Hickling, le film « Gerontophilia » (2013) de Bruce LaBruce, le film « Far-West » (2002) de Pascal-Alex Vincent (avec le papy de Ricky, en couple avec son jeune assistant-fermier), la pièce Un cœur de père (2013) de Christophe Botti, la chanson « La Maison en bord de mer » de Patricia Kaas (une fillette violée par son oncle), etc.

 

Film "Hannah Free" de Wendy Jo Carlton

Film « Hannah Free » de Wendy Jo Carlton


 

L’homosexualité se double d’inceste dans le roman Les Hors Nature (1897) de Rachilde. Dans le roman Harlem Quartet (1978) de James Baldwin, mis en scène par Élise Vigier en 2018, Jimmy, un des personnages homos, a été violé par son père, Joël. Dans le roman The Girl On The Stairs (La Fille dans l’escalier, 2012) de Louise Welsh, le Dr Alban Mann est qualifié par Jane, l’héroïne lesbienne, de « pédophile incestueux » (p. 76)… et les faits donneront raison à Jane car Mann viole sa jeune fille Anna : « Le dossier accusant Alban Mann d’avoir abusé d’Anna parlaient d’eux-mêmes. » (idem, p. 251). Dans le roman Confidence africaine (1930) de Roger Martin du Gard, Léandro Barbazano, le héros homo, est né d’un rapport incestueux, et meurt au commencement du livre. Dans le roman L’Obligation du sentiment (2008) de Philippe Honoré, Martin est violé à 14 ans par son père Louis. Dans la pièce L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer (1967) de Copi, quasiment tous les membres de la famille de la jeune Irina lui sont passés dessus (l’oncle Pierre, la mère – présentée comme « l’amour de la vie d’Irina » –, la prof de musique Mme Garbo, etc.). Dans la pièce Psy Cause(s) (2011) de Josiane Pinson, Madame Gras a connu l’inceste avec son père puis son frère. Dans le film « Après lui » (2006) de Gaël Morel, Camille tombe amoureuse du meilleur ami de son fils homo Matthieu. Dans le film « Mon Arbre » (2011) de Bérénice André, Isabelle, une des héroïnes lesbiennes, trouve sa fille « canon ». Dans son one-man-show Bon à marier (2015), Jérémy Lorca se jure qu’après la mort de son père (qui rêvait de le marier), il trouvera l’homme de sa vie pour le remplacer. Dans le film « Respire » (2014) de Mélanie Laurent, le père de Charlène (l’héroïne lesbienne) surnomme sa fille « Princesa » et la chatouille de manière excessive et déplacée. Dans la pièce L’Héritage était-il sous la jupe de papa ? (2015) de Laurence Briata et Nicolas Ronceux, Géraldine idéalise la grande tante Lucie : « Sa tante Lucie est restée vierge. » avant de découvrir la vérité : « Cette salope… Elle a couché avec son fils. Moi qui la croyais vierge ! » Dans le one-man-show Jefferey Jordan s’affole (2015) de Jefferey Jordan, lorsque Jefferey fait son coming out à ses parents en pleine fête de famille, il s’étonne de voir son propre père lui demander « d’embrasser son parrain José », un homme de 58 ans ! Mais plus tard, il se soumet à cette projection : « Oui Madame, j’aime les hommes plus vieux. »
 

Dans le film « Mommy » (2014) de Xavier Dolan, la différence des générations est gommée : mère (Diane) et fils homosexuel (Steve) s’imitent dans le jeunisme, la délinquence, les bêtises… ou dans l’âgisme (« Traite-moi comme un adulte ! » récrimine le jeune homme). Le fils embrasse la mère sur la bouche, et est désespéré (au point de se tailler les veines) parce qu’elle ne le suit pas jusqu’au bout de sa passion incestueuse : « Toi et moi, on s’aime encore, hein ? » (Steve) ; « Je vais t’aimer de plus en plus fort, et c’est toi qui vas m’aimer de moins en moins : c’est la nature. » (Diane)

 

Dans son one-man-show L’Arme de fraternité massive ! (2015), Pierre Fatus nous fait croire qu’il a couché avec une femme… mais on découvre qu’il s’agit de sa mère biologique : « La première femme avec qui j’ai couchée : la bombe ! Avec des seins… »
 

B.D. "Le Monde fantastique des gays" (planche "Minitel") de Copi

B.D. « Le Monde fantastique des gays » (planche « Minitel ») de Copi


 

L’inceste a la violence du viol. « Je suis une fille de l’inceste. Voilà pourquoi je meurs. » (Antigone dans la pièce Antigone (1922) de Jean Cocteau) ; « Vous avez un problème de violence dans la famille ou quoi ? » (Kévin, le héros homosexuel, s’adressant à son amie lesbienne Sana, dans la pièce Carla Forever (2012) de Samira Afaifal et Yannick Schiavone) ; « Mon père est un salopard et un manipulateur. Il a trompé ma mère même la dernière année de sa vie. Il a baisé ma prof de théâtre et il m’a… » (Zach, le héros homosexuel qui ne termine pas sa phrase, dans le film « Judas Kiss » (2011) de J.T. Tepnapa et Carlos Pedraza) ; « Papa lui fourre sa bite dans la chatte. » (le skinhead efféminé Peter Pan, parlant d’Anna, dans le roman The Girl On The Stairs, La Fille dans l’escalier (2012) de Louise Welsh, p. 96) ; « Maman a dit qu’il n’est jamais trop tard pour s’intéresser à la notion d’inceste. » (Océane Rose-Marie, l’héroïne lesbienne dans son one-woman-show Chaton violents, 2015) ; etc. Par exemple, Dans le film « Judas Kiss » (2011) de J.T. Tepnapa et Carlos Pedraza, Danny est un homosexuel abusé (symboliquement) par son père, et reproche à ce dernier d’« avoir eu envie de lui » ; et dans ce même film, le petit Jude se fait violer par son père. Dans le film « Festen » (1998) de Thomas Vinterberg, Christian s’est fait violer par son père, Helge, et l’annonce en pleine fête d’anniversaire de mariage de ses parents. Dans le film « Laberinto De Pasiones » (« Le Labyrinthe des Passions », 1983) de Pedro Álmodóvar, Queti a été violée par son père Michele. Dans le film « Black Swan » (2011) de Darren Aronofsky, c’est au moment où Nina se masturbe dans son lit qu’elle a la vision horrifique de sa mère l’observant à côté d’elle. Dans le film « Lonely Boat » (2012) de Christopher Tram et Simon Fauquet, une prostituée couche avec le père de son copain. Dans le one-(wo)-man show Désespérément fabuleuses : One Travelo And Schizo Show (2013) du travesti M to F David Forgit, la mère-prostituée transsexuelle fait l’amour avec un client octogénaire qui meurt pendant l’acte sexuel : elle atteint l’orgasme en faisant l’amour avec ce cadavre.

 

B.D. "Kang" de Copi

B.D. « Kang » de Copi


 

Dans la pièce Ma belle-mère, mon ex et moi (2015) de Bruno Druart et Erwin Zirmi, Yoann découvre que son amant Julien a couché avec sa belle-mère Solange, la cougar : « Tu t’es tapé la vieille ??? » Julien, lui-même, se révolte contre celle-ci en découvrant la vérité : « Pourquoi vous m’avez violé ?? » La belle-mère ricane : « Violé… Tout de suite les grands mots… » Finalement, Solange se rabat sur Yoann. Elle lui fonce dessus, et ce dernier, au départ, résiste : « Elle voulait me violer ! C’est elle ! C’est moi qui était en-dessous. » Puis Julien et Zoé, ex-amants qui se remettent ensemble, poussent Yoann dans les bras de la belle-mère de Julien. Yoann fait un gosse à la quinquagénaire…
 

Dans le téléfilm « Clara cet été-là » (2003) de Patrick Grandperret, le téléspectateur assiste à un chamboulement complet des générations, des rapports d’autorité entre jeunes et adultes. Les moniteurs qui encadrent la colo se font complètement menés par le bout du nez par des ados qui se comportent comme les grands qu’ils ne sont pas et qui pourtant ont déjà une sexualité d’adultes. Cette inversion crée du dégoût et donc du lesbianisme chez la protagoniste principale, Clara.

 

Spectacle contemporain au "Invisible Dog" de Brooklyn

Spectacle contemporain au « Invisible Dog » de Brooklyn


 

Cependant, l’inceste n’apparaît pas nécessairement comme brutal et choquant aux personnages qui le vivent. En général, quand il est vécu, le père et le fils se flattent l’un l’autre de gommer leur différence générationnelle et leur lien du sang, en toute bonne foi. Par exemple, dans le téléfilm « Ich Will Dich » (« Deux femmes amoureuses », 2014) de Rainer Kaufmann, le laisser-aller sexuel de la mère (Marie découvrant son lesbianisme) correspond à celui de la fille (Lili vivant ses expériences sexuelles trop tôt avec un gars peu fréquentable, Freddie)… et leur réconciliation s’instaure sur leur propre négligence. Dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi, Ahmed se qualifie lui-même comme « le fils et le père » de son fils Ali. L’éloignement et la négation du Réel, par la violation de la différence des générations, prend chez les héros homosexuels une dimension poétique, ludique, littéraire, affective. « Y’a que dans l’inceste qu’on ne trahit pas. » (le héros homosexuel de la pièce Chroniques des temps de Sida (2009) de Bruno Dairou) ; « La grenouille comprit que la Sigogne s’interrogeait sur l’Inseste avant d’être avalée par elle. » (cf. les mots inscrits sur une stèle de la Cité des Rats, dans le roman La Cité des Rats (1979) de Copi, p. 146) ; « Un monsieur aimait un jeune homme, et parfois lui payait ses cahiers. Il était écolier. […] Il est si doux d’être papa. » (cf. la chanson « Le Monsieur et le jeune homme » de Guy Béart) ; « Un fils dormant avec son père, c’est normal ! » (Léopold parlant à son fils Roger, dans la pièce À toi pour toujours, ta Marie Lou (2011) de Michel Tremblay) ; « C’est toi que j’aurais dû épouser. » (Heck, le mari trentenaire ayant épousé une femme lesbienne Rachel qui l’a trompée, et s’adressant à Hache la petite sœur de cette dernière, qui a 7 ans, Dans le film « Imagine You And Me » (2005) d’Ol Parker) ; « Kévin, ça se passe bien à la maison ? Ton père te viole-t-elle ? […] Ô bel éphèbe issu de la diversité ! […] Kévin, je suis ton père. » (le flic dans une parodie de film français sur la drogue, dans le one-man-show Blanc et hétéro (2019) de l’humoriste Arnaud Demanche) ; etc.

 

B.D. "Femme assise" de Copi

B.D. « Femme assise » de Copi


 

Par exemple, dans la pièce Nietzsche, Wagner, et autres cruautés (2008) de Gilles Tourman, Leni Riefenstahl évoque la « beauté tragique de l’inceste ». Dans la pièce Les Vœux du Cœur (2015) de Bill C. Davis, Tom dit qu’il « aime » son père. Dans le film « Catilina ou le venin de l’amour » (2012) d’Orest Romero, Catalina, fils d’un ancien militaire propriétaire d’un supermarché, décide de se faire passer pour son père pour conquérir Marcus, un jeune garçon qui vient d’être embauché. Dans la pièce Mi Vida Después (2011) de Lola Arias, l’héroïne lesbienne souffre d’avoir été traitée par son père militaire comme « la fille chérie », le « faire-valoir ». Dans le film « J’ai tué ma mère » (2009) de Xavier Dolan, Hubert, le héros gay en costume de marié, court dans une forêt après sa mère, elle-même en robe de mariée, pour lui demander de l’épouser en tant que « roi » et de « le rejoindre dans son Royaume ». Dans la pièce Le Frigo (1983) de Copi, « L. » veut se marier avec le Rat alors qu’ils ont une grande différence d’âges : « Je pourrais te faire passer pour mon fils adoptif. » Dans la pièce Un Tango en bord de mer (2014) de Philippe Besson, Stéphane, le héros homosexuel quinquagénaire, a 20 de plus que son partenaire de 30 ans, Vincent. Dans le film « Test : San Francisco 1985 » (2013) de Chris Mason Johnson, Todd et Frankie, deux amis du même âge qui viennent de coucher ensemble, se font au réveil le même constat : « Je couche rarement avec les mecs de mon âge. » (Todd) ; « Moi aussi. » (Frankie) Dans la pièce Le Cheval bleu se promène sur l’horizon, deux fois (2015) de Philippe Cassand, Hugues, le médecin bourgeois, sort avec Fabien, un petit jeune. Dans le film « Carol » (2016) de Todd Haynes, Carol, l’héroïne lesbienne bourgeoise et déjà mère, vit le « grand amour » avec une femme nettement plus jeune qu’elle, Thérèse. Abby, l’ancienne amante de Carol, s’en étonne auprès d’elle : « Elle est jeune. Sais-tu ce que tu fais ? » Dans le film « Freeheld » (« Free Love », 2015) de Peter Sollett, Laurel, femme mûre, sort avec Stacie, la petite jeunette.

 

Il arrive que le héros homosexuel, d’âge mûr, soit attiré par son fils pour par ceux qui ont l’âge de son fils (cf. je vous renvoie au code « Pédophilie » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels). « Ton père adorait vraiment nous regarder nager à poil. » (un ami de Daniel se référant à l’homosexualité du père de ce dernier, découverte post mortem, dans le film « Joyeuses Funérailles » (2007) de Franz Oz) Par exemple, dans la pièce Mon Amour (2009) d’Emmanuel Adely, le père de Franck, le héros gay, dit qu’« il a trop aimé son fils ». Dans le film « C’est une petite chambre aux couleurs simples » (2013) de Lana Cheramy, Mister Jones, vieux peintre aveugle et admirateur de Van Gogh, est soigné dans une maison de repos par Bob, un jeune infirmier dont il tombe amoureux. Dans le film « Patrik, 1.5 » (« Les Joies de la famille », 2009) d’Ella Lemhagen, Göran, le héros homosexuel, succombe au charme d’un jeune homme au commissariat, avant de découvrir que c’est son futur fils adoptif. Dans la pièce La Cage aux Folles (1973) de Jean Poiret, George, le héros homosexuel, drague son fils hétéro Laurent.

 

Beaucoup de héros homosexuels racontent leur émoi sexuel pour leur père (ou leur fils) : « Mon cœur est à papa. » (cf. une réplique de la pièce My Scum (2008) de Stanislas Briche) ; « Pendant quelques minutes, il me sembla que j’étais son préféré. » (Zac à propos de son père, dans le film « C.R.A.Z.Y. » (2005) de Jean-Marc Vallée) ; « Seul homme de la maison, j’oubliais avec une étrange facilité les liens du sang, faisant ainsi du géniteur aux yeux indiscrets un objet de convoitise et la cause première de nos maladies respectives ! » (la narratrice lesbienne du roman La Voyeuse interdite (1991) de Nina Bouraoui, p. 96) ; « Père… J’aimerais tellement avoir votre assentiment. J’ai pourtant tout fait pour vous plaire. » (Stuart, l’un des héros homosexuels, s’imaginant qu’il rencontre son père, dans le film « Cruising », « La Chasse » (1980) de William Friedkin) ; « Le papa, c’est toujours Dieu. » (Thierry, le héros homosexuel de la série Joséphine Ange-gardien (1999) de Nicolas Cuche, dans l’épisode 8 « Une Famille pour Noël ») ; « Je regardais toujours mon père se déshabiller. » (Jacques Nolot dans le film « La Chatte à deux têtes » (2002) de Jacques Nolot) ; « J’ai eu honte j’ai souffert. Je ne vais pas sortir les violons même si pour mon père c’est l’instrument de prédilection. […] Mais j’ai toujours eu en tête d’un jour lui reconnaître que j’aime profondément son dos pour rendre justice aux mots. » (cf. le poème « Un Autre Dos » (2008) d’Aude Legrand-Berriot, p. 46) ; « Mon amant était Madame Lucienne ! […] J’aimais ma mère ! » (la Comédienne dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi) ; « J’ai enterré l’alliance de mon épouse juste à côté du corps de Chris : ces deux-là étaient si proches. » (Randall, le père de Chris, le héros homosexuel, dans le roman La Synthèse du Camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 234) ; « Aujourd’hui, c’est moi l’homme. Un homme pour mon père. Beau et fort pour mon père. » (Omar dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 35) ; « Je ne crois pas [que ma mère va revenir]. Elle est partie… pour toujours… cette fois-ci. Je passerai désormais ma vie avec mon père. Seul avec mon père. À m’occuper de lui. Homme à homme. Je serai la femme de mon père. » (idem, p. 126) ; « Tu as été mon fils et en même temps l’amour de ma vie. Tu es sûrement l’homme que j’ai le plus embrassé ! […] Quand tu étais petit, on s’embrassait toujours sur la bouche. Quand tu as grandi, tu n’as plus voulu. Tu ne voulais même plus que je te tienne par la main. » (la mère de Bryan à son fils gay Bryan, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 353) ; « La seule et unique fois où j’aurais pu conclure avec une femme, j’ai pensé à ma mère. » (François, le héros homo du one-man-show Hétéro-Kit (2011) de Yann Mercanton) ; « J’étais si jalouse de vous. » (la mère de Kai, le héros homo, s’adressant à Richard l’amant de celui-ci, dans le film « Lilting », « La Délicatesse » (2014) de Hong Khaou) ; « Mon père était l’agaçant quarterback beau gosse qui avait épousé la major sexy de la promotion. » (Simon, le héros homosexuel, en parlant de son père, dans le film « Love, Simon » (2017) de Greg Berlanti) ; etc.

 

Film "Tell Me A Memory" de Jon Bryant Crawford

Film « Tell Me A Memory » de Jon Bryant Crawford


 

Vianney – « Non, je ne fume pas, mais ça ne me dérange pas, j’aime bien les bouches qui sentent le tabac froid, ça me rappelle mon père.

Mike – T’as couché avec ton père ?

Vianney –

Mike – C’était de l’humour, bon, ok, je me tais. »

(Mike racontant son « plan cul » avec un certain, dans le roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, p. 85)

 

Film "Gerontophilia" de Bruce LaBruce

Film « Gerontophilia » de Bruce LaBruce


 

Par exemple, dans le film « Funeral Parade Of Roses » (1969) de Toshio Matsumoto, Eddie tombe amoureux de son père. Dans le film « L’Île des amours interdites » (1962) de Damiano Damiani, Arturo, à 15 ans, voue une passion dévorante à son père. Dans le film « Le Secret d’Antonio » (2008) de Joselito Altarejos. Antonio, à 15 ans, tombe amoureux de son oncle Jonbert. Dans la pièce Happy Birthday Daddy (2007) de Christophe Averlan, le fils cherche à séduire sadiquement son père, considéré comme un dieu diabolique : « Ouvre-moi ta porte pour l’amour de Daddy. » Dans le film « Niño Pez » (2009) de Lucía Puenzo, le père d’Ailín est tombé amoureux de sa fille. Dans le film « A Single Man » (2009) de Tom Ford, George, le héros homosexuel, porte au doigt l’alliance de sa mère. Dans le film « Guillaume et les garçons, à table ! » (2013) de Guillaume Gallienne, Guillaume, le héros bisexuel, établit une relation très étrange avec son père : à la fois il le fuit et il le drague : « Oh mon papili, emmène-moi dans la forêt ! » Il parvient même, en se faisant passer pour sa mère (et la femme de son père, donc), à s’introduire dans la salle de bain de ce dernier et à le voir cul nu. Dans le film « Drôle de Félix » (1999) d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau, les rapports d’éducation s’inversent : ce sont les enfants qui éduquent leurs parents. Dans le film « Le Maillot de bain » (2013) de Mathilde Bayle, le jeune Rémi, 10 ans, ressent son premier émoi homosexuel pour un beau papa de 35 ans. Dans son concert Free : The One Woman Funky Show (2014), Shirley Souagnon se moque de la réaction post-coming out de sa mère qui s’interroge avec horreur sur les pratiques lesbiennes de sa fille (« Mais qu’est-ce que vous faites ??? »), en lui rétorquant : « Qu’est-ce que vous faites ? Eh bien viens ! Je vais te montrer ! » Dans le film « Mon Père » (« Retablo », 2018) d’Álvaro Delgado Aparicio, Segundo s’endort contre son père Noé qu’il découvre homosexuel (il surprend ce dernier en train de masturber un conducteur de camionnette) : « Tu seras toujours dans mon cœur papa. » L’homosexualité paternelle finit par déteindre sur la sexualité du jeune garçon de 14 ans, qui se met à être dégoûté des femmes.

 

Film "Le Maillot de bain" de Mathilde Bayle

Film « Le Maillot de bain » de Mathilde Bayle


 

 

Dans le roman The Well Of Loneliness (Le Puits de solitude, 1928) de Marguerite Radclyffe Hall, Stephen, l’héroïne lesbienne, entretient dès son adolescence une ambiguë relation fusionnelle avec son père (Sir Philip), une connivence très homosexuelle, qu’Anna Philip, la mère, détecte assez vite et ne voit pas d’un très bon œil : « J’ai découvert que mon père savait tout à mon propos, seulement… Peut-être m’aimait-il trop pour m’en parler. » (Stephen par rapport à son homosexualité latente, p. 549) ; « Stephen grimpait sur son dos. Sir Philip prétendait être grisé pour avoir eu son saoul d’avoine, sautait, bondissait et ruait sauvagement, de sorte que Stephen était obligée de s’accrocher à ses cheveux ou à son col, tout en le frappant de ses petits poings insolents et durs. Attirée par ce vacarme étrange, Anna les surprenait ainsi et indiquait du doigt la boue sur le tapis. Elle disait : ‘À présent, Philip, à présent, Stephen, c’est assez ! c’est l’heure du thé’, comme s’il s’agissait de deux enfants, alors Sir Philip se redressait, se dégageait de Stephen, après quoi il embrassait la maman de Stephen. » (idem, p. 21) ; « Sir Philip aimait Stephen, l’idolâtrait. » (idem, p. 23) « Stephen adorait son père […] ; il faisait partie d’elle-même […] elle ne pouvait envisager le monde sans lui. » (idem, p. 24) Quand Anna tente d’empêcher l’incestueux couple à trois – le fameux « trouple », ou triangle œdipien papa/maman/enfant – (« Stephen, ma propre enfant… elle s’est jetée entre nous » dit-elle à son mari), Sir Philip la renvoie à sa responsabilité : « C’est vous-même qui l’avez jetée entre nous, Anna. » (idem, p. 148)

 

Dans le film « Xenia » (2014) de Panos H. Koutras, Dany, le héros homosexuel, s’imagine en amant miniature dormant sur le gazon puis le torse velu de son père. On ne sait pas trop s’il s’agit de son père réel dont il n’a aucun souvenir (il semble se rappeler d’un souvenir d’enfance quand il avait 2 ans et qu’il était blotti contre lui : « Je m’endormais sur son torse. Il était hyper poilu. ») ou bien s’il s’agit de son père fantasmé, cinématographique. Sûrement les deux.

 

Dans la pièce Gouttes dans l’océan (1997) de Rainer Werner Fassbinder, le jeune Franz se met en « couple » avec Léopold, de quinze ans son aîné. Il lui raconte que, lorsqu’il était adolescent, il avait rêvé que son beau-père (le nouveau mari de sa mère, avec « ses grandes jambes de footballeur ») pénètre dans son lit et lui fasse l’amour : « Puis il est venu dans mon lit. J’avais l’impression de devenir de plus en plus petit. Comme une fille. Puis il est rentré en moi. » Et plus tard, s’il a des enfants avec sa copine Ana, il dit qu’il les appellera « Franz et Leopold »…

 

Dans le film « Alone With Mr Carter » (2012) de Jean-Pierre Bergeron, John, jeune homme de 15 ans, est amoureux d’un papy de 70 ans, Mr Carter : il lui écrit des lettres d’amour, essaie d’attirer son attention par tous les moyens… et sans succès. Dans le one-man-show Raphaël Beaumont vous invite à ses funérailles (2011) de Raphaël Beaumont, le protagoniste homosexuel « nique » avec « beau papa » et finit par lui faire une éjaculation faciale ; plus tard, il se rend sur un site internet nommé Le Syndrome de Stockholm, dans lequel on peut retrouver la trace de son violeur : « Quand j’étais enfant, j’ai été violé. Franchement, c’était génial. Et ce site m’a permis de retrouver la trace de mon violeur. Et je suis drôlement content d’avoir retrouvé mon grand-père ! »

 

Dans le roman L’Amant des morts (2008) de Mathieu Riboulet, la première phrase commence par l’aveu de l’inceste paternel du héros, Jérôme, 16 ans, qui ensuite deviendra homo : « Tout commence avec le père. Avec le commerce sexuel d’un père avec son fils, tout juste adolescent. Un père bûcheron de la Creuse, à la sex/sensualité brute, quasi primitive. C’était arrivé un jour, au petit matin, sur le carreau de la cuisine, et le fils, que son père bichonnait depuis sa naissance, s’était laissée prendre sans réticence. […] Le père de temps en temps couchait avec le fils. Le fils de temps en temps couchait avec le père. » Dans le roman Accointances, connaissances, et mouvances (2010) de Denis-Martin Chabot, Marcel est amoureux de son oncle homo Alain ; il s’imagine même faire l’amour avec lui pendant la nuit ! : « Il passa de plus en plus de temps devant son écran, se créant tout un univers de rêve. Il avait ainsi un père qui ne l’eut pas abandonné et une mère qui ne chercha pas tant à le contrôler en voulant trop le protéger. Son oncle n’hésiterait pas à lui offrir son corps et sa beauté, car Marcel adulait son oncle, homme séduisant toujours entouré de beaux mecs aussi attirants que lui. Il lui arriva souvent de se branler en rêvant à ce type au charme irrésistible qui dormait dans la chambre d’à côté, ou en train de lui faire l’amour. » (p. 19)

 

Dans l’œuvre du dramaturge argentin Copi, le traitement de l’inceste comme facteur d’homosexualité passe par le motif récurrent de la relation conflicto-fusionnelle mère/fille. « Voici la mère de Lou, mère-fille ou fille-mère, la Reine de l’Atmosphère ! » (Martin dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) On a avec lui l’illustration qu’une possessivité maternelle peut encourager la recherche fiévreuse et passionnelle d’un père absent.

 

Dans certaines œuvres homosexuelles, les jeux de mots et les calembours coquins sur l’inceste s’enchaînent : « Un zeste de citron dans l’eau… » (cf. la chanson « Veni Vedi Vici » d’Alizée) ; « Hello, helli, t’es à moi… Lolita » (cf. la chanson « Moi… Lolita » d’Alizée) ; « Qu’aussitôt, tes câlins/Cessent toute ecchymose […] Optimistique-moi, papa. » (cf. la chanson « Optimistique-moi » de Mylène Farmer) ; « Pense à ton père. » (Robbie incitant Ezri à pénétrer Effi, dans le film « Dérive » (1983) d’Amos Gutmann) ; etc.

 

Généralement, le personnage homosexuel idéalise ses parents pour mieux se substituer à eux ; et inversement, ses parents le mûrissent excessivement et font passer cet abus pour une confiance et une responsabilisation incroyables. Il arrive très fréquent que les coming out entre le père et le fils adultes se croisent, voire même que le père et le fils aient une liaison amoureuse ensemble ! « Je pense à mon oncle souvent. Lui, il vivait chez sa maman. » (un protagoniste homo à propos de son tonton gay et mort du Sida, dans la comédie musicale À voix et à vapeur (2011) de Christian Dupouy) ; « Je comprends, car avant, j’étais moi aussi homosexuelle. » (Marina à son fils homo Fred dans la pièce Des Bobards à maman (2011) de Rémi Deval) ; « Moi-même, j’avais eu pour amant, il y a bien longtemps, un homme mature. » (Randall, père du héros homosexuel Chris, dans le roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 235) ; « J’ai couché avec ma mère. » (l’héroïne lesbienne à Bérénice, dans le one-woman-show La Lesbienne invisible (2009) d’Océane Rose Marie) ; « Ma femme sait tout de moi, et notre fils […] saura tout lui aussi. Et il apprendra à respecter les autres et à se respecter lui-même. » (cf. la phrase de conclusion du père homo, dans le film « Alang Lalaki Sa Buhay Ni Selya », « The Man In Her Life » (1997), de Carlos Siguion-Reyna) ; « Peut-être que mon père se maquillait un petit peu moins [que moi]. » (Roberto le trans dans la pièce Amor, Amor, En Buenos Aires (2011) de Stéphan Druet) ; « Si ces pulsions animales sont génétiques, ça ne peut venir que du côté de ton père. » (la mère parlant à sa fille Bénédicte de l’homosexualité de son fils Laurent, dans le one-man-show Gérard comme le prénom (2011) de Laurent Gérard) ; « Vous savez que chez moi (faire l’amour à sa mère) c’est une coutume ? » (Jarry dans son one-man-show Atypique, 2017) ; etc. Par exemple, dans le film « Mine Vaganti » (« Le Premier qui l’a dit », 2010) de Ferzan Ozpetek, Vincenzo est obsédé par le qu’en-dira-t-on à propos de l’homosexualité de son fils Antonio : dans les lieux publics, il est persuadé que tout le monde l’a identifiée et en rient. Il s’est complètement identifié à la caricature qu’il s’est faite de son fiston.

 

 

Film "Big Mama, de père en fils" de John Whitesell

Film « Big Mama, de père en fils » de John Whitesell

 

Le père et le fils sont tous les deux gays dans la pièce L’Anniversaire (2007) de Jules Vallauri, le film « The Boy Next Door » (2008) d’un réalisateur inconnu, la pièce Gai Mariage (2010) de Gérard Bitton et Michel Munz (Henri et son père), le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson (Marcel et Arthur Proust), le film « Crustacés et coquillages » (2005) d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau (avec Marc et son fils Charly), le film « A Ferret Calles Mickey » (2003) de Barry Dignam, le film « Los Abrazos Rotos » (« Étreintes brisées », 2009) de Pedro Almodóvar, le film « Odd Sock » (2000) de Colette Cullen (une mère et son fils se révèlent mutuellement leur homosexualité autour de la machine à laver familiale), le film « Un Arrangement » (1998) de Didier Blasco, le film « Le Langage perdu des grues » (1991) de Nigel Finch, le roman Las Locas De Postín (1919) d’Álvaro Retana (avec Polito et son père), le film « Quelque chose en son temps » (1965) de Roy et John Boulting, le film « La Résidence » (1969) de Narciso Ibañez-Serrador (la « fille à pédés » lesbienne surprotège son fils unique gay), le film « Père, Fils » (2003) d’Alexandre Sokourov, le film « Simon, El Gran Varón » (2002) de Miguel Barreda, le film « Respire ! » (2004) de Dragan Marinkovic (où le père et la fille sont homosexuels), le film « Caresses » (1997) de Ventura Pons, le film « Merci… Dr Rey ! » (2001) d’Andrew Litvack, le film « Burlesk King » (1999) de Mel Chionglo, le film « Choujue Dengchang » (2001) de Cui Zi’en, le film « La Rivière » (1996) de Tsai Ming-liang, la B.D. Dads And Boys (2007) de Josman (avec des images crues d’un père et d’un fils qui couchent ensemble, parfois avec le grand-père en prime !), etc.

 

B.D. "Kang" de Copi

B.D. « Kang » de Copi


 

« Ton père est différent des autres pères. » (le père, travesti M to F, faisant son coming out à son fils Peter, dans le spectacle musical Bénureau en best-of avec des cochons (2012) de Didier Bénureau) ; « Moi aussi, j’ai une préférence pour les garçons. » (le père du transsexuel M to F Jessica, dans la pièce Y a comme un X (2012) de David Sauvage) ; « Je dirai que ton père était un pédé. » (Hervé Nahel lors de son concert aux Sentiers des Halles le 20 novembre 2011) ; « Si ce que j’aime le plus au monde est gay, alors moi, je suis… [Rideau. Toute dernière réplique de la pièce] » (le père de Chris, le héros homosexuel en couple avec le joueur de foot dont son père est fan, dans la pièce Happy Birthgay Papa ! (2014) de James Cochise et Gloria Heinz) ; « Je suis le père d’Howard et je suis gay ! » (le père d’Howard, le héros homosexuel, en soutien pour son fils homo privé de son titre de meilleur prof de son lycée, dans le film « In & Out » (1997) de Frank Oz) ; « Homos de père en fils depuis cinq générations ! » (Francis, le héros homosexuel de la pièce Hors-Piste aux Maldives (2011) d’Éric Delcourt) ; « Dans la famille, on est gays de père en fils ! » (le père homo d’Henri, le héros qui feint l’homosexuel, dans la pièce Le Gai Mariage (2010) de Gérard Bitton et Michel Munz) ; « C’est pas parce qu’elle avait de la moustache que c’était un gars. » (la grand-mère de Rodolphe, lui parlant de son père qui serait allé vers sa mère parce qu’il aurait cru que c’était un homme, dans le one-man-show Tout en finesse (2014) de Rodolphe Sand) ; « Depuis l’armée, j’ai toujours pensé qu’il avait été un peu fiottasse. » (idem) ; « Le plus délicat, c’est de faire son coming out à son père. » (Fabien Tucci, homosexuel, dans son one-man-show Fabien Tucci fait son coming-outch, 2015) ; « Qu’est-ce que je vais trouver ? Peut-être que c’est un marin, un cow-boy dans un ranch, un hippie, un travesti, un taulard ou bien qu’il vend des armes. Va savoir ? » (Phil, le héros homo, parlant de son père inconnu qu’il va rejoindre aux États-Unis, dans le film « Die Mitter der Welt », « Moi et mon monde » (2016) de Jakob M Erwa) ; « Tel père tel fils. » (Grace, la mère folle de John le héros homo, à propos de l’homosexualité de ce dernier, dans le film « Ma Vie avec John F. Donovan » (2019) de Xavier Dolan) ; etc.

 

Film "Beginners" de Mike Mills

Film « Beginners » de Mike Mills


 

Dans la pièce Hétéro (2014) de Denis Lachaud, pères et fils ont tous en couple homosexuel : nous est dépeint un monde sans différence des sexes, où la différence des générations s’est substituée à la différence des sexes à travers le clonage. Dans le sketch « Sacha » de Muriel Robin, la mère se présente comme « l’amie » de son fils homo Bruno, et rêve finalement qu’elle forme un couple lesbien avec la Tante Claudette. Dans le film « Kazoku Complete » (« La Famille au grand complet », 2010) d’Imaizumi Koichi, Shusaku a des relations sexuelles avec Koichi, son père. Dans le film « Uncle David » (2010) de Gary Reich, Ashley et son oncle ont une liaison. Dans la pièce La Mort vous remercie d’avoir choisi sa compagnie (2010) de Philippe Cassand, Georges de la Ferrinière, le présentateur télé, et son fils homo Éric, découvrent qu’ils ont tous les deux le même amant : Jean-Loup ! Dans la pièce Moi aussi, je voudrais avoir des traumas familiaux… comme tout le monde (2012) de Philippe Beheydt, Eddy rêve, en tant qu’acteur, de jouer une Princesse byzantine, et que son « fils » Édouard soit gay (d’ailleurs, il lui offre le livre Père manquant, fils manqué). Dans le roman La Cité des Rats (1979) de Copi, Vidvn suce le sexe de son père Mimile. Dans le film « Ma Mère préfère les femmes (surtout les jeunes…) » (2001) d’Inés Paris et Daniela Fejerman, Sofía aime les femmes de l’âge de ses filles, et ces dernières se demandent si elles ne sont pas, elles aussi, lesbiennes comme leur mère. Dans le film « Beginners » (2010) de Mike Mills, quand Hal, un homme âgé, fait son coming out à son fils Oliver, cela provoque chez ce dernier énormément d’interrogations… Dans le film « Torch Song Trilogy » (1989) de Paul Bogart, David, homosexuel de 15 ans, est adopté par le couple homosexuel Ed et Arnold. Dans le film « Días De Boda » (2002) de Juan Pinzás, on apprend que Rosendo, le marié, et son beau-père ont eu une liaison homosexuelle. Dans le film « A Family Affair » (2003) d’Helen Lesnick, Rachel, l’héroïne lesbienne, rêve qu’elle fait l’amour avec sa propre mère, au moment du coït avec sa copine (les visages se transposent les uns aux autres). Dans le film « My Own Private Idaho » (1991) de Gus Van Sant, Scott s’imagine faire l’amour à sa mère. Dans la pièce La Reine morte (1942) d’Henry de Montherlant, la relation entre le père (le roi Ferrante) et son fils (Don Pedro) est très ambiguë : « Vous savez bien que je vous aime » dit Don Pedro à son père ; « On devrait pouvoir rompre avec ses enfants comme on le fait avec ses maîtresses » rétorque ce dernier. Dans le roman El Día Que Murió Marilyn (1970) de Terenci Moix, Jordi et son oncle sont tous deux homos. Dans le roman Le Cœur éclaté (1989) de Michel Tremblay, Jean-Marc est homosexuel comme son oncle Édouard. Dans le film « Another Gay Movie » (2006) de Todd Stephens, Andy va « tailler une pipe » à son père dans les toilettes. Dans le film « Almost Normal » (2005) de Marc Moody, Brad, le héros, vit dans un monde où l’homosexualité est la norme sociale, et où son père comme sa mère vivent chacun en couple homosexuel de leur côté. Dans le film « C.R.A.Z.Y. » (2005) de Jean-Marc Vallée, Zac, le héros gay, aperçoit avec effroi (et comme un « flash ») son père en tant que client régulier dans la boîte gay qu’il a coutume de fréquenter ! Dans le roman J’apprends l’allemand (1998) de Denis Lachaud, Rolf, le personnage bisexuel, a un oncle homosexuel, Peter, « celui qui vit dans la forêt, l’excentrique de la famille » (p. 62). Dans le film « Néa » (1976) de Nelly Kaplan, Sybille a surpris sa mère Helen au lit avec sa tante Judith. Dans le film « The Parricide Sessions » (2007) de Diego Costa, Diego tente de convaincre son propre père de jouer devant sa caméra le rôle de ses différents amants. Dans la pièce Le Frigo (1983) de Copi, on apprend que « L. » s’est fait sodomiser par son père avant qu’elle/il ne l’étrangle avec ses bas de soie. Dans le film « Children Of God » (« Enfants de Dieu », 2011) de Kareem J. Mortimer, la tante d’Omar a dit à son neveu – qui dort avec des poupées – qu’« il était exactement comme son père »… et on découvre que Ralph, le père en question, est secrètement homo. Dans le film « Pride » (2014) de Matthew Warchus, la mère de Reggie (l’un des personnages homos) est homosexuelle comme son fils… ce qui fait mourir de rire ses comparses LGBT. Dans l’« Histoire de Kamaralzamân avec la Princesse Boudour » des Mille et une Nuits, « l’homosexualité latente du père à l’égard du fils et du fils à l’égard du père, est fortement indiquée. » (Christian David, « Les Belles Différences », Bisexualité et différence des sexes (1973), p. 382) Dans son concert Free : The One Woman Funky Show (2014), Shirley Souagnon raconte comment elle a fait son coming out auprès de ses parents ; face aux larmes de tristesse de son père, elle décrit celui-ci comme un semblable d’orientation sexuelle : « Arrête, papa. On dirait un pédé ! » Dans la pièce L’Héritage était-il sous la jupe de papa ? (2015) de Laurence Briata et Nicolas Ronceux, Nicolas, en couple avec son demi-frère, rend responsable son père décédé de leur homosexualité à tous les deux (et, du coup, à tous les trois !) : « Tu vas voir tes deux fils s’aimer. Mais tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même. » Dans le film « Love, Simon » (2017) de Greg Berlanti, après que Simon a révélé à son père son homosexualité, ce dernier, pour montrer qu’il est ouvert et qu’il accepte son fiston tel qu’il est, lui propose sérieusement de l’aider à trouver avec lui l’âme-frère : « On pourrait peut-être s’inscrire sur Grindr ensemble… »

 

Dans le film « Call me by your name » (2018) de Luca Guadagnino, on assiste à un spectaculaire coming out croisé entre père et fils. Sammy, le père d’Elio (jeune homo de 17 ans), a deviné l’aventure homosexuelle qui a impliqué son fils et son collègue de travail Oliver (la trentaine). Sammy non seulement encourage son fils à l’homosexualité (en lui assurant que ce qu’il a vécu avec Oliver était « bien plus qu’une magnifique amitié ») mais en plus lui dit qu’« il l’envie », et que même s’il s’est marié à 30 ans avec sa maman, il a failli faire son coming out : « Je n’en ai pas été loin… » Sidérant. Elio demande à son père si sa mère est au courant de son homosexualité secrète… et ce dernier dit qu’il « ne croit pas ».
 

Dans la pièce Drôle de mariage pour tous (2019) de Henry Guybet, Raymond découvre que son père, Marcel (70 ans), s’est marié avec un homme, Dominique, et s’inquiète de se découvrir lui-même homosexuel… et son homosexualité est latente : « J’espère que ce n’est pas héréditaire. Parce que je ne suis pas du tout comme ça ! Mais alors pas du tout comme ça ! […] J’espère… j’espère que ce n’est pas héréditaire. » D’ailleurs, Dominique essaie de l’en persuader, en s’approchant dangereusement de lui, et en sous-entendant que Marcel et lui sont tous deux homos : « Au fond de vous, je sais que vous êtes comme lui : les mêmes attirances ! » De plus, suite à un quiproquo, Caroline, la fille de Dominique, s’imagine, en voyant Raymond, que c’est lui le « mari » de son père (donc son beau-père), et est scandalisée que son papa « ait réussi à séduire un jeune ». Elle finira par découvrir que Dominique a signé un « mariage pour tous » blanc avec Marcel, et par se mettre en couple avec Raymond, donc pour le coup son « demi-frère » par alliance. L’incestuel arrive à son paroxysme dans cette pièce.
 

Dans le film « Strella » (2009) de Panos H. Koutras, Yiorgos découvre avec horreur que Strella, l’homme transsexuel de 25 ans avec qui il a couché et dont il commençait à tomber amoureux, était en réalité son fils… Ce dernier l’a piégé en connaissance en cause, et s’était déjà illustré dans un autre cas d’inceste, puisqu’à l’adolescence, lui et son oncle (le frère de Yiorgos) avait eu une liaison : « Les hommes plus âgés me rassurent… » avoue-t-il. Strella est même traité par ses amis homosexuels de « gérontophile ». L’un de ses collègues transsexuels, Mary, a également eu pour amant son oncle Atonis.

 

Film "Strella" de Panos H. Koutras

Film « Strella » de Panos H. Koutras


 

Dans la violence de la répression de l’homosexualité de son fils, on lit parfois chez le père fictionnel une homosexualité latente : c’est le cas par exemple dans le film « Gun Hill Road » (2011) de Rashaad Ernesto Green (entre Enrique et son fils trans Michael), le film « K@biria » (2010) de Sigfrido Giammona (entre Giovanni et son fils gay Francesco), le film « Le Fils préféré » (1994) de Nicole Garcia, etc. « Un soir, il s’en est pris à moi. J’étais en CP, j’avais ramené un bulletin de notes un peu moins bon que d’habitude. Il m’a mis tout nu, m’a allongé sur le lit… j’étais terrifié. Il a défait sa ceinture et a commencé à me frapper, sans tenir compte de mon âge, comme si j’étais un adulteou un criminel. Mais le bulletin, ce n’était qu’un prétexte. Il trouvait que j’avais l’air efféminé. À six ans ! Il me traitait de petit pédé, qu’il allait faire de moi un homme. » (Kévin dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 422) Dans la comédie musicale Se Dice De Mí En Buenos Aires (2010) de Stéphan Druet, Alba, avant de se découvrir lesbienne, a jeté son fils Roberto dehors parce qu’il était homo. Dans le film « Mourir comme un homme » (2009) de João Pedro Rodrigues, au moment ou Ze María, le héros homosexuel, tue son copain d’une balle, il dit symboliquement que « son père est mort » ; il avouera après à ce dernier (qui est trans) : « J’ai tué un pédé comme toi qui méritais pas de vivre. »

 

Pièce "Gai Mariage" de Gérard Bitton et Michel Munz

Pièce « Gai Mariage » de Gérard Bitton et Michel Munz


 

Le personnage homosexuel critique parfois le lien d’hérédité – qu’on appelle « de dégénérescence » – qui est fait entre son homosexualité et celle de son père. « Il est exactement comme notre père, mais il le déteste. » (SDF parlant de son frère homo, dans le bâti Lars Norén (2011) d’Antonia Malinova) ; « T’as ça [= la politique ou l’homosexualité ?] dans le sang ! Tu as le sang de ton père ! » (Sofia s’adressant à Édouard le héros homo, dans la pièce En ballotage (2012) de Benoît Masocco) ; etc. Mais pourtant, qui, sinon lui, a créé la causalité « homophobe » ? « Ça doit être mon père qui m’a fait ainsi ! Il était trop beau lui aussi ! Comme un gamin-papillon, j’étais fasciné par sa beauté d’homme solitaire. Peut-être que je m’y suis brûlé les ailes ! Je devrais jeter toutes ces photos que j’ai de lui ! Cesser de penser que j’aurais hérité de lui cette attirance pour les garçons. Un désir refoulé qu’il m’aurait transmis en quelque sorte. Et tout cela, parce qu’il nous prodiguait, à moi et à mon petit frère, la tendresse de la mère perdue. » (Malcolm dans le roman Par d’autres chemins (2009) d’Hugues Pouyé, p. 60) ; « Que signifiait le baiser qui l’avait tant troublé : défi, ou mépris ? L’homme les avait-il pris, son père et lui, pour des invertis ? » (le héros homos de la nouvelle« À l’Ombre des bébés » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 31) ; « Allais-tu me ressembler ? Si tu étais un garçon, aurais-tu les mêmes goûts que moi ? » (Bryan, le héros homo ayant fait « accidentellement » un enfant à son amie Stéphanie, et parlant à son fils qui vient de naître dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 402) Dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi, l’argument de la dégénérescence revient sur le tapis : le personnage gay de Pédé, qui a déjà un fils homosexuel, n’est pas ravi d’apprendre que Lou, la fille qu’il a abandonnée pendant 17 ans, est également homosexuelle : « Trois folles dans la famille ! »

 

L’inceste ne concerne pas que les rapports familiaux. Il s’élargit ensuite à l’écart d’âges entre les deux partenaires adultes du « couple » homosexuel : cf. le roman The Well Of Loneliness (Le Puits de solitude, 1928) de Marguerite Radclyffe Hall (entre Mary et Stephen), le film « Ma Vie avec Liberace » (2013) de Steven Soderbergh (entre Scott et Liberace), le film « Le Derrière » (1998) de Valérie Lemercier (entre Francis et Pierre), le téléfilm « Juste une question d’amour » (2000) de Christian Faure (entre Cédric et Laurent), etc. « J’ai été surpris par le nombre de jeunes, des mecs d’une vingtaine ou d’une trentaine d’années, cherchant expressément des partenaires de plus de 45 balais. » (Michael parlant des rencontres Internet, dans le roman Michael Tolliver est vivant (2007) d’Armistead Maupin, p. 17) ; « Dans certaines tribus de Nouvelle-Guinée, dans le cadre de rite d’initiation, on impose à de jeunes garçons de pratiquer des fellations sur leurs oncles ou leurs pères… Ah ben y’a beaucoup de papous alors, en France, non ? » (le comédien de la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier, pp. 92-93) ; « À part un Roi de la pédale [comme vous], j’vois pas qui aurait pu prendre des vieux queutards. » (les flics s’adressant à Armand, le héros homo de 43 ans, initialement attiré que par les hommes plus mûrs et plus vieux que lui… mais qui, pendant l’intrigue, finira par s’accoupler avec une petite jeune de 16 ans ; l’attraction pour les vieux va paradoxalement avec l’attraction pédophile ; c’est ce qui conclure au flic qui arrête Armand : « Le fait que vous aimiez les vieux m’incite à penser que vous aimez aussi les jeunes filles. ») ; « C’est pour ça que Lili c’est mon deuxième papa. » (une patiente lesbienne, accouplée à la vieille Lili, sa compagne de 73 ans, dans la pièce Psy Cause(s) (2011) de Josiane Pinson) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « Le Zizi de Billy », les amants se traitent mutuellement de « neveu » et d’« oncle » (« Tu es mon oncle bien aimé ? » ; « Et toi, t’es mon neveu bien aimé ? »). Dans la pièce Sugar (2014) de Joëlle Fossier, William sort avec un homme marié, Georges, qui a le double de son âge. Dans la pièce Happy Birthgay Papa ! (2014) de James Cochise et Gloria Heinz, Chris sort avec un homme (Ruzy) pendant que son père sort avec une nana de 15 ans : « À 15 ans, c’est tellement mignon, tendre. » (le père de Chris) Dans le film « Il Compleanno » (2009) de Marco Filiberti, le jeune et beau Diego séduit Mateo, l’homme marié faisant sa crise de la quarantaine. Dans le film « Shortbus » (2005) de John Cameron Mitchell, Jamie, maître nageur homo, fait en vain le bouche à bouche à un homme noyé beaucoup plus âgé que lui, et ce geste le plonge dans un profond trouble. Dans la pièce Y a comme un X (2012) de David Sauvage, au départ, Jean-Louis confond le père du transsexuel M to F Jessica pour un client de celle-ci. Dans le roman Babyji (2005) d’Abha Dawesar, Anamika s’imagine en train de dégrafer les soutiens-gorge des femmes qui ont l’âge de sa mère ; plus tard, elle a liaison avec Linde, une mère de famille, dans les bras de laquelle elle accède à la vie d’adulte à vitesse grand V : « Toute ma vie, on m’avait appris à vénérer mes aînés. Quiconque avait cinq ans de plus que vous était un aîné. Presser les fesses de Linde enfreignait toutes les règles de la vénération. D’aînée, je la transformais en être sexuelle, en égale. Cela faisait de moi une adulte. » (p. 36) Dans le sketch « Le Couple homo » de Pierre Palmade et Michèle Laroque, Alain, 48 ans, sort avec son jeune amant brésilien Roberto, 19 ans. Dans le film « Storm » (2009) de Joan Beveridge, Jill vit en ménage avec Nicky, une femme qui a l’âge d’être sa fille (… et qui finira d’ailleurs avec la fille de Jill, Tasha !). Dans le film « Tell Me A Memory » (2010) de Jon Bryant Crawford, Jack tombe amoureux de Finny, un grand-père beaucoup plus âgé que lui, et qui a la maladie d’Alzheimer. Dans la publicité Renault « Bien dans son époque, bien dans sa Twingo », un jeune homme drague un travesti qui a l’âge d’être son père. Dans son roman Je vous écris comme je vous aime (2006), Élisabeth Brami essaie de nous faire avaler une grosse couleuvre : la beauté de l’histoire d’amour entre deux femmes mariées, ayant 30 années d’écart (Gabrielle, 80 ans, et Émilie, 50 ans) : « Pourquoi cette femme, de trente ans plus jeune qu’elle, a pris en un soir une telle place ? » (Gabrielle, p. 12) Pourquoi… On se demande, en effet… Pour parachever l’invraisemblance de cette intrigue, c’est bien sûr la plus jeune qui se montrera la plus demandeuse et la plus accro à alimenter la liaison épistolaire avec la plus âgée.

 

Les rapports homosexuels entre personnes de générations différentes sont parfois facilités/forcés par l’argent et les règles tacites de la prostitution. Par exemple, dans le film « Homme au bain » (2010) de Christophe Honoré, Emmanuel se rend chez un de ses voisins d’immeuble et se déshabille devant lui… alors que celui-ci a l’âge d’être son papy. Dans le film « La Forme de l’eau » (« The Shape of Water », 2018) de Guillermo del Toro, Giles, le personnage homo âgé, tente de draguer le jeune barman du resto qu’il fréquente.

 

Film "Chacun sa nuit" de Pascal Arnold

Film « Chacun sa nuit » de Pascal Arnold


 

Enfin, nombreuses sont les œuvres de fiction homosexuelles où revient l’histoire incestueuse de Peau d’âne (cf. la pièce La Mort vous remercie d’avoir choisi sa compagnie (2010) de Philippe Cassand, le film « La Mante religieuse  » (2014) de Natalie Saracco, le film « Naissance des pieuvres  » (2007) de Céline Sciamma, etc.) ou d’Œdipe (cf. la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi, l’opéra-oratorio Œdipus Rex (1927) d’Igor Stravinski, le film « Edipo Re » (1967) de Pier Paolo Pasolini, etc.). « Tu es très belle avec ton poncho qui sent l’âne. » (l’héroïne lesbienne à Bérénice, dans le one-woman-show La Lesbienne invisible (2009) d’Océane Rose Marie) Par exemple, dans la pièce Lacenaire (2014) de Franck Desmedt et Yvon Martin, Lacenaire se compare à Œdipe.

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

« Mais l’amour n’a pas d’âge, enfin ! »

 

Même dans la réalité, inceste et homosexualité se rencontrent parfois, même si je n’appuie absolument pas la thèse de la dégénérescence ni de la transmission génétique de l’attirance homosexuelle. Je prends aussi le terme « inceste » dans son sens large et étymologique (incastus : ce qui est non-chaste), c’est-à-dire que je considère incestueuse/incestuelle toute relation où prédomine le rêve de fusion, de possession de l’autre, où l’espace nécessaire à la différence et à la relation/union n’est pas respecté.

 

B.D. "Le Monde fantastique des gays" de Copi (cf. planche "Le Gai-Pied")

B.D. « Le Monde fantastique des gays » de Copi (cf. planche « Le Gai-Pied », revue homo)


 

Certaines personnes homosexuelles ont réellement subi l’inceste dans leur adolescence, et celui n’a pas été opéré nécessairement par des hommes, d’ailleurs : « En général 2% des statistiques sur l’inceste mentionnent des actes mère/fils. » (Daniel Welzer-Lang, Le Viol au masculin (1988), p. 190) ; « J’ai été retrouvé la Femme lunaire. Elle m’a confié comment elle avait été violée par son père. » (Simone de Beauvoir, parlant de son amante « la femme lunaire », dans une lettre rapportée dans la pièce-biopic Pour l’amour de Simone (2017) d’Anne-Marie Philipe) ; etc. Dans l’essai Ça arrive aussi aux garçons (1997) de Michel Dorais, Jean-Philippe (28 ans) est homosexuel et a subi les abus d’un oncle de 9 à 16 ans ; André (33 ans), sodomisé sauvagement par son père à l’âge de 13 à 16 ans, se dit à l’âge adulte d’orientation homosexuelle.

 

Lors de mes voyages et entretiens avec les personnes homosexuelles libanaises et martiniquaises en avril-mai 2013, j’ai été frappé de voir combien, dans des sociétés si culturellement peu préparées à accueillir la reconnaissance du désir homosexuel, il y avait à la fois beaucoup de pratique homosexuelle clandestine et beaucoup de cas d’inceste dans les familles.

 

À propos de l’inceste au sein du cadre homosexuel, il n’est pas nécessairement caché par le père, ni subi par le fils, surtout quand ce dernier arrive à maturité d’adulte. Quand il a lieu, en général, le père et le fils se flattent l’un l’autre de gommer leur différence générationnelle et leur lien du sang, en toute bonne foi. Par exemple, dans les synonymes d’« homosexuel », on trouve « daddy » (= papa), un terme très affectueux. Comme de par hasard… L’éloignement et la négation du Réel, par la violation de la différence des générations, prend chez certains père et fils une dimension poétique, ludique, littéraire, affective. Par exemple, le père d’André Gide, appelait souvent son fils « mon petit ami ». Dans le reportage « Les Fioretti de Pier Paolo Pasolini, 1922-1975 » (1997) d’Alain Bergada, le réalisateur italien Pier Paolo Pasolini dit avoir éprouvé étant jeune « un amour sensuel pour son père urinant dans un fossé ». Dans le documentaire « Cocteau et Compagnie » (2003) de Jean-Paul Fargier, le poète français Jean Cocteau sous-entend que son père était homosexuel comme lui, et qu’il s’est suicidé pour cette raison : « Le pédéraste reconnaît le pédéraste… » Dans le film « Family Outing » (2001) de Ben McCormack (présenté comme une histoire basée sur des faits réels), un jeune adulte découvre que l’homme mûr qu’il vient de sucer à travers un glory hole n’est autre que son père ! (la seule réplique qu’on entendra juste avant la fin de ce court-métrage, c’est l’exclamation du fils face à son amant : « C’est toi papa ? »)

 

Article Têtu de mars 2021

Il est possible que dans des familles où l’homosexualité se déclare, le père et le fils se soient trop rapprochés de s’être trop vite évités : « Mon époux aimait bien Jimmie. Je crains même qu’il ne l’ait trop aimé. » (Mrs Sewell en parlant de son fils homosexuel Jimmie, citée dans l’autobiographie Palimpseste – Mémoires (1995) de Gore Vidal, p. 48) ; « De là à ce que j’aie pensé, depuis mes toutes premières années, qu’il valait mieux être un homme qu’une petite fille pour lui plaire, il n’y a qu’un pas à franchir. » (Paula Dumont, écrivaine lesbienne, à propos de sa mère, dans son autobiographie Mauvais Genre (2009), p. 35) ; « L’homosexualité féminine se dissimule encore plus que l’homosexualité masculine parce qu’elle touche au tabou le plus ancré chez tout être humain à savoir celui qui touche au corps de la mère. » (idem, p. 86) ; « J’ai besoin d’érotisme à cause du corps de ma mère, de sa vie. Souvent elle disait : ‘Je t’y prends !’ à faire ceci cela. Me surveillant. » (Annie Ernaux, Je ne suis pas sortie de ma nuit (1997), pp. 61-62) ; « Mon grand-père était un homme au sexe proéminent. […] Pendant longtemps, j’ai été jaloux de ma mère à cause de mon grand-père. » (Reinaldo Arenas, Antes Que Anochezca (1992), p. 31) ; « Quelques images me reviennent : il est assis dans l’auto. Son pénis est sorti. Il a une érection. » (Justin, 34 ans, abusé dès l’âge de 4 ans par son père, son oncle, et son frère aîné, cité dans l’essai Ça arrive aussi aux garçons (2008) de Michel Dorais, p. 244) ; « Nous rejoignons dans la nuit le lycée qui est à 20 km, route de Carhaix, celle de l’accident [de mon père]. C’est la chanson de Charlotte Gainsbourg avec son père, ‘Lemon Incest’ : ‘Je t’aime, je t’aime, je t’aime plus que tout…’, je suis certain d’avoir envie de pleurer […]. » (Christophe Honoré, Le Livre pour enfants (2005), p. 88) ; « Quand mes frères et sœurs s’étonnaient de mon absentéisme, ma mère le justifiait par le fait que j’étais l’aîné et qu’elle avait besoin de moi pour accomplir certaines tâches. Un peu comme on le dit d’un mari. » (Brahim Naït-Balk, Un Homo dans la cité (2009), p. 18) ; « Je fais en sorte de rentrer tard pour éviter cette impression de vivre en couple avec elle… » (idem, p. 90) ; « Coco devait avoir cinquante-six ou cinquante-sept ans, mais l’idée d’inceste  avec un fils fictif remplissait son imaginaire érotique. » (Alfredo Arias dans son autobiographie Folies-Fantômes (1997), p. 94) ; « C’est vrai, je suis un fantôme très sensuel. J’aime caresser les êtres chers. C’est vrai, j’aime caresser les jambes de mes filles, leurs seins. Je me permets même de caresser le sexe de mon fils. Un fantôme peut accéder aux désirs les profonds, n’est-ce pas ? » (la grand-mère d’Alfredo à son petit-fils, idem, p. 164) ; « On est descendus sur la terrasse pour sentir la fraîcheur de la nuit et on a entendu une voiture s’arrêter. On s’est déplacés silencieusement pour espionner. On a vu le beau garçon, l’athlète qui faisait de délicats dessins de fleurs. Il faisait chaud. Il était presque nu dans la voiture. Sa peau brillait, recouverte d’une fine pellicule de sueur. Le conducteur de la voiture était un homme plus âgé, aux cheveux blancs. Ils se sont embrassés sur la bouche. Et tu m’as dit que c’était son père. » (Alfredo à sa grand-mère, idem, p. 165) ; « Ma mère comptait tellement pour moi. J’ai passé ma vie à la séduire. »  (une femme lesbienne de 70 ans, dans le documentaire « Les Invisibles » (2012) de Sébastien Lifshitz) ; « Faut que je te dise aussi un truc, c’est que je t’aime et que t’es mon fils, quand même, mon premier gamin. Je n’avais pas trouvé ça, comme on pourrait le penser, beau et émouvant. Son ‘je t’aime’ m’avait répugné, cette parole avait pour moi un caractère incestueux. » (Eddy Bellegueule citant son père, dans le roman autobiographique En finir avec Eddy Bellegueule (2014) d’Édouard Louis, p. 58) ; « Ton père il a un sacré engin. » (la mère à Eddy Bellegueule, op. cit., p. 77) ; « L’impudeur de mon père. Il disait aimer être nu et je le lui reprochais. Son corps m’inspirait une profonde répulsion ‘J’aime bien me balader à poil, je suis chez moi je fais ce que je veux. Jusqu’alors dans cette maison c’est moi le père, moi qui commande’. » (Eddy Bellegueule, idem, p. 77) ; « Je pourrais également être prostitué – et même travesti, navré si cela vous choque. Violé à l’âge de 12 ans, j’ai grandi dans une famille où l’inceste était monnaie courante. Les hommes de mon enfance – à commencer par mon père – n’étaient pas à la hauteur. Pire, ils auraient dû me dégoûter d’être un homme. » (Père Jean-Philippe, Que celui qui n’a jamais péché… (2012), p. 17) ; etc.

 

Planche "Les Comme ça" de la B.D. "Le Monde fantastique des Gays" de Copi

Planche « Les Comme ça » de la B.D. Le Monde fantastique des Gays de Copi


 

Dans l’émission C’est mon choix diffusée sur la chaîne Chérie 25 sur le thème « Elles ont osé sortir avec des personnes de la même famille », Léa, une femme trentenaire qui a d’abord collectionné les aventures masculines en sortant avec deux hommes qui étaient l’un vis-à-vis de l’autre oncle et neveu, s’est découverte lesbienne et est désormais en couple avec une femme. Face à l’étonnement du public, elle sort par provocation : « J’aurais dû me taper la mère ! »
 

Dans le film biographique « Girl » (2018) de Lukas Dhont, Lara/Victor, garçon trans M to F de 16 ans, et son père Mathias se traitent mutuellement de « bitch » (« Bitch toi-même. » lui répond Mathias), et dorment ensemble dans le même lit. Le spectateur met d’ailleurs un temps fou à comprendre que Mathias est le père de Lara.
 

Il arrive que les coming out entre le père et le fils adultes se croisent, voire même que le père et le fils aient une liaison amoureuse ensemble ! « Mon coming out est devenu l’outing de papa. » (Stéphane dans la revue Têtu, n°130, février 2008, p. 134) ; « Ma mère passait la soirée chez la voisine. Elle rentrait ivre avec la voisine, elles se faisaient des blagues de lesbiennes ‘Je vais te bouffer la chatte ma salope.’ » (Eddy Bellegueule dans le roman autobiographique En finir avec Eddy Bellegueule (2014) d’Édouard Louis, p. 66) ; « Je suis né auprès de deux soixante-huitards militants. J’ai eu une enfance très très heureuse et très très libérée. Mon père est quelqu’un extrêmement excentrique. C’est un peintre. Il m’a dit qu’il avait probablement des tendances homosexuelles cachées. » (Jonathan, séropositif et homosexuel, dans le documentaire « Prends-moi » (2012) de Sébastien Lifshitz) ; etc. Des exemples connus de familles où le père et le fils sont homos tous les deux ne sont absolument pas rares : cf. la famille Ackerley (père et fils homos), la famille Mann (Thomas, Klaus, et Erika), la famille Schwarzenbach (mère et fille lesbiennes), la famille Burrough (mère et fils), la famille Éribon (oncle et neveu), etc.

 

Il est étonnant de voir, même si cela n’a rien de systématique, qu’il y a beaucoup de familles où l’homosexualité est ressentie chez les parents ET chez les enfants. J’en connais personnellement beaucoup ! Ce n’est pas mathématique, ce n’est pas génétique, ce n’est pas automatique, ce n’est pas statistique, ce n’est pas publicitaire (surtout dans les débats actuels sur l’adoption)… mais je crois aux influences des modèles médiatiques/concrets qu’on propose (je n’ai pas dit « qu’on impose ») à un enfant. Par exemple, en assistant au débat « Toutes et tous citoyen-ne-s engagé-e-s, le samedi 10 octobre 2009, à la Salle des Fêtes de la Mairie du XIème arrondissement de Paris, un père témoignait publiquement – et presque avec fierté – de son homosexualité et de celle de son enfant : « Heureusement que je m’accepte en tant qu’homo parce que… ça fait 10 ans que ma fille vit avec une fille. » Apparemment, cela n’a interrogé personne. Pas même les concernés…

 

Ce coming out couplé, une fois deviné, n’est pas toujours bien accueilli par les deux parties… car l’effet-miroir peut être violent… peut même être le signe du viol même ! Par exemple, dans son ouvrage Les Deux Prostitutions (1889), François Carlier évoque le cas d’un fils parricide qui tua son père ayant abusé de lui : « Lintz, qui fut exécuté à Versailles le 31 mai 1882, après avoir porté à son vieux père les premiers coups de couteau, le traîne à terre et, avant de l’achever, se rend coupable sur lui du crime de viol. »

 

Dans la biographie Ramon (2008), Dominique Fernandez fait la prouesse de retracer la vie de son père. Ce dernier a écrit en 1924 un roman intitulé Philippe Sauveur et qui traitait d’homosexualité. Son fils s’en étonne encore, même s’il laisse échapper quelques indices d’homosexualité latente chez son père, qui était pourtant un homme marié et un coureur : « Écrire sur l’homosexualité, à cette époque, quand on était soi-même, ou qu’on passait pour l’être, un homme à femmes ! Quelle étrange curiosité poussait l’apprenti romancier ? Il est sans exemple, autrefois comme aujourd’hui, qu’un écrivain ait abordé ce sujet sans être lui-même de la famille ou tenté d’y entrer. Que devais-je donc penser ? […] Ce n’est pas que je craignais de me découvrir un père homosexuel, ou n’ayant échappé que de peu à l’inversion. Non, je redoutais plutôt le contraire : que l’inversion n’eût été pour lui qu’un objet de curiosité intellectuelle et que, comme la plupart des gens qui la considèrent du dehors, il n’y eût rien compris. » (pp. 129-130) L’homosexualité paternelle de Ramon Fernandez, habillée du vernis de l’hétérosexualité, ne semble pourtant pas faire de doutes puisque Louis Aragon a assuré à Dominique qu’il avait surpris son père au lit avec Drieu de la Rochelle. Et un peu plus tard, Dominique Fernandez semble corroborer cette thèse : « Question à laquelle je ne pourrai jamais répondre : sorti de l’adolescence, mon père avait-il renoncé aux liaisons homosexuelles ? Mûri, puis marié, eut-il encore des aventures ? » (p. 143) D’ailleurs, ce qui semble avoir facilité la transmission générationnelle d’homosexualité, c’est la rupture incestuelle qu’a imposée la mère entre le père et le fils : « J’avais intériorisé l’interdit maternel. […] Amoureux de mon père, je l’ai toujours été, je le reste. Ma mère, je l’ai admirée, je l’ai crainte, je ne l’ai pas aimée. Lui, c’était l’absent et c’était le failli, l’homme perdu, sans honneur. C’était le paria. » (idem, p. 45) ; « J’aimais mon père, j’en étais amoureux, mais c’était un amour interdit, qu’il me fallait refouler, nier, piétiner dans mon cœur – au point d’être incapable de m’intéresser à la vie de on père, incapable de l’écouter s’il parlait. » (idem, p. 36) ; etc. « Ramon Fernandez, à en croire son biographe de fils, Dominique Fernandez, est un ‘homosexuel raté’ incapable d’assumer son ‘orientation sexuelle’ comme on dit aujourd’hui. » (Philippe Simonnot dans son essai Le Rose et le Brun (2015), p. 203)

 

Il existe un lien fort entre inceste et homosexualité (ou inceste-divorce-coming out), même si bien évidemment, les ponts entre le rejet de la différence des sexes (par l’homosexualité) et le rejet de la différence des générations ne sont pas causaux ni toujours flagrants. Je vois ce lien à travers l’étrange traumatisme – et le ravissement de ce traumatisme – que crée le coming out d’un père sur sa fille de sang, par exemple. Un traumatisme proche du flou incestueux/incestuel. Dans l’émission Toute une histoire spéciale « Mon père est parti avec un homme » (diffusée sur la chaîne France 2 le 5 décembre 2013), nous en trouvons plein d’illustrations. À travers certains binômes filiaux, on nous fait croire que la relation « fusionnelle » et de copinage entre père homo et fille biologique de ce dernier (ils discutent « mecs » ensemble, font du shopping et se conseillent vestimentairement) peut très bien se substituer à l’union conjugale passée du père et de la mère biologiques (à présent séparés ou divorcés) grâce au coming out, grâce à l’homosexualité, grâce à la fusion père homo-fille hétéro. La séparation ou la rupture conjugale est maquillée et surinvestie en fusion filiale homosexualisée/asexualisée. Et cela provoque dans bien des cas chez « l’enfant embarqué dans l’homosexualité par géniteur interposé » un trouble proche de l’expérience de l’inceste ou du divorce ou de la répudiation ou du viol : « Par la suite, j’ai eu des oublis par rapport à mon enfance et tout ce qui s’est passé à ce moment-là. […] Toute cette période, je l’ai effacée. Je n’ai pas de notion de temps. […] Ça n’a pas été un souci pour moi. […] J’ai quelques séquelles de tout ça, même si je l’ai toujours bien pris et que ça se passe très bien… mais j’ai des séquelles dans ma vie de femme. Et ça, par contre, je peux pas vraiment en parler avec lui. Pour moi, tous les hommes sont un peu homosexuels, donc c’est un peu compliqué tous les jours. » (Amandine, femme quarantaine qui, à 19 ans, a appris que son père était homosexuel, dans l’émission citée.) Certains fils de parents homos finissent parfois bisexuels pour survivre à la douleur de cet attachement faussé avec leur père ou leur mère homo.

 

Sans aller jusqu’à cet extrême, il n’est pas toujours facile, dans une famille, de découvrir une parenté homosexuelle. La similitude d’orientation sexuelle entre fils homosexuel et père est parfois troublante dans la réalité, non pas dans la mesure où elle serait causale ou exactement symétrique (tous les pères d’enfants homosexuels ne sont pas systématiquement homosexuels, et tous les fils homosexuels ne sont pas amoureux de leur père, bien entendu), mais parce qu’elle est imparfaitement gémellaire. Il est parfois fascinant d’observer les réactions saugrenues de certains pères au moment du coming out de leur fils, ou à l’inverse, la gêne ressentie de la part du second par rapport à son propre père. Pour vous donner un exemple personnel, j’ai le souvenir très précis, à l’époque où je me trouvais en études à Rennes (j’avais 23-26 ans), des sueurs froides qu’un ami homo de mon âge (on va l’appeler Romain) a ressenties lors de son déménagement d’appartement. Son père et sa mère l’avaient aidé à déplacer ses affaires, même pendant son absence. Et il avait eu la désagréable surprise de découvrir que son père était tombé par hasard sur un cadeau de mauvais goût que des potes gays lui avaient offert : le calendrier sulfureux des Dieux du Stade. Le papa de Romain avait embarqué sans rien dire le calendrier de son fils. Pourquoi un tel vol ? Attendait-il que son fils vienne lui réclamer l’objet du délit pour lui infliger une véritable humiliation ? Pourquoi n’a-t-il pas d’office blâmé son fils en lui rendant aussitôt son bien plutôt que de s’enfermer dans une honte bien trop personnelle et trop intime pour ne pas être révélatrice d’une blessure plus collective ? Romain n’avait pas la réponse. Et la réaction de son papa l’avait scotché. Quand il a finalement récupéré son calendrier de rugbymen à poil (avec un ballon ridiculement niché en dessous du nombril), son père s’est juste contenté d’une lamentation désespérée : « C’est un truc de fous… C’est un truc de fous… » Mais le plus amusant dans cette attitude paternelle incompréhensible (et c’est le détail qui a le plus interloqué Romain… même si je crois qu’il a préféré ne pas mener jusqu’au bout les conclusions qui s’imposaient… pour ne pas se faire trop peur, sans doute), c’est non seulement l’acte de confiscation, mais l’endroit choisi pour cacher le calendrier : le sommet de l’armoire à vêtements de la chambre à coucher parentale. Choix infantile, qui ne trahit pas pour autant une homosexualité latente chez le papa (il ne faut pas exagérer non plus), mais en tout cas qui nous montre simplement le fort rapport d’identification et d’inversion existant entre le père d’un fils homo et son fils, le lien de coïncidence entre inceste et homosexualité.

 

En ce qui concerne mon cas personnel, je me rappelle combien mon propre papa, lors de mon coming out, s’est – excessivement, mais bien naturellement aussi – interrogé sur une probable homosexualité refoulée en lui. La question de l’homosexualité travaille beaucoup les papas. Et pour cause : l’homosexualité dit une crise de la paternité, une brisure du lien filial, et certainement aussi une jalousie de l’individu homosexuel vis-à-vis de ses parents ( = la découverte qu’il ne s’est pas créé tout seul) : « La psychanalyse a mis en évidence le fantasme commun de la ‘scène primitive’, c’est-à-dire la scène de ma création, dont je suis nécessairement exclu. » (Jean-Pierre Winter, Homoparenté (2010), p. 96)

 

Parallèlement à l’effet explosif des révélations familiales d’homosexualité groupées, il est curieux de voir que certains coming out confortent/camouflent les rapports incestueux dans les familles, et finalement arrangent à court terme parents comme enfants : « Va savoir ce qui s’est passé dans la tête de mon père, moi je n’en sais rien en fait. Je pense que ça a dû le troubler dans ses repères, enfin et puis finalement peut-être que ça l’arrange, je reste la fille à papa. Finalement, il n’y a plus de concurrence, quelque part je suis vraiment la fille à papa. » (Lise, femme lesbienne de 30 ans racontant son coming out à son père, dans l’essai Se dire lesbienne : Vie de couple, sexualité, représentation de soi (2010) de Natacha Chetcuti, p. 103) Il est très facile d’utiliser l’étiquette de « l’homosexuel » comme un sparadrap pour cacher la misère. Ou celle du « couple » et de « l’amour homosexuel »…

 

Justement, parlons-en, du couple homo. L’inceste ne concerne pas que les rapports familiaux. Elle s’élargit ensuite à l’écart d’âges entre les deux partenaires homosexuels adultes (je rappelle qu’une génération, c’est 15 ans). On constate que l’inceste est souvent un choix de couple homosexuel qui s’euphémisera par la périphrase « différence d’âges ». « J’ai jamais aimé les jeunes. » (Bernard, l’un des témoins homos, affirmant qu’il n’aime que les hommes aux cheveux gris, dans le documentaire « Les Invisibles » (2012) de Sébastien Lifshitz)

 

Par exemple, la romancière lesbienne Pat Califia, dans des anthologies comme The Leading Edge (1987) et Macho Sluts (1988), défend des pratiques sexuelles radicales, dont l’amour sexuel entre mères et filles. Elle n’est pas la seule. D’autres (Adrienne Rich, Luce Irigaray, etc.) envisagent le lien mère/fille comme un modèle amoureux. La Comtesse bisexuelle Mathilde de Morny, dite « Missy », qui s’habillait en homme et qui est dépeinte comme la « belle mère sensuelle » dans Le Blé en herbe (1922) de Colette, était une cougar de 46 ans qui était sortie avec le jeune Bertrand de Journel, 16 ans.

 

Dans l’émission Dans les yeux d’Olivier spéciale « Les Femmes entre elles » d’Olivier Delacroix et Mathieu Duboscq, diffusée sur la chaîne France 2, le 12 avril 2011, Stéphanie, 24 ans, se met en couple avec Tina, de 20 ans son aînée. Dans le documentaire « Les Invisibles » (2012) de Sébastien Lifshitz, Thérèse, un témoin lesbienne de 70 ans, raconte qu’elle a vécu une « passion » avec Emmanuelle, de 27 ans de moins qu’elle. Dans le documentaire « Cet homme-là (est un mille-feuilles) » (2011) de Patricia Mortagne), Xavier (67 ans) présente son nouveau copain Guillaume (30 ans), le plus sérieusement du monde : « Qui est-ce qui vous a dit qu’il y avait une différence d’âges ? »

 

Sans avoir connu concrètement l’inceste, car fort heureusement il s’agit d’une minorité dans la communauté homosexuelle (du moins, j’espère…), beaucoup de personnes homosexuelles sont en revanche interpellées esthétiquement par la scène de l’inceste, comme si leur désir homosexuel y trouvait son propre écho. Par exemple, le compositeur homosexuel Leonard Bernstein souhaite monter un projet d’opéra d’après Lolita (1955) de Nabokov. L’inceste est un thème omniprésent dans les films de Jacques Demy. Nombreuses sont les œuvres de fiction homosexuelles où revient l’histoire incestueuse de Peau d’âne ou d’Œdipe. Je crois d’ailleurs que le désir homosexuel, étant par nature un fantasme de viol, est aussi un élan d’inceste, ou au moins incestuel.

 

Nos sociétés contemporaines, qui tendent vers un effacement du Réel et de ses limites, encouragent à la transgression de la différence des sexes et des générations (les deux ensemble). D’ailleurs, on constate de plus en plus, dans les reportages traitant d’homosexualité, une revendication à l’inversion des générations (les fils qui jouent les pères, les enfants qui commandent aux adultes) : cf. le documentaire « Comment j’ai adopté mes parents » (2010) de Nasha Gagnebin, la chanson « Lisa tu étais si petite » de Faby (au sujet des « enfants qui grandissent plus vite que les parents »), etc. Un effacement progressif de l’humain par l’humain.

 

INCESTE PÈRE 7 Fantastique Papa (1)

 

INCESTE PÈRE 8 Fantastique Papa (2)

INCESTE PÈRE 9 Fantastique Papa (3)

INCESTE PÈRE 10 Fantastique Papa (4)

INCESTE PÈRE 11 Fantastique Papa (5)

INCESTE PÈRE 12 Fantastique Papa (6)

B.D. « Le Monde fantastique des gays » de Copi (Planche « Papa »)

Code n°96 – Inceste entre frères (sous-code : Frères homos tous les deux / Cousin / Oncle)

Inceste entre frères

Inceste entre frères

 

 

NOTICE EXPLICATIVE

 

Plusieurs enfants homos dans la même famille ?

INCESTE frères Two Brothers

Film « Two Brothers » de Richard Bell


 

Bien qu’il soit évident que l’homosexualité n’est pas le résultat immédiat et causal d’une « mauvaise éducation » comme dirait Pedro Almodóvar, il n’empêche qu’il peut exister des ponts entre l’environnement familial et le désir homosexuel. Quand nous regardons autour de nous, nous constatons que les situations familiales des personnes homosexuelles, sans être plus extraordinaires ni catastrophiques que d’autres, sont souvent complexes, et parfois perturbées. Même s’il est impossible, fort heureusement, de dresser un portrait-robot de la famille d’où émergera une ou plusieurs personnes homosexuelles, nous pouvons tout de même définir des terrains porteurs, car oui, ils existent. Ce sont certaines coïncidences (une possible possessivité maternelle, un supposé absentéisme paternel, une certaine expérience de la gémellité, une influence écrasante des frères et sœurs, une jalousie entre frangins, une éducation ressentie comme trop rigide ou trop laxiste, etc.) qui nous le font dire.

 

Par ailleurs, on rencontre un certain nombre de cas où plusieurs frères d’une même famille se disent « homosexuels » (pensez à la fratrie Jáuregui, Mann, Tchaïkovski, Strachey, etc.), ou bien un des parents avec son fils (la famille Ackerley, la famille Mann, la famille Schwarzenbach, la famille Cocteau, etc.). Ce n’est pas rare, bien qu’en effet, personne dans le « milieu » ne le crie sur les toits par peur d’alimenter l’argument de la dégénérescence, c’est-à-dire d’une « hérédité homosexuelle », ou bien l’idée d’une « homosexualité éducationnelle » qui pourrait, si elle existait, être désapprise.

 

Beaucoup de personnes homosexuelles rejettent avec véhémence le concept de dégénérescence, parce qu’elles défendent inconsciemment dans le rejet le lien causal entre parents et enfant homosexuels, entre frères possiblement jumeaux en homosexualité. Il arrive que certains individus reconnaissent en leur frère, leur oncle, leur beau-frère, leur demi-frère ou leur cousin, un amant homosexuel, ou, sans aller jusque-là, leur propre désir homosexuel. Cette correspondance leur déplaît énormément, parce qu’elle renvoie à un autre interdit que celui de la transgression de la différence des sexes par le couple homosexuel ou par le viol génital : celui du viol de la différence des générations, donc de l’inceste. S’il finit par se savoir que, dans une même fratrie, il est fréquent qu’il y ait plusieurs personnes homos (et je peux vous assurer, de par mon expérience de terrain, que c’est plus fréquent qu’on ne le croit !), cela engage à soutenir des thèses essentialistes ou constructionnistes particulièrement homophobes (le soi-disant « gène homosexuel », la soi-disant « éducation homosexualisante » – qui pourrait, pour le cas – être désapprise, et qui indique l’homosexualité comme une passade ou un trauma familial, etc.). Cela oblige plus fondamentalement à s’interroger sur la nature des sentiments qu’on se porte entre frères… et j’en conviens, il n’a jamais été glorieux, pour une personne homosexuelle pas plus que pour une personne non-homosexuelle, de reconnaître un sentiment voire une appétence sexuelle pour un pair de sang, surtout quand on s’est parfois valu de l’alibi de « l’amour fraternel » pour masquer un viol (symbolique?) venu de la part d’un proche dont on ne doute pas de la sincérité, ou qu’on a soi-même exercé avec une « innocence » presque complaisante.

 

Enfin, petite précision avant de me lancer : ce code ne doit pas convaincre certains lecteurs naïfs que (je penserais que) toute personne homosexuelle est tombée amoureuse de son frère/de sa sœur, ou qu’elle a subi les assauts sexuels d’un frangin ou d’un cousin. Le fantasme de l’inceste fraternel, même s’il est très marqué dans le désir homosexuel, n’est pas exclusif à l’homosexualité et aux personnes homosexuelles. Il est humain. Le désir homosexuel n’est que le reflet d’incestes fraternels/fratricides sociaux qui dépassent largement les frontières de la communauté homosexuelle.

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Inceste », « Jumeaux », « Ombre », « Frère, fils, père, amant, maître, Dieu », « Personnage homosexuel empêchant l’union femme-homme », « Trio », « Duo totalitaire lesbienne/gay », « Moitié », « Doubles schizophréniques », et à la partie « Frère homophobe » du code « Homosexuel homophobe », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 

Pour accéder au menu de tous les codes, cliquer ici.

 
 
 

FICTION

 

a) Les deux frères amants (la fraternité incestuelle voire incestueuse) :

Film "Les Enfants terribles" de Jean-Pierre Melville

Film « Les Enfants terribles » de Jean-Pierre Melville

 

Le personnage homosexuel a une relation très proche avec l’un de ses frères (d’ailleurs, on ne sait pas toujours si c’est un frère réel, biologique, ou s’il s’agit juste de son reflet narcissique, de son double schizophrénique) : cf. le roman Hawa (La Différence, 2010) de Mohamed Leftah (avec les frères jumeaux Zapata et Hawa), la pièce L’Ombre de Venceslao (1978) de Copi (avec le probable inceste entre Rogelio et sa sœur China), le film « New Wave » (2008) de Gaël Morel (avec Romain, le héros homo, et son frère Jérémy), le film « Les Abysses » (1962) de Nico Papatakis (avec les sœurs incestueuses), la pièce Cosmopolitain (2009) de Philippe Nicolitch (avec Jean-Luc, le héros homo, et Rachid, son demi-frère arabe), le film « Two Brothers » (2001) de Richard Bell (avec Riley et son frère Chad, l’un homo et l’autre hétéro), le roman Les Enfants terribles (1929) de Jean Cocteau (je pense surtout à la scène du bain commun entre Paul et Élisabeth), le film « L’Embellie » (2000) de Jean-Baptiste Erreca (avec Saïd et Karim), le roman Frère (2001) de Ted Van Liedshout, le film « Brothers » (2003) de Deniz Buga, le film « Almost Normal » (2005) de Marc Moody (avec Julie et Brad), la pièce Antigone (1922) de Jean Cocteau (avec Antigone et son frère), la pièce Le Retour au désert (1988) de Bernard-Marie Koltès (avec Mathilde et Adrien), la pièce Inconcevable (2007) de Jordan Beswick (avec le couple fusionnel Cindy et son frère homosexuel Paul), le film « Harry et Max » (2005) de Brian Epstein, le film « Mascara » (1987) de Patrick Conrad, le film « Aprimi Il Cuore » (2002) de Giada Colagrande, le film « Sister My Sister » (1994) de Nancy Meckler, le roman Journal de Suzanne (1991) d’Hélène de Monferrand (avec la relation androgynique entre Suzanne, l’héroïne lesbienne, et son frère Pierre), le roman Sang réservé (1929) de Thomas Mann (racontant l’amour incestueux des deux jumeaux Siegmund et Sieglind), le film « Brother To Brother » (2004) de Rodney Evans, le téléfilm « Prayers for Bobby » (« Bobby : Seul contre tous », 2009) de Russell Mulcahy, le sketch du Testament de Muriel Robin (avec Jean-Denis, le frère coupé en deux), le film « Praia Do Futuro » (2014) de Karim Aïnouz (avec la relation passionnelle entre Donato, le héros homo, et son petit frère Ayrton), etc.

 

« Vous êtes habituée à vivre avec votre sœur qui vous facilitait tout. Toute seule, vous êtes comme un enfant. » (Fougère dans la pièce Les Quatre Jumelles (1973) de Copi) ; « Je deviens sa demi-sœur. » (Jean-Charles/Jessica à son meilleur ami non-homo Jean-Louis, dans la pièce Y a comme un X (2012) de David Sauvage) ; « En perdant ma sœur, c’est comme si on avait arraché une partie de moi-même. » (Nicolas dans le téléfilm « Sa raison d’être » (2008) de Renaud Bertrand) ; « Pour l’héritage de ma mère, ça aurait tout facilité si j’avais été mariée avec ma sœur. » (Frédérique Kelven dans son one-woman-show Nana vend la mèche, 2009) ; « Tout ce que je sens, tu sens. Et ce que je suis, tu suis. Nous voici sœurs de sang. Déjà nos cheveux s’emmêlent, comme des cheveux de jumelles. Ils s’envolent, cheveux de folles… » (cf. la chanson « Toi c’est moi » de Priscilla) ; « On n’a pas de colocataire à 30 ans passés. On vit avec son amant ou avec sa sœur ! » (Michael, l’un des héros homos évoquant l’évidence de l’homosexualité à travers certains modes de vie, dans le film « The Boys In The Band », « Les Garçons de la bande » (1970) de William Friedkin) ; etc.

 

Par exemple, dans la pièce Scènes d’été pour jeunes gens en maillot de bain (2011) de Christophe et Stéphane Botti, Lennon, le héros homosexuel, et sa sœur Chloé ont une relation fusionnelle, au point qu’ils sont présentés comme les deux moitiés d’une seule personne. D’ailleurs, ils se qualifient comme des « demi-frères » (Malik, en parlant d’eux, les confond totalement : « L’honneur d’une sœur, c’est l’honneur d’un frère. »). Dans la pièce L’Héritage était-il sous la jupe de papa ? (2015) de Laurence Briata et Nicolas Ronceux, Vanessa et son frère homosexuel Nicolas sont un spectre de réactions étonnantes face à la mort de leur père. Dans la pièce Ma Double Vie (2009) de Stéphane Mitchell, la sœur de Tania (l’héroïne lesbienne) dit à celle-ci qu’elle est sa « petite sœur, un bout de son âme ». Dans le film « A Streetcar Named Desire » (« Un Tramway nommé Désir », 1950) d’Élia Kazan, les deux sœurs Stella et Blanche forment un couple androgynique, peu dissocié en deux personnes uniques. Dans le film « Fried Green Tomatoes » (« Beignets de tomates vertes », 1991) de John Avnet, Idgie a une relation d’admiration quasi amoureuse avec son grand-frère Buddy, qui mourra tragiquement dans un accident de train. Dans le film « Facing Mirrors : Aynehaye Rooberoo » (« Une Femme iranienne », 2014) de Negar Azarbayjani, Adineh l’héroïne transsexuelle F to M a un frère – à la fois de sang et symbolique –, qui se nomme Emad, qu’elle invoque et qui va l’aider à s’exiler en Allemagne pour son opération de changement de sexe : « C’est mon frère. Il n’est pas d’ici. » Dans la pièce Les Faux British (2015) d’Henry Lewis, Jonathan Sayer et Henry Shields, Thomas, le héros homosexuel, maintient une relation très fusionnelle avec sa sœur Florence. « Je n’apprécie pas que vous mettiez vos sales pattes sur ma sœur ! » dit-il à Helmer, le fiancé de Florence, en lui faisant comprendre que la chasse est gardée. Helmer résiste, en vain : « C’est un être dangereux, particulièrement déséquilibré. Il ne supportera de donner sa sœur à qui que ce soit. ». « Il est de notoriété publique que vous êtes d’une possessivité maladive à l’égard de votre sœur. » lui lance-t-il à la face.

 

Dans le film « Die Mitter der Welt » (« Moi et mon monde », 2016) de Jakob M Erwa), Phil, le héros homosexuel, est né jumeau avec sa sœur Dianne. Celle-ci est un peu spéciale car elle a le don d’attirer à elle la Bête et les animaux. Elle ne respecte pas l’intimité de son frère : par exemple, elle rentre dans la salle de bain alors que Phil est tout nu dans son bain. Elle devine qu’il a un copain : « Ce genre de truc m’échappe pas. Je suis ta sœur, hein ? » Et leur gémellité est à double tranchant : « Dianne et moi, on était comme McGyver et son couteau, les asperges et la sauce hollandaise ou les jumelles Olsen. Elle était mon ange gardien, mon amie et alliée. Et moi, son deuxième cœur. »
 

Dans la pièce Les Vœux du Cœur (2015) de Bill C. Davis, Irène la sœur de Bryan, le héros homo croyant, qui est une femme libérée et adultère, défend son frère de manière amoureuse : « J’aime mon frère plus que tout au monde » ; « On est tellement proches… » ; « J’adore ma sœur. » (Bryan enroulant tendrement sa sœur par derrière) ; etc. Le degré de fusion incestueuse est telle qu’Irène, enceinte, décide d’offrir son bébé au couple formé par Bryan et Tom… comme ça, Bryan et elle seront les « parents » de « leur » fils : « Bryan vaut cent fois mieux que le père de mon bébé ! ». Et par ailleurs, Irène s’applique l’after-shave (l’après-rasage) de son frère pour se sentir mieux.
 

Dans la pièce Sugar (2014) de Joëlle Fossier, William, le héros homo, et Adèle sa sœur, ont une relation particulièrement fusionnelle et incestuelle : elle l’appelle « mon p’tit chat », est particulièrement collante. Et William lui a décerné un statut exceptionnel : « C’est la sentinelle de ma vie, ma sœur. Mon pilier. » Georges, l’amant de William, ignore d’abord qu’elle est la sœur de son compagnon. « Vous êtes sa mère, sa nounou, sa petite amie ? » Et Adèle accepte d’être un peu tout, joue à être l’« ex » de son frère. Quand Georges découvre qu’Adèle a pris sa place dans le cœur de William, il s’insurge contre cette « copine » envahissante : « Qu’est-ce que c’est que cette sangsue ?? »

 

La séparation entre le frère et la sœur est parfois comparée à la coupure amoureuse de la sexualité (vécue par Adam et Ève), à l’acte de naissance de la différence des sexes : « Le ventre collé contre le grand lit de fer. Je cherche mon frère. J’avance vers le sommier. Le dos fermé couché, j’ai mal à reconnaître. La voix de mon frère, un sanglot étouffé. Pour le rencontrer, j’ai fait un millier de mètres à pied car ils nous ont séparés. » (cf. le poème « Le Dos d’un cœur » (2008) d’Aude Legrand-Berriot)

 
 

Les frères des fictions homo-érotiques s’admirent en général l’un l’autre à travers le miroir de leur narcissisme :

Darren – « Pourvu que je sois comme toi… »

Connor – Tu es comme moi. »

(les deux frères incestueux du film « Starcrossed » (2005) de James Burkhammer)

 
 

Ils s’aiment tellement que certains tombent amoureux entre eux, et vivent une relation sexuelle (parfois semi-forcée) : cf. la B.D. Dads And Boys (2007) de Josman (avec des frères jumeaux qui couchent ensemble), le film « Do Começo Ao Fim » (2009) d’Aluizio Abranches (avec Tomaz et Francisco), le film « Starcrossed » (2005) de James Burkhammer (avec Darren et son frère Connor), le film « Shimai Renzoku Rape : Eguru ! » (« Rape Between Sisters Penetration », 1989) d’Hisayasu Sato, le film « Lonely Boat » de Christopher Tram et Simon Fauquet (avec l’inceste entre demi-frères), le film « L’Heure du désir » (1954) d’Egil Holmsen (avec l’inceste entre sœurs), le film « 800 Tsu Rappu Rannazû, Fuyu No Kappa » (1994) de Kazama Shiori, le tableau Frères (1997) de Liu Xiaodong, le roman Mon Frère, mon amour (2003) d’Eyet-Chékib Djazari, le roman Mon frère et son frère (1993) d’Hakan Lindquist, le film « Paulo et son frère » (1997) de Jean-Philippe Labadie, le film « Comme un frère » (2005) de Bernard Alapetite et Cyril Legann, le film « The Mafu Cage » (1978) de Karen Arthur (avec l’inceste entre sœurs), la photo Comme des frères (1982) de Jean-Claude Lagrèze, etc.

 

Tomaz et Francisco, les deux frères du film « Le Commencement de la fin » (2009) d’Alizio Abranches

 
 

Par exemple, dans la pièce Psy cause(s) (2011) de Josiane Pinson, Madame Gras a connu l’inceste avec son frère. Dans le film « Potiche » (2010) de François Ozon, Floriane et Laurent (qu’on suppose fortement homosexuel) sortent ensemble… mais seraient en fin de compte frère et sœur. Dans son one-man-show Entre fous émois (2008) de Gilles Tourman, Jarry n’arrête pas de se comparer à ses frères, et va même jusqu’à regretter qu’ils n’aient pas franchi le pas de l’inceste ! : « De mes trois frangins, y’en a même pas un qui m’a violé gamin ! » Dans le film « Esos Dos » (2012) de Javier de la Torre, Eloy, le beau prostitué homosexuel, dit qu’il vient d’une famille de 8 enfants, et qu’il a toujours aimé les douches serrés comme des sardines avec ses frangins en caleçon… et que ça aurait inconsciemment stimulé son homosexualité. Dans le film « Xenia » (2014) de Panos H. Koutras, la relation entre les deux frères Ody (soi-disant hétéro) et Dany (ouvertement homo) donne à réfléchir : Dany louche sur son grand frère musclé et poilu avec envie ; et lorsqu’ils dansent quasi nus ensemble, complètement bourrés, Ody se rapproche de son petit frère en lui disant qu’il le trouve « sexy »… Dans le roman Harlem Quartet (1978) de James Baldwin (mis en scène par Élise Vigier en 2018), la relation entre Hall (hétéro) et son frère Arthur (homo) est si forte, qu’on se demande si elle n’était pas de nature incestueuse : « Ami, sais-tu comme un frère aime son frère ? Est-ce que vous savez combien mon frère m’aimait ? » (Hall parlant d’Arthur). Même la serveuse du bar Le Sylvia’s émet un doute : « Vous êtes vraiment son frère ? Les gens racontent tellement d’histoires… »

 

Dans la pièce L’Héritage était-il sous la jupe de papa ? (2015) de Laurence Briata et Nicolas Ronceux, Nicolas est en couple avec Vincent depuis 10 ans déjà… et à la suite du décès de son père, il apprend que, légalement et par héritage, Vincent devient aussi son demi-frère puisqu’il est le fils de la maîtresse de son père. L’homosexualité se double donc d’inceste. Le flyer de la pièce l’affirme explicitement : « Nicolas n’aurait jamais pu imaginer voir son homosexualité transformée en inceste. » Pendant l’enterrement, le jeune homme a des pensées incestueuses quand il regarde son amant/demi-frère : « Mais c’est mon frère, quand même… Qu’est-ce qu’il est beau ! » Il se déresponsabilise et jette la faute à son père dans le cercueil : « Tu vas voir tes deux fils s’aimer. Mais tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même. » Nicolas, finalement, a du mal à se faire à cette nouvelle situation et rejette Vincent qui essaie de l’embrasser sur la bouche : « Enfin, Vincent, on n’encule pas son frère ! » Vanessa, la sœur de sang de Nicolas, tente de se rapprocher de manière également ambiguë avec son nouveau demi-frère Vincent : « Nous aussi, on est proches… Très proches… » Et comme elle voit que ses efforts sont vains, sa jalousie s’offusque de découvrir la liaison cachée entre Vincent et Nicolas : « Pédés, c’est déjà pas mal. Mais frères, c’est de l’inceste. »
 

Dans le roman The Girl On The Stairs (La Fille dans l’escalier, 2012) de Louise Welsh, Petra, la compagne de Jane, a un frère jumeau, Tielo, avec qui elle a une relation très ambiguë : « Les années 1970-80, c’était une bonne époque pour être homo. Le style androgyne était à la mode ; même les garçons hétéros portaient du maquillage et des bijoux, et se teignaient les cheveux. Je crois qu’une partie de Tielo aurait bien voulu être gay. Jusque-là, on avait tout fait ensemble, mais il avait toujours été le plus dévergondé de nous deux. […] Il s’est laissé draguer par des mecs une ou deux fois. […] On dormait dans la même chambre quand on était petits. On était jumeaux. C’est l’autre partie de moi. » (pp. 81-85) Jane a l’outrecuidance de lui demander si Tielo a « essayé de la sauter » : « Bien sûr que non. » coupe court Petra. Mais un peu plus tard, on apprend que l’enfant que porte Jane est en réalité le fruit du don de sperme de Tielo…
 

« J’ai le cœur serré à cause de toi, mon frère Jonathan. Tu m’étais délicieusement cher… » (Yossi Hoffman, le héros homosexuel du film « Yossi » (2012) d’Eytan Fox) ; « Tu pries pour que ton frère, comme toi, au même moment, soit blotti dans les bras d’un beau jeune homme plein de vigueur, et qui prendrait soin de toi comme d’une poupée. » (Félix à propos d’un soldat allié, Bob, dans le roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 132) ; « J’ai eu mon premier orgasme. […] tout cela dominé par le visage-dieu de mon frère. – Tu sais que tu es mon dieu ? – Je sais que tu es mon dieu. » (Carlos, le narrateur homosexuel parlant d’Antonio, son frère de 6 ans son aîné, dans le roman L’Agneau carnivore (1975) d’Agustín Gómez-Arcos) ; « Évidemment, elle, maman n’était pas dupe de tout ce qui se passait entre Antonio et moi, et se foutait pas mal de nos relations sexuelles, mais elle ne pouvait pas supporter l’univers d’amour dans lequel mon frère m’abritait. » (idem) ; « Toi, je t’aime. » (Marie, la sœur de Benoît, le héros homo, dans la pièce Bonjour ivresse ! (2010) de Franck Le Hen) ; « Mon frère et moi étions très proches. Peut-être trop, même. » (Ariana, l’héroïne lesbienne à propos de son frère Hector, homosexuel et assassiné dans une forêt, dans le film « La Bête immonde » (2010) de Jann Halexander) ; « Frapper à cette porte pour ressusciter la voix de la mère. Imaginer qu’elle allait enfin se réveiller. Enfin répondre. Parler au petit frère […] qui, chaque soir, voulait qu’on recommençât le jeu : ‘Adi, tu me serres très fort dans tes bras ?’ » (Adrien, le héros homosexuel du roman Par d’autres chemins (2009) d’Hugues Pouyé, p. 41) ; etc.

 

Parfois, le couple homosexuel fictionnel se prend pour des frères, ou bien est confondu avec des frères, ou bien se fait passer pour des frères (afin de garder secrète leur homosexualité) : « On pourrait devenir des sœurs de sang. […] Si on mélange notre sang, on sera sœurs pour toujours. » (Ronit et Esti, les deux amantes lesbiennes du roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman, pp. 214-215) ; « Ça s’appelle de l’inceste…[…] Soudain cette pensée m’envahit. Si tu avais été mon frère, aurais-je eu la même affection pour toi ? Si oui, aurais-je eu le droit de t’aimer en toute liberté, sans que personne ne me méprise ? C’était déjà assez compliqué, je refusais de m’égarer dans de telles suppositions. » (Bryan à son amant Kévin. dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 183) ; « Il y a toujours dans cet amour [homo que nous vivons] de l’inceste fraternel. » (le comédien dans la pièce Les Hommes aussi parlent d’amour (2011) de Jérémy Patinier) ; etc.

 

Par exemple, dans le roman Le froid modifie la trajectoire des poissons (2010) de Pierre Szalowski, Michel et Simon, les amants homos de l’histoire, sont pris pour des frères. La pièce Confidences entre frères (2008) de Kevin Champenois s’achève par un langoureux de baiser sur la bouche entre Samuel et Damien qui se sont faits passer pendant toute l’intrigue pour deux « frères ». Dans la pièce En ballotage (2012) de Benoît Masocco, Georges, la première fois qu’il a rencontré son copain Édouard et qu’il a cherché à le draguer, a prétexté qu’il l’a confondu avec le « petit frère d’un ami » pour engager la conversation. Dans le film « L’Homme blessé » (1983) de Patrice Chéreau, Jean fait passer son amant Henri pour « son frère ». Dans le film « Toute première fois » (2015) de Noémie Saglio et Maxime Govare, Jérémie, le héros homo qui n’assume pas son homosexualité au moment où il se découvre amoureux d’une femme, Ana, fait passer son futur « mari » Antoine pour son frère. Du coup, il s’empêtre dans un imbroglio de mensonges : « C’était mon frère. Du coup, on est demi-frère. » Dans le film « L’Objet de mon affection » (1998) de Nicholas Hytner, George fait passer auprès de Nina son ex-amant Joley pour son « frère ».

 
 

b) « Et de deux dans la famille ! » (fantasme homosexuel du frère, de l’oncle, du cousin, du beau-frère)

Dans les films et les romans traitant d’homosexualité, il est assez fréquent de retrouver dans une même famille deux membres homosexuels. Ils ne couchent pas nécessairement ensemble, ne sont pas ouvertement attirés physiquement l’un par l’autre (surtout quand l’un est gay et l’autre lesbienne)… mais ce qui est sûr, c’est que leur coming out se font écho, se croisent en simultané ou en différé : cf. la pièce Ça s’en va et ça revient (2011) de Pierre Cabanis (avec Jean et Hugo), le roman Accointances, connaissances, et mouvances (2010) de Denis-Martin Chabot (avec Patrick et Lucie, tous deux homos et frère et sœur), la pièce Cosmopolitain (2009) de Philippe Nicolitch (Jean-Luc et sa sœur Hélène), le film « Mine Vaganti » (« Le Premier qui l’a dit », 2010) de Ferzan Özpetek (avec les coming out croisés de Tommaso et de son frère Antonio), le film « Lola et Bilidikid » (1998) de Kutlug Ataman, le film « Le Frère, la sœur… et l’autre » (1970) de Douglas Hickox, le film « Le Confessionnal » (1995) de Robert Lepage, le film « The Perfect Son » (2000) de Leonard Farlinger, le film « Rice Rhapsody » (2004) de Kenneth Bi, le roman Frère et sœur (1930) de Klaus Mann, la chanson « Georges » de Thomas Fersen, etc. « Elle me dit : Qu’est-ce que t’as ? T’as l’air coincé. T’es défoncé ou t’es gay. Tu finiras comme ton frère. » (cf. la chanson « Elle me dit » de Mika) ; « Ah ! si j’avais su que tu en étais toi aussi ! » (le petit frère du protagoniste homosexuel principal, dans la nouvelle « Le Potager » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 39) ; « T’as pas un frère homo ? un tonton ? une tata ? » (Yoann, le héros homosexuel, dans la pièce Ma belle-mère, mon ex et moi (2015) de Bruno Druart et Erwin Zirmi) ; « C’est impossible que ce soit toi sur cette photo ! C’est ton frère ? C’est ton cousin ? C’est ton père ? C’est ta mère ? » (le narrateur homosexuel remettant en cause la véritable identité de son « plan cul » qu’il rencontre au seuil de son appartement et qui ne ressemble pas à sa photo de profil internet, dans le one-man-show Les Gays pour les nuls (2016) d’Arnaud Chandeclair) ; etc. Par exemple, dans le roman Le Cœur éclaté (1989) de Michel Tremblay, Michael et Rob sont frères et homosexuels, … tout comme leur sœur Jaclyn ! Dans la pièce Confessions d’un vampire sud-africain (2011) de Jann Halexander, Pretorius, le vampire homosexuel, évoque l’existence de « ses deux sœurs aînées qui vivent comme deux lesbiennes aigries au-dessus du cap ». Dans le film « La Bête immonde » (2010) de Jann Halexander, Hector et sa sœur Ariane sont chacun homos, et sont pourtant sortis avec le même homme, Arsène. Dans le film « In & Out » (1997) de Frank Oz, lors de la cérémonie des prix censée récompenser le « Meilleur Professeur de l’Université de l’Année », et où, à cause de son coming out, le professeur Howard Breckett a été écarté de la sélection, Walter, le frère d’Howard, opère un coup devant tout le monde et, par solidarité, se dit ouvertement « gay » lui aussi. Dans la pièce La Belle et la Bière (2010) d’Emmanuel Pallas, Léo, le héros, et Garance, sa sœur, sont respectivement gay et lesbienne. Dans le one-man-show Au sol et en vol (2014) de Jean-Philippe Janssens, Jeanfi, le steward homo, dit que sur la fratrie de quatre enfants dont il fait partie, ils sont deux, sa sœur et lui, à avoir fait un coming out : « Ça fait un beau ratio ! ». Il fait la remarque qu’avec sa frangine, qui a choisi d’être chauffeur routier, de se comporter en mec, de changer les plaquettes de freins de leur père, et lui qui a décidé d’assumer sa féminité, d’être hôtesse de l’air, il a dû y avoir « inversion. Leurs parents ont cherché une explication à cette émergence massive d’homosexualité dans la famille nucléaire, et en concluent que c’est parce que c’était sans doute dû au fait que leur gars et leur fille travaillent « tous les deux dans les transports ». Dans le film « Mine Vaganti » (« Le Premier qui l’a dit », 2010) de Ferzan Ozpetek, Tommaso et son frère Antonio sont tous les deux homosexuels : l’un coupe l’herbe sous le pied de l’autre en annonçant en premier son homosexualité alors qu’il venait d’apprendre la décision de son frère de se déclarer gay. Le copain de Tommaso fait la remarque à son amant : « Il y a plein de frères gays. »

 

Il arrive que certains héros homosexuels expriment le fantasme sexuel de l’oncle ou du neveu, ou bien qu’ils découvrent que leur tonton/leur neveu est aussi homosexuel comme eux : cf. le film « Uncle David » (2010) de Gary Reich, Mike Nicholls et David Hoyle (avec la relation sexuelle entre Ashley et son oncle), la pièce L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer (1967) de Copi (avec Irina et son oncle Pierre), le film « Día De Boda » (2002) de Juan Pinzás (avec l’oncle et le neveu homos, ayant eu une liaison), le one-man-show Jefferey Jordan s’affole (2015) de Jefferey Jordan (avec « Tonton Thierry », le barman homo de la boîte gay), etc. « 1960 : l’Oncle Sam montre ses seins. » (cf. un dessin de Copi à la Une du journal Libération, 8 août 1979). Par exemple, dans le one-(wo)man-show Zize 100% Marseillaise (2012) de Thierry Wilson, Zize, le travesti M to F, pousse sa nièce à se prostituer au Bois de Boulogne. Dans le film « Pédale douce » (1996) de Gabriel Aghion, Bibiche, un des clients sadomasos de la boîte gay Chez Eva, appelle Adrien, le héros homo, « mon neveu ».

 

« Dans certaines tribus de Nouvelle-Guinée, dans le cadre de rite d’initiation, on impose à de jeunes garçons de pratiquer des fellations sur leurs oncles ou leurs pères… Ah ben y’a beaucoup de papous alors, en France, non ? » (le comédien de la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier) ; « Je pense à mon oncle souvent. Lui, il vivait chez sa maman. » (un des protagonistes homosexuels, par rapport à son oncle homosexuel qui est mort du Sida, dans la comédie musicale À voix et à vapeur (2011) de Christian Dupouy) ; « Marcel passa de plus en plus de temps devant son écran, se créant tout un univers de rêve. Il avait ainsi un père qui ne l’eut pas abandonné et une mère qui ne chercha pas tant à le contrôler en voulant trop le protéger. Son oncle n’hésiterait pas à lui offrir son corps et sa beauté, car Marcel adulait son oncle, homme séduisant toujours entouré de beaux mecs aussi attirants que lui. Il lui arriva souvent de se branler en rêvant à ce type au charme irrésistible qui dormait dans la chambre d’à côté, ou en train de lui faire l’amour. » (Marcel dans le roman Accointances, connaissances, et mouvances (2010) de Denis-Martin Chabot, p. 19) ; « On est cousin alors ? » (Karim, un « plan cul » prometteur de Guillaume, qui le branche en boîte dès que Guillaume lui dit qu’il est de Casablanca, dans le film « Guillaume et les garçons, à table ! » (2013) de Guillaume Gallienne) ; « Mais vous le connaissez pas, vous. La dernière fois qu’il a cru que je sortais avec un garçon, il est allé dans sa famille, il a fait un scandale. Il criait tellement fort que personne n’a osé lui dire que c’était pas avec ce garçon que je sortais mais avec sa sœur. » (Romane, l’héroïne lesbienne, à propos de son père, dans l’épisode 68 « Restons zen ! » (2013-2014) de la série Joséphine Ange gardien) ; « C’était un mec dingue et génial. Je l’aimais. » (Tony en parlant de son oncle homosexuel Arthur, dans le roman Harlem Quartet (1978) de James Baldwin, mis en scène par Élise Vigier en 2018) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « Le Secret d’Antonio » (2008) de Joselito Altarejos, Antonio, à 15 ans, tombe amoureux de son oncle Jonbert. Dans le film « Strella » (2009) de Panos H. Koutras, Strella, le héros transsexuel M to F, a eu une liaison avec son oncle quand il était petit ; Mary, un autre ami trans à lui, a été également amant d’Atonis, son oncle. Dans le film « Dérive » (1983) d’Amos Gutmann, Robbie, le héros homo, a subi l’inceste par son oncle. Dans le film « Love Is Strange » (2014) d’Ira Sachs, Ben (50 ans) et George (71 ans), les deux « mariés », ont une grande différence d’âges. Et ils se mettent même à projeter une homosexualité sur Joey, le neveu de Ben, alors que ce dernier n’a que 15 ans ! Dans la pièce L’Héritage était-il sous la jupe de papa ? (2015) de Laurence Briata et Nicolas Ronceux, le grand-oncle Victor est défini comme « une grande tante ». Dans le film « See How They Run » (« Coup de théâtre », 2022) de Tom George, le très homosexuel Mervyn fait passer son amant italien Gio pour son « neveu » pour cacher leur homosexualité.

 

Dans la pièce La Thérapie pour tous (2015) de Benjamin Waltz et Arnaud Nucit, Benjamin raconte à son psy sa première rencontre homosexuelle avec son amant Arnaud, à qui il a fait volontairement un croche-patte, alors que le tableau est idyllique. De son côté, Arnaud donne une autre version des faits au psychanalyste, en partant sur le quiproquo incestueux que le thérapeute lui parlait de sa première cuite : « Ma première fois, c’était avec mon oncle dans sa cave. » « Je comprends le traumatisme… » interrompt le psy. « J’avais 12 ans. J’étais consentant. […] C’était un Cabernet d’Anjou. Ma première cuite. »
 

Plus connu et répandu est le fantasme homosexuel du cousin, car avec ce dernier, la transgression de la différence des générations est moins flagrante. Elle passe mieux. Quelques héros homosexuels reconnaissent en leur cousin un jumeau de désir, et échangent avec lui du sexe : cf. le film « Rue du Bac » (1990) de Gabriel Aghion (avec l’inceste entre cousins), le film « Charmants cousins » (1983) de Jean-Daniel Cadinot, le film « Les Cousines » (1970) de Louis Soulanes, le film « Nunzio’s Second Cousin » (1994) de Tom DeCerchio, le film « Cousins » (1983) de William Higgins, le film « Boys Like Us » (2014) de Patric Chiha (avec Jean-Luc, le cousin homo tatoué), le film « Carmen et Lola » (2018) d’Arantxa Echevarría, le film « Cousins » (2019) de Mauro Carvalho, etc.

 

Par exemple, Dans le téléfilm « Le Clan des Lanzacs » (2012) de Josée Dayan, Barthélémy, le héros homosexuel, cherche au départ à draguer son cousin Julien. Dans le film « Sexual Tension : Volatile » (2012) de Marcelo Mónaco et Marco Berger, un geek, lors d’un chaud après-midi d’été, voit son désir homosexuel déclenché par le Speedo (= maillot de bain) de son cousin. Dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, Bryan, l’un des deux héros homosexuels, avoue être attiré sexuellement par « ses deux cousins, ces deux beaux mecs de son âge qu’il a repérés au cimetière » (p. 409) ; et son amant Kévin lui avoue qu’il s’est déjà fait embrasser sur la bouche par son propre cousin (idem, p. 100). Dans le film « Contracorriente » (2011) de Javier Fuentes-León, la momie de Carlos, le cousin de Miguel, plongé dans le fond des mers, est le symbole de l’amour homosexuel entre Miguel et Santiago. Dans le téléfilm « Juste une question d’amour » (2000) de Christian Faure, Cédric, le jeune héros homosexuel, est obsédé par le souvenir de son cousin, décédé et abandonné par ses parents (donc l’oncle et la tante de Cédric) parce qu’il leur avait annoncé qu’il était homo. Dans le roman Les Julottes (2001) de Françoise Dorin, Romain maintient une relation incestueuse avec son cousin Marie-Jean.

 

« Dany, quand tu dis que tu m’aimes, tu m’aimes un peu comme un pote, c’est ça ? Alors comme un frangin ? Comme un cousin, donc ? Comme deux mecs en prison ? » (Billy Stevens, le personnage du faux film « Servir et protéger » interprété par Cameron Drake, s’adressant à son futur amant Dany en pleine guerre du Vietnam, en faisant mine de ne pas comprendre les sentiments que son camarade de tranchée qu’il porte sur le dos lui exprime, dans le film « In & Out » (1997) de Frank Oz) ; « Le cousin du grand-père a couché avec le garde-barrière. » (l’un des protagonistes homos parlant d’un cousin très éloigné, homo comme lui, dans la comédie musicale À voix et à vapeur (2011) de Christian Dupouy) ; « Tu sais, ce soir, on n’est pas cousins. » (Malik, en boutade, au moment où il découvre qu’il embrasse sur la bouche son cousin Wassim lors d’un « plan sexe », dans le film « Le Fil » (2010) de Mehdi Ben Attia) ; « J’ai dit que t’étais ma cousine. » (Floriane voulant camoufler sa liaison avec Marie, dans le film « Naissance des pieuvres » (2007) de Céline Sciamma) ; etc.

 

Dans le roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, Alexandra tombe amoureuse de sa cousine et elles ont une aventure sexuelle ensemble : « Sans calcul, nous nous laissâmes aller, et bientôt, dans une complétude presque parfaite, chacune répondit à la douceur de l’autre, comme si nous ne faisions qu’une. » (p. 63) La situation incongrue, même si elle est banalisée par l’héroïne lesbienne, n’en est pas moins difficile à assumer : « En prenant le plaisir que je voulais avec ma cousine, je fus envahie d’une extase aussi soudaine qu’étrange. » (idem, p. 65) « Je dus lui dire au revoir, sans pouvoir la serrer dans mes bras ni lui confier les sentiments, assez ridicules d’ailleurs, que j’avais pour elle. » (idem, p. 69) ; « Après ma nuit avec ma cousine, rien de tout cela, sinon un sentiment d’inachevé et de solitude. » (idem, p. 72) La violence et la vanité de l’inceste se diluent en dépression laconique, en narcissisme mutuel (la cousine offre en cadeau à Alexandra un miroir !) dans lequel le Réel et la durée n’ont pas leur place : « Le corps de chacun a sa façon d’aimer, et il me semble que je suis condamnée à trouver dans chacune des autres femmes, au hasard des rencontres, seulement un morceau du plaisir complet que je reçus d’elle, puisque sans doute jamais elle ne voudrait que nous vivions ensemble. » (idem, p. 132) Le plus intriguant, c’est qu’avant d’avoir couché avec l’héroïne, la cousine lesbienne était à la base amoureuse de son oncle et s’était fait sodomiser par lui : « Elle était donc bel et bien amoureuse de son oncle et elle avait des désirs de lui qui ne se pouvaient imaginer. Chaque soir, elle aurait voulu être ‘prise’ par lui comme si elle avait été sa femme… » (idem, p. 84)

 

Il arrive que certains protagonistes homosexuels se servent de la relation de proximité (incestuelle ?) entre deux frères, un cousin et une cousine, ou entre un frère et une sœur, pour vivre leur homosexualité discrètement. Le binôme bisexuel des frères et sœurs fait alors office de rempart et de glissement progressif vers l’acte homo. L’inceste sera la passerelle de l’homosexualité. Par exemple, dans le film « Cibrâil » (2010) de Tor Iben : le héros homo Cibrâil sort avec le cousin de sa petite amie. Dans le film « La Vie d’Adèle » (2013) d’Abdellatif Kechiche, lors de la deuxième rencontre entre Emma et Adèle dans le bar lesbien, Emma fait passer Adèle pour sa « cousine » auprès de ses camarades lesbiennes, pour mieux lui mettre le grappin dessus et se la réserver. Dans le film « Patrik, 1.5 » (« Les Joies de la famille », 2009) d’Ella Lemhagen, Patrik pense que Sven et Göran, les amants homos qui l’ont adopté, sont des « demi-frères ».

 

Ça peut être aussi le beau-frère qui et l’objet de convoitise du héros homosexuel : cf. le film « Bayaw » (2009) de Monti Parungao (avec l’amour entre Rhennan et Nilo, les deux beaux-frères en cavale…), la nouvelle « Mélanie couche avec sa belle-sœur » sur le site www.sex-erotique.com, etc. Par exemple, dans le sketch « Sacha » de Muriel Robin, la mère de Bruno, le héros homosexuel, rêve qu’elle se fiance avec Tante Claudette. Dans le film « Néa » (1976) de Nelly Kaplan, Sybille a surpris sa mère Helen au lit avec sa tante Judith.

 

La fraternité dans les fictions homo-érotique sera parfois le symbole incestueux de la bisexualité du personnage homosexuel. Par exemple, dans la pièce Scènes d’été pour jeunes gens en maillot de bain (2011) de Christophe et Stéphane Botti, Lennon, le héros homo, aime Martin par l’intermédiaire de sa demi-sœur Chloé qui sort avec ce dernier : « Il a l’air si fragile ! Je vais mieux le protéger que toi ! »

 
 

c) La jalousie fraternelle comme moteur d’homosexualité et comme possible germe du viol:

Bien avant d’être une réalité, l’inceste fraternel est un fantasme créé par le héros homosexuel, l’expression chez lui d’une diabolisation de la sexualité ou d’une sacralisation de l’unicité. C’est l’amour, l’engendrement et la différence des sexes qui sont vus à tort comme l’inceste qu’ils ne sont pas en substance : « Soyons le frère et la sœur incestueux dont le pardon est dans les mains du Seigneur ! » (Solitaire et Pédé, les parents de Lou, le héros homo, dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi)

 

Par exemple, dans le film « À mon frère » (2010) d’Olivier Ciappa, le fait que l’un des deux ait trouvé copine est ressenti par l’autre comme une trahison. Dans la pièce Lacenaire d’Yvon Bregeon et Franck Desmedt, Lacenaire se sent trahi par le désamour de sa mère qu’il adorait parce que, selon ses dires, « elle n’avait d’affection que pour son frère » à lui. Dans le film « Guillaume et les garçons, à table ! » (2013) de Guillaume Gallienne, Guillaume, le héros bisexuel, avoue qu’il est devenu homo pour se démarquer de ses frères.

 

Ensuite, on voit que ce fantasme incestuel s’origine le plus souvent dans une idéalisation excessive du frère et un amour jaloux : cf. le roman J’ai tué mon frère dans le ventre de ma mère (2011) de Sophie Cool, etc. Par exemple, dans le film « La Robe du soir » (2010) de Myriam Aziza, Juliette, l’héroïne lesbienne, est sans cesse jalouse de son grand frère Adrien. Dans le film « Donne-moi la main » (2009) de Pascal-Alex Vincent, Quentin, le héros homo, épie son frère jumeau Antoine en train de faire l’amour à Clémentine.

 

Comme le frère est mis sur un piédestal, mais que fatalement il n’est pas aussi parfait que prévu (et bien oui ! : il a pour défaut d’être libre et unique !), il finit par être haï comme un traître, un concurrent qu’il n’est pas : « Wanda [une des héroïnes lesbiennes] déclara avec une bizarre fierté que ses frères étaient des hommes de pierre et d’acier. Selon Wanda, c’étaient des saints, inflexibles, féroces, inexorables, ne voyant que l’étroite et droite route de chaque côté de laquelle béait l’abîme de feu. ‘Je n’étais pas comme eux, ah, non ! déclara-t-elle, je n’étais pas non plus comme mon père et ma mère ; j’étais…’ Elle cessa brusquement de parler, regardant Stephen de ses yeux brûlants qui disaient clairement : ‘Vous savez ce que j’étais, vous comprenez.’ » (Marguerite Radclyffe Hall, The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928), p. 489) ; « Je n’ai jamais haï personne excepté toi ! » (Nietzsche à sa sœur Élisabeth, dans la pièce Nietzsche, Wagner, et autres cruautés (2008) de Gilles Tourman) ; « Jalouse. Elle a toujours été jalouse, ma sœur. » (Zize, le travesti M to F décrivant la jalousie de sa sœur Lili à son égard, dans le one-(wo)man-show Zize 100% Marseillaise (2012) de Thierry Wilson) ; « Et maintenant que j’y pense, je n’ai jamais entendu un homme parler de son frère. La plupart des hommes semblent trouver ce sujet déplaisant. » (Gwendolen dans la pièce The Importance To Being Earnest, L’Importance d’être Constant (1895) d’Oscar Wilde) ; etc.

 

La jalousie entre frères est généralement l’aveu inconscient d’un amour incestuel entre un fils et un père/une mère qui ne veut pas être partagé(e) : « Tu as raison, je suis mauvais. Je le sais depuis assez longtemps. Aaron, lui, est bon. J’ai dû prendre la mauvaise part. […] Aaron a raison. Il a toujours raison. Et c’est comme ça depuis toujours. […] Apprends que je suis jaloux depuis toujours. Je suis jaloux à en crever. » (Cal – interprété par James Dean – s’adressant à son père dans le film « East Of Eden », « À l’est d’Éden » (1955) d’Elia Kazan) ; « La préférence, elle, en revanche, je l’ai vue. Très vite. J’ai vu qu’on me préférait Thomas, que c’est à lui que les gens accordaient leur attention lorsque nous étions enfants puis adolescents, que c’est vers lui qu’on allait. Et je ne comprenais pas cette préférence, dès lors que je faisais l’effort d’admettre notre ressemblance. Pourquoi lui, plutôt que moi ? Pourquoi toujours lui ? […] Ce sont des différences infimes, à peine perceptibles, et pourtant, à la fin, elles font de l’un un enfant choyé, un adolescent séducteur, de l’autre un garçonnet solitaire, un jeune homme mélancolique. » (Lucas en parlant de son frère Thomas, dans le roman Son Frère (2001) de Philippe Besson, p. 43) ; « Nous étions deux filles. Vous étiez la plus belle à l’orphelinat. Quand on nous passait en revue vous étiez toujours la préférée des parents d’adoption. » (Vicky s’adressant à sa sœur la Comédienne, dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi) ; « Tu sais que les mamans n’ont pas de ‘préféré’. […] Néanmoins, le chimiste que tu es discerne une composition différente dans les larmes versées pour Victor. » (Félix dans le roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 171) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « C.R.A.Z.Y. » (2005) de Jean-Marc Vallée, l’influence des frères est perçue comme écrasante par Zac, le héros homosexuel, qui voudrait être le premier dans le cœur de son papounet d’amour. Dans le film « Celui par qui le scandale arrive » (1960) de Vincente Minnelli, il existe une jalousie désirante entre les deux demi-frères, Théron et Rafe : l’un est un fils admis, l’autre est un fils bâtard ; ils finiront par interchanger leur vie… tout ça pour trouver grâce aux yeux de leur père.

 

Comme je viens de l’expliquer, il y a de la jalousie entre les frères des fictions homosexuelles parce qu’en toile de fond, il y a de l’inceste, soit entre le héros homosexuel et son frère (ils vivent alors une relation idolâtre trop fusionnelle), soit entre le héros homosexuel et ses parents, soit entre son frère et leurs parents. L’inceste fraternel peut rejoindre l’inceste paternel : le père ou la mère sont alors considérés comme des frères ou des sœurs. « Anibal se sentait plus le frère aîné de son fils que son père. […] Il avait une réputation de don Juan. » (Copi, La Vie est un tango (1979), p. 86) ; « Belle jeunesse, vraiment ! Ma mère, ma digne mère qui préférait mon imbécile de frère » (Lacenaire à Garance, dans le film « Les Enfants du Paradis » (1943-1945) de Marcel Carné) ; « Vous êtes bien de la même veine tous les deux. C’est pour ça qu’elle te préférait. » (Sandre parlant de leur mère à son frère Audric, dans la pièce L’Héritage de la Femme-Araignée (2007) de Christophe et Stéphane Botti) ; etc. Par exemple, dans la pièce Frères du bled (2010) de Christophe Botti, François souffre de ne pas être le préféré de sa mère et de sa sœur Jasmine par rapport à son frère Djalil ; sa jalousie va même le pousser à imaginer l’inceste entre Jasmine et Djalil.

 

Souvent, il existe un conflit entre le héros homosexuel et son frère/sa sœur parce qu’ils aiment le même Homme (le père/la mère/le petit ami de l’autre/la petite amie de l’autre), ou parce qu’ils se reflètent une même homosexualité : je vous renvoie avec insistance à la partie sur le « Frère homophobe » du code « Homosexuel homophobe » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels.

 

Par exemple, dans le film « Suddenly Last Summer » (« Soudain l’été dernier », 1959) de Joseph L. Mankiewicz, l’inceste entre Sébastien et sa cousine Catherine est exactement mis sur le même plan que l’homosexualité de Sébastien, et que le crime homophobe que Sébastien a subi de la part de ses « ex » :

 
 

Dr Cukrowicz – « Cette ombre sur le mur… qu’est-ce qu’elle représente pour vous ?

Catherine (cyniquement) – Une ombre sur un mur.

Dr Cukrowicz – Je croyais que nous devions jouer ?

Catherine – Ok. Je vois des forêts… des arbres… une jeune fille… et ces arbres sont des chênes…et cette forme tourmentée, c’est la jeune fille, Catherine, perdant son… honneur. J’essaie de vous apitoyer sur elle. J’espère que j’y réussis.

Dr Cukrowicz – Je suis désolé.

Catherine – Vous en avez réellement l’air.

(pause)

Dr Cukrowicz – Parlez-moi de votre cousin Sébastien.

Catherine – Il m’aimait bien, aussi je l’adorais.

Dr Cukrowicz – Comment ? J’entends, sur quel plan l’aimiez-vous ?

Catherine – Sur le seul qu’il acceptât.

[…]

Dr Cukrowicz – Essayez de vous rappeler. Vous et Sébastien, l’été dernier… »

 
 

C’est pour cette raison que le lien fictionnel de fraternité ou de parenté, en même temps qu’il servira de couverture à l’homosexualité du couple qui ne veut pas s’afficher homo, est pour le coup symbole d’homophobie. Par exemple, dans le film « Rose et Noir » (2009) de Gérard Jugnot, le couple homosexuel formé par le couturier Saint Loup et son assistant Casta se fait passer pour des frères.

 

L’inceste vient non seulement alimenter l’amour homosexuel mais aussi le détruire. « Pourquoi les yeux de mon tonton nous dévisagent fixement ? » (Raulito à son amant Cachafaz, dans la pièce Cachafaz (1993) de Copi) Par exemple, dans le film « Circumstance » (« En secret », 2011) de Maryam Keshavarz, le couple lesbien Shirin/Atefeh est menacé par le fait que Mehtan, le frère de Atefeh, force Shirin à se marier avec lui. Dans le film « Starcrossed » (2005) de James Burkhammer, Darren et son frère Connor, amants secrets, finissent par se suicider ensemble dans une piscine (avec des menottes). Dans le roman La Douceur (1999) de Christophe Honoré, Baptiste cherche à cacher le crime homophobe de son frère homosexuel Steven.

 

Film "Les Enfants terribles" de Jean-Pierre Melville

Film « Les Enfants terribles » de Jean-Pierre Melville


 

Le couple homosexuel incestueux, dans son élan de fusion, figure le viol et (s’)entraîne (lui-même) vers la mort : cf. le film « Les Blessures assassines » (2000) de Jean-Pierre Denis (avec Christine et Léa Papin, les sœurs criminelles), le film « Les Enfants terribles » (1949) de Jean-Pierre Melville (avec la relation incestueuse meurtrière entre Paul et Élisabeth), le film « My Brother The Devil » (2013) de Sally El Hosaini, etc. Par exemple, dans le film « Comme des voleurs » (2007) de Lionel Baier, Lucie et Lionel, le frère et la sœur vivent une relation très fusionnelle et finalement misérable : « Tout comme moi. On est pareils. On est des animaux morts. »

 

La fusion entre les frères (biologiques ou simplement schizophréniques/narcissiques) cache en général un viol, aussi bien intérieur qu’extérieur. Par exemple, dans la pièce Mi Vida Después (2011) de Lola Arias, l’héroïne lesbienne, dont le petit frère n’est finalement pas le vrai frère puisqu’il a été enlevé à la naissance lors de la dictature argentine de 1976-1983, illustre que la relation quasi gémellaire qu’elle entretient avec son demi-frère est à l’image de l’horreur de la guerre civile. Dans le film « Festen » (1998) de Thomas Vinterberg, Linda et Christian, la sœur et le frère (homosexuel), ont été abusés par leur père : leur entente fusionnelle ne fait que reproduire la violence de l’inceste inter-générationnel.

 

Dans la pièce Gothic Lolitas (2014) de Delphine Thelliez, Juna, l’héroïne lesbienne, vit sous le même toit que sa grande sœur, un personnage invisible qu’on n’entend qu’en voix-off mais qui semble occuper une place omniprésente, excessive : « Elle est très… affectueuse. » Juna finit par s’en débarrasser et par la carboniser dans la cave familiale : « Un jour je la tuerai. Quand je serai une vraie sorcière, je la tuerai. » Kanojo, une amie de Juna, flaire quelque chose : « Je pense qu’elle t’aime beaucoup.[…] Est-ce qu’elle te prend dans ses bras, ta sœur ? […] Juna, qu’est-ce qui se passe avec ta sœur ? » Juna crache le morceau : « C’est ma faute. J’ai pas su mettre les limites. Elle ne m’a jamais fait de mal. J’ai juste besoin que tout soit clair. » Curieusement, Kanojo semble avoir établi un rapport malsain similaire avec sa propre sœur : « Ma sœur me reproche d’être trop gâtée. Mais elle n’arrête pas de m’offrir des cadeaux. »
 

Parfois l’inceste androgynique entre les frères fictionnels est aussi le fruit/la représentation du divorce de leurs parents : « Et des frères à demi on aimera. » (cf. la chanson « Je, tu, ils » de Zazie)

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

a) Les deux frères amants (la fraternité incestuelle voire incestueuse) :

Le thème du lien entre homosexualité et inceste constitue un grand tabou parmi les personnes homosexuelles et ceux qui les justifient sans les connaître vraiment. Par exemple, Jean Cocteau, en évoquant l’inceste entre Catherine et Paul (le frère et la sœur) dans son roman Les Enfants terribles (1929), parle du « jeu » pour ne pas parler du viol : « Pour moi, c’était si loin du sexe, ce que j’appelle le ‘jeu’ des Enfants terribles… D’ailleurs, j’évite d’expliquer ce jeu. On ne touche pas à ces choses-là avec des mains d’homme. » (cf. le documentaire « Jean Cocteau, Autoportrait d’un inconnu » (1983) d’Edgardo Cozarinsky)

 

Pourtant, j’entends autour de moi beaucoup d’amis homosexuels qui ont vécu l’inceste avec un frère (petit ou grand), une sœur, un cousin, un oncle. Ce ne sont absolument pas des cas isolés, y compris sur les continents latino-américain, africain et dans le Maghreb, réfractaire à la pratique homosexuelle visible. « Mon cousin a profité de moi. Mon cousin avec qui il s’est passé des choses… très dures. C’était avec lui que j’ai perdu une partie de moi. Une fois mariée avec lui, il m’a fait payer le fait que j’aie été avec une fille avant. Il m’a séquestré. Il y a eu des coups. J’étais juste un corps. » (Amina, jeune femme de 20 ans, lesbienne, de culture musulmane, dans le documentaire « Homos, la haine » (2014) d’Éric Guéret et Philippe Besson, diffusé sur la chaîne France 2 le 9 décembre 2014) ; « J’ai été élevée par mon frère homosexuel. » (Virginie Lemoine) ; « Aux repas de famille, on parle de son cousin de dix ans son aîné qui a quitté la Savoie pour Strasbourg, comme d’un homme qui a ‘des mœurs à part’. » (Jean-Michel Dunand, homosexuel, cité dans l’essai Dieu est amour (2019) de Jean-Loup Adénor et Timothée de Rauglaudre, Éd. Flammarion, Paris, p. 270) ; etc.

 

On rencontre dans la communauté homosexuelle un certain nombre de personnes qui ont (eu) une relation très proche avec l’un de leurs frères (d’ailleurs, on ne sait pas toujours si c’est un frère réel, biologique, ou s’il s’agit juste d’un reflet narcissique intérieur, d’un double schizophrénique). Par exemple, l’écrivain français Edmont de Goncourt (1822-1896) a été amoureux de son frère Jules. L’écrivain français Pierre Louÿs (1870-1925) admirait énormément son grand-frère Georges. Dans l’essai El Látigo Y La Pluma (2004) de Fernando Olmeda, on apprend que José Pascual s’est amouraché de son grand frère pour qui il ressent une attraction érotique depuis le jour où il lui a vu les organes génitaux (p. 144). Dans le documentaire « Une Vie de couple avec un chien » (1997) de Joël Van Effenterre, la relation entre Bruno Ulmer, homosexuel, et sa sœur Catherine est clairement montrée comme incestuelle et maritale. Dans l’essai Le Rose et le Brun (2015), il est dit que Klaus Mann, homosexuel, « adorait sa sœur Erika [lesbienne] d’un amour jaloux » (p. 117).

 

« Aux vacances, Oscar Wilde est heureux de retrouver sa petite sœur et sa mère. En 1867, alors qu’il atteint sa treizième année et Isola ses neuf ans, subitement, pendant un séjour à la campagne, la petite fille meurt. Oscar, quatorze ans plus tard, se souviendra de ce terrible événement, de ses longues visites au cimetière. Tout au long de ses poèmes – si artificiels, si peu sincères – il n’en consacre qu’un seul, simple et profondément émouvant, au souvenir de son Isola. C’est un peu la clef de l’existence fiévreuse du grand malade que fut Wilde que contient la conclusion du poème : ‘Toute ma vie est enterrée là. Jetez de la terre dessus…’ » (Jean-Louis Chardans, Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970), p. 170) ; etc.

 

La dimension incestuelle de l’homosexualité (j’entends par « incestuel » l’inceste « de désir », le fantasme d’inceste) est notammment suggéré dans le jargon LGBT anglo-saxon : « sister » (sœur) et ses diminutifs « sissy » et « sis » signifient « pédé ». L’homosexualité est l’expression d’une fraternité forcée, caricaturée et aussi excessive. Elle est, identitairement et en pratique, le signe d’un inceste. Dans le docu-fiction « 120 battements par minute » (2017) de Robin Campillo, l’« incestuosité » de l’homosexualité, thèse développée par des psychanalystes, est tournée au ridicule… mais cette opposition n’est pas argumentée.

 

Il arrive que certaines personnes homosexuelles se servent de la relation de proximité (incestuelle ?) entre deux frères, un cousin et une cousine, ou entre un frère et une sœur, pour vivre leur homosexualité en cachette (cela me semble très clair dans le choix du titre du roman Son Frère (2001) de Philippe Besson, par exemple). Le binôme bisexuel des frères et sœurs fait alors office de support, de rempart et de glissement progressif vers l’acte homo. L’inceste sera la passerelle de l’homosexualité. « Ce que j’aimais chez la sœur éclatait chez le frère. Au premier coup d’œil, je compris le drame et qu’une douce existence me demeurerait interdite. Je ne fus pas long à apprendre que de son côté, ce frère, instruit par l’école anglaise, avait eu à mon contact un véritable coup de foudre. Ce jeune homme m’adorait. En m’aimant il se trompait lui-même. Nous nous vîmes en cachette et en vînmes à ce qui était fatal. L’atmosphère de la maison se chargea d’électricité méchante. Nous dissimulions notre crime avec adresse, mais cette atmosphère inquiétait d’autant plus ma fiancée qu’elle n’en soupçonnait pas l’origine. À la longue, l’amour que son frère me témoignait se mua en passion. Peut-être cette passion cachait-elle un secret besoin de détruire ? Il haïssait sa sœur. Il me suppliait de reprendre ma parole, de rompre le mariage. Je freinai de mon mieux. J’essayai d’obtenir un calme relatif qui ne faisait que retarder la catastrophe. Un soir où je venais rendre visite à sa sœur, j’entendis des plaintes à travers la porte. La pauvre fille gisait à plat ventre par terre, un mouchoir dans la bouche et les cheveux épars. Debout devant elle, son frère lui criait : ‘Il est à moi ! à moi ! à moi puisqu’il est trop lâche pour te l’avouer, c’est moi qui te l’annonce !» (Jean Cocteau dans le Livre blanc, 1930)

 

L’amour fraternel, mené à l’excès, peut parfois laisser place à l’émergence d’un désir homosexuel : « Le frère aîné […] favorise par sa position intermédiaire l’identification narcissique et le choix homo-érotique de l’objet. » (cf. l’article « L’Identité sexuelle : pour quoi faire ? » de Jean-Marc Alby, dans Bisexualité et différence des sexes (1973), p. 521)

 

Les frères, quand ils franchissent le pas de la sensualité, s’admirent en général l’un l’autre à travers le miroir narcissique de l’auto-érotisme : « Abdellah, parfois, pour plus de plaisir, sans rien me dire, prenait ma tête par sa main, doucement la rapprochait de la sienne et, au moment du miracle, plaquait contre ma joue gauche ses lèvres chaudes, baveuses, entrouvertes, affamées, heureuses. Le baiser fraternel. » (Abdallah Taïa observant à 13 ans un autre Abdallah se masturber devant lui, épisode raconté dans l’autobiographie Une Mélancolie arabe (2008), p. 12)

 

Ils s’aiment tellement que certains tombent amoureux entre eux, et vivent une relation charnelle/sexuelle (parfois semi-forcée) : « À 13 ou 14 ans, une relation sexuelle s’est établie avec mon frère aîné. Tout a commencé par du tiraillage. On s’est collés l’un sur l’autre. Je ne sais pas comment ça s’est passé, mais à un moment donné nos pantalons se sont baissés… Je n’ai pas été forcé. Je ne voyais pas ça comme un abus. C’est par la suite que je me suis aperçu qu’il m’avait trompé émotivement, qu’il avait exploité ma soif d’affection. J’ai des séquelles encore aujourd’hui de cette trahison-là. […] Bizarrement, il était passif et c’est moi qui était actif, qui le faisais jouir, autrement dit. Lui, il était très peu participant, sauf pour faire les premiers pas. Il sait que je suis stimulé par son corps, par ce que je vois, il sait comment me prendre. Mon frère devient mon idole. On baisait depuis au moins 3 ans, régulièrement. […] Je me dis que je l’aimais, mais en dehors de nos activités sexuelles, on ne se parlait pas tellement. À vrai dire, il n’était pas vraiment présent dans ma vie. C’était seulement dans l’acte sexuel comme tel qu’il me donnait de l’amour. Mais à ce moment-là, j’en étais plus ou moins conscient. […] L’homosexualité reste associée à la trahison de mon frère. » (Justin, 34 ans, abusé dès l’âge de 4 ans par son père, son oncle, et son frère aîné, cité dans l’essai Ça arrive aussi aux garçons (2008) de Michel Dorais, pp. 246-248) Par exemple, dans l’essai Ça arrive aussi aux garçons (1997) de Michel Dorais, Pierre, d’orientation homosexuelle, a vécu l’inceste avec son frère Joseph ; c’est le cas aussi de Jean-Sylvain avec l’un de ses frères.

 
 

b) « Et de deux dans la famille ! » (fantasme homosexuel du frère, de l’oncle, du cousin, du beau-frère)

B.D. "Kang" de Copi

B.D. « Kang » de Copi


 

« Chapitre 4 : Chaque famille a ses secrets » (cf. sous-titre du film « La Bête immonde » (2010) de Jann Halexander)… Dans le « milieu homo », il est assez fréquent de retrouver dans une même famille deux membres homosexuels (voire beaucoup plus !). Ils ne couchent pas nécessairement ensemble, ne sont pas ouvertement attirés physiquement l’un par l’autre (surtout quand l’un est gay et l’autre lesbienne)… mais ce qui est sûr, c’est que leur coming out se font écho, se croisent en simultané ou en différé. Dans les personnes homos et frères célèbres, on connaît Carlos Jáuregui et son frère, les frères Klaus et Erika Mann, Tchaïkovski et son frère Modeste, Ferdinand et Gian-Gastone de Médicis, Lytton et James Strachey, les frères Sirkis du groupe Indochine, Stéphane Desbordes et son frère jumeau, Marlee Matlin (l’actrice de la série The L World) et son frère Marc, Léo et Gertrude Stein, etc. Par exemple, l’écrivain nord-américain Henry James, gay, a une sœur lesbienne. Dans la famille de la chanteuse lesbienne K.D. Lang, ils sont trois enfants sur quatre à se dire homosexuels (cf. l’article « K. D. Lang : Elle World », dans la revue Têtu, n°130, février 2008, p. 22) ! Lors de l’émission Homo Micro sur Radio Paris Plurielle diffusée le 3 avril 2006, une des chanteuses du groupe Anatomie Bousculaire déclare que sa sœur est également lesbienne. Dans son autobiographie La Vie dure : Éducation sentimentale d’une lesbienne (2010), Paula Dumont parle d’une de ses amies lesbiennes, Marie-France, qui a aussi un frère homo. Je vous renvoie également à l’article de la revue Femme actuelle… pardon… Têtu, intitulé « Je ne suis pas le seul homo dans ma famille », datant du 19 novembre 2011 ; ainsi qu’à l’émission Jour après jour, intitulée : « Coming out : Le Jour où j’ai révélé mon homosexualité à mes proches »), diffusée sur la chaîne France 2, en novembre 2000 (émission dans laquelle une mère est venue témoigner que ses deux enfants – fille et garçon – étaient homosexuels.

 

La présence de plusieurs individus homos dans une seule famille ressemble au départ à un parfait vaudeville… mais en réalité, la découverte de plusieurs homosexualités dans une famille est généralement accueillie dans l’angoisse et le déni, bien sûr par les parents (« Le mauvais sort s’était abattu sur la pauvre Alice car sur les trois enfants qu’elle avait eus, les deux garçons étaient homosexuels. » écrit Jean-Claude Janvier-Modeste à propos de la mère d’Ednar, dans son roman semi-autobiographique Un Fils différent (2011), p. 144), mais surtout par les enfants concernés ! Le fait est d’autant plus difficile à exposer que, au-delà de la honte de l’inceste, l’individu homosexuel qui voit son frère ou sa sœur le devancer ou le copier par un coming out qu’il souhaitait « unique et original » peut, pour une affaire d’orgueil mal placé ou de peur, garder son secret homosexuel pour lui. L’homosexualité du frangin ou de la frangine le renvoie directement à son manque de liberté, de personnalité… et ça, ça peut être très violent à accepter. Loin de rapprocher les frères, je connais personnellement des cas où la gémellité fraternelle d’homosexualité a été considérée comme un terrible acte de trahison, un aveu insupportable, un prétexte supplémentaire pour prendre ses distances.

 

Le désir érotique entre frères de sang est parfois exprimé clairement par certaines personnalités homosexuelles. Par exemple, dans l’émission Homo Micro diffusée sur Radio Paris Plurielle le 25 septembre 2006, l’écrivain Abdellah Taïa avoue son attraction et sa fascination pour son grand frère. C’est ce qui fait craindre, dans l’inconscient collectif, et de manière plus ou moins excessive, le risque d’inceste derrière tout signe social apparent d’homosexualité : « Ah ça non, tu touches pas à ton petit frère, tu ne lui fais pas de mal, il manquerait plus que ça, que tu te tapes ton petit frère ! » (Vincent, le grand frère s’adressant à Eddy par rapport à leur petit frère Rudy, dans le roman autobiographique En finir avec Eddy Bellegueule (2014) d’Édouard Louis, p. 53)

 

De ma propre expérience, je ne sais pas à quel point ni dans quelle mesure je ne suis pas la seule personne homosexuelle dans ma famille. J’ai bien mon petit soupçon pour tel cousin ou telle tante… soupçon avéré parfois. Concernant ma propre fratrie réduite, née d’un seul mariage (je précise), c’est plus délicat de me prononcer. Je suis issu d’une famille de cinq enfants : deux frères et deux sœurs. Pour mes frangines, mariées ou en concubinage, je n’ai pas trop de doute sur leurs préférences sexuelles (quoi qu’on pourrait quand même envisager qu’on peut très bien s’homosexualiser en s’hétérosexualisant trop précipitamment). Le doute d’homosexualité m’a effleuré seulement au sujet de mes deux frères : l’un parce qu’il est mon frère jumeau et que notre proximité corporelle a été très forte à une époque (il est marié et a trois enfants maintenant ; mais j’ai déjà vécu avec lui des gestes d’adolescence qui, de mon côté, je l’avoue, était clairement incestuels… même si je n’ai jamais été attiré physiquement par lui, et qu’encore aujourd’hui, imaginer partager avec lui des attouchements me dégoûterait), l’autre parce qu’il possédait à l’adolescence l’intégralité des goûts musicaux qu’un parfait mec homo peut avoir ! (mais mon frère aîné, qui a 10 ans de plus que moi, est à présent religieux dans un ordre, et je trouve qu’avec le temps, son sacerdoce et son célibat consacré l’ont paradoxalement masculinisé et déshomosexualisé à vitesse grand V !… même si j’ai longtemps cru que les filles, ce n’était pas sa tasse de thé. Comme quoi, la prêtrise, ça forge un homme et un père, parfois !).

 

Il arrive que certains individus homosexuels expriment le fantasme sexuel de l’oncle ou du neveu (ce n’est pas un hasard si l’un des plus fameux cabaret travesti de Paris dans les années 1960 s’appelait Chez Tonton !), ou bien qu’ils découvrent que leur tonton/leur neveu est aussi homosexuel comme eux : « Le jour où tu le voudras, je serai à toi. » (Ernestito à son oncle, dans l’autobiographie Folies-Fantômes (1997) d’Alfredo Arias, p. 231) ; « Mon cousin Fabien courait d’un bout à l’autre du terrain de football, nu, en exhibant son sexe dont la taille imposante m’intimidait. » (Eddy Bellegueule dans le roman autobiographique En finir avec Eddy Bellegueule (2014) d’Édouard Louis, p. 148) ; etc. Je vous renvoie bien sûr au code « Tante-objet ou maman-objet » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels pour approfondir la question.

 

Par exemple, dans l’émission Toute une histoire spéciale « Mon père est parti avec un homme » (diffusée sur la chaîne France 2 le 5 décembre 2013), Sébastien (43 ans), à l’âge de 31 ans, a voulu faire croire à sa fille de 5 ans que l’homme avec qui il vivait était son « tonton » à elle… et il n’a pas pu mentir longtemps. Comme par hasard, un peu plus tard dans l’émission, il raconte devant les caméras qu’il s’était senti très tôt homosexuel mais qu’il n’avait pas osé le dire car déjà il avait un oncle homosexuel : « Au niveau historique familial, déjà, j’avais un oncle qui était homosexuel. Et les échos ne m’étaient pas très positifs. Donc je n’avais pas très envie de souffrir par rapport à ça aussi. » Raymond Lecomte est homosexuel comme son neveu Jean Cocteau.

 

Plus connu et répandu est le fantasme homosexuel du cousin, car avec ce dernier, la transgression de la différence des générations est moins flagrante. Elle passe mieux. Quelques sujets homosexuels reconnaissent en leur cousin un jumeau de désir, et échangent avec lui du sexe : « Je m’étais bornée à demander à ma mère quand je serais pourvue à mon tour du même appendice que mon cousin. » (l’essayiste lesbienne Paula Dumont, regrettant très jeune de ne pas avoir de pénis, dans son autobiographie Mauvais Genre (2009), pp. 103-104) ; « Le seul cousin dont nous parlions à mots couverts, en murmurant qu’il avait des ‘mœurs à part’, s’était expatrié dans une autre région. J’avais l’intuition que lui et moi partagions la même inclination. » (Jean-Michel Dunand, Libre : De la honte à la lumière (2011), p. 29) ; « Chouaïb. Mon cousin, dont j’avais été un temps amoureux, portait ce prénom. » (Abdellah Taïa, Une Mélancolie arabe (2008), p. 18) ; « Je haïssais Chouaïb. Il ne m’attirait plus. Mais je voulais rester ainsi pour toujours, nu, collé à lui tout aussi nu, peau contre peau, vivant dans le chaos de cette guerre intime, sexuelle. » (idem, p. 23) ; « Tout en lui rendant ses coups, tout en étant aussi malin et cruel que lui, je sentais bien dans mon cœur le faible que j’avais pour lui et je savais que je pouvais plus tard tomber sérieusement amoureux de lui. Le demander en mariage. Et être à lui. » (idem, p. 24) ; « Je me souviens que, petit, le danseur espagnol jouait avec son cousin blond. Un petit malin, très musclé pour son âge. La mère du danseur espagnol les a trouvés enfermés dans la chambre à coucher. » (Alfredo Arias, Folies-Fantômes (1997), p. 162) ; « Claude retrouve son sourire d’enfant quand il se souvient du plaisir qu’il prenait à se faire sucer par son cousin. […] Philippe et moi, qui n’avons pas eu de cousin aussi bienveillant, sommes un peu jaloux de lui. » (Pascal Sevran, Le Privilège des jonquilles, Journal IV (2006), p. 16)

 
 

c) La jalousie fraternelle comme moteur d’homosexualité et comme possible germe du viol:

INCESTE FRÈRES Egon Schiele

Tableau « Autoportrait double » d’Egon Schiele


 

Bien avant d’être une réalité, l’inceste fraternel est un fantasme créé par l’individu homosexuel, l’expression chez lui d’une diabolisation de la sexualité. C’est l’amour, l’engendrement et la différence des sexes qui sont vus à tort comme l’inceste qu’ils ne sont pas en substance : « À l’époque, je ne connaissais pas les trucs sur l’intersexe, mais j’ai pensé que j’étais un homme. Et je m’étais dit très scientifiquement, pour évaluer si j’étais vraiment un homme, je vais me féminiser et donc là je me suis mise à avoir des cheveux longs, à me maquiller, à avoir des robes, etc., et dans la même période, je suis partie aux États-Unis avec un pote. Et un jour dans une boîte, j’ai failli me faire violer et là je me suis dit : ‘Non, je ne suis pas un homme, mais habillée comme cela ça ne me correspond pas, il y a quelque chose qui ne va pas.’ Et la séduction que j’exerçais à l’égard des hommes ne me plaisait pas, leur regard ne me plaisait pas. Pas parce qu’ils étaient libidineux, mais parce que je ne voulais pas cela avec les hommes. Pour moi, les hommes c’était mes frères. Alors, la seule fois où j’ai embrassé un homme (j’ai eu quelques flirts comme ça), j’avais l’impression d’une relation incestueuse, tu vois un truc tu touches avec la langue et tu as l’impression de ramasser des fraises, tu vois ? (rires). » (Gaëlle, une femme lesbienne de 37 ans, dans l’essai Se dire lesbienne : Vie de couple, sexualité, représentation de soi (2010) de Natacha Chetcuti, pp. 80-81)

 

La violence de l’inceste fraternel a pu déclencher un dégoût de la sexualité, voire une homosexualité : « Un jour, chez des amis, alors que les parents étaient fort occupés à deviser dans le fond du parc, je fus le témoin d’une véritable orgie enfantine, à laquelle, d’ailleurs, je ne pris aucune part, me sentant trop décontenancé à la vue des petites filles. Des frères, des sœurs, d’autres garçons se livraient à des expériences sexuelles très poussées et je garderai toujours en mémoire le spectacle de la sœur d’un de mes camarades ‘utilisée’ par quatre garçons à la suite… Cette scène (qui se renouvelait, d’ailleurs, paraît-il, à chacune des réunions familiales, à l’insu des parents, naturellement) fut interrompue, ce jour-là, par l’entrée intempestive de la mère de l’une des fillettes… Ce fut un beau scandale. Il y eut des scènes pénibles. Un procès faillit en résulter mais, au cours des interrogatoires, chacun se tira d’affaire par des mensonges. Cet épisode aux couleurs crues s’imprima profondément dans mon esprit et me fit, plus que jamais prendre en horreur les filles et les femmes. » (Jean-Luc, 27 ans, homosexuel, racontant un souvenir d’enfance, dans l’essai Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970) de Jean-Louis Chardans, p. 79)

 

L’inceste est tout autant un effacement brutal de la différence des générations qu’un effacement de la différence des sexes : « Des transsexuelles me prirent sous leur coupe, persuadées qu’elles avaient la solution à mon chagrin. Amour divin, amour profane, nous entretenions les sentiers d’une relation juste et sensible. Mais, ces ébats qui ne me procuraient aucun plaisir, ne faisaient qu’aggraver le trouble existant de la scène de violence vécue avec mon frère. Cette scène qui me hantait et réveillait ces horribles douleurs au ventre. Et puis pour moi, c’était des filles ; Et les filles, franchement, ne m’attiraient pas. » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), p. 119)

 

Ensuite, on voit que ce fantasme incestuel s’origine le plus souvent dans une idéalisation excessive du frère et un amour jaloux : « Dans ce texte sur l’homosexualité féminine, Freud mentionne comme un élément clé la jalousie qu’éprouva la jeune fille lors de la naissance d’un frère. » (Daniel Borillo et Dominique Colas, L’Homosexualité de Platon à Foucault (2005), p. 312) ; « L’homosexualité peut être aussi le résultat d’une rivalité jalouse dans la fratrie qui se transforme en recherche de relation tendre avec des personnes de même sexe. » (Tony Anatrella, Le Règne de Narcisse (2005), p. 56) ; etc. Par exemple, le film « Enfances » (2007) de Yann Le Gal traite précisément de la jalousie infantile du futur réalisateur Ingmar Bergman, au moment de l’arrivée de sa petite sœur : il tenta de l’étouffer avec un oreiller. Dans l’autobiographie La Mauvaise Vie (2005), on perçoit une comparaison obsessionnelle de Frédéric Mitterrand avec ses frères aînés (notamment à la page 78).

 

Comme le frère est mis sur un piédestal, mais que fatalement il n’est pas aussi parfait que prévu (et bien oui ! : il a pour défaut d’être libre et unique !), il finit parfois par être haï par l’individu homosexuel comme un traître, un concurrent qu’il n’est pas : « J’ai aimé ce frère, ensuite je l’ai détesté. » (Ednar parlant de son « tortionnaire » de frère, Ti-Éloi, qui le frappait physiquement, dans le roman très autobiographique Un Fils différent (2011) de Jean-Claude Janvier-Modeste, p. 16) ; « Mon frère me servait implicitement de point de repère. Ce que je voulais se résumait à ceci : ne pas être comme lui. » (Didier Éribon, Retour à Reims (2010), p. 114) ; « Tous ces hommes se sentent marqués par leurs expériences sexuelles avec leurs frères. Non sans désarroi, certains constatent qu’ils sont attirés par des hommes qui ressemblent étrangement à ce frère qu’ils détestent ! » (Michel Dorais, Ça arrive aussi aux garçons (2008), p. 55) ; etc.

 

La jalousie entre frères est généralement l’aveu inconscient d’un amour incestuel entre un fils et un père/une mère qui ne veut pas être partagé(e) : « J’accuse aujourd’hui ma mère d’avoir fait de moi le monstre que je suis et de n’avoir pas su me retenir au bord de mon premier péché. Tout enfant, elle me considère comme une petite fille et me préfère à ma sœur, morte aujourd’hui. […] Une véritable peur de la vie résulta de sa façon de nous élever, mon frère et moi. […] De cette période, je sais également que j’enviais ma sœur. » (Jean-Luc, 27 ans, homosexuel, dans l’essai Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970) de Jean-Louis Chardans, p. 75)

 

Comme je viens de l’expliquer, il y a de la jalousie entre les frères parce qu’en toile de fond, il y a de l’inceste, soit entre l’individu homosexuel et son frère (ils vivent alors une relation idolâtre trop fusionnelle), soit entre l’individu homosexuel et ses parents, soit entre son frère et leurs parents. L’inceste fraternel peut rejoindre l’inceste paternel : le père ou la mère sont alors considérés comme des frères ou des sœurs : « La veille du départ de Karim et du cameraman, alors que moi je restais seul au Caire, j’ai fait un rêve dans lequel je me souvenais de mon frère et de sa rencontre avec Dieu. Je devais avoir 15 ans et lui 11-12 ans. Je n’étais plus le préféré de ma mère. C’était Mustapha qui dormait avec elle à présent pendant la sieste. Il avait fini par prendre ma place. Malgré moi, j’en étais très jaloux. » (Abdellah Taïa, Une Mélancolie arabe (2008), p. 80) ; « Ce n’est pas le dégoût de la castration féminine qui est au fondement de leur homosexualité, mais la composante narcissique du choix d’objet sexuel. Au cours de l’enfance, le futur homosexuel éprouve des sentiments de rivalité et de jalousie particulièrement intenses envers ses frères aînés avec lesquels il doit partager l’amour de sa mère. Sous l’effet de l’éducation, ces pulsions sont refoulées. L’énergie pulsionnelle ne pouvant être annulée, elle se renverse dans son contraire : la haine viscérale pour les frères se transforme en amour homosexuel. » (Virginie Mouseler, Les Femmes et les homosexuels (1996), p. 73) ; « Dans la prime enfance des motions de jalousie particulièrement fortes, issues du complexe maternel, s’étaient affirmées contre des rivaux, la plupart du temps des frères plus âgés. […] Les rivaux haïs se transforment en objets d’amour. […] Le choix d’objet homosexuel provient plus d’une fois d’un dépassement précoce de la rivalité vis-à-vis de l’homme. » (cf. l’article « Sur quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité » de Sigmund Freud, dans Névrose, psychose et perversion, 1894-1924) ; etc.

 

Souvent, il existe un conflit entre la personne homosexuelle et son frère/sa sœur parce qu’ils aiment le même Homme (le père/la mère/le petit ami de l’autre/la petite amie de l’autre/l’Androgyne), ou parce qu’ils se reflètent une même homosexualité : « Bien plus tard, de la part de mes frères et sœurs, je fus l’objet de terribles critiques. […]. Il y avait néanmoins, quelque chose d’intime et de douillet dans celles-ci, je dirais même de profond et de vivant mais, il y avait aussi plus de sincérité et plus profond et de plus de courage de ma part, à assumer cette continuité de moi-même. » (Berthrand Nguyen Matoko parlant de son homosexualité, dans son autobiographie Le Flamant noir (2004), p. 11) Je vous renvoie avec insistance à la partie sur le « Frère homophobe » du code « Homosexuel homophobe » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels.

 

C’est pour cette raison que le lien de fraternité ou de parenté, en même temps qu’il servira de couverture à l’homosexualité du couple qui ne veut pas s’afficher homo, est pour le coup symbole d’homophobie : « Lors de nos visites chez d’autres amis africains, Yoro [l’amant de Berthrand Nguyen Matoko] me recommandait de ne jamais d’afficher. Bien au contraire, ce qu’il trouvait à dire, c’est que nous étions deux cousins. » (idem, p. 138)

 

L’inceste vient non seulement alimenter l’amour homosexuel mais aussi le détruire. Je connais bon nombre de couples homosexuels qui ont été brisés « à priori » directement par la relation fusionnelle que tel ou tel de leurs membres maintenait avec une sœur ou un frère (considéré(e) comme) trop proche.

 

Par ailleurs, je tiens à rajouter pour conclure que la tentation de l’inceste ne concerne pas uniquement les grandes fratries, ou les « sujets homosexuels avec frère(s) ». Aucune personne homosexuelle, même fille ou fils unique, n’échappe, je crois, au fantasme d’inceste fraternel. En général, tout sujet homosexuel a l’impression de remplacer (et donc se donne l’impression de vivre en secrète communion avec) un frère ou une sœur défunte/cinématographique. « Là, dans cette obscurité, dans cette exécution, cette mort volontaire, je me suis souvenu de ma sœur hantée. » (Abdellah Taïa s’adressant à son amant Slimane, dans son autobiographie Une Mélancolie arabe (2008), p. 123) Par exemple, dans son autobiographie Mauvais genre (2009), l’essayiste lesbienne Paula Dumont décrit « son statut enviable de fille unique et de fille qui remplace le fils défunt » (p. 28) que sa mère a perdu en couche. Je vous renvoie aussi à la partie sur le « Syndrome du jumeau solitaire » du code « Jumeaux » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

Pour accéder au menu de tous les codes, cliquer ici.

 

Code n°97 – Infirmière

infirmière

Infirmière

 

 

NOTICE EXPLICATIVE :

 
 

L’Ange qui fait mal

 
INFIRMIÈRE costume trans
 

L’infirmière, dans les fictions homo-érotiques, et quelquefois dans les faits, n’est pas tellement une femme réelle ni un être spécifiquement sexué féminin : elle est plutôt l’allégorie d’un désir incestueux (le besoin de se faire cajoler et manipuler par un substitut maternel, dans un moment de fragilité physique et psychologique), d’un désir de toute-puissance (l’infirmière est un ange androgynique avec lequel il serait possible de fusionner et de dépasser le mal), d’un désir homosexuel (la douceur du rapport soignant/malade peut être projetée voire corporellement effective), d’un désir de viol (c’est la domination et la soumission, avec un rapport de forces nécessairement déséquilibré, inégalitaire, à cause de la maladie, qui parfois s’instaure pendant les soins). Et ce désir peut être ressenti ou stimulé par beaucoup d’hommes. Les hospitalisations obligent à une approche intime des corps. Et en état de faiblesse, le désir homosexuel, proposant un dépassement des limites, de la souffrance, et des corps, de la différence des générations, de la différence des espaces et de la différence des sexes, a tout le loisir de s’immiscer ! L’infirmière (ou l’infirmier) n’est donc pas qu’un déguisement parodique de travelo, qu’un cliché graveleux de films pornos, ni une blague potache dans les conversations en société (Que cachent les infirmières sous la blouse ? Qui veut jouer au docteur avec ma p’tite seringue ?). Elle désigne le désir homosexuel comme un élan fantasmatique souffrant, et parfois violent quand il est pratiqué.

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Médecin tué », « Adeptes des pratiques SM », « Frère, fils, père, amant, maître, Dieu », « Mariée », « Femme allongée », « Milieu psychiatrique », « Mort-Épouse », « Folie », « Vierge », « Tante-objet ou Mère-objet », « S’homosexualiser par le matriarcat », « Cour des miracles », « Femme fellinienne géante et Pantin », « Médecines parallèles » et « Inceste », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

Pour accéder au menu de tous les codes, cliquer ici.

 
 

FICTION

 
 

a) Infirmière au chevet de l’homosexualité :

Dans beaucoup de fictions traitant d’homosexualité, on retrouve la figure de l’infirmier ou de l’infirmière : cf. le film « Herkulesfürdöi Emlek » (1976) de Pal Sandor, le film « Freak Orlando » (1981) d’Ulrike Ottinger, le film « A Question Of Love » (1978) de Jerry Thorpe, la pièce L’Anniversaire (2007) de Jules Vallauri, le roman N’oubliez pas de vivre (2004) de Thibaut de Saint Pol, le film « Persona » (1966) d’Ingmar Bergman, le film « Un Año Sin Amor » (2005) d’Anahi Berneni, le film « Sonate d’Automne » (1978) d’Ingmar Bergman, le film « Allez coucher ailleurs » (1949) d’Howard Hawks, le film « La Falaise mystérieuse » (1944) de Lewis Allen, le film « La Polka des marins » (1951) d’Hal Walker, le film « MASH » (1970) de Robert Altman, le film « Zurück Auf Los ! » (1999) de Pierre Sanoussi-Bliss, le film « Total Loss » (2000) de Dana Nechushtan, le film « Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ! » (1982) de Coline Serreau, le film « Du côté des filles » (1999) de Françoise Decaux, le film « Kazetachi No Gogo » (1980) d’Hitoshi Yazaki, le film « Patrik, 1.5 » (« Les Joies de la famille », 2009) d’Ella Lemhagen (avec Irja), l’opéra King Arthur (2009) d’Henry Purcell, le film « Taxi Zum Klo » (1981) de Frank Ripploh, la pièce Tu ris pour rire ou pour pleurer ? (2014) de Sophie Davidas, etc.

 

Comédie musicale Le Cabaret des Hommes perdus de Christian Siméon

Comédie musicale Le Cabaret des Hommes perdus de Christian Siméon


 

Parfois, c’est le héros homosexuel lui-même qui exerce le métier d’aide-soignant. « Je peux te faire un pansement. J’ai mon diplôme d’infirmière. » (Octavia, le héros transsexuel M to F, dans la comédie musicale Se Dice De Mí En Buenos Aires (2010) de Stéphane Druet) Dans le film « Jonas » (2018) de Christophe Charrier, Jonas, le héros homo, est brancardier dans les hôpitaux. Dans la biopic « Ma Vie avec Liberace » (2013) de Steven Soderbergh, le pianiste virtuose gay Liberace raconte que suite à un malaise qui l’a conduit à l’hôpital, il a eu une vision d’une religieuse immaculée au chevet de son lit ressemblant à une infirmière, et qui en réalité était une vision privée qui lui confirmait non pas l’existence de Dieu ou de Marie mais son « élection » homosexuelle…

 
 

b) Elle était belle cette infirmière : je l’aime

Il arrive que le personnage homosexuel tombe amoureux de l’infirmière ou de l’infirmier qui le soigne : cf. le one-man-show Un Barbu sur le net (2007) de Louis Julien, le roman Mathilde, je l’ai rencontrée dans un train (2005) de Cy Jung, la publicité de campagne AIDES « Sugar Baby Love », la chanson « Maman a tort » de Mylène Farmer, etc.

 

"Mo-Mo" de la Cruz dans la série "Nurse Jackie

« Mo-Mo » de la Cruz dans la série « Nurse Jackie

 

« Quoi que maman dise, elle était belle cette infirmière. Je l’aime. » (cf. la chanson « Maman a tort » de Mylène Farmer) ; « Vous m’aiderez à mourir comme une sage-femme. C’est pour ça que je vous aime. » (Evita s’adressant à l’Infirmière, dans la pièce Eva Perón (1969) de Copi) ; « Cette nuit, ils ne font pas l’amour. Cette nuit, ils ne se défoncent pas. Plancher, sur le lit, les draps trempés. Il grelotte, il suffoque. Le thermomètre indique quarante de fièvre. Javier veille son ami. Passe la main sur son visage, le calme lorsqu’il s’agite trop, porte les verres d’eau, maintient le gant de toilette imbibé d’eau froide sur son front, caresse sa chevelure, sa nuque, lui raconte un tas d’histoires sans intérêt pour l’apaiser, le serre dans ses bras, embrasse sa joue en feu, l’aide à ingurgiter aspirine sur aspirine. Le jeune homme ne semble pas vraiment réagir. Les seules fois où il se lève, c’est pour se précipiter aux toilettes et vomir. Il refuse que le capitaine l’y accompagne, tire la chasse avant de sortir et revient se coucher illico. Javier est tenté un moment de l’emmener aux urgences, mais son amant l’en dissuade. Demain, il ira voir quelqu’un, promis. En attendant, il veut juste se reposer. S’il te plaît, mon amour. » (Antoine Chainas, Une Histoire d’amour radioactive, 2010) ; « À 10 ans, je jouais les infirmières avec Laurence. » (Nathalie Lovighi dans le spectacle de scène ouverte Côté Filles au 3ème Festigay au Théâtre Côté Cour de Paris en avril 2009) ; « J’ai entendu frapper, la porte s’est ouverte et sa silhouette s’est découpée dans la lumière du couloir comme une apparition surnaturelle. Malgré la pénombre dans laquelle était plongée la chambre en écarquillant les yeux je devinais quelques détailles de son visage. Comment exprimer ce que j’ai pensé, ressenti, éprouvé, ce qui s’est passé en moi en voyant ce garçon : celui que j’attendais depuis que j’étais entré dans cette clinique, tout en sachant que cela n’arriverait pas. ‘Bonjour monsieur, vous dormiez ?’ ‘Non, je somnolais…’ Je venais de m’endormir lorsqu’il avait frappé à la porte, mais pour rien au monde je n’aurais voulu lui faire une autre réponse. ‘J’allume.’, a-t-il ajouté. Ce n’était pas un bellâtre ni un beau gosse, simplement un charmant garçon que l’on prend plaisir à regarder. Ses joues étaient rondes, ses cheveux claires et courts tenus en l’air avec du gel, son regard profond. Il n’était pas costaud ou bodybuildé, mais son corps était solide, ses épaules carrées et sur son visage une barbe de trois jours ajoutait quelques années à ses vingt ans. Il m’a posé les questions usuelles : comment je me sentais, si je n’avais pas trop mal ; celles que tous les infirmiers posent à tous les patients en entrant dans leur chambre. J’ai répondu d’un ton détaché que ça allait. Je ne voulais pas geindre devant lui et paraitre trop diminué. Pendant qu’il s’activait autour de moi, je continuais à détailler son visage en me cachant derrière une inquiétude feinte, celle du patient qui se demande avec angoisse ce qu’on va lui faire. Sous sa lèvre inférieure, entre les poils de sa barbe naissante, j’ai vu briller la pointe d’un labret qui m’a rappelé ces garçons que l’on croise dans les bars du marais…Sur le côté droit de son cou il y avait un petit tatouage ‘soleil tribal’ à trois branches en forme de flammes et un plus imposant au milieu de sa nuque. Ses bras étaient vigoureux, duveteux et, à droite sur le côté de son biceps, se détachait sur sa peau clair un gros grain de beauté tout rond et plat (semblable à deux autres placés sous sa pommette gauche), où poussaient deux petits poils folâtres. J’étais comment dire… Subjugué, charmé (?), par ce garçon qui venait d’entrer dans ma chambre, me parlait, s’occupait de moi, moi qui dans la solitude de mon petit lit, figé dans la douleur, à des milliers d’années lumière de tous mes rêves, n’attendais plus rien. » (cf. la nouvelle « Chambre 311 : l’infirmier de nuit » (2013) sur le site La Passion des garçons) ; etc.

 

Film "Taxi Zum Klo" de Frank Ripploh

Film « Taxi Zum Klo » de Frank Ripploh


 

Par exemple, dans le film « C’est une petite chambre aux couleurs simples » (2013) de Lana Cheramy, Mister Jones, vieux peintre aveugle et admirateur de Van Gogh, est soigné dans une maison de repos par Bob, un jeune infirmier dont il tombe amoureux. Dans le roman Je suis vivant dans ma tombe (1975) de James Purdy, Daventry, l’amant homosexuel, est associé à une infirmière. Dans la pièce Soixante degrés (2016) de Jean Franco et Jérôme Paza, Damien, soi-disant « hétéro », exerce le métier d’infirmier. Rémi tombe sous son charme : « C’est une chance de tomber sur un infirmier.« . Dans le film « Boys Like Us » (2014) de Patric Chiha, Gabriel, tombé du tire-fesses, se fait soigner par un animateur de colo hétéro, Andreas, dont il tombe amoureux. Dans le film « W imie… » (« Aime… et fais ce que tu veux », 2014) de Malgorzata Szumowska, Adam plonge sauver Lukacz de la noyade, et son assistance de secouriste va faire naître l’« amour » entre eux. Dans le film « Ander » (2009) de Roberto Castón, Ander tombe amoureux de José qui le soigne. Dans le film « Navidad » (2009) de Sebastian Lelio, Alicia tombe amoureuse d’Aurora, celle qui l’a aidée à se rétablir. Dans le film « Bug Chaser » (2012) de Ian WolfleyIan, l’ex de Nathan, est infirmier. Le film « Gerontophilia » (2013) de Bruce LaBruce raconte l’histoire d’« amour » entre un jeune infirmier et son patient nonagénaire. Dans le film « Hoje Eu Quero Voltar Sozinho » (« Au premier regard », 2014) de Daniel Ribeiro, Gabriel prend sous son aile son camarade aveugle Léo, et cette défaillance commune fait chavirer leurs cœurs.

 

L’infirmière est l’autre nom implicite de l’amant homosexuel : « Elle va comment ton infirmière ? » (Laurence s’adressant à son ex-amante Sandrine à propos de Morgane la nouvelle copine trans M to F de cette dernière) « D’abord, c’est pas mon infirmière. Et ensuite, elle s’appelle Morgane. » (Sandrine, dans l’épisode 409 de la série Demain Nous Appartient diffusée sur TF1 le 27 février 2019).
 

La relation amoureuse qui s’instaure entre le patient et l’infirmière semble au départ idyllique, quasi sacrée, mais immatérielle : cf. la roman Le Joueur d’échecs (1943) de Stefan Zweig (avec les infirmières comparées à des anges), le film « La Déesse » (1958) de John Cromwell, le film « Dallas Buyers Club » (2013) de Jean-Marc Vallée, etc. Par exemple, dans la pièce Angels In America (2008) de Tony Kushner, l’infirmière est comparée à une « bonne fée ». Dans le roman The Well Of Loneliness (Le Puits de solitude, 1932) de Marguerite Radclyffe Hall, Stephen, l’héroïne lesbienne, à l’âge de 7 ans, projette ses sentiments amoureux naissants, sur Collins, sa nurse, qu’elle n’hésite pas à qualifier de « déesse » (p. 29) : « Elle avait une abondante poitrine, trop abondante, en vérité, pour une fille de vingt ans. […] En un instant, Stephen connut qu’elle l’aimait… Stupéfiante révélation ! »

 

« Sous ses habits blancs elle faisait songer à une fée. » (Michel del Castillo, Tanguy (1957), p. 200) ; « L’infirmière leva la tête et me regarda, les yeux encore pleins des images de son livre. Si je ferme les miens à présent – au moment où j’écris – et essaie de retrouver son regard, il me semble que je pourrais en déduire quel livre elle lisait. Une histoire pleine de crinolines – le froissement des robes, les années 1840 : La Chartreuse de Parme peut-être. J’adressai à la jeune femme un petit salut. » (Laura, l’héroïne lesbienne du roman Deux femmes (1975) d’Harry Muslisch, p. 70) ; « Je la connais depuis un rien de temps, Barbara, mais je l’aime comme ma mère. » (Chris, le héros homosexuel parlant de l’infirmière, dans le roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 197) ; « Elle était forte et avait le visage qu’ont souvent les femmes de sa corpulence, lisse, sans rides, joli avec de grands yeux bleus d’où émanait une vraie douceur. Des yeux que la souffrance n’a pas endurcis mais purifiés. Échanger quelques paroles avec elle apaisa Adrien. » (Hugues Pouyé, Par d’autres chemins (2009), p. 123) ; « Ce sont des personnes comme vous qui me font aimer ce métier, qui me donnent envie de soigner, de ne jamais désespérer. » (l’infirmière s’adressant à Adrien, le héros homosexuel, idem, p. 132) ; etc.

 
 

c) La piqûre de mort :

Le fait que l’amour avec l’infirmière n’arrive pas à se concrétiser génère déception, sentiment de frustration et de trahison, voire même un ressentiment haineux. Le héros homosexuel associe l’infirmière à une traîtresse qu’il faut tuer, ou tout du moins écarter… : cf. la pièce Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens (2007) de Gérald Garutti (avec l’infirmière à deux têtes).

 

Par exemple, dans le film « Yossi » (2012) d’Eytan Fox, Yossi, cardiologue secrètement homosexuel, écarte l’infirmière de service qui le drague. Dans la pièce Eva Perón (1969) de Copi, l’infirmière finit par être poignardée.

 

Film "Œdipe (N + 1)" d’Éric Rognard

Film « Œdipe (N + 1) » d’Éric Rognard


 

L’infirmière incarne parfois la mère incestueuse qui anesthésie et couve. Par exemple, dans le film « Le Tout Nouveau Testament » (2015) de Jaco Van Dormael, la mère de Willy, le gamin transgenre M to F qui se prend pour une fille, est présentée par son cher fiston comme une méchante infirmière : « Je savais que quelque chose clochait avec ses piqûres. » Le héros homosexuel, au contact de l’infirmière, souffre de ne pas pouvoir grandir ni s’émanciper comme un adulte : cf. le film « Todo Sobre Mi Madre » (« Tout sur ma mère », 1998) de Pedro Almodóvar, le roman Trois poèmes à ma nourrice (1929) de Saba, le roman La Voyeuse interdite (1991) de Nina Bouraoui (avec Ourdhia l’infirmière-nourrice), le one-man-show Entre fous émois (2008) de Gilles Tourman (avec l’infirmière de l’école), le roman La Cité des Rats (1979) de Copi (avec la « nourrice bien-aimée » de Bijou), etc. Par exemple, dans la comédie musicale Panique à bord (2008) de Stéphane Laporte, Joséphine, la mère de Kevin (le héros homosexuel), se déguise en soignante. Dans la pièce Sugar (2014) de Joëlle Fossier, William, le héros homo, surnomme sa sœur Adèle « Blouse blanche ». Et pour cause : cette féministe invétérée exerce le métier d’« infirmière-urgentiste » Bizarrement, cette sœur collante et fusionnelle effraie un peu son frère, qui ne veut pas trop être réifié ni étudié par elle : « Enlève ta blouse. Elle m’intimide. » Et on comprend pourquoi : Adèle n’exerce pas que la médecine. Elle est un peu sorcière et prédit l’avenir par le tarot. Sa dualité peu scientifique finit même par exciter la colère de l’amant de William, Georges, qui insulte l’infirmière de « baiseuse de mes deux ! ».

 

Film "Gerontophilia" de Bruce LaBruce (avec l'infirmier qui couche avec son papy)

Film « Gerontophilia » de Bruce LaBruce (l’infirmier couchant avec papy)


 

« J’ai pensé à elle, Laura Jones, ma gouvernante galloise, dont je ne saurai jamais, en somme, si je l’ai aimée comme une mère ou comme une femme. L’un et l’autre, sans doute. » (Suzanne, l’héroïne lesbienne du roman Journal de Suzanne (1991) d’Hélène de Monferrand, p. 34) ; « C’est une femme merveilleuse, mais ô combien envahissante. […] Elle joue à la moman inquiète, pis ça m’énerve. » (Luc, l’un des héros homos sidéens à propos de l’infirmière rebaptisée « Garde Cinq-Mars », dans le roman Le Cœur éclaté (1989) de Michel Tremblay, pp. 274-275) ; « Nous avons tous une femme fatale dans la vie, et c’est souvent notre nourrice. » (Hubert, l’un des héros de la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi) ; « Mon pauvre professeur, les nourrices sont les êtres les plus sauvages sur terre ! » (Cyrille, le héros homosexuel s’adressant au professeur Vertudeau, idem) ; « Je vous interdis de vous mêler de ma vie privée ! » (Cyrille s’adressant à l’infirmière, idem) ; etc.

 

Parfois, cette infirmière prend la projection diabolisante pour un ordre, et maltraite/viole effectivement son malade : cf. la pièce Dépression très nerveuse (2008) d’Augustin d’Ollone, le film « A Streetcar Named Desire » (« Un Tramway nommé Désir » (1950) d’Élia Kazan, le film « Hable Con Ella » (« Parle avec elle », 2002) de Pedro Almodóvar (avec Benigno, l’infirmier violeur), etc. « Les infirmières repoussèrent Truddy. » (Copi, « Les Potins de la femme assise » (1978), p. 34)

 

L’infirmière est l’allégorie de l’hypersexualité. « Je vous adore ! […] Vous êtes mon idéal féminin ! » (Cyrille, le héros homosexuel s’adressant à l’infirmière, dans la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi) Ce n’est même pas une femme véritable, en réalité. C’est la bombe sexuelle transgenre, l’incarnation de la femme-objet : cf. le film « Insatisfaites poupées érotiques du professeur Hitchcock » (1971) de Fernando Di Leo, la série Hanazakari No Kimiachi E (2011) diffusée au Japon (avec l’infirmier gay pervers), etc. Par exemple, dans la pièce Eva Perón (1969) de Copi, l’Infirmière est ce croque-mort transgenre corrompue par Evita pour qu’elle lui administre la mort la plus grandiose qui soit : « Tu aimes les bijoux, hein ? Prends ça aussi. Et le collier. Tiens, tiens, ne me remercie pas. […] Tu aimes l’argent, hein ? » (Evita à l’Infirmière)

 

Nakatsu dans la série "Hanazakari No Kimiachi E"

Nakatsu dans la série Hanazakari No Kimiachi E


 

La seringue de l’infirmière apparaît parfois comme un pénis symbolique. L’infirmière est cette femme phallique qui va pénétrer, et donc soulager et exciter par cette pénétration, le malade homosexuel. Par exemple, dans le film « Les Garçons et Guillaume, à table ! » (2013) de Guillaume Gallienne, Guillaume, le héros bisexuel, vit l’introduction d’un tuyau pour un lavement d’anus par une femme norvégienne de la station thermale comme un supplice, un viol qui « déniaise » et dégoûte de la sexualité : « Défloré par Ingeborg… »

 
INFIRMIER Caricature
 

L’infirmière est l’androgyne messager de mort : cf. la pièce Eva Perón (1970) de Copi, le film « Œdipe (N + 1) » (2001) d’Éric Rognard (à propos du clonage), le film « Tras El Cristal » (1985) d’Agusti Villaronga, le film « Bandaged » (2009) de Maria Beatty (avec Joan, une infirmière vénéneuse qui va soigner Lucille), le film « East Of Eden » (« À l’est d’Éden », 1955) d’Elia Kazan (avec l’infirmière odieuse), etc. « Une infirmière apparût. Elle resta immobile quelques secondes, fascinée par le grand sourire de la jeune femme qui se trouvait dans le coma il y avait à peine une demi-heure. […] Maria-José [le héros transsexuel M to F] fit semblant de se rendormir. » (Copi, « Le Travesti et le Corbeau » (1983), de Copi, p. 34) ; « On est au Parc d’attractions et je suis Madame Godzilla. » (l’infirmière d’hôpital s’adressant à Rana, dans le film « Facing Mirrors : Aynehaye Rooberoo », « Une Femme iranienne » (2014) de Negar Azarbayjani) ; etc. Par exemple, dans les films de Pedro Almodóvar, les infirmières annoncent toujours un drame ou la mort ou un choc brutal (perte de mémoire, coma, etc.).

 

La sortie de l’identification à l’infirmière équivaut symboliquement à un coming out et à une homosexualité assumée. Par exemple, dans le film « Rafiki » (2018) de Wanuri Kahiu, Kena et Ziki sont en couple, et la seconde cherche à décourager la première de devenir infirmière, car elle la voit médecin : « Tu pourrais faire autre chose qu’infirmière. Tu peux devenir médecin. » (Ziki). Au départ, Kena se justifie de ne pas viser plus haut (« Les gens ont besoin d’infirmières. »), mais elle finit par décrocher le concours de médecine… à la plus grande joie de sa compagne qui la taquine (« Et tu voulais être infirmière ?? Avec ces notes-là ??? »).
 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 
 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

a) Infirmière au chevet de l’homosexualité :

Est-ce que l’infirmière n’est qu’un cliché homosexuel sans fond ? Non. Je connais personnellement des personnes homosexuelles qui travaillent, nombreuses, dans le milieu médical. La profession d’infirmière est très féminisée… ce qui explique que les hommes qui l’exercent aient parfois choisi ce métier comme une manière de ne pas assumer leur masculinité, ou bien comme une manière d’assumer leur homosexualité. Ils seraient aussi intéressant de voir, dans la profession d’infirmière, la part d’homosexualité, même si on ne peut pas en faire de statistiques comme l’a fait le Dr Henry Amoroso face à Elula Perrin (lesbienne) dans l’émission de Philippe Bouvard L’Huile sur le feu diffusée sur Antenne 2 le 11 juillet 1977 : « Vous tombez très mal avec les infirmières ! Il est prouvé que 80 % des ambulancières en 1914 étaient des lesbiennes ! »

 

Pendant l’émission Homo Micro diffusée le 12 février 2007 sur Radio Paris Plurielle, Brahim Naït-Balk pose avec facétie cette question au romancier homosexuel « Ron l’Infirmier » : « Les infirmières en général ont la réputation d’être de jolies femmes. Ça existe, de beaux garçons, chez les infirmiers ? » La réponse salace ne se fait pas attendre, et elle est particulièrement signifiante : « Alors infirmier pour les garçons, c’est comme steward, ou coiffeur. Voilà… C’est 90% des infirmiers hommes… […] Mais j’pouvais pas être infirmière, alors, voilà… »

 

Pièce "Une Visite inopportune" de Copi

Pièce « Une Visite inopportune » de Copi


 

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que, dans l’esprit de certaines personnes homosexuelles, l’infirmière est un rôle ou une « fonction » ou une projection identitaire, bien plus qu’une personne réelle. C’est la jumelle narcissique, le rôle travesti : « L’infirmière [de Eva Perón], un intrigant miroir d’Eva elle-même. » (cf. l’article « Eva Perón, où Copi reprend corps » de Maia Bouteillet, dans le journal Libération du 23 octobre 2001) ; « Cristobal avait revêtu l’uniforme d’infirmière qu’elle ne quittait presque jamais et qui l’avait rendue populaire à Buenos Aires. On l’appelait ‘l’Infirmière dingue’. » (Alfredo Arias, Folies-Fantômes (1997), p. 277) ; etc.

 
 

b) Elle était belle cette infirmière : je l’aime

S'il te plaît, occupe-toi de moi

S’il te plaît, occupe-toi de moi


 

La proximité corporelle et sentimentale que permet la défaillance physique et psychique d’une malade, que permet le contexte hospitalier, suffit largement à expliquer que l’homosexualité se glisse souvent entre patient et soignant. Une forme de rapport infantilisant réconfortant dans l’épreuve. Il se peut d’ailleurs que cette épreuve soit au départ fantasmée ou jouée : « J’aimerais pouvoir être malade et avoir des dames. Je suis si sensible aux charmes des femmes. » (Virginia Woolf dans une lettre à son amante Violet Dickinson, dans les années 1920)

 

Entre la blague et le sérieux du fantasme, c’est toujours difficile d’y voir clair. Par exemple, dans le documentaire « Le Bal des chattes sauvages » (2005) de Véronika Minder, des femmes lesbiennes disent leur passion pour les infirmières. Mais quand on voit qu’il existe réellement des sites « agréés » où la relation patient/malade est placée sous le sceaux de la préférence sexuelle, il est difficile de mettre totalement le cliché de l’amant homosexuel infirmier à l’abri du second degré…

 
INFIRMIER Médecin gay
 

Par ailleurs, la fonction quotidienne d’infirmière se marie logiquement très très bien avec la justification sociale gay friendly de notre époque. Les infirmières ont objectivement de fortes chances d’être aimées en tant que « filles à pédés » car elles se trouvent aux avant-postes des confidences de souffrances. Par exemple, ce sont les infirmières scolaires qui sont les premières au courant de l’homosexualité des adolescents qui se confient à elles… et parfois, flattées d’être les gardiennes d’un secret lourdement porté, elles ont la tentation de jouer les mères agressivement gays friendly, gardant jalousement leur trésor d’homosexualité pour mieux se venger de leurs déboires sentimentaux personnels et pour s’acheter une image de conscience de l’Humanité qui a tout compris tout entendu.

 
 

c) La piqûre de mort :

Le cliché homosexuel de l’infirmière, tout drôlatique et décalé (et carrément camp) qu’il paraisse, ne doit pas que nous faire rire. Car derrière, il dit une souffrance. Personne ne joue au malade ou au soignant s’il n’est pas habité par une souffrance réelle (qui se singe elle-même) ou s’il ne nie pas sa souffrance dans un fantasme asexué de toute-puissance. Par exemple, il n’est pas étonnant que dans la mise en scène 2002 de la pièce Eva Perón de Copi par Marcial Di Fonzo Bo, le metteur en scène homosexuel ait fait jouer la mère d’Evita par un homme en jarretelles, et en affublant l’infirmière d’un sexe masculin. Dans l’émission V.I.P. de la chaîne KTO diffusée le 2 janvier 2016, Dominique Fernandez, académicien homosexuel, révèle son aversion pour les infirmières qu’il voit comme des êtres terrifiants. Il y a dans l’instrumentalisation homosexuelle du rôle des infirmières un fantasme de transgression de la différence des sexes qui lui est très violent. L’infirmière, dans les cas de suicides réels, de morts, d’opérations lourdes qui mutilent les personnes homosexuelles ou transsexuelles, est quelquefois ce témoin impuissant et complice d’un carnage.

 

L’Histoire a prouvé malheureusement que c’est le Sida qui a renforcé et fait connaître ce cliché gay sur l’infirmière, qui a rappelé la forte proximité entre l’infirmier et son patient homo. Une proximité de vie mais aussi de mort. Ne l’oublions pas. « J’ai entendu d’une infirmière : ‘Je vais faire sa piqûre au pédé.’ Ça fait toujours du mal à entendre. » (un témoin anonyme homo français, malade du Sida, dans le documentaire « Les Homophiles » (1971) de Rudolph Menthonnex et Jean-Pierre Goretta)

 
 

Pour accéder au menu de tous les codes, cliquer ici.

 

Code n°98 – Innocence

Innocence

Innocence

 
 

NOTICE EXPLICATIVE :

 

Qui veut faire l’innocent fait le coupable

 

Vidéo-clip de la chanson "Sans contrefaçon" de Mylène Farmer

Vidéo-clip de la chanson « Sans contrefaçon » de Mylène Farmer


 

En écho à l’essai La Tentation de l’innocence de Pascal Bruckner (un livre que j’aime beaucoup), je vais traiter ici du code de l’innocence dans les œuvres homosexuelles, c’est-à-dire de toutes les fois où les personnages homosexuels se représentent comme des anges, se rêvent sans taches et sans blessures, et ceci de manière presque inversement proportionnelle à leur pureté effective puisqu’en général ils sont (ou se sentent) coupables d’un viol qu’ils ont subi (ou qu’ils ont fait subir). Ce qui est pratique avec l’innocence, même si le pacte qu’elle nous propose est objectivement odieux, c’est qu’elle nous propose d’être éternellement blanchis, d’être des légumes insensibles et en bonne santé ou bien des zombies bienheureux baignant dans une complète béatitude immatérielle, à condition que nous cédions notre liberté. Et c’est en effet une vraie tentation humaine que l’évitement de la souffrance et de la culpabilité à tout prix, surtout dans les moments où notre responsabilité nous pèse comme un joug parce que nous avons mal agi. Ce fut la tentation du diable, c’est dire ! Alors vive la vieillesse, la fatigue de l’engagement, la lourdeur de notre condition humaine, l’exigence de nos idéaux, les merdes qui nous arriveraient à cause de notre liberté ! Les personnages homosexuels, en pleurant l’époque irréelle où ils auraient été Adam et Ève tout à la fois, nous rappellent combien il est douloureux de délaisser ses idéaux plutôt que de les vivre.
 
 

N.B. : Je vous renvoie aux codes « Viol », « Mariée », « Folie », « Oubli et Amnésie », « Douceur-poignard », « Déni », « Jardins synthétiques », « Planeur », « Milieu homosexuel paradisiaque », « Amoureux », « Emma Bovary ‘J’ai un amant !’ », « Mère gay friendly », « Éternelle jeunesse », « Clonage », « Se prendre pour Dieu », « Se prendre pour le diable », « Vierge », « Parodies de Mômes », « Homosexualité noire et glorieuse », « Maquillage », « Appel déguisé », « Femme vierge se faisant violer un soir de carnaval ou d’été à l’orée d’un bois », « Solitude », « Haine de la beauté », « Clown blanc et Masques », « Amant diabolique », « Je suis un Blanc-Noir », « Passion pour les catastrophes », « Première fois », « « Plus que naturel » », « Main coupée », et « Fleurs », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.
 
 

Pour accéder au menu de tous les codes, cliquer ici.

 
 

FICTION

 

a) La nostalgie de l’innocence :

Roman À mort l'innocent ! d'Arthur Ténor

Roman À mort l’innocent ! d’Arthur Ténor

 

Souvent, dans les fictions homo-érotiques, le personnage homosexuel, en rupture avec ses idéaux profonds, rêve de retrouver l’innocence de l’ange ou de l’enfant : cf. le roman Les Innocents (1952) de Francis Carco, le film « Les Innocents » (2003) de Bernardo Bertolucci, le film « Le Temps qui reste » (2005) de François Ozon, l’album Le Square des innocents (1974) de Catherine Lara, le film « L’Innocent » (1976) de Luchino Visconti, le roman Journal d’un innocent (1996) de William Cliff, le roman L’Innocent (1931) de Philippe Hériat, le roman El Inocente (1966) de Juan José Hernández, la pièce El Inocente (1968) de Joaquín Calvo Sotelo, le roman La dernière innocence (1953) de Cécile Bertin, le roman The Age Of Innocence (1920) d’Édith Wharton, le film « Born Innocent » (1974) de Donald Wrye, le film « Neige » (1981) de Juliet Berto et Jean-Henri Roger, le film « Pequeña Paloma Blanca » (2003) de Christian Barbé, le film « Innocence » (2003) de Bernardo Bertolucci, le film « Up The Chastity Belt » (1971) de Bob Kellett, le film « Ah ! Si j’étais restée pucelle » (1969) de Günter Schlesinger, le film « I’m Cool I’m Good » (2010) de Stanya Kahn, le film « Innocenti » (2008) de Jean-Baptiste Erreca, le film « Le Sexe des anges » (2011) de Xavier Villaverde, le film « The Innocence Of Muslims » (« L’Innocence des musulmans », 2012) de Nakoula Basseley Nakoula, le roman L’Amant pur (2014) de David Plante, le film « Innocent » (2005) de Simon Chung, etc.

 

« Moi aussi, tout petit, je croyais en moi. Mais j’ai changé. » (Môn, l’un des héros transgenres M to F s’adressant à Chaï, dans le film « Satreelex, The Iron Ladies » (2003) de Yongyooth Thongkonthun) ; « Nous reste-il du temps pour redevenir innocents ? » (cf. une réplique dans la comédie musicale La Nuit d’Elliot Fall (2010) de Vincent Daenen) ; « Tous mes idéaux, des mots abîmés. […] Pourtant, je voudrais retrouver l’innocence. » (cf. la chanson « Désenchantée » de Mylène Farmer) ; « Ai-je jamais été innocent ? Si je l’ai jamais été, c’est parti très vite. Très vite, je crois avoir compris les jeux des grands, leurs enjeux, leurs discussions murmurées, leurs sous-entendus, leurs lâchetés, leurs espérances. Très vite, je n’ai plus été dupe. J’ai perdu ça : la naïveté, la fraîcheur, l’inconscience. » (Vincent, l’un des héros homosexuels du roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, p. 24) ; « J’étais innocent. » (Robbie, le héros homosexuel du film « Dérive » (1983) d’Amos Gutmann) ; « Mais comment retrouver l’innocence du commencement, la belle frénésie des toutes premières heures et la virginité perdue ? » (idem, p. 117) ; « Quand j’étais petit, j’avais des rêves, des ambitions. […] Maintenant, je vivote. » (Benoît, l’un des héros homosexuels parlant de l’amour, dans la pièce Bonjour ivresse ! (2010) de Franck Le Hen) ; etc.
 
 

b) Qui veut faire l’innocent fait le coupable :

Film "Sexe des anges" de Xavier Villaverde

Film « Sexe des anges » de Xavier Villaverde


 

Le héros homosexuel est parfois tellement attiré par l’innocence qu’il tente de la dérober, de la prendre de force : « En société, j’imaginais les femmes qui m’entouraient déshabillées et offertes, et très vite, dans un état presque halluciné, je leur prêtais des postures ou des situations que je n’ose décrire, même dans mon carnet… Ma cruauté, dans ces instants, me préparait à l’idée qu’un jour je n’aurais plus vraiment de limite et que mon « vice » m’avalerait entièrement. Je combinais et raisonnais de plus en plus en fonction de lui, sentant bien que, quand j’étais dans ces étranges dispositions, en crise, comme on dirait, c’était lui qui déterminait tout ce que je pensais et faisais. J’avais imaginé un moment demander à la petite voisine de passer me voir afin de faire ensemble ce que je l’avais obligée à faire seule devant moi, sachant combien j’aimais à outrepasser la pudeur des autres, pour le plaisir que son viol me donnait. Cette envie ne me quittait pas, mais je devais résister, c’était trop risqué. […] J’avais peur de moi. Quand je sentais monter ce besoin de chair, peu m’importaient les moyens et la figure de celle qui me donnerait ce qu’il me fallait. […] Je voulais ma nuit avec une femme, comme l’on veut sa naissance. Une nuit de noces, comme celle où je perdis ma virginité et décidai, pour cette occasion, de me choisir un nouveau prénom… Alexandra. Ce serait désormais par ce choix secret que je marquerais ma différence, comme l’avant et l’après du baptême. » (Alexandra, la narratrice lesbienne du roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, pp. 56-57) ; « Quand tu m’as connue, j’étais innocente et je le suis toujours. » (Rosa, la prostituée, s’adressant à son client Jules, juste avant de vivre un échange sexuel SM, dans le film « Rosa la Rose : Fille publique » (1985) de Paul Vecchiali) ; etc.
 

Par excès de purisme ou de perfectionnisme, beaucoup de personnages homosexuels jettent l’éponge de leurs idéaux profonds, ou bien cherchent, quitte à être jusque-boutistes, à reconquérir leur innocence par un don sacrificiel d’eux-mêmes dans la débauche. Une sorte d’innocence inversée : cf. le roman L’Innocence du diable (2001) d’Éyet-Chékib Djazari, le film « Totò Che Visse Due Volte » (« Toto qui vécut deux fois », 1998) de Daniele Cipri et Francesco Maresto (avec l’ange qui fait caca), le film « Tchernobyl » (2009) de Pascal Alex-Vincent, le film « Notre Paradis » (2010) de Gaël Morel (Vassili rencontre Angelo inanimé dans le Bois de Boulogne), le roman La Pérdida Del Reino (1972) de José Bianco, etc. Par exemple, beaucoup de pièces de Tennessee Williams traitent de la perte de l’innocence.
 

À travers la tournure interrogative notamment, on trouve la simulation d’innocence en rapport avec l’homosexualité dans des films tels que « Pourquoi pas moi ? » (1999) de Stéphane Giusti, « Juste une question d’amour » (2000) de Christian Faure, ou bien « Pourquoi pas ! » (1977) de Coline Serreau. En générale, cette simulation cache de noirs desseins : « Je suis l’enfant insouciant. Je n’ai pas de morale. » (Vincent, le héros homosexuel de 16 ans, dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, pp. 46-47) « On ne peut pas être innocents deux fois. » (Maria, l’héroïne jouant le rôle d’une lesbienne, dans le film « Sils Maria » (2014) d’Olivier Assayas) ; « Je ne me souviens plus de ce que j’ai fait ces quatre derniers jours mais l’important est de savoir que je n’ai pas tué. Mon roman n’existe plus tant pis mais je suis innocent, c’est le principal. » (le narrateur homosexuel dans le roman Le Bal des folles (1977), pp. 133-134) ; « La dignité… ça fait longtemps qu’elle m’a quittée, celle-là… » (Jack, l’un des héros homosexuels de la pièce La Dernière Danse (2011) d’Olivier Schmidt) ; « La plus grande chute est celle qu’on fait du haut de l’innocence. » (Merteuil dans la pièce Quartett (1980) d’Heiner Müller) ; etc. Par exemple, dans son one-man-show Jefferey Jordan s’affole (2015), Jefferey Jordan explique qu’il « voit du sexe partout même dans les comptines pour enfants » : selon lui, « Au clair de la lune » est une chanson « érotique », et « Les 3 Petits Cochons, là, c’est carrément dans une soirée SM ! »
 

Dans la pièce Géométrie du triangle isocèle (2016) de Franck d’Ascanio, Lola s’amuse d’entretenir ouvertement avec Nina une relation lesbienne « extra-conjugale » qu’elle qualifie de « liaison somme toute bien innocente » auprès de sa copine régulière Vera.
 

Film "Innocent" de Simon Chung

Film « Innocent » de Simon Chung


 

Parfois, le héros homosexuel a vraiment été dépossédé de son innocence par un véritable viol, ou par un viol psychique (harcèlement) : cf. le roman À mort l’innocent ! (2007) d’Arthur Ténor. « Mon cœur, tu l’as volé, et sans détour. » (Benji s’adressant à son amant Maxence qui lui a fait perdre son innocence et sa virginité, dans la comédie musicale Sauna (2011) de Nicolas Guilleminot) ; « Partager mon ennui le plus abyssal au premier venu qui trouvera ça banal. » (cf. la chanson « L’Âme-stram-gram » de Mylène Farmer) ; « J’aime être propre : avant et après. […] La douche, c’était le grand moment. » (Eloy, le prostitué libertin en pleurs dans le film « Esos Dos » (2012) de Javier de la Torre) ; etc.
 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 
 

a) La nostalgie de l’innocence :

la chanteuse Björk

la chanteuse Björk


 

Comme l’explique Jean-Louis Chardans dans son essai Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970), les personnes homosexuelles dites, à une certaine époque, « pédérastes » ont parfois été surnommées aussi « catamini », autrement dit « chattemittes, ceux qui jouaient les innocents » (p. 126).
 

L’innocence a toujours exercé dans la communauté homosexuelle une grande fascination. Je vous renvoie à l’essai Preservation Of Innocence (1949) de James Baldwin, à l’autobiographie Journal d’un innocent (1976) de Tony Duvert, au roman biographique Si tout n’a pas péri avec mon innocence (2013) d’Emmanuelle Bayamack-Tam, etc.

 

Beaucoup de personnes homosexuelles sont fascinées par l’innocence (plus cinématographique et littéraire que réelle) : « C’était l’enfance, le temps de l’innocence. » (Stéphane Corbin lors de son concert Les Murmures du temps au Théâtre de L’île Saint-Louis Paul Rey en février 2011) ; « Dors comme une enfant innocente. » (Ebba, au lit avec son amante la reine Christine, dans le docu-fiction « Christine de Suède : une reine libre » (2013) de Wilfried Hauke) ; etc. Par exemple, l’histoire du Petit Prince de Saint-Exupéry est l’un des livres favoris de James Dean, Néstor Perlongher, Mylène Farmer, Jacques-Yves Henry. Je vous renvoie au code « Conteur homo » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels. Beaucoup de chanteuses ou d’actrices un peu lunaires (Jackie Kennedy, Valérie Lemercier, Björk, Mylène Farmer, Charlotte Gainsbourg, Vanessa Paradis, Céline Dion, etc.) sont des icônes gays.

 

Il est extrêmement fréquent, dans le discours des personnes homosexuelles, d’entendre la confusion entre sincérité et Vérité, ou bien entre perfectionnisme et perfection, purisme et pureté, intentions et Réalité. « Mais je suis pur et vertueux ! » (Jean-Louis Bory, ironique au micro de Jacques Chancel, dans l’émission Radioscopie sur France Inter, 6 mai 1976) Pas étonnant que la déception et la dépression subséquentes à cette idolâtrie pour l’innocence arrivent vite. Par exemple, dans son article « Cuba, El Sexo Y El Puente De Plata » (1986) sur son essai Prosa Plebeya (1997), Néstor Perlongher parle de la « nostalgie ironique d’une perte » (p. 120).
 
 

b) Qui veut faire l’innocent fait le coupable :

Film "La Vierge des tueurs" de Barbet Schroeder

Film « La Vierge des tueurs » de Barbet Schroeder


 

« Qui fait l’ange fait la bête. » écrivait Pascal. Par excès de purisme ou de perfectionnisme, beaucoup de personnes homosexuelles jettent l’éponge de leurs idéaux profonds, ou bien cherchent, quitte à être jusque-boutistes, à reconquérir leur innocence par un don sacrificiel d’elles-mêmes dans la débauche. Une sorte d’innocence inversée. Dans leur discours dénégateur de la violence sexuelle qu’elles vivent, c’est très marqué, cette croyance en une pureté déchue et ressuscitée par l’esthétisation de la chute. Je l’ai entendu en bouche de la totalité de mes amis gays libertins, gros consommateurs de sexe.

 

Parfois, elles ont vraiment été dépossédées de leur virginité par un véritable viol, ou un viol auquel elles se sont identifiées. « Au fil de ces rencontres, je fins par me faire ‘prendre’. Assurément. Puisque j’avais ressenti ce corps étranger qui me pénétrait lentement et sûrement. Mais de la façon la plus banale sans doute. » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), p. 114) Par exemple, le romancier québécois Denis-Martin Chabot raconte dans l’émission Homo Micro (diffusée sur Radio Paris Plurielle le 27 mars 2006) que son roman Innocence (2007) retrace « cette fameuse perte de l’innocence que nous avons perdu ce 11 septembre 2001 ».

 

Au fond, les personnes homosexuelles ne croient ni en la pureté ni en l’innocence. « Mon ancien camarade de classe me met sous les yeux deux photos de Janson, cinquième et quatrième, toute la classe. […] Moi, mince, l’air silencieux, innocent d’une innocence évidente. Cela m’a ému, car depuis… » (Julien Green, L’Arc-en-ciel, Journal 1981-1984, avril 1981, pp. 23-24) ; « Je trouve ça tellement élégant, la manière dont il bafoue l’innocence. » (Celia, la conservatrice de musées face à un tableau « monstrueux », dans le docu-fiction « Le Dos rouge » (2015) d’Antoine Barraud) ; etc. Le désir homosexuel exprime ce rapport idolâtre déçu avec la virginité.
 
 

Pour accéder au menu de tous les codes, cliquer ici.

 

Code n°99 – Inversion (sous-codes : Carte / Couteau / Trottoir d’en face)

Inversion

Inversion

 

 

NOTICE EXPLICATIVE :

 
 

Ceux de la rive d’en face

 

Film "Au premier regard" de Daniel Ribeiro

Film « Au premier regard » de Daniel Ribeiro


 

Étant donné que le mal dont ils découvrent que l’Homme est porteur ne peut être détruit par leurs propres efforts, beaucoup d’individus homosexuels vont faire semblant de renoncer à son éradication en proposant une version résignée, mais non moins orgueilleuse, de celle-ci : l’inversion. Ce mot, qui définissait déjà les personnes homosexuelles du début du XXe siècle (on les appelait bien les « invertis »), remplace actuellement dans les discours celui de révolution : « les homosexuels » seraient, selon eux et leurs amis gays friendly, cette race d’Hommes dont le désir soi-disant révolutionnaire inverserait toute chose. Avec lui, « les choses se prennent à l’envers, par le revers » (cf. l’article « La Fuerza Del Carnavalismo » (1988) de Néstor Perlongher, dans Prosa Plebeya (1997), pp. 59-61). L’inversion défendue par les membres de la communauté LGBT s’exerce prioritairement sur la sexuation : le révolutionnaire par excellence serait l’homme efféminé, le garçon manqué (cf. le dessin animé Lady Oscar), ou bien le transgenre. L’inversion carnavalesque homosexuelle consiste en une juxtaposition fusionnelle et imprévisible du féminin et du masculin, du bas et du haut, de ce qui est méprisé et de ce qui est consacré, ou bien en un retournement de carte donnant l’illusion du changement de carte ou de la suppression de celle-ci. Beaucoup d’individus homosexuels s’imaginent qu’ils peuvent avoir leur supposé ennemi avec ses armes, en rentrant dans son jeu et en se jouant de lui par la technique de la contrefaçon inversante. Mais dans les faits, leur inversion n’est qu’un spectacle de révolution, qu’un échange de déguisements entre victime et bourreau fictionnels (Pensez par exemple au retournement du fouet de la sentence dans le vidéo-clip de la chanson « Pourvu qu’elles soient douces » de Mylène Farmer, fortement chargé esthétiquement), et non un changement concret d’identités et de réalités. Leur « retournement stratégique » (cf. l’article « Non au sexe roi » de Michel Foucault, dans Dits et écrits II (2001), p. 261) n’est pas si « stratégique » qu’ils le disent, puisqu’il est davantage esthétique que réel : ce n’est pas parce qu’on retourne une carte qu’on supprime son existence !

 

En croyant échapper au totalitarisme par l’inversion, beaucoup de personnes homosexuelles ne font qu’imiter ce qu’elles prétendent évincer puisqu’elles auront amorcé leur réaction d’opposition en négatif de la réaction première ou supposée des autres. Dans leur cas, au lieu de « révolution », je parlerais plutôt de copiage inconscient, car excessivement motivé par l’intention de fuir l’objet d’aliénation, ce dernier étant la plupart du temps le fruit de leurs propres fantasmes. Par exemple, puisque pour certaines, l’interdiction est en soi mauvaise, inversement, elles vont soutenir que tout ce qui est interdit est juste, ou bien qu’il est interdit d’interdire. « Il est bon d’être sale et barbu, de porter des cheveux longs, de ressembler à une fille lorsqu’on est un garçon (et vice versa). Il faut mettre ‘en jeu’, exhiber, transformer et renverser les systèmes qui nous ordonnent paisiblement. » (Michel Foucault, Dits et écrits I (2001), p. 1061) Mais elles restent ainsi à leur proie tout entières attachées. L’anti-conformisme est souvent un conformisme qui s’ignore, étant donné qu’il se focalise davantage sur sa volonté sincère de détruire le mal que sur l’acte de destruction.

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Lune », « Faux révolutionnaires », « Homme invisible », « Humour-poignard », « Douceur-poignard », « Doubles schizophréniques », « Moitié », « Miroir », « Substitut d’identité », « Clown blanc et Masques », « Amant narcissique », « S’homosexualiser par le matriarcat », « Amant modèle photographique », « Magicien », « « Un Petit Poisson, Un Petit Oiseau » », « Désir désordonné », à la partie « Amant-paravent » du code « Pygmalion », à la partie « Paravent » du code « Maquillage », à la partie sur les « Paradoxes » du code « Déni », à la partie « Chute » du code « Icare », à la partie « Cartomancienne » du code « Voyante extra-lucide », et à la partie « Accident » du code « Passion pour les catastrophes », dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

Pour accéder au menu de tous les codes, cliquer ici.

 

 

FICTION

 
 

a) L’inversion comme homosexualité :

INVERSION Reine de coeur

 

La fantasmagorie homosexuelle regorge de références à l’inversion : cf. la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier (avec l’Acte 1 intitulé « Elle fait tout à l’envers »), le film « L’Inversion » (2012) de François Chang, la chanson « Walk On The Wild Side » de Lou Reed, le film « La Fille à l’envers » (1973) de Serge Roullet, la chanson « Pull-over » de Mélissa Mars, la chanson « Je marche à l’envers » d’Ophélie Winter, le one-man-show À l’envers à l’endroit (2013) de Sébastien Savin, le film « Recto verso » (1999) de Jean Marc Longval, le roman Le Monde inversé (1949) d’André Du Dognon, le film « Feux croisés » (1947) d’Edward Dmytryck, le film « Le Monde à l’envers » (1999) de Rolando Colla, les films « El Otro Lado De La Cama » (2002) et « Los Dos Lados De La Cama » (2005) d’Emilio Martínez Lázaro, le film « Pon Un Hombre En Tu Vida » (1999) d’Eva Lesmes, le film « Le Nom de la rose » (1986) de Jean-Jacques Annaud (avec les pages du livre à ne pas retourner), le dessin L’Ange à l’envers (1976) d’Endre Rozsda, le tableau Le Baiser (2003) de Bruno Perroud, le film « Celui par qui le scandale arrive » (1960) de Vincente Minnelli, la pièce Confidences entre frères (2008) de Kevin Champenois (avec la chanson « Pile/Face »), la chanson « Alexander : The Other Side Of Dawn » (1977) de John Erman, la chanson « Pile ou face » de Corynne Charby, la chanson « Tourne-toi » de Benoît, la chanson « Toi mon toit » d’Élie Medeiros (« Qui fait le premier pas pour s’aimer à l’envers ? »), le film « Ne te retourne pas » (2013) de Sophia Liu et Benjamin Blot, la pièce Quartett (1980) d’Heiner Müller (mise en scène en 2015 par Mathieu Garling), la chanson « L’amour à l’envers » de Shy’m, etc.

 

Par exemple, dans la pièce Les Monologues du pénis (2007) de Carlos Goncalves, Sylvain, le personnage homosexuel, travaille dans un bar gay appelé le Recto-Verso. Dans le spectacle musical Luca, l’évangile d’un homo (2013) d’Alexandre Vallès, Luca, le héros homosexuel, met son imperméable à l’envers. Dans le film « Saisir sa chance » (2006) de Russell P. Marleau, au moment où Levi tombe inconsciemment amoureux de son ami Chance, il se rend compte qu’il a mis son tee-shirt à l’envers. Dans le film « Alice au pays des merveilles » (2010) de Tim Burton, Alice, pendant la danse du quadrille, rêve d’un monde inversé, où les hommes seraient en robe, et les femmes porteraient des pantalons. Dans le film « Jeu de miroir » (2002) de Harry Richard, les deux frères jumeaux (dont l’un est homo) portent des prénoms-anagrammes : Leon et Noel. Dans le film « La Comunidad » (2000) d’Alex de la Iglesia, Julia traite deux clientes de « momies lesbiennes » en leur imaginant des positions sexuelles en forme de ciseaux. Dans la nouvelle « Le Travesti et le Corbeau » (1983) de Copi, José-Maria devient Maria-José après son opération de changement de sexe : l’inversion de son prénom composé indique une fusion des sexes femme-homme en une seule personne. Dans le one-man-show Gérard comme le prénom (2011) de Laurent Gérard, le coiffeur gay de Laurent (le héros homosexuel) a proposé à ce dernier d’inverser son nom et son prénom pour se démarquer de Laurent Gerra. Dans la pièce La Tour de la Défense (1981) de Copi, la règle du couple homosexuel atypique Ahmed (femme masculinisée) et Micheline (homme féminisé) est l’inversion. Dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, Kévin dit à son amant Bryan qu’il est un « croûton à l’envers » (p. 234). Dans le film « Test : San Francisco 1985 » (2013) de Chris Mason Johnson, à plusieurs reprises, on voit Frankie, le héros homosexuel, la tête à l’envers, jouant à chat perché dans la salle de danse. Dans le film « Jongens » (« Boys », 2013) de Mischa Kamp, Marc marche sur ses mains et conseille à son amant Sieger de l’imiter, pour voir le monde à l’envers et autrement : « Il faut juste oser. »

 

Le renversement (notamment sexué) semble être une habitude du personnage homosexuel : « Je suis complètement indépendante et je fais l’inverse de ce qu’on me dit de faire. Vivo al revés [traduction française : Je vis à l’envers]. » (Alba, l’héroïne lesbienne caractérielle de la comédie musicale Se Dice De Mí En Buenos Aires (2010) de Stéphane Druet) ; « J’pensais que tous les chorégraphes étaient gay. Or ils étaient auto-reverse. » (cf. une réplique de la pièce On vous rappellera (2010) de François Rimbau) ; « Et on se prend la main, et on se prend la main : une fille au masculin, un garçon au féminin. » (cf. la chanson « Troisième Sexe » du groupe Indochine) ; « Moi quand j’étais adolescent, j’ai essayé les vêtements de ma mère. Et j’étais pourtant sûr que ça allait vous plaire et que tous les gens s’y habitueraient. Pourtant on m’a regardé de travers. Alors j’ai mis mes habits à l’envers. » (cf. la chanson « Playboy » du groupe Indochine) ; « Boys and girls dancing all the night. Boys like girls, the girl who kiss and tell. Boys and Girls, don’t you be too shy. Boys and girls, Love games together ! » (cf. la chanson « Boys And Girls » du groupe Charlie Makes The Cook) ; « Toutes les hommes sont belles, tous les femmes sont beaux. » (cf. la chanson « Toutes les hommes sont belles » de Lionel Langlais) ; « Ooh, boys cheeky girls. Ooh, girls cheeky boys, Ooh, boys cheeky girls. Ooh, girls cheeky boys… » (cf. la chanson « Cheeky » du groupe Cheeky Girls) ; « Nom de Zeus ! Les invertis ont créé une inversion ! » (Arnaud, le héros homo parlant du mariage homosexuel et du PaCS, dans la pièce La Thérapie pour tous (2015) de Benjamin Waltz et Arnaud Nucit) ; etc.

 

L’inversion est souvent synonyme de conversion à l’homosexualité : « L’Abram, il est retourné dans l’autre sens. » (la bouchère parlant de l’homosexualité du héros du film « Scènes de chasse en Bavière » (1969) de Peter Fleischmann) ; « Elle [la petite Nadia] portait une gourmette au poignet où était écrit le nom ‘AIDAN’. […] C’est à ce moment-là que nous nous aperçûmes qu’il ne s’agissait pas d’un mâle comme nous l’avions pensé à présent mais d’une femelle. » (Gouri, le narrateur bisexuel du roman La Cité des Rats (1979) de Copi, p. 57) ; « Ils sont interchangeables, ces deux-là. » (le commentateur sportif parlant de Jenko et Zook, dans le film « 22 Jump Street » (2014) de Phil Lord et Christopher Miller) ; « T’as basculé, en fait. » (Stan s’adressant à Ninon, l’hétérosexuelle qui est en train de virer sa cutie, dans la pièce Les Favoris (2016) d’Éric Delcourt) ; etc.

 

Par exemple, dans la comédie musicale À voix et à vapeur (2011) de Christian Dupouy, l’homosexualité est définie comme un « retournement ». Dans la pièce Le Clan des joyeux désespérés (2011) de Karine de Mo, quand Lili rentre dans l’appartement de Mona où celle-ci tente de se suicider au gaz et qu’elle repose inanimée, elle lit le pendentif de Mona à l’envers (« Anom » = à n’homme)… et est tentée de lui faire le bouche-à-bouche, avant de se rétracter par acquis de conscience. Dans la pièce Hors-piste aux Maldives (2011) d’Éric Delcourt, Francis a fait une telle dépression quand sa femme Blandine l’a quitté (« Ça l’a retourné. ») qu’il en est devenu homo. Dans le film « Hoje Eu Quero Voltar Sozinho » (« Au premier regard », 2014) de Daniel Ribeiro, c’est en voyant son copain Léo de dos sous la douche que Gabriel découvre son trouble homosexuel. Dans le film « In & Out » (1997) de Frank Oz, Emily, la mariée désespérée d’affronter le coming out de son presque-mari Howard le jour de leur mariage, se croit téléportée dans un monde inversé, où les homos seraient majoritaires : « Est-ce que tout le monde est gay ? Est-ce que je suis dans la Quatrième Dimension ??? Il me fait un hétérosexuel de toute urgence !! »

 

L’inversion apparaît comme un glissement progressif vers la pente de l’homosexualité (le héros passerait de l’autre côté du miroir, sur le trottoir d’en face) : cf. la pièce La Belle et la Bière (2010) d’Emmanuel Pallas (avec le changement de trottoir de la mère), la chanson « Une Femme pressée » des L5, etc. « À ses façons, je compris que c’était mon derrière qui l’intéressait le plus. » (Alexandra, la narratrice lesbienne évoquant l’homosexualité d’une de ses domestiques, dans le roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, p. 64) ; « Elle [Esti, l’une des héroïnes lesbiennes, par ailleurs mariée] s’était rendue au mikvé afin de se purifier de son mari, mais Ronit [son amante] allait revenir. En marchant vers sa maison, sous la lune décroissante, Esti sentit vaguement la marée s’inverser. » (Naomi Alderman, La Désobéissance (2006), pp. 36-37) ; « Pourquoi tu vas pas en face ? Ou de l’autre côté ? » (Franck, le héros homo s’adressant à son pote homo refoulé Henri, dans le film « L’Inconnu du lac » (2012) d’Alain Guiraudie) ; « Remarque, toi, tu t’en fous. T’es passée de l’autre côté. » (une camarade de Floriane sous-entendant le lesbianisme de celle-ci, dans le film « Naissance des pieuvres » (2007) de Céline Sciamma) ; « Vous savez pourquoi vous comprenez rien ? Parce que vous êtes passés de l’autre côté. De l’autre côté de la ligne. » (Charles, l’hétéro, s’adressant au couple Seb et Loïc, dans le film « Pédale dure » (2004) de Gabriel Aghion) ; etc. Par exemple, dans la pièce Hétéro (2014) de Denis Lachaud, les personnages homos souhaitent que tout le monde soit homo et marié, qu’ils passent « du bon côté de la barrière ». Dans le film « Una Giornata Particolare » (« Une Journée particulière », 1977) d’Ettore Scola, Antonietta trouve, le temps d’une journée, le réconfort dans la compagnie de Gabriel, son voisin de pallier homosexuel, « le voisin d’en face ». Dans la pièce Les Vœux du Cœur (2015) de Bill C. Davis, Irène la sœur de Bryan, le héros homo croyant, qui est une femme libérée et adultère, défend son frère autant que sa propre luxure : « Bryan, marche donc sur ce trottoir, et moi je vais sur celui d’en face. » Dans la pièce Soixante degrés (2016) de Jean Franco et Jérôme Paza, le rat de Dagobert est renvoyé par Damien sur le trottoir d’en face.

 

Une fois que le désir homosexuel est pratiqué sous forme de couple, l’inversion revêt l’habit de l’amour narcissique impossible entre les amants (cf. je vous renvoie au code « « Un Petit Poisson, Un Petit Oiseau » » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels) : « Me parlez-vous de loin, de votre île de la lune à l’envers qui invite à l’union ? » (Émilie écrivant à son amante Gabrielle, dans le roman Je vous écris comme je vous aime (2006) d’Élisabeth Brami, p. 19) ; « J’ai l’impression que vous m’habitez, que vous me parlez sans cesse, de là-bas, de votre domaine sur l’île de la lune à l’envers. » (idem, p. 138) ; « Souvent, dans les bras de ces amants d’un soir, Adrien pensait à lui. Malcolm avait pénétré la mémoire de son corps et il ne s’étonnait plus que son désir le portât vers des hommes à la peau noire. Ils lui ressemblaient. Les mêmes cheveux où agripper ses doigts pour incliner amoureusement la tête, la même peau à la fois douce et tendue, aux reflets mordorés, la même odeur âcre et puissante, les mêmes yeux dont la lumière vient d’autres latitudes, les mêmes muscles saillants et fins, la même allure féline et noble. Tout cela rappelait Malcolm et portait Adrien à chercher l’amour des Noirs. Il s’interrogeait souvent sur les raisons secrètes du désir de cette beauté-là. Un désir de puissance, de virilité ? D’inverser l’ordre de l’Histoire ? D’aimer l’absolument autre ? Peut-être tout cela à la fois. » (Hugues Pouyé, Par d’autres chemins (2009), pp. 34-35) ; « Mais qui étions-nous quand nous nous sommes rencontrés ? Deux histoires, deux sabliers peut-être, impénétrables. Deux sabliers qui allaient s’inverser comme un miroir. […] Une histoire rêvée, fantasmée […] On descend vers soi, comme le sable, comme le fleuve. » (Adrien s’adressant de son amant Malcolm, op. cit., p. 138) ; « Dans la nuit, j’ai rencontré des fantômes bizarres, des amoureux passés. Au début, j’y croyais à ce monde inversé. […] Mais j’ai cessé d’y croire, à ces histoires compliquées. » (cf. la chanson « Je veux tout changer » d’Hervé Nahel) ; etc.

 
 

b) On me retourne comme une carte à jouer :

Vidéo-clip "Libertine" de Mylène Farmer

Vidéo-clip « Libertine » de Mylène Farmer


 

C’est souvent le jeu de cartes qui représente le mieux fictionnellement la relation homosexuelle ou le personnage homosexuel (cf. je vous renvoie au code « Jeu » et à la partie « Cartomancienne » du code « Voyante extra-lucide » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels) : cf. le film « Une Histoire sans importance » (1980) de Jacques Duron, le film « Madame Satã » (2001) de Karim Ainouz, le film « Les Enfants terribles » (1949) de Jean-Pierre Melville, le film « Reflections In A Goldeneye » (« Reflets dans un œil d’or », 1967) de John Huston, le vidéo-clip de la chanson « Libertine » de Mylène Farmer, le film « Días De Boda » (2002) de Juan Pinzás, le film « A Streetcar Named Desire » (« Un Tramway nommé Désir », 1950) d’Élia Kazan, le film « La Carte du cœur » (1998) de Willard Carroll, la chanson « Autonome » de Catherine Lara, le tableau Les Complices (2002) de Narcisse Davim, la pièce L’Ombre de Venceslao (1978) de Copi, le film lesbien « Poker Face » (2011) de Becky Lane, le concert Le Cirque des mirages (2009) de Yanowski et Fred Parker (avec la mention du jeu de cartes), le film « Far West » (2003) de Pascal-Alex Vincent (avec les deux amis homos de Ricky jouant au Jeu des 7 familles), la comédie musicale Les Divas de l’obscur (2011) de Stéphane Druet (avec Mme Mime et la Reine de Cœur jouant ensemble aux cartes), la chanson « Poker Face » de Lady Gaga, le film « Todo Sobre Mi Madre » (« Tout sur ma mère », 1998) de Pedro Almodóvar, la pièce Sallinger (1977) de Bernard-Marie Koltès (avec les 12 personnages du jeu de cartes à jouer : quatre Rois, quatre Dames, quatre Valets), le film « Accatone » (1961) de Pier Paolo Pasolini, le film « L’Homme de sa vie » (2006) de Zabou Breitmann (avec le tour de magie annonçant un Roi de Cœur), le livre Le Cœur de Pic (1937) de Lise Deharme (illustré par Claude Cahun), le film « Je préfère qu’on reste amis » (2005) d’Éric Toledano, le film « Le Marginal » (1983) de Jacques Deray (avec le bar cuir gay Le Carré d’As), la pièce Confidences (2008) de Florence Azémar, le film « Les Voleurs » (1996) d’André Téchiné, le film « Test : San Francisco 1985 » (2013) de Chris Mason Johnson (avec le jeu de cartes traînant dans les loges des danseurs homosexuels), etc.

 

« Dans la famille Mer [on entend « Mère »], je voudrais la grand-mère. » (Laure, l’héroïne lesbienne, parlant à son père pendant le Jeu des 7 familles, dans le film « Tomboy » (2011) de Céline Sciamma) ; « Ginette [l’une des héroïnes lesbiennes] est certainement trop occupée à jouer aux cartes avec les copains. » (Denis-Martin Chabot, Accointances, connaissances, et mouvances (2010), p. 31) ; « Tu veux jouer aux cartes ? » (Allan quand il veut détourner la conversation parce qu’il est suspecté par Max d’être homo, dans la pièce Penetrator (2009) d’Anthony Neilson) ; « Je t’amène là où je veux. J’ai toutes les cartes du jeu. » (cf. la chanson « Chatte » du groupe travesti M to F Mauvais Genre)

 

Par exemple, dans le film « Puta De Oros » (1999) de Miguel Crespi Traveria, Adrián se prend pour le valet du jeu de carte espagnol El Guiñote. Le conte Lisa-Loup et le Conteur (2003) de Mylène Farmer relate les divagations de Lisa qui rencontre le Loup, un petit garçon tout plat. Dans le film « Fried Green Tomatoes » (« Beignets de tomates vertes », 1991) de John Avnet, les deux héroïnes lesbiennes, Idgie et Ruth, jouent au Poker. Dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, la relation amoureuse fusionnelle entre Kévin et Bryan s’annonce comme un jeu de cartes, celui de la bataille. Au moment où ils vont faire l’amour ensemble, Kévin « dit sur un ton catégorique [à Bryan] : ‘On va jouer à un jeu : la bataille. T’as un jeu de cartes ? » (p. 120) ; « ‘J’aime bien jouer avec toi’, dit-il, avec ce sourire qui en disait long sur ce qu’il pensait. » (p. 123) Et lorsque Bryan le remercie de lui avoir changer sa vision du monde et de lui avoir appris l’amour, celui-ci ironise en lui répondant : « Je t’ai appris à jouer aux cartes ! » (p. 390) Dans le film « Dallas Buyers Club » (2014) de Jean-Marc Vallée, sur fond de Sida et d’argent, « Rayon », le héros transsexuel M to F propose à Ron de jouer aux cartes à l’hôpital… pour lui proposer un business sur les trithérapies. Dans la pièce Lacenaire (2014) de Franck Desmedt et Yvon Martin, le machiavélique Lacenaire trie les cartes. Dans la pièce Sugar (2014) de Joëlle Fossier, Adèle, la sœur du héros homosexuel, lit dans les tarots et fait appel à la voyance. « On va voir ce que disent les cartes… » Quand elle tire les cartes à Georges, l’amant de William, elle lui révèle la violence de sa personnalité et de leur amour à lui et William : « C’est drôle… Je ne tombe avec vous que sur du pique et du carreau. » Dans le générique du film « Call me by your name » (2018) de Luca Guadagnino, ça démarre tout de suite avec une succession de photos de statues grecques, mêlé à deux cartes à jouer avec un as de pique et une figure à cœur. Dans le film « Rafiki » (2018) de Wanuri Kahiu, Kena, l’héroïne lesbienne masculine, joue aux cartes avec ses potes garçons. Et on voit la carte à jouer dans le générique du début.

 
 

c) La confusion homosexuelle entre Révolution et Inversion :

Dans les fictions crypto-gays, le personnage gay ou lesbien croit souvent que la révolution, c’est l’inversion ; qu’il suffit de retourner la carte du mal pour le faire disparaître ; qu’il suffit de se retourner pour conquérir : cf. le one-woman-show Femmes de pouvoirs, pouvoirs de femmes (2013) d’Océane Rose-Marie, le film « Hôtel Woodstock » (2009) d’Ang Lee, la chanson « Et vice et versa » des Inconnus, le film « Die Frau » (2012) de Régina Demina (avec la préceptrice lesbienne stricte qui se retourne dans son couloir), etc. Dans son esprit, l’esthétique de l’inversion se veut triomphante. On peut observer cela par exemple à travers l’échange des masques entre les personnages de Claire et de Solange dans la pièce Les Bonnes (1947) de Jean Genet, entre Gaby et Louise dans le film « Huit femmes » (2002) de François Ozon, entre la call-girl de luxe et la prostituée-Cosette dans le vidéo-clip de la chanson « California » de Mylène Farmer, dans le retournement du fouet de la sentence dans le vidéo-clip de la chanson « Pourvu qu’elles soient douces » de Mylène Farmer, entre la lépidoptériste (spécialiste des papillons) et sa bonne dans le film « The Duke Of Burgundy » (2015) de Peter Strickland, etc.

 

Vidéo-clip de la chanson "Pourvu qu'elles soient douces" de Mylène Farmer

Vidéo-clip de la chanson « Pourvu qu’elles soient douces » de Mylène Farmer


 

L’inversion agit comme une prestidigitation épatante, un tour de passe-passe séduisant : « Et n’oublie pas, Chance. C’est une illusion dont tu dois convaincre tout le monde. À commencer par toi-même. » (le drag-queen « Claire Voyante » parlant au héros homosexuel Chance à propos de l’homosexualité et de l’inversion de sexes, dans le film « Saisir sa chance » (2006) de Russell P. Marleau) ; « J’avais le cœur à l’envers. » (cf. la chanson « Nuit magique » de Catherine Lara) ; « Ceci dit, il y a une femme dans plus d’un homme. » (Nathalie Rhéa dans son one-woman-show Wonderfolle Show, 2012) ; « Marie m’avait révélé le désir secret qu’elle avait de me commander. Et la position particulièrement dans laquelle je m’étais mise à genoux, comme lui faisant allégeance, avait encore augmenté mon plaisir. » (Alexandra, l’héroïne lesbienne soudain dominée par sa bonne, Marie, dans le roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, p. 154) ; etc.

 

Film "Le Cercle" (2014) de Stefan Haupt

Film « Le Cercle » (2014) de Stefan Haupt


 

La révolution est réduite puis confondue avec l’inversion : « Ce soir ce que je vous propose, c’est de tout faire à l’envers : on va commencer par la fin d’ailleurs, on va tout bousculer, on va se mettre cul par-dessus tête, la tête à l’envers, on va dire ce qu’il y a derrière les mots, ce qu’on n’a pas le droit de dire, voire un peu ce qui n’est pas la réalité… Ce qui n’existe que dans les théâtres… […] Tout ce qui est interdit serait obligatoire, et inversement ! » (Lise dans la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier) ; « La première chose qui frappa Stephen [l’héroïne lesbienne] dans l’appartement de Valérie fut son splendide et vaste désordre. […] Rien ne se trouvait là où il aurait dû être, et la plupart des choses se trouvaient là où elles n’auraient pas dû se trouver. » (Marguerite Radclyffe Hall, The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928), p. 321) ; « Lady, Lady Oscar, elle est habillée comme un garçon, au lieu de jouer à la poupée toujours elle galopait, Lady, Lady Oscar, tu vivais sous la Révolution, Lady, Lady Oscar, personne n’oubliera jamais ton nom. » (cf. le générique français du manga japonais « Lady Oscar ») ; « La secrétaire modèle qui se transforme en furie syndicaliste… » (Joëlle décrivant Nadège dans le film « Potiche » (2010) de François Ozon) ; « Le sexuel régissant 90% du monde, lorsque tu as appris à inverser les codes, tu pars avec un coup d’avance. » (Chris s’adressant à son amant Ernest, dans le roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 134) ; « Tu n’imagines pas, c’est le monde à l’envers. La vraie révolution, c’est ici qu’elle a lieu. » (Amande dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, p. 420) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « Judas Kiss » (2011) de J.T. Tepnapa et Carlos Pedraza, Danny, l’un des héros homosexuels, prétend, avec le film qu’il a tourné, créer « un univers où tout est inversé, un monde gay où les hétéros sont une minorité ».

 

L’inversion mise en œuvre par le héros homosexuel est en réalité une opposition faussement révolutionnaire, complètement conformiste dans le copiage de l’extrême inverse de « l’ennemi » choisi : « Je veux faire comme tout le monde, mais à l’envers. » (cf. la chanson « Chemin de croix » du groupe Niagara) ; « Depuis tu cueille les fleurs du mâle, heureux de vivre en diagonale comme un fou sur son jeu d’échecs. Allez savoir à quoi ça tient de naître noir, ou blond, ou brun, ou d’être gay. » (c.f. la chanson « À quoi ça tient » de Romain Didier).

 

Par exemple, dans le film « Les Adieux à la Reine » (2012) de Benoît Jacquot, Gabrielle de Polignac (amante de Marie-Antoinette) échange ses vêtements de noble contre les vêtements de servante de Sidonie (amante secrète de la Reine) pour ne pas être arrêtée par les gardes républicains « révolutionnaires » et sauver sa peau… mais c’est finalement Sidonie qui en paiera les fatales conséquences.

 
 

d) L’inversion comme technique du viol :

En général, le héros ne contrôle pas le basculement tragique de l’inversion, parce qu’il a quitté le Réel. Exactement comme un magicien qui se laisserait prendre par son propre tour (cf. le film « Ridicule » (1996) de Patrick Leconte) : « Comment on voit le monde quand sur son planisphère tout est à l’envers ? » (Lourdes dans la pièce Les Gens moches ne le font pas exprès (2011) de Jérémy Patinier) ; « J’voudrais voir le monde à l’envers. » (cf. la chanson « S.O.S. d’un terrien en détresse » de Zéro Janvier dans l’opéra-rock Starmania de Michel Berger) ; « Je le crois bien qu’il [le monde] est à l’envers. » (cf. une réplique de la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi) ; « Très souvent dans ma vie, ce que je prévois n’arrive jamais. C’est toujours au moment où je m’y attends le moins que tout bascule dans l’horreur. Quand je crois au bonheur, le temps et les événements, qui nous ignorent, en décident autrement et rien ne se passe comme prévu. Mais inversement, de sinistres soirées selon mes prévisions, finirent en feux d’artifices. » (Bryan, l’un des héros homosexuels du roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 27) ; « Yo ne sé por qué es que yo vivo al revés ! … al revés… al revés… al revés… [traduction française : Je ne sais pas pourquoi je vis à l’envers… à l’envers… à l’envers… à l’envers…] » (cf. les paroles d’une chanson de Tita Merello, citée dans la pièce L’Ombre de Venceslao (1978) de Copi) ; « C’est l’envers qu’on retient, pas l’endroit d’où l’on vient. » (cf. la chanson « Aimez-moi » de Bruno Bisaro) ; « Ici tout se fait à l’envers. Et j’ vous assure que l’exercice, pour ceux qui sont pas très ouverts, c’est un véritable supplice… » (c.f. la chanson « Les petits soldats de Guillaume » d’Émile Soubeiran) ; etc.

 

Le personnage homosexuel dit qu’il vit dans un monde inversé, où la Nature lui apparaît disproportionnée : « L’auteur oubliait que malgré la légende, le sexe des gorilles est inversement proportionnelle à leur taille. » (Essobal Lenoir, parlant de lui-même à la troisième personne, dans sa nouvelle « De l’usage intempestif du condom dans la pornographie » (2010), p. 99) Par exemple, dans le roman La Cité des Rats (1979) de Copi, il y a dans la forêt tropicale de la Cité des Rats « des cerises grosses comme des pastèques » (p. 132).

 

Pour sauver (c’est le cas de le dire !) la face, il fait passer l’accident d’inversion pour un renversement « comique » : « Oups, pardon, je suis désolé, c’est une maladie, je fais tout à l’envers. » (Lise dans la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier) Mais rien n’y fait. L’inversion que le personnage homosexuel met en place le rend objet : « Tu as l’impression d’être en face à un homme dont les traits se sont inversés – le dehors semble rentré au-dedans, comme le moulage en creux d’un buste de Rodin. » (Félix se regardant dans une glace après sa sortie de camps de concentration, dans le roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, pp. 136-137)

 

Et cet objet n’est pas pacifique. C’est un objet mort qui, par l’inversion, entraîne vers la mort : le couteau. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le héros homosexuel s’identifie souvent à un couteau à double face : cf. la pièce Lacenaire (2014) d’Yvan Bregeon et Franck Desmedt, le roman Le Portrait de Dorian Gray (1890) d’Oscar Wilde, la pièce Asseyez-vous sur le canapé, j’aiguise mon couteau (2012) d’Alexandre de Limoges, la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi (avec le poignard dissimulé dans le rat), la pièce Cachafaz (1993) de Copi, le film « Garçon stupide » (2003) de Lionel Baier, la pièce Une Visite inopportune (1992) de Copi (dont le titre initial devait être Le Couteau du rosbif), le film « Knives Out » (2019) de Rian Johnson, le téléfilm « Le Deuxième Couteau » (1985) de Josée Dayan, etc.

 

« J’suis déguisée comme un couteau de boucher. » (Dadou, l’héroïne lesbienne de la pièce Qui aime bien trahit bien ! (2008) de Vincent Delboy) ; « Mimile sortit de la poussette un grand couteau et il l’enfonça dans le cou de la Reine des Hommes. » (Copi, La Cité des Rats (1979), p. 61) ; « Si tu ne veux pas de moi vivant, je vais te tuer pour te posséder mort. Notre amour ne sera que plus exaltant. Où est le couteau du rosbif ? » (Regina Mort s’adressant à Cyrille le héros homo, dans la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi) ; « Je vous échange la vie du rat contre le couteau et le canif. » (la Reine s’adressant au Jésuite, dans la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi) ; « J’ai l’impression d’exister si peu, si mal, comme un second couteau… » (Lacenaire dans la pièce éponyme (2014) de Franck Desmedt et Yvon Martin) ; « Seulement à cette époque-là, et seulement parce que j’étais fatiguée. Je savais exactement comment je m’y prendrais. J’attendrais qu’ils dorment tous les deux, après quoi j’irais dans la cuisine pour aller chercher un couteau – les Sabatier que Petra et toi nous avez offerts seraient assez tranchants. Et ensuite je leur trancherais la gorge, d’abord celle de Tielo, puis celle de Peter. Après, je m’allongerais sur le lit et je dormirais. » (Ute, la femme hétérosexuelle parlant de son mari Tielo et de ses deux enfants Peter et Carsten, dans le roman The Girl On The Stairs, La Fille dans l’escalier (2012) de Louise Welsh, p. 33) ; « Jane [l’héroïne lesbienne] pensait avoir rêvé de Greta, la mère d’Anna, qui reposait sous le plancher du deuxième étage, mais dans son rêve Greta se mélangeait avec des putes d’Alban et la fille assassinée du film ; la façon dont ses yeux s’étaient écarquillés quand le couteau s’était enfoncé. » (p. 79) ; « C’est le couteau de chasse qui avait jadis appartenu au grand-père de Petra et Tielo. Les jumeaux s’étaient battus pour l’avoir à la mort de leur propre père. » (Petra s’adressant à son amante Jane, p. 140) ; « Jane sortit le couteau de sa poche pour le lui planter dans la cuisse jusqu’à la garde. Alba Mann hurla. » (p. 232) ; « La fourchette, c’est la maman. Le couteau, c’est le papa. La fourchette, c’est celle que je préfère. » (Laurent Spielvogel dans son one-man-show Les Bijoux de famille, 2015) ; « Dianne et moi, on était comme McGyver et son couteau. » (Phil, le héros homo à propos de sa sœur jumelle, dans le film « Die Mitter der Welt », « Moi et mon monde » (2016) de Jakob M Erwa) ; « Si le viol, le poison, le poignard, l’incendie, n’ont pas encore brodé de leurs plaisants dessins, le canevas banal de nos piteux destins, c’est que notre âme, hélas !, n’est pas assez hardie. » (c.f. la chanson « Au lecteur » de Mylène Farmer, reprenant Charles Baudelaire) ; « Maintenant, j’ai le couteau dans le dos. » (c.f. la chanson « Comme ça » d’Eddy de Pretto) ; etc.

 

INVERSION Copi 1

v

B.D. "Femme assise" de Copi

B.D. « Femme assise » de Copi


 

Par exemple, dans la comédie musicale « Les Demoiselles de Rochefort » (1967) de Jacques Demy, le personnage à qui il est donné le couteau pour couper le gâteau n’est autre que Subtil Dutrouz, celui qui a découpé auparavant Lola Lola, la prostituée, pour la mettre dans une malle. Dans le film « Vil Romance » (2009) de José Celestino Campusano, Alejandra finit par tuer au couteau de cuisine Raúl, le héros homo qui la menaçait brutalement. Dans le film « The Boys In The Band » (« Les Garçons de la bande », 1970) de William Friedkin, quand Emory dit que ses lèvres lui font mal, Michael lui répond : « Si on met un couteau sous le lit, on n’a plus mal, me paraît-il. » ; et il rajoute « Et si on en met un sous la gorge, ça coupe. » Dans le roman Le Bal des folles (1977) de Copi, le narrateur homosexuel évoque chez les folles homosexuelles « cette hystérie propre aux groupes de travestis, on se gifle pour un mouchoir, on se casse la gueule pour un client (ne vont-ils pas jusqu’à tuer ?). Elles ont toutes des couteaux au cran d’arrêt dans leurs sacs. » (p. 34) ; « Le dernier tango-couteau ! Tu es la fleur empoisonnée de mon ultime sérénade, ma séductrice envenimée. » (Cachafaz s’adressant à son amant Raulito, dans la pièce Cachafaz (1993) de Copi) ; « Il se trouvait un couteau à pain sur le bar. María-José [travesti M to F] se concentra dans le désir de le voir s’enfoncer dans le cœur de Louis du Corbeau. » (cf. la nouvelle « Le Travesti et le Corbeau » (1983) de Copi, p. 38) ; « Je ne savais pas qu’Arthur était une épée à double tranchants. » (Hall parlant d’Arthur son frère homosexuel, dans le roman Harlem Quartet (1978), mis en scène par Élise Vigier en 2018, de James Baldwin) ; « Je me sens comme un rasoir qui n’a pas l’âme à raser. » (c.f. la chanson « Tu me divises en 2 » de Marc Lavoine) ; etc. Dans le film « Jonas » (2018) de Christophe Charrier, Jonas, le héros homosexuel, pénètre dans un hôtel de luxe, L’Arthémis, et le standardiste, Léonard, le prend pour un faux doux, un criminel armé, et préfère lui fouiller son sac : « Je sais pas. Je vérifie que t’aies pas d’arme, de couteau. J’en sais rien. »

 

Bien souvent, l’inversion dans les fictions homosexuelles symbolise une schizophrénie monstrueuse, une séduction diabolique entraînant vers un précipice mortel, une misanthropie : « Je viens d’une planète où on me qualifie comme renversant. » (Frank, le jeune héros homosexuel, dans la pièce Fixing Frank (2011) de Kenneth Hanes) ; « Quand je leur jetais de nouveau un regard, elles [Varia et sa copine] s’étaient transformées en monstre à deux têtes et ricanaient de plus belle, en renversant à tour de rôle leurs chevelures blonde et brune. » (Jason, le héros homosexuel décrivant la vénéneuse Varia Andreïevskaïa dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, pp. 59-60) ; « J’ai peur qu’il naisse anormal, avec la tête de ma mère et le corps d’un animal ! » (Lou en accouchant de son bébé, dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « Je sortirai de ce trou de ta mémoire où tu m’as jeté on ne sait quel jour, trou noir à l’envers de quoi j’ai plongé dans ma nuit la tête en bas. » (Vincent Garbo s’adressant à Carole dans le roman Vincent Garbo (2010) de Quentin Lamotta, p. 79) ; « Faites l’amour, nous la guerre, nos vies à l’envers. » (cf. la chanson « Fuck Them All » de Mylène Farmer) ; « Inverti lui-même, Jonathan Brockett haïssait le monde qui, il le savait, le haïssait en secret. » (Marguerite Radclyffe Hall, The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928), p. 316)

 

Publicité Vice Versa d'Yves Saint Laurent.png

Publicité du parfum Vice Versa d’Yves Saint Laurent.png


 

L’inversion exercée par le protagoniste homosexuel figure un élan fusionnel (avec l’être aimé) violent, un échange fatal de personnalités, un rite de possession qui a tendance à virer au viol et à l’inceste : cf. le film « Strangers On A Train » (« L’Inconnu du Nord-Express », 1951) d’Alfred Hitchcock (avec la théorie du « criss-cross » – transfert de personnalités – de Bruno, le psychopathe homosexuel), la chanson « Épaule tatoo » d’Étienne Daho (« Vice et vice et versa, Suzy dans le vice, versa, da da dap dap. »), le roman Vice et versa (2008) de Fanny Mertz, la chanson « Et vice et versa » des Inconnus, etc. « Je le renverse dans le lit : il m’est livré. Il est à moi. » (le narrateur homosexuel du roman Chambranle (2006) de Jacques Astruc, p. 97) ; « T’imagines ce que c’est, un viol ?? T’imagines pas ?? C’est l’inverse de donner la vie. On vous prend la vie. Un sentiment de mort. » (Léa, la femme violée, dans la pièce Scènes d’été pour jeunes gens en maillot de bain (2011) de Christophe et Stéphane Botti) ; « N’ayez crainte, je n’ai pas l’intention de vous violer, mais seulement de vous interroger. Pour une fois, c’est vous qui fournirez les réponses, je suis le journaliste. » (Cyrille, le héros homosexuel inversant les rôles et les fonctions avec le journaliste, dans la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi) ; « Je lui ai emboîté le pas. Antoine m’a entraîné jusqu’aux toilettes où il m’a brusquement poussé. J’ai demandé : ‘Pourquoi ?’. ‘Tu verras. C’est un secret.’ Alors je me suis avancé sans broncher et Antoine a refermé la porte derrière lui. Et puis là… oh, la, la, la, la, j’en tremble rien qu’à l’écrire mais Antoine qui s’est immobilisé devant moi, m’a plaqué violemment contre le mur, s’est collé à ma poitrine jusqu’à presque m’étouffer, et d’un geste langoureux, il a posé sa bouche contre ma bouche, et tout en se penchant délicatement près de mon oreille, il m’a soufflé : ‘Je t’aime.’ J’ai failli m’évanouir à cet instant. J’étais transporté aux anges, renversé, ébranlé. » (Julien dans le roman Papa a tort (1999) de Frédéric Huet) ; « Je n’avais jamais été jaloux, avec toi, je suis devenu exclusif ! Cet amour-là est trop violent, il fait trop mal. Je croyais que l’amour était quelque chose d’agréable, qui nous grandissait. Mais celui que je ressens pour toi, me fait parfois l’effet inverse, il me détruit ! » (Bryan s’adressant à son amant Kévin dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 417) ; « J’attendais. Dans un autre monde. Le début d’un nouveau monde. Khalid : Omar. Omar : Khalid. » (Omar s’adressant à son amant Khalid, qu’il finira par assassiner, dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 151) ; « Auto-reverse ! Comme mamie ! » (la grand-mère gay friendly de Rodolphe, le héros homo, dans le one-man-show Tout en finesse (2014) de Rodolphe Sand) ; etc.

 

Par exemple, dans la pièce Doris Darling (2012) de Ben Elton, Trudy Hobson, la blonde, se venge de sa rivale lesbienne Doris en se faisant passer d’abord pour sa secrétaire afin ensuite de mettre à exécution un plan machiavélique de vengeance, un putsch.

 

Dans le one-man-show Au sol et en vol (2014) de Jean-Philippe Janssens, Jeanfi, le steward homo, dit que sur la fraterie de quatre enfants dont il fait partie, ils sont deux, sa sœur et lui, à avoir fait un coming out : « Ça fait un beau ratio ! ». Il fait la remarque qu’avec sa frangine, qui a choisi d’être chauffeur routier, de se comporter en mec, de changer les plaquettes de freins de leur père, et lui qui a décidé d’assumer sa féminité, d’être hôtesse de l’air, il a dû y avoir « inversion.
 

Concernant les nombreux liens fictionnels entre le trio homosexualité-inversion-inceste, ils s’expliquent par le fait que le désir homosexuel nie non seulement l’existence de la différence des sexes, mais aussi celle de la différence des générations : les rapports père-fils ou adultes-enfants sont régulièrement inversés et neutralisés dans l’esprit du héros homosexuel : « Cahoté par la vieille voiture à deux roues, la tête renversée, l’enfant voyait couler un trouble ciel d’octobre entre les noires cimes pressées et il criait quand, d’une rive mouvante à l’autre, passait un triangle d’oiseaux. Si quelque courant d’eau vive faisait s’infléchir la route et se décelait par une fraîcheur brusque, sa mère le couvrait de son manteau comme d’une aile noire. » (François Mauriac, Génitrix (1928), pp. 105-106) ; « Tu lis en lui comme dans un livre ouvert à l’envers. » (Félix s’adressant à son frère Victor, dans le roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 177) ; « Ce fut un innocent coup d’œil en arrière qui perdit le fils. L’homme, que le père semblait fuir, lança au fils un baiser aérien, et ce baiser percuta avec une telle violence l’innocence de ses pensées qu’il faillit tomber à la renverse ; mais le fourmillement délicieux que cette collision déclencha le laissa sur sa faim. » (le narrateur homosexuel de la nouvelle « À l’ombre des bébés » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 30) ; « Ce matin-là, j’étais avec mon père. Je l’accompagnais. Il ne pouvait venir seul. Il était l’enfant. J’étais l’adulte. » (Omar, le héros homosexuel du roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 39) ; « Que signifiait le baiser qui l’avait tant troublé : défi, ou mépris ? L’homme les avait-il pris, son père et lui, pour des invertis ? » (le narrateur de la nouvelle « À l’ombre des bébés » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 31) ; « Si t’es un bon papa, alors tu fais qu’est-ce que je veux… » (le jeune enfant s’adressant à son père, dans la nouvelle « L’Histoire qui finit mal » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 5) Par exemple, dans la chanson « Lisa tu étais si petite » de Faby, il est question d’homosexualité et « des enfants qui grandissent plus vite que les parents ». Cette inversion générationnelle, s’ajoutant à l’inversion des sexes par l’homosexualité, fait des dégâts. Par exemple, dans le film « Sils Maria » (2014) d’Olivier Assayas, Maria, actrice qui interprétait le rôle de Sigrid, une gamine qui menait son amante plus âgée Helena au suicide, doit rentrer vingt ans après dans la peau d’Helena pour rejouer la même pièce. Elle ne vit pas bien cette inversion des rôles, qui la met face à face avec la cruelle réalité de sa vieillesse. Dans la pièce Hétéro (2014) de Denis Lachaud nous est dépeint un monde sans différence des sexes, où la différence des générations s’est substituée à la différence des sexes à travers le clonage. L’être humain y est mesuré comme un cheval : il doit correspondre exactement à l’idéal physique des eugénistes homosexuels, obnubilés par la « pureté » et le « pedigree » des couples homos qu’ils veulent former à tous prix pour assurer leur descendance. Les rapports à la fois homosexuels et incestueux entre les personnages conduisent ces derniers à la mort.

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 
 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

a) L’inversion comme homosexualité :

Photo Trois Scenarii de Man Ray

Photo Trois Scenarii de Man Ray


 

Le monde homosexuel réel regorge de références à l’inversion : je vous renvoie par exemple à l’essai Recto/Verso (2007) de Gaël-Laurent Tilium (où l’auteur parle de sa vie homosexuelle), à l’autobiographie Je me retrournerai souvent (1990) de Dominique Arbanau, au smoking masculin pour femmes qu’a lancé le couturier homosexuel Yves Saint-Laurent, ou encore aux clichés de Benjamin Fondane Trois Scénarii (1928) par Man Ray. Par ailleurs, la revue homosexuelle Inversions fondée en novembre 1924 est devenue ensuite L’Amitié. Le cinéaste français homosexuel Paul Vecchiali crée sa propre société : Diagonales. Rien que le nom du groupe fétiche de la communauté gay, ABBA, suggère l’inversion et la symétrie axiale.

 

Photo de Claude Cahun

Photo de Claude Cahun


 

Il ne faut pas perdre de vue qu’avant de se faire appeler « les homosexuels », les personnes homosexuelles portaient le nom d’« invertis » (le terme « inversion » fut créé par Charcot en 1889). Par ailleurs, il n’est pas anodin que, dans la sphère publique, croiser les jambes, pour un homme, puisse parfois être perçu comme un signe d’efféminement voire d’homosexualité (suspicion qui, il y a encore cinquante ans, n’existait pas).

 

Jean-Paul Gaultier

Jean-Paul Gaultier


 

Socialement, l’inversion est souvent synonyme de conversion à l’homosexualité, de penchants inversement naturels. On retrouve l’idée d’inversion dans les expressions populaires telles que « virer sa cuti » ou « changer de bord/trottoir » concernant l’homosexualité. « Henri III disait ‘Il faut savoir tourner le badge’. » (le chanteur Nicolas Bacchus) ; « Le romantisme français a été fasciné par le travestissement et l’inversion – Mademoiselle de Maupin, de Gautier, Sarrazine et La Fille aux yeux d’or de Balzac. Avec Seraphitus-Seraphita celui-ci reprend le thème swedenborgien de l’androgyne comme image de l’être parfait, de l’être angélique. » (cf. l’article « Monsieur Vénus et l’ange de Sodome : L’androgyne au temps de Gustave Moreau » de Françoise Cachin, dans l’essai Bisexualité et différence des sexes (1973), p. 87) ; « Depuis petite, j’ai la passion d’inverser, juste pour voir. » (Virginie Despentes, King Kong Théorie (2006), p. 136) ; etc. Par exemple, dans le documentaire « Due Volte Genitori » (2008) de Claudio Cipelleti, il est question, quand on fait son coming out, de « se trouver de l’autre côté ». Dans le one-woman-show Mâle Matériau (2014) d’Isabelle Côte Willems, la narratrice transgenre F to M se propose de « passer d’un camp à l’autre ». Dans le documentaire « Les Homophiles » (1971) de Rudolph Menthonnex et Jean-Pierre Goretta, un témoin anonyme homo français déclare qu’il s’est téléporté « dans le monde d’en face ».

 

Film "Poker Face" de Becky Lane

Film « Poker Face » de Becky Lane


 
 

c) La confusion homosexuelle entre Révolution et Inversion :

J’ai souvent remarqué parmi mes amis et dans ma propre vie, que les personnes homosexuelles s’imaginent souvent que la révolution, c’est l’inversion ; qu’il suffit de retourner la carte du mal pour le faire disparaître ; qu’il suffit de se retourner pour conquérir. Par exemple, quand j’étais en collège, je me souviens que je trouvais très esthétique de me virevolter théâtralement pour styliser mon mouvement de tête (comme si mes cheveux allaient suivre le mouvement ralenti et impeccable des brushing de mes actrices préférées : Jaclyn Smith en Kelly Garreth dans la série Drôles de Dames, par exemple)… Cette comédie m’a d’ailleurs valu les railleries et les imitations de mes camarades de classe, qui m’appelaient par mon prénom en plein cours, exprès pour que je me tourne vers eux et qu’ils puissent se moquer de moi. Dans mon esprit, l’esthétique du basculement se voulait pourtant triomphante.

 

Si l’on regarde bien, on peut constater que l’inversion est une technique iconographique très employée par les artistes homosexuels. Par exemple, Marcel Duchamp, en 1950, se définit comme une « Prima Donna à l’envers ». Yves Saint Laurent est le premier couturier à faire porter des smokings aux femmes. Je pense aussi aux Reversals (1979) d’Andy Warhol, ces compositions existantes reprises en négatif.

 

Dans l’esprit de beaucoup de sujets homosexuels, la révolution est réduite puis confondue avec l’inversion. Ils font du paradoxe ou de l’inversion le sommet de la destruction du mal, la Voie Royale de la rédemption. L’alliance des contraires, technique rhétorique très appréciée des écrivains bobos homosexuels et des théâtreux post-modernes queer, repose en effet sur l’inversion (cf. je vous renvoie à la partie « Paradoxes » du code « Déni » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels) : cf. l’essai L’inversion de la question homosexuelle (2005) d’Éric Fassin, etc. Ils nous sortent des phrases zaziesques qui ne veulent rien dire, mais qui « sonnent bien » : « Des idées plein la tête, même dans le sexe, des idées plein le sexe. » (cf. la pièce Mon cœur avec un E à la fin (2011) de Jérémy Patinier, pp. 18-19) Par exemple, l’essayiste Lionel Souquet défend « un mentir vrai », soi-disant « ravageur et révolutionnaire ».

 

À leurs yeux, l’inversion agit comme une prestidigitation épatante, un tour de passe-passe extraordinaire, une hilarité corrosive et éclatante. « L’inversion est une déviation du cours naturel des choses. Mais souvent cette déviation oblige l’individu à agir d’une manière plus noble que ceux qui sont nés pour tout bêtement consommer les fruits de la terre. » (Havelock Ellis, L’Inversion sexuelle (1909), cité dans l’essai L’Homosexualité de Platon à Foucault (2005) de Daniel Borillo et Dominique Colas, p. 374) Chez le dramaturge homosexuel argentin Copi, notamment, elle représente une nouvelle cosmogonie (ex : dans le roman La Cité des Rats (1979), ce sont les dauphins les méchants, et les requins les gentils), elle figure la puissance révolutionnaire de l’« Art » en prenant l’aspect décalé et surréaliste de l’animal du Rat. Par exemple, dans son roman La Cité des Rats, l’entrée de la Cité est signalée par un écriteau où sont marquées en caractères traglodites les lettres « ARTS » (p. 140). Dans la pièce Le Frigo (1983), le Rat est l’allégorie de l’art d’inversion, de la schizophrénie en d’autres termes, puisque ce personnage est la voix-marionnette qui double le héros travesti « L. » : « Est-ce que tu sais qu’est-ce que c’est l’art, au moins ? Hé bien, c’est ça l’art, mais on ne prononce pas ‘rat’, on prononce ‘art’. » (« L. » à son Rat)

 

L’inversion mise en place par les personnes homosexuelles se veut d’abord un jeu humoristique, corsé par un vernis de militance, d’originalité et de créativité : en effet, les artistes homosexuels prétendent « bousculer les idées reçues en inversant les clichés ». Mais bon… leur victoire se joue davantage sur le terrain des images que sur celui du Réel. Par exemple, dans la pièce Scènes d’été pour jeunes gens en maillot de bain (2011) de Christophe et Stéphane Botti, Lennon, le gros « hétéro », fait peu à peu son « coming out », tandis que Martin, sur qui pèse pourtant une forte présomption d’homosexualité, s’annonce « hétéro ». Waou… quels superbes « surprise » et pied de nez aux « conventions » du genre…

 
 

d) L’inversion comme technique du viol :

Si au départ l’inversion fait rire (d’un rire bien mécanique), elle traduit sur la durée un glaçant désir d’être objet, une misanthropie, un esthétisme du désenchantement « banal et optimiste » (du genre « La vie ne vaut rien, et rien ne vaut la vie… ») : « Les rats renvoient à l’envers des humains. » (Copi dans la préface de son roman La Cité des Rats (1979), p. 11) ; « Je m’échine à expliquer aux autres, à ceux qui n’en ont rien à foutre, qui me tapent sur l’épaule et qui se marrent, à quel point ce monde est à l’envers. » (Mireille Best, Camille en octobre (1988), pp. 206-207)

 

L’inversion mise en œuvre par les personnes homosexuelles (en art mais aussi en identité et en amour) est en réalité une opposition faussement révolutionnaire, souvent complètement conformiste et violente dans le copiage de l’extrême inverse de « l’ennemi » choisi : « Si elle avait pu, je pense qu’elle n’aurait pas eu d’enfant non plus, donc j’avais quand même un modèle féminin, enfin de mère, qui était un peu atypique ; tout en étant, alors sur le plan esthétique, visuel et autres une femme des plus féminines par ailleurs : très attachée à son apparence, changeant de coupe de cheveux et de teinture et de je ne sais quoi d’autre, quasiment tous les mois, un jour blonde, un jour brune, un jour rousse. Je n’ai jamais compris quelle était sa vraie couleur de cheveux (rires), toujours en tailleur, ou avec de belles chaussures à talons, intéressée par sa silhouette, avec un tas de produits et de choses et très maquillées, etc. Tout l’inverse de moi, on va dire. » (Lidwine, femme lesbienne de 50 ans, dans l’essai Se dire lesbienne : Vie de couple, sexualité, représentation de soi(2010) de Natacha Chetcuti, p. 65)

 

Il y a dans l’« anti » et dans l’inversion de principe un mimétisme et un attachement inconscient à ce que l’on dit combattre ou imiter dans l’extrême. Dès qu’on s’oppose par principe et non librement, on tombe alors sur la bêtise de nos injonctions paradoxales du type : « Il est interdit d’interdire ! ». « Ce que le public te reproche, cultive-le, c’est toi. » (Jean Cocteau, Le Rappel à l’ordre (1926), cité dans le Magazine littéraire, n°423, septembre 2003, p. 55)

 

C’est alors que certains sujets homosexuels, à force de sacraliser l’inversion, basculent dans la violence et la schizophrénie. Par exemple, dans sa biographie sur Jean Genet Saint Genet (1952), Jean-Paul Sartre évoque à juste titre « cette inversion généralisée qui caractérise le mal » (p. 131). Le propre de l’individu psychotique, c’est d’inverser les choses, de cacher et de mentir sincèrement, de « faire éponge » avec tout ce qui l’entoure et de le diviser, car il ne se distingue pas mentalement du monde alentour : « Dans une psychose, les transformations ‘en contraire’ sont très fréquentes, le désir de battre devient envie d’être battu, le désir de dévorer devient la peur d’être dévoré, le plaisir de regarder du schizophrène se transforme en peur d’être épié (c’est la direction de la pulsion qui est transformée et aucunement la représentation de l’objet). L’exhibitionnisme lui-même peut nous proposer une solution acceptable, car il y a sans doute dans le travesti l’identification avec l’objet qu’on aimerait regarder, satisfaisant ainsi d’une façon narcissique un voyeurisme ‘retourné’. » (Docteur Hans Werner cité dans l’essai Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970) de Jean-Louis Chardans, p. 306)

 

En suivant la logique de l’inversion identitaire et amoureuse, il arrive que les personnes homosexuelles s’identifient vraiment à un couteau à double face : « Le côté ‘face’ de ma vie me prend la tête. » (Gaël-Laurent Tilium, Recto/Verso (2007), p. 11) ; « Barbara que vous voyez là assise, c’est un peu comme un couteau à double face. Ici aiguisé, ici aiguisé. Barbara telle que vous la voyez là, a un côté femme et un côté… Barbara est une femme sophistiquée. » (un témoin décrivant l’homme transsexuel M to F Barbara dans le documentaire « Woubi Chéri » (1998) de Philip Brooks et Laurent Bocahut) ; « Quand on écrit, on imagine le temps de telle action, comme on prend le couteau. » (le dramaturge argentin Copi lors de son entretien avec Michel Cressole, « Copi : Le Théâtre exaltant », en 1983) ; etc. Miss Knife, par exemple, est un personnage travesti créé par Olivier Py. Lacenaire, dans son journal, se définit comme un couteau.

 

L’inversion, qui, si elle avait été connectée au Réel, aurait pu être idéalement subversion, conversion et guérison, se mute en perversion (dans le sens psychanalytique du terme, à savoir « non-contrôle des pulsions »), en diversion, en passerelle honteuse entre homosexualité et hétérosexualité ou entre homosexualité et homophobie, en « Pont (menaçant) de la Bisexualité », en passage brutal de la vie à la mort, de l’amour au viol : « Comment passe-t-on d’une rive à l’autre ? Comment se fait-il que le désir puisse défier et même provoquer la mort ? » (cf. l’article « Matan A Una Marica » (1985) de Néstor Perlongher, dans Prosa Plebeya (1997), p. 35)

 

D’ailleurs, l’Histoire humaine montre bien que la défense de l’inversion a toujours eu une double facette tragi-comique pour la communauté homosexuelle : ceux qui ont défendu l’inversion homosexuelle sont aussi ceux qui, peu de temps après, l’ont condamnée et ont persécuté la soi-disant « espèce homosexuelle invertie ». Rappelons qu’au début du XXe siècle, l’inversion a été un argument scientifique homosexuel ET homophobe (logique puisque le désir homosexuel est intrinsèquement homophobe : il est pour et contre lui-même). Elle renvoie à la théorie uraniste et fin-dix-neuvièmiste du « Troisième Sexe » (= l’âme d’une femme dans un corps d’homme, ou bien l’âme d’un homme dans un corps de femme), à la croyance à la fois pro-gay et anti-homo du « corps homosexuel ». Par exemple, dans son essai (retiré de la vente) 700 millions de GEIS (2010) – en apparence scientifique (mais en réalité très homophobe ! –, Chekib Tijani défend l’existence d’une espèce homosexuelle clairement identifiable et détachée du reste de l’Humanité : le « Genre Endogène Inversé » (= GEI). « Quand il y a non-concordance entre sexe anatomique et sexe psychologique au sein d’un même individu, il y a inversion identitaire. Inversion parce que sexe psychologique et sexe anatomique sont l’inverse l’un de l’autre. » (p. 13) Il donne des conseils « pédagogiques » et « psychiatriques » pour que l’épidémie du GEI ne se développe pas et ne conduise pas le monde à sa perte : « Imaginons quelques instants le chaos dans lequel plongerait l’humanité si la moitié féminine de la population du monde se refusait à la moitié masculine. Ne serait-ce pas là un désordre fondamental pour la population masculine du monde entier ? C’est un tel désordre que vit la population GEI face à la population hétérosexuelle qui se refuse à elle. » (idem, p. 68) ; « Il importe de mobiliser tous les parents d’enfants en bas âge dans le monde sur la nécessité et les moyens de prévenir l’inversion de genre. » (idem, p. 78)

 

À la base, l’inversion homosexuelle semblait se réduire à une banale et poétique affaire de subjectivité culturelle, à la non-correspondance à l’image sexuée de son genre social. Elle devait être (à en croire les militants du Gender et de la Queer Theory) uniquement une question de paraître, donc relative et peu condamnable. En réalité, comme il s’agit d’un jeu de rôles interchangeables, on voit que c’est plus qu’une affaire de paraître ou de « genres culturels » contextuels : l’inversion concerne au fond la relation homosexuelle en elle-même, les actes homosexuels et les rapports de force (de soumission et de domination) qui se jouent au sein du couple homosexuel réel. Par exemple, dans son Journal (1889-1939), André Gide définit l’homme inverti comme celui qui « dans la comédie de l’amour, assume le rôle d’une femme et désire être possédé » (p. 671). La pratique sensuelle homosexuelle encourage au bout d’un moment les personnes homos à être auto-reverse (passive et active), à fusionner identitairement avec leur(s) amant(s), à violer et à être violées : « Je me dis – romanesque ! – que je suis un peu métis. Mes ancêtres auraient-ils jeté quelque semence de blanc dans le ventre d’une femme noire, ou l’inverse peut-être. » (Hugues Pouyé dans le site Les Toiles roses en 2009) ; « Dans le monde des homosexuels, les sodomistes, eux, sont légions, et pas forcément invertis. Mais cette séparation n’est en réalité qu’un alibi issu d’un cerveau intellectuel, puisque, pratiquement, les pédérastes soi-disant moraux ne manquent pas, la plupart du temps, de passer à la sodomie. » (Jean-Luc, 27 ans, homosexuel, dans l’essaiHistoire et anthologie de l’homosexualité (1970) de Jean-Louis Chardans, p. 93) ; etc.

 

Le plus paradoxal dans l’inversion homosexuelle, c’est qu’elle est à la fois l’instrument du viol et le masque de ce dernier. Elle illustre le viol ET l’indifférence au viol : « Il suffisait, je le savais, d’un rien, d’un geste, d’une sensation, pour que le miroir bascule et que l’envers du décor rempli d’abîmes et de dangers disparaisse. » (Berthrand Nguyen Matoko face à la proposition d’un poste de prostitué, dans son autobiographie Le Flamant noir (2004), p. 117)

 
 

Pour accéder au menu de tous les codes, cliquer ici.

 

Code n°100 – Jardins synthétiques (sous-code : Femme végétale)

jardins synth

Jardins synthétiques

 

NOTICE EXPLICATIVE :

 

Côté Jardin

 

François Ozon

François Ozon


 

Le désir homosexuel ayant fui la différence des sexes et donc le roc du Réel humain, entraîne ceux qui s’y adonnent ou y identifient dans une forêt (= métaphore de la sexualité) qui a tout, en apparence du jardin classique rêvé. Au départ, il ressemble même à un joli cocon incestuel/incestueux, à un décor scintillant de fleurs et de feuilles cousues main par les photographes Pierre et Gilles. Mais peu à peu, cet espace vert montre son vrai visage de Jardin d’Éden inversé, de parc en papier mâché, de scène du péché originel (= le viol entre l’homme et la femme, ou le viol homosexuel homophobe.
 

Film "The Wizard Of Oz" (1939) de Victor Flemming

Film « The Wizard Of Oz » (1939) de Victor Flemming


 
 

N.B. : Je vous renvoie aux codes « Animaux empaillés », « Fleurs », « Un Petit Poisson, Un Petit Oiseau », « Chevauchement de la fiction sur la Réalité », « Planeur », « Focalisation sur le péché », « Maquillage », « Homosexuels psychorigides », « Femme et homme en statues de cire », « Plus que naturel », « Médecines parallèles », « Frankenstein », « Vierge », « Désert », « Solitude », « Femme allongée », « Milieu homosexuel paradisiaque », « Milieu homosexuel infernal », « Homosexuel homophobe », « Eau », « Sirène », « Ennemi de la Nature », « Homosexualité noire et glorieuse », « Aube », « S’homosexualiser par le matriarcat », « Ville », « Se prendre pour Dieu », « Bobo », « Innocence », « Fresques historiques », « Couple homosexuel enfermé dans un cinéma », et « Femme vierge se faisant violer un soir de carnaval ou d’été à l’orée d’un bois », dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels.
 
 

Pour accéder au menu de tous les codes, cliquer ici.

 

 

FICTION

 

a) Le joli jardin d’enfant :

Vidéo-clip de la chanson "Barbie Girl" d'Aqua

Vidéo-clip de la chanson « Barbie Girl » d’Aqua


 

Fréquemment, dans les fictions homo-érotiques, il est question d’un jardin ou d’une forêt où le héros homosexuel se trouve. Un jardin enchanté : cf. le film « The Garden » (1990) de Derek Jarman, le roman Archaos ou le Jardin étincelant (1975) de Christiane Rochefort, le film « Pink Narcissus » (1971) de James Bidgood, le film « The Hanging Garden » (« Le Jardin suspendu », 1997) de Thom Fitzgerald, le roman Le Jardin des chimères (1921) de Marguerite Yourcenar, le roman La Busca Del Jardín (1977) d’Héctor Bianciotti, le film « Les Enfants du Paradis » (1945) de Marcel Carné, le film « The Garden Of Eden » (1928) de Lewis Milestone, la chanson « L’Alizé » d’Alizée, la chanson « Paradis inanimé » de Mylène Farmer, le roman The Rubyfruit Jungle (1973) de Rita Mae Brown, le film « Juste une question d’amour » (2000) de Christian Faure (avec la jardinerie de Cédric), le film « Les Lèvres rouges » (1971) d’Harry Kümel (avec la serre), le film « The Pleasure Garden » (1953) et le film « The Gardener Of Eden » (1981) de James Broughton, le film « Jubilé » (1978) de Derek Jarman (avec le jardinier homosexuel), le film « Le Jardin des délices » (1967) de Silvano Agosti, la chanson « Le Jardinier qui boite » de Charles Trénet, le film « Minuit dans le jardin du bien et du mal » (1997) de Clint Eastwood, le roman Les Dix Gros Blancs (2005) d’Emmanuel Pierrat (avec Juan le jardinier homo), le film « Sotvoreniye Adama » (« La Côte d’Adam », 1993) de Yuri Pavlov, le film « El Jardín Secreto » (1984) de Carlos Suárez, le film « Más Allá Del Jardín » (1997) de Pedro Olea, le film « Proteus » (2003) de Jack Lewis et John Greyson (avec le botaniste), le film « Je t’aime toi » (2004) d’Olga Stolpovskay et Dmitry Troitsky, le roman Aux jardins des acacias (2014) de Marie-Claire Blais, le film « Tomboy » (2011) de Céline Sciamma (avec la forêt comme lieu d’asexuation), le film « Alice au pays des merveilles » (2010) de Tim Burton, le film « Chloé » (2009) d’Atom Egoyan (avec le jardin d’Allan), le film « Chéri » (2009) de Stephen Frears, le film « Homme au bain » (2010) de Christophe Honoré (avec les petits oiseaux en pleine ville de New York), le film « Le Fil » (2010) de Mehdi Ben Attia (avec le fantasme de Bilal, le bel ouvrier-jardinier en train de travailler dans le jardin, et regardé avec envie par le colon Malik), le film « Autoportrait aux trois filles » (2009) de Nicolas Pleskof (avec les fondus enchaînés d’objet ou de lampe électrique à des images de plantes, du soleil), le film « Big Eden » (2001) de Thomas Bezucha, le vidéo-clip « Only Gay In The World » de Ryan James Yezak (avec un jardin des origines version gay), la pièce Copains navrants (2011) de Patrick Hernandez (avec les fruits en plastique dans l’appartement de Vivi, l’un des héros homosexuels), le film « Friendly Persuasion » (« La Loi du Seigneur », 1956) de William Wyler (Jean Birdwell est pépiniériste), La pièce Jardins secrets (2019) de Béatrice Collas, etc.
 

Film "Make A Wish" de Cherien Dabis

Film « Make A Wish » de Cherien Dabis


 

Ce jardin apparaît comme une image d’Épinal figée, une vision extatique irréelle paradisiaque, une réminiscence d’une enfance idéalisée, d’un état intra-utérin fusionnel avec la mère (cinématographique), une rêverie édénique d’un « amour » homosexuel merveilleux, un décor de théâtre ou de cinéma. « Laisse-moi m’envoler vers un autre Jardin d’Éden. » (Benji s’adressant à son amant Maxence, dans la comédie musicale Sauna (2011) de Nicolas Guilleminot) ; « Nous étions seuls au monde. La forêt nous avait éloignés de tout et, plus ou moins, libérés de tout. Nous étions nus. Nous avions enlevé nos vêtements rapidement. » (Khalid et Omar, les deux amants du roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 137) ; « Melocotón et boules d’or, deux gosses dans un jardin. » (cf. la chanson « Melocotón » de Colette Maniot) ; etc.
 

Film "Amnésie- L'Énigme-James-Brighton" de Denis Langlois

Film « Amnésie- L’Énigme James Brighton » de Denis Langlois


 

Par exemple, dans le roman Michael Tolliver est vivant (2007) d’Armistead Maupin, le héros est jardinier et patron d’une pépinière. Dans la pièce La Famille est dans le pré (2014) de Franck Le Hen, Louis, l’amant-jardinier sexy, est comparé à un « buisson qui court » par Tom, son futur amant. Dans la pièce L’Héritage de la Femme-Araignée (2007) de Christophe et Stéphane Botti, Audric a le pouvoir de créer des fleurs et s’intéresse à la botanique. Dans le film « Bug » (2003) d’Arnault Labaronne, la forêt d’Aurore est réduite à un décor de jeux vidéo. Dans le film « Métamorphoses » (2014) de Christophe Honoré, la Nature est réenchantée par les mythes grecs (peu réputés pour leur douceur…). Dans le film « Chloé » (2009) d’Atom Egoyan, Chloé, l’héroïne lesbienne, adore les jardins artificiels. Les premières images du film « Nuits d’ivresse printanière » (2009) de Lou Ye sont des nénuphars dans des bocaux. Dans son roman La Cité des rats (1979), Copi a construit une forêt tropicale aux dimensions disproportionnées puisqu’elle est regardée par des rats bisexuels voyant « des cerises grosses comme des pastèques » (p. 132). Dans le film « Morrer Como Um Homen » (« Mourir comme un homme », 2009) de João Pedro Rodrigues, Irène et Tonia, les deux hommes transsexuels M to F, se retrouvent dans une serre, un jardin synthétique. Dans le film « Temps de chien » (2011) de Viva Delorme, une jeune paysagiste lesbienne s’occupant des espaces verts d’une ville trouve un chien abandonné dans la forêt où elle travaille. Dans le film « Les Amitiés particulières » (1964) de Jean Delannoy, Georges et Alexandre s’enferment dans une serre pour y vivre leur amour pédophile interdit. Dans le film « Vita et Virginia » (2019) de Chanya Button, à plusieurs reprises, les amantes Virginia Woolf et Vita Sackville-West se retrouvent dans une serre.
 

Le plus souvent, le jardin des fictions traitant d’homosexualité est une composition, une reconstitution humaine. Il s’agit d’un jardin synthétique, artificiel : « Je déteste la campagne. Je n’apprécie la nature que dans les jardins des villes. » (Dominique, le héros homosexuel du roman Les Julottes (2001) de Françoise Dorin, p. 67) ; « Je viens de l’autre côté du miroir, […] du côté du faux jardin. » (la voix narrative de la pièce musicale Arthur Rimbaud ne s’était pas trompée (2008) de Bruno Bisaro) ; etc.
 

Il dit la vanité de l’orgueil humain. D’ailleurs, il arrive que le héros homosexuel se prenne pour un arbre ou une forêt, cherche à devenir l’androgyne ou Dieu : « Élève-toi avant que les chênes ne t’étouffent. […] Toi, tu n’es qu’un arbre banal. » (Négoce, le héros homosexuel de la pièce Hétéro (2014) de Denis Lachaud) ; « Le vieil ami Tarzan a tout juste fini de se construire un enfant avec un bon tronc d’arbre, des lianes, un singe et des feuilles en matière plastique collées ensemble une à une. » (Copi, Un Livre blanc (2002), p. 102) ; etc. Mais cela le fait en réalité devenir objet. Par exemple, dans le film « In & Out » (1997) de Frank Oz, Cameron Drake, l’acteur hétéro jouant au cinéma le rôle d’un gay, est décrit comme un « nain de jardin ».
 

B.D. Le Livre blanc de Copi

B.D. Le Livre blanc de Copi


 

Le jardin homosexuel fictionnel est souvent figuré par la métaphore asexuée et hyperféminisée de la jeune fille en fleur, de la Mère-Nature narcissique, allongée et suspendue entre Ciel et marécage, adoptant une posture alanguie et mortuaire qui la rend immortelle : cf. le tableau Ophélie (1852) de John Everett Millais, le poème « Ophélie » (1891) d’Arthur Rimbaud, le film « Hamlet » (1990) de Franco Zeffirelli, la chanson « Ophélie » de Dave, les toiles d’Ophélie de Gustave Moreau, les toiles Reproches d’Hamlet à Ophélie, Le Chant et la folie d’Ophélie et Le Suicide d’Ophélie (entre 1824 et 1859) d’Eugène Delacroix, etc.
 

Olympia Dukakis dans la série Chroniques de San Francisco d'Armistead Maupin

Olympia Dukakis dans la série Les Chroniques de San Francisco d’Armistead Maupin


 

La (vieille) jardinière apparaît très fréquemment dans les créations homosexuelles : cf. le film « Drôle de Félix » (1999) d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau, le film « 200 American » (2003) de Richard Lemay, la série Clara Sheller (2005) de Renaud Bertrand (avec la mère de JP, le héros gay, dans son jardin), le téléfilm « Sa Raison d’être » (2008) de Renaud Bertrand (avec le personnage d’Hélène), le roman Le Cœur éclaté (1989) de Michel Tremblay (avec Rose, la « belle-mère » de Jean-Marc), le one-man-show Comme son nom l’indique (2008) de Laurent Lafitte (avec la tatie du héros homosexuel), la pièce Big Shoot (2008) de Koffi Kwahulé, le film « Sancharram » (2004) de Licy J. Pullappally (avec la grand-mère d’une des héroïnes lesbiennes, devinant, dans son jardin, l’homosexualité de sa petite-fille), le film « And Then Came Summer » (« Et quand vient l’été », 2000) de Jeff London (avec la tante qui jardine), le film « Chéri » (2009) de Stephen Frears, etc.
 

« Ma mère prenait du temps pour jardiner, alors que notre jardin n’était qu’un petit carré d’herbe à peine plus grand qu’un tapis. » (Anamika, l’héroïne lesbienne du roman Babyji (2005) d’Abha Dawesar, p. 32) ; « Nos maris ont beaucoup de travail… et nous avons beaucoup de jardins. » (Marianne s’adressant à Irène dans la pièce Perthus (2009) de Jean-Marie Besset) ; « Derrière lui [Antoine] , Eva souriait, magnifique dans une robe Fendi en mousseline imprimée de motifs floraux. » (Antoine dans le roman Les Nettoyeurs (2006) de Vincent Petitet, p. 195) ; « Les fleurs aussi c’est essentiel. » (Catherine dans le film « Nés en 68 » (2008) d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau) ; « Ma mère est allée s’enterrer encore vivante, un bouquet de fleurs entre les dents. » (Jeanne dans la pièce La Journée d’une rêveuse (1968) de Copi) ; « J’vais au jardin préparer les plantes pour le cimetière. » (Marcelle, la mère de la pièce Frères du bled (2010) de Christophe Botti) ; « La rose du matin est éclose à midi. » (Suzanne, la mère, dans le film « Potiche » (2010) de François Ozon) ; « Démerde-toi pour te réincarner en fleur, dans un champ vert et bleu. » (Vincent Garbo s’adressant à Carole, dans le roman Vincent Garbo (2010) de Quentin Lamotta, p. 89) ; « Dans toute femme, il y a une Ève malveillante qui sommeille. » (Rodin, le héros homosexuel de la série Joséphine Ange-gardien (1999) de Nicolas Cuche, épisode 8 « Une Famille pour Noël ») ; « C’est mal fichu, une fille. Il manque l’essentiel ! […]C’est pas drôle d’être homo. Y’en a marre, je deviens hétéro. Comment ça marche, une fille ? Ça mange quoi ? Ça boit quoi ? Faut arroser combien de fois par jour ? » (Fabien Tucci, homosexuel, dans son one-man-show Fabien Tucci fait son coming-outch, 2015) ; etc.
 

Par exemple, dans le roman Le Cœur éclaté (1989) de Michel Tremblay, Catherine S. Burroughs est la femme végétale, adepte des fleurs. D’ailleurs, sa copine Muriel est fleuriste de métier. Dans la pièce Un Mariage follement gai ! (2008) de Thierry Dgim, « Chantal » est le nom de la fleur à qui Sébastien, le héros homo, parle, comme si elle était une personne à part entière. Dans son roman Michael Tolliver est vivant (2007) d’Armistead Maupin, Michael, le héros homosexuel, voit en sa mère une fleuriste, une forêt moderniste à elle seule : « J’avais repensé à l’amour de maman pour les hortensias. […] Maman était une authentique magicienne de l’hortensia. » (p. 109) Dans le roman At Swim, Two Boys (Deux garçons, la mer, 2001) de Jamie O’Neill, la Tante Ève est obsédée par son idée d’organiser une garden party. On peut véritablement parler de pouvoir hypnotique de cette mère végétale, car au moment où Ben, son copain, lui reproche « d’attribuer beaucoup de pouvoirs à sa mère », ce dernier lui répond avec désinvolture « Vraiment ? ’, les yeux rivés sur le plafond fleuri » (idem, p. 153).
 

Bien plus souvent qu’on ne le croit, les créateurs homosexuels livrent la femme au végétal, à l’inconscient, à l’inhumain, au minéral, à l’insensible : cf. la chanson « Paradis inanimé » de Mylène Farmer, le film « La Fille aux jacinthes » (1955) d’Hasse Ekman, le roman À l’ombre des jeunes filles en fleur (1919) de Marcel Proust, le roman Notre-Dame des fleurs (1944) de Jean Genet, la chanson « The Rose » de Bette Midler, la chanson « La Flor De Mi Secreto » (« La Fleur de mon secret », 1995) de Pedro Almodóvar, la pièce Happy Birthday Daddy (2007) de Christophe Averlan (avec la figure de la mère et ses fleurs coupées), le vidéo-clip de la chanson « Gourmandises » d’Alizée, le roman Gaieté parisienne (1996) de Benoît Duteurtre (avec Cléopâtre, la fleuriste, ainsi que Marianne), le film « Les Amours imaginaires » (2010) de Xavier Dolan (avec Marie, la femme végétale), le film « Love Is Strange » (2014) d’Ira Sachs (avec Eugenia arrangeant les fleurs du jour du mariage de Ben et George), etc.
 

Il existe une confluence entre la femme végétale et la femme-objet. Les deux sont déshumanisées et désincarnées. Par exemple, dans la pièce Le Fils du comique (2013) de Pierre Palmade, Benjamin s’adressant à son amant Pierre à propos de leur projet de mère-porteuse avec Isabelle (« Faire un enfant, ça fait plus hétéro avec l’actrice. »), se compare comme par hasard à une fleur (le cactus) et Pierre lui répond qu’il a cueilli Isabelle comme une fleur : « Les actrices aussi ont le droit de faire des enfants. » Dans le roman La Nuit des princes charmants (1995) de Michel Tremblay, le narrateur homosexuel observant le public de l’Opéra de Montréal, décrit les femmes-objet soumises comme « des jeunes filles à la remorque de leurs parents, poncées, étrillées, enrégimentées dans l’opéra par des mères qui avaient elles aussi été des fleurs de tapis, jadis, mais qui avaient appris à les fouler avec le temps » (p. 43). Dans le film « L’Objet de mon affection » (1998) de Nicholas Hytner, George, le héros homosexuel, voit toujours dans le nez des filles et des femmes, une tulipe. Dans la pièce L’Héritage était-il sous la jupe de papa ? (2015) de Laurence Briata et Nicolas Ronceux, la belle-mère cachée de Nicolas, le héros homosexuel, se prénomme Rose.
 
 

b) Le jardin des supplices :

En réalité, le jardin homosexuel est le paradis de l’artifice anti-écologique, le théâtre du péché, du viol, de l’inceste, du meurtre homophobe, du cauchemar qu’est l’éloignement du Réel : cf. le film « Navidad » (2009) de Sebastian Lelio (avec Alicia, l’héroïne lesbienne abandonnée, trouvée dans une serre), le film « Les Filles du botaniste » (2006) de Daï Sijie (avec le meurtre parricide par le couple lesbien), le roman Le Jardin d’acclimatation (1980) d’Yves Navarre (avec Bertrand qui a subi une lobotomie orchestrée par sa famille qui veut le transformer en hétéro), la chanson « Miss Paramount » du groupe Indochine (avec la mention du film « Le Jardin des tortures »), le film « Notre Paradis » (2011) de Gaël Morel (se rapportant au lieu de prostitution masculine), le one-man-show Le Jardin des dindes (2008) de Jean-Philippe Set (avec le chasseur pourchassant Blanche-Neige), le film « The Apple » (2008) d’Émilie Jouvet, la chanson « Jardin de Vienne » de Mylène Farmer (parlant du suicide), le film « Secret Garden » (« Jardin secret », 1987) d’Hisayasu Sato, le film « Khochkach » (« Fleur d’oubli », 2006) de Salma Baccar, le film « Gan » (« Un Jardin », 2003) de Ruthie Shatz Adi Barash (racontant l’histoire de deux jeunes prostitués de Tel Aviv), le film « Le Jardin des arbres morts » (2014) de Yarriv Mozer, la chanson « L’Amour interdit » d’Hervé Vilar (avec le « jardin maudit »), etc.
 

Le jardin ou la forêt homosexuels n’annoncent rien de bon : « Le plus bel atout de la chambre était une cheminée en chêne sculptée de fruits et de fleurs.[…] Elle remarqua un visage parmi la flore sculptée et sursauta. Ses yeux firent la mise au point et elle en vit d’autres, joyeux et androgynes sous des cheveux emmêlés de lierre. Les sourires paraissaient bienveillants mais Jane les imaginait s’altérer avec les ombres, et elle espérait qu’ils ne perturberaient pas les rêves de l’enfant. » (Jane, l’héroïne lesbienne dans la chambre de son futur enfant, dans le roman The Girl On The Stairs, La Fille dans l’escalier (2012) de Louise Welsh, p. 39) ; « Stephen [l’héroïne lesbienne] avait erré jusqu’à un vieux hangar où l’on rangeait les outils de jardinage et y vit Collins [la gouvernante de Stephen] et le valet de pied qui semblaient se parler avec véhémence, avec tant de véhémence qu’ils ne l’entendirent point. Puis une véritable catastrophe survint, car Henry prit rudement Collins par les poignets, l’attira à lui, puis, la maintenant toujours rudement, l’embrassa à pleines lèvres. Stephen se sentit soudain la tête chaude et comme si elle était prise de vertige, puis une aveugle et incompréhensible rage l’envahit, elle voulut crier, mais la voix lui manqua complètement et elle ne put que bredouiller. Une seconde après, elle saisissait un pot de fleurs cassé et le lançait avec force dans la direction d’Henry. Il l’atteignit en plein figure, lui ouvrant la joue d’où le sang se mit à dégoutter lentement. Il était étourdi, essayant doucement la blessure, tandis que Collins regardait fixement Stephen sans parler. Aucun d’eux ne prononça une parole ; ils se sentaient trop coupables. Ils étaient aussi très étonnés. […] Stephen s’enfuit sauvagement, plus loin, toujours plus loin, n’importe comment, n’importe où, pourvu qu’elle cessât de les voir. Elle sanglota et courut en se couvrant les yeux, déchirant ses vêtements aux arbustes, déchirant ses bas et ses jambes quand elle s’accrochait aux branches qui l’arrêtaient. » (Marguerite Radclyffe Hall, The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928), pp. 38-39) ; « Le jardin, au lever du soleil, lui sembla tout à fait étranger, comme un visage bien connu qui se serait soudain transfiguré. […] Elle prit soin d’avancer doucement, car elle se sentait un peu fautive. » (idem, p. 135) ; « Nous [les Rats] lui [le serpent] exprimâmes notre admiration sincère et la Reine des Rats l’invita à passer les vacances de Pâques enroulé dans notre arbre si jamais à Pâques, lui, l’arbre et nous-mêmes nous nous trouvions encore en vie et en liberté. » (Gouri, le narrateur bisexuel du roman La Cité des rats (1979) de Copi, p. 76) ; « Le serpent répondit qu’il était hermaphrodite et qu’il se fécondait tout seul. » (idem, p. 77) ; « Mon parc est semé de gens morts ! » (Copi, La Journée d’une rêveuse, 1968) ; « Nunca me ha llamado la atención lo de Eva y la manzana, porque de Eva soy hermana y tentarse es cosa humana. » (cf. les paroles d’une chanson de Tita Merello, dans la pièce L’Ombre de Venceslao (1978) de Copi) ; « L’hortensia avait poussé à la diable, le sol était trop humide pour y ramper. Je n’aurais pu m’asseoir en dessous, même si je l’avais voulu. D’ailleurs, j’étais beaucoup plus grosse qu’à l’époque. Je suis pourtant restée longtemps accroupie, les paumes appuyées contre le sol humide, les ongles enfoncés dans la terre. Je me suis finalement relevée et, tandis que je retournais chez Esti et Dovid, je tentais de gratter la ligne de terre emprisonnée sous mes ongles. Et plus je grattais, plus elle s’enfonçait, le noir s’incrustait dans le rouge. […] Cela faisait des années que nous nous étions approprié l’hortensia. Dedans, nous étions invisibles, hors de portée de la maison, des regards du dessus et alentour. Il y avait l’odeur, je m’en souviens. Un arôme puissant d’hortensia pourri et d’humus. Encore maintenant, l’odeur végétale des hortensias conserve son pouvoir. » (Ronit, l’héroïne lesbienne parlant de l’hortensia, qui devient pour elle et sa compagne Esti le symbole de l’amour lesbien, dans le roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman, pp. 212-213) ; « On est paumés en pleine forêt tropicale. » (Thomas s’adressant à son amant François, en Thaïmande, dans la pièce L’un dans l’autre (2015) de François Bondu et Thomas Angelvy) ; « J’ai un vrai verger dans le cul. » (le narrateur homosexuel à propos de la sodomie, dans le one-man-show Les Gays pour les nuls (2016) d’Arnaud Chandeclair) ; etc.
 

Film "Suddenly Last Summer" de Joseph Mankiewicz

Film « Suddenly Last Summer » de Joseph Mankiewicz


 

Par exemple, sans sa chanson « J’veux pas être jeune », Nicolas Bacchus se voit entraîné avec son amant « jusqu’au jardin désert qu’ils n’avaient pas cherché ». Dans le film « Suddenly Last Summer » (« Soudain l’été dernier », 1959) de Joseph Mankiewicz, Mrs Venable, la mère possessive de Sébastien (le héros homosexuel qu’elle a poussé vers la mort), possède un drôle de jardin en carton pâte, avec des statues de squelettes, des arbres exotiques improbables, des plantes carnivores… une sorte de Musée des Horreurs où va éclater le secret du viol de Sébastien. Dans le film « Call me by your name » (2018) de Luca Guadagnino, Elio enlève le noyau d’une pêche pour s’y branler. Oliver, son amant, découvre cela, et ironise : « T’es déjà passé au règne végétal. À quand le règne minéral ? Tu as déjà renoncé au règne animal c’est-à-dire moi… » Dans le film « W imie… » (« Aime… et fais ce que tu veux », 2014) de Malgorzata Szumowska, est rejoué le péché originel : un prêtre catholique, Adam, court dans une forêt ; puis se fait tenter en vain par une femme, Eva, dont il rejette les avances ; ensuite, il tombe amoureux du jeune Lukacz, qui a tout physiquement du Christ ; et cet amour s’avère réciproque. Par ce film, on comprend que le péché d’Adam, c’est de vouloir séduire et posséder son père (ou son fils) : c’est un péché d’inceste. Dans le film « Xenia » (2014) de Panos H. Koutras, Ody porte son petit frère (homosexuel) Dany sur son dos dans la forêt, après une course-poursuite pendant laquelle Dany a tiré sur quelqu’un à l’arme à feu. Cette fuite violente du Réel est contrebalancée par des images d’une Nature digne des plus grands films d’animation Disney : tous les animaux de la forêt (biche, canards, chouette et même le lapin en peluche) s’animent sur la rive entourant la barque des deux héros. Dans le téléfilm « Baisers cachés » (2017) de Didier Bivel, Lors d’une fête, Louis et Nathan se donnent rendez-vous au vert (« Pars pas : on se retrouve dans le jardin. » dit Louis par texto) et s’embrassent pour la première fois dans une verrière : cette scène déclenchera sur eux une violente vague d’homophobie.
 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 
 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 

Tableau "Girl In Garden" de Pierre et Gilles

Tableau Girl In Garden de Pierre et Gilles


 

Une sexualité végétale et végétative, figée et organisée comme un jardin d’enfant féminisé

B.D. Le Livre blanc de Copi

B.D. Le Livre blanc de Copi


 

La communauté homosexuelle a un goût prononcé pour les « jardins carte postale », la Nature artificielle/aseptisée, au détriment de la Nature réelle. Il faut que ça scintille, que la mort ou la violence ou le rappel des limites humaines soient totalement évacués. Grâce à la littérature, à la peinture, aux films, mais aussi à leur folie des grandeurs et leur fièvre acheteuse, certaines personnes homosexuelles ont construit concrètement dans leur petit « chez-soi » des jardins merveilleux, parfois avec du goût et du raffinement : Michael Jackson, Louis II de Bavière, Pierre et Gilles, Yves Saint-Laurent, Pierre Bergé, Jean Lorrain, Marcel Proust, Jean Cocteau, etc. « Nul mieux que Jean Lorrain n’a pu rendre la touffeur équatoriale de certains jardins déjà plus ou moins abandonnés, les palmiers géants, les cocotiers hauts de vingt mètres, dressés en colonnade de mosquée, le jaillissement fou d’ombelles et de palmes des bananiers, les fougères qui étaient leur dentelure sur les velours d’invraisemblables mousses. La décomposition lente des végétaux attirait cet esthète, comme un charme ajouté à cette frénétique torpeur. » (Jean-Louis Chardans, Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970), p. 188)
 

Le Jardin Majorelle arabisant  de Pierre Bergé et Yves Saint-Laurent au Maroc

Le Jardin Majorelle arabisant de Pierre Bergé et Yves Saint-Laurent au Maroc


 

Par exemple, pendant la période artistique baroque appelée « Art Nouveau » (1880-1910), les artistes homosexuels obéissent au principe de l’imitation de la Nature, ce qui entraîne le goût des lignes sinueuses, des jardins synthétiques, des espaces lointains exotiques, et des modèles gothiques.
 

Le fantasme de créer une forêt et une Nature tout seul est très marqué chez certaines personnes homosexuelles. Par exemple, dans le documentaire « La Villa Santo Sospir » (1949), grâce à un jeu de caméra filmant au ralenti et en marche arrière, Jean Cocteau se présente comme un créateur de fleurs.
 

Photo de Sheila Legge par Claude Cahun

Photo de Sheila Legge par Claude Cahun


 

La cristallisation de la forêt en jardin artificiel se présente souvent sous la forme d’une féminisation, d’une préciosité de femme-enfant mythique. Bien plus souvent qu’on ne le croit, les créateurs homosexuels livrent la femme au végétal, à l’inconscient, à l’inhumain, au minéral, à l’insensible : cf. les tableaux photographiques de Pierre et Gilles, la photo L’Apparition du fantôme du sex-appeal (Sheila Legge In Trafalgar Square, 1936) de Claude Cahun, etc. Dans le générique de son film « Huit Femmes » (2002), François Ozon attribue à chacune de ses héroïnes une fleur.
 

« Ce qui me plaisait plutôt, c’était de lui [Philomène] ressembler dans sa féminité. En effet, sa façon de marcher, de s’habiller ou de se tenir, dégageait un moment de magie qui me séduisait. Je la comparais de surcroît à une fleur sauvage, poussée au milieu d’une plate-forme cultivée. » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), p. 48)

 

Dans mon mémoire de DEA (Master 2) Le Sablier de Néstor Perlongher (2003), j’avais vu que le subconscient des personnes homosexuelles (la partie supérieure de leur sablier psychique) était souvent habité par une femme végétale, une Ève primitive, une prostituée-vierge damnée de toute éternité, qu’elles cherchent à rejoindre en empruntant le chemin incestueux et impossible de l’état intra-intérin désincarné.
 
 

b) Le Jardin des supplices :

Film "The Ballad Of Genesis And Lady Jaye" de Marie Losier

Film « The Ballad Of Genesis And Lady Jaye » de Marie Losier


 

Le Jardin d’Éden que semblent rechercher le désir homosexuel est en réalité l’enfer, un lieu où le fantasme de viol (ou bien le viol réel) s’exprime, où la sexualité est évacuée au profit de la génitalité et du sentiment désincarné. Charles Trénet a été trouvé nu quand il avait 15 ans, en train de s’amuser avec son camarade Max Barnes dans un jardin de l’Hôtel Mustafa Ier. J’étudie plus longuement la figure de l’actrice morte dans les codes « Mort-Épouse » et « Femme allongée » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels. Mais le motif d’Ophélie, le fameux personnage d’Hamlet (1598) de William Shakespeare (auteur lui-même homosexuel), a inspiré quelques artistes homosexuels, tels que le peintre français Eugène Delacroix, qui s’est intéressé à trois reprises (entre 1838 et 1844) à Ophélie, cette naïade noyée qu’il décrit comme « une branche fleurie à demi tombée dans les flots », à travers trois toiles : Reproches d’Hamlet à Ophélie, Le Chant et la folie d’Ophélie et Le Suicide d’Ophélie.
 

Dans son autobiographie Folies-Fantômes (1997), Alfredo Arias raconte qu’il a installé trois statues de ses tantes adorées, « ces trois femmes qui désormais régnaient entre les fleurs du jardin » (p. 148), en éloge funèbre.
 

Film "La Mala Educación" de Pedro Almodóvar

Film « La Mala Educación » de Pedro Almodóvar


 

Le jardin (réel ou symbolique), c’est là où les personnes homosexuelles pratiquantes ont enterré la différence des sexes et leur Désir pour leur préférer la peur et la violence, ont cherché fiévreusement leur origine pour ne pas affronter leur véritable Jardin secret (= Dieu). « Les personnes préoccupées de façon trop exclusive par la question de leur origine, ou des origines en général, ont tendance à se sentir exclues et persécutées. » (Jean-Pierre Winter, Homoparenté (2010), p. 94) Il est le lieu de l’asexuation et du mépris du corps humain sexué : c.f. le documentaire « Ni d’Ève ni d’Adam : une histoire intersexe » de Floriane Devigne diffusé dans l’émission Infrarouge sur la chaîne France 2 le 16 octobre 2018.
 
 

Pour accéder au menu de tous les codes, cliquer ici.

 
 

Code n°101 – « Je suis différent »

Je suis différent

« Je suis différent »

 

 

NOTICE EXPLICATIVE

 
 

Frénésie homosexuelle (et finalement hétérosexuelle et homophobe !) pour l’originalité

 
 

À trop vouloir ne pas faire comme les autres, on finit par faire comme eux sans s’en rendre compte… car on vit trop par rapport à eux que détachés d’eux et des images qu’on s’en fait.

 

L’obsession de l’originalité, très marquée chez les personnes homosexuelles, est la marque criante d’un doute béant de son unicité et de sa capacité à aimer/être aimé, le revers d’un conformisme social paradoxal (car il se fait passer pour « révolutionnaire » et « indépendant »), l’indicateur d’un vide identitaire trop vite comblé par une étiquette sexuelle caricaturale (= l’homosexuel) ou un coming out précipité. Quand on écoute les témoignages de vie des personnes homosexuelles relatant les premiers temps de découverte de leur désir homosexuel, on perçoit que ce sentiment de différence, qu’elles répètent comme une marotte (« Je suis différent, et je l’ai toujours été ») est en partie infondé, car il repose d’une part sur une sacralisation méprisante des autres, et d’autre part sur un rejet de LA Différence en général (… différence des sexes en première ligne). Car être différent n’implique pas nécessairement une rupture définitive avec notre entourage. Bien au contraire ! Tout Homme est radicalement seul et différent du fait d’être unique, mais ce n’est pas en soi un drame, ni un état de fait qui nous isole. Une fois cette différence fondamentale digérée et relationnalisée, elle permet heureusement le lien social, la liberté, la responsabilité, la reconnaissance émerveillée de sa singularité, un appel à donner sa solitude à l’universel. C’est parce que nous nous reconnaissons différents des autres Hommes que nous pouvons ensuite mieux nous mêler à eux et entrer en relation. Le problème de la majorité des personnes homosexuelles, c’est qu’elles moralisent leur unicité en termes de possession ou de mal (en gros : « Je suis le meilleur ; sinon, je suis nul »), en prétextant que ce serait la Nature qui les aurait injustement séparées du reste de la société. Mais en matière de différences, pas de fatalité : ce n’est pas parce que la différence distingue que pour le coup elle divise ! Tout comme les frontières…

 
 

N.B. : Je vois renvoie également aux codes « Femme étrangère », « Différences physiques », « Différences culturelles », « Super-héros », « Se prendre pour Dieu », « Se prendre pour le diable », « Solitude », « Faux révolutionnaires », « Innocence », « Femme vierge se faisant violer un soir de carnaval ou d’été à l’orée des bois », à la partie « Schizophrénie » du code « Doubles schizophréniques », et à la partie « l’Autre » du code « Amant diabolique », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

Pour accéder au menu de tous les codes, cliquer ici.

 

 

1 – PETIT « CONDENSÉ »

L’auto-persuasion

d’une différence fondamentale

 

JE SUIS DIFFÉRENT 1 Vilain petit canard

 

L’adaptation excessive aux regards de l’entourage et l’oubli de leur propre regard négatif sur elles-mêmes vont encourager beaucoup de personnes homosexuelles à affirmer l’existence d’une différence radicale par rapport aux autres. Nous entendons toujours le même refrain de la part des membres de la communauté homosexuelle : le facteur dominant de leur vie, celui qui dépasse tous les autres en importance, est constitué par la conscience d’être différent, de ne pas rentrer dans la norme.

 

Tout d’abord, cette différence dite « naturelle et fondamentale » est d’ordre social, culturel et intellectuel. Très jeunes, certains sujets homosexuels vivent le choc des cultures avec leur entourage comme une véritable épreuve, puis un moyen de sortir du lot. Il n’est pas très étonnant qu’il y ait parmi les personnes homosexuelles un certain nombre de petits surdoués ou d’individus blessés dans leur amour propre parce que dans leur cursus scolaire, ils ont senti que leurs talents avaient été fortement dévalués ou ignorés. Beaucoup d’entre elles ont l’impression qu’elles ne sont radicalement pas sur la même longueur d’onde que les autres, qu’ils ne pourront jamais les comprendre totalement. Le fossé avec le reste de l’Humanité « hétérosexuelle » se creuse au fil des ans, et se fixe parfois en orientation sexuelle. L’homosexualité est envisagée à l’âge adulte comme une solution bien pratique pour camoufler par l’identitaire leur problème d’intégration sociale sans le régler vraiment à la racine.

 

Le fantasme de la différence homosexuelle ne renvoie pas uniquement à des différences culturelles. Il se fonde aussi sur des dissemblances physiques ressenties comme minoritaires, écartantes/écartées socialement, et qui deviennent ensuite, selon ce qu’en font l’entourage et la personne qui les porte, une « identité » intégrée mentalement et sexuellement. Cela peut provenir de la taille, de l’obésité, de la dentition, d’une voix suraiguë, de la maigreur, d’un handicap quelconque, d’une couleur de peau rejetée, d’un physique génériquement opposé au sexe biologique ou aux estampes des garçons et des filles télévisuels, d’un complexe de se savoir fragile, limité, ou insignifiant (la croyance et l’identification à l’Homme invisible rôdent…), etc. Difficile de ne pas faire le lien entre des physiques honteux d’eux-mêmes et l’affirmation d’une homosexualité. Cependant, ce lien n’est pas de causalité, mais de coïncidence, c’est-à-dire qu’il a été instauré davantage par le fantasme ou l’impression subjective que par la Réalité. L’homosexualité n’est pas une question de physique particulier – il n’y a pas de « corps homosexuel » (contrairement à ce que proclament certains militants homosexuels radicaux) – mais de rapport idolâtre à son corps et aux images médiatiques des corps sexués.

 

Affirmer « Je suis différent », ainsi que le font beaucoup de personnes homosexuelles, n’est pas faux en soi, étant donné que tout Homme est unique et donc fondamentalement différent des autres. Mais le problème peut se situer dans les conséquences fâcheuses que la reconnaissance de leur différence jugée « exceptionnelle » ou « minable » peut entraîner sur leur rapport aux autres : mépris, isolement, exclusion, orgueil mal placé. « Je croyais que j’étais un petit garçon singulier et les autres garçons étaient jaloux de moi, parce qu’ils étaient, eux, on ne peut plus ordinaires. » (Luc dans le roman Frère (2001) de Ted Van Lieshout, p. 128) Les personnes homosexuelles ne sont réellement différentes des autres Hommes que si nous considérons que c’est leur désir qui les définit entièrement. Autrement, nous ne pouvons envisager l’homosexualité que comme une facette particulière d’un désir pleinement humain.

 

En soutenant avec virulence qu’elles sont « différentes » (comprendre « anormales » et « exceptionnelles »), certaines ne remettent pas du tout en cause ce qu’elles appellent hâtivement « norme ». Bien au contraire. À force de ne pas vouloir faire ou être « comme les autres », elles finissent par les imiter inconsciemment, car il arrive toujours un moment où « les autres », ce sont elles. Beaucoup de personnes homosexuelles se laissent trop facilement définir par autrui, y compris et surtout lorsqu’elles se positionnent « contre » une personne, un camp ou une image. Peu savent vraiment ce qu’elles veulent. Elles se déterminent plutôt par le négatif, un peu comme Loïc dans le film « Garçon stupide » (2003) de Lionel Baier : « Je ne sais pas encore ce que je suis mais je sais ce que je ne veux pas être. » Elles ne veulent pas ce qu’elles prétendent vouloir, mais par provocation, elles soutiennent qu’elles le désirent profondément, que ce désir fait partie d’elles, alors qu’il est souvent né de la comparaison dévalorisante ou méprisante aux autres. Leur recherche de la personne aimée suit le plus souvent la logique du conformisme inversé, donc du snobisme : elles vont réclamer une chose, non pas tant parce qu’elles la veulent réellement, que parce qu’elles pressentent que les autres la veulent à leur place ou la leur interdisent. Elles aiment quand tout le monde aime, haïssent quand tout le monde déteste… ou aiment quand tout le monde semble détester et haïssent quand tout le monde donne l’impression d’aimer. En définitive, elles ne se posent pas beaucoup la question de ce qu’elles ressentent elles, de ce qu’elles désirent vraiment.

 
 

2 – GRAND DÉTAILLÉ

 

FICTION

 

a) Je suis différent, un point c’est tout !

Très régulièrement dans les fictions homosexuelles, le personnage homosexuel s’auto-persuade de sa différence fondamentale : cf. le roman Carta Abierta A Un Muchacho ‘Diferente (1974) d’Antonio Domínguez Olano, le film « Diferente » (1961) de Luis María Delgado, le film « Quella Piccola Differenza » (1969) de Duccio Tessari, le film « I’m Not One Of Them » (1974) de Barbara Hammer, le two-men-show Vu duo c’est différent (2008) de Garnier et Sentou, le film « Howl » (2010) de Rob Epstein et Jeffrey Friedman, le roman Hawa (La Différence, 2010) de Mohamed Leftah, le roman Différents (2005) de Maryvonne Rippert, le film « Fucking Different XXX » (2012) de Bruce LaBruce et Émilie Jouvet, la pièce Le Gai Mariage (2010) de Gérard Bitton et Michel Munz, etc.

 

Film "A Different Story" de Paul Aaron

Film « A Different Story » de Paul Aaron


 

« Vous êtes différent. » (le narrateur homosexuel se vouvoyant lui-même, dans le roman N’oubliez pas de vivre (2004) de Thibaut de Saint Pol, p. 131) ; « Je ne suis pas un homme comme les autres. […] Je suis tellement différent. » (Cyril dans le roman Pavillon noir (2007) de Thibaut de Saint Pol, p. 11) ; « J’ai toujours été différent. » (Brad dans le film « Almost Normal » (2005) de Marc Moody) ; « Je suis différente de toi, de toutes les autres filles. J’suis pas normal. » (Tania, l’héroïne lesbienne de la pièce Ma Double Vie (2009) de Stéphane Mitchell) ; « J’aimerais tellement être différent mais j’y arrive pas. » (Élodie, idem) ; « Pourquoi j’suis pas capable d’être comme les autres ? » (Hubert, le personnage homosexuel du film « J’ai tué ma mère » (2009) de Xavier Dolan) ; « Stephen [l’héroïne lesbienne] n’avait jamais été tout à fait semblable aux autres enfants, elle avait toujours été seule et insatisfaite, elle avait toujours essayé d’être quelqu’un d’autre… […] Seule… il était terrible de se sentir si seule… de se sentir différente des autres. » (Marguerite Radclyffe Hall, The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928), p. 133) ; « J’étais son fils spirituel. Juste un peu différente. » (la voix poétique du poème « Amoureux dans la vie » (2008) d’Aude Legrand-Berriot, p. 14) ; « Ton père est différent des autres pères. » (le père travesti M to F, ancien curé et ancien évêque de Bruxelles, faisant un coming out à son fils Peter, dans le spectacle musical Bénureau en best-of avec des cochons (2012) de Didier Bénureau) ; « Est-ce une raison de mépriser ma différence ? » (idem) ; « Philippe me dit que, justement, cet homme avait probablement le goût différent dont il tentait par allusions de m’expliquer l’originalité. » (Alexandra, la narratrice lesbienne du roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, p. 38) ; « Comment puis-je leur dire ce secret que j’ai sur le cœur depuis que je suis tout petit ? que je suis différent ? » (Chris, le héros homo de la pièce Happy Birthgay Papa ! (2014) de James Cochise et Gloria Heinz) ; « Jo est persuadé qu’il est unique. » (Matthieu, l’amant de Jonathan, dans la pièce À partir d’un SMS (2013) de Silas Van H.) ; « Élève-toi avant que les chênes ne t’étouffent. […] Toi, tu n’es qu’un arbre banal. » (Négoce, l’un des héros homosexuels de la pièce Hétéro (2014) de Denis Lachaud) ; « Je n’ai jamais été comme les autres femmes. » (Adineh l’héroïne transsexuelle F to M, dans le film « Facing Mirrors : Aynehaye Rooberoo », « Une Femme iranienne » (2014) de Negar Azarbayjani) ; « Que diront les gens qui me trouvent trop différent ? » (cf. le chanson « J’ai le droit aussi » de Calogero) ; « La vie n’est pas facile. Surtout quand vous êtes différents. » (Fabien Tucci, homosexuel, dans son one-man-show Fabien Tucci fait son coming-outch, 2015) ; « Je suis différent. » (John, le héros homo incarnant le personnage d’Adam White dans un feuilleton télé Hellsome High, dans le film « Ma Vie avec John F. Donovan » (2019) de Xavier Dolan) ; « C’est une autre piscine. Différente. » (les nageurs homos de l’équipe de water-polo gay du film « Les Crevettes pailletées » (2019) de Cédric le Gallo et Maxime Govare) ; « Je suis vraiment la cinquième roue du carrosse dans cette famille. » (Sandrine, l’héroïne lesbienne, dans l’épisode 502 de la série Demain Nous Appartient, diffusé le 8 juillet 2019 sur TF1) ; « Elle a peur que ma différence ternisse sa belle petite image toute lisse. » (Sandrine par rapport à sa mère Anne-Marie, dans l’épisode 506 de la série Demain Nous Appartient, diffusé le 12 juillet 2019 sur TF1) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « Children Of God » (« Enfants de Dieu », 2011) de Kareem J. Mortimer, Johnny fait une fixation sur sa soi-disant « différence » : « Je ne suis pas normal. C’est de notoriété publique. » Et son amant Romeo le confirme dans sa fausse croyance : « Tu n’es pas comme tout le monde. » Dans le film « Imitation Game » (2014) de Mortem Tyldum, Christopher, l’amant secret d’Alan Turing au pensionnat, lui dit qu’il est « différent ». Turing l’interprète comme une étrangeté isolante : « Mère dit que je suis un type bizarre. » Dans le téléfilm « Baisers cachés » (2017) de Didier Bivel, Catherine, la prof de maths lesbienne, déclare devant sa classe et face à Nathan, son élève homo, qu’il est « courageux » parce qu’« il ose dire qu’il est différent ». Dans le film « Tout mais pas ça » (« Se Dio vuole », 2015) d’Edoardo Falcone, Tommaso, un père de famille, croit que son fils Andrea est « différent », c’est-à-dire homosexuel. Dans le générique du film « Noureev, le Corbeau blanc » (2019) de Ralph Fiennes, on nous signale par écrit que « le corbeau blanc » est une expression employée pour désigner « quelqu’un qui est différent des autres ».

 
 

b) Une différence si « naturelle » ? Une réelle fatalité ?

On se rend compte au fur et à mesure que la différence du héros homosexuel, qu’il présente comme « naturelle » et « imposée », est un orgueil travaillé, un esthétisme recherché : « Pourquoi vous considérez-vous comme différente ? » (Douglas s’adressant à l’héroïne lesbienne Doris dans la pièce Doris Darling (2012) de Ben Elton) ; « Je veux être différent. » (Éric dans le film « Edge Of Seventeen » (1998) de David Moreton) ; « J’éprouvais pour la première fois un plaisir de perversité à différer des autres ; il est difficile de ne pas se croire supérieur, lorsqu’on souffre davantage. » (Marguerite Yourcenar, Alexis, ou le traité du vain combat (1929), p. 69) ; « Être à part. C’est aussi pour ça que ça me plaît, que je suis pédé ! C’est dans la différence que je préfère avancer. » (un témoin homosexuel de la pièce Quand mon cœur bat, je veux que tu l’entendes… (2009) d’Alberto Lombardo) ; « Au dîner, je mangeai en silence, avec la conscience d’être différente. J’étais libre. Rien ne comptait. » (Anamika dans le roman Babyji (2005) d’Abha Dawesar, p. 27) ; « Dans ce lycée, il faut être original pour s’intégrer. Et moi, je ne suis qu’une gamine ordinaire. Pour être intéressante, je dois me faire passer pour une gay. » (Karma s’adressant à sa meilleure amie Amy à qui elle force d’être en couple, dans la série Faking It (2014) de Dana Min Goodman et Julia Wolov, l’épisode 1 « Couple d’amies » de la saison 1) ; etc.

 

En général, c’est une différence forcée, cinématographique, immatérielle, qui est recherchée par le héros homosexuel : « Jamais les femmes ordinaires ne donnent l’essor de notre imagination. Elles ne sortent pas de leur siècle. Aucune magie ne les transfigure. Rien en elles qui ne puisse pénétrer. Pas une qui soit mystérieuse. Toutes, elles ont le même sourire stéréotypé et les belles manières du jour. Elles sont claires et banales. Mais les actrices ! Oh ! Combien les actrices sont différentes ! » (Dorian Gray, dans le roman Le Portrait de Dorian Gray (1890) d’Oscar Wilde, pp. 72-73) ; « Stephen [l’héroïne lesbienne] disait à son père combien elle souhaitait être différente, combien elle désirait être quelqu’un comme Nelson. » (Marguerite Radclyffe Hall, The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928), p. 36) ; etc. Je vous renvoie au code « Super-héros » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels.

 

Au départ, la croyance en une différence homosexuelle – plus ou moins calculée, d’ailleurs – sert d’alibi tacite à la drague. Elle circonscrit un territoire, le territoire de la pulsion narcissique : « [Il y avait également] des jeunes gens comme moi, amoureux fous de l’opéra, conscients ou non de leur différence, qui scrutaient chaque nouveau visage, beau ou laid, se présentant aux doubles portes d’entrée, à la recherche d’un signe de reconnaissance, d’un regard un tant soit peu insistant, peut-être même d’un sourire. Je tombais moi-même amoureux aux trente secondes, convaincu que tel ou tel spectateur regardait dans ma direction, plantait son regard dans le mien, hésitait à m’aborder. » (le narrateur homo humant l’ambiance de l’opéra de Montréal, dans le roman La Nuit des princes charmants (1995) de Michel Tremblay, p. 43)

 

Mais en réalité, le sentiment de « différence » devient un prétexte à la misanthropie. « J’ai une différence que mon entourage vit de plus en plus mal. » (Laurent, le héros homosexuel du one-man-show Gérard comme le prénom (2011) de Laurent Gérard) Par exemple, au début du film « Get Real » (« Comme un garçon », 1998) de Simon Shore, Steven, le héros homosexuel, se démarque volontairement d’un groupe d’adolescents « cools » et « footeux » dans lequel il ne se reconnaît pas, parce qu’il ne veut surtout pas que les torchons et les serviettes se mélangent. Dans la chanson « Les gens de couleur n’ont rien d’extraordinaire… » de Jann Halexander, le narrateur homosexuel dandy recherche « l’élégance du luxe de la Différence », car il ne se prend pas pour de la merde.

 

Dans le roman Un Garçon d’Italie (2003) de Philippe Besson, la réaction de Leo, l’un des héros homosexuels, illustre bien que la prétendue « différence homosexuelle » est une réalité fantasmée, le signe d’une relation sociale blessée et blessante, non-souhaitée : elle n’a rien d’individuel ni d’inné. Au départ, Leo présente sa singularité comme une nature : « Je sais bien que j’ai toujours été du côté de l’ombre, que je suis toujours resté en dehors. » (p. 30) Plus tard, le lecteur se rend finalement compte que chez lui, l’éloignement a été désiré, de son côté, par un consensus mou : « En fait, ce n’est pas juste parce que je n’ai pas été invité. Depuis toujours, je suis celui qu’on cache, celui qui est interdit de paraître. Je me suis accommodé de ce secret. J’ai même trouvé mon compte à cette dissimulation. Je n’ai pas eu le désir de les rencontrer… » (idem, p. 48)

 

Le fin mot de l’histoire, c’est que la différence semble davantage poser problème et orgueil au héros homosexuel lui-même qu’au reste de ses proches : « J’avoue aujourd’hui que je ne me suis jamais ressenti rejeté par aucun membre de ma famille à cause de ma différence. […] Le fait de mon homosexualité ne semblait absolument pas gêner ni choquer la nouvelle génération de la famille. Et sans exagérer, je pense être en mesure d’affirmer que ma différence ressemblait plutôt à un privilège. » (Ednan, le héros homosexuel, dans l’autobiographie romanesque Un Fils différent (2011) de Jean-Claude Janvier-Modeste, p. 147).

 
 

c) Une sacralisation douteuse des Différences au détriment de LA Différence :

Dans les fictions traitant d’homosexualité, le mot « Différence » est souvent célébré en soi, mais peu explicité, et peu ramené à des faits ou des personnes réelles. Par exemple, dans la comédie musicale « Chantons dans le placard » (2011) de Michel Heim, il est question de la « fameuse différence » « Tous les chanteurs en vue se sont crus obligés de chanter la différence, la fameuse différence. » (Gérard) Mais on ne nous dit rien de celle-ci. Personne ne nous explique ce qu’il y a derrière ce masque… car on a sûrement trop peur de voir le néant ou les atteintes au Réel qu’il occulte !

 

Il faut se méfier, dans le discours de certains héros homosexuels, de la sacralisation de l’« Égalité » ou de la « Différence ». Ils applaudissent machinalement au mot « Différence », en tant que concept magique, mais non à la réalité de la différence. Ils applaudissent aux différences-annexes (telles que la différence de couleur de peau, de langues, d’éducation, de goûts, de cultures, de couleurs de cheveux, etc.) pour rejeter les différences fondamentales de l’existence humaine (la différence des sexes en priorité, mais aussi d’autres différences essentielles : l’identité, les relations humaines concrètes, la différence des espaces et la différence des générations, Dieu, etc.). Sigmund Freud a été bien inspiré de parler du « narcissisme des petites différences », car avec l’homosexualité, on se trouve en effet confrontés à un désir qui va se concentrer sur les petites différences superficielles pour ne pas considérer les grandes différences : « Vous n’aimez rien, ni personne, même cette différence que vous croyez vivre, vous ne l’aimez pas. Vous ne connaissez que la grâce du corps des morts, vos semblables. » (Marguerite Duras s’adressant aux personnes homosexuelles dans son roman La Maladie de la mort, 1982). Il ne suffit pas de se montrer ami de la différence (en tant que slogan publicitaire) pour la mettre en pratique : il faut aussi la reconnaître et ne pas considérer son accueil comme une évidence ou une démarche confortable (toute différence ou tout mélange n’est pas heureux en soi). Ou alors on devient inconsciemment un gros mouton. La recherche de la différence pour elle-même est en fin de compte un poncif réactionnaire, un conformisme, un refus de rentrer en relation avec les autres : « Je suis une tapette politiquement correcte, et moi j’t’emmerde. » (cf. la chanson « Politiquement correct » de Bénabar) ; « Augusten a toujours su qu’il était différent. Mais différent de qui, de quoi ? » (Augusten Burroughs, Courir avec des ciseaux, 2007) ; « De fait, on est différents. Mais c’est pas pour ça qu’on doit pas avoir les mêmes droits. On est un couple, Serge et moi. On a des sentiments qui sont exactement les mêmes que deux hétéros. » (Victor, le héros homosexuel Dans le téléfilm Fiertés (2018) de Philippe Faucon, diffusé sur Arte en mai 2018) ; etc.

 
 

d) La « différence » = le viol

Le sentiment de différence qu’expérimente le héros homosexuel peut venir d’un viol réel, subi dans l’enfance ou plus tard à l’âge adulte, d’une mise à l’écart, d’un manque d’amour, d’un mépris social qui lui a donné la conviction d’être un mouton noir, un paria, un étranger à lui-même. « Je me sens si différent. Comme si avant, j’avais un corps mais j’étais pas dedans. » (Didier après son expérience homo, dans la pièce À quoi ça rime ? (2013) de Sébastien Ceglia)

 

Parfois, il résulte tout bêtement d’un fantasme de viol. « J’avais imaginé un moment demander à la petite voisine de passer me voir afin de faire ensemble ce que je l’avais obligée à faire seule devant moi, sachant combien j’aimais à outrepasser la pudeur des autres, pour le plaisir que son viol me donnait. Cette envie ne me quittait pas, mais je devais résister, c’était trop risqué. […] J’avais peur de moi. Quand je sentais monter ce besoin de chair, peu m’importaient les moyens et la figure de celle qui me donnerait ce qu’il me fallait. […] Je voulais ma nuit avec une femme, comme l’on veut sa naissance. Une nuit de noces, comme celle où je perdis ma virginité et décidai, pour cette occasion, de me choisir un nouveau prénom… Alexandra. Ce serait désormais par ce choix secret que je marquerais ma différence, comme l’avant et l’après du baptême. » (Alexandra, la narratrice lesbienne du roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, pp. 56-57) ; « Ce désir de pénétrer et d’envahir la différence de l’autre ; de ne pas laisser la proie s’échapper. Car c’est elle, la proie, qui donne l’impression d’exister mieux. Elle est comme une extension de soi, un poids ajouté au sien. » (Adrien, le narrateur homosexuel du roman Par d’autres chemins (2009) d’Hugues Pouyé, p. 51) ; etc.

 

En réalité, beaucoup de héros homosexuels n’aiment pas les différences de les avoir trop aimées, ou bien de s’être trompées sur leur compte, en s’imaginant naïvement qu’elles ne concernaient pas le Réel, ou qu’elles ne contrarieraient aucun de leurs petits désirs. Comme la réelle différence nous oblige toujours au renoncement, à l’écoute, au compromis, à l’ouverture coûteuse, elle est alors envisagée par eux comme une source de conflit, une terrible entorse à leur liberté, voire un viol. C’est ce qu’illustre clairement le syllogisme de Lourdes, l’héroïne de la pièce Les Gens moches ne le font pas exprès (2011) de Jérémy Patinier : « Les différences = les conflits ; les conflits = les injustices ; les injustices = les guerres. »

 

Dans les fictions homosexuelles, la différence, c’est parfois le mot qui pourrait remplacer celui de « viol », de « peur » ou de « fantasme de viol ». C’est pourquoi elle peut être envisagée comme une maladie mortelle. « Moi qui me sentais différent, éloigné par d’imperceptibles divergences de la société, j’en conclus au moins que si différence il y avait, elle devait être plus viscérale. » (la voix narrative parlant de ses années collège, dans la nouvelle « La Chaudière » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 19); « J’aimerais être un mec normal avec une queue normale et un père normal ! » (Adam, le héros homo, dans l’épisode 1 de la saison 1 de la série Sex Education (2019) de Laurie Nunn) ; etc. Par exemple, dans le vidéo-clip de sa chanson « Thriller », Michael Jackson, juste avant de se transformer en monstre devant sa petite copine qu’il est sur le point d’embrasser et qui va le faire entrer dans le mystère de la sexualité, essaie de la prévenir qu’il n’est pas normal, et même qu’il est dangereux : « Je voulais te dire que je suis différent… »

 

Le culte de la différence peut aller chez certains héros homosexuels jusqu’à la schizophrénie : « Oui, c’est ça dont on manque, de folie… de folles… Oui, c’est pour ça que moi je suis gay, voilà j’ai réussi à le prouver ! La folie, c’est la seule chose qui ne soit pas mondialisée. La folie c’est la véritable différence entre les gens, c’est la vérité. C’est quand on est fou qu’on est différent. La reine des folles, c’est moi ! Voilà ce qu’il nous faut : Une folle présidente ! » (le narrateur de la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier, p. 101)

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 

JE SUIS DIFFÉRENT 3 Apple

Apple (so rainbow)


 

a) Je suis différent, un point c’est tout !

Très régulièrement, les personnes homosexuelles s’auto-persuadent de leur différence (homosexuelle) fondamentale : Je vous renvoie aux documentaires « Glamazon : A Different Kind Of Girl » (1993) de Rico Martinez, « Boy I Am » (2006) de Sam Feder et Julie Hollar, etc. Déjà, en 1919, Magnus Hirschfeld réalisait avec Richard Oswald le premier film homosexuel militant, dont le titre « Ander Als Die Andern » (« Différents des Autres ») était éloquent.

 

« Le facteur dominant de ma vie, celui qui dépasse tous les autres en importance, est constitué par la conscience d’être différent. » (Donald Webster Cory cité dans l’essai Les Homosexuels (1973) d’André Baudry et Marc Daniel, p. 85) ; « J’ai su très tôt que j’étais différente. » (Claire, un homme transsexuel M to F, dans le documentaire « Nous n’irons plus au bois » (2007) de Josée Dayan) ; « Malgré tout, j’étais un petit gars souriant. Je le vois sur les photos. Mais, en dedans, je me sentais tout mal. J’avais comme deux personnalités. À l’extérieur, j’étais un bon petit gars rangé, bon en classe. En dedans de moi, je me sentais différent des autres. J’avais des inquiétudes. » (Justin, 34 ans, abusé dès l’âge de 4 ans par son père, son oncle, et son frère aîné, cité dans l’essai Ça arrive aussi aux garçons(2008) de Michel Dorais, p. 246) ; « Le jour où on découvre qu’on aime les garçons, on a l’impression de ne pas être normal. » (Sacha, jeune Allemand homo, dans le documentaire « Homo et alors ?!? » (2015) de Peter Gehardt) ; « Accepté certes, intégré, aimé par ma famille, mes amis –, mais différent. » (Bertrand Delanoë, La Vie, passionnément (2004), p. 14) ; « Je sais juste que dès l’enfance je me suis senti différent de mes frères et sœurs. » (Brahim Naït-Balk, Un Homo dans la cité (2009), p. 94) ; « J’ai compris au collège que j’étais différent. » (Patrick Blosch, témoignant lors du débat « Toutes et tous citoyen-ne-s engagé-e-s », organisé dans la Salle des Fêtes de la Mairie du XIème arrondissement de Paris, le samedi 10 octobre 2009) ; « J’ai déjà dit plus haut combien je me sentais différente de mes camarades de classe. […] Et j’en arrivais à me demander quelquefois si je n’étais pas un monstre. » (Paula Dumont, Mauvais Genre (2009), p. 75) ; « Aujourd’hui encore à Belgrade, des gens se font frapper parce qu’ils sont différents. » (Phrase du générique final du film « La Parade » (2011) de Srdjan Dragojevic) ; « Tout le monde voulait nous casser la gueule à partir du moment où on était différents. » (Didier Lestrade racontant le climat des lieux de drague homo parisiens avant les années 1980, dans le documentaire « Lesbiennes, gays et trans : une histoire de combats » (2019) de Benoît Masocco) ; « Toute petite, déjà, j’étais différente. Je ne pouvais pas mettre de mots dessus mais je sentais que je n’étais pas comme les autres. J’étais un garçon manqué. Et cette absence de conformité contrariait beaucoup ma mère. » (Karla Jay, vétérane lesbienne, dans le documentaire « Stonewall : Aux origines de la Gay Pride » de Mathilde Fassin, diffusé dans l’émission La Case du Siècle sur la chaîne France 5 le 28 juin 2020) ; etc.

 

Par exemple, dans son autobiographie Prélude à une vie heureuse (2004), Alexandre Delmar parle du « sentiment indéfinissable d’être différent des autres » (p. 64) qu’il a ressenti dans sa jeunesse : il ne l’a visiblement pas bien vécu : « Pourquoi je ne suis pas comme eux ? » (idem, p. 28) Le réalisateur François Zabaleta présente son docu-fiction « N’importe où hors du monde » (2012) comme un retour sur l’éclosion du « sentiment de la différence chez un enfant de 8 ans ».

 
 

b) Une différence si « naturelle » ? Une réelle fatalité ?

On se rend compte au fur et à mesure que la différence que les personnes homosexuelles présentent comme une essence « naturelle » et « imposée », est une impression très subjective et égocentrée, un orgueil travaillé, un esthétisme recherché : « Tout le monde se moquait de moi, même ma famille ; après je me suis habitué et j’en ai fait mon avantage et ma différence. » (Quentin Crisp cité dans le Dictionnaire gay (1994) de Lionel Povert, p. 151) ; « J’avais, d’une certaine façon, décidé de ne pas être conformiste et j’avais réussi, d’une manière ou d’une autre, à le faire accepter. » (Gore Vidal, Palimpseste – Mémoires (1995), p. 124) ; etc.

 

JE SUIS DIFFÉRENT 4 Trombinoscope

 

Le sentiment de différence, c’est un peu l’histoire de la poule et de l’œuf : on ne sait pas qui a commencé, et c’est bien logique puisqu’une peur a à la fois une origine et aucune origine. « J’ai ressenti que j’étais différent vers 6-7 ans. Et cette différence, on me la faisait ressentir. » (Yann, l’un des témoins homosexuels du documentaire « Les Invisibles » (2012) de Sébastien Lifshitz) ; « Il n’y a rien de pire pour un enfant qu’être différent. Les gosses sont obsédés par l’uniformité, pas une mèche ne doit dépasser. […] C’est tellement dur à affronter lorsque vous recevez cette gifle en pleine figure… ce message qui signifie au fond : tu es différent donc on ne veut pas de toi dans notre monde. Ce rejet terrifiant, alors que nous sommes tous des animaux sociaux qui n’avons qu’une seule envie : aller vers l’autre et se ressembler. » (c.f. l’autobiographie Fils à papa(s) (2021) de Christophe Beaugrand, Éd. Broché, Paris, p. 19). Dans le documentaire « Ni d’Ève ni d’Adam : une histoire intersexe » de Floriane Devigne diffusé dans l’émission Infrarouge sur la chaîne France 2 le 16 octobre 2018, Vincent Guillot, militant intersexe, a de la révolte en lui : « Le médecin m’a dit : ‘T’es un mutant, t’auras jamais d’enfant, tu seras toujours différent des autres.’ »

 

Le sentiment de « différence » devient un prétexte à la misanthropie : « L’homosexualité, c’est vivre à côté de… être différent des autres. » (Patrice Chéreau cité dans le Dictionnaire gay (1994) de Lionel Povert, p. 127) ; « Je me suis toujours senti un peu à part… » (Jean Guidoni interviewé par le magazine Rebel en septembre 1993) ; « J’ai toujours su que je n’étais pas dans la norme. » (Jean-Luc Romero, On m’a volé ma vérité (2001), p. 27) ; « Dans toutes les situations, je fus toujours pour tous un intrus. » (Fernando Pessoa dans le documentaire « Pessoa l’Inquiéteur » (1990) de Jean Lefaux) ; « L’homosexualité n’est pas une marque de différenciation par rapport aux autres, mais plutôt le signe d’une opposition radicale aux autres. » (Benedetti Carla cité dans l’article « Pier Paolo Pasolini » de Gian-Luigi Simonetti, sur le Dictionnaire de l’homophobie (2003) de Louis-Georges Tin, p. 305) ; etc.

 

La croyance aveugle en sa différence fondamentale peut aussi être également approfondie par la construction d’un couple, ou par l’amant homosexuel qui cherche à flatter son partenaire sur son/leur exceptionnalité, pour mieux le posséder et l’isoler. Par ailleurs, l’obsession de la différence chez les personnes homosexuelles dit également l’angoisse de l’indifférenciation (inconsciente) qui se vit au sein même du couple homo.

 

Le fin mot de l’histoire, c’est que la Différence et les différences semblent davantage poser problème et orgueil aux personnes homosexuelles elles-mêmes qu’au reste de leurs proches. En effet, en les écoutant, on découvre que leur fameux sentiment de différence RADICALE avec les autres vient le plus souvent d’une comparaison excessive aux modèles de magazine et de cinéma, et non d’abord de leur relation concrète ou de la comparaison positive avec leurs pairs sexués de chair et de sang. À mon avis, la « différence » (homosexuelle) en question, dont elles font tant cas, mériterait de s’appeler en ce qui les concerne « confusion du Réel avec la fiction » : « Je sais que, assez petite, vers l’âge de 7 ans, 8 ans, j’ai eu conscience que j’étais une femme, mais en même temps assez libre d’être une femme différente des stéréotypes et de ce que j’avais remarqué les femmes être en général. » (Lidwine, une femme lesbienne de 50 ans, dans l’essai Se dire lesbienne : Vie de couple, sexualité, représentation de soi (2010) de Natacha Chetcuti, p. 64) ; « J’avais l’impression que d’être homosexuel faisait de moi un sous-homme. C’est pour ça que j’ai longtemps été mal parce que je courais après une espèce d’image masculine, qui est un archétype social, mais qui n’est pas une réalité en définitive. Je courais après ça… et moi, je suis pas comme ça. » (Olivier dans l’émission « Une Vie ordinaire ou mes questions sur l’homosexualité » (2002) de Serge Moati) ; « J’ai su très tôt que je n’étais pas semblable aux autres. J’ai le souvenir très précis d’une fête foraine où m’avaient emmené mes parents. La mode de l’époque condamnait les hommes à porter des pantalons moulants à pattes-d’éléphant, surmontés de chemises en satin de couleurs criardes, aux grands cols larges en pelle à tarte, de préférence ouvertes sur le torse si le temps était clément. J’avais six ans à peine et j’étais autant fasciné par les jeux de la fête foraine auxquels je pouvais participer que par la présence autour de moi de ces adultes habillés à la mode. » (Jean-Michel Dunand, Libre : De la honte à la lumière (2011), pp. 23-24)

 

c) Une sacralisation douteuse des Différences au détriment de LA Différence :

Ce qui est paradoxal dans le rejet homosexuel de la différence, c’est que la plupart des individus homosexuels sont au demeurant des passionnés d’altérité et des différences en général. Par exemple, Jean-Paul Sartre, dans Saint Genet (1952), a évoqué chez l’écrivain Jean Genet cette fascination quasi obsessionnelle pour l’altérité : « Étranger à lui-même, il ne peut aimer qu’un Autre-que-soi, car c’est lui-même dans son absolue altérité qu’il aime sous les espèces de l’autre. » (p. 109) ; « Il se fascine sur l’Autre et fuit sa propre conscience de soi. » (idem, p. 169) ; etc.

 

"What a difference a Gay makes"

« What a difference a Gay makes »


 

Le Dieu « Différence » trône sur l’autel interlope (cf. Sacrée Différence (1995) d’Henri Chapier). Une différence désincarnée et poétique est chantée : « J’entreprends de raconter l’histoire de la perpétuelle différence ; plus précisément, de raconter l’histoire des idées comme l’ensemble des formes spécifiées et descriptives de la non-identité. » (Michel Foucault, Dits et Écrits I, 1954-1988 (2001), p. 712) ; « Pour libérer la différence, il nous faut une pensée sans contradiction, sans dialectique, sans négation : une pensée qui dise oui à la divergence ; une pensée affirmative dont l’instrument est la disjonction ; une pensée du multiple – de la multiplicité dispersée et nomade qui ne limite et ne regroupe aucune des contraintes du même ; une pensée qui n’obéit pas au modèle scolaire (qui truque la réponse toute faite), mais qui s’adresse à d’insolubles problèmes ; c’est-à-dire à une multiplicité de points remarquables qui se déplace à mesure qu’on en distingue les conditions et qui insiste, subsiste dans un jeu de répétitions. » (idem, p. 958)

 

L’embellissement de la différence cache bien souvent un déni de celle-ci. Dans son essai Des choses cachées depuis la fondation du monde (1978), René Girard explique bien que l’homosexualité est « ce mimétisme qui efface d’autant mieux les différences qu’il les recherche plus avidement. Contrairement à ce que veut la théorie du narcissisme, le désir n’aspire jamais à ce qui lui ressemble ; c’est toujours ce qu’il imagine de plus irréductiblement autre qu’il recherche et si, dans l’homosexualité, paradoxalement, c’est dans le même sexe qu’il le recherche, ce n’est jamais là qu’un autre exemple de ce résultat paradoxal qui caractérise le désir mimétique d’un bout à l’autre de sa course : plus le désir cherche le différent, plu il tombe sur le même. » (p. 471) Par exemple, Lara Fabian, dans sa chanson gay friendly « La Différence » couronnant l’amour homosexuel, nous raconte l’histoire de « l’exceptionnelle différence »… pour ensuite conclure qu’elle n’existe pas : « La différence, quand on y pense… Mais quelle différence ? » Dans le journal Le Monde.fr du 24 octobre 2011, Caroline de Haas prône « l’indifférence à la différence ».

 

La demande du « droit à la différence » et du « droit à l’indifférence », qu’on entend régulièrement de la part des membres de la communauté homosexuelles, est une variante du conformisme individualiste : on prône les « vertus de la banalité » (Michael Pollack, Une Identité blessée (1993), p. 179) et on souhaite « être comme les autres sur un pied d’égalité, et trouver une place confortable dans la société » (Frédéric Martel, Le Rose et le Noir (1996), p. 676).

 

JE SUIS DIFFÉRENT 7 Mariage

 

Il faut se méfier, dans le discours de certains militants homosexuels actuels, de la sacralisation de l’« Égalité » ou de la « Différence ». Ils applaudissent machinalement au mot « Différence », en tant que concept magique, mais non à la réalité de la différence. « Je suis très fière de ma nature. Pas seulement pour mon physique. Mais seulement pour cette différence. » (Barbara, un homme transsexuel M to F, dans le documentaire « Woubi Chéri » (1998) de Philip Brooks et Laurent Bocahut) Ils applaudissent aux différences-annexes (telles que la différence de couleur de peau, de langues, d’éducation, de goûts, de cultures, de croyances, de couleurs de cheveux, etc.) pour rejeter les différences fondamentales de l’existence humaine (la différence des sexes en priorité, mais aussi d’autres différences essentielles : l’identité, les relations humaines concrètes, la différence des espaces et la différence des générations, Dieu, etc.). Sigmund Freud a été bien inspiré de parler du « narcissisme des petites différences », car avec l’homosexualité, on se trouve en effet confrontés à un désir qui va se concentrer sur les petites différences superficielles pour ne pas considérer les grandes différences. Il ne suffit pas de se montrer ami de la différence (le monde publicitaire nous apprend depuis longtemps à le faire) : il faut aussi la reconnaître et ne pas considérer son accueil comme une évidence ou une démarche confortable (toute différence ou tout mélange n’est pas heureux en soi ; il bouscule, responsabilise et exige des efforts de part et d’autre). Pareil pour l’égalité : elle n’est pas vraie pour tout (nous ne sommes pas égaux du simple fait de le vouloir ; de plus, comme les êtres humains sont différents, ils ne sont pas égaux en tout, heureusement !) et n’est pas souhaitable pour tout (on peut être égaux dans la connerie : cela ne nous rendra pas plus intelligents !). Une certaine défense arbitraire des différences et de l’égalité peut provoquer des inégalités et générer des violences réelles, des attaques hétérophobes et homophobes à la fois. Par exemple, à force de vouloir à tout prix, pour reprendre les termes de Bertrand Delanoë, « marteler que la diversité est une source inépuisable d’enrichissement collectif » (Bertrand Delanoë dans l’introduction du Dictionnaire de l’homophobie (2003) écrit par Louis-Georges Tin, p. 7), la communauté homosexuelle en oublie parfois que seuls le respect et la douceur peuvent laisser aux différences reconnues leur espace d’expression et d’existence. L’accueil des différences, la promotion de la diversité : très bien. Mais à une condition : que soient respectées ces deux notions fondamentales de la Réalité qui lui sont concomitantes : l’unité et l’identité. Sinon, la défense totalitaire des différences nous entraîne vers l’uniformité, paradoxalement au nom de la lutte contre l’uniformel par la vénération poétique de différences abstraites. Nous ne reconnaissons rien et n’unissons rien si nous ne dissocions pas. Par l’emploi du terme flou d’« égalité » (mot absolutisé par les militants homosexuels qui nous parlent souvent d’« égalité totale », « absolue », « pleine »), on remarque une confusion récurrente et dangereuses entre la notion d’« égalité de droits » (légitime à demander, comme nous l’apprennent les Droits de l’Homme) et celle d’« égalité des identités » (illégitime puisque nous sommes chacun et chacune uniques, différents, et n’avons pas les mêmes besoins). C’est ce qui explique que Xavier Lacroix définisse à juste raison l’argument de l’égalité, devenu la marotte du militantisme homosexuel actuel, comme un « rouleau compresseur », un disque uniformisant et diabolisant la légitime hiérarchisation induite par nos préférences et nos distinctes réalités/besoins.

 
Mika Psycho
 

La quête effrénée d’originalité dans l’acte ou l’identité homosexuel(-le) est au fond une hétérophobie, dans le sens propre du terme « hétérophobie » (= phobie de l’altérité) : « Est-ce l’homophobie qui empêche les couples d’homosexuels de devenir des parents ‘à part entière’ ? N’y aurait-il pas plutôt dans nos sociétés une espèce d’hétérophobie, au sens de la haine de la différence ? » (Jean-Pierre Winter, Homoparenté (2010), p. 15) Je crois aussi qu’il y a au cœur de notre société gay friendly une véritable idolâtrie pour toutes les altérités (surtout les petites altérités narcissiques, qui ne sont pas fondatrices de l’Humanité, au détriment des grandes : l’altérité des sexes, des générations, des espaces, et divine), une folie pour l’hétérosexualité.

 

En général, les personnes homosexuelles qui chantent les bienfaits de la différence, qui se grisent de la marginalité « incorrecte » et « originale » que leur procurerait leur statut « d’ » homosexuels, finissent par avouer ce que l’on sait déjà depuis longtemps : qu’il n’y a pas de bonheur viable et durable dans la marginalité et l’isolement. « On est marginal, on est différent. Mais parfois, c’est pesant. On a envie d’appartenir à quelqu’un. » (la femme trans F to M dans le documentaire « Le Genre qui doute » (2011) de Julie Carlier)

 
 

d) La « différence » = le viol

Le sentiment de différence qu’expérimentent beaucoup de personnes homosexuelles peut provenir d’un viol réel, subi dans l’enfance ou plus tard à l’âge adulte, d’une mise à l’écart, d’un manque d’amour, d’un mépris social qui leur a donné la conviction d’être des moutons noirs, des parias. Il résonne comme un cri de ne pas avoir été reconnu comme unique… ou, ce qui revient au même, comme quelqu’un de trop différent ou de « pas assez différent ».

 

Le culte de la différence peut aller chez elles jusqu’à la schizophrénie : « Vers l’âge de neuf, dix ans, je me suis mis à organiser des émissions fictives de radio et de télévision. Je me prenais pour un animateur […]. Je me prêtais différentes personnalités pour composer mon personnage. Avec une constante : je portais un nom féminin et je parlais, grammaticalement, comme si j’étais une femme. » (Jean-Michel Dunand, Libre : De la honte à la lumière (2011), p. 28)

 

Parfois, il résulte tout bêtement d’un fantasme de viol. En réalité, certains sujets homosexuels n’aiment pas les différences de les avoir trop aimées, ou bien de s’être trompés sur leur compte, en s’imaginant naïvement qu’elles ne concernaient pas le Réel, ou qu’elles ne contrarieraient aucun de leurs petits désirs. Comme la réelle différence nous oblige toujours au renoncement, à l’écoute, au compromis, à l’ouverture coûteuse, au partage, elle est alors envisagée par eux comme une source de conflit, une terrible entorse à leur liberté, voire un viol. Ils la grossissent pour se faire plaindre, ou pour cacher qu’ils diabolisent leur propre homosexualité/différence. « J’aimais mieux me faire pointer du doigt comme drogué que comme gai. Les soirées de famille, les mariages, les sorties, tout ça me rappelait que je n’étais pas comme les autres. » (un témoin homosexuel dans l’essai Mort ou Fif (2001) de Michel Dorais, p. 74) L’homosexualité, je le crois, dit une véritable crise de la différence… crise qui se traduit socialement par une surenchère babélique des différences extérieures et subjectives (on met tout au pluriel, on parle d’une infinité de genreS), et par un déni des différences intérieures et objectives (offertes par le Réel et l’Amour).

 

L’acte homosexuel, qui est posé au nom du respect de la différence, signe pourtant concrètement « le déni de la différence la plus universelle et la plus lourde de conséquence : la différence des sexes, sous-tendant le déni de la différence entre la vie et la mort » (Jean-Pierre Winter, Homoparenté (2010), p. 135). C’est la raison pour laquelle le coming out et le « couple » homo, loin de libérer, enferment encore plus la personne dans la confusion identitaire et amoureuse : « Ce n’est pas facile de se considérer pas comme les autres. » (Brahim Naït-Balk dans le documentaire « Homo et alors ?!? » (2015) de Peter Gehardt)

 
JE SUIS DIFFÉRENT Copi 1

Planche "Miroir" de copi, dans la B.D. "Le Monde fantastique des Gays"

Planche « Miroir » de copi, dans la B.D. « Le Monde fantastique des Gays » (… où comment la recherche excessive de la « différence homosexuelle » se retourne en homophobie)

 
 

Pour accéder au menu de tous les codes, cliquer ici.